Conférence-débat de décembre 1982

Un archive rare qui nous a été procurée par son fils Simon : près d’une heure et demie d’une conférence-débat de Bernard Charbonneau, à Bordeaux en 1982

 

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« La mort du grand Pan »

Version imprimable de La mort du grand Pan

Bernard Charbonneau

La mort du grand Pan

(Chapitre 1 du Jardin de Babylone, 1969)

 

1. Loin de l’Éden.

La nature est une invention des temps modernes. Pour l’Indien de la forêt amazonienne ou, plus près de nous, pour le paysan français de la IIIe République, ce mot n’a pas de sens. Parce que l’un et l’autre restent engagés dans le cosmos. À l’origine l’homme ne se distingue pas de la nature ; il est partie d’un univers sans fissure où l’ordre des choses continue celui de son esprit : le même souffle animait les individus, les sociétés, les rocs et les fontaines. Quand la brise effleurait la cime des chênes de Dodone, la forêt retentissait d’innombrables paroles. Pour le païen primitif il n’y avait pas de nature, il n’y avait que des dieux, bénéfiques ou terribles, dont les forces, aussi bien que les mystères, dépassaient la faiblesse humaine d’infiniment haut.

Contre l’irrésistible courant des forces naturelles, l’individu et la société humaine ne pouvaient survivre qu’en se refusant. Ils ne pouvaient pas encore se payer le luxe de la contemplation et de l’amour. Il fallait se donner tout entier à la lutte, repousser sans arrêt l’assaut, toujours renouvelé, de la marée verte : couper, brûler, ordonner le chaos. Le beau, l’aimable, ce furent d’abord les œuvres précaires des hommes. Mais cette guerre permanente contre la nature se doublait d’un respect. L’adversaire était trop grand et trop terrible pour ne pas être constamment ménagé.

Pour lutter contre lui, il fallait son accord, afin d’user de sa propre force. L’ordre des choses était un ordre sacré, dans lequel l’homme, forcé d’intervenir pour survivre, agissait avec crainte et tremblement. Des rites stricts lui dictaient sa conduite, et la faisaient excuser.

Certes, ce respect équivoque de l’ordre cosmique démontrait que très tôt était apparu dans l’espèce humaine le germe d’une rupture et d’une révolte. En personnifiant les puissances naturelles sous des formes humaines, le paganisme grec maintenait la continuité du cosmos et de l’homme, mais ainsi il commençait à dépouiller celui-là de son mystère. Quand l’orage ne fut plus qu’une colère de mari trompé, son examen objectif ne fut plus loin. Alors Prométhée put tenter de dérober le feu du ciel. Mais il était encore trop tôt, et le sacrilège fut puni. Lire la suite

Recueil 2017

Le recueil  des articles publiés sur La Grande Mue au cours de l’année 2017 (336 pages) est disponible en téléchargement en cliquant ici
En voici le sommaire  :

Écrits de Bernard Charbonneau
Fin et commencement (1948)
Le mouvement écologiste (1974)
Notre table rase (1974)
Nietzsche au panthéon (texte d’Henriette) (1975)
Problèmes théoriques du mouvement écologique (1977)
L’adieu aux armes (1982)
Le sens (1986)
Quel avenir pour quelle écologie ? (1988)
Le devoir de conscience (1990)
Trois pas vers la liberté (1990)
Un Satan chrétien (Le Grand Inquisiteur) (1990)
Chronique du terrain vague, 7 (1973)
Chronique du terrain vague, 8 (1973)
Chronique du terrain vague, 9 (1973)
Chronique du terrain vague, 10 (1974)
Chronique du terrain vague, 11 (1974)
Chronique du terrain vague, 12 (1975)
Chronique du terrain vague, 13 (1975)
Chronique du terrain vague, 14 (1975)

Analyses
Jacques Dufresne, Deux pionniers méconnus…
D.-Liberté Crozon-Cazin, Une poétique de la liberté
Jean-Pierre Siméon, Une pensée de la liberté
Daniel Cérézuelle, L’obstacle

Préface
Jean Bernard-Maugiron, L’Homme en son temps…

Citations

Bibliographie

 

L’État, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1949. Economica, Paris, 1987. Réimpression 1999.

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963 (épuisé)

Le Paradoxe de la culture, Denoël, Paris, 1965. Réédité en 1991 dans Nuit et jour.

Célébration du coq, Éditions Robert Morel, Haute-Provence, 1966 (épuisé).

Dimanche et lundi, Denoël, Paris, 1966 (épuisé).

L’Hommauto, Denoël, Paris, 1967. Réédité en 2003 chez le même éditeur.

Le Fils de l’Homme et les enfants de Dieu, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1968.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969. Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002.

Prométhée réenchaîné, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1972. Éditions de La Table ronde, Paris, 2001.

