Jean Bernard-Maugiron, Entretien avec PMO pour la réédition de « L’État »

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Charbonneau contre l’Etat totalitaire,
entretien avec Jean Bernard-Maugiron

Mis en ligne le 24 mai 2020 sur le site de Pièces et main d’œuvre

 

Introduction de PMO

Les éditions R&N viennent de publier le livre majeur et maudit de Bernard Charbonneau, L’État (550 p., 30 €, préface de Daniel Cérézuelle), écrit entre 1943 et 1949, et ayant subi à peu près toutes les avanies que peut subir un chef-d’œuvre méconnu – sauf la disparition définitive. 

Jean Bernard-Maugiron, animateur du site La Grande Mue, à qui l’on doit cette parution, présente cet ouvrage et son auteur dans notre entretien à lire ci-après.

Il faut dire que Charbonneau (1910-1996) n’a pas de chance. Parce que son nom compte trois syllabes, on dit toujours « Ellul & Charbonneau », alors que son ami de toute une vie a toujours proclamé sa dette et son admiration envers son génie.

Ce n’est d’ailleurs pas de chance pour nos deux libertaires gascons, apôtres du « sentiment de la nature, force révolutionnaire » (Charbonneau, 1934), que d’entamer leur trajectoire critique au moment où leur aîné, Jean Giono, auteur culte du « retour à la terre », multiplie entre 1929 et 1939 les ouvrages anarcho-pacifistes et anti-industriels. Mais quoi, sans Chateaubriand, pas de Victor Hugo.

La suite, la Seconde Guerre mondiale qui débute avec des charges de cavalerie et se termine par des bombardements atomiques, l’avènement de la machine à gouverner cybernétique, l’expansion économique et la destruction de la nature, relève de notre malheur commun.

Ce qui est singulier, c’est l’irréductible détermination de Charbonneau à vivre contre son temps, petit prof binoclard réfugié dans son coin de campagne, et à nous envoyer coûte que coûte ses messages, qui nous arrivent peu à peu avec un demi-siècle de retard. Circulaires à la machine à écrire photocopiées, auto-éditions invendables, éditions invendues, chroniques dans la presse écologique et de plus en plus, maintenant qu’il est mort depuis 24 ans, de vrais livres chez de vrais éditeurs.

Le temps de Charbonneau est venu. Trop tard évidemment. Si une partie du public écologiste et anti-industriel le lit désormais, c’est que sa lucidité enragée et solitaire n’a pu empêcher, ne pouvait empêcher, cette destruction conjointe de la nature et de la liberté que nous subissons maintenant. Quand une pandémie issue du ravage des forêts autorise la Machine étatique à traquer ses machins citoyens par des moyens électroniques, et à les reclure à domicile, chacun peut voir où va le monde. Reste à comprendre comment cela est arrivé, et à démonter avec Charbonneau les ressorts de l’État totalitaire.

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Daniel Cérézuelle, préface à la réédition de « L’État » chez R&N

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Daniel Cérézuelle

L’esprit du totalitarisme
Préface à la réédition de L’État chez R&N

« Si nous considérons les faits sans complaisance,
tout nous enseigne que notre univers tend irrésistiblement à se totaliser en un pouvoir central. »
L’État

Ce livre a été écrit pendant la Seconde Guerre mondiale et les deux ou trois années qui suivirent, au moment où la variante nazie du totalitarisme a été vaincue pour laisser triompher la variante communiste et où un État libéral mettait au point et utilisait l’arme atomique de destruction de masse. Assistant au triomphe de la surpuissance, qu’elle soit politique, militaire ou techno-industrielle, Bernard Charbonneau est convaincu que le cauchemar n’est pas fini, qu’il ne fait que commencer. Alors que la plupart des ouvrages publiés après guerre sur le phénomène totalitaire, à l’instar du livre de Hannah Arendt, se demandent : « comment a-t-on pu en arriver là ? », Charbonneau, lui, est convaincu que nous n’en sommes qu’au début et se demande : « qu’est-ce que cela annonce ? » Pour lui, les forces qui ont rendu possible le déchaînement de la violence totalitaire politique n’ont pas été vaincues par la guerre, elles sont toujours actives et potentialisent le risque encore plus terrifiant d’une totalisation sociale. Cela explique le ton tragique et la grandiloquence de certains passages de ce livre angoissé. 

La notion de totalisation sociale chez Bernard Charbonneau. Né en 1910, ayant grandi à l’ombre de la Première Guerre mondiale, Charbonneau a été très tôt convaincu que le XXe siècle serait en même temps, et pour les mêmes raisons, celui du totalitarisme et du saccage de la nature. Toute l’œuvre de Charbonneau est un appel à prendre conscience de ce que le développement techno-industriel et scientifique, ce qu’il appelle la « grande mue de l’humanité », va priver l’homme de nature et de liberté. Charbonneau a une conception très originale, sociale et non politique, du phénomène totalitaire. Pour lui, en effet, l’essence du totalitarisme n’est pas à chercher du côté des idéologies politiques, mais plutôt du côté de transformations sociales et culturelles plus profondes. 

Dès 1935, dans les Directives pour un manifeste personnaliste, Bernard Charbonneau et son ami Jacques Ellul, alors qu’ils n’avaient respectivement que vingt-cinq et vingt-trois ans, font état de leur révolte face à l’autonomisation des structures techniques, administratives et industrielles et à la dépersonnalisation d’un nombre croissant de dimensions de la vie quotidienne qui résultent du fonctionnement ordinaire de la société industrielle et technicienne. « Ce qui caractérise le monde où nous vivons, c’est la symbiose du politique et du technique » c’est-à-dire que tant les progrès de l’État que ceux de la technique tendent vers le même type d’organisation de l’ensemble de la vie sociale. C’est pourquoi, contrairement aux analyses de Hannah Arendt, Charbonneau affirme dans L’État que « la nouveauté de l’esprit totalitaire n’est pas dans une théorie mais dans l’absence de théorie » étant donné que les premières manifestations d’une organisation totale (plutôt que totalitaire) de la vie sociale ont eu lieu avant l’apparition de régimes menant une politique totalitaire.  Lire la suite

Projet de règlement pour une fédération des amis de la nature

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Bernard Charbonneau

Projet de règlement pour
une fédération des amis de la nature

(Annexe inédite au Sentiment de la nature, force révolutionnaire, 1937.)

 

Art. 1 – La fédération des amis de la nature s’est fondée pour grouper tous ceux pour lesquels fuir le bureau et la ville est devenu un besoin essentiel. La fédération n’a pas été fondée pour organiser des « loisirs », le retour à la nature pour celui qui vit dans le monde actuel n’est pas un divertissement mais une nécessité.

Art. 2 – La fédération des amis de la nature est une organisation complètement indépendante, les exigences du sentiment de la nature n’ont rien à voir avec les mythes politiques. L’homme qui pénètre dans la forêt vient aujourd’hui chercher une vie plus simple et plus libre et les partis politiques ne lui proposent qu’une mystique confuse et un embrigadement.

Art. 3 – La fédération des amis de la nature ne s’adresse ni aux touristes, ni aux braves gens qui ont envie de prendre l’air le dimanche, mais à ceux qui connaissent l’amour profond de la rivière, de l’arbre ou de la montagne. La fédération n’a pas pour but de faciliter le retour à la nature, elle s’adresse à ceux qui sont prêts à partir par n’importe quel temps, à ceux qui savent que sa beauté s’offre hors des chemins tracés. La fédération n’a pas pour but de créer des refuges confortables, de poser des crampons, de tracer des itinéraires. Celui qui part sac au dos en montagne vient y chercher la lutte et y choisir sa route.

Art. 4 – La fédération des amis de la nature n’est pas une organisation sportive, elle acceptera ceux qui ont besoin de luttes en montagne, mais non ceux qui cherchent à accomplir des performances pour étonner la galerie. Le véritable ami de la nature ne cherche pas à devenir un acrobate, mais un vrai marin, un vrai paysan, un vrai montagnard : connaître le temps, passer la chaîne hiver comme été, battre le pays dans tous ses recoins, voilà son but. Lire la suite

Préface à l’édition 1987 de « L’État »

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Préface à l’édition de L’État
(1987)

La réédition de ce livre trente-six ans après sa publication ronéotypée par l’auteur mérite quelques mots d’explication. Certaines analyses des faits, inconcevables à l’époque, paraîtront aujourd’hui des banalités, tellement la suite les a vérifiées. Que la négation des libertés, loin d’être la condition de la justice sociale, aboutisse à renforcer les privilèges d’une caste monopolisant le pouvoir, ce constat irrecevable pour une intelligentsia fascinée par la Russie de Staline, devient un truisme pour celle qui, après Khrouchtchev découvre le goulag, et sous Brejnev l’existence de la nomenklatura.

De même, la réalité de L’État étant plus forte que celle de l’internationalisme révolutionnaire, il est maintenant admis qu’il peut y avoir conflit entre deux États socialistes. Et sauf pour les derniers orthodoxes du PC, il n’est plus scandaleux de parler d’un totalitarisme, brun ou rouge. Mais il en était tout autrement quand L’État fut écrit ; alors, le plus bourgeois des éditeurs était tenu à la prudence. Qu’un écrivain puisse laisser imprimer aujourd’hui sans honte ce qu’il a pu écrire sur un tel sujet en 1947-48 n’est pas si courant. Et le motif qui l’a poussé à prendre ses distances : une liberté qui ne soit pas une duperie politique, reste, croit-il, toujours actuel.

Évidemment, les temps ont changé. Au terme de sa vie l’auteur se retrouve dans la situation de sa prime jeunesse, quand il discutait avec Jacques Ellul dans des rues que n’avait pas encore occupées l’auto. Entre-temps leurs vues sur la montée d’un Meilleur des Mondes organisé en fonction d’impératifs scientifiques et techniques ont été compliquées par le déchaînement de la Crise, des totalitarismes et de la guerre. Mais celle-ci n’étant qu’un prolongement de la paix par d’autres moyens, l’éclair d’Hiroshima ramène à la question première[1].

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« La guerre »

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Bernard Charbonneau

La guerre
(inédit, 1939)

 

Exposé fait par Bernard Charbonneau devant ses amis au camp de Nistos (août 1939) qu’il conclura en déclarant que, quoi qu’il advienne, il ne participerait pas à cette guerre et qu’il se retirerait pour travailler les questions qui le hantent. («  Je fis devant eux le serment de me consacrer à la question que posait le Progrès, et quelle que soit la nécessité de se mobiliser dans la guerre d’y rester étranger.  »)

 

Nous sommes devant une menace effective de guerre. D’un moment à l’autre nous pouvons être forcés de nous abandonner à elle, pris dans une vague d’enthousiasme collectif. C’est le moment de nous demander ce que nous en pensons. Ce n’est pas une tâche gratuite, car si l’on peut démissionner devant la guerre en désertant ou en s’engageant, la première condition de cette démission, c’est de refuser de la penser.

C’est bien parce que la guerre menace que cette confrontation est utile. Il ne s’agit pas du problème de la guerre en soi mais de ce que nous serons devant cette guerre.

La guerre totale

Cette guerre. Toute la question est là. En faisant un effort pour nous dégager des mythes de la politique étrangère : du droit des peuples, de l’Allemagne, de la France, essayons de nous représenter ce qu’elle pourra être.

Nous sentons vaguement qu’elle n’aura aucune commune mesure avec les guerres du passé, même celle de 1914. La guerre ? Un mot qui n’a pas beaucoup de sens, mais la mobilisation générale, les avions, les gaz… Lire la suite

Citations, 68

Le bilan de toutes les tentatives d’engagement des écrivains, de Lamartine à Malraux, est à peu près nul. […] Les seuls intellectuels qui aient agi dans l’Histoire sont ceux qui ont cru d’abord à leurs idées : ils se nomment Rousseau, ou Karl Marx.

L’« engagement » ? – C’est le dégagement. Certains s’engagent dans la politique qui se dégage de leur vie. Pour fuir l’angoisse, ou simplement leur famille, ils s’engagent comme d’autres dans la Légion, s’engloutissant vivants dans une nécessité qui épouse leurs instants comme la glèbe épousera la forme de leur cadavre.

Sale petit idéaliste ! Au boulot ! Abandonne ton veston de bourgeois propret ; endosse le bleu de travail, retrousse tes manches ; et sous l’œil critique du militant sous-off, vide les chiottes de l’Histoire avec les copains. Si c’est là besogne répugnante, il est non moins évident qu’elle est utile. Réjouis-toi ; si la promiscuité est douteuse, elle est tiède. Et ne fais pas la fine bouche devant la gamelle, si par hasard il y a un cheveu dans la soupe. Hélas ! Je crains fort que tu ne serves comme général plutôt que comme soldat. Tu mangeras sans doute au mess ; et pour naviguer sans te salir dans la merde, ta bonne conscience et l’État sauront te fournir un scaphandre.

Le Paradoxe de la culture, Denoël, 1965,
réédit. Nuit et jour, science et culture, Economica, 1991

« L’expérience de la guerre »

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Bernard Charbonneau

L’expérience de la guerre
(inédit, vers 1943)

 

« Tristement seul est l’homme dans ce désert »
Exorde de Léviathan, 1943

 

La guerre, période cruciale

Nous sommes passés d’une vie non seulement normalement socialisée, mais centrée sur l’approfondissement et la multiplication des rapports personnels (réunions, camps) à une existence purement individuelle. Le déchaînement de l’histoire collective, la prise en blocs ennemis de l’humanité a engendré un homme désocialisé, isolé, affamé (rationné), paralysé, ratatiné sur les moyens de survie, bref, une non-histoire individuelle, marquée par de menus incidents quotidiens triviaux.

La jeunesse et la Résistance

Je ne parle pas en ce moment des chefs, qui ont calculé et dirigé, de ceux qui n’ont vu dans la Résistance qu’une occasion de carrière ou de ceux qui ont cru y voir l’instrument d’une Révolution. Je pense aux jeunes troupes… Réaction contre l’occupant ? Certainement, mais à leur insu les jeunes résistants ont obéi à des forces plus profondes et plus valables. Ils se sont engagés dans la Résistance non pas malgré les risques, mais à cause des risques et des aventures. Ils l’ont fait sans calcul, car la lucidité est rarement la vertu des généreux. Ils n’ont pas réclamé la Révolution, mais lorsque l’occasion de vivre un style de vie révolutionnaire s’est offerte à eux, ils ont accepté avec enthousiasme.

Je ne pense pas aux durs, aux vétérans de la Révolution, survivants de la guerre d’Espagne, professionnels de la conspiration, mais aux petits artisans, ouvriers, fils de paysans et de bourgeois qui se sont brusquement jetés dans le combat. Arrachés à une vie petite-bourgeoise, ils ont découvert qu’à côté de la boîte et de l’examen s’ouvrait un monde immense où se jouent la mort, la joie et la passion. L’animal humain a découvert qu’il n’était pas fait pour vivre dans une écurie bien propre, mais pour courir au soleil dans une dangereuse liberté. Que représentent l’idéal communiste, les théories nazies, les marches militaires de nos régiments, les laïus de nos hommes politiques au regard de cette expérience ?

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Appel à souscription pour l’édition ronéotypée de « L’État », 1950

Honte à l’édition française d’après-guerre. Devant le refus des éditeurs contactés, Bernard Charbonneau doit se résoudre, avec l’aide financière de Jacques Ellul,  à publier une version ronéotypée de L’État, en trois parties. Voici le bon de souscription envoyé à ses amis et relations.

Souscription Etat.jpg

Il faudra attendre 1987 pour que les éditions Economica, toujours par l’entremise de Jacques Ellul, le publient sous forme de livre. Il est aujourd’hui épuisé, et ce sont les éditions R&N qui rééditent ce maître-livre en mai 2020.

 

Lettre à Albert Camus sur l’eugénisme

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Bernard Charbonneau

Lettre à Albert Camus
sur
l’eugénisme

(inédit, vers 1946)

 

Monsieur

Lecteur assidu de Combat, je crois de mon devoir de vous faire part de réflexions que m’inspire l’article de Maurice Daumas « Le pouvoir de l’homme sur l’homme » paru dans votre numéro du 10 décembre 1946. Je partage l’avis de son auteur sur l’importance de la question posée ; à tel point que son insertion sous la rubrique « Sciences » me fait rêver. Pourquoi plutôt ne pas placer la première page de votre journal sous la rubrique « Politique » ? Il s’agit là de faits d’un ordre tout aussi spécial, et qui concernent moins l’essentiel de notre vie. Mais nous avons l’esprit bâti de telle façon que les questions de civilisation lui échappent, sauf si elles se parent de l’étiquette d’un parti ou du drapeau d’une nation.

Pour ma part je ne doute pas que la mise au point d’une technique de la génération artificielle n’entraîne des bouleversements aussi considérables que ceux que pourraient provoquer l’emploi de l’énergie atomique, puisque cette fois l’homme ne sera pas mis en question par l’intermédiaire de la transformation de son milieu mais directement lui-même. Autant que l’élection du président du gouvernement, la chose me paraît mériter qu’on s’y arrête. Il serait bon que pour une fois dans ce domaine la réflexion précède l’état de fait.

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Jacques Ellul, « L’homme et l’État »

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Jacques Ellul

L’homme et l’État
(1952)

(L’article du Monde pour annoncer la sortie de L’État,
« chez l’auteur »)

Cela s’appelle L’État (1), tout simplement. Et l’on a envie aussitôt de réagir : « Encore un ! » Après ce que les classiques ont écrit sur l’essence et le fondement de l’État ; après ce que les modernes écrivent sur sa structure et son fonctionnement ; après Jouvenel, Ferrero, Guardini, Burdeau, et combien d’autres, que pourrait-on ajouter ? Qu’est-ce qu’un auteur inconnu et apparemment sans titres l’accréditant a priori peut apporter dans cette immense recherche de l’homme à l’égard du pouvoir, quête qui aujourd’hui se fait plus objective et juridique dans la mesure même où l’homme se sent plus directement concerné, plus brutalement saisi ?

Mais dès les premières pages on est transporté dans une tout autre perspective que celle, coutumière, des ouvrages sur l’État. On s’aperçoit très vite que ce livre hors cadre ne répond pas eux « genres » traditionnels. Ce n’est pas une histoire de l’État, et cependant le soubassement historique est fortement charpenté (l’auteur est professeur d’histoire). Ce n’est pas un livre politique, et cependant il en juge pertinemment. Ce n’est pas un livre de droit constitutionnel, et cependant la complexité des institutions de l’État y est parfaitement décrite. Ce n’est pas un essai (les dimensions du travail excèdent les cadres de l’essai) ni de la « littérature », quoique le style en soit riche et prenant, et quoique la vigueur philosophique sous-tende l’ensemble : c’est tout cela à la fois, non dans la confusion des genres mais dans la richesse et la maîtrise de la pensée. Lire la suite

Daniel Cérézuelle, «La liberté chez Bernard Charbonneau et Jacques Ellul » 

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Daniel Cérézuelle

« Le plus dur des devoirs »
La liberté chez Bernard Charbonneau
et Jacques Ellul

Sortir du productivisme, remettre à leur place la technique et l’État. « Les progrès de la science qui étend jusque dans l’homme le domaine du déterminisme, la pression des masses et de l’organisation technique qui restreint sans arrêt l’initiative des individus rendent chaque jour plus évidemment fallacieuse l’illusion d’une liberté qui serait naturellement donnée (1). » Dans leurs Directives pour un manifeste personnaliste (2), texte rédigé en 1935, Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) se révoltent contre la dépersonnalisation de l’action qui résulte du fonctionnement normal des structures économiques, institutionnelles administratives et techniques qui organisent la vie sociale de leur temps et déterminent son évolution. Il en résulte un monde caractérisé par l’anonymat, l’absence d’initiative et de responsabilité personnelles. Comme l’écrit Charbonneau dans un texte de 1939 : « La société actuelle, par ses principes et son fonctionnement, ne peut avoir qu’un résultat : la dépersonnalisation de ses membres (3). » En 1937 dans Le sentiment de la nature, force révolutionnaire (4), Charbonneau montrait comment le développement industriel prive les hommes de la possibilité d’établir un rapport équilibré et épanouissant avec la nature. Cette montée en puissance et cette autonomisation des structures s’impose comme un phénomène social total, et détermine aussi nos manières de penser et de sentir. Convaincus qu’une pensée qui n’est pas mise en pratique est dérisoire, Charbonneau et Ellul se sont associés pour contribuer à une nécessaire réorientation de la vie sociale, remettre à leur place l’économie, la technique et l’État et pour promouvoir « une cité ascétique afin que l’homme vive (5) ». Ils ont voulu susciter un mouvement de critique du développement industriel, du culte de la technique et de l’État, et jeter les bases d’une maîtrise collective du changement scientifique et technique. À ce titre, on peut considérer ces deux jeunes Bordelais comme des précurseurs de l’écologie politique et du mouvement décroissant. Lire la suite

« Invocation »

Invocation

Introduction au livre V de L’Etat
(1943 et 1945)

 

Tristement seul est l’homme dans ce désert… Non. Car maintenant voici Léviathan, tellement énorme que bien des années avant son règne l’ombre s’en est progressivement étendue sur la fête des hommes – mais pour des regards aveugles il n’y a pas d’ombre. Nous avons vu grandir sa nuit en silence avant de sentir le poids de son corps et grincer les rouages de sa minutieuse mécanique. Nous avons essayé de fuir très vite ; mais nous vivons en un rêve où une menace lente rattrape, inexorablement, la fuite la plus rapide. Et maintenant nous sommes dans l’estomac du Léviathan qui ne peut vivre qu’en digérant toute la chair vivante de l’univers.

Même pas libres comme Jonas, et sans espoir d’être jamais vomis aux rives d’une terre promise. Car nous sommes coincés dans son affreux rouage, obligés de nous courber à son jeu pour ne pas être déchirés. En prenant une position compliquée, je peux encore bouger l’index de la main droite – ce que certains appellent Liberté.

Mais bientôt nous serons pris dans sa glace, lucides et paralysés. Car Léviathan nous conservera jalousement la vie – ce que certains appellent Bonheur ; nous engraissant pour des fins aveugles.

Horreur de penser encore dans les ténèbres de l’estomac d’un monstre.

Vois-tu peu à peu se former ces ténèbres ? Sur l’homme se fermer d’abord ce champ clos ; le cercle de la terre ; et de plus près le cercle des frontières. Lire la suite

Citations, 67

 C’est le progrès, qui n’est jusqu’ici que décomposition : chaos de pavillons, d’immeubles, de ferrailles et de détritus. Et à travers l’informe et l’innommable, la banlieue – parfois la zone –, s’écoule la diarrhée d’asphalte que répand la bagnole avant d’aller crever contre un poteau ou dans un pré. Les fermes abandonnées s’écaillent ou s’écroulent, quand elles ne se fardent pas pour plaire à un bourgeois. La lèpre ronge touyas et forêts. Peines et maladies reculent, la production augmente, et le bonheur aussi, paraît-il. Mais à perte de vue, l’œil ne voit que des ruines ou des ébauches, c’est-à-dire des chantiers. Ce qui importe n’est pas ce que l’on vit, mais ce que l’on fabrique, et c’est toujours la même chose. A quoi bon regarder ? Bientôt ce ne sera pas plus la peine que dans les tunnels du métro. Ici comme n’importe où, ce monde perpétuellement à venir ne parle plus aux sens, et donc n’a pas de sens. Les fruits de cette mue sont purement sociaux, ni l’ouïe, ni la vue ne les enregistrent, mais la statistique. Où sommes-nous ? Quelque part entre deux murs, du côté de Bochum ou de Brisbane. Il n’y a plus de pays, de paysans, mais seulement le folklore : la petite momie attifée en Ossaloise qu’on fait danser au pied des HLM.

 

Tristes campagnes
Denoël, 1973

Chronique du terrain vague, 15

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 15
(La Gueule ouverte n° 44, mars 1975)

Une gueule gelée à mort.
(Celle de votre patelin, une fois que le POS aura été mis en vigueur) 

1. Comment l’espace va être mis en coupe enfin réglée par l’expert géomètre

Il faut bien l’avouer, les sociétés et les individus jusqu’à ce jour se développaient dans l’espace au petit bonheur. Il y avait des trous, tout n’était pas clôturé ou réglementé : et même des blancs, de l’espace en rabiot dont on ne savait au juste à quoi il servait : des forêts dont les cimes s’agitaient en vain dans le vent, des lacs qui faisaient des vaguelettes pour le plaisir d’en faire. Et, en dépit des propriétés privées ou publiques, n’importe qui pouvait parfois s’y activer à n’importe quoi : traînasser en dehors des chemins, faire un feu ou pisser contre un arbre. Le rendement en quintaux ou en francs d’une bonne partie de l’espace français était déplorable. Ici ou là, dans l’alpage ou la futaie, il suffisait de stopper, le fracas d’un silence glacial vous brisait le tympan : celui du métré ou du kilomètre carré, de la seconde – que dis-je, parfois du siècle – en train de se perdre.

Heureusement que l’élévation de notre standing économique et démographique fait qu’il n’est plus question d’un tel gaspillage. Le temps de la grande bouffe sauvage d’espace-temps est désormais révolu, il faut la planifier, ce qui permettra d’augmenter encore le rendement. Comme il n’y en aura pas pour tout le monde, et qu’il faut bien le réserver au peuple, c’est-à-dire à Concorde, à l’armée, à Pechiney et au Club Méditerranée, les bureaux vont appliquer à la totalité de la France le grand principe du managing : une place pour chaque chose, donc une chose pour chaque place. Vous n’allez pas quand même rouspéter, c’est le bon sens, la logique : l’Utilité publique qui l’impose. Cela s’appelle le zoning (comme bing) qui permet de mettre dans un tiroir les serviettes immaculées de la nature vierge, et dans un autre (plus vaste il est vrai) les torchons sales de l’industrie chimique ou des pétarades militaires. Le zoning d’ailleurs ça se raffine à l’infini. Rien ne vous empêche de nuancer en créant par exemple à Lacanau une zone NA (zones naturelles. Organisation future organisée. 600 hectares prévus). (1) Lire la suite

« Du lycée à l’école normale »

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 Bernard Charbonneau

Du lycée à l’école normale
(inédit, vers 1947)

Professeur de lycée devenu volontairement professeur d’école normale, je dois d’abord résumer les raisons de mon choix. Ces raisons n’ont rien de théorique. L’école normale me permet d’abord d’enseigner à un petit nombre d’élèves sélectionnés que je suis pendant plusieurs années ; je les connais donc mieux que la masse changeante des élèves du lycée ; je peux avoir avec eux plus de rapports personnels, et les ressources de l’école me permettent parfois de sortir avec eux ou même de faire un camp. Les conditions de l’école rendent mon métier plus humain. Je les crois d’ailleurs dues aux circonstances autant qu’à la volonté consciente de rapprocher les professeurs des élèves.

Je me demande en effet si l’on s’est rendu compte à quel point les anciennes écoles normales réunissaient les conditions d’un enseignement valable : petit nombre des élèves et des professeurs, stabilité, surtout : liberté des programmes. Le remplacement du brevet supérieur par le bachot me semble désastreux. Nos élèves n’en accèdent pas plus facilement à des situations sociales supérieures et le bachotage les prive d’un contact profond avec la culture. Lire la suite

« Vers un meilleur des mondes »

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Bernard Charbonneau

Vers un meilleur des mondes
Combat nature n° 65, août 1984 

Surgi brusquement en Europe à la suite du modèle américain, le mouvement écolo français s’est donné pour père fondateur tel ou tel personnage rallié sur le tard à la critique de la société dite industrielle, alors qu’elle est d’abord scientifique. Pourtant, dès 1930 la critique de fond a été faite – n’était-ce quelques inconnus – par l’auteur célèbre du Meilleur des mondes : Aldous Huxley, frère d’un des pères de la biologie. Et l’on peut s’étonner dans telle bibliographie écolo, de voir mentionner le Retour au Meilleur des mondes mais non l’ouvrage fondamental. 

Plus d’un demi-siècle après, le Meilleur des mondes conserve toute sa force critique, portant sur l’essentiel : non pas l’échec dans une catastrophe atomique mais, peut-être pire, la réussite du système en cours de développement. Si l’on s’en tient au premier volet du diptyque Vie-Mort, tout y est : la fabrication de l’homme par l’homme, si l’on peut encore se servir de ce mot. Et, inclue dans le système, comme aujourd’hui les réserves naturelles, la réserve humaine où les héros du roman (?) vont rejoindre la dernière tribu d’Homo sapiens. Manque seulement la mort, l’échec possible : la menace que fait peser depuis Hiroshima la guerre atomique. Cela s’explique : en 1930 on pouvait espérer que les sciences de la vie et de l’esprit rattraperaient l’avance inquiétante des sciences de la matière qui à elles seules ne sont que dé-chaînement des énergies enfermées jusque-là dans la boîte de Pandore de la terre. Mais la constitution d’un meilleur des mondes planétaire parfaitement rationnel par la science, ce cauchemar froid et douceâtre décrit par Huxley, n’est-il pas d’une autre façon aussi inhumain que le pire des mondes atomiques pour un esprit attaché à la nature et à la liberté ? C’est l’alternative qui est invivable. En tout cas, pour ce qui est du meilleur des mondes, Huxley fut prophète. Il est là : la fabrication de la vie en même temps que l’Overkill.

Après la bombe atomique, la bombe génétique 

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Bernard Charbonneau, « Sortir de la banlieue »

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Bernard Charbonneau

Sortir de la banlieue

(Conclusion de Notre table rase, 1971)

À vrai dire, la disparition de la campagne : des repas, des vallons et des fêtes, la banlieue dont on ne sort plus, est un changement si angoissant qu’il est inconcevable pour un esprit humain. Non ! Cela ne peut être, c’est trop affreux ; telle est la pensée qui rend le cauchemar inévitable. Qu’on y réfléchisse en pesant chaque mot : plus de pain quotidien, plus de rivière ni de rives ; plus d’ailleurs si ce n’est produit par la drogue. Plus d’air ni d’eau, si ce n’est fabriqué par les machines et les bureaux. L’homme étouffera dans cette tombe creusée dans l’ordure ; mais quand il sera sur le point de tourner de l’œil, Esso ou l’ENA lui feront respirer une bouffée de chlorophylle synthétique en lui montrant une photo du parc de la Vanoise.

Si l’on veut sauver notre civilisation urbaine du naufrage dans l’océan des banlieues, il faut lui rendre sa campagne. Au lieu d’une agriculture « de luxe » fabriquant à grands frais des nourritures et des paysages d’art dans quelques sites classés, alibi de la pilule alimentaire obligatoire, il faut une agriculture tout court, qui rende aux Français la joie quotidienne de casser la croûte en jetant un coup d’œil sur la France. Au lieu du parc tabou – ce verre d’eau qu’on montre à qui meurt de soif –, excuse de l’anéantissement des Alpes et des Pyrénées, du village musée alibi de l’ethnocide généralisé, il faut maintenir et rénover l’ensemble des campagnes et des villages français. Ils ne sont pas de trop si l’on veut que les masses urbaines aient de quoi manger, pêcher, vivre dans la nature et les pays, et non seulement se rincer l’œil en y mettant une goutte de collyre vert. Ce sont au contraire les aérodromes, les aciéries, les usines à ski qu’il faudra bien un jour se décider à mettre sous globe et à cantonner dans des parcs industriels. Sans quoi ils finiront par tout envahir : déjà Fos menace d’infester la réserve de la Camargue.

1. Pour une agriculture agricole  Lire la suite

Citations, 66

D’ailleurs je ne pense pas qu’au train où vont les choses – le ravage de la terre et l’éveil de l’opinion – l’ambiguïté des rapports du mouvement écologique et de la société néo-industrielle puisse durer longtemps. En même temps qu’il se développe, le mouvement venu des USA mue : il étend son horizon et se radicalise. Il sort de son ghetto naturiste ou bucolique, et même en France, des groupes de plus en plus conscients de l’originalité de leur cause et de leur conflit radical avec le monde actuel se développent : Charlie Hebdo, Gueule ouverte, Survivre notamment. Le stade de la protection des sites est en voie d’être dépassé, c’est bon signe, même si certains se réfèrent à Trotsky qui se foutait bien de ces problèmes. Il reste à la plupart de ces groupes à mûrir, c’est-à-dire à vieillir sans cesser d’être jeune ; à joindre aux vertus de la jeunesse : la vigueur, la passion, celles de l’âge et de l’expérience : la lucidité, la prudence du vieux guerrier qui est celle du serpent.

Car je ne pense pas qu’on évitera l’affrontement avec la société actuelle, ce serait bien la première qui disparaîtrait sans lutte. La révolution verte (ou écologique si vous préférez, je me fous du mot c’est la chose qui m’importe) met en effet en cause, bien plus que le socialisme, les principes et les intérêts de la société bourgeoise où nous vivons. Il va falloir s’attaquer à rien moins qu’à Dieu et au portefeuille : à l’Église et à l’épicerie. Évitera-t-on la violence, la guerre ? Qui aime la campagne a d’autres chats à fouetter qu’à jouer au petit soldat, mais je crains que les rapports du mouvement écologique et de notre société ne restent polis que dans la mesure où celui-ci ne sort pas de l’enclos où on le parque. Je ne vois pas comment il évitera des actes de « sabotage » symboliques punis par la loi ; car elle s’appliquera dans ce cas avec autrement de rigueur que lorsqu’il s’agit de la pollution des rivières. C’est probablement en voyant couler son sang que nous saurons que la révolution de l’an 2000 est née.

 

Notre table rase, Denoël, 1971

« Bio-graphie »

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Bernard Charbonneau

Bio-graphie

Combat nature n° 106, août 1994

Le directeur de Combat nature m’écrit pour me dire que certains lecteurs lui ont demandé quel est ce Bernard Charbonneau, auteur d’une série d’articles dans cette revue. Ce qu’il a accepté d’écrire, non sans quelque hésitation, estimant que l’important n’est pas l’auteur mais ce qu’il doit dire. Cependant, peut-être qu’une information sur Bernard Charbonneau aidera à comprendre la question poursuivie toute une vie dans le silence, avant qu’elle ne devienne celle d’un mouvement étiqueté « écologique ».

Bernard Charbonneau est né le 28 novembre 1910 à Bordeaux (Gironde). Aujourd’hui, avec l’accélération du temps entraînée par l’explosion scientifique et technique, autant dire il y a plusieurs siècles. De la Belle Époque à la Grande Guerre, à l’entre-deux-guerres et à la Seconde, encore plus grande ; de la Révolution pour la justice sociale à Staline et à l’écroulement de l’URSS. Des Trente Glorieuses du développement sans problème à sa crise, de la bombe atomique à la bombe génétique. Du déluge des bagnoles à la mode écolo. De l’existence à la mort de Dieu.

Comment faire comprendre l’énormité de cette mue de notre espèce et qu’à travers ses avatars on doit maintenir son cap, si l’on veut que l’homme reste un homme sur sa terre ?

Quand un petit citadin grandit au cœur de la ville dans la pharmacie de son père, il n’a qu’une idée : en sortir. Lire la suite

Citations, 65

Donc, nous n’avons pas à défendre la nature en soi, mais la nature habitée, le droit à la campagne qui implique de durs devoirs. Ce sont des naturalistes qui ont découvert les premiers l’écologie. Mais si l’on s’en tient à la défense des biotopes et des espèces, on néglige l’essentiel du problème qui est humain et l’on se satisfait de réformes ponctuelles. À la limite la nature sera sauvée par quelques réserves – naturelles parce que protégées par la police – où l’écologiste patenté pourra seul pénétrer ; et il ne verra pas d’un si mauvais œil les terrains militaires fermés au public. Pour lui, plus un secteur est inhabitable, plus il est intéressant : c’est pourquoi il défend les vasières plus que les campagnes. Comme le protecteur des sites, le naturaliste ne voit que son job, et pour sauver la nature il est prêt à en priver l’homme. Pourtant il est le premier à savoir que celui-ci ne vit pas du spectacle de la nature et que lui refuser l’eau et le poisson, c’est le tuer.

Notre table rase, Denoël, 1971

Édouard Schaelchli, « Charbonneau sans Giono ? »

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Édouard Schaelchli

Charbonneau sans Giono ?

 

Un beau jour, nous tombâmes d’accord pour convenir qu’on pouvait aller aux choses par quantité de chemins. Nous avons pris celui de la science expérimentale, nous construisons nos lois d’après l’expérience ; on peut également construire des lois sur l’inexpérience, elles ne seront pas le contraire des premières. Tout ce qu’on peut dire, c’est que certains cheminements de l’esprit sont plus rapides que d’autres, mais ils ne sont pas plus vrais.

Il ne s’agit pas, bien entendu, de prétendre qu’on peut créer une usine de raffinage de pétrole à partir des Chants de Maldoror, des comédies d’Aristophane ou du sixième concerto de Haendel. Non, la raffinerie de pétrole, telle que nous la connaissons, ne peut être créée qu’à partir du cheminement de l’esprit qui l’a créée telle qu’elle est maintenant sous nos sens. Il s’agit d’imaginer qu’on est en dehors des chemins parcourus par le pétrole et toutes ses raffineries, et qu’on va par d’autres voies vers des créations qui n’ont, forcément, aucun nom dans la direction prise par notre esprit.

Giono (dans Le Dauphiné libéré, vers 1965)

Le caractère, un peu provocateur, il faut l’avouer, de la question dont nous faisons le titre de cette contribution, ne fait que trahir un certain agacement. Depuis plusieurs années, l’auteur des réflexions qui vont suivre s’efforce de mettre en lumière (1) l’influence décisive que Giono a pu exercer sur Bernard Charbonneau entre 1934 et 1945 et l’énormité du déni de réalité qui a conduit Charbonneau à considérer Giono et le gionisme comme des obstacles majeurs à l’émergence d’une véritable prise de conscience écologique. Son obstination n’a eu pour l’instant d’égale que la surdité de ceux qui, en commentateurs soucieux de faire de Charbonneau une figure pure et irréprochable de fondateur de l’écologie politique, tiennent apparemment à ce qu’il soit bien entendu qu’il n’a eu d’autres précurseurs que des penseurs politiquement corrects (pour eux) et d’autres sources profondes d’inspiration que son expérience personnelle du monde et son génie. Au moment où parut cet admirable volume consacré aux textes de jeunesse d’Ellul et de Charbonneau, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, nous fîmes part à Sébastien Morillon et à Daniel Cérézuelle de notre étonnement que, dans l’appareil critique de cette édition pas plus que dans l’importante introduction qui précède ces textes, il ne fût dit un seul mot des rapports entretenus par Charbonneau avec l’œuvre et la pensée de l’auteur de Que ma Joie demeure. Nous avons ensuite eu l’occasion, lors d’une réunion de l’AACE, d’exposer avec une certaine précision les raisons et les arguments qui militent en faveur d’une reconnaissance du rôle déterminant de l’influence gionienne sur la pensée de Charbonneau, sans que nous sachions qu’on nous ait opposé la moindre objection fondée sur une lecture des textes ou sur une étude du contexte dans lequel ont été écrits ces textes que Quentin Hardy n’hésite pas à ranger dans « cette classe de poissons des grands fonds, de livres “froids’’ qui plongent dès leur expression matérielle puis remontent des abîmes pour se présenter dans la force de l’âge […] avec la fraîcheur d’idées neuves, pourtant énoncées soixante-dix ans plus tôt (2) ». Nous admirons la beauté de cette image, mais nous aimerions qu’elle fût aussi vraie pour celui au sujet duquel elle est ici employée qu’elle le serait pour qualifier les essais de Giono, précisément écrits « entre 1934 et 1945 », qui ont selon nous si puissamment influencé le personnalisme gascon, et pour souligner l’étrange destin qui, après les avoir fait oublier si longtemps les fait revenir, aujourd’hui, pleins d’une actualité presque sidérante. Qu’est-ce donc qui fait de Giono, pour les promoteurs actuels de l’écologie politique, un précurseur politiquement si gênant, si ce n’est incorrect ? Lire la suite

Colloque Bernard Charbonneau, Bordeaux, 21 & 22 novembre 2019

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 Colloque Bernard Charbonneau
Organisé conjointement par l’AABCJE
et le Centre Émile Durkheim Sciences Po Bordeaux 

 

21 novembre 

8h30-9h : Accueil des participants. 

9h-9h20- Ouverture : Vincent Tiberj (IEP), Florence Louis (Association Aquitaine Bernard. Charbonneau – Jacques Ellul). 

Session I Contexte et fondements éthiques et spirituels de la critique du totalitarisme industriel 

9h20-10h20 

Patrick Chastenet : Bernard Charbonneau et Foi et Vie : un théologien agnostique chez les protestants ? 

Frédéric Rognon : Bernard Charbonneau et le christianisme. 

Discussion: 10h20-10h50 

Pause: 10h50-11h10  Lire la suite

Daniel Cérézuelle, « Wendell Berry et Bernard Charbonneau »

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Daniel Cérézuelle

Wendell Berry
et Bernard Charbonneau

Publié en 2012 dans l’Encyclopédie de l’Agora

Je ne connaissais rien de Wendell Berry lorsqu’il y a trois ans un de mes amis américains m’a prêté trois livres de cet auteur : The Unsettling of America (1977 ; abréviation : UoA), Home Economies (1987) et What are people for ? (1990). J’ai lu ces livres avec beaucoup d’intérêt et de plaisir : pour la première fois, je rencontrais un auteur américain qui, contre le développement apparemment inexorable de l’agriculture industrielle, assumait de manière explicite la défense de ce que l’on peut appeler une agriculture paysanne – ce qui ne veut pas dire passéiste. J’ai été frappé par la convergence des réflexions de cet auteur américain avec celles d’un auteur français que je connais très bien : Bernard Charbonneau, qui a lui aussi critiqué l’industrialisation de l’agriculture et prôné la défense ou plutôt la restauration d’une agriculture paysanne. Les livres de Wendell Berry (né en 1934), rédigés à partir des années soixante-dix, sont très connus dans les milieux environnementalistes anglo-saxons mais, sauf erreur de ma part, ils ne sont pas encore traduits en français. De leur côté, Le Jardin de Babylone (1969 ; abréviation : JdB) et Tristes campagnes (1973), les deux principaux livres de Bernard Charbonneau (1910-1996) sur la nature et la campagne, n’ont guère eu de succès, sont très mal connus du public francophone et totalement ignorés du monde anglo-saxon. Ces deux auteurs ne se connaissaient pas mais les points communs ne manquent pas. La réflexion de ces deux penseurs est nourrie par la connaissance intime d’un terroir : le Kentucky pour l’un, le Béarn pour l’autre. Tous deux observent que le modèle productiviste d’une agriculture industrielle est intenable non seulement écologiquement mais aussi humainement ; tous deux en concluent – avec des arguments parfois très proches – à la nécessité de préserver, voire d’inventer, un rapport non industriel à la terre, indispensable pour assurer la reproduction des ressources naturelles, le maintien des sociétés locales et l’épanouissement des individus.

Je ne procéderai pas ici à une comparaison systématique des deux œuvres mais j’évoquerai simplement quelques-unes de leurs idées, pour montrer que ces deux pensées sur la campagne et sur le sens humain de l’agriculture sont en dialogue et sans le savoir se répondent. Bien entendu, ils ne disent pas la même chose – auquel cas il suffirait de présenter un seul de ces auteurs –, on peut relever des différences importantes dans le style de leur réflexion sur le progrès industriel, et ils ne mettent pas l’accent sur les mêmes valeurs. Berry écrit au nom de la nécessité d’une tradition, du respect d’un ordre naturel, de la communauté, de la formation du caractère. Charbonneau écrit au nom de la liberté individuelle, de la créativité collective et de l’importance du plaisir des sens dans notre rapport au monde. Il n’en reste pas moins que leurs pensées sur la question de l’agriculture vont dans le même sens. La lecture de ces deux auteurs devrait apporter des repères précieux à tous ceux qui cherchent à situer le problème de la modernisation de l’agriculture dans le contexte plus global du développement de la civilisation industrielle et de ses effets déshumanisants.

Réenraciner l’économie Lire la suite

Citations, 64

La révolution contre l’État doit placer au premier plan, la formation de la personne.
À la différence d’un système d’éducation qui tend de plus en plus à sélectionner les individus selon leurs aptitudes pour les adapter au mieux à leur fonction sociale, cette éducation devra chercher à former des hommes complets. Elle cherchera à leur donner un esprit et un corps, une pensée et des mains. Elle s’efforcera de développer plusieurs tendances contradictoires : dans le sens, mais aussi à contre-courant des aptitudes. Notamment chez les individus que leurs fonctions publiques pourraient conduire à perdre de vue la condition humaine. Elle essayera d’aider le corps et l’esprit à prendre leur plus grande épaisseur, en cultivant, par exemple, en même temps l’intelligence et le caractère, la sensualité et la moralité. Surtout, elle devra aider et laisser croître en l’homme le besoin d’agir sa pensée : la pratique de l’initiative spirituelle le conduisant à l’initiative dans l’action. Plaçant la solution dans l’homme et non en dehors de lui, la révolution contre l’État doit placer au premier plan les devoirs de l’individu vis-à-vis de lui-même : l’éthique et le style de vie personnel. En ceci elle ne fait que reprendre la tradition universelle. Aux antipodes des « révolutions » modernes qui n’insistent guère sur les devoirs de l’individu vis-à-vis de sa conscience, mais qui lui demandent seulement de l’abdiquer entre les mains de l’État. Elle évite ainsi l’erreur centrale qui nous a menés à l’ère des tyrannies sous le couvert du libéralisme politique.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 63

La justice pour l’Allemagne aurait consisté à punir les grands chefs, avec les exécutants les plus ignobles. Mais nous ne devons pas nous dissimuler que cette justice-là n’atteint pas la faute essentielle : l’irresponsabilité du peuple. Ce que la vraie justice exige, ce n’est pas l’exécution de quelques coupables, mais la destruction d’un système. À la faute individuelle, il y a une réponse facile : le châtiment. À la faute sociale, il n’y a qu’une réponse infiniment plus difficile : la conscience du poids que le milieu fait peser sur la personne et la volonté de le transformer selon l’impératif de la conscience. C’est une révolution et non une occupation, qui aurait pu résoudre la question allemande. Celle qui aurait libéré l’homme de la machine et de l’État. Mais les vainqueurs ne pouvaient la faire sans se mettre en question eux-mêmes.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 62

Le seul type de surhomme, qu’une telle civilisation puisse concevoir, c’est l’homme d’action, la réussite sociale. L’ambition est le vice de notre temps d’instabilité, comme l’avarice pouvait être celui d’un passé de stabilité. […] Le monde de l’organisation sélectionne pour sa direction une caste d’anormaux, d’obsédés de la volonté de puissance, qui n’ont plus le temps d’être des hommes et qui l’ont toujours redouté. Voilà ceux qui sont chargés d’assurer le bonheur et le salut de l’humanité.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Jean Bernard-Maugiron, « Deux libertaires gascons. Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. »

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Jean Bernard-Maugiron

Deux libertaires gascons.
Bernard Charbonneau et Jacques Ellul.

Entretien avec Le Comptoir,
novembre 2017

 

 

Vous avez sorti il y a quelques mois un livre de présentation de Bernard Charbonneau et de Jacques Ellul. Pourquoi cette démarche ?

Cela fait bien longtemps que je me sens proche des idées qu’ont défendues leur vie durant Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, même si je n’ai vraiment découvert ce dernier qu’il y a une quinzaine d’années, à l’occasion de la réédition du Jardin de Babylone par les éditions de L’Encyclopédie des Nuisances. J’aime particulièrement chez eux l’expression d’une spiritualité libertaire réellement incarnée, qui manque à mon goût chez bien d’autres penseurs soi-disant radicaux. Et quand on aime, on a envie de partager. 

J’ai donc accepté l’amicale sollicitation des Grenoblois de Pièces et main-d’œuvre qui, connaissant ma promiscuité, tant géographique qu’intellectuelle, avec ces deux penseurs natifs de Bordeaux, m’ont proposé ce travail. Dans le cahier des charges, il s’agissait de dresser un état des lieux du saccage en cours – écologique, social et culturel – dans cette ville que ses nouveaux maîtres ont vendue au tourisme de masse et à la technocratie, à la manière d’Ellul et de Charbonneau telle que la décrivait celui-ci : « On n’appliquait pas des principes philosophiques à un monde inférieur, on partait du monde concret, et de là on s’élevait à une réflexion plus générale. » C’est ainsi que l’on peut se garder des idéologies, en remontant à la racine des choses (c’est ça, être « radical »), en partant de là où l’on est, de là où l’on vit et de ce qu’on ressent personnellement pour s’élever par paliers vers une vision plus ordonnée du monde, en synthétisant quelques idées qui permettent de s’engager dans l’action. Il s’agissait donc d’écrire un texte qui suivrait la recommandation d’Ellul : « Agir localement, penser globalement », et parlerait des luttes de terrain, perdues (contre le « golf immobilier » de Villenave-d’Ornon par exemple), gagnées (comme celle contre le terminal méthanier de la pointe de Grave) ou en suspens (comme celle contre la LGV Bordeaux-Toulouse). Et qui présenterait bien sûr ces deux pionniers de l’écologie radicale à travers leur vie, leur œuvre et leurs engagements, à des lecteurs qui n’ont pas forcément entendu parler d’eux. Ce devait être un long article ; l’abondance de la matière a fait que la forme livre s’est finalement imposée (1).

Depuis quelques années, ces deux auteurs connaissent un regain d’intérêt. À quoi l’attribuez-vous ?

Jacques Ellul, qui a toujours reconnu sa dette envers Bernard Charbonneau (« un des rares hommes de génie de ce temps […], sans qui je n’aurais pas fait grand-chose et en tout cas rien découvert »), a bénéficié assez vite (dès La Technique ou l’enjeu du siècle, en 1954, qu’Aldous Huxley, enthousiaste, fit aussitôt traduire aux États-Unis) d’une reconnaissance qui fut refusée à son ami, lequel en a longtemps souffert. En ce qui concerne Bernard Charbonneau, le « regain d’intérêt » est donc tout relatif, mais il est perceptible, en particulier grâce aux maisons qui ont édité ou réédité certains de ses livres majeurs (Le Système et le Chaos par Le Sang de la terre, Le Feu vert par Parangon/VS, Le Changement par Le Pas de côté, etc.). Mais il reste encore quelques inédits à faire découvrir. L’éditeur Thomas Bourdier, que vous avez interviewé récemment (2), vient par exemple de publier un très beau texte de Bernard Charbonneau écrit en 1960, L’Homme en son temps et en son lieu. Je prends ma part à ce travail d’exhumation et de redécouverte, en particulier avec le blog La Grande Mue, qui lui est entièrement consacré (3).  Lire la suite

Henriette Charbonneau, « À propos de Je fus »

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Henriette Charbonneau

À propos de Je fus

(Manuscrit inédit d’Henriette Charbonneau, vers 2000)

Lichtenberg disait : « Une préface pourrait être intitulée : “paratonnerre”. » Il savait de quoi il parlait puisque ses aphorismes soulevèrent des cris d’indignation chez les Allemands bien-pensants du XVIIIe siècle. Comment tolérer un homme capable de dire et d’écrire : « Je suis athée, Dieu merci » ? Quelle préface pouvait amortir le choc ? Pour Je fus, le choc précède la préface. D’abord le titre, puis la dédicace.

Essayons de nous mettre à la place du lecteur. Pourquoi ce titre ? Comment peut-il dire : « je fus » à 40 ans, en pleine vie ? Il aurait dû écrire : « je suis ».

Bernard Charbonneau répond : « Je suis… qui peut ainsi le dire ? Le simple je est dérobé au feu du ciel. Je suis… Allons donc ! Dans le marbre de l’éternel je ne graverai jamais que ces deux mots : je fus. »

Un passé simple irrévocable crié par un homme vivant. Irrévocable ? Non. À tout instant il peut arriver, s’il se sent et se sait vivant, qu’il revienne irrésistiblement au je suis. Mais « comment oser dire je suis, et le signer ? Un seul moyen ; dire je suis dieu, je suis le dieu qui meurt » (1). Pascal ne disait pas autre chose : « Croirai-je que je ne suis rien ? Croirai-je que je suis Dieu ? » « Je suis en un état à plaindre […] ignorant ce que je suis et ce que je dois faire. » Notons que Pascal, qui haïssait le moi, revenait au je dès qu’il s’agissait de sa misère et de sa soif d’éternité, à ce « je furtif » qui échappe au philosophe du cogito. « Je pense, donc je suis » est une devise d’intellectuel qui ne résiste pas à l’expérience de la vie et de la mort. Lire la suite

Citations, 61

La révolution contre l’État doit placer au premier plan, la formation de la personne. À la différence d’un système d’éducation qui tend de plus en plus à sélectionner lesindividus selon leurs aptitudes pour les adapter au mieux à leur fonction sociale, cette éducation devra chercher à former des hommes complets. Elle cherchera à leur donner un esprit et un corps, une pensée et des mains. Elle s’efforcera de développer plusieurs tendances contradictoires : dans le sens, mais aussi à contre-courant des aptitudes. Notamment chez les individus que leurs fonctions publiques pourraient conduire à perdre de vue la condition humaine. Elle essayera d’aider le corps et l’esprit à prendre leur plus grande épaisseur, en cultivant, par exemple, en même temps l’intelligence et le caractère, la sensualité et la moralité. Surtout, elle devraaider et laisser croître en l’homme le besoin d’agir sa pensée : la pratique de l’initiative spirituelle le conduisant à l’initiative dans l’action. Plaçant la solution dans l’homme et non en dehors de lui, la révolution contre l’État doit placer au premier plan les devoirs de l’individu vis-à-vis de lui-même : l’éthique et le style de vie personnel. En ceci elle ne fait que reprendre la tradition universelle. Aux antipodes des « révolutions » modernes qui n’insistent guère sur les devoirs de l’individu vis-à-vis de sa conscience, mais qui lui demandent seulement de l’abdiquer entre les mains de l’État. Elle évite ainsi l’erreur centrale qui nous a menés à l’ère des tyrannies sous le couvert du libéralisme politique.

 

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 60

Les hommes, perdant l’habitude de l’initiative dans la plupart des cas, finissent par la perdre complètement. Habitués à subir l’impulsion commode de l’État, ils réclament partout son intervention. L’État est obligé de se substituer à l’homme, là où il ne songeait pas à intervenir. Ainsi le processus d’organisation s’étend-il jusqu’au plus secret de la vie privée, jusqu’au plus élémentaire de la vie sociale, jusqu’au plus lointain des pays, jusqu’au plus profond de l’instant. Alors l’État totalitaire mérite pleinement son nom. Il n’a plus à craindre les risques d’une révolution intérieure, ou ceux d’une guerre extérieure. Comme son pouvoir, sa perfection est absolue : l’État est Dieu.

 

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 59

Dans leur violence vide, les luttes politiques ne sont plus que les spasmes tétaniques d’une société intoxiquée par ses contradictions internes. Désormais la Droite et la Gauche forment un tout que nous ne pouvons plus qu’accepter ou rejeter en bloc. Là est notre chance, car si le risque d’être possédé par le mensonge politique est maintenant total, totale est notre possibilité de nous en libérer. Le jour est enfin venu pour nous de rejeter à la fois la Droite et la Gauche.

 

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 58

Il n’y a pas d’État démocratique mais, face à cet État, une démocratie. Des individus fiers de l’être, spontanément portés à s’assembler, des sociétés tenaces dans leur désir d’exister. Une démocratie qui insisterait sur l’être : sur l’homme et le groupe à hauteur d’homme, plus que sur la nation, sur la conscience et la responsabilité, plus que sur l’obéissance à la loi. Des hommes qui porteraient au centre d’eux-mêmes le pouvoir, auxquels il ne serait pas plus naturel de se l’ôter, que de s’ouvrir la poitrine pour s’arracher le coeur. Un tel régime se donnerait pour but, moins un droit électoral qui accorde à tous la même possibilité d’abdiquer, que pour chacun la possibilité d’être soi-même. Non l’automate, dont la propagande déclenche les réflexes, mais des pouvoirs réels fondés sur une conscience et des capacités réelles.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 57

Dans le régime parlementaire, le peuple n’exerce pas le pouvoir. Il ne fait plus de lois, il ne gouverne plus, il ne juge plus. Mais il dépose un bulletin dans l’urne, sorte d’opération magique par laquelle il s’assure d’une liberté qui n’est plus dans ses actes quotidiens. C’est sous la forme de la démission que se manifeste la vie politique : démission du peuple entre les mains de ses représentants, démission de la majorité parlementaire entre les mains de son gouvernement, démission du gouvernement devant la nécessité politique incarnée par les grands commis de l’administration. En régime parlementaire, l’abdication de la volonté populaire se fait en détail et pour un temps limité entre les mains de quelques-uns. Dans le régime totalitaire, elle se fait d’un seul coup entre les mains d’un seul. […] Ce qu’il y a de grave ce n’est pas l’acte de céder à l’État qui est inévitable, mais de tout lui abandonner en appelant cette aliénation Liberté.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Édouard Schaelchli, « Ellul et Charbonneau »

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Édouard Schaelchli

Ellul et Charbonneau
Pour un monde où l’homme ne sera que ce qu’il est

(Publié dans La Trousse corrézienne, en juillet 2019)

Puisque, sans remède possible, se construit à marche forcée, sous nos yeux médusés, ce nouveau grand machin régional dans lequel achèvera de se diluer ce qui faisait de l’Aquitaine, du Limousin et du Poitou trois solides régions, plantées sur leurs spécificités héritées de siècles en partie passés à résister à la centripétie franco-parisienne, retournons-nous sans hésiter pour recevoir, du haut d’une Corrèze pas encore tout à fait numérisée, la leçon de cette « école de Bordeaux » que rêvaient de fonder, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les deux figures du personnalisme gascon – précurseurs intraitables d’une écologie politique qu’ils opposaient dialectiquement aussi bien à l’hyper-centralisation du trans-nationalisme européen qu’à toute forme d’éco-totalitarisme à visée transhumaniste, Jacques Ellul et Bernard Charbonneau.

On trouvera, dans l’excellent livre de Jean Bernard-Maugiron, publié par Les Amis de Bartleby, Deux libertaires gascons unis par une pensée commune, tout ce qu’il faut pour saisir ce qui fit de ces deux compagnons de solitude un exemple saisissant de rigueur intellectuelle et d’exigence spirituelle partagées dans le respect mutuel et mises au service d’une cause lucidement défendue contre elle-même, celle de la liberté humaine comprise comme l’expression d’une nature à jamais séparée d’elle-même. Nous ne ferons ici qu’indiquer en quoi cet exemple pourrait aujourd’hui inspirer ceux qui sentent que, derrière les mots d’écologie et de démocratie qu’on brandit soudain pour nous faire accepter un modèle de société que nous refusons de tout cœur, s’accomplit une des pires impostures de notre histoire. Lire la suite

Citations, 56

Le temps des barricades est bien fini : c’est par l’Etat, son armée et sa police que la bourgeoisie contient et réprime l’agitation populaire. Le bourgeois n’est plus libéral, il devient fasciste. Le peuple est libre d’instinct, il est contre l’Etat parce que la puissance politique pèsera toujours sur les pauvres pour maintenir l’état de fait. Parce qu’au bas de l’échelle sociale ce sera toujours eux qu’écraseront les glorieux monuments qu’aiment à dresser les princes. Le prolétaire est libre dans la mesure où la pauvreté le libère de toute complicité avec les puissances du temps. Dans l’oubli de la misère il sut définir une table des valeurs et créer une forme de solidarité.
En prenant l’habitude d’attendre le salut d’une intervention politique, le mouvement ouvrier a tout perdu à la fois. Parce qu’il a abdiqué l’initiative, aliéné l’essentiel, sa capacité à penser et à agir par lui-même. Le pain, la Justice, il l’attend comme l’attendaient autrefois les sujets du Roi, du bon vouloir du Prince.
Celui qui lance l’appel contre l’Etat doit savoir toute la gravité de cet appel, car il n’apporte pas comme les zélateurs de l’Etat, le système et la discipline qui dispensent d’être. Il n’apporte que le choix dans la solitude et l’angoisse. Et son appel n’est pas si différent de celui des prophètes. Réfléchis et par toi-même, découvre et vis des valeurs personnelles. Ce n’est que là où commence l’individu et le groupe vivant que recule l’Etat. La liberté du Peuple naît quand l’homme va vers l’homme pour nouer de justes liens.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Préserver ce qui reste de nature au prix de la liberté ? Enjeux politiques, postérité et actualité de l’œuvre de Bernard Charbonneau

 

 

APPEL à COMMUNICATIONS

Colloque organisé conjointement par l’AABCJE
et le Centre Émile Durkheim

Sciences Po Bordeaux

 

 

Liberté, nature et politique à l’ère de l’Anthropocène :
Actualité de la pensée de Bernard Charbonneau.

Sciences Po Bordeaux
21-22 novembre 2019

 

Comité scientifique 

Emmanuelle Loyer, Professeur d’histoire contemporaine, Sciences Po. Paris.
Thierry Paquot, Professeur émérite à l’Institut d’urbanisme de Paris (université Paris-Est Créteil).
André Vitalis, Professeur émérite, Université de Bordeaux.
Daniel Compagnon, Professeur de Sciences politiques ; Science Po Bordeaux, Centre Émile Durkheim.
Christophe Bonneuil, chercheur CNRS, Centre Alexandre Koyré.
Serge Latouche, Professeur émérite à l’Université d’Orsay
Thimothée Duverger, Maître de conférences associé à Sce Po Bordeaux et au Centre Émile Durkheim.

 Comité d’organisation 

Daniel Cérézuelle, Philosophe, AABCJE
Daniel Compagnon, Politiste, Centre Émile Durkheim
Timothée Duverger, Historien, Centre Emile Durkheim
Sébastien Morillon, Historien, AABCJE
Sarah Nechstein, Sociologue, UPPA

 Préserver ce qui reste de nature au prix de la liberté ?
Enjeux politiques, postérité et actualité de l’œuvre
de Bernard Charbonneau

« Les communications s’accélèrent, les conflits s’exaspèrent. Mais les pouvoirs vertigineusement accrus que la science met à la disposition des Etats-nations font qu’elle doit totaliser l’humanité. »

Combat-Nature n° 84. 1989.

Dès les années 1930, Bernard Charbonneau acquiert la conviction que le XXe siècle serait à la fois celui du saccage de la nature et du totalitarisme. Pour Charbonneau, en effet « le régime totalitaire pourrait se définir comme un brusque accomplissement des virtualités sociales de la technique » (L’Etat). La course aveugle au développement industriel et technoscientifique engendre une désorganisation environnementale et sociale qui va confronter l’humanité à des crises d’une gravité croissante. Le seul moyen d’éviter le chaos qui s’annonce sera alors de procéder à une réorganisation en profondeur de la vie économique et sociale, et pour cela, compte tenu de la puissance croissante des techniques auxquelles individus et organisations de toutes sortes peuvent accéder, il faudra exercer un contrôle rigoureux des activités humaines et des territoires qui ne laisse rien de côté.

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« Le Système et le Chaos » (extraits sur le thème de l’organisation)

 

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Bernard Charbonneau

Le Système et le Chaos
(extraits sur le thème de l’organisation)

Livre 1, chapitre 3, « L’organisation »

[…] Car tout progrès de l’organisation s’entoure d’une auréole de désorganisation, comme au contact de l’acier la chair vivante pourrit – ce qui rend l’organisation d’autant plus nécessaire. En effet, au-delà d’un certain point elle rompt l’équilibre de la nature et désormais s’accroît d’elle-même : soit qu’elle exaspère des résistances irréductibles qu’elle peut seulement briser, soit qu’en cultivant la passivité, elle engendre un vide qu’elle doit combler. Les dernières activités spontanées concentrant en elles toutes les puissances de liberté deviennent des facteurs de désordre : quand la liberté se réfugie dans les loisirs, ils prennent tant d’importance qu’il devient urgent de leur donner un statut. Si l’organisation détruit la liberté, la destruction de la liberté appelle l’organisation. L’habitude de recevoir une impulsion d’en haut atrophie chez les individus le sens de l’initiative et de la libre discipline, forçant la direction à intervenir là où elle n’y songeait pas. Alors le processus d’organisation se précipite, et elle tend à prendre en bloc. Peut-être avons-nous déjà atteint ce point ; l’entreprise technique ne peut plus s’arrêter à mi-chemin, il lui faudra reconstruire artificiellement la totalité naturelle rompue par l’intervention de la liberté humaine. Lorsque la puissance de l’homme atteint l’échelle de la terre il faut, sous peine de mort, que la science pénètre la multitude des causes et des effets qui constituent le monde ; que la technique et l’État sanctionnent ses conclusions avec la force et l’étendue de la puissance qui assurait la création. Quand l’homme devient maître d’agir sur l’homme et la société, la technique doit se substituer non seulement à la bêche et au rouet, mais à la famille, au peuple, à Dieu même. « La science organisera la société, et après avoir organisé la société organisera Dieu. » (1) À partir d’un certain point d’organisation il n’y a plus le choix qu’entre le chaos et le système, qui recensait de l’extérieur cet univers détruit de l’intérieur. Toutes nos incertitudes et notre mouvement conduisent à cette immobilité totale.

Alors, coiffant les techniques, s’ébauche une technique de l’organisation qui recense et coordonne toutes les organisations particulières : celle de l’État totalitaire. Il est le produit nécessaire de nos raisons bien plus encore que de nos passions. Cette organisation totale qui prétend réaliser l’absolu dans les choses définit exactement l’antiliberté. Et pourtant l’organisation est légitime : la pensée qui la conteste ici anticipe de l’esprit qui a conduit l’homme à transformer le cosmos. L’organisation légitime, parce qu’au niveau de l’homme elle ne saurait être distinguée de la liberté : il doit s’organiser pour vivre libre, elle ne devient illégitime que lorsqu’elle tend à devenir totale. Mais elle le devient quand l’homme refuse la contradiction : quand il croit trouver la liberté dans l’antiliberté. Au fond, le mal c’est moins l’organisation totale que le mensonge total qui la justifie.

L’erreur, c’est de refuser la contradiction des fins et des moyens. Car s’ils sont nécessairement associés, ils sont non moins nécessairement contraires. Tout homme libre qui agit à la lumière d’une vérité est ainsi lié et déchiré par ses fins et ses moyens ; son action n’est pas le produit glacé d’un automatisme technique mais le fruit d’un art qui tire ses formes vivantes des ténèbres du doute et du sacrifice. Si le moyen : l’efficacité, devient la fin, la fin : l’homme, devient alors le moyen. Et l’énorme appareil qui devait le libérer n’est plus qu’un cénotaphe dressé sur son néant. « Que servirait-il à un homme de gagner le monde s’il se détruisait ou se perdait lui-même ? » Lire la suite

Jean Brun, « Une ascèse de la liberté »

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Jean Brun

Une ascèse de la liberté

À propos de Je fus
Réforme, 1980

Bernard Charbonneau n’appartient à aucune de ces sociétés d’admiration mutuelle sans la carte desquelles il est impossible de « réussir » dans le monde des lettres. Il ne fait pas partie du Club des Grands Inévitables dont les membres se livrent à des matraquages idéologiques intensifs pour nous inculquer ce qu’il faut penser afin que nous puissions être libres. Charbonneau n’est pas un adepte de l’existentialisme, du karaté, du structuralisme, de Mességué, de la phénoménologie, de l’herméneutique spectrale, de l’École de Francfort ni du matérialisme historique. Il ne cite ni Lacan, ni Althusser, ni Foucault, ni Roland Barthes, ni Derrida, ni aucun autre de ces Cagliostro de la philosophie tellement tenus en estime dans les théâtres de poche de l’actualité. Il emploie un langage compréhensible et écrit pour dire quelque chose, ce qui, en France, ne pardonne pas.