La Fin du paysage. Conception, photographies et légendes de Maurice Bardet. Introduction des quatre chapitres par Bernard Charbonneau. Anthropos, Paris, 1972. Lire la suite

Jean Bernard-Maugiron, préface à « L’Homme en son temps et en son lieu »

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Jean Bernard-Maugiron

Préface
à la réédition de
L’Homme en son temps et en son lieu, RN, 2017

Lorsqu’en 1960 il rédige L’Homme en son temps et en son lieu, Bernard Charbonneau va avoir cinquante ans et aucune maison d’édition n’a encore publié le moindre de ses ouvrages. Ce n’est pourtant pas la matière qui manque : avant guerre, dans ses années bordelaises, il écrit des dizaines d’articles, dont les remarquables Directives pour un manifeste personnaliste avec Jacques Ellul (1935) ou Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire (1937), considéré comme le premier manifeste de l’écologie politique (1). Puis cet agrégé d’histoire et de géographie – qui s’est fait muter à l’école normale d’instituteurs de Lescar, près de Pau, où il enseignera jusqu’à sa retraite à des adolescents, entre pêche dans les gaves et balades en montagne – rédige une somme de plus d’un millier de pages : Par la force des choses, pour laquelle il ne trouve aucun éditeur et qu’il doit faire paraître à compte d’auteur sous forme ronéotée, en plusieurs parties. Il faudra attendre 1963 pour que, profitant de la vogue teilhardienne, Denoël publie enfin son premier livre (il y en aura une vingtaine en tout, chez une dizaine d’éditeurs) : Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, qui anticipe le délire transhumaniste et ses technofurieux qui prétendent « augmenter » un homme humilié par la technique pour l’adapter à un monde qu’elle a dévasté.

Si Bernard Charbonneau n’a pas connu l’audience qu’il méritait, c’est sans doute parce qu’il a eu le tort d’avoir raison trop tôt : la critique du système technicien et du développement industriel était inaudible dans ces « Trente Glorieuses » tout à la gloire du Progrès. C’est peut-être aussi parce que la radicalité de ce visionnaire effrayait ses contemporains. Au début des années 1970, quand le mouvement écologique naissant se souvint de ses précurseurs, Bernard Charbonneau connut un semblant de notoriété et participa à la naissance du journal La Gueule ouverte. Mais il s’opposa à la création d’un parti politique écologiste et publia en 1980 Le Feu vert, une profonde « autocritique du mouvement écologique » qui fit date et le renvoya dans ses pénates béarnais. Dans un texte crépusculaire intitulé « La spirale du désespoir », il donnait son sentiment devant le rejet dont il avait été victime :

Seul ? – Quoi d’étonnant ? puisque j’ai fait un pas de trop hors des rangs. Pourquoi m’indignerais-je parce que ma société refuse d’accepter une œuvre qui la met en cause ? On m’ignore ? – Mais je me suis écarté de la grand-route. C’est le prix payé pour les joies et le sens que la poursuite du vrai a donnés à ma vie. C’est mon devoir, ma dignité. Ma vertu, celle qui jusqu’au bout aura orienté et mené en avant ma vie (2).

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Daniel Cérézuelle, « L’obstacle »

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Daniel Cérézuelle

L’obstacle

Texte paru dans Bernard Charbonneau : une vie entière
à dénoncer la grande imposture,
Jacques Prades (dir.), Erès, 1997

« Le changement est la loi pratique et morale d’une histoire
qui n’est plus que torrent déchaîné. »
Bernard Charbonneau (inédit)

De la critique sociale à la philosophie sociale

Les ouvrages de Charbonneau qui ont été publiés de son vivant ont pour objet la critique de tel ou tel aspect de la modernité : l’État, les idéologies, le développement et ses conséquences sur la nature, les nourritures, les loisirs, la culture, etc. Or toute cette œuvre critique repose sur un socle philosophique qui lui donne son unité et qui est explicité dans divers écrits. Mais ces écrits constituent la partie la moins connue de son œuvre, car soit ils ont été imprimés à compte d’auteur et n’ont connu qu’une diffusion confidentielle, soit ils sont restés complètement inédits.

Avant d’aller plus loin, une précision s’impose. Je parle du socle « philosophique » de l’œuvre de Charbonneau : cette caractérisation l’aurait agacé car il se méfiait des philosophes patentés, de leur patois spécialisé et de leur tendance à noyer dans l’abstraction les contradictions du réel. Soucieux de coller à « l’humaine condition », il se voulait plus « penseur » que « philosophe ». Pourtant, non seulement Charbonneau a voulu penser la société de son temps mais il a aussi été conduit à s’interroger sur les fondements de sa propre démarche critique et sur le sens des obstacles qu’elle a rencontrés. Cette dimension réflexive confère à son œuvre un caractère proprement philosophique même si, comme celle de Montaigne par exemple, elle s’exprime résolument dans la langue commune et sans aucune technicité.

Aussi en 1980 et 1981, Charbonneau a-t-il pris la peine de faire imprimer à compte d’auteur deux ouvrages qui exposent la partie philosophique de sa pensée : il s’agit de Je fus et d’Une seconde nature : le premier articule une philosophie de la liberté dont les grands traits ont été rappelés par J.-P. Siméon ; le second livre prolonge ces analyses par une philosophie du fait social dont je vais rappeler quelques points forts, liés à la problématique de cet ouvrage. Lire la suite