Le cri de gloire de la vérité

Tout cela permettra de comprendre que ses chances de succès auprès du « grand » public sont réduites à zéro et que l’obligation qui est la sienne de publier à compte d’auteur était inexorable, d’autant plus qu’il a l’audace d’affirmer : « Le marxisme est une idéologie, une construction du langage. » Dans beaucoup de paroisses on va hurler au sacrilège.

Pourtant, ou plutôt à cause de cela, Je fus est un livre dans la véritable acception du terme. Un livre qui, tout au long de ses pages, nous fait réfléchir, nous apporte quelque chose et nous délivre du brouillard des réductions éidétiques (1), des pauvretés de la structure et des diarrhées verbales de la dialectique.

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Daniel Cérézuelle,  préface à « Quatre témoins de la liberté »

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Daniel Cérézuelle 

Préface à
Quatre témoins de la liberté
R&N Éditions, 2019

Dès sa jeunesse, Bernard Charbonneau (1910-1996) a eu la conviction que son siècle serait en même temps et pour les mêmes raisons celui du totalitarisme et du saccage de la nature. Tout au long de sa vie d’adulte, il a réfléchi sur les dangers qui résultent pour la liberté et pour la nature de ce qu’il appelait la Grande Mue, c’est-à-dire la montée en puissance accélérée du progrès technique, scientifique et industriel. Toutefois, on se fourvoierait en réduisant l’œuvre de Charbonneau à une réflexion sur l’écologie et la décroissance, car elle nous propose une analyse plus vaste des coûts de la modernisation et des contradictions du monde moderne. Chacun de ses livres aborde un aspect différent de ces contradictions, qu’il s’agisse de l’État et du phénomène totalitaire, de la culture, du travail et des loisirs, de la dégradation des paysages ou des nourritures etc. Chaque fois, il nous propose des analyses qui sont conduites du point de vue de l’individu et de son expérience personnelle. Cette approche « existentielle » des contradictions de la modernité, qui fait une large part à l’expérience sensible, est ce qui fait l’originalité et la force des livres de Charbonneau. Plus profondément, si ce travail critique fut fécond ce n’est pas seulement parce que Charbonneau y employait une méthode originale, c’est aussi et surtout parce qu’il fut mené au nom de la liberté. 

Charbonneau voyait juste lorsque, dès les années trente, il annonçait la crise écologique, l’aggravation de la bureaucratisation de l’existence et la technocratisation de la vie politique. Or, s’il a été un des rares esprits à avoir vu juste dans le détail, ce n’est pas seulement parce qu’il était intuitif et original ; c’est aussi parce que le fond de sa pensée ou, si l’on veut, son point de vue, était radical et avait une consistance propre qui lui permettait d’éclairer (souvent de manière prémonitoire) le sens des transformations sociales. Toutes les analyses de Charbonneau sur tel ou tel aspect de l’évolution du monde moderne s’enracinent dans une exigence de liberté qui donne son unité à l’ensemble de son œuvre. De cette exigence de liberté, Charbonneau s’est expliqué dans trois livres qui jalonnent son œuvre. Il s’agit de Je fus, d’Une seconde nature et enfin de Quatre témoins de la liberté.  Lire la suite

Citations, 55

A moins d’en prendre une troisième : mais c’est un sentier si humble qu’il échappe à la vue bien qu’il commence à nos pieds. La voie de la liberté est à inventer et nous ne la découvrirons qu’en faisant le premier pas. Et l’on n’y passe qu’un à un ; cette porte étroite ne laisse place qu’à une personne. Et ce chemin est aussi vieux qu’il est neuf, car ce n’est pas d’aujourd’hui que l’homme est tenté de céder au vertige du chaos ou du système. Entre l’un et l’autre, entre l’ordre et le désordre, l’immobilité et la fuite en avant, passe le chemin de crête de l’équilibre qui fut toujours celui de la liberté. Jamais il ne fut aussi dur de se maintenir ainsi sur terre à mi-chemin du ciel et de l’enfer. Que l’un est vide ! Que l’autre est impénétrable ! Mais jamais air plus vif n’a balayé la cime. 

Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel,
Anthropos, Paris, 1973.
2e édition : Economica, Paris, 1989.
3e édition : Sang de la terre, 2012.

L’Émeute et le Plan

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Bernard Charbonneau

L’Émeute et le Plan

(1968)

Le monde où nous vivons se caractérise par deux aspects superficiellement contradictoires, mais profondément liés : un désordre et un ordre extrêmes. Des sociétés libérales où les religions et les morales traditionnelles sont contestées au nom de la liberté de l’individu coexistent avec des régimes totalitaires. Et à l’intérieur même des sociétés industrielles de type occidental, le désordre contraste avec l’ordre. Tandis que la critique et l’imagination poussées jusqu’au bout mettent en cause la raison et le langage dans le domaine littéraire, dans le domaine scientifique la logique la plus rigoureuse règne, et elle s’exprime dans un langage mathématique encore plus abstrait et contraignant que l’ancien. Les vérités religieuses et morales qui avaient jusqu’ici fondé les sociétés sont mises en cause à la fois par les progrès des sciences et le besoin de liberté, les mœurs semblent infiniment plus libres que dans le passé ; mais le conformisme recule au moment où les mœurs s’uniformisent ; et si l’enfant et la femme s’émancipent de la famille, ils n’en sont que d’autant plus soumis à l’État ou au métier.

L’ordre industriel progresse dans le chaos qu’il engendre ; comme une armée disciplinée s’avance dans la nuée des explosions et des ruines, notre société avance en détruisant les équilibres naturels ou sociaux. Dans la France du pouvoir personnel et de la technocratie, les événements de mai ont fait éclater ce contraste au grand jour. D’une part le renforcement de l’État, le Plan sous le signe des ordinateurs, de l’autre le vide et la négation : la révolte pure ; jamais émeute ne fut aussi irrationnelle dans une société aussi rationnelle. Mais si de Gaulle aboutit aux barricades, les barricades ramènent à de Gaulle.

L’ordre et le désordre sont liés, comme la thèse à l’antithèse. En prenant pour exemple la crise de mai, je vais maintenant m’efforcer de montrer comment, et pourquoi. Lire la suite

Citations, 54

Pour dépasser l’angoisse, il faut la traverser. Il n’y a qu’une chance d’intégrer le vrai dans le réel, c’est d’admettre leurs contradictions et leurs conflits, et de lutter pour les résoudre. La vie comme la pensée humaine est un combat, qu’il importe d’engager autant que de gagner. Si la pensée est le corps-à-corps de la personne et d’une vérité qui se dérobe, l’action aussi est une bataille avec un réel qui se refuse à bouger. L’acte d’incarnation est dans la violence, spirituelle autant que physique, qui tente paradoxalement de faire passer le vrai dans le réel.

 

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963

Citations, 53

Nous vivons dans un Univers brisé, ce qui n’est pas commode; et pourtant c’est par cette fissure que se répand le souffle de la vie et de la liberté. Puisque la Vérité est un absolu, un homme ne peut songer à la posséder. Tout système qui la met à notre hauteur est donc suspect d’être, non une source de lumière, mais le reflet de notre état. Mais c’est la passion même de la Vérité qui conduit à récuser ses faux-semblants : ces constructions verbales provisoires qui font de l’homme, ou plutôt d’un moment de son histoire, le nombril de l’Univers. Ce qu’il est ne peut pas, — et même ne doit pas —, être totalement expliqué ou justifié.

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963

Lettre de Bernard Charbonneau à son fils Simon (vers 1990)

BàS1BàS2

 

 

Le Boucau 13 juin [1990]

Mon cher Simon

Je m’arrache à la pesanteur de l’âge et du sommeil pour t’écrire ce mot.

Suivant ton conseil, j’expédie ces 2 bouquins à ce Russe (1) : après le Système, le Chaos. La pêche s’est calmée, reste le jardin et le bois.

J’espère que tu profites de ton microcosme puisque la chasse est fermée, ils t’aideront à prendre quelque distance vis-à-vis de tes activités sociales, celles-ci n’ont de sens qu’en fonction d’un intérêt pour la vérité et du bonheur.

Je suis de plus en plus persuadé que tout dépend d’une attitude fondamentale qui éclaire notre vie. Autrefois c’était la société qui la définissait sous la forme de la religion. Ce placebo avait au moins l’intérêt de poser la question du sens en y mettant un terme. Aujourd’hui il n’y a rien, sinon le fait social, cette fois à l’état pur : la carrière, la notoriété, le pouvoir, l’argent qui aujourd’hui se combinent. Ou bien la liberté, cette fois nue. On n’ose penser à ce qui va l’emporter. Mais à notre âge il faut bien s’habituer à vivre au bord d’un gouffre.

En pêchant, travaillant au jardin, tu vois qu’un véritable loisir n’est pas un divertissement méprisable. Ce que je vais faire comme tous les matins après avoir lâché une bouteille de plus à la mer.

Tu embrasseras Danielle, Jeanne ; Marion et la petite Lucie. Espérons qu’après la fraîcheur ce ne sera pas la sécheresse. Nous, nous succombons sous les fraises et les choux.

Je t’embrasse.
Ton père

Et ta mère Henriette
Baisers, et à bientôt

 

1. Il s’agit d’un scientifique russe invité par Simon dans son institut pour parler d’une terrible catastrophe ferroviaire : dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, lors du croisement de deux trains dans la gare d’Acha-Oufa (1200 km à l’est de Moscou), une explosion de gaz suivie d’un incendie cause la mort de 645 personnes, dont 181 enfants (ndlr).

« Le Jardin de Babylone » (conclusion)

Version imprimable de la conclusion du Jardin de Babylone

Bernard Charbonneau

Le Jardin de Babylone
(1969)
Conclusion

1. Pour une conscience de la nature.

Celui qui m’aura suivi jusqu’ici me trouvera peut-être trop abrupt, et il se peut que l’évolution des faits me donne tort sur tel ou tel détail. Mais il fallait montrer l’ensemble. Or je ne vois pas comment on pourrait contester l’essentiel de ma description. Si rien ne change, l’accroissement indéfini de la masse humaine, de ses appétits et de ses moyens, ne peut qu’aboutir à la destruction de la nature. Destruction qui sera seulement accélérée par le besoin grandissant que l’homme en éprouve.

Nous courons d’abord le risque, non négligeable, d’une destruction de l’homme par celle de son milieu ; car une bonne prospective ne doit pas oublier qu’un siècle de société industrielle n’est rien, et qu’elle vient juste de naître. Et même si la connaissance scientifique et la maîtrise technique du milieu humain devaient progresser au même rythme géométrique que sa destruction, il n’en reste pas moins que pour sauver l’homme d’une destruction physique, il faudra mettre sur pied une organisation totale qui risque d’atrophier cette liberté, spirituelle et charnelle, sans laquelle le nom d’homme n’est plus qu’un mot. En dehors de l’équilibre naturel dont nous sommes issus – si les données actuelles ne changent pas –, nous n’avons qu’un autre avenir : un univers résolument artificiel, purement social. Sur terre, l’espace et le temps, bourrés par la masse humaine et ses activités, auront disparu. Il n’y aura plus qu’un instant éternel ; et les individus seront ainsi sauvés de la mort et de l’absurde en même temps que de leur existence. La société – la ville – sera partout, jusque sous les apparences de la nature. Il ne sera plus question d’errer dans les forêts, de traquer le gibier ou le poisson. Nous n’aurons plus le temps, car la société submergera de réponses les innombrables désirs qu’elle ne cessera d’éveiller. Il n’y aura ni plantes ni bêtes vivantes que nous puissions saisir ; mais d’innombrables produits, et surtout d’innombrables spectacles. Il n’y aura plus de Nature, mais peut-être encore une Culture – si ce mot est encore usité. L’homme vivra de la substance de l’homme, dans une sorte d’univers souterrain. Que ce soit quelque part, sur une terre dévastée, ou sous quelque coupole hermétique, dans l’atmosphère empoisonnée d’une planète étrangère. Mais, tels que nous sommes encore, qui de nous prétendrait sérieusement assumer un tel avenir ? Il nous faut l’infini du ciel sur la tête ; sinon nous perdrons la vue, surtout celle de la conscience. Si l’espèce humaine s’enfonçait ainsi dans les ténèbres, elle n’aurait fait qu’aboutir, un peu plus loin, à la même impasse obscure que les insectes.

Mais alors mon lecteur me posera l’inévitable question. Si nous nous référons à l’homme que nous sommes, vous avez peut-être raison, seulement que faire ? – Sous-entendu : votre diagnostic est exact, mais puisque vous ne me fournissez pas du même coup le remède, il est faux. Car le faire est aujourd’hui le seul critère de la vérité. Je lui répondrai qu’au contraire la chance de l’esprit humain est de pouvoir considérer le soleil en face, et de préférer, s’il le faut, une vérité apparemment meurtrière au mensonge sauveur. Est-il vrai qu’au train où vont les choses nous devions envisager de renoncer à la nature, c’est-à-dire finalement à nous-mêmes ? La seule question qui importe est de savoir si ce jugement est en gros exact. S’il l’est, le reste dépend de nous. Le refus de considérer l’état des choses est la seule défaite. Pour le reste, l’avenir sera ce que nous le ferons. Lire la suite

« La mort du grand Pan »

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Bernard Charbonneau

La mort du grand Pan

(Chapitre 1 du Jardin de Babylone, 1969)

 

1. Loin de l’Éden.

La nature est une invention des temps modernes. Pour l’Indien de la forêt amazonienne ou, plus près de nous, pour le paysan français de la IIIe République, ce mot n’a pas de sens. Parce que l’un et l’autre restent engagés dans le cosmos. À l’origine l’homme ne se distingue pas de la nature ; il est partie d’un univers sans fissure où l’ordre des choses continue celui de son esprit : le même souffle animait les individus, les sociétés, les rocs et les fontaines. Quand la brise effleurait la cime des chênes de Dodone, la forêt retentissait d’innombrables paroles. Pour le païen primitif il n’y avait pas de nature, il n’y avait que des dieux, bénéfiques ou terribles, dont les forces, aussi bien que les mystères, dépassaient la faiblesse humaine d’infiniment haut.

Contre l’irrésistible courant des forces naturelles, l’individu et la société humaine ne pouvaient survivre qu’en se refusant. Ils ne pouvaient pas encore se payer le luxe de la contemplation et de l’amour. Il fallait se donner tout entier à la lutte, repousser sans arrêt l’assaut, toujours renouvelé, de la marée verte : couper, brûler, ordonner le chaos. Le beau, l’aimable, ce furent d’abord les œuvres précaires des hommes. Mais cette guerre permanente contre la nature se doublait d’un respect. L’adversaire était trop grand et trop terrible pour ne pas être constamment ménagé.

Pour lutter contre lui, il fallait son accord, afin d’user de sa propre force. L’ordre des choses était un ordre sacré, dans lequel l’homme, forcé d’intervenir pour survivre, agissait avec crainte et tremblement. Des rites stricts lui dictaient sa conduite, et la faisaient excuser.

Certes, ce respect équivoque de l’ordre cosmique démontrait que très tôt était apparu dans l’espèce humaine le germe d’une rupture et d’une révolte. En personnifiant les puissances naturelles sous des formes humaines, le paganisme grec maintenait la continuité du cosmos et de l’homme, mais ainsi il commençait à dépouiller celui-là de son mystère. Quand l’orage ne fut plus qu’une colère de mari trompé, son examen objectif ne fut plus loin. Alors Prométhée put tenter de dérober le feu du ciel. Mais il était encore trop tôt, et le sacrilège fut puni. Lire la suite

Recueil 2017

Le recueil  des articles publiés sur La Grande Mue au cours de l’année 2017 (336 pages) est disponible en téléchargement en cliquant ici
En voici le sommaire  :

Écrits de Bernard Charbonneau
Fin et commencement (1948)
Le mouvement écologiste (1974)
Notre table rase (1974)
Nietzsche au panthéon (texte d’Henriette) (1975)
Problèmes théoriques du mouvement écologique (1977)
L’adieu aux armes (1982)
Le sens (1986)
Quel avenir pour quelle écologie ? (1988)
Le devoir de conscience (1990)
Trois pas vers la liberté (1990)
Un Satan chrétien (Le Grand Inquisiteur) (1990)
Chronique du terrain vague, 7 (1973)
Chronique du terrain vague, 8 (1973)
Chronique du terrain vague, 9 (1973)
Chronique du terrain vague, 10 (1974)
Chronique du terrain vague, 11 (1974)
Chronique du terrain vague, 12 (1975)
Chronique du terrain vague, 13 (1975)
Chronique du terrain vague, 14 (1975)

Analyses
Jacques Dufresne, Deux pionniers méconnus…
D.-Liberté Crozon-Cazin, Une poétique de la liberté
Jean-Pierre Siméon, Une pensée de la liberté
Daniel Cérézuelle, L’obstacle

Préface
Jean Bernard-Maugiron, L’Homme en son temps…

Citations

Bibliographie

 

L’État, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1949. Economica, Paris, 1987. Réimpression 1999. Réédition R&N, 2020 avec une préface de Daniel Cérézuelle.
Entretien de PMO avec Jean Bernard-Maugiron Charbonneau contre l’Etat totalitaire

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963 (épuisé)

Le Paradoxe de la culture, Denoël, Paris, 1965. Réédité en 1991 dans Nuit et jour, Economica.

Célébration du coq, Éditions Robert Morel, Haute-Provence, 1966 (épuisé).

Dimanche et lundi, Denoël, Paris, 1966 (épuisé).

L’Hommauto, Denoël, Paris, 1967. Réédité en 2003 chez le même éditeur.

Le Fils de l’Homme et les enfants de Dieu, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1968.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969. Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002.

Prométhée réenchaîné, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1972. Éditions de La Table ronde, Paris, 2001.

La Fin du paysage. Conception, photographies et légendes de Maurice Bardet. Introduction des quatre chapitres par Bernard Charbonneau. Anthropos, Paris, 1972. Lire la suite

Jean Bernard-Maugiron, préface à « L’Homme en son temps et en son lieu »

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Jean Bernard-Maugiron

Préface
à la réédition de
L’Homme en son temps et en son lieu, RN, 2017

Lorsqu’en 1960 il rédige L’Homme en son temps et en son lieu, Bernard Charbonneau va avoir cinquante ans et aucune maison d’édition n’a encore publié le moindre de ses ouvrages. Ce n’est pourtant pas la matière qui manque : avant guerre, dans ses années bordelaises, il écrit des dizaines d’articles, dont les remarquables Directives pour un manifeste personnaliste avec Jacques Ellul (1935) ou Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire (1937), considéré comme le premier manifeste de l’écologie politique (1). Puis cet agrégé d’histoire et de géographie – qui s’est fait muter à l’école normale d’instituteurs de Lescar, près de Pau, où il enseignera jusqu’à sa retraite à des adolescents, entre pêche dans les gaves et balades en montagne – rédige une somme de plus d’un millier de pages : Par la force des choses, pour laquelle il ne trouve aucun éditeur et qu’il doit faire paraître à compte d’auteur sous forme ronéotée, en plusieurs parties. Il faudra attendre 1963 pour que, profitant de la vogue teilhardienne, Denoël publie enfin son premier livre (il y en aura une vingtaine en tout, chez une dizaine d’éditeurs) : Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, qui anticipe le délire transhumaniste et ses technofurieux qui prétendent « augmenter » un homme humilié par la technique pour l’adapter à un monde qu’elle a dévasté.

Si Bernard Charbonneau n’a pas connu l’audience qu’il méritait, c’est sans doute parce qu’il a eu le tort d’avoir raison trop tôt : la critique du système technicien et du développement industriel était inaudible dans ces « Trente Glorieuses » tout à la gloire du Progrès. C’est peut-être aussi parce que la radicalité de ce visionnaire effrayait ses contemporains. Au début des années 1970, quand le mouvement écologique naissant se souvint de ses précurseurs, Bernard Charbonneau connut un semblant de notoriété et participa à la naissance du journal La Gueule ouverte. Mais il s’opposa à la création d’un parti politique écologiste et publia en 1980 Le Feu vert, une profonde « autocritique du mouvement écologique » qui fit date et le renvoya dans ses pénates béarnais. Dans un texte crépusculaire intitulé « La spirale du désespoir », il donnait son sentiment devant le rejet dont il avait été victime :

Seul ? – Quoi d’étonnant ? puisque j’ai fait un pas de trop hors des rangs. Pourquoi m’indignerais-je parce que ma société refuse d’accepter une œuvre qui la met en cause ? On m’ignore ? – Mais je me suis écarté de la grand-route. C’est le prix payé pour les joies et le sens que la poursuite du vrai a donnés à ma vie. C’est mon devoir, ma dignité. Ma vertu, celle qui jusqu’au bout aura orienté et mené en avant ma vie (2).

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Daniel Cérézuelle, « L’obstacle »

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Daniel Cérézuelle

L’obstacle

Texte paru dans Bernard Charbonneau : une vie entière
à dénoncer la grande imposture,
Jacques Prades (dir.), Erès, 1997

« Le changement est la loi pratique et morale d’une histoire
qui n’est plus que torrent déchaîné. »
Bernard Charbonneau (inédit)

De la critique sociale à la philosophie sociale

Les ouvrages de Charbonneau qui ont été publiés de son vivant ont pour objet la critique de tel ou tel aspect de la modernité : l’État, les idéologies, le développement et ses conséquences sur la nature, les nourritures, les loisirs, la culture, etc. Or toute cette œuvre critique repose sur un socle philosophique qui lui donne son unité et qui est explicité dans divers écrits. Mais ces écrits constituent la partie la moins connue de son œuvre, car soit ils ont été imprimés à compte d’auteur et n’ont connu qu’une diffusion confidentielle, soit ils sont restés complètement inédits.

Avant d’aller plus loin, une précision s’impose. Je parle du socle « philosophique » de l’œuvre de Charbonneau : cette caractérisation l’aurait agacé car il se méfiait des philosophes patentés, de leur patois spécialisé et de leur tendance à noyer dans l’abstraction les contradictions du réel. Soucieux de coller à « l’humaine condition », il se voulait plus « penseur » que « philosophe ». Pourtant, non seulement Charbonneau a voulu penser la société de son temps mais il a aussi été conduit à s’interroger sur les fondements de sa propre démarche critique et sur le sens des obstacles qu’elle a rencontrés. Cette dimension réflexive confère à son œuvre un caractère proprement philosophique même si, comme celle de Montaigne par exemple, elle s’exprime résolument dans la langue commune et sans aucune technicité.

Aussi en 1980 et 1981, Charbonneau a-t-il pris la peine de faire imprimer à compte d’auteur deux ouvrages qui exposent la partie philosophique de sa pensée : il s’agit de Je fus et d’Une seconde nature : le premier articule une philosophie de la liberté dont les grands traits ont été rappelés par J.-P. Siméon ; le second livre prolonge ces analyses par une philosophie du fait social dont je vais rappeler quelques points forts, liés à la problématique de cet ouvrage. Lire la suite

Henriette Charbonneau, « Nietzsche au panthéon »

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Henriette Charbonneau

Nietzsche au panthéon

Texte paru dans Foi et vie, en décembre 1975

« Pour vous ouvrir tout à fait mon cœur, ô mes amis :
s’il y avait des dieux, comment supporterais-je de n’être pas un dieu ?
Donc il n’y a pas de dieu. »
Ainsi parlait Zarathoustra. – Les îles bienheureuses

 

Réflexions à propos d’un livre de Paul Valadier :
Nietzsche, l’athée de rigueur. Desclée de Brouwer, 1974.

« Certains naissent posthumes… » On nous invite depuis une dizaine d’années à fêter la naissance de Nietzsche. La Nietzsche-Literatur, les ouvrages sur et à propos de Nietzsche, prolifèrent, les derniers effaçant les moins récents, pour ne pas parler des plus vénérables qui, jusqu’à la vogue actuelle, faisaient référence : les sommes (un peu assommantes, mais pas plus que certaines à la mode) de Charles Andler et surtout de Karl Jaspers : Nietzsche, Einführung in das Verständnis seines Philosophierens. Paul Valadier, qui met dès l’abord en garde contre les dangers de la mode nietzschéenne, semble en avoir été lui-même quelque peu victime dans sa très brève bibliographie qui ne mentionne ni Jaspers ni l’étude hardie et éclairante d’Henri Lefebvre parue en 1938. Il fallait faire un choix… L’important, comme Paul Valadier le souligne avec tous les commentateurs sérieux de Nietzsche, est de le lire. Mais comment ? Par quoi commencer ? Paul Valadier conseille de lire d’abord Le Gai Savoir et Zarathoustra ; pourquoi ? Pour être projetés d’emblée à « 6 000 pieds de haut », nous qui pensons assis, qui ne conquérons notre pensée ni à coups d’aile ni même par de longues marches comme le faisait Nietzsche (1) ? Voilà qui est bien dangereux et n’est pas sans rappeler une certaine tentation… Il serait plus judicieux à mon sens de commencer par les œuvres les plus construites, comme le livre dégrisé et dégrisant qui a succédé aux extases et aux dithyrambes de Zarathoustra, cette « critique de la modernité », « noire comme la sépia de la seiche » : Par-delà le bien et le mal, – ou mieux encore pour des jeunes les Considérations inactuelles, œuvre de jeunesse pour laquelle Nietzsche a toujours affirmé une certaine tendresse et qui marque son entrée en guerre avec la modernité dans ce qu’elle a de plus tangible : l’État. Si elles sont touffues, parfois verbeuses, elles offrent l’avantage d’une démonstration suivie –, tandis que la forme aphoristique, brillante, fulgurante parfois, donne une fausse impression de facilité : on croit saisir une pensée et elle vous échappe, éclipsée par la suivante qui paraît sans rapport. Feu d’artifice ou feu follet, nous sommes illuminés et aveuglés, orientés et déroutés. Et surtout, la forme aphoristique telle que la pratique Nietzsche permet toutes les pêches et toutes les sélections, chacun pouvant se fabriquer un Nietzsche selon son tempérament, ses préjugés, ses options ou son système. Reconnaissons-le : tous les « nietzschéistes » en viennent finalement là. Mais il vaut mieux que ce soit le plus tard possible, après une bonne exploration, et en le sachant. Lire la suite

« Notre table rase » 

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Bernard Charbonneau

Notre table rase
(p. 7-14 et 207-209)

Au lecteur

La grande nouveauté de ce millénaire, en France et en Europe, c’est la fin de la campagne : des paysans, donc des pays et des paysages. S’agit-il de la moderniser ou de la détruire ? Malheureusement il semble bien que la société industrielle occidentale, comme sa rivale orientale, n’ait qu’un moyen de résoudre son problème agraire : liquider, au besoin par la force, l’agriculture et les agriculteurs. Le problème de la modernisation des campagnes n’est pas résolu parce qu’il n’a même pas été posé, à l’Est à cause de l’idéologie politique, à l’Ouest en raison des mythes et des intérêts qui se camouflent, comme au temps du libéralisme, sous de prétendues « lois économiques ». Dans tous les cas la question sera réglée lorsque le dernier paysan aura disparu du dernier pays transformé en combinat agricole. Mais ce sont les citadins qui paieront la note : en fruits, en jambons, en bocages et en villages. Condamnés à une ville, ou plutôt à une banlieue, dont on ne sort pas. Ils vivront sans pain, sans maison dans les frondaisons, sur leur table rase.

Quelle que soit l’opinion qu’on ait de l’actuelle mue des campagnes, un fait n’en demeure pas moins : la nouveauté et l’énormité du changement, le plus important que l’espèce humaine ait subi depuis la découverte du feu. Il n’y a pas de « problème paysan », le passage de la société « agropastorale » (en réalité il y en a mille) à la société industrielle et « urbaine » (et on n’en connaît guère jusqu’ici que deux variétés, orientale et occidentale et leurs bâtards), est le problème de notre génération. Et toute la suite dépendra de son aptitude à le résoudre. Ce qu’elle fera en ce domaine concerne le bonheur des générations à venir, peut-être même la survie de l’espèce.

Or la plus grave de toutes les révolutions : sociale, culturelle, et même biologique, écologique, s’opère pour des raisons purement économiques, ou plutôt en fonction de l’idée intéressée que la caste dirigeante d’une société se fait de l’économie. Le plan Mansholt – Vedel ou Durand – n’a même pas provoqué le débat qui s’est engagé à propos des coûts sociaux entraînés par la naissance de la première société industrielle, celle de la vapeur. Maints auteurs ont dénoncé l’exploitation du prolétariat, aucun n’a dit le drame de la liquidation des paysans. L’évacuation du village s’est opérée à la sauvette avec la bénédiction du curé et de l’instituteur : l’ère quaternaire a succédé à l’ère tertiaire, et c’est tout. Mais si le village est rayé de la carte, il n’en subsiste pas moins dans le cœur des hommes, donc dans la propagande des promoteurs qui le détruisent, comme l’arbre, l’eau, la campagne. Ainsi que d’autres biens, elle ne peut être niée qu’en son nom. Lire la suite

Jean-Pierre Siméon, « Une pensée de la liberté »

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Jean-Pierre Siméon

Une pensée de la liberté

Texte paru dans Bernard Charbonneau :
une vie entière 
à dénoncer la grande imposture,
Jacques Prades (dir.), Erès, 1997

« La liberté, c’est l’esprit même d’un homme s’animant
dans son corps. S’il dit “je suis’’ en toute conscience,
si l’éclair de ces mots l’a foudroyé au cœur même de sa chair et de l’instant,
alors il aura défini la liberté. »
Bernard Charbonneau, Je fus (1),

Bien que Bernard Charbonneau soit surtout connu pour son analyse des sociétés modernes et comme un des fondateurs de l’écologie, sa pensée est d’abord une pensée de la liberté. Là est la source de ses engagements et de son analyse de la réalité sociale. Sa démarche procède de la conscience charnellement vécue d’être – au même titre que tout homme – un individu libre et en quête de sens, du moins ayant la capacité de l’être. C’est animé par cette exigence d’une liberté qui puisse être effectivement vécue par chaque homme qu’il a été conduit à son analyse des sociétés modernes, ainsi qu’à jeter les bases d’une pensée écologique.

Dans les textes de Bernard Charbonneau, le terme de liberté est utilisé en deux sens différents, non pas contradictoires mais d’inégale profondeur.

Il désigne d’abord la possibilité et le « droit pour tout homme de penser et de vivre par lui-même » (Je fus, pp. 153-154). La liberté consiste, « pour un individu, à pouvoir choisir tant soit peu le lieu de son domicile ou de son travail, ses aliments ou ses loisirs » (Je fus, pp. 29-30). Il s’agit de la capacité de prendre soi-même les décisions importantes de sa propre vie. Ce qui implique, sur le plan politique, que les citoyens puissent dire leur mot dans l’élaboration des décisions collectives. Bien que les manuels de philosophie pour classes terminales qualifient cette définition de « vulgaire », il demeure qu’elle correspond à l’expérience quotidienne de ce que nous nommons « liberté », et qu’elle est utile, sans doute indispensable, pour penser la situation des individus humains dans leur société.

Mais, à s’en tenir là, on ne saurait rendre compte de ce que la condition humaine présente de plus spécifique et fondamental. Aussi le terme de liberté prend-il, chez Bernard Charbonneau, un deuxième sens, conforme à une longue tradition philosophique : la liberté est l’essence de l’exister humain en tant que l’homme existe sur le mode de la conscience et s’avère capable de saisir des vérités d’ordre spirituel. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 14

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 14
(La Gueule ouverte, 41, 19 février 1975)

Une gueule apoplectique
(Celle de l’espace français
qu’on bourre jusqu’à ce qu’il éclate)

1. La limite

La matière vraiment première de toute l’industrie, ce n’est pas le fer ou le pétrole mais le mètre et la seconde ; en ce domaine, tout effort pour inventer des ersatz ne fait que précipiter l’épuisement du stock. Nous sommes captifs de notre peau et du cercle de la terre, bien qu’on nous dise dans la presse que certains vont prendre l’air sur la Lune. L’Espace avec un grand E n’est pas l’espace des hommes, tout au plus celui de leurs machines téléguidées, autant le savoir si l’on veut tirer le meilleur parti du nôtre. Pas de problème économique, politique ou écologique qui ne se ramène à celui de l’espace. Pas de liberté qui ne passe dans la réalité sans un territoire à elle, qu’il s’agisse de l’individu ou de la société. Pas de citadin sans place ou rue qu’il arpente, pas de paysan sans pays. Pas de Prophète sans désert, ni d’homme libre sans quelque immensité où la vue puisse se déployer. Privé d’espace il crève.

Or s’il est vrai que le développement a augmenté la durée moyenne de la vie, il n’a pu le faire qu’en restreignant de plus en plus l’espace ; au temps des fusées et de la bombe H la terre n’a plus que quelques secondes de tour. Un homme de soixante ans l’a vue rétrécir à vue d’œil. Elle avait trois mois de circonférence en paquebot à sa naissance, elle n’a plus qu’une dizaine d’heures d’avion. Et cet espace se rétrécit d’autant plus qu’il devient espace pur, partout le même : pure étendue d’asphalte et de béton délimitée par des volumes géométriques. Car dans la mesure où se restreint l’espace, s’accroissent le contrôle et la pression sociale. Dans le cadre de frontières étatiques de plus en plus rigoureusement tracées, le cadastre des propriétés particulières devient de plus en plus minutieux. À l’origine l’espace marin et même terrestre était une « res nullius » donnée à tout venant, et en franchissant le vide des mers il était toujours possible à un peuple, à un individu pauvre ou persécuté de se tailler un royaume. Les exilés grecs pouvaient fonder des colonies quelque part dans une Grande Grèce, le puritain vaincu allait chercher la liberté en Nouvelle-Angleterre. Puis, quand cette Nouvelle-Angleterre une fois peuplée et civilisée devenait comme l’ancienne, le pionnier n’avait plus qu’à partir se bâtir une maison en rondins sur la nouvelle « frontière » qui n’était pas celle que tracent les bureaucrates du roi. Mais ce temps est fini depuis que Magellan a bouclé la boucle, et que les derniers explorateurs ont effacé les derniers blancs de la carte. Il n’y a plus un seul arpent sans maître, qui ne soit inscrit et dont l’usage ne soit défini par les lois. La force qui se déployait dans l’espace illimité reflue dans l’espace clos. Le trust et l’État se heurtent partout au trust et à l’État, leur impérialisme se tourne vers l’intérieur de leurs frontières. Après avoir annexé des continents, ils en sont réduits à contrôler l’hectare, le mètre puis le millimètre carré. Et quand le dernier micron sera exploité, on exploitera l’année, l’heure puis la seconde : ce n’est pas une vue de l’esprit, on vient de nous annoncer le PAT (plan d’aménagement du temps). Allons-nous nous laisser piéger ? Car un piège c’est un mécanisme – une organisation – dans lequel on est coincé.

2. La consommation ou destruction exponentielle d’espace  Lire la suite

Chronique du terrain vague, 13

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 13
(La Gueule ouverte, 39, 5 février 1975)

L’océan. Une gueule au teint brouillé

(Celle que prendra l’océan quand la véritable
exploitation des mers aura commencé)
 

1. La mer libre. L’océan c’est l’essentiel de la terre, n’oublions pas ce que nous avons appris à l’école. Le vieux mythe grec qui considérait les continents comme une sorte d’archipel baignant dans un unique Océan n’a pas tort. De même que celui qui fait de la mer la Mère : la source de toute vie. Elle l’a été effectivement et le reste : l’essentiel du renouvellement de l’oxygène de l’air est dû au phytoplancton marin que, d’après certains biologistes, une pollution massive risquerait de détruire. Le souffle vivifiant qui vient du grand large n’est pas une formule poétique, si l’industrie pollue un jour l’Atlantique comme il l’a fait de la Bièvre puis de la Seine, nulle station d’épuration ne nous rendra cette fois l’eau et l’air nécessaires à la vie.

Or l’exploitation des mers commence à peine. Pendant longtemps l’homme ne fut qu’un passant à leur surface ; il n’avait pas encore les moyens de bâtir sur les vagues. Jusqu’à ces jours-ci, l’océan ne fut guère qu’une route, un espace inhabitable qu’on traversait au plus vite. L’exploitation des fonds se limitait à des cueillettes le long des côtes, et la pêche ne faisait qu’exploiter le surplus d’une vie surabondante. La mer c’était le large, l’illimité et l’inépuisable, le règne de la nature et de la liberté. D’où son statut juridique d’espace appartenant à tous et à personne, en dépit des impérialismes maritimes qui cherchaient à le contrôler. À la différence des terres, la mer est jusqu’en 1945 une sorte de res nullus, de bien gratuit, n’était-ce une mince bande de trois milles marins « d’eaux territoriales » contrôlée par les États. Sur terre, le « temps du monde fini » avait depuis longtemps commencé, restaient les mers, le grand large gros de tous les possibles, terribles ou merveilleux, où Robinson pouvait toujours espérer découvrir l’île déserte où pratiquer l’autogestion. Mais aujourd’hui il n’y a plus d’îles, si ce n’est des bases militaires ou touristiques. Et depuis 1974, il n’y a plus de mers ; là où jouaient les vagues il n’y a plus qu’un POFM : un « plan d’exploitation des fonds marins ».  Lire la suite

Dolour-Liberté Crozon-Cazin, « Une poétique de la liberté »

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Dolour-Liberté Crozon-Cazin

Une poétique de la liberté

«A partir d’ici, inscris ta marque.
C’est toi l’auteur. »
(Bernard Charbonneau, Une seconde nature.)

« Dans ce livre je parlerai de la liberté […]. Mais voici que déjà se mettent au travail les puissances qui tendent à la détruire ; car elles jouent dans l’esprit de chaque homme. Il fallait bien commencer par ce mot, et voici qu’il glace et que mon lecteur est tenté de s’en tenir là. J’ai été comme lui quand il s’est agi de l’écrire, mais j’ai passé outre. »
(Bernard Charbonneau, Je fus. Essai sur la liberté,
extrait de l’Adresse au lecteur.)

Lire Charbonneau, c’est entrer dans un débat où, à la faveur d’une écriture, un homme tente de mettre en question et sa société et lui-même afin d’aller, avec son lecteur, vers d’autres manières de sentir, de penser, donc de vivre. Je fus fait partie de ces livres étranges, résistant à plusieurs lectures, ne cessant de donner du sens. Il s’augmente de ses lecteurs. Il est de ces textes autres, forant au plus profond de l’humaine condition. Tissés des paroles qu’il arrive à l’écrivain de tirer de son corps et qui, dès lors, traduites de la nuit de l’expérience personnelle, deviennent propres à susciter une lecture. Je fus est l’un de ces ouvrages, traduits de la vie.

Dans la lignée de celui qui fit de lui-même la matière de son livre, Bernard Charbonneau a tenté de penser la liberté et, ce faisant, de penser librement sa vie. La vie a largement précédé l’œuvre écrit. L’écriture fut la compagne de l’action, et la théorie d’une pratique.

En lisant Charbonneau, je me suis familiarisé peu à peu avec son univers, sa parole et sa pensée, et j’ai cru bien les connaître jusqu’à ce qu’à la faveur d’une nouvelle lecture, l’œuvre ne vienne à m’échapper, se dérobant à mon regard jusqu’à me devenir invisible. Pourquoi ? Cette distance j’ai voulu la franchir, et ce retrait, j’ai tenté de le penser. Il n’était pas sans m’évoquer celui du poème. Et c’est pourquoi j’ai voulu comprendre en quoi il y avait du poème dans cette œuvre, pourquoi elle possède ce caractère de pertinence et de vie. Intuition qui était restée en friche, jusqu’alors. C’est ce cheminement de lecteur que je voudrais partager. Lire la suite

Citations, 51

L’espace, comme le temps vivant, est le fruit d’un mystère et d’un conflit ; il n’y a pas d’espace sans le départ de quelque point fixe : le mouvement part d’un enracinement, – là où le monde actuel nous déracine afin de nous concentrer. Pour partir, il faut bien un départ ; pour se détacher, il faut bien une attache. Toutes ces religions et ces philosophies du détachement n’édifient que du néant faute d’une base solide sur laquelle se fonder. Comment pourrait se dépouiller celui qui ne s’est jamais attaché à rien ? Que vaut la spiritualisation d’une âme dépourvue de corps ? Il nous faut donc d’abord, à rebours du courant qui nous entraîne, essayer de nous enraciner quelque part ; mais cet enracinement suppose du temps, d’autant plus que les individus et la société sont moins jeunes. Le monde actuel s’attaque à l’homme par deux voies apparemment contradictoires : d’une part, en l’attachant à une action et à des biens purement matériels ; de l’autre, en privant ce corps sans âme de toute relation profonde avec la réalité. Répudiant ce matérialisme et cet idéalisme, un homme réel, mais libre, cherchera d’abord à s’enraciner en un lieu. Il acceptera l’immobilité – cet autre silence – afin de pénétrer ce lieu en profondeur plutôt que de se disperser en surface. Mais encore faut-il que ce lieu en soit un, et non pas quelque point abstrait. Seulement, pour accepter ainsi de rester à la même place, il faut avoir des raisons de ne pas fuir.

L’homme en son temps et son lieu, 1960. rééd. RN éditions, 2017

Citations, 50

La condition nécessaire d’une victoire de l’homme sur la fatalité politique — et cette condition serait suffisante si elle était pleinement remplie —, c’est d’être. L’État ne se développe que là où nous ne sommes pas pour nous dispenser, légitimement ou illégitimement, de l’effort. Les peuples et les individus libres sont les peuples et les individus riches d’une vie surabondante auxquels il est aussi naturel de donner qu’il leur est normal de recevoir. Être : la condition à la fois la plus proche et la plus lointaine, la plus évidente et la moins facilement concevable. Car le langage ne devrait pas avoir à traduire ce qui devrait aller de soi ; et l’action se voit obligée de recréer l’homme et le monde. C’est bien là la difficulté fondamentale de tout combat pour la liberté. Il est facile d’imaginer l’anarchie, de définir un système fédéraliste. Mais il est bien plus dur de créer la base qui leur donnerait un contenu. Décentraliser, réunir, libérer quoi ?…. là est la vraie question.

 

 

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Chronique du terrain vague, 12

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 12
(La Gueule ouverte, 34, 1er janvier 1975)

Une gueule de papier mâché 

 C’est celle de l’insaisissable Frric, ce Saint-Esprit du temps, de plus en plus enflé mais blafard. Tôt ou tard il faut bien parler finances ; c’est chiant, je sais, pour ceux qui méprisent l’argent, et plus encore pour ceux qui aiment les sous. Il faut parler du fric parce qu’il pousse à se taire, parce qu’il est le principe d’un monde où pouvoir se dit milliards, et d’une vie quotidienne où tout se pèse en francs. Pas d’économie, de politique – d’écologie – sans mise à l’air du coffre. La vie, la mort – pardon le fric –, voici la question clef à l’ouest et à l’est du globe. Dis-moi ce que tu gagnes, je te dirai ce que tu es, mais je sais bien que tu vas me mentir. Si, à Saint-Trop, Durand ne cache plus sa quéquette, celle en or il la dissimule encore dans son coffre-fort. Tu peux peloter ma femme, pas mon portefeuille ; tu y mets la main, tu me violes. Le fric c’est le dernier secret, l’ultime sacré. Son langage est celui des chiffres, avec lui finit le bla bla bla… À propos t’as pas cent balles ?

1. – Comment l’or devint le fric subtil, mesure de toute valeur. Le fric n’est que l’ultime avatar de la monnaie qui, d’or et d’argent, est devenue papier tourbillonnant au vent de l’histoire. Avant elle, il n’y avait qu’autarcie et troc, elle permit le marché où tout est coté à sa juste valeur, où tout est quantifiable et comparable, où tout peut s’acheter et se vendre. Le vin de Chypre, l’amour ou la mort ne furent plus que le prétexte abstrait du nouveau concret : faire de l’or pour faire de l’or. Accumuler le signe rutilant par quoi toute valeur se jauge. La nature est vaincue, l’Économie fondée, le Progrès mis en train.

Mais ce n’était qu’un début. Le signifié : la valeur, ne se dégageait pas de ce pesant signifiant qui brille et que l’on adore comme le soleil. Déjà le Veau d’or est dieu, mais pourtant pas plus veau que celui-là. L’or ça existe, c’est pesant, ça s’enterre ; et Harpagon ramène son capital aux enfers d’où il fut tiré. L’or appartient encore à la nature, comment le fabriquer, lui donner des ailes ? Heureusement qu’il y eut des alchimistes bourgeois qui le désincarnèrent en actions ou lettres de change. Ainsi naquit la magie du fric qui survole la terre. Lire la suite

Jacques Dufresne : « Deux pionniers méconnus : Bernard Charbonneau et Ludwig Klages »

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Jacques Dufresne

Deux pionniers méconnus :
Bernard Charbonneau et Ludwig Klages

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

Quand j’ai proposé mon sujet aux organisateurs, je n’avais qu’une idée encore vague du défi que je m’engageais à relever. Voici deux pionniers de l’écologie, l’un allemand, l’autre français, tous les deux méconnus. Une étude comparée de leur pensée sur la technique et la nature ne pourrait-elle pas nous aider à mieux comprendre ce qui divise et ce qui unit les acteurs du mouvement écologique ?

Je voyais en Charbonneau un compagnon de pêche à la truite avec lequel je m’entendrais sur presque tout, y compris sur la mouche à utiliser selon le temps et le lieu ! Quant à l’idée que nous les humains sommes nous-mêmes des truites jouant sur la terre le rôle du canari dans la mine, je l’ai faite mienne à jamais.

Mon collègue Christian Roy allait bientôt me ramener aux réalités de la ville. Pris d’un vertige amical à la vue de la tâche que je m’étais assignée, il a attiré mon attention sur ce passage de Feu vert, ouvrage que je n’avais pas encore lu. Klages n’y est pas nommé mais il est clair que Charbonneau avait à l’esprit le courant de pensée dont il fut l’un des leaders, Car il y dénonce « cet irrationalisme » pour lequel « la raison n’aboutit qu’à des pratiques matérielles dépourvues de sens ou à une critique desséchante et stérile ». « Retourner à la nature, ajoute Charbonneau, c’est retrouver le lien sacré qui relie l’homme au cosmos en faisant demi-tour sur le chemin qui a mené du christianisme au rationalisme. Après D.H. Lawrence et combien d’autres intellectuels, certains écologistes sont hantés par la nostalgie d’une religion qui réintégrerait l’homme dans le tout en résolvant les contradictions qui alimentent l’angoisse moderne. Mais ce paganisme panthéiste, rebouilli au feu de l’Évangile, n’a rien de la mesure et de l’harmonie grecque, il relève du seul Dionysos retour d’Asie. […] Ce n’est pas la conscience mais l’inconscient qui ouvre la voie de la Connaissance. » (Charbonneau, 2009, p. 97). Lire la suite

Chronique du terrain vague, 11

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 11

(La Gueule ouverte, n° 24, octobre 1974)

Une gueule congestionnée et purulente

(Celle que risque de prendre la planète, en moins d’un siècle,
si la prolifération de l’espèce se poursuit)

Les écologistes (lesquels au juste ?) c’est chiant, comme me le faisait remarquer un promoteur éminent qui se préparait à édifier un Sarcelle du ski sur le plateau du Soussouéou. Et Cavanna, dans Charlie Hebdo, soupçonne fort justement ces maniaques du « bio » d’être les ennemis du « birth control ». Ce qui n’empêche pas DDT dans le numéro suivant de les accuser de malthusianisme, et de reprendre une défense du natalisme qui a dû avoir la bénédiction du « roi des cons ». Décidément on n’y voit plus clair aujourd’hui dans les problèmes ; qui est progressiste et qui réac ? Qui est le roi ? — M. Chou, Pie, Sauvy ou Amin Dada ? Je crains qu’un esprit soucieux de plaire au maximum de monde : aux cathos intégristes et aux admirateurs du progrès, aux gouvernements des pays « insuffisamment développés » et à ceux qui songent à développer encore plus ceux qui le sont trop, misera sur le natalisme plutôt que sur le malthusianisme. Et s’il est un intellectuel distingué, qui lit Le Monde, il misera sur un natalisme nuancé.

Un vieux schnock qui n’a pas cessé de s’intéresser à cette question pourra peut-être aider à démêler cet écheveau dont la Droite et la Gauche ont embrouillé les fils. À l’origine, le malthusianisme est le fait d’une bourgeoisie qui craint la prolifération d’un prolétariat, ce qui ne l’empêche pas de devenir nataliste, car elle a besoin de main-d’œuvre à bon marché. Puis ce « birth control » passe à gauche : les Églises protestantes s’opposent à l’Église catholique qui prône le « Croissez et multipliez ». Les plus fermes défenseurs du contrôle des naissances sont des groupuscules anarchistes qui réclament ce droit au nom de la liberté individuelle. Avant 1936, la Droite est patriote et anti-allemande et la Gauche internationaliste et pro-allemande, et la victoire, comme le pensait Napoléon avant Mao, appartient aux gros bataillons. Qu’importe les morts de Wagram, « une nuit de Paris me remplacera tout cela ». C’est pourquoi la Droite conservatrice et catholique défend la famille et vénère la mère : il vaudrait mieux dire la reproductrice. Elle dénonce le matérialisme marxiste, alors qu’il n’y a rien de plus matérialiste que cette réduction par les natalistes de la femme à une femelle au ventre fécond. Et en Italie et en Allemagne les régimes fasciste et hitlérien sont les premiers à mettre sur pied la propagande et le système d’allocations familiales qui permettent de relever de façon spectaculaire la natalité, notamment dans les villes. Lire la suite

Citation, 49

La conscience de l’impossible est le moteur de l’acte libre. C’est parce que je n’ai plus d’issue que je suis forcé d’agir : s’il restait un moyen d’échapper, il me suffirait bien de vivre au lieu de mettre en question l’État ! Que les faits soient seuls à commander, voilà précisément le scandale qui devrait déchaîner la puissance qui a pour fonction de les vaincre. L’acte libre n’est pas négation, mais révolte contre la fatalité ; parce que sur lui pèse un poids encore plus lourd que celui des choses : ce n’est pas le mur de l’impossible qui me brise, mais l’esprit qui me brise contre lui. Ce désespoir n’est qu’un des noms de la vraie foi, le signe d’une action ordonnée par l’esprit et non déterminée par le milieu : seule la foi peut imposer ainsi la conscience intolérable de l’impossible ; seule la capacité à supporter les faits les plus désespérants mesure la valeur d’une certitude. Si je n’apprenais pas d’abord que nous devons agir contre toute espérance, qu’aurais-je appris de positif ?

 

L’Etat, 1948. Economica, 1987

« Fin et commencement »

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Bernard Charbonneau

Fin et commencement
(Conclusion de L’État, 1948)

 

Et maintenant que proposez-vous ? — Car la réaction de l’individu moderne n’est pas de rechercher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonction de laquelle doit s’établir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’impossibilités. Alors m’imputant la situation désespérante qui tient à un monde totalitaire, il me reprochera de détruire systématiquement l’espoir. « Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solution apportez-vous ? — Sous-entendu, s’il n’y a pas d’issue à la situation qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. C’est vous qui me désespérez »… Et effectivement je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impossibilité n’existerait pas pour sa conscience.

Je dois pourtant lui refuser cette solution qu’il réclame, parce qu’il doit d’abord ouvrir les yeux sur une situation qui n’est pas le fruit des désirs de mon esprit, mais qui m’est imposée par l’expérience de ma vie confrontée avec l’enseignement de l’histoire. Je sais d’ailleurs que je vais ainsi exactement à rebours de ce qui constitue habituellement la réflexion sur le monde : tant celle des réalistes que celle des utopistes. Quand l’individu moderne regarde au-delà de lui-même, c’est généralement pour construire des systèmes : un tout où le mouvement de l’Histoire s’identifie au devenir de la Vérité ; soit que la fatalité soit vraie, soit que la Vérité soit fatale. Toutes ses puissances l’y conduisent, le besoin de rationaliser l’insolente irréductibilité de la vie, surtout le besoin de justifier un abandon total au fait par une justification totale selon l’esprit. Et je n’ai qu’à décrire une situation ; c’est-à-dire à subir une vérité même si l’univers entier la rejette, et à subir un fait même s’il est parfaitement absurde à la vérité. Je n’ai qu’à décrire une situation ; et je dois la peindre si bien tout entière que je ne peux même pas m’en tenir à la description systématique. Ainsi pratiquée, comme la littérature dans l’abandon au chatoiement des phénomènes, ou comme la recherche universitaire dans leur constat objectif, la description peut être aussi un moyen de fuir le drame. Tandis que ma pensée doit accepter le drame : même celui qui la met en question.

Le mystère, c’est de jeter sur la vie le regard d’un vivant ; d’admettre en fonction d’un Bien l’irréductibilité du fait. L’expérience d’une vérité a fondé mon examen, et cet examen était libre, car cette vérité est la liberté humaine. Rien n’a contraint ma réflexion, pas même la négation de la contrainte, aussi m’a-t-elle conduit à subir une logique qui était celle du poids des choses et non de l’esprit. Une expérience de la liberté ne peut que donner aujourd’hui un sens rigoureux de la liberté à l’Histoire dont toutes les forces convergent exactement pour écraser l’être libre : celui qui la considère de ce point de vue dans son évolution politique n’y trouvera pas son salut, mais sa perte. C’est seulement de là où nous sommes que nous pourrons partir, donc avant d’indiquer non pas la, mais des solutions, je dois éveiller la conscience d’une impossibilité en la rendant aussi impossible aux autres qu’à moi-même. Si je ne soulevais pas le cœur de désespoir, et si en même temps que la révolte je ne suscitais pas le besoin de fuir à tout prix par n’importe quelle issue, alors je n’aurais pas rempli ma mission. Lire la suite

Citations, 58

Ce n’est pas un Dieu qui crée ce monde, mais un mécani­cien, qui monte minutieusement de l’extérieur ce qui nais­sait spontanément. Comme il ignore l’esprit et la vie, il copie péniblement les formes de la nature et de la vérité. Il croit avoir une culture, quand il fonde un ministère de la culture. Il croit avoir réalisé l’harmonie sociale, quand sa police assure le bon ordre dans la rue. Il croit même garan­tir le bonheur, lorsqu’il augmente la production de char­bon. Entre les sociétés primitives et les régimes totali­taires, il y a exactement la même différence qu’entre l’être vivant et l’automate. Celui qui crève l’apparence, que dessinent les images de la propagande, pour pénétrer dans les profondeurs de la vie quotidienne, s’aperçoit aussitôt que le paradis terrestre n’est qu’une toile peinte collée sur le squelette d’une machinerie bureaucratique.

 

L’Etat, 1948. Economica, 1987

« Quel avenir pour quelle écologie ? »

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Bernard Charbonneau

Quel avenir pour quelle écologie ? 

(Foi & Vie, juillet 1988)

1. Deux mots nouveaux 

En 1970, proclamé officiellement « Année de protection de la nature », au lendemain de la fête de Mai 68, on vit soudain surgir dans les médias, donc l’opinion française, deux mots nouveaux : « environnement », « écologie ». Comme dans d’autres cas ils avaient fait l’aller Europe-USA et le retour USA-Europe.

Remarquons d’abord qu’avant cette date les Français des « Trente Glorieuses » n’avaient pas d’environnement. Ils étaient en quelque sorte suspendus dans le vide, la transformation explosive de la France Éternelle se produisait dans un hexagone abstrait sans nature ni habitants. La transformation du Rhône en égout restait invisible, le massacre de 13 000 morts, 200 000 blessés par l’auto était médiatiquement inexistant. La cause toute-puissante qui était en train de faire le bonheur et le malheur des Français n’avait pas d’effets, le bétonnage des côtes, l’évacuation des campagnes se réduisait à des colonnes de chiffres pour une sociologie qui venait de passer de Marx à Parsons. Il est significatif que ce mot d’« environnement » n’ait pour sens que « milieu » « ce qui entoure » dans le Grand Larousse des années soixante. Et dans l’Encyclopédie de 1970, juste avant l’émergence de l’écologie, il se réduit à un contenu esthétique, au « happening » des artistes de l’époque. L’impact du Grand Bond en avant version occidentale ? – comme en Chine de Mao, connais pas.

Plus savant, le mot d’« écologie » a séduit les médias par son air ésotérique (du grec oïkos, habitat). Mais cette étiquette dissimule des réalités très différentes : une discipline scientifique, un mouvement social. Une des sciences de la vie et un mouvement social plus ou moins spontané propre aux sociétés industrielles avancées, en réaction contre les effets destructeurs de leur développement incontrôlé pour la nature et pour l’homme, l’écologie scientifique participant à ce mouvement.  Lire la suite

Chronique du terrain vague, 10

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 10
(La Gueule ouverte, n° 23, septembre 1974)

La pâle gueule
(c’est celle que font les paysans mais aussi
celle que prend la campagne et le pain)

Depuis que cette chronique a cessé de paraître, le terrain vague n’a pas cessé de s’étendre pour autant ; on dirait même que l’inflation provoquée par la « crise de l’énergie » lui a donné un coup de fouet. En effet, au lieu de garder ces fonds qui fondent, ne vaut-il pas mieux investir au plus vite, et liquider les crédits pour les routes, car demain on ne sait jamais ? C’est peut-être le dernier train, précipitons-nous pour le prendre. Et la horde des bulls s’active partout pour raser les haies, « recalibrer » les ruisseaux, tailler le poil aux forêts nationales, qu’on replante en sapins bien en ligne dans le sens de la pente. La table rase est en bonne voie, sur laquelle pustuleront les abcès rouges ou jaune vif des élevages en batterie dont le pus infectera l’air et l’eau. Et tout aussi infect le discours officiel sur la protection de la nature polluera nos oreilles. C’est le moment de le crier une fois de plus : l’essentiel de l’espace en France, ce n’est pas exactement la nature mais la campagne et tout ce qui s’y fait nous concerne directement. Pas d’écologie, pas de protection de la nature, de bonheur, en Europe occidentale sans une politique authentiquement agricole. Je m’excuse auprès de mon lecteur de pratiquer ainsi l’italique, mais il me faut enfoncer le clou.

Depuis quelque temps les agriculteurs (pardon, les exploitants-exploités agricoles) s’agitent. Cela se comprend : tandis que le prix du porc baisse à la production, celui des engrais, du fuel et des mécaniques ne cesse d’augmenter. À tel point qu’en 1974 il faut deux fois plus de produits agricoles pour payer un tracteur qu’en 1972 ; et selon Le Canard, alors qu’il fallait six cochons pour cela en 1947 il en faut cent aujourd’hui. Et ce n’est pas fini, on n’arrête pas le progrès, qui est celui de l’inflation. Quant aux engrais, ne vous inquiétez pas, vous paierez le solde à la récolte. Beau résultat de la « révolution verte » – ou plutôt jaune pipi si j’en crois la couleur des silos – prônée par M. Mansholt et consorts. Comment se fait-il que cette agriculture (?) enfin rentable profite si peu aux derniers travailleurs de la terre ? Je laisserai provisoirement de côté les bénéfices qu’en tirent les citadins, ayant eu l’occasion d’en parler ailleurs (1). Lire la suite

Chronique du terrain vague, 9

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 9

(La Gueule ouverte, n° 11, septembre 1973)

Une sale gueule de diffamateur

C’est celle du Comité de défense du Soussoueou, qui s’est avisé de qualifier de mensongère la publicité du promoteur qui rêve de bétonner cet alpage ossalois. Cet ami du peuple et de la nature se jugeant diffamé par les critiques du comité vient de le citer en justice. Et si celle-ci suit son cours, après une escarmouche de procédure en juin, le tribunal de grande instance de Pau jugera en automne sur le fond. Cette affaire dépasse de loin le plan local, elle concerne tous les amis et tous les ennemis de la nature, le jugement engageant l’avenir de l’industrie du ski et celui du mouvement de défense « écologique », comme je vais m’efforcer de le montrer.

L’affaire du Soussoueou

Je me contente de rappeler l’essentiel. La Gueule ouverte en ayant déjà parié (cf. n° 4 : « Soussoueou-Artouste »). D’abord, plantons le décor du Soussoueou. Pour cela nous n’avons qu’à emprunter les jolies photos de nature vierge qui servent à illustrer la réclame du promoteur. Une vallée en auge suspendue entre 1 500 et 2 000 mètres au-dessus de la haute vallée d’Osssau, dans les Pyrénées béarnaises, juste aux confins du parc qui se réduit ici à une bande de 800 mètres de rocs et de névés. En juin, un parterre d’herbe rase et de fleurs, là-haut en plein ciel où plane un aigle ou des vautours. En été, une pelouse immense où errent librement brebis et chevaux. En hiver, la page blanche bien égale où le Soussoueou assagi burine en noir ses méandres. En cadrant la plaine, les versants raides de forêts balayés de raillères d’une auge glaciaire qui s’élève en marches d’escalier jusqu’au grand lac d’Artouste et aux confins du parc. Voici le gisement d’air et d’eau transparente, de neige et de forêts vierges qu’il s’agit d’exploiter.

Longtemps il n’y eut ici que les hommes et le faune sauvage ou domestique de la montagne, si ce n’est, très haut au-dessus de la « plaine » du Soussouéou, le petit chemin de fer du lac d’Artouste établi dès avant la guerre, et une modeste station de ski, fréquentée par quelques skieurs qui fuyaient les foules de Gourette. Puis vint un promoteur qui projeta d’établir dans la plaine du Soussouéou une station de plus de 6000 lits, l’équivalent d’une petite ville sur ce replat d’à peine un kilomètre carré, qui devait être réuni par un tunnel routier de plus de trois kilomètres de long à la haute vallée d’Ossau. Car il devait s’agir d’une station sans voitures. C’est alors que fut fondé un comité de défense pour sauver le Soussouéou de l’asphalte et du béton. Je ne reprends pas ses arguments contre la station (destruction d’un site unique, le parc écologiquement coupé en deux, les risques d’avalanche, l’incertitude des emplois procurés aux Ossalois, etc.). Il suffit de se reporter aux n° 4 et 10 de La Gueule ouverte. Quant aux arguments du promoteur, ce sont ceux qui traînent partout en pareil cas : le bonheur du peuple qui réclame des loisirs de grand standing dans la nature garantie vierge par l’asphalte et le béton, et bien entendu pour les Ossalois, créer des emplois en achevant de détruire le peu qui reste d’économie et de société montagnarde. Lire la suite

« Le sens »

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Bernard Charbonneau

Le sens

(Foi et vie, janvier 1986)

Avec l’âge, progressivement dépouillé de toute apparence, rendu aveugle et sourd aux agitations bruyantes de l’entourage, on se voit réduit à l’essentiel, qui vous ferme la bouche alors qu’il faudrait l’ouvrir. Essayons quand même.

1. Ce que révèle un présent tourné vers le passé

Dans des pages oubliées j’ai déjà essayé de dire quel est le sens du lointain passé dont l’individu que je suis est le présent. Résumons-le – ce qui est ridicule quand il s’agit d’une immensité s’étendant de l’origine à la fin ; fin qu’il faut entendre aux deux sens du terme, celui d’une signification spirituelle ou d’un anéantissement. Aux portes de l’an deux mil nous voici pris entre les deux.

Faute de mieux, parlons d’évolution. À l’origine était l’impensable : le néant ou chaos dont une action créatrice fit surgir l’élément universel : la matière inanimée. Puis, là aussi fruit d’un hasard ou d’un développement nécessaire, apparut la vie ; sur une seule et minuscule poussière planétaire perdue dans l’infini. Du moins autant qu’on sache jusqu’ici. Depuis sur terre cette vie n’a cessé de croître, de plus en plus complexe et riche ; du végétal à l’animal, et de l’animal à l’animé par excellence : l’homme X. Et un beau jour, qui s’éclaire et s’éteint avec chacun des membres de notre espèce, la vie prit conscience d’exister. Car cette connaissance en quoi se résume toute autre n’est vivante et saignante que dans chaque homme, livrée en lui au temps qui la mène vers la mort, parce que l’esprit n’est que le plus vif d’un corps matériel, donc périssable. Cette mort, nul ne connaît la sienne, seulement celle de son prochain. Malheur à qui l’aime !

La vie… désormais un vivant la nomme et sait clairement qu’il y tient, au point de l’ôter, directement ou indirectement, à son semblable pour conserver la sienne. Ce plus précieux des biens : ma vie, et plus précieuse encore celle de mon ami (y ajouter un l’enrichit d’une différence essentielle). Qui cependant nous condamne à décrépir et à vieillir, même à donner la mort pour vivre en nous groupant en société pour faire la guerre à la nature et à notre pire ennemi : l’homme. Ainsi rendue consciente en chacun de nous de son amour d’elle-même et de son horreur de la mort, la vie se voit vouée à une absurdité meurtrière : au néant dont elle est la négation. Lire la suite

« Un Satan chrétien. La Parabole du Grand Inquisiteur de Dostoïevski »

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Un Satan chrétien

La Parabole du Grand Inquisiteur
de Dostoïevski

(Tiré de Quatre témoins de la liberté :
Rousseau, Montaigne, Berdiaev, Dostoïevski
.
Inédit, vers 1990)

1. Un texte non littéraire

Rares sont les textes de notre patrimoine littéraire qui ne se réduisent pas à ce que notre société qualifie de culture, sorte d’écume brillante sous laquelle elle camoufle sa structure scientifique et technique. Mais, parfois, tel écrit ne s’en tient pas au divertissement du conte ou au récit des phantasmes d’un individu, il témoigne de l’essentiel : de la vérité fondamentale sans laquelle la réalité reste obscure et une vie humaine privée de sens.

Ces écrits qui nous parlent encore sont en général dispersés çà et là dans des œuvres poétiques, littéraires, théâtrales ou philosophiques. Paillettes d’or égarées dans la montagne de livres accumulée par la culture, formant plus rarement une œuvre achevée. C’est ainsi que, dans la littérature mondiale et russe, dans l’énorme roman Les Frères Karamazov, de Dostoïevski, il faut mettre à part la Parabole du Grand Inquisiteur, elle-même reflet d’un autre texte, plus ancien. Comme il arrive toujours quand une parole chargée de sens « jaillit de source », à la différence de l’énorme masse d’écrits enregistrés par la culture, elle échappe au temps. Enracinée aux origines de l’homme, en éclairant son présent elle annonce prophétiquement son avenir. Tel est le cas de la Parabole du Grand Inquisiteur, en dehors d’un certain nombre de passages dispersés dans l’œuvre de Dostoïevski, notamment dans Les Possédés. Elle exprime méthodiquement les questions fondamentales, propres aux sociétés chrétiennes ou postchrétiennes, qui ont travaillé l’esprit du chrétien Dostoïevski, et qui se posent encore pour nous.

Dans sa parabole, qu’il qualifie de poème, Ivan Karamazov imagine que le Christ, redescendu sur terre à Séville au temps de l’Inquisition, ressuscite un enfant. Et le Grand Inquisiteur le fait arrêter, emprisonner dans un cachot du Saint-Office, où il vient trouver son prisonnier pour lui démontrer qu’il n’a rien à faire sur terre. Car, avec la liberté, il ne peut apporter aux hommes que le trouble et le malheur.

Nous n’avons pas affaire ici à une invention littéraire, mais à une inspiration prophétique concernant l’origine et les fins, qui s’appuie sur une autre, celle-là explicitement divine : les trois Tentations de l’Évangile. Pour Dostoïevski, « en ces trois questions tiennent toutes les contradictions insolubles de la nature humaine qui s’expriment dans son histoire » (1). Et si elles n’avaient pas été posées, toute la science humaine n’arriverait pas à le faire. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 8

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 8
(La Gueule ouverte, n° 10, août 1973)

Une jolie gueule bien pomponnée

De la forêt à perte de vue

J’ai connu la nature : le plus vaste espace français. Et comme ailleurs en Europe c’était aussi une création de l’homme puisqu’il s’agissait d’une immense forêt qu’il avait en grande partie plantée. Dans la Grande Lande de rares routes encadraient des solitudes où l’on pouvait partir à l’aventure sur des dizaines de kilomètres en suivant de vagues pistes. On y trouvait des dunes fossiles dominant la mer bleu noir des pins, des lagunes dans la bruyère et les ajoncs, des filets d’eau glacée courant sur du sable au fond des ravins ombragés de chênes : qu’en savait l’idiot qui fonçait sur la route en ligne droite ? Et sur la côte ouest, escarpée, de grands lacs, des dizaines de kilomètres de caps et de plages de sable fin bordés par la pignada, où pêcher et planter sa tente : mais pour atteindre Saou Bère, il fallait faire huit kilomètres à la rame. Je ne pardonnerai jamais aux Bordelais de ma génération – qui sont Arcachonnais et non Landais – d’avoir laissé détruire le paradis sans dire un mot.

Puis la guerre est venue, les Allemands ont ouvert des pistes en ciment qui menaient aux blockhaus des plages, et le tiers de la forêt mal entretenue, a été dévoré par de grands feux. Pour les combattre l’on a subventionné l’ouverture de clairières. Et les subventions et les machines, encore plus dévorantes que la flamme, ont ramené le vide qui s’étend à perte de vue ; mais ce n’est plus celui des ajoncs, c’est celui de la lande à maïs arrosé nuit et jour dans le sable saturé d’engrais. Enfin est venue la paix, la prospérité et le tourisme, les pavillons et les tentes qui s’installent chaque fois que la route avance. Puis il y eut l’aménagement, qui lui n’avance pas mais couvre la totalité de l’espace : la mission Saint-Marc, à laquelle succéda la mission Biasini. Il fallait bien sauver la côte landaise menacée par l’extension anarchique du tourisme en l’y installant systématiquement.

Un faux débat

Quand il est question d’aménagement de la côte aquitaine, on limite en général le débat entre les plans de ces deux missions, alors que sur le fond du projet et les détails de l’exécution, le plan Biasini ne fait que reprendre le plan Saint-Marc. Lire la suite

« L’adieu aux armes »

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Bernard Charbonneau

L’adieu aux armes
Méditation sur la guerre

(Foi et vie, mai 1982)

Le titre est clair. Il est emprunté au meilleur roman d’Ernest Hemingway. Mais dans son cas l’adieu aux armes ne fut qu’un au revoir à l’occasion de la guerre d’Espagne et d’une seconde guerre mondiale – excellent exemple de la démonstration que constitue cet exposé. Par contre, le sous-titre exige une explication. Pourquoi méditation, sur un sujet qui semble l’exclure ? La guerre est par excellence action, calcul et déchaînement des forces, prétendre la méditer c’est s’interdire de la faire, se condamner semble-t-il au mensonge ou à l’hypocrisie. Pourtant, il faut bien s’y résigner parce que, pour peu que nous y pensions, elle nous pose la question fondamentale de l’homme, pris entre les désirs et l’exigence de son esprit et les réalités de sa condition physique et sociale, dont la plus terrible et certaine est la mort.

Il n’y a pas pour un homme de plus grande souffrance (c’est le cas de parler de passion aux deux sens du terme) que de subir ou de donner la mort. Or le propre de la guerre, et plus spécialement des guerres nationales modernes, est d’imposer comme devoir à tous les membres d’une société de tuer au risque de l’être, au rebours de la loi fondamentale de la paix qui interdit le meurtre.

Aussi quand l’heure sonne, comment supporter l’insupportable, sinon en le considérant comme un impératif indiscutable parce que sacré ? D’où l’autre raison de méditer sur la guerre. Surtout depuis qu’elle enrégimente l’ensemble de la nation, elle ne peut le faire qu’au nom d’un sens qui dépasse tout homme. Les guerres qui mobilisent les civils, sont toutes civiles et croisades. Elles révèlent donc quelles sont nos vraies fins dernières. L’Absolu, Dieu, c’est ce pourquoi on accepte de tuer et d’être tué. Si les bêtes le font, c’est parce que la vie est pour elle le bien ultime. Et ceux qui prétendent que leur raison d’être leur interdit le meurtre, en acceptant la guerre, démontrent par là même que cette raison n’est pas dernière. Sinon, ceux qui reconnaissent paraît-il cette loi ne devraient admettre qu’un sacrifice de la vie : le martyre. Se donner comme règle ne pas tuer, s’est se condamner sur terre à la contradiction insoluble. Jusqu’ici la guerre est le fait irréductible ; l’avènement des pacifismes est seulement contemporain de son déchaînement. Elle est de règle dans la nature, où la vie se nourrit de la vie, le fort du faible, le carnassier de l’herbivore, et où l’espèce et la génération montante éliminent celle qui faiblit. La philanthropie, chrétienne ou post-chrétienne, qui se penche sur les estropiés et les malades, est antinaturelle, à la différence de l’amour des bêtes et des hommes pour leurs enfants, dans la mesure où pour celle-là il s’agit de petits bien portants. Car autrement la chatte la plus affectueuse n’hésitera pas à abandonner sa progéniture. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 7

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 7
(La Gueule ouverte, n° 9, juillet 1973)

La gueule noire et la gueule peinte

Je veux parler de celle de Gand et de Bruges : deux cas exemplaires du destin actuel des villes. Toutes deux furent des cités puissantes et illustres, et elles restent encore riches grâce à leur industrie. Mais ce n’est pas la même. Car si l’industrie de Gand c’est le textile et la chimie, celle de Bruges c’est le tourisme. L’une est noircie de fumées, l’autre soigneusement conservée. Mais l’une et l’autre meurent de l’industrie dont elles vivent.

Gand. La gueule noire

Une ville, avec sa place du marché, ses rues que dominent des clochers et des cheminées d’usine ; sa vie à elle sur laquelle le touriste glisse sans le savoir. Un certain air local qui saisit l’étranger venu de France : une lenteur, un espacement entre les passants et les voitures qui surprend ce pays riche. Mais cette ville toujours active depuis le Moyen Âge est aussi une ville d’art, comme on dit depuis le romantisme, hérissée de beffrois, de tours à mâchicoulis et de pignons flamands austères ou fignolés au quart de poil. L’ère moderne s’est installée dans la cité gothique ou baroque comme elle a pu ; ici, elle a mis le temps depuis les débuts de la machine à vapeur, elle n’a pas explosé dans le tissu urbain comme à Toulouse ou d’autres villes françaises. Simplement, peu à peu l’air et l’eau se sont obscurcis, et ce qui fut Gand s’estompe dans une brume noire.

Mais l’ère moderne, qui est celle de la pollution-conservation, est celle du travail-loisir : ne vous hypnotisez pas sur l’opposition, l’important c’est le trait d’union. Gand remplit sa fonction dans cette structure – ou système – électronique qui canalise le flot humain du carrefour nordique. Je ne travaille pas à Gand, je le visite, et ma tribu à la queue leu leu fend le flot de l’autre tribu qui s’en va au bureau ou à l’usine : je ne vais pas à Saint-Bavon pour prier Dieu mais van Eyck. Gand trois étoiles, trois minutes d’arrêt, pas quatre, sauf devant le retable de L’Agneau mystique, cinq minutes d’arrêt. Le temps de prendre les billets en jetant un coup d’œil sur la vieille qui marmonne en flamand dans le vide de la nef. On rentre, c’est notre tour, un employé manœuvre les pistolets du retable : voici l’endroit, l’envers, je recommence. Aujourd’hui vous pouvez rester un moment, ce n’est pas le week-end, en août c’est autre chose. Monsieur le Conservateur se réserve de suspendre les visites, car à force d’être manipulé et vu, le chef-d’œuvre risque de souffrir : on a soigneusement étudié les réactions chimiques qui se produisent quand l’entassement des visiteurs dans la chapelle dépasse un certain point.  Lire la suite

Citations, 57

L’unité de la société où nous vivons est le fruit d’une fracture radicale entre son esprit et son corps, comme l’est celle d’un schizophrène, en attendant son suicide. Car pour le désir d’unité et d’identité de l’esprit humain, cette coupure est invivable ; et ne peut être supportée que refoulée au plus profond de l’inconscience. Et ce malaise fondamental, inavoué, d’un individu, et plus gravement encore d’une espèce qui ne sait plus ce qu’elle est ni où elle va, ne peut mener qu’à l’autodestruction.

Nuit et jour, Science et culture, Economica, 1991

Citations, 56

Toute vie d’homme est l’expression de la nature, rien d’essentiel ne peut lui être ajouté : dans le meilleur des cas, l’artifice pourra simplement camoufler un vide. Le ciel est bleu sur notre tête et l’eau claire coule entre nos doigts ; notre cœur bat et nos yeux sont ouverts. Que pourrions-nous demander d’autre ? Tout ce qu’il y a de plus beau et de plus fort dans l’existence, du plus simple au plus sublime, personne ne l’a inventé : les inventions nouvelles, dans le meilleur des cas, ne sont que de nouveaux prétextes à de vieilles joies. Boire au jour de la soif et manger à l’instant de la faim, plonger dans la vague et tenir un poisson, plaisanter avec l’ami ou baiser les yeux de l’amie. Tout ce que nous pouvons acquérir n’est qu’un surcroît, l’essentiel nous a été donné le jour de notre naissance.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 55

La merveille de Babylone est ce jardin terrestre qu’il nous faut maintenant cultiver contre les puissances de mort qui l’ont toujours assiégé. Elles ont provisoirement le visage de forces humaines, mais ce sont bien toujours les mêmes : le refus de penser, l’horreur d’agir. Certes notre jardin n’est pas l’Éden, mais l’humble beauté de ses fleurs reflète la gloire d’un autre printemps qui ne passe pas. Et il n’est pas trop de tout l’effort humain pour permettre à l’instant de s’épanouir.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 54

La liberté est en contradiction avec le bonheur. La liberté authentique n’est pas satisfaction, mais risque, effort et non jouissance ; à l’extrême elle est l’angoisse de celui qui tient entre ses mains son salut et sa perte : la moins confortable des situations. Celui qui veut avant tout le bonheur doit sacrifier avant tout sa liberté, car la servitude le décharge du plus lourd des fardeaux : sa responsabilité – le conformisme est la première condition du confort. Le libéralisme répète à l’individu qu’être libre, c’est être heureux ; comme toute servitude apporte un semblant de paix, il finira par croire qu’être serf c’est être libre.

 

L’Etat, 1948. Economica, 1987

« Trois pas vers la liberté »

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Bernard Charbonneau

Trois pas vers la liberté
(inédit, vers 1990)

Les quelques pages qui suivent paraîtront sans doute, parce que trop générales, abstraites, éloignées de toute réalité concrète, naturelle ou humaine. Mais si les détails de cette weltanschauung – sinon philosophie – sont peu visibles, c’est parce qu’ils sont vus de trop haut, au bout de toute une longue vie, acharnée à poursuivre dans le même sens la même connaissance. Ce court texte vient en conclusion de près de vingt livres. En s’y référant, le lecteur pourra vérifier que l’auteur s’est au contraire préoccupé de l’infinie diversité des phénomènes concrets, matériels et humains, que les sens et l’esprit d’un homme peuvent enregistrer au cours de son existence. Ces quelques pages ne font que résumer tant d’autres.

I — On et moi

La société et l’individu ; à première vue tout l’homme. On : l’innommé humain ; car depuis les païens on ne se dit plus des forces de la nature. L’on, l’hom en général. Invisible et partout présent, l’insaisissable inexistant collectif. L’impersonnel ; mais comme pour notre espèce vouée à la liberté il est impensable, on pour le peuple devient aussitôt ils, ces responsables de nos malheurs.

En tout cas une chose est sûre, on ce n’est pas moi. Moi je… d’abord. L’individu présent en ce vif instant que je suis. À moi la douleur qui me poigne, la volupté qui me saille. Le possessif du possesseur : mon pain, ma maison, ma famille… Mes intérêts, mes rêves… Mes sensations, mes désirs, c’est moi qui les éprouve, non un autre. En moi le cœur, le centre interne, hors de moi l’externe. De toute évidence c’est moi d’abord qui existe. Et si on me dit que mes pensées et mes actes ne sont pas les miens, n’importe, c’est quand même moi qui le pense et le fais. Même s’ils me dépassent, à moi le sens et le non-sens, le oui et le non. Comment, sans même me l’avouer et encore moins me le dire, tel Stirner ne me prendrais-je pas pour le nombril de l’univers ?

Ma vie, ma peau, ma carrière ? Autant que le possesseur j’en suis le possédé ; qu’on y touche et l’on verra ! Mon ego est le rempart qui enferme tous mes biens ; comment ne pas jeter à la face du monde ce moi qui claque comme un soufflet ? À lui seul l’être, tout autre n’est qu’un reflet de celui-ci. Moi… ici même, aujourd’hui, l’individu que je suis. Mais alors, hier comme demain, à lui le néant. Lire la suite

« Le devoir de conscience »

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Bernard Charbonneau

Le devoir de conscience
(inédit, vers 1990)

Celle dont il est question ici n’est pas seulement la conscience morale, ou éthique. Elle n’est pas un idéal, mais la sur-réalité vivante et agissante, l’esprit, dont tout homme individuel peut constater la présence plus ou moins forte en lui. Plus que son cœur de chair, elle est le soleil qui éclaire et réchauffe son existence, sans lequel un homme n’existe pas, seulement son fantôme.

Mais à première vue rien de plus insupportable que ce don, fait à l’homo sapiens par quelque créateur inconnu. C’est par la conscience qu’en chacun de nous le temps naît, aussitôt passe. Et que lorsqu’avec l’âge sa fin approche, chaque aube de plus est un jour de moins. Et être conscient que l’implacable érosion du temps n’est pas seulement l’être de la fuite du sien, mais de la décrépitude de tout ce qu’on aime plus que soi-même.

Pourtant jusqu’au bout il me faudra choisir l’éveil, seul, hors de la nuit sans bornes. Jusqu’au bout il me faudra choisir d’ouvrir les yeux sur l’insupportable réalité d’une existence insaisissable, sans la fuir dans ce suicide au rabais : le mensonge. Car le prix infini dont est payée la conscience n’est que celui d’un bien tout aussi grand. Pour un homme, la refuser c’est se réduire à néant. Nier aussi bien toute connaissance de la réalité universelle qui nous entoure que celle de la vérité qui nous permet de l’éclairer et nous donne motif de le faire. La connaissance est hantée par le désir d’un sens, faute duquel une vie humaine n’est qu’absurdité ; la refuser c’est se vouer au départ au néant dont on fuit le terme. Par contre, sitôt que je le pense, je suis. Lire la suite

« Problèmes théoriques et pratiques du mouvement écologique en Europe »

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Bernard Charbonneau

Problèmes théoriques et pratiques
du mouvement écologique en Europe

(Article paru en avril 1977
dans Foi et Vie)

Ce qu’on appelle le « mouvement écologique » est sans doute la grande nouveauté sociale et politique de ces dernières années. Depuis 1970 il a fait en quelque sorte irruption dans la jeunesse des pays développés : en Amérique, dans les pays du Nord puis en France. La nature est à la mode et ne se vend que trop bien. Partout se multiplient les comités de défense qui s’opposent à telle ou telle opération de développement, notamment aux centrales nucléaires. Des communautés de jeunes tentent de s’établir à la campagne. Enfin des candidats verts obtiennent des pourcentages importants de voix (7 % à Paris, plus de 10 % en Alsace). D’après certaines enquêtes d’opinion, un jeune sur deux serait prêt à soutenir un candidat écologique. Mais ce succès même pose un problème : a-t-il laissé au mouvement écologique le temps d’enraciner son action dans une pensée solide et profonde ? Il ne faudrait pas que le sentiment, légitime, de l’urgence lui fasse oublier une des grandes lois de l’écologie : qu’il n’est de fruit nourrissant et fertile qu’au bout d’un temps de maturation. Le texte où ce problème est posé a été rédigé pour une réunion tenue à Paris les 11-12 décembre 1976 qui rassemblait des représentants du mouvement écologique européen (1). Bien entendu, il représente d’abord l’opinion de son auteur qui s’est contenté de quelques modifications pour en faire un article. 

I. Problèmes théoriques 

1. — Nécessité d’une réflexion fondamentale et globale.

De même que le bouleversement de la terre par le « développement », sa critique ne peut être que globale, allant jusqu’au fond de l’essentiel et embrassant l’ensemble de l’espace-temps terrestre.

On ne saurait trop proclamer l’énorme évidence : à savoir que nous sommes pris dans une prodigieuse mue (positive ou négative, là n’est pas la question car elle est vertigineusement ambiguë) qui s’étend à la totalité de l’œkoumène et met en cause ce que l’on avait cru jusqu’ici être l’invincible nature et l’immuable nature humaine.

Notre seule chance de réussir est de ne pas nous illusionner sur l’étendue d’une tâche qui nous oblige à la fois à attaquer le phénomène à sa racine et dans toutes ses répercussions matérielles, biologiques, économiques, sociales et politiques. Peut-être jamais dans l’histoire, des hommes ne se sont vus ainsi contraints à un tel renversement du cours des choses, donc pour une part des valeurs de l’époque.  Lire la suite

Citations, 52

Le christianisme a contribué à libérer l’homme et la nature, en la profanant il a déchaîné la volonté de connaissance et de puissance dans l’Occident postchrétien ; et c’est là que la “modernité” s’est développée. Mais aussi sa critique. On peut opposer que si selon la tradition chrétienne l’homme est le maître de la terre, il n’en est pas le créateur. Et un souverain digne de son nom ne ravage pas son royaume, et se préoccupe de le transmettre au moins intacte à sa descendance. Surtout la tradition chrétienne est formelle pour ce qui est de condamner l’obsession de connaître et d’exploiter. La volonté de puissance, comme pour d’autres grandes religions, est tenue pour maléfique et destructrice, le dénuement, le refus de la puissance et de la richesse, la pauvreté pour salvateurs. N’oublions pas que dans l’Évangile c’est la beauté fragile du lys des champs qui est offerte en modèle à l’homme. Le christianisme est à la fois responsable de la dévastation de la nature à l’Ouest et à l’Est, et porteur de la seule force qui puisse y mettre fin, à la fois poison et contrepoison. La découverte et la protection de la nature sont nées dans des pays protestants. Au point où nous en sommes, le mal étant largement fait, plus question de revenir en arrière ; ce n’est plus en deçà mais au-delà que se trouve l’issue. Non dans un retour à la nature mais dans son antithèse : un surplus de conscience.

« Quel avenir pour quelle écologie », Foi et Vie, 1988

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

« Le mouvement écologiste. Mise en question ou raison sociale »

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Bernard Charbonneau

Le mouvement écologiste.
Mise en question ou raison sociale

(La Gueule ouverte, n° 21, juillet 1974)

  1. Ambiguïté du mouvement écologique

Bien des mouvements d’opposition et même des révolutions sont ambigus. Autant ils détruisent une société, autant ils régénèrent le gouvernement, l’économie, la morale, l’armée et la police. L’histoire de l’URSS en est un bon exemple. Elle a réussi un renforcement de l’État et de la société russes que le régime tsariste était impuissant à réaliser. Le mouvement d’opposition à la société industrielle occidentale que l’on qualifie de « mouvement écologique » n’échappe pas à cette ambiguïté, surtout en France où il s’est manifesté tardivement à la suite des USA. D’une part, il s’agit bien d’une critique et d’une opposition au monde où nous vivons. Ses thèmes (critique de la croissance, de la production etc.) sont neufs par rapport aux thèmes traditionnels de la droite et de la vieille gauche (n’étaient-ce les oeuvres de quelques isolés sans audience qui ont mis en cause la société industrielle dès avant la guerre). À ses débuts, surtout après Mai 68, ce mouvement a été le fait de personnes marginales, comme Fournier, de groupes de jeunes et de quelques sociétés (Maisons paysannes de France, Nature et progrès etc.), réagissant spontanément à la pression grandissante de la croissance industrielle. Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation. Mais très vite, ce mouvement est devenu l’expression de cette même société qu’il critique et entend changer. Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée. C’est en 1970, année de la protection de la nature, que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante. On peut parler d’un véritable « feu vert » donné cette année-là à la critique de la pollution et de la destruction de la nature. Jusque-là, aveugles au ravage qui s’étendait depuis au moins dix ans devant leurs yeux, les Français le découvrent sur l’écran de La France défigurée. La presse prend le relais, du Figaro au Monde, qui inaugurent la rubrique « Environnement », que confirme la création d’un ministère. Chaque grande maison d’édition ou revue a son secteur écologique. L’« environnement » devient subitement source de notoriété et de places. Les intellectuels (qui sont de gauche comme la banque et l’industrie sont de droite), à la suite de l’Amérique représentée par Ivan Illich, découvrent les problèmes de la société industrielle qu’ils s’étaient obstinément refusé à se poser. Et Morin, Domenach, Dumont etc., se convertissent à l’écologie. Les technocrates, les industriels, les politiciens avec quelque retard, se montrent depuis aussi souples. Lire la suite

Recueil 2016, 2e semestre

Le recueil  des articles publiés sur La Grande Mue au cours du deuxième semestre 2016 (342 pages, 1,5 Mo) est disponible en téléchargement en cliquant ici

En voici le sommaire  :

Écrits de Bernard Charbonneau

Origine de notre révolte (1935)
Rendez à César ce qui est à César (1951)
L’homme en son temps et son lieu (1960)
Chronique du terrain vague, 1 (1972)
Chronique du terrain vague, 2 (1973)
Chronique du terrain vague, 3 (1973)
Chronique du terrain vague, 4 (1973)
Chronique du terrain vague, 5 (1973)
Chronique du terrain vague, 6 (1973)
Chronique de l’an deux mille, 6 (1976)
Chronique de l’an deux mille, 7 (1978)
Chronique de l’an deux mille, 8 (1979)
Chronique de l’an deux mille, 9 (1979)
Chronique de l’an deux mille, 10 (1980)
Chronique de l’an deux mille, 11 (1981)
Le Système et le chaos. Introduction (1989)
Le Changement. Conclusion (1990)
Analyses
Christian Roy, Le personnalisme gascon 
Michel Rodes, Quel militantisme, entre réflexions théoriques
et pratiques de terrain ? 
Éléments biographiques
Sébastien Morillon, Bernard Charbonneau (1910-1996)
Alain Cazenave-Piarrot, Bernard Charbonneau en ses jardins 
Entretien
Patrick Chastenet, Bernard Charbonneau, génie méconnu
ou faux prophète ? 
Citations 

Alain Cazenave-Piarrot, « Bernard Charbonneau en ses jardins »

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Alain Cazenave-Piarrot

 Bernard Charbonneau en ses jardins
(Article paru en juillet 2008
dans Foi et Vie)

Bernard Charbonneau s’efforça, toute sa vie durant, de « transformer le désert en jardin » (Es 51,3) par une réflexion profonde sur l’Homme dans la société, couplée à une mise en actes de ses idées. Bernard Charbonneau est né en 1910 à Bordeaux dans une famille bourgeoise originaire du Lot-et-Garonne. Il est décédé au printemps 1996 à Saint-Palais en Basse-Navarre. Géographe de formation, agrégé d’histoire et de géographie en 1934, il adhère au début des années trente au mouvement personnaliste. Mais il rompt vite avec Emmanuel Mounier, trop préoccupé selon lui « de faire glisser son bon Dieu de droite à gauche » (entretien diffusé sur France Culture en août 1996). En revanche, il rencontre dans ces années-là Jacques Ellul, avec lequel il cosigne en 1935 un texte intitulé « Directives pour un manifeste personnaliste », antérieur donc au manifeste de Mounier, publié en 1936. Cette contribution commune constitue la première pierre d’une longue connivence intellectuelle et d’une amitié qui expliquent largement la vie et l’œuvre des deux hommes.

Après guerre, toujours associé à Jacques Ellul, Bernard Charbonneau lance un mouvement de pensée écologiste (avant que n’existe le mot, dans son acception sociale actuelle) contre la technicisation accélérée de la société. Il organise chaque été en montagne des « camps », en fait des séminaires de réflexion, avec des jeunes. Professionnellement, il reste enseignant durant toute sa carrière. Il est d’abord professeur au lycée Michel-Montaigne à Bordeaux, puis à Louis-Barthou à Pau et enfin pendant plus de vingt ans à l’école normale de garçons des Basses-Pyrénées, devenues Atlantiques, à Lescar. Il laisse auprès de ses anciens élèves un très vif souvenir : « C’était un professeur exceptionnel, qu’aucun n’a oublié… » Sa réflexion porte sur les dégradations que subit la nature, face aux atteintes de la technicisation qu’il appelle la « Grande Mue ». En géographe, il ancre sa réflexion dans de solides références au terrain, aux milieux, aux paysages, le tout écrit dans un style chatoyant.

Il écrit beaucoup mais publie peu ou plus tard. Les milieux universitaires et l’opinion dominante des années cinquante et du début des années soixante jugent cette pensée réactionnaire. C’est un combat en solitaires que mènent Bernard Charbonneau et son ami Jacques Ellul. Toute sa vie Bernard Charbonneau a vécu, avec la même mélancolie, les bouleversements inexorables du monde et tout particulièrement du monde rural. Il possédait, sur la fin de ses jours, une très noire vision de l’inéluctable avancée du fait social. Il y a dans ses écrits des prémonitions dignes d’Ammien Marcellin.  Lire la suite

« L’homme en son temps et son lieu »

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Bernard Charbonneau

L’homme en son temps et son lieu
(Article paru en septembre 1960
dans Foi et Vie)

Où se situerait donc l’homme, sinon au point où se rencontrent l’espace et le temps ? Qu’il ouvre les yeux de la chair sur son corps, et il se découvre au centre d’une étendue, qui le sépare et l’unit à la fois aux choses et à autrui. Et si ce regard, autour de lui jeté, est celui de la conscience, il se voit au départ d’une autre immensité qui fuit aussi de tous côtés : d’un temps illimité dont le passé et l’avenir sont les seuls orients. L’éclair qui distingua l’espace et le temps du chaos créa l’homme, et quand un homme les redécouvre, il se conforme au modèle divin. Et chaque fois qu’il les perd, chaque fois que l’espace et le temps lui manquent, l’homme englouti dans l’inconscience, la matière ou la masse, retourne à la confusion originelle.

Quand une personne s’éveille, quand Dieu illumine les ténèbres, alors se découvrent les dimensions élémentaires de la création, qui sont aussi celles de notre esprit. Avant l’acte divin, avant la pensée, il n’y a ni temps, ni espace : comme ils disparaîtront quand l’homme aura disparu dans le néant, ou en Dieu. Mais, en attendant, il nous faut vivre, prenant conscience, en même temps que d’eux, de notre condition humaine. Le moment est sans doute venu de nous interroger sur ces deux données, les plus élémentaires et les plus vastes, qui englobent tout le reste. Aujourd’hui, l’histoire nous traque ; tandis que l’espace humain se condense en un globe fini et surpeuplé, qui n’a plus que quelques heures – quelques minutes – de tour, il éclate aux dimensions de l’Univers interstellaire. Et, par ailleurs, si nous savons faire silence en nous, nous pouvons sentir le sol qui nous a jusqu’ici portés vibrer sous le galop accéléré d’un temps qui se précipite.

Allons-nous fuir l’angoisse d’un tel avènement en nous abandonnant les yeux fermés à ce vertige ? Ou bien, faisant front, choisirons-nous comme conscience et conquête cet espace et ce temps qui furent donnés à nos pères comme nature et raison ? S’il en est ainsi, nous choisirons d’avoir été créés hommes. Sinon, l’homme disparaîtra enterré vif dans un univers concentrationnaire, surpeuplé et surorganisé, où le temps et l’espace lui manqueront, tandis qu’il se dispersera dans un vide illimité, dépourvu de bornes matérielles, autant que spirituelles. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 6

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 6
(La Gueule ouverte, n° 8, juin 1973)

Une Gueule emmerdante

C’est celle que le lecteur trouvera peut-être à cette chronique ; car il faut bien un jour aborder les questions de fond, qui demandent parfois réflexion. Je lui propose aujourd’hui de réfléchir sur le problème clé de tout mouvement écologique : le rapport de l’homme et de la nature. 

L’homme ou la nature 

Généralement on fait mieux que les distinguer, on les oppose, en leur ajoutant deux majuscules. D’un côté il y a les partisans de l’Homme, ou plutôt de ses œuvres, ce qui est pourtant déjà autre chose. Pour eux, le bien ne peut venir que d’une intervention de la liberté humaine qu’ils identifient au progrès de la science, de la technique et de l’organisation sociale. De l’autre, il y a ceux qui admirent la Nature, source de la vie et de l’harmonie universelles que l’intervention humaine tend à troubler sinon à détruire. À l’intégrisme progressiste – ou soi-disant tel – de la « créativité », de la fabrication à tout prix d’une surnature, qui règne depuis la guerre, réplique un intégrisme qui rêve d’un retour à l’Éden originel : à une alimentation, à une vie, qui seraient parfaitement naturelles. Et comme dans tous les dialogues de sourds justifiés par des demi-vérités, chacun n’a pas tort de son point de vue.

Il est exact que l’homme issu de la nature ne peut s’en satisfaire, car s’il lui appartient par son corps, par son esprit il la dépasse. L’homme rêve de paix, de fraternité et de vie éternelles, alors que la nature, soumise à l’entropie, ne dure et n’évolue que par la lutte pour la vie, la concurrence, la décrépitude et la mort des individus et des espèces. Elle a ses raisons qui ne sont pas tout à fait les nôtres. Candidement et splendidement féroce, elle n’est pas « bonne » au sens humain du terme ; pour l’apprendre, il suffit d’avoir été une fois placé devant la souffrance et la mort d’un être aimé. D’instinct, l’esprit humain ne peut qu’intervenir pour corriger ce système cosmique dont le sens final lui échappe.  Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (11)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (11)
(Article paru en juillet 1981
dans Foi et Vie)

Cette chronique est consacrée à diverses manifestations de la religion, de la science et de la technique. La première demeure et redevient à la mode (voir le succès de Girard et de BHV – qu’il ne faut pas confondre avec le Bazard de l’Hôtel de Ville –, succès sans doute oublié quand paraîtront ces réflexions, toujours tardives). Tandis que les deux dernières, l’une engendrant l’autre, précipitent le cours du devenir en exaspérant ainsi l’angoisse primordiale. Jusqu’au jour où le matériau humain, enfin inerte, sera aussi a-dap-té que le caillou dans l’avalanche. 

Science et paranormal 

Dans Le Monde du 23 mai 1979, J.-C. Pecker, professeur d’astrophysique théorique au Collège de France, annonce la création d’un Comité français pour l’étude des phénomènes paranormaux. Le professeur Pecker constate que le public se passionne pour tout ce qui échappe à la science officielle : « barres de fer tordues par la seule force de la pensée, lévitation, opérations à mains nues sans cicatrices ni ouvertures… » L’on peut y ajouter les ovnis, les drogues miracles, la transmission de pensée et autres phénomènes parapsychologiques. On s’inquiète de voir les médias donner à de tels faits une importance qu’ils n’ont pas. Car « ce mépris de la science dite officielle devenant un phénomène de masse, ne peut pas être sans conséquence politique pour la politique officielle de la science ». D’où la nécessité d’un comité pour l’étude scientifique des phénomènes paranormaux.

*

L’article du professeur Pecker reflète certainement l’opinion de la majorité des scientifiques. Et, sans en être, on lui concédera volontiers le caractère magique et phantasmatique, cultivé par les médias, de ces phénomènes. Comme lui, on opposera à de telles révélations l’approche lente et tâtonnante, mais rigoureuse parce que vérifiée à chaque pas, de la connaissance scientifique. Mais est-ce la Connaissance ? Pour Jean-Claude Pecker comme pour beaucoup de ses collègues, c’est le cas de toute évidence. « Loin de chercher de construire un univers à la mesure de leurs rêves, ils se contentent d’observer la nature, d’en dégager des lois, d’essayer de les comprendre, c’est-à-dire de donner une description logique cohérente de l’ensemble des phénomènes. Et pour eux c’est la beauté de la structure logique de ces lois qui satisfait leurs aspirations. En conclusion, la poésie de notre univers se trouve bien plus dans sa superbe réalité, dans la logique admirable de ses mécanismes, dans l’unité de ses interprétations. » La science prend la relève de la religion et de l’art, et une telle réduction de toute vérité et poésie à la science risque d’être qualifiée de scientiste. Et d’autre part, sauf J.-C. Pecker et ses égaux, qui peut avoir véritablement accès à cette connaissance ésotérique ? Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (10)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (10)
(Article paru en décembre 1980
dans Foi et Vie)

Je dois aux lecteurs de Foi et Vie quelques mots d’explication sur le changement de forme, sinon de contenu, de cette chronique. Elle consiste en la préface d’un livre impubliable sur la « Seconde Nature » : la société autrement dit culture, héritière infidèle de la première, dont l’environnement artificiel se substitue à la terre originelle. Les chroniques suivantes rassembleront des textes courts sur la société ancienne et nouvelle. Ce faisant, je ne crois pas trahir Chronos, ni l’esprit d’une revue qui se réclame de la tradition prophétique et évangélique. Peut-il y avoir une religion, une vérité, une vie communes qui ne soient pas un pur fait social ? Peut-être que ceux qui se réclament de la tradition réformée (en fait bien plus ancienne) seront-ils plus aptes à comprendre qu’une telle question n’est ni vaine ni résolue d’avance. 

 

Une seconde nature 

Je prétends parler ici de la société : de la mer qui me porte et du sang qui coule dans mes veines ; du vivant déluge dont le flot couvre aujourd’hui la terre et dont les eaux s’infiltrent jusqu’au plus secret de mon cœur. Pour désigner cette puissance protéiforme, je dirai la société. Mais son nom est Légion : Armée, État, Église, celle de toujours et bien entendu d’abord celle d’aujourd’hui. Innombrable, elle est ici peuple et là chef, obéissance ou transgression des lois : ici morale et là fête. À perte de vue stagne la grisaille quotidienne, mais là-haut flambe au soleil un totem ou un drapeau. Le cor retentit, le troupeau se rassemble, l’hydre aux millions de têtes. Le collectif, clan, parti ou groupe. Qu’il est bruyant, qu’il pue, qu’on y étouffe ! Mais qu’il y fait tiède, et qu’il fait bon de se ruer en bêlant vers le pacage ou l’abattoir. Un individu peut un instant s’écarter du troupeau, mais plus il s’éloigne, plus se tend l’invisible lien qui vous ramène à lui. L’homme a le choix : sortir du rang ou le rejoindre, c’est-à-dire mourir seul ou mourir pour la France.  Lire la suite

Citations, 51

En dépit des apparences, l’écofascisme a l’avenir pour lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité. En effet, les gouvernements seront de plus en plus contraints d’agir pour gérer des ressources et un espace qui se raréfient. Une comptabilité exhaustive enregistrera, avec tous les coûts, les biens autrefois gratuits qu’utilise l’industrie industrielle et touristique. La mer, le paysage et le silence deviendront des produits réglementés et fabriqués, payés comme tels. Et la répartition de ces biens essentiels sera réglée selon les cas par la loi du marché ou le rationnement que tempérera l’inévitable marché noir. La préservation du taux d’oxygène nécessaire à la vie ne pourra être assurée qu’en sacrifiant cet autre fluide vital: la liberté. Mais, comme en temps de guerre, la défense du bien commun, de la terre, vaudra le sacrifice. Déjà l’action des écologistes a commencé à tisser ce filet de règlements assortis d’amendes et de prison qui protégera la nature contre son exploitation incontrôlée. Que faire d’autre? Ce qui nous attend, comme pendant la dernière guerre totale, c’est probablement un mélange d’organisation technocratique et de retour à l’âge de pierre.

Le Feu vert, autocritique du mouvement écologique, Karthala, 1980

Citations, 50

Un beau jour, le pouvoir sera bien contraint de pratiquer l’écologie. Une prospective sans illusion peut mener à penser que, sauf catastrophe, le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition très minoritaire, dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance gèreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie ; ils ne croient qu’au pouvoir, qui est celui de faire ce qui ne peut être fait autrement.

 

Le Feu vert, autocritique du mouvement écologique, Karthala, 1980

« Bernard Charbonneau : génie méconnu ou faux prophète ? »

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Bernard Charbonneau :
génie méconnu ou faux prophète ? 

Entretien avec Patrick Chastenet

 Bernard a coutume de dire : “J’ai attaqué la société au point le plus sensible ; et une société, quand on l’attaque, elle se défend. Et sa défense a été le silence”. Je crois qu’il a raison.  (1)

Nous avons suivi deux routes parallèles, la sienne au grand soleil de la notoriété, la mienne dans l’ombre. L’on sait que les parallèles, tout en suivant la même direction, restent distinctes. Dans notre cas, aussi bien sur le plan religieux que sur celui de la critique sociale. Mon ami Ellul mettant sur la technique un accent que je mettrais sur une science qui ne s’en distingue plus.  (Lettre de Bernard Charbonneau à Patrick Troude-Chastenet du 7 novembre 1992)

Si Jacques Ellul n’a pas eu en France la reconnaissance qu’il était en droit d’attendre, son ami Bernard Charbonneau, en dépit de la publication d’une quinzaine de livres (2), est resté quant à lui presque totalement ignoré. Né le 28 novembre 1910 à Bordeaux, cet agrégé d’histoire et de géographie n’a pas cessé au cours de sa carrière d’enseignant de s’éloigner des grands centres urbains. Arrivé à l’âge de la retraite, l’auteur du Jardin de Babylone a fini par se retirer dans un coin perdu au pied des Pyrénées où il s’est éteint le 28 avril 1996, laissant derrière lui une œuvre en partie inédite (3).

Préférant la fréquentation du gave d’Oloron à celle des plateaux de télévision, Bernard Charbonneau a toujours voulu vivre en conformité avec ses idées, assumant pleinement le risque de l’isolement intellectuel. Si sa notoriété a rarement franchi le cercle des lecteurs de La Gueule ouverte, de Réforme et de Combat Nature, son rôle de précurseur de l’écologie politique commence enfin aujourd’hui à lui être reconnu. (4)

Président du Comité de défense de la côte aquitaine de 1973 à 1977 et fondateur avec Denis de Rougemont de l’association écologique européenne Ecoropa, sa critique du caractère totalitaire de l’organisation scientifique et technique remonte en réalité au début des années trente.

Avec Jacques Ellul, Bernard Charbonneau est en effet à l’origine de la fraction la plus individualiste, régionaliste, libertaire et fédéraliste mais aussi la plus « écologiste » du mouvement personnaliste. Loin de constituer des clones provinciaux des leaders non conformistes de la capitale, les deux jeunes Gascons ont marqué leur spécificité, notamment en voulant faire du « sentiment de la nature », au sein du personnalisme, ce qu’avait été la conscience de classe pour le socialisme. Soucieux de construire une « cité ascétique », leur projet anticipait le fameux rapport Meadows et préfigurait les thèses de l’écologie politique fondées sur le principe de « l’austérité volontaire ».

Jacques Ellul, qui le tenait pour un des plus grands génies méconnus de son temps, disait de son ami qu’il lui avait appris à penser et donné le goût de la liberté. Ils ont tous deux en effet nourri cette passion commune et consacré leur vie à l’étude du changement radical de la condition humaine provoqué par l’emprise croissante de la science et de la technique.

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« Le changement »

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Bernard Charbonneau

Le changement
(1990)

Conclusion : devenir soi-même

Changer ? Si c’est seulement pour changer cela ne veut rien dire. Je vous apprends que vous avez le cancer, quel changement dans votre vie ! Quoi, vous faites la gueule ? Refuseriez-vous le changement ? Vous répliquez que vous n’êtes pas pour n’importe lequel. À la bonne heure ! Voici la réponse ! Ce n’est pas le changement que vous souhaitez mais celui que vous jugez positif. Si vous le savez, vous êtes sur la bonne voie. Le seul moyen de mettre un terme au délire du changement qui mène à n’importe quel celui-ci, est d’en profaner le tabou en le soumettant à la question. Lequel ? Il suffit de ce mot pour tout changer, et pour de bon cette fois. Changer ? Quoi ? Pourquoi, comment ? S’agit-il du changement que j’ai mûrement choisi ou de celui qui me tombe du ciel sur la tête ? Vers quelles fins fastes ou néfastes me mène-t-il ? Par quel chemin et à quel train ? Cela seul importe.

En soi le changement n’est qu’abstraction meurtrière, décomposant la vie en charogne grouillante, en attendant le terme : l’immobilité d’un tas d’os. L’élan de la vie prend toujours appui sur quelque point fixe ; le jeu des deux fait qu’au lieu de se dissoudre elle croît. Si le paysage n’était pas enraciné, il ne défilerait pas ainsi derrière les vitres de l’auto : s’il n’y avait en l’homme un axe immuable, il ne parlerait pas de changement. C’est ce qui ne varie pas dans la nature ou dans l’homme qui mesure la vitesse, donc au-delà d’un certain point engendre son vertige. Alors pour la fuir nous nous absorbons en elle, refusant de confronter le changement à ces jalons externes, d’abord internes, sans lesquels nous n’en aurions pas connaissance. Au fond, d’une autre façon que les sociétés synchroniques réfugiées dans l’instant éternel, la nôtre fuit la contradiction de tout homme qui se découvre précipité dans le temps parce qu’il rêve d’y échapper. Contradiction déchirante, sans laquelle pourtant nul n’accouche de sa liberté. Tout l’art est de tenir bon entre ses deux termes, en mettant l’accent selon les temps sur le devenir ou la permanence. On devine lequel aujourd’hui.

Tout changement créateur est pour une part conservateur, fruit d’une connaissance de ce qui ne doit ou ne peut être changé : autant des fins intemporelles qui lui donnent un sens, que des limites et des coûts de la transformation des choses et des hommes. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 5

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 5
(La Gueule ouverte, n° 7, mai 1973)

Une Gueule dévorante

Il s’agit de celle de notre société industrielle néo-capitaliste, néo-socialiste, néo et caetera, qui est en train de tout dévorer. C’est une gueule monstre à la mâchoire de fer, avec des incisives qui tronçonnent, des canines qui percent et déchirent, des molaires qui écrasent et broient. Elle avale tout, pervenches, fleuves et rochers, dont elle fait une lave grise hérissée de maints débris, sorte de bol alimentaire qu’elle engloutit d’un hoquet : et hop ! clang ! Fermes, bocages, golfe, cap, glacier, etc. le tout trituré, malaxé, dégringolant de-ci, de-là, disparaît dans un abîme sans fond qualifié de circuit économique, et ressort sous forme de produits moulés dans de la matière plastique. Le monstre bouffe, pète, rote et chie, parsemant la terre de ses étrons mieux que ne le feraient cent vaches d’un pré.

C’est un monstre, plus lourd, plus blindé qu’un atlantosaure, plus hérissé de cornes qu’un tricératops, avec des membres énormes et un cerveau minuscule où il n’y a place que pour une idée : bouffer, profiter, grossir. Jusqu’au jour où, ayant tout dévoré, il s’écroulera mourant de faim sur ses déjections. Car s’il n’a qu’une idée, il l’a bien. Détruire pour produire, c’est l’idée fixe qui ne le lâche pas. Obsédé, il n’oublie rien, ni montagne ni miette. Il suit son plan, qui est tiré à la règle ; et s’il le faut, il tirera son trait au couteau, dans la chair, jusqu’au cœur. Sans cesse, il cherche, il flaire, il palpe méthodiquement l’espace-temps pour lui arracher sa dernière bribe de viande. Son appétit est absolu, alors qu’il ne dispose que d’une petite planète. Et plus il mange, plus il produit, dit-il, plus les dents et l’appétit lui poussent : leur croissance est exponentielle, ne l’oublions jamais. Rien qu’en janvier 1973, les dents du petit tricératops gaulois ont poussé de plus de 2,1 %. C’est un monstre, un pauvre monstre. Plus il devient gros en effet, plus il devient bête, fragile, multipliant et compliquant un système nerveux qui risque de céder un beau jour au moindre choc.

Et cet appétit est inspiré par un amour dévorant. Le monstre vous veut du bien, c’est la raison, la vertu : votre société. C’est pour votre bonheur, c’est pour bâtir – demain – qu’elle démolit aujourd’hui. Et demain parce qu’il voudra bâtir encore plus après-demain, elle démolira encore plus. En attendant, il dévore, vomissant et puant il erre dans ce perpétuel terrain vague : un chantier. C’est pour vous qu’il travaille. Il veut votre bien, car il est savant et vous ne savez rien. Patientez s’il le faut jusqu’à la fin des temps ; comme son appétit, cet Éden qu’il vous prépare est un absolu. Petits salauds ! Vous n’allez pas refuser son amour, quand même ? C’est pour vous qu’elle fabrique toutes ces petites voitures qui vous rendent paralytiques. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 4

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 4
(La Gueule ouverte, n° 6, avril 1973)

Ce n’est pas nouveau, les gosses de 1920 l’étaient déjà, le nez en l’air : « Un avion !… »
Mais depuis, quand la nuée ronflante un instant s’éclaircit, peut-être qu’en 1973, les gosses d’Orly s’écrient : « Un nuage !… »
Et il y a l’ange apocalyptique de l’an 2000, le divin Concorde qui vole si vite que nul ne peut le voir, sinon l’entendre quand il fait exploser le mur du son. « Bang !… Rebang !… » « Un avion !… » 

La Gueule béante
(devant les bagnoles volantes)

Vaincre la pesanteur ?

Parmi les divinités mécaniques qui peuplent notre ciel, il n’en est guère de plus prestigieuses. La fusée Saturne, si mirifique au départ, n’ayant pas d’arrivée, quand elle ne s’égare pas dans le vide infini, elle percute la Lune. À moins qu’elle ne nous retombe sur la gueule avec son poids de mégatonnes. Tandis que l’avion ! Ce vocable ailé aéroplane comme les flèches en papier que nous lancions dans la classe. Il comble notre désir qui reste celui d’Icare ; il nous donne, semble-t-il, les douces ailes de plume du rêve, du tapis volant qui plane en frôlant la cime des arbres et les toits des villes. À minuit, un ange passe… Bang ! Rrrâââ !…. Dormez en paix, bonnes gens, c’est un ange, saint Michel (Debré) qui passe.

Car hélas, ce n’est pas à coups de pédale comme l’imaginait Icare qu’on escalade le ciel. L’avion c’est plus lourd que l’air, et pour faire décoller toutes ces tonnes, il faut des tonnes de pétrole et leur foutre le feu au cul dans un réacteur. Jusqu’ici c’est la loi de la puissance, plus l’avion vole haut, plus il va vite plus il est fort, plus il est lourd. Et quand, tel le bourdon, il prétend butiner les marguerites et faire du surplace, il rugit d’aise. Quelle fatalité nous a jusqu’ici condamnés à engendrer des mastodontes de métal bruyants et puants, alors que la soft technology de la nature a inventé un genre d’avion, de toutes sortes de formes et de tailles, ultra-léger, souple, silencieux ou gazouillant : l’avis, l’oiseau ?

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Chroniques du terrain vague, 3

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 3
(La Gueule ouverte, n° 5, mars 1973)

Dans le terrain vague tout est vague, les mots n’ont plus de sens précis. Et pas seulement les grandes entités : la Liberté, la Paix, la Justice, mais ceux qui désignaient les objets les plus concrets : le poulet, la pêche, le pain. On est en train de nous l’ôter de la bouche pour la bourrer de plastique ; il faut le crier sur les toits.

La Gueule bourrée (de quoi au juste ?)

Au rayon des fruits et légumes

La production – de bagnoles, d’acier et de plastique – augmente. En vertu de quoi celle d’arbres, de maisons et de nourritures dignes de leur nom, diminue. La quantité progresse, donc (qu’on excuse ce donc, mais dans notre système il en est ainsi) la qualité régresse. On le sait et on le dit maintenant de « l’environnement », mais guère encore des aliments. Et pourtant la mainmise de l’industrie sur l’agriculture, autant que par le ravage des paysages, se traduit par la disparition des nourritures qui, tout en nourrissant le corps sont une délectation pour les sens et une joie pour l’esprit. Ah ! Tous les jours casser la croûte ! Essayez donc avec l’étron blanchâtre qui sort de « l’usine à pain » ! Certes, si l’on s’en tient à la taille, à la forme et à la couleur, nos fruits sont beaux, mais si l’on s’en réfère au goût, il détecte vite que le spectacle de la pêche est gonflé d’eau et de chimie. On produit, paraît-il, du poulet en un mois, mais ce n’est plus du poulet, c’est son cadavre, son fantôme. Les mots trompent : la miche, la fraise… Tentés par la couleur, nous y mordons à pleines dents, mais pouah ! ce n’est plus de la fraise, c’est du vermillon de la Badische Anilin. Ces fruits de cire ne sont pas faits pour les dents, mais pour les yeux. Sous prétexte de nourrir le peuple, on le soumet au supplice de Tantale : ces raisins d’Espagne sont trop beaux, ce n’est plus du malaga. mais du dattier. Et pour l’eau c’est pareil : crevant de soif, vous vous précipitez vers le robinet : ce n’est plus de l’eau, mais de l’eau lourde, du protoxyde d’azote qui gonfle votre estomac. Au lieu d’étancher, on étouffe notre soif.

Et ne l’oublions jamais, cette société se développe. Sans cesse, il lui faut plus de fric, sans cesse l’impérialisme industriel cherche de nouveaux domaines à conquérir. Hier c’était la pomme, demain, ce sera la patate, et après le poulet, le bœuf sera mis en batterie ; restent le mouton et la crevette qui se baladent encore dans la nature et prétendent y trouver leur provende. Mais bientôt ce sera leur tour, et nous n’aurons plus qu’un plat au menu quotidien : du plastique, de toutes sortes de formes et de couleurs. Et un beau jour, quand le dernier mitron aura disparu, les Français ayant perdu le goût du pain, il n’y aura plus de problème.

En attendant il faut réagir, et d’abord s’informer. Lire la suite

« Le système et le chaos » (introduction à l’édition de 1989)

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Bernard Charbonneau

Le système et le chaos
(introduction à l’édition de 1989)

Le temps de la parole étant peut-être bientôt révolu, il me faut marquer ce livre d’un signe ésotérique, semblable à ceux qui s’inscrivirent un jour sur les murs de Babylone. Un signe : un signal – rien d’autre. Pour ce qui est de la réponse, c’est à Balthazar de la donner ; mais aujourd’hui, comprend-il le chaldéen ?

10 000 000… 20 000 000… 40 000 000… de tonnes, de kilowattheures. Tous les dix ans, la production double, et la population tous les quarante… Jusqu’à nous la Terre restait engluée dans l’éternel retour des saisons ; tandis qu’aujourd’hui l’univers dégèle : il craque, il s’ébranle. Par les brèches des bombes d’une seconde guerre, nous avons vu jaillir la matière en fusion, tandis que les astres chaviraient jusqu’à portée de nos mains. Il y a quelques décennies, il fallait une oreille fine pour sentir la sourde vibration d’un monde qui démarre, mais aujourd’hui dans le fracas de sa ruée, on ne s’entend plus. La croissance qui était inconcevable en 1930 pour le paysan français monté à Paris devient toute naturelle pour le banlieusard de la campagne mécanisée de 1970. Sous la IIIe République le monde pouvait changer, au fond il ne bougeait pas ; il suffisait d’un tour à vélo pour s’en assurer, la rivière était toujours là : dans le cristal des sources les cheveux verts de la nixe ondulaient au soleil, et les coquillages de l’aube étoilaient encore des grèves intactes. En 1930 la nature était immuable, en 1960 il est non moins sûr qu’il n’y en a pas ; mais dans les deux cas la plus grande aventure humaine de tous les temps ne met pas l’homme en cause, et il n’a pas à intervenir.

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps, comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celle du passé. La grande mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une Histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chacun l’expérimente à chaque instant, et pourtant, par-delà classes et frontières, elle met en jeu l’humanité. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (9)

 

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Chronique de l’an deux mille (9)

(Article paru en janvier 1979
dans Foi et Vie)

L’an deux mil, auquel appartient déjà le siècle vingt, est le temps des extrêmes, qui souvent se touchent. Celui des masses civiles et militaires qui déferlent comme la houle, et celui de l’individu qui s’y perd comme la goutte d’eau dans la mer : malheur à lui si c’est une goutte de vie pensante ! C’est le temps d’équinoxe dont les ouragans annoncent quelque grand gel, celui des doutes et des incertitudes qui appellent d’autres vérités et d’autres œuvres millénaires. C’est l’ultima Thulé du libéralisme et de l’individualisme dont le vide aspire au plein totalitaire. Les extrêmes se touchent, et le cercle est bouclé. À celui qui est allé jusqu’au bout de son isolement dans la société et l’univers, mais pas de sa liberté, il ne reste plus comme aux héros de Tchekhov qu’à se tirer une balle dans la tête. Ou si son instinct de vivre est le plus fort, à faire demi-tour vers les certitudes et les œuvres édifiantes qui font les lendemains et les croisés qui chantent.

Nihilisme et totalitarisme dans le théâtre de Tchekhov.

Pour pressentir les grands séismes, il faut un séismographe particulièrement sensible. Là où la raison critique n’embrasse pas toute l’ampleur du phénomène, la sensibilité et l’intuition d’un artiste l’enregistrent. Ainsi l’œuvre de Tchekhov sans y toucher nous en dit bien plus long que les idéologues ou les économistes sur les causes proprement humaines de la Révolution totalitaire qu’elle précède de deux décennies.

À première vue, comme le roman du XIXe siècle, le théâtre de Tchekhov est centré sur les individus, leurs différences et leurs problèmes personnels ; et c’est ce qui fait sa force dramatique. Il nous dit l’angoisse et l’ennui de l’homme qui s’éveille tant soit peu dans un monde où Dieu – et c’est le Dieu orthodoxe et russe – est mort, sauf dans la foi des humbles vieilles. Et la morale, la raison même, ont suivi. Comme ce fou de Platonov l’individu ne sait plus quel est pour lui le bien et le mal, l’attrait ou la répulsion. Il flotte dans une brume qu’entretiennent la paresse et l’alcool, où s’estompe la silhouette du prochain. Il ne sait qu’une chose, c’est qu’il a perdu la force, l’espérance et la foi de sa jeunesse, et qu’en attendant la mort il s’englue de plus en plus profond dans le temps qui passe et détruit, et que les efforts même qu’il fait pour s’en dégager l’enfonceront d’autant plus. Pas de main qui puisse tirer l’individu de ce marais mortel où il s’engloutit. Pas le bonheur dans la nature, et surtout pas l’amour de la femme, ultime recours. Il ne reste plus qu’à se laisser tuer ou à se tuer. Ou à se répéter comme Tcheboutykine à la fin des Trois Sœurs : « Tout m’est égal ! Tout m’est égal ! » Mais Olga lui réplique : « Si l’on savait ! Si l’on savait ! »

Les marxistes n’ont pas tort de dire que dans cette peinture de la crise des individus se reflète celle de la société. Mais cette bourgeoisie ou cette noblesse de la province russe ne donne guère l’image d’une classe dirigeante prête à exploiter ses privilèges et à se battre pour les défendre. Au contraire elle apparaît comme rongée de l’intérieur par la Révolution montante. Comme l’aristocratie de 89, elle se réclame des principes d’égalité et de liberté qui la condamnent, sans avoir d’ailleurs la force de les suivre jusqu’au bout. Elle vit des beaux restes des anciens maîtres des paysans, mais faute d’énergie elle se laisse ruiner par des moujiks enrichis. Elle a perdu les vertus et les vices qui font qu’on gouverne les sociétés et soi-même. Seule parce qu’humaine, prise entre ses privilèges et sa pratique, elle est condamnée à se détruire elle-même. Lire la suite

Citations, 47

L’avenir c’est l’eau, le silence, la nature, qui va devenir exactement son antithèse : le plus coûteux des produits. Bayer enténébrera l’atmosphère pour vous fabriquer du ciel bleu, Esso-Standard engraissera l’Atlantique pour dégraisser la Méditerranée. L’ENA vous fabriquera des paysages où les gentianes et les ours seront administrés bureaucratiquement. Et un beau jour, en catastrophe et quand l’irrécupérable sera accompli, MM. Massé et Jérôme Monod planifieront la décroissance ; et le « birth control » irréparable succédera enfin aux allocations familiales. Mais l’un et l’autre auront en commun d’être obligatoires et de contrôler les individus jusque dans l’orgasme. Car si l’on veut le bien du peuple, il faut le rendre heureux ; et la science lui dira quand et comment il doit tirer son coup. Après la quantité, M. Mansholt se chargera d’organiser la qualité de la vie : demain comme hier vous n’y couperez pas.

 

« Chroniques du terrain vague », La Gueule ouverte, n° 4, février 1973

Citations, 46

Quoiqu’à première vue moins tragique, le déracinement social est aussi grand en Occident qu’ailleurs. Mais les effets de la nouvelle abondance s’y combinent avec ceux de nouvelles privations. Là comme ailleurs, avec le milieu les règles et les institutions qui avaient jusque-là donné sa forme à la vie sont ébranlées : la famille aussi bien que le village, la paroisse et le canton millénaires. L’obligation pour les parents de changer de lieu de travail, et celle pour les enfants de poursuivre leurs études et de prendre un emploi ailleurs, rompent le lien qui attache à une patrie et à ses traditions. La seule c’est l’État-nation dont l’étendue fait une abstraction. Sans cesse déplacée ou dispersée, la famille ne peut guère transmettre de patrimoine matériel ou spirituel : et la pensée s’incruste souvent dans la pierre. Si le bien consiste en murs et en terre, la dispersion géographique autant que les lois de succession obligent les héritiers à les transformer en papier monnaie. Jusqu’ici un vieil homme pouvait se donner l’illusion d’avoir vaincu la mort en transmettant à ses enfants ce qu’il avait aimé : maison, croyance en un Dieu ou un souverain bien ; la valorisation de la mobilité sociale met fin à l’héritage. Il n’en restera que du vent : de l’argent. Son fils pourra le réinvestir dans un logement, de nouveau la pierre avec ses os tombera en poussière. Le changement déracine l’individu du foyer et de la tradition familiers dont il puise les sucs sans le savoir. Désormais derrière nous le néant, devant nous le vide. Nous mourrons tous en exil loin de la patrie et de la maison de notre enfance, et quelque part au loin le nom de nos parents s’effacera dans l’herbe.

Le Changement, 1990,  Sang de la terre, 2013.

« Bernard Charbonneau : quel militantisme entre réflexions théoriques et pratiques de terrain ? » par Michel Rodes

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Michel Rodes

Bernard Charbonneau :
quel militantisme entre réflexions théoriques et pratiques de terrain ?

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

Introduction

C’est en 1962 que, très jeune, j’avais vu Bernard Charbonneau pour la première fois. En 1965, j’assistai à Bordeaux à une conférence qu’il donnait sur « Le bonheur », un exposé clair et lumineux comme la philosophie du XVIIIe siècle mais marqué du doute, d’une réflexion sur l’impossibilité du bonheur, sur l’aspect irrémédiablement tragique de la vie. À un étudiant qui l’interrogeait sur les ressources mentales et morales nécessaires pour combattre les aspects absurdes et destructeurs de la société technicienne, il n’eut d’autre réponse que celle-ci : lorsqu’un homme tombe à la mer, il nage, jusqu’au bout. Cette image m’avait marqué et elle est un peu comme un symbole de ces années 70 : nous nagions, à contre-courant, mais on tenait bon. Nous étions quelques-uns à souhaiter en découdre avec la société en place.

Mon propos, on le sait, n’est pas d’aborder les problèmes théoriques, mais simplement de tenter de restituer quelques éléments de l’état d’esprit de Bernard Charbonneau dans les actions militantes qui étaient les siennes au début des années soixante-dix, ici en Béarn et en Aquitaine.

En 1971, c’est ce que Bernard Charbonneau appelle le « feu vert ». Pensez donc : même Paris Match découvre l’écologie. En 1971, Bernard Charbonneau prend sa retraite en septembre, s’installe à Garris et se montre très présent « sur tous les fronts » comme il le dit lui-même : cofondateur de la Sepanso 64 ici dans une salle de la fac, le 17 décembre 1971, au comité Soussouéou l’année suivante, puis au Comité de défense de la côte aquitaine. Il ne cesse d’écrire dans la presse écologique, et d’alerter les consciences, posant avec la radicalité que l’on sait les problèmes de fond.

C’est l’époque où, pour la première fois, Jacques Ellul, mais aussi Bernard Charbonneau estiment que l’opposition à la société technicienne apparaît suffisamment claire pour ne pas être récupérée aussitôt. L’action est possible. C’est donc un tournant important chez les deux hommes. Et donc, on se lance dans de multiples initiatives. Lire la suite

Ellul-Charbonneau, « Origine de notre révolte »

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Jacques Ellul
Bernard Charbonneau

Origine de notre révolte

(Première partie des Directives pour un manifeste personnaliste, Bordeaux, 1935)

Naissance de la conscience révolutionnaire

1. Un monde s’était organisé sans nous. Nous y sommes entrés alors qu’il commençait à se déséquilibrer. Il obéissait à des lois profondes que nous ne connaissions pas – qui n’étaient pas identiques à celles des sociétés antérieures. Personne ne se donnait la peine de les chercher, car ce monde était caractérisé par l’anonymat : personne n’était responsable et personne ne cherchait à le contrôler. Chacun occupait seulement la place qui lui était attribuée dans ce monde qui se faisait tout seul par le jeu de ces lois profondes.

2. Nous trouvions aussi notre place marquée et nous devions obéir à un fatalisme social. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien remplir notre rôle et d’aider inconsciemment au jeu des lois nouvelles de la société. Lois en face desquelles nous étions désarmés – non seulement par notre ignorance, mais encore par l’impossibilité de modifier ce produit de l’anonymat – l’homme était absolument impuissant en face de la Banque, de la Bourse, des contrats, des assurances, de l’Hygiène, de la TSF, de la Production, etc. On ne pouvait pas lutter d’homme à homme comme dans les sociétés précédentes – Ni d’idée à idée.

3. Cependant, malgré notre impuissance, nous sentions la nécessité de proclamer certaines valeurs et d’incarner certaines forces. – Or le monde qui nous offrait une place était entièrement construit sans tenir compte de ces valeurs et en dehors de ces forces. Il était équilibré sans que puisse jouer ce qui nous paraissait nécessaire (les libertés de l’homme, son effort vers sa vérité particulière, son contact avec une matière familière, son besoin d’unir la justice et le droit, sa nécessité de réaliser une vocation) ; on offrait bien une place pour ces forces, mais c’était une place inutile, où elles pouvaient s’épuiser stérilement, sans effet dans cette société. Ainsi se posait un double problème : un problème général et un problème personnel.

4. Le problème général consistait à se demander si la valeur de l’homme réside dans la valeur d’un homme pris au hasard dans une société ou dans la valeur de la société où vit un homme. Si, en somme, la société (quels que puissent être ses défauts abstraits ou pratiques mais généraux) reçoit sa valeur des hommes qui la composent, pris un à un, ou si les hommes reçoivent tous d’un bloc, du fait de leur adhésion à une société, les qualités abstraites et générales prévues pour cette société.

5. Le problème personnel consistait à se demander si nous pouvions incarner effectivement la nécessité que nous portions en nous. Si nous pouvions réaliser notre vocation – c’est-à-dire avoir une prise réelle dans cette société au nom des valeurs qui nous faisaient agir et qui étaient pour nous une contrainte intérieure. – Cette contrainte rendait le problème effectif et non pas seulement intellectuel. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 2

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 2
(La Gueule ouverte, n° 4, février 1973)

Le terrain vague c’est vague ; ça fume, ça bouge, ça borborygme ; et dans cet espace douteux l’on ne sait où poser le pied. Il faut tâter le sol, prendre des repères. Or je crains qu’aujourd’hui tout ne soit terrain vague, à commencer par la défense de l’environnement. Je crains que là aussi on ne soit obligé de dissiper le smog entretenu par les divers pollueurs : d’où le titre de cette chronique. 

Mansholt ou Mansholt ?
La gueule fermée (puis ouverte) 

 

Notre société n’est pas une société, c’est un ordinateur

Jusqu’en 1970 – et que dire d’avant 1965 – pas moyen d’ouvrir publiquement la gueule sur le ravage de la nature et des campagnes, à plus forte raison sur les périls de la croissance : l’auteur de ces lignes en connaît quelque chose. Puis tout d’un coup, clic ! C’est l’année de la protection de la nature, le feu vert s’allume sous l’index du président Nixon et les grosses bagnoles se précipitent : la TV, la presse et les divers notables. Pas de maison d’édition qui ne tienne à avoir son bouquin ou sa collection d’écologie. Partout l’on aménage pour sauver la nature, comme dans le Languedoc ou dans les Landes, et les bulls suivent aussitôt les beaux discours. On crée des parcs nationaux, et pour les protéger on installe tout autour une « zone périphérique » livrée à la banlieue du ski. Dernièrement d’ardents défenseurs de la nature se sont réunis pour élaborer une « Charte de la Nature ». Mais il y a un point qui me tracasse. Elle prévoit entre autres qu’il faudra réserver un tiers de l’espace montagnard ou des côtes à la nature, soit, si je comprends bien, les deux tiers aux diverses banlieues : allons ! il y a encore de beaux jours pour le béton. Le minimum vital ce serait plutôt l’inverse. Je rappelle aux lecteurs de La Gueule ouverte qui aiment à planter leur tente dans un vallon tranquille que l’espace campagnard encore disponible en France représente au moins les huit dixièmes du territoire. Qu’ils imaginent ce qui leur restera quand les deux tiers des côtes et des montagnes seront livrés à l’asphalte et au béton ! Si la nature c’est l’exception et l’anti-nature la règle, celle-là ne tarde pas à devenir anti-nature à son tour et la forêt tourne au square. Désormais la société qui détruit la nature la protège, que voulez-vous de plus ? Il lui faut donc un protecteur qui l’aide à faire le trottoir pour le compte de Trigano-Rothschild, et la nature a désormais son ministre. Dans une société mouvante comme la nôtre il faut savoir prendre les devants : et toutes sortes de girouettes palpent l’espace pour prendre le vent. Tôt ou tard la protection de la nature devait poser la question de la croissance : le tout est qu’elle soit posée par des experts en la matière. J’étonnerai peut-être mes lecteurs en leur apprenant que le Club de Rome, initiateur du rapport du MIT, réunit quelques-uns des plus éminents dévastateurs de la terre, ainsi pour la France, Pierre Massé, ex-directeur du Plan, et rien moins que Jérôme Monod, directeur de l’Aménagement du territoire. Mais il y a mieux, et tout le monde le sait sans le savoir. La nature en Europe étant d’abord campagnes, si l’on doit décerner le titre d’ennemi public numéro 1, il faut certainement l’attribuer à l’auteur du plan Mansholt. Donc (telle est la dialectique) qui va partir en guerre contre les méfaits de la productivité au nom de la « qualité de la vie » ? – Coucou ! Ah le voilà ! De la dernière haie sort le museau pointu du vieux renard batave. Le plan Mansholt ? Mais de quel plan Mansholt parlez-vous ? Le second a fait oublier le premier malheureusement, si celui-ci s’inscrit dans les discours, celui-là continue de s’inscrire dans le paysage. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 1

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 1

(La Gueule ouverte, n° 2, décembre 1972)

 

L’auteur doit quelques explications sur le titre des chroniques qui vont suivre. D’abord, pourquoi chroniques ? Cela fait temps mérovingiens plutôt qu’ère atomique ; mais sans doute en sommes-nous à la période mérovingienne de cette ère. Plus que jamais, Chronos – le temps – mène le jeu. Plus que jamais il cravache et précipite le train dans la pagaille et le fracas. Si l’animal humain ne rue pas dans les brancards, où nous mènera-t-il ? Au terrain vague, dont la lèpre gagne chaque jour sous nos yeux. Terrain vague au sens physique et géographique du terme : zone incertaine où les dépotoirs se mêlent aux usines et aux cahutes, dont l’ulcère ronge aussi bien le vert tissu des campagnes que le vivant cristal de pierre des villes. Si l’Histoire n’a qu’un sens : proliférer mécaniquement, notre avenir n’est ni la ville ni la campagne, mais la banlieue totale. Mais ce terrain vague n’est pas seulement spatial, il est aussi moral, social, économique, esthétique. Terrain vague au sens dont on ne sait au juste en quoi il consiste : n’était-ce les consignes de l’adjudant du parti, de France-Soir ou de la télé. Terrain vague des idées et des mots, des styles qui se mélangent et se heurtent. Jungle sociale en fermentation, vide grouillant que donnent les burgs imprenables des barons de la science, de la technique, du fric et de la politique. Car de même que le terrain vague est le produit des mécaniques et le déménagement celui des plans d’aménagement, le chaos terrestre et humain où nous vivons est le produit de l’organisation systématiquement déchaînée aux fins de rentabilité, de profit, de prestige ou de puissance. Voici « l’environnement » qui, tout autour de nous, gagne comme gagne le feu, en progression géométriquement accélérée. Aussi faudra-t-il excuser l’auteur s’il semble parfois s’égarer dans la nuée tonnante qui précède le désert des cendres.
Sur ce, commençons l’exploration. Le type du terrain vague, c’est l’aérodrome : un système rigoureux de pistes et de signaux dans une étendue vide où toute vie – tout arbre, tout oiseau ou tout homme – est éliminée. Lire la suite

Citations, 44

La personne qui s’éveille à la liberté se découvre au cœur du présent, mais ce présent, nul ne peut le saisir. Tout homme conscient vit sur le tranchant d’une épée, qui est celle du temps ; et s’il aime, le fil de cette épée appuie sur son cœur. Toute liberté aspire à l’éternité, et elle apprend ainsi qu’elle n’est qu’un phantasme, bientôt englouti dans le néant. Être libre : être un homme, est une angoisse ; et cette angoisse n’a qu’une issue : le conflit, avec la nature, la société et soi-même. Il est déjà dur de se découvrir libre, le pire est qu’il faille le devenir. La liberté n’est pas donnée elle est à prendre, soit qu’on la pense, soit qu’on la vive. Être libre c’est s’affranchir : toute liberté est libération. L’homme libre apprend vite qu’il doit la conquérir sur les penchants de la nature et les préjugés du monde. Assiégé de toutes parts, il lui faut de plus se battre dans la place, car la nature et le monde sont d’abord en lui. Seul, comme il le sera dans l’agonie, il affronte les dieux, les choses et les hommes, le cœur à vif et à mains nues.

 

Je fus, essai sur la liberté, Opales, 2000

Citations, 43

 

 

Depuis Hiroshima un signe étoile de notre ciel, signe d’une question aussi vieille qu’Adam. Serons-nous les maîtres ou les serfs de la force divine captive des formes de la création ? […] Entre le néant et nous, il n’y a plus probablement aujourd’hui que notre liberté ; terrible liberté, puisque seule une décision de la sagesse et de la volonté humaines peut soutenir le ciel sur nos têtes. L’heure de la majorité de l’homme a sonné, il est libre. Désormais, il n’y a plus de secondes qu’il ne puisse vivre sans l’avoir choisie ; l’espèce entière ne peut espérer survivre qu’en se comportant en personne responsable.

Le Système et le Chaos, Anthropos, 1973, rééd. Sang de la terre, 2012.

Citations, 42

La nature est une invention des temps modernes. Pour l’Indien de la forêt amazonienne, ou, plus près de nous, pour le paysan français de la IIIe République, ce mot n’a pas de sens. Parce que l’un et l’autre restent engagés dans le cosmos. À l’origine, l’homme ne se distingue pas de la nature ; il est partie d’un univers sans fissures où l’ordre des choses continue celui de son esprit : le même souffle animait les individus, les sociétés, les rocs et les fontaines. Quand la brise effleurait la cime des chênes de Dodone, la forêt retentissait d’innombrables paroles. Pour le païen primitif il n’y avait pas de nature, il n’y avait que des dieux, bénéfiques ou terribles, dont les forces, aussi bien que les mystères, dépassaient la faiblesse humaine d’infiniment haut.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Christian Roy, « Entre pensée et nature : le personnalisme gascon »

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Christian Roy

Entre pensée et nature :
le personnalisme gascon

 Tiré de Une vie entière à dénoncer la grande imposture,
Jacques Prades (dir.), Erès, 1997,

 Je verrais volontiers dans le personnalisme un effort pour redonner à la vie son unité [… or] je ne crois pas qu’elle puisse être trouvée dans le plus parfait des systèmes, mais dans une force vivante capable d’apporter la même lumière dans tous les domaines […]. Pour l’instant le mien [est] le problème de la nature – c’est-à-dire de la rupture du lien qui unit l’individu au cosmos. Ce qui signifie citadins, paysans, maisonnette de banlieue et autobus pour le marché, Giono et boy-scouts, coopératives et cités-jardins ; beaucoup de choses, mais vues en fonction d’une expérience qui est, elle, unique : le miracle de la personne, le fait que ce qu’elle est nul ne peut l’être à sa place. Pourquoi n’essayerions-nous pas de prononcer avec une naïveté totale ce mot aujourd’hui éculé : la Liberté ?

(Lettre de Bernard Charbonneau à Emmanuel Mounier, en
réponse à la circulaire « Pour la formation d’un Collège personnaliste », vers 1937).

Dans la destinée de Bernard Charbonneau, l’amertume du rôle de prophète méconnu de son vivant est doublée de l’ironie du disciple éclipsant le maître à son corps défendant : Jacques Ellul en effet n’a cessé de rappeler, sans trouver le moindre écho parmi son audience mondiale, que c’est son ami Charbonneau qui, à partir de 1930 environ, lui « a fait comprendre ce qu’était notre société. De façon très concrète, il m’a engagé dans ce qui allait devenir l’un des deux grands thèmes de recherche de ma vie : la technique » (1). C’est ensemble qu’ils le formulèrent dans les années qui suivirent, prenant comme forum et banc d’essai les groupes régionaux du mouvement personnaliste qu’ils animèrent dans le sud-ouest de la France. Mais ceux-ci évoluaient librement entre les deux pôles du mouvement qu’étaient les revues Esprit d’Emmanuel Mounier et L’Ordre nouveau d’Arnaud Dandieu, avant de se détacher de la première en 1938 ; ainsi étaient consacrées l’autonomie et l’originalité de cette fraction gasconne, véritable troisième voie du personnalisme.

Tel que défini par Charbonneau et Ellul, ce personnalisme gascon avait pour fondement « le sentiment de la nature, force révolutionnaire », objet d’un des nombreux manifestes et textes doctrinaux qui renferment la première conception complète d’une « écologie politique », conçue en opposition à l’ensemble des idéologies de la société industrielle, qu’elles soient libérales ou totalitaires, comme le projet d’une « éthique de la liberté » (pour reprendre le titre de la « somme théologique » d’Ellul) (2), à vivre dans un rapport dialectique au donné de la nature et de l’héritage socioculturel. C’est dans le prolongement de ce mouvement personnaliste gascon des années trente et quarante que s’inscrivent l’œuvre d’Ellul aussi bien que celle de Charbonneau, qui lui vaudra une certaine audience dans le mouvement écologique français des années soixante et soixante-dix. Mais c’est plutôt le rôle de précurseur de Bernard Charbonneau que je m’attacherai à décrire ici, en suivant sa démarche intellectuelle et politique jusqu’au seuil de l’ère atomique. Hiroshima confirmait en effet l’intuition qui le guidait de longue date sur « la grande mue » de l’espèce humaine sous l’effet de la science, fruit de sa liberté envers la nature qui menaçait d’engloutir l’une et l’autre, liées désormais par ce commun péril. Lire la suite

Citations, 41

Celui qui s’engage dans un tel dialogue perd son temps et se perd s’il n’en comprend pas la nature ; car il dialogue tandis que son interlocuteur combat. Là est le ridicule de la plupart de ces discussions entre intellectuels de formation libérale et partisans des mouvements totalitaires. Ce sont plutôt les premiers qu’il faudrait incriminer de duplicité, car, en feignant de prendre pour des vérités les raisons tactiques des seconds, ils s’interdisent d’engager avec eux la seule discussion sérieuse, celle qui porte sur leur seule vérité : le sacrifice de la vérité au nom des nécessités de l’action. Mais il est vrai que cette discussion-là est autrement angoissante qu’une « compréhension » qui ne sert qu’à fuir les questions dangereuses.

 

Rendez à César ce qui est à César, 1951

Chronique de l’an deux mille (8)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (8)

(Article paru en décembre 1979
dans Foi et Vie)

La chronique qui suit traite de divers monstres, occidentaux et orientaux. Cependant, à la fois divers et semblables, ils appartiennent à la même espèce. Au lecteur de la découvrir à travers ses manifestations.

Faisons le point de notre errance à travers l’espace-temps. Ce ne sera pas trop difficile, car depuis quelque temps l’ouragan qui l’entraîne souffle dans la même direction : le développement. Il se développe, stagne ou régresse (en général cela veut dire que le taux de croissance croît moins), en tout cas il règne. Bien entendu il ne s’agit pas de n’importe lequel mais de celui-ci qui est de nature strictement économique. Cela va de soi, on ne va pas contre les lois de l’univers, on n’arrête pas le cours du progrès. Par contre, on peut et doit l’accélérer : aller encore plus vite c’est le seul moyen de ne pas se casser la figure. Il le faut, le concurrent : l’Ennemi, nous guette. Pour plus de bonheur il faut plus de richesses et plus de machines pour les extraire, surtout plus perfectionnées, donc plus coûteuses ; et quand leur prix commencera à baisser, il faudra en inventer d’autres. P.L.U.S., c’est le sigle de l’entreprise humaine. Plus de produits par plus d’énergie et d’information produites, fabriqués par plus de travailleurs-consommateurs, donc plus d’enfants pour prendre leur relève et payer leur retraite, auxquels il faudra fournir plus d’emplois, etc. S’arrêter serait s’écraser contre un mur. Il ne s’agit pas ici de l’opinion de M. Sauvy, D., B., ou Y., mais d’évidence. Que faire ou concevoir d’autre ? Seulement, si cette implacable dynamique n’était que le reflet d’une pensée bloquée, si ce mur ne se dressait d’abord dans les têtes ?

Dieu est mort, restent les « faits » qui sont physiques, pour être dernier cri pensez bio-physiques (pourtant s’ils sont économiques, ils ne sont ni l’un ni l’autre). Aujourd’hui qui dirait le contraire, n’était-ce quelques hurluberlus ? Il vous reste le choix entre les lois de l’histoire et celles du marché, qui parfois copulent comme le montre l’exemple de la Chine. De toute façon, ce sont des lois, donc de fer, et chez M. Barre comme chez M. Deng vous n’y couperez pas, vous recevrez votre ordre de route : la loi c’est la mobilité sociale, ce qui veut dire entre autres qu’il vous faudra évacuer votre petit pavillon de Longwy. Mais la France n’est pas la Russie, encore moins l’héroïque Vietnam, et vous disposerez de trois mois au lieu de vingt-quatre heures, ce qui après tout compte. Lire la suite

Rendez à César ce qui est à César

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Bernard Charbonneau

Rendez à César ce qui est à César

(Article paru en mars 1951
dans Foi et Vie)

Ces passages sont tirés d’une description de L’État ; ils sont donc nécessairement fragmentaires et ne prennent leur plein sens que dans l’ensemble dont ils sont extraits. Il m’a cependant semblé qu’ils pourraient aider à connaître l’esprit du monde ou nous vivons.

Ce monde n’est pas chrétien ; il n’est même plus apparemment religieux. Et les chrétiens s’en accommodent car il faut bien vivre – sinon vivre en chrétien. Comme tout péché, cette abdication se justifie au nom d’une vérité : la distinction du spirituel et du temporel. Le chrétien tend irrésistiblement à faire deux parts de sa vie : une vie religieuse où règne sans partage l’absolu divin, et une vie mondaine abandonnée au relatif, puisqu’il est bien entendu que le monde est déchu. Ainsi n’y a-t-il plus de morale chrétienne, à plus forte raison de politique et d’économie chrétienne. Et comme le mensonge n’est jamais que le singe de la vérité, le monde s’accorde avec un certain christianisme pour interpréter la distinction du spirituel et du temporel, il fait de l’univers matériel un domaine clos qui échappa à l’activité de l’esprit ; le domaine des techniques ou règne la seule efficacité.

Les formes de cette démission sont innombrables comme les justifications dont elle se couvre. Ainsi le chrétien oublie qu’il appartient au seul Dieu qui se soit fait homme. Il oublie que le scandale de l’esprit infini ne se manifeste jamais aussi bien que lorsqu’il doit s’incarner dans un monde fini ! Mais alors ce n’est plus un concept qui fait mesurer à quelques théologiens la distance qui sépare la misère humaine de Dieu, mais un drame que n’importe qui est à même de souffrir à chaque instant.

Cette erreur en entraîne une autre, opposée et complémentaire, que ces pages ont pour but de souligner. Le chrétien, comme d’ailleurs l’individu moderne en général, ne se rend pas compte à quel point ce monde, soi-disant purement temporel, n’est qu’une apparence. Niée, l’aspiration religieuse qui subsiste dans l’homme moderne anime cette société matérielle qu’il prétend fondée sur la raison et la pratique : une religiosité de l’État succède par exemple aux religions révélées. Ainsi, dans la mesure où une volonté d’incarnation ne se tourne pas vers le monde temporel pour lui imposer consciemment l’autorité de l’esprit, le monde temporel s’érige inconsciemment en absolu spirituel. Se refuser à considérer les faits économiques ou politiques au nom de la transcendance de la foi, c’est nier que la foi soit source de vie ; et c’est aussi croire que l’homme, à son stade actuel, peut vivre sans vérité. Les constats rassurants de la politique et de l’industrie dissimulent fort mal les mythes et les possessions. À défaut d’un intérêt pour les activités temporelles, la sensibilité religieuse du chrétien devrait le rendre attentif à la spiritualité démoniaque qui meut ces activités superficiellement positives. Il est vrai que chez la majorité des chrétiens l’adhésion consciente à la foi traditionnelle s’accommode très bien de l’appartenance inconsciente à la religion du jour : durant la deuxième moitié du xixe siècle, l’orthodoxie calviniste ou thomiste s’est fréquemment associée à l’idolâtrie nationaliste. Ainsi, ayant rendu, une fois pour toutes, à Dieu ce qui est à Dieu, rendons-nous quotidiennement à César ce qui est à César. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (7)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (7)

(Article paru en juin 1978
dans Foi et Vie)

L’an mil ou l’an deux mil c’est le creux de la vague, le retour à zéro où l’on repart du bon pied, ou pas : le nihil, plutôt que le nihilisme qui n’est que bavardage sur le rien. Le monde où nous vivons se caractérise à la fois par le plein et le vide. D’une part il est de plus en plus (n’oublions jamais que sauf catastrophe il est condamné à devenir de plus en plus vite ce qu’il est) contraignant parce qu’encombré, toujours plus chargé d’hommes, d’événements et de lois, le mètre carré ou la seconde se faisant de plus en plus rares, et par conséquent la liberté de l’homme : la possibilité pour l’individu de penser, de se mouvoir, d’agir. Et si la liberté manque, les déterminations prolifèrent, en menaçant de s’organiser en Structure absolue, en théorie et en pratique. Mais d’autre part ce plein est vide. Il y a d’abord celui laissé par l’absence, infinie, de Dieu, l’absence de sens, de réalité, de vérité, de morale, de raison, finalement d’homme. Au moins à l’Ouest, mais il n’est pas dit qu’avec la retombée de la révolution, le nihilisme soit moins profond à l’Est sous le mince et dur vernis de l’orthodoxie officielle. Et de toute façon rien de tel qu’un blindage hermétique pour enfermer du néant. Ou s’en défendre : quelle panique devant la pensée dissimulent les divers fanatismes qui fleurissent sur le fumier du nihilisme ? Et quel nihilisme engendre l’échec des fanatismes ?

Aujourd’hui, comme la société, son refus est partout, ouvert ou couvert. L’individu y est d’autant plus isolé, déboussolé, semble-t-il d’autant plus libre intérieurement, que par ailleurs il est en tout physiquement contraint. Car ce monde en mouvement qui édifie partout ses nouveaux cadres, ne les dresse qu’en détruisant les anciens. C’est pourquoi nous sommes pris à la gorge – angoissés – autant par le vide que par le plein. Nous manquons d’air, serrés un peu plus près chaque jour par les exigences de plus en plus strictes de la grande ville, de l’argent, de la technique et de l’État. Mais dans la mesure où elle est privée de sens, cette discipline sociale toujours plus exigeante nous devient toujours plus odieuse. Et nous sommes tentés de vomir en bloc l’armée, le travail, l’école, et même l’hôpital qui devait mettre un terme aux maladies et à la mort, parce que – symbole de la société – pour nous sauver il nous arrache à notre foyer. Nous critiquons et parfois refusons l’ordre ancien, et depuis quelques années, le nouveau, prétendant à une liberté parfaite qui ne peut être que celle du rêve, notamment celui, préfabriqué, de l’art et de la culture. C’est pourquoi dans les sociétés industrielles les plus développées, ce n’est pas la révolution – à tout jamais fixée dans les prototypes de 1917 et surtout de 1789 – ni même la révolte proclamée, mais la névrose où se manifeste le plus communément le refus instinctif du consensus social. L’individu, qui ne peut pas plus se supporter au dehors qu’au-dedans de la société, s’absente du monde, c’est-à-dire d’un cosmos qui devient un pur produit social, en se réfugiant dans la maladie avec l’accord devenu plus bienveillant de la collectivité qui élimine ainsi ses toxines. C’est sans doute la raison de la valorisation de la folie par les spécialistes de la petite folie rentable, c’est-à-dire ceux de la culture ou de l’art.

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Sébastien Morillon, « Bernard Charbonneau (1910-1996) »

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Sébastien Morillon

Bernard Charbonneau (1910-1996)

1re partie
Foi et Vie, décembre 2010

« Sauver la nature – celle de la Terre vivante et non celle d’un Cosmos invincible – qui me donne la vie et ses joies comme à tout homme. Et sauver la liberté : la mienne et celle de mes semblables. Vivre et servir cette vérité quoi qu’il arrive : la crise, la guerre et la révolution, serais-je le seul à parler devant un mur. »

(Bernard Charbonneau, « Bio-graphie »,
in
Combat Nature, n° 106, août 1994, p. 38)

« L’un des plus grands penseurs de ce temps (1)… »

(Jacques Ellul)

« Bernard Charbonneau est né le 28 novembre 1910 à Bordeaux (Gironde). Aujourd’hui, avec l’accélération du temps entraînée par l’explosion scientifique et technique, autant dire, il y a plusieurs siècles. De la Belle Époque à la Grande Guerre, à l’entre-deux-guerres et à la seconde, encore plus grande ; de la Révolution pour la justice sociale à Staline et à l’écroulement de l’URSS. Des Trente Glorieuses du développement sans problème à sa crise, de la bombe atomique à la bombe génétique. Du déluge des bagnoles à la mode écolo. De l’existence à la mort de Dieu. Comment faire comprendre l’énormité de cette mue de notre espèce et qu’à travers ses avatars on doit maintenir son cap, si l’on veut que l’homme reste un homme sur la terre ? »

(Bernard Charbonneau, « Bio-graphie »,
in Combat Nature, n° 106, août 1994, p. 37)

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi… » ?

Jacques Ellul disait de son ami Bernard Charbonneau, de deux ans son aîné : « Bernard a été l’élément décisif dans le développement de ma personnalité comme de ma vie intellectuelle. Homme sans concessions dans tous les domaines, il m’a influencé par son exigence morale, son intransigeance et sa rigueur (2). » Dans un court article de 1985, il explique : « Nous avions découvert, au début des années trente, une convergence de nos inquiétudes et de nos révoltes. Mais il était incomparablement plus avancé que moi. Il avait une connaissance de la pensée révolutionnaire et une appréhension de notre société qui m’éblouissaient. Je me suis mis à son école, dans cette orientation socialiste, qui refusait à la fois la mollesse de la SFIO, la dictature du communisme et qui cherchait une voie originale pour la révolution. » Plus loin, il note : « Bernard Charbonneau était le premier à dépasser la critique du machinisme et de l’industrie pour accéder à une vue globale de la technique comme pouvoir structurant de la société moderne. » Avec modestie, Jacques Ellul confie encore, à propos des tentatives pour « constituer des groupes orientés vers une prise de conscience révolutionnaire » : « Je fus pour lui, je dois le dire, un second aussi fidèle que possible mais sans cesse dépassé par le renouvellement et l’approfondissement de sa compréhension de la société occidentale moderne, de l’homme dans cette société, du sociologique en lui-même, et aussi sans cesse remis en question par son impitoyable critique (3). » Lire la suite

Citations, 40

On oublie que l’État fasciste n’est pas autre chose qu’une société où les responsabilités politiques sont abandonnées aux militants d’un parti et si l’on veut combattre efficacement le fascisme, il faut se préoccuper de faire cesser cette spécialisation de l’action politique. Elle révèle le vice profond de l’époque présente : le refus d’incarner sa pensée dans un acte. Tous, y compris les militants, en sont responsables. Le militantisme est peut-être même la forme la plus radicale du refus d’agir, parce qu’il donne la justification d’une action illusoire.

Le Militant (1939)

Chronique de l’an deux mille (6)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (6)

(Article paru en décembre 1976
dans Foi et Vie)

Pas à pas il vient, devenant d’apocalyptique, quotidien. Au fur et à mesure que nous pénétrons dans l’ombre du monstre, il devient moins effrayant : la cime vertigineuse qui nous surplombait n’est plus sous notre nez qu’un pan de roche dont nous pouvons compter le moindre grain : bientôt pour parler il faudra attendre la veille de l’an Trois Mil. Et pourtant cette veille, bien que de plus en plus pressé par l’heure, il faut s’obstiner à la tenir, jusqu’au moment où les voix de la mer couvriront la parole.

I

Certains s’y efforcent avec les moyens du bord, ce qui explique que ce soit rarement dans un livre : verba volant, on comprend que l’esprit, qui est ailé, soit peu à l’aise chez l’éditeur. Cela arrive pourtant, mais comme tous les miracles c’est alors sans fracas. Mon lecteur (je n’en ai qu’un mais, y en aurait-il plusieurs, il est unique) s’étonnera peut-être de voir consacrer l’essentiel de cette chronique à la critique d’un livre. Mais le livre de Karl Amery La Fin de la Providence (1) nous parle précisément de l’an deux mil, en posant une question qui a déjà été évoquée dans le numéro de cette même revue consacré au rapport de l’« écologie » et du christianisme (2). Dans la masse des livres, il y en a beaucoup qui justifient, quelques-uns qui divertissent, mais peu nous parlent vraiment de ce qui nous concerne. C’est notamment le cas pour ce qui est de l’écologie. Elle a maintenant sa rubrique, ses notables, ses fonctionnaires et ses commerçants qui alimentent le marché, ses baladins qui amusent le public. La plupart des écrits en ce domaine sont dépourvus d’intérêt, soit qu’ils se détournent de problèmes brûlants, désagréables à poser qu’on neutralise par des formules magiques, soit qu’on sache d’avance leur contenu parce qu’ils répètent ce qui a été maintes fois dit. Et cette littérature écologique, victime de son qualificatif, pour ce qui est des causes, s’en tient en général au niveau de la biologie ou d’une politique superficielle, sans aller jusqu’à l’origine qui est sociologique et finalement spirituelle. Par contre le petit livre de Karl Amery concerne au premier chef les chrétiens parce qu’il attaque le problème à la racine, au niveau religieux. Et il ne cède pas à l’autre défaut de l’écologie : l’idéologie naturiste. Son livre n’assène pas des vérités, ni des remèdes à la façon d’Ivan Illich, il développe avec finesse une problématique ambiguë où jouent les contraires (3). Il sait montrer le contre du pour et le pour du contre, et cette position difficile il la tient à peu près jusqu’au bout : jusqu’au moment où pour finir l’analyse il faut bien trancher. Quand on voit la médiocrité, le simplisme de tout ce qui n’est pas travail scientifique en ce domaine, on peut s’étonner du peu de retentissement d’un tel livre. À son sujet on peut n’être pas d’accord ou mitiger son jugement, on ne saurait nier la gravité de la question qu’il pose, entre autres aux chrétiens et à leurs épigones. Lire la suite

Recueil 2016, 1er semestre

Le recueil  des articles publiés sur La Grande Mue au cours du premier semestre 2016
(368 pages, 1,6 Mo) est disponible en téléchargement ici

En voici le sommaire :

Écrits de Bernard Charbonneau

Seul meurt le vivant (1959)
Le Paradoxe de la culture (1965). La préculture
La Paradoxe de la culture (1965). Les mains de la pensée
La détérioration du paysage rural et du paysage de banlieue (1970)
Nature, invention du réel (1970)
Chronique de l’an deux mille (1) (1971)
Chronique de l’an deux mille (2) (1972)
Chronique de l’an deux mille (3) (1973)
Chronique de l’an deux mille (4) (1974)
Un nouveau fait social : le mouvement écologique (1974)
Chronique de l’an deux mille (5) (1975)
Hommage à Armand Robin (1990)
Les pieds sur terre (1991)
Unis par une pensée commune (1994)

Analyses

Daniel Cérézuelle, Le sens de la terre chez Bernard Charbonneau
Frédéric Rognon, Bernard Charbonneau et Jacques Ellul.
Aux sources de l’écologie radicale du XXIe siècle
Daniel Cérézuelle, Bernard Charbonneau. L’artificialisation du monde
Frédéric Rognon, Bernard Charbonneau et la critique des racines chrétiennes de la Grande Mue         

Éléments biographiques

Michel Papy, Bernard Charbonneau devant ses élèves
Sébastien Morillon, Bernard Charbonneau-Jacques Ellul :
Correspondance de jeunesse
(1933-1946)         

Citations    

 

 

Citations, 39

Être… libre. Celui qui lance l’appel contre l’État doit savoir toute la gravité de cet appel. Car il n’apporte pas, comme les zélateurs de l’État, le système ou la discipline qui dispense d’être. Il n’apporte que le choix dans la solitude et l’angoisse. Et son appel n’est pas si différent de celui des prophètes : réfléchis et par toi-même découvre et vis des valeurs personnelles. Ce n’est que là où commencent l’individu et le groupe vivant, que recule l’État. La liberté du peuple naît quand l’homme va vers l’homme, pour nouer de justes liens. Quand à perte de vue les flancs des vallées sont semés de richesses, de couleurs et de champs, de contes et de maisons inépuisables.

L’État, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1949.
Economica, Paris, 1987. Réimpression 1999.

Citations, 38

La conquête étatique crée aussi l’homme qui lui cède : l’individu moderne, l’être pour lequel il ne saurait exister d’ordre en dehors des contraintes extérieures de l’État. Il est aujourd’hui impossible de dire si le progrès de l’État naît de la destruction des liens sociaux ou s’il l’engendre. L’ordre extérieur de l’État crée le désordre social qui le rend nécessaire. Là où l’individu sentait en lui l’autorité qui règle les choses, il ne sent plus que le caprice qui les trouble ; il ne sait plus ordonner, nouer de lui-même des liens avec les hommes et les choses.

L’État, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1949.
Economica, Paris, 1987. Réimpression 1999.

Citations, 37

 Il n’est pas de lieu plus artificiel que ceux où la nature est vendue. Si un jour elle est détruite, ce sera d’abord par les industries de la mer et de la montagne. Si un « aménagement du territoire » désintéressé et intelligent s’efforce d’empêcher le désastre, il ne pourra le faire qu’au prix d’une organisation raffinée et implacable. Or l’organisation est l’exacte antithèse de la nature. Le « sentiment de la nature » s’est laissé refouler dans le domaine du loisir, du superflu et du frivole. La révolte naturiste n’a engendré qu’une littérature et non une révolution. Le scoutisme n’a pas dépassé l’enfance.

Les passionnés de la nature sont à l’avant-garde de sa destruction : dans la mesure où leurs explorations préparent le tracé de l’autostrade, et où ensuite pour sauver la nature ils l’organisent. Ils écrivent un livre ou font des conférences pour convier l’univers à partager leur solitude : rien de tel qu’un navigateur solitaire pour rassembler les masses. L’amoureux du désert fonde une société pour la mise en valeur du Sahara. Cousteau, pour faire connaître le « monde du silence », tourna un film qui fit beaucoup de bruit. Le campeur passionné par les plages désertes fonde un village de toile. Ainsi, réaction contre l’organisation, le sentiment de la nature aboutit à l’organisation.

En réalité il n’y a probablement pas de solution au sein de la société industrielle telle qu’elle nous est donnée. L’organisation moderne nous assure le superflu en nous privant du nécessaire. En dehors de l’équilibre naturel dont nous sommes issus, nous n’avons qu’un autre avenir, un univers résolument artificiel, purement social. L’homme vivra de la substance de l’homme, dans une sorte d’univers souterrain. Si l’espèce humaine s’enfonçait ainsi dans les ténèbres, elle n’aurait fait qu’aboutir à la même impasse obscure que les insectes. A moins qu’on ne s’adapte pour grouiller comme des rats dans quelque grand collecteur. Que faire ?

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Chronique de l’an deux mille (5)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (5)

(Article paru en décembre 1975
dans Foi et Vie)

I. La petite peur de l’an deux mil

Contrairement aux dires d’un philosophe connu (1), fondateur d’une revue qui s’intéresse aujourd’hui au « problème écologique », la petite peur du vingtième siècle n’a pas consisté en un refus du progrès technique mais dans celui d’envisager ses coûts. Car plus que tout, notre faiblesse redoute les questions à se poser, les contradictions à surmonter, surtout lorsqu’elles s’inscrivent comme celles-ci au plus profond de la réalité quotidienne, économique, politique et sociale. Ce que toute une génération de bourgeois a fui depuis la dernière guerre, ce n’est pas le « progrès » – il y a tout autour de nous assez de ferraille, de béton et de plastique dans nos décharges pour en témoigner –, ce sont les problèmes, assez terribles, qu’il pose à notre besoin de nature, de liberté et même d’égalité. Ce que cette génération a esquivé c’est l’angoisse inhérente à toute vraie question. Elle a eu tellement peur de la peur, entre autres de la mort atomique stockée sous maintes formes en des lieux secrets qu’elle s’est voulue systématiquement optimiste jusqu’en mai 68 et à la crise de l’énergie. Et elle a censuré toute interrogation à ce sujet, la censure sociale a suffi, pas besoin d’employer la censure d’État. Ce n’est pas nouveau d’ailleurs, lorsqu’on n’y peut rien ou qu’on le croit, pourquoi gâcher l’instant en se posant des questions apparemment insolubles, on verra bien ; c’est pourquoi il vaut mieux éconduire l’emmerdeur qui trouble votre tranquillité en évoquant ce qui risque de suivre. À quoi bon aller jeter un coup d’œil sur ce POS (plan d’occupation des sols de votre commune) ou sur celui de cette autoroute qui doit passer non loin de votre maison ? De toute façon ça se fera… On verra quand les bulls seront-là… En attendant, autant de gagné. Et c’est ainsi que la peur de la peur dissuade les hommes d’intervenir pour maîtriser le déluge. J’en donne ici un exemple, qui montre aussi à quel point celui-ci est absurde.

Tout le monde connaît l’Aga Khan et ses entreprises. Quand on a de l’argent il faut le placer, et par ces temps d’inflation autant se peut dans du solide. C’est pourquoi vers 1960 ce richissime sous-développé eut l’idée géniale d’acheter en bloc la Gallura, cinquante kilomètres de côte déserte dans la Sardaigne du Nord-Est. Et les quelques bergers une fois mis à la porte et reconvertis dans la chimie à Milan, le maquis granitique fut transformé en une nouvelle Sardaigne à la Walt Disney pour vacanciers à leur aise. C’est le paradis comme dans Paris Match, au fond des calanques ont surgi de petits ports de pêche pour gros bateaux à moteurs qui pêchent la pin-up de roche. Les toits sont roses, la mer est bleue, l’eau cristalline. Trop cristalline, car la Française en vacances qui s’y plonge découvre avec étonnement qu’elle est remplie de particules rougeâtres en suspension, à tel point que la grande bleue certains jours en devient rouge. Qu’est-ce à dire ? Voyons, réfléchissez un peu, consultez la carte de la mer Tyrrhénienne, n’oubliez pas que la Sardaigne est juste au sud de la Corse, et cela va vous rappeler quelque chose. Les boues rouges, les émeutes de Bastia… L’Italie de Montedison est en face, séparée des deux îles par une mer étroite et relativement peu profonde. On n’arrête pas le cours du progrès, il n’y a pas que l’industrie touristique pour créer des emplois, il y a aussi l’industrie chimique et métallurgique, qu’elles se débrouillent entre elles ! En France, par exemple, on se propose bien de développer, cette fois juste à côté, au débouché de l’estuaire de la Gironde, l’industrie de la baignade et celle du chlore, du nucléaire et de la pétrochimie. Pas de problème… C’est pourquoi la Costa Smeralda est menacée de rubéole et la Côte de Beauté de jaunisse. Lire la suite

Le Paradoxe de la culture. Les mains de la pensée

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La Paradoxe de la culture
(1965)

Chapitre V
Les mains de la pensée

Le clerc depuis l’origine est le fonctionnaire du spirituel, nous en avons fait le salarié du gratuit. Aussi nulle catégorie d’hommes n’est ainsi déchirée entre le vrai et le réel ; nulle n’est aussi exigeante ni aussi impuissante : autant menacée par la mauvaise conscience et l’hypocrisie. L’évolution actuelle du monde n’a fait que pousser jusqu’au bout les prétentions et la misère des intellectuels. Plus que tout autre, l’intellectuel est au centre du drame de la liberté ; plus que tout autre, au lieu de compenser une exigence de liberté absolue par une capitulation devant la politique et la technique totalitaires, il lui faudrait accepter de redevenir un homme en acceptant d’associer tant soit peu l’esprit au corps, à mi-chemin du ciel et de l’enfer.

Mais pour cela il faudrait d’abord qu’il rejette l’éternelle tentation des docteurs : que le serviteur, cessant de s’identifier à son maître, ne tire pas orgueil du service de l’esprit. La plupart des vices des intellectuels se ramènent à celui-ci : ils transposent inconsciemment à chaque instant de l’esprit et de la vérité à leur personne cette gloire qui devrait les accuser. Adolescents, ils s’engageront dans la carrière de penseur ou de théologien, moins par amour d’une vérité qui reste encore confuse que par attrait pour la grandeur qui auréole tout ce qui touche à l’esprit, avides à leur insu d’une puissance magique et d’honneurs qui sont d’autant plus prestigieux qu’ils sont tout d’abord invisibles. Ils s’engageront dans cette voie étroite en prenant pour de l’exigence spirituelle l’ambition d’appartenir à l’aristocratie des purs. Alors qu’être contraint de servir la vérité devrait être considéré par l’homme comme une plaie et une honte ; puisqu’elle rend insupportable aux yeux du monde ce qui reste pourtant ridicule aux yeux de l’esprit.

Si le clerc, aujourd’hui réduit au qualificatif d’« intellectuel », répondait à sa véritable vocation, il serait pénétré du sentiment de l’objectivité du vrai, comme du réel, vis-à-vis de son propre individu. Il ne serait plus le nihiliste professionnel d’une commode « liberté de pensée » libérale, mais au contraire l’homme d’une vérité personnelle : c’est-à-dire immuable, et pourtant parce que transcendante, insaisissable. Il saurait que penser revient à rechercher la vérité afin de mesurer le réel : juger. Donc avec crainte et tremblement, car tout jugement, s’il met en jeu l’inculpé, engage le juge. Ainsi pourrait-il suivre fermement la voie d’une pensée libre, tolérante puisque assurée, en évitant les facilités complémentaires du scepticisme et de l’esprit de système. Ainsi, le clerc moderne n’aurait plus besoin de compenser le nihilisme par le fanatisme, la mollesse de caractère par la dureté idéologique. Lire la suite

Le Paradoxe de la culture. La préculture

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Le Paradoxe de la culture
(1965)

Chapitre I
La préculture

I. La Culture ne naît pas de la Culture. – La Culture, telle qu’il en est question à l’Unesco, ne date guère de plus d’un siècle. Elle n’existait pas dans l’Athènes de Périclès, dans la Chrétienté de Saint Louis, ni même dans la France de Descartes ou de Voltaire. Il faut attendre le triomphe des pesantes machines pour voir flotter au-dessus d’elles cet impalpable nuage de fumée.

À l’origine il n’y avait pas de Culture, ni de Science, mais une seule réalité, qui se continuait, des profondeurs de la Nature, à travers les pensées et les œuvres des hommes, jusqu’à l’Empyrée où règnent les dieux. Dans la Grèce présocratique, comme dans notre enfance, le vrai ne se distingue pas du réel, les Esprits sont présents dans les choses ; les rites ne se distinguent pas des techniques qui permettent d’agir sur elles. La Littérature était associée à la Science, l’une et l’autre étaient absorbées par la Théologie. Ni la forme du fond ; il n’y avait pas de Beau, mais cet éclat éblouissant qui fend la nuit, quand la foudre du Sacré brise le granit des montagnes. Il n’y avait donc pas d’Art, ni d’artistes, mais seulement des arts, et des artisans, qui étaient aussi des sorciers. Pas d’objets d’Art, mais seulement des outils dont l’efficacité tenait, bien plus qu’à leur commodité ou à la qualité de leur matière, aux signes magiques qui les ornaient. Il y avait bien un Profane et un Sacré, et des Fêtes. Mais elles n’étaient pas évasion hors du quotidien ; au contraire elles lui donnaient un sens, en élevant leurs jalons bariolés, tout le long du terne chemin des travaux et des jours.

À leur naissance les mythes ne sont pas des contes. Ils racontent l’Univers, ordonnent la Société. Et ces jeux de lignes, apparemment gratuits, qui ornent aussi bien la garde des épées que les portes des maisons, sont aussi nécessaires à l’homme que la splendeur des fleurs l’est à la plante. Sans eux l’espèce dépérirait, elle ne se transmettrait pas à travers les temps et les espaces. Ce ne sont pas des ornements, mais des signes ; les plus abstraits sont seulement les plus cabalistiques. Pour nous, Lascaux n’est que peinture, sur laquelle nous venons jeter un coup d’œil, mais pour ceux qui l’ont peint dans la nuit des cavernes et des temps, Lascaux était la chasse magique sans laquelle les flèches et les épieux eussent été impuissants, et l’ocre dont ils coloraient les parois était du sang. Aussi n’était-il pas question de signature. La statue d’Osiris n’était pas une statue, elle était Osiris. Elle n’était pas belle, pas plus que le « Dévot Christ » n’est admirable – un tel qualificatif est une offense aux dieux. Son corps n’était pas de porphyre glacé, mais fait de puissance sacrée ; qui l’eût effleuré serait tombé mort sur-le-champ. Un jour, quelque démiurge l’avait bien taillé dans un bloc inerte, qu’il avait soigneusement poli ; puis son œuvre lui avait échappé, si bien que le souvenir de son auteur s’était perdu : non seulement dans la mémoire du peuple, mais dans celle de son auteur lui-même. La pierre que dégauchissait le ciseau de l’artisan s’était transformée en idole. Lire la suite

« Un nouveau fait social : le mouvement écologique »

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Bernard Charbonneau

Un nouveau fait social :
le mouvement écologique

(Article paru en décembre 1974
dans Foi et Vie)

L’an deux mil c’est comme l’an mil, c’est l’an zéro ou zéro un. L’on stoppe puis l’on repart pour aller ailleurs. Espérons que ce n’est pas simplement pour aller en sens inverse sur la même ligne.

Jusqu’ici, surtout depuis la dernière guerre, il était entendu qu’il fallait foncer en avant. Le progrès exponentiel de tout : de la production d’hydrocarbure, donc de bains de rivière et de mer, de paysages, de liberté et d’égalité etc. était la vérité révélée de tous les régimes du monde industriel ou appelé à l’être. Et le char du développement économique fonçait droit devant lui, écrasant les arbres, les murs, et parfois les hommes. Parce que c’était ainsi, cela devait être.

Puis un beau jour l’on s’aperçut que « le développement n’est pas la croissance » – vous pouvez d’ailleurs retourner la formule, c’est sans importance. C’est-à-dire que la divine Ascension des courbes comportait des coûts. Les premiers à le constater, n’était-ce quelques écrivains sans importance, furent des biologistes et des naturalistes spécialisés dans 1’étude des équilibres naturels ou écosystèmes : ainsi en France Roger Heim puis Jean Dorst. Mais c’est surtout dans la société industrielle la plus avancée que cette discipline s’est développée et a fini par influencer l’opinion publique. En effet tout ensemble naturel, marais ou steppe, hêtraie ou terre est le fruit d’un équilibre où la partie contribue à l’équilibre du tout ; et si par hasard le développement ou l’absence d’un facteur le rompt, par exemple la multiplication d’une espèce, la mort rétablit l’équilibre. Or plus prolifique et puissante que toute autre est l’espèce humaine. Dès l’origine elle a donc tendu à le rompre, mais comme pendant longtemps le rythme de son action a été lent et limité, et que l’impuissance incitait à la sagesse, cet équilibre finissait parfois par se rétablir et le bocage remplaçait la forêt : l’harmonie des paysages campagnards n’est rien d’autre que le signe de cet équilibre précaire de l’homme et de son environnement. Mais la croissance démesurée et indéfinie de nos moyens, si elle a permis de lutter contre certaines formes de la misère et de la mort, a déchaîné le déséquilibre sur la totalité de l’espace-temps terrestre et même océanique, source de toute vie. Ce qui est en cause, ce n’est plus tel écosystème particulier mais l’écosystème terrestre dans sa totalité. Tôt ou tard la montée de la courbe vers l’absolu se heurte à l’espace-temps limité. Si le pétrole s’épuise, on pourra imaginer d’autres sources d’énergie ou de matières premières, toujours en les payant à un prix de plus en plus élevé, il sera autrement difficile d’inventer un ersatz de mètre carré.

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« Hommage à Armand Robin »

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Hommage à Armand Robin

(Article paru en avril 1990
dans Foi et Vie)

Le présent fracas de l’actualité (perestroïka soviétique, répression sanglante en Chine,  etc.) pourrait faire croire que le temps des totalitarismes et de leur propagande est révolu, ce serait plutôt celui de leur soi-disant contraire : le désarroi et le scepticisme.

Et le petit livre d’Armand Robin : La Fausse Parole, ne serait plus d’actualité. Mais pour le penser il faudrait ne pas l’avoir lu, tellement par la beauté de la forme et la profondeur de l’analyse il dépasse la simple critique du communisme stalinien et de sa propagande.

Issu des profondeurs de la Bretagne paysanne, Robin, pour défendre les humbles, s’est converti vers 1930 au communisme, puis un voyage en URSS l’en a radicalement détaché : « À l’origine, mes jours indiciblement douloureux en Russie. Là-bas je vis les tueurs de pauvres au pouvoir… » (1) Pour vivre et par vocation de défense de la Parole, au lendemain de la guerre, Robin consacra ses nuits à l’écoute en vingt langues des radios : « Je perçus que le salut par la création esthétique ne suffisait plus : il fallait ou monter plus haut ou tomber d’une chute verticale dans la mort. Le temps n’allait plus nulle part : un événement dont rien ne parlait avait commencé sur le plan des bouleversements non manifestables ; énorme, il remplissait le siècle. Un nouvel esprit humain était quelque part sur le chantier et tous les bruits qui n’étaient pas le bruit de cette construction n’étaient qu’un épouvantable silence ». Armand Robin est mort à 59 ans en 1961, ayant assisté au démarrage de la télévision. Lire la suite

Citations, 36

Il a pu te sembler bizarre que j’aie pu faire grève, je ne suis pas membre de la CGT […]. Mais la grève a pu apparaître comme un acte grave comportant certains risques et c’est à ce point de vue-là que je me suis placé. […] Ceux qui faisaient grève étaient menacés de révocation, les autres recevaient l’éloge du gouvernement, on était forcément placé dans l’un ou l’autre parti (et Dieu sait, si le gouvernement avait appliqué sa menace, si l’abîme aurait été grand entre les révoqués et ceux qui auraient continué à passer à la caisse). D’autre part il m’était personnellement très dur de me prononcer parce qu’il m’est apparu alors avec une grande clarté que je n’avais jamais eu l’occasion de me trouver en conflit dangereux avec l’ordre social. La vie de fonctionnaire et de Français moyen supprime les plus petites occasions de conflit violent avec l’ordre social établi. Je t’assure que j’ai pu mesurer à quel point il est parfois surprenant de prendre une responsabilité de cet ordre et je crois que si je n’avais [pas] choisi le risque je n’aurais jamais pu affirmer du fond du cœur que je n’avais pas succombé à la crainte d’entrer en conflit avec la société. Il y a autre chose. À quatre heures du soir le mardi, les profs ont reçu une circulaire ministérielle impérieuse qui nous menaçait de la révocation et de la prison, un appel direct à la lâcheté. J’aurais pu la mépriser totalement, mais nous ne pouvons pas rester complètement impassibles lorsqu’on nous menace de nous enlever le beefsteack. J’ai eu peur mais en même temps une violente poussée de colère me révélait brusquement que les idées pour lesquelles je me croyais obligé de lutter étai[en]t réellement vivantes ; bien que les rapports entre la grève et celles-ci fussent très lointains elles ont eu suffisamment de force pour me mettre en contradiction avec l’état social, pour me forcer pour la première fois à avoir une conduite cohérente ; je t’assure que j’ai pu saisir à quel point ce qui fait la force d’un homme ce n’est pas son caractère (je me sais absolument incapable de courage, tu connais ma prudence) mais la vigueur (le degré de vérité) de sa conviction. […] Je sais maintenant que cette société est une idole, que j’y suis un étranger, elle pourra me faire céder par la peur, elle pourra me briser, sa domination n’est plus qu’une force brutale. […]

 

Lettre à Jacques Ellul, décembre 1938

Citations, 35

Coûts de la croissance et gains de la décroissance.

(…) Il s’avérait donc que la croissance exponentielle, autant qu’elle les résolvait, posait des problèmes ; qu’elle comportait des coûts de toutes sortes : économiques, écologiques, sociaux. On découvrait que, toute action étant ambiguë, la production pouvait être aussi dite destruction de matière première : qui produit du bois rase une forêt, la même chose se dit de deux façons. Qui épure souille, la civilisation de l’hygiène est en même temps une civilisation de l’ordure. Qui cultive – au sens d’acculture – détruit la nature d’un peuple, aussi bien que celui qui fait d’une forêt un parc ; celle d’un pays qui pour des raisons économiques prône la mobilité sociale par ailleurs déracine les individus et les familles. Et s’il ne s’interroge plus sur les coûts de son action, c’est alors que ses conséquences risqueront d’être surtout négatives : on pourrait allonger à l’infini ce catalogue des productions destructives d’une société qui refuse de s’interroger sur les conséquences de l’économique.

Car il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une croissance exponentielle : d’une production augmentée de 8 % qui augmente chaque année de 8 %. Peu importe que le taux de croissance soit de 8 ou de 12 %, irrésistiblement la courbe décolle et se redresse, et elle tend à la verticale, c’est-à-dire à l’absolu. Or l’espace-temps terrestre est fini… Plus nous irons plus nous payerons cher des gains qui vont s’amenuiser. Au début les avantages de la croissance sont évidents, pour quelques millions l’on a pu gagner des mois sur la traversée de l’Atlantique, mais pour gagner trois heures on aura investi des milliards. Au bord du Rhin, la croissance ne pourra se poursuivre que si l’on investit une bonne part de la production destructrice pour produire ce qui était donné au départ : un fleuve d’eau. Autant que les centrales atomiques, il va coûter cher. Et ce ne sera pas seulement en dollars mais en organisation raffinée, en disciplines implacables : en liberté.

 

Chronique de l’an deux mille (4),  mars 1974

 

« Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse (1933-1946) », par Sébastien Morillon

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Sébastien Morillon

Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse
(
1933-1946)

(Article paru en janvier 2012
dans Foi et Vie)

Entre Jacques Ellul (1912-1994) et Bernard Charbonneau (1910-1996), les échanges intellectuels et amicaux n’ont jamais cessé depuis leurs années d’études universitaires à Bordeaux, au début des années 1930 (1). J. Ellul, qui a souligné à maintes reprises l’importance qu’a revêtue l’amitié à ses yeux (avec Jean Bosc, ou Henri Pouyanne, par exemple) (2), a fait en 1981 à Madeleine Garrigou-Lagrange cette confidence : « Bernard Charbonneau, tout au long de ma vie, a tenu le rôle d’une conscience critique. Et c’est irremplaçable. Chaque fois que je pense ou que je fais quelque chose, je me demande ce que Bernard en pensera ou m’en dira, tout en sachant pertinemment que sa critique sera toujours inattendue et nouvelle (3). » B. Charbonneau a insisté de son côté sur leur « pensée commune », c’est-à-dire le partage de « ce qui donne valeur et contenu à une vie (4) ».

Avant-guerre, malgré des caractères et des origines sociales fort différentes, ils animent ensemble le « groupe de Bordeaux » (une dizaine d’amis et de connaissances) à l’origine du « personnalisme gascon » clairement identifié par Christian Roy (5), proche pour un temps de la revue Esprit. Ils en programment les conférences qu’ils donnent à tour de rôle, et coordonnent leurs actions pour faire vivre les groupes des Amis d’Esprit dans le Sud-Ouest. Certains de leurs textes sont d’ailleurs écrits à quatre mains, comme ces « Directives pour un manifeste personnaliste », publiées et étudiées par Patrick Chastenet, où se trouve décliné dès 1935 un « projet de “cité ascétique” centré sur le qualitatif, [qui] préfigure les thèses de l’écologie politique et radicale des années 70 (Illich, Castoriadis, Schumacher, Gorz, Dumont) axées autour du principe “d’austérité volontaire” (6) ». Du personnalisme gascon à la décroissance, il n’y a qu’un pas… et 50 années de distance.

Les moments partagés sont nombreux dans les années 1930. D’après J. Ellul, alors très studieux étudiant en droit, tout a commencé par une invitation lancée par B. Charbonneau, une connaissance du lycée devenu étudiant en histoire-géographie « fantaisiste » et « débraillé », qui avec d’autres camarades multiplie les sorties en montagne, les virées à moto et les soirées (7). Dans son livre d’entretiens avec Patrick Chastenet, J. Ellul a raconté l’anecdote : « À la fois il m’attirait par la virtuosité de son esprit et il me repoussait par son humour féroce que je craignais un peu. Ce n’était pas un bon élève, travailleur, comme moi. Tout nous séparait, et puis un jour – en première année de fac –, je ne sais pas pourquoi il m’a demandé si je voulais venir camper avec lui dans les Pyrénées. On est restés tous les deux seuls en montagne et ça a été un éblouissement de rencontrer quelqu’un de dix fois plus cultivé que moi, qui me parlait d’une quantité d’auteurs que j’ignorais et qui en même temps semblait apprécier je ne sais pas exactement quoi chez moi… un sérieux, une écoute ? Il avait besoin qu’on l’écoute, Bernard (rires). […] Charbonneau m’a appris à penser et il m’a appris à être un homme libre. […] Par ailleurs, moi qui étais un pur citadin, il m’a amené à découvrir la nature. » (8) D’autres randonnées suivront, dont un voyage en 1934 en Espagne, à Arosa… Du côté de B. Charbonneau, cette rencontre est fondamentale, puisqu’il écrit à sa future femme Henriette en août 1936 que sa rencontre avec Ellul l’a « empêché de complètement désespérer »…

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Chronique de l’an deux mille (4)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (4)

(Article paru en mars 1974
dans Foi et Vie)

L’an deux mil comme l’an mil c’est le grand chambard. Ce qui est angoissant, ou délicieusement vertigineux ; à la condition de ne pas trop se pencher sur la rambarde qui nous protège de l’abîme où mugit une apocalypse. En pareil cas l’on peut adopter deux attitudes : comme en l’an mil, interroger les comètes et battre sa coulpe à grands cris en implorant les secours de la religion, ou bien tenter de s’accommoder du changement : on décrète qu’il faut que tout change puisque c’est d’ailleurs le cas. On se cale dans le fauteuil de l’avion qui vous emporte à mille milles à l’heure, en commandant du whisky ou du hasch à la dame de service. L’on somnole immobile, après tout ça ne bouge pas, pas plus que sur l’autoroute on ne bouge à 150 à l’heure. Peut-être d’ailleurs que la chrétienté d’autrefois, sous le couvert d’une nature et d’une société éternelles, acceptait le changement encore mieux que nous sans tenir de discours. Bien calée qu’elle était dans son satellite naturel toumicolant tout autour du soleil mille fois plus vite.

De quelques virages en épingle à cheveu.

Les sociétés étaient immobiles, ou se figuraient l’être, à l’époque où les armées s’avançaient au pas, le changement est l’état de la nôtre. Il s’opère à tous les niveaux. C’est d’abord le train-train quotidien, insidieux, uniformément accéléré, de l’évolution technique. C’est ainsi que l’anthropoïde agropastoral a pu s’embarquer dans le train du progrès, sinon, tel qu’il est, il eût sauté par la fenêtre. Un rapide ça démarre en silence, au pas d’un char à bœufs, et quand il a pris de la vitesse, il est trop tard pour sauter en marche. On n’arrête pas… le Sud Express. Il s’arrête. Lire la suite

« Le sentiment de la nature, force révolutionnaire »

Lorsqu’il rédige ce texte, Bernard Charbonneau a 26 ans. Avec son ami Jacques Ellul, il a rejoint les personnalistes de la revue Esprit et publié les Directives pour un mouvement personnaliste deux ans plus tôt. Contre le capitalisme libéral et contre le communisme soviétique, le personnalisme communautaire se voulait une « troisième voie », fondée sur le respect et l’accomplissement de la personne humaine. Ellul et Charbonneau quitteront bientôt ce mouvement, quand celui-ci s’abandonnera aux mirages de la technique et du progrès, et continueront leurs foisonnantes recherches en toute liberté et toute indépendance.

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Le sentiment de la nature, force révolutionnaire

Le sentiment de la nature, force révolutionnaire ? Est-ce bien le moment de s’occuper d’un sujet aussi inactuel ? Force révolutionnaire ? Non, tout le monde sait que la véritable force révolutionnaire, c’est la haine du nain Chiappe ou du chameau Blum. Le sentiment de la nature, c’est une émotion littéraire : un beau jeune homme brun absorbé dans ses pensées devant un lac ; un lac où il ne fera jamais de canot et où il ne pêchera jamais.

Pour nous faire confondre nature et littérature, la civilisation actuelle nous a invertis. Le sentiment de la nature n’est pas le monopole des gens cultivés, et sa plus belle expression n’est qu’un balbutiement informe. D’autre part, comme toute puissance poétique, le sentiment de la nature est une force vulgaire et, si l’on cherchait bien, on trouverait à son actif la chute de quelques ministres polis ou réalistes. Certes, il est bien plus facile de trouver à la source des révolutions des faits « précis » comme la haine d’un personnage en vue ou le gros volume d’un doctrinaire distingué. Mais la haine est à fleur de nerfs, elle pourra provoquer l’émeute, elle n’accouchera pas d’une révolution ; ce qui nous intéresse, c’est de connaître la révolte qui a fait écrire le gros livre, la fièvre qui couvait dans les autres hommes qui l’ont lu, qui n’y ont plus vu l’imprimé mais le cri décuplé de leur propre indignation. Alors, si nous faisons effort pour saisir à sa source même l’esprit révolutionnaire, là où il jaillit le plus violent et le plus dru, nous trouverons, présent ou caché, le sentiment de la nature.

Tant qu’il y aura des gouvernements bien organisés, les ministres de la police feront bien de se méfier des jeunes qui partent seuls parcourir les chemins creux : ce sont certainement de mauvais esprits, beaucoup plus que tel sénateur communiste ; « mais ils sont si gentils, ils ont des idées généreuses et vagues, ils ne font pas de politique » – sans doute, mais il se peut toujours à la longue qu’un mauvais esprit finisse par devenir conscient de ses exigences. Les gouvernements se méfient des excités possédés par l’esprit de justice, le sentiment d’une misère commune ; qu’ils se méfient aussi de l’amour authentique de la nature, car si un jour, brisant brutalement les constructions subtiles de la politique, un mouvement se dresse contre la plus raffinée des civilisations, ce sentiment en sera la force essentielle. Lire la suite

Frédéric Rognon, « Bernard Charbonneau et la critique des racines chrétiennes de la Grande Mue »

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Frédéric Rognon

Bernard Charbonneau
et la critique des racines chrétiennes de la Grande Mue

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

Introduction

La teneur du rapport que Bernard Charbonneau a entretenu avec le christianisme tout au long de sa vie est tout sauf linéaire et univoque. Tout se passe comme si la tradition chrétienne avait représenté pour notre auteur, davantage qu’un objet de débat, une occasion de combat intérieur permanent, un vis-à-vis récurrent avec lequel il entretenait une relation ambivalente d’attraction et de répulsion. Et c’est sans doute cette subtile dialectique qui confère à cette dimension de l’œuvre de Bernard Charbonneau toute sa pertinence, toute sa puissance et toute son actualité. Dans son effort tenace pour penser la terre, la nature et la liberté, il dut sans cesse se confronter à la question des responsabilités du christianisme dans l’émergence et le déploiement de la « Grande Mue », et par conséquent dans le saccage de la planète. Or cette interrogation, on le sait, s’est aujourd’hui imposée comme décisive, au centre des réflexions sur les racines historiques de la crise écologique. La contribution de Bernard Charbonneau à ce débat, lucide et prémonitoire, ne peut que s’avérer pour nous infiniment précieuse.

Afin de mesurer les ressorts et les enjeux de l’apport charbonnien à cette problématique, nous envisagerons successivement quatre lieux de son itinéraire biographique et intellectuel : tout d’abord, le scoutisme protestant à l’origine du sentiment de la nature ; ensuite, un dialogue sans fard avec Jacques Ellul ; troisièmement, la critique de l’œuvre de Teilhard de Chardin, comme expression emblématique de l’húbris chrétienne ; et enfin, l’examen frontal des racines historiques de la crise écologique. Lire la suite

Citations, 34

L’écologie nous rappelle (mais on peut l’apprendre sans passer par le canal de la science) que l’homme est nature et que, s’il pousse trop loin l’exploitation destructrice de son milieu naturel,  il se détruira. Mais par ailleurs il est surnature, et il rêve d’un ordre ou la mort, la souffrance, la lutte pour la vie, le règne du fort sur les faibles qui sont de règle dans les écosystèmes, seraient abolis. L’homme n’est pas nature ou surnature, il est l’un et l’autre; et chaque fois qu’il oublie l’un ou l’autre des termes de la contradiction qui constitue son existence, il se nie.

Sauver nos régions, Sang de la terre, 1991

Citations, 33

De même que le Dieu personnel est l’auteur de la création, l’individu moderne est celui de la nature : ce n’est pas pour rien que son inventeur le plus notable est le protestant Rousseau. Parce que l’Éden était perdu, il fallait bien le retrouver. Comme l’individu ne pouvait pas maîtriser ses passions, échapper à la chute, il lui fallait bien répliquer que l’état originel était l’état de nature – d’innocence. L’homme bon et rationnel de Rousseau a été inventé par un pécheur calviniste. En débarrassant la foi chrétienne de ses signes de contradictions : le mal, le Dieu personnel et incarné, le vicaire savoyard tente de réintégrer Dieu dans le cosmos, mais il est trop tard.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002.

« Unis par une pensée commune »

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Bernard Charbonneau

Unis par une pensée commune

(Un hommage posthume à Jacques Ellul,
paru en décembre 1994 dans Foi et Vie)

À un ami disparu, on voudrait avoir tout dit. Mais il n’en reste que « trop tard… ».

Avec d’autres, camarades autant qu’amis, on partage surtout les plaisirs de la vie. Moins son sens. Tandis qu’avec mon ami Jacques Ellul c’est ce qui donne valeur et contenu à une vie que nous avons tenté de partager. Certains diront des idées. Mais au moins c’étaient les nôtres, pas celles de notre époque. Nous n’avons guère eu l’occasion de partager le pain quotidien, n’était-ce, quand il était étudiant en droit, moi d’histoire et géographie, une expédition sac au dos dans une Galice alors ignorée du tourisme. Au temps de notre jeunesse, pour lui l’essentiel était sa conversion à la foi chrétienne sur laquelle il est resté discret ; pour moi, le sort de l’homme et de sa liberté, mis en jeu par le changement explosif dû au progrès scientifique et technique. Ainsi, quelques années avant la guerre nous avons tenté mutuellement de nous convertir, et aujourd’hui nous pourrions dire que nous y avons réussi à moitié. Il me semble que je nous vois encore certaine nuit faisant les cent pas de la porte de sa maison à la rue Fondaudège, discutant passionnément du sens de notre vie dans un monde menacé du pire, et de la nécessité de le changer. La liberté, alors pour lui du chrétien, pour moi de l’homme, nous semblait menacée sur deux plans. Dans l’immédiat par la montée des totalitarismes politiques de droite et de gauche, à plus longue échéance par les moyens de propagande et de répression que la technique fournissait aux trusts et à l’État. Or, à une époque où la menace de la guerre et de la Révolution exaspérait les passions politiques, sauf pour quelques individus une telle question était impensable.

Alors, inconnus, perdus, loin du centre parisien, nous avons tenté de réunir quelques amis bordelais pour discuter de questions que nul ne posait, au moins en France. De mon côté j’organisais dans la solitude des Landes ou de la montagne pyrénéenne des camps de réflexion où nous partagions quelques jours de vie commune dans la nature. Et avec Jacques Ellul nous avons essayé de diffuser notre critique de la société, qu’on ne qualifiait pas encore d’industrielle ou de technicienne, dans des bulletins grossièrement polycopiés. Emmanuel Mounier ayant fondé en 1933 la revue Esprit, présentée comme un centre de pensée « personnaliste » neuve, posant les problèmes de la société moderne ignorés par les intellectuels de droite ou de gauche, nous y avons adhéré en 1934. Nous avons organisé les groupes de soutien de la revue dans le Sud-Ouest en étroit contact notamment avec le groupe de Pau. On y analysait les causes profondes de la montée des totalitarismes de droite détectées moins dans l’idéologie que dans les lieux communs et l’imagerie des médias de l’époque : grande presse, radio, cinéma. Et nous en profitions pour aider les membres des groupes à dépasser l’actualité. Tandis que Jacques Ellul publiait un article intitulé « Le fascisme, fils du libéralisme » pour montrer ses origines dans la société industrielle libérale, j’en rédigeais un autre, « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », pour tenter de le dégager de la littérature bucolique et d’en faire un mouvement social et politique. Et Esprit acceptait mon article « La Publicité » où je montrais comment, pour vendre un produit, celle-ci changeait les goûts et les mœurs. Lire la suite

« Les pieds sur terre »

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Bernard Charbonneau

Les pieds sur terre

(Chapitre 10 de Sauver nos régions, Sang de la terre, 1991)

Pas de cultures locales sans agriculture

Il n’y a pas de mariage de l’homme et de la nature, de société différente parce qu’enracinée en son lieu, sans campagne où des paysans pratiquent l’agriculture. Celle-ci nourrit son homme, au plein sens du terme. Par le biais du pain et du vin (toujours du cru, s’il n’est pas fabriqué en usine), l’habitant de la terre en puise les sucs savoureusement nutritifs qui le font croître en force et en originalité. La nourriture est la première racine. C’est d’abord par le corps, dont les portes sont la bouche et les yeux, qu’il communie avec la nature, qui n’est pas une superstar invisible et divine mais toujours celle, bien charnelle, d’ici. Tout repas est une cène dont les espèces sauvent de la mort en donnant sang et volupté. N’allons donc pas trop vite, prenons notre temps pour rompre, mâcher ce pain, méditer le bouquet de ce vin : la vie ne s’avale pas comme une pilule. Alors pénètrent en nous ce sol, ce climat, cette saison ; c’est effectivement du soleil en bouteille ou en fruit dont l’ardeur nous gagne. À table, la nature donne corps à la culture : elle l’in-carne. Tout ce qui concerne l’alimentation est fondamental, comme l’ont pressenti les grandes religions ; elle concerne l’homme en sa totalité, et toute atteinte aux vivres est atteinte aux vivants. La nourriture (si elle est vraie, produite par l’agriculture) donne leur identité à la personne et à la société. C’est pourquoi la cuisine par laquelle le cru est cuit – ou le cuit maintenu cru par un raffinement suprême – est le dernier rempart des cultures locales. Qu’il s’écroule, faute de nourritures, et c’en est fait d’elles.

Une société a aussi besoin de sa campagne parce qu’il lui faut un espace où elle puisse se déployer en le marquant de son empreinte. L’habitant se nourrit aussi par la vue, dégustant cet autre pain quotidien qu’est son paysage. Ce à quoi une vie ne suffit pas, avec ses instants, ses saisons, ses années ; et moins encore le coup d’œil du voyeur touristique. Il est vrai que le paysan semble aveugle au paysage. Il en vit sans le savoir, et il ouvrira trop tard les yeux s’il part en ville. Car le paysage n’est pas un spectacle, mais un signe. Signe de vie, d’une certaine façon de cultiver, de sentir et de penser ici sur terre. Pas plus que s’il n’avait ses nourritures, le pays n’aurait de corps s’il n’avait son paysage, son œuvre du paysan, maître et serviteur de la nature, qui fait de la jungle hostile un jardin où subsistent d’ailleurs maintes réserves naturelles sans pancarte. Il est effectivement le conservateur du paysage – mais il ne faudrait pas qualifier ainsi l’agrochimiste qui en est le pire ennemi, parce qu’il étend la lèpre de l’industrie à la totalité de l’espace. Tandis que l’agriculteur est producteur, non seulement de lait ou de viande, mais de splendeurs dont les plus précieuses sont gratuitement offertes à tous et d’abord aux citadins. Lire la suite

« Bernard Charbonneau. L’artificialisation du monde », par Daniel Cérézuelle

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Daniel Cérézuelle

Bernard Charbonneau.
L’artificialisation du monde

(Texte paru en 2013 dans l’ouvrage Radicalité, 20 penseurs vraiment critiques, aux éditions de l’Échappée)

Bernard Charbonneau a eu dès sa jeunesse la conviction que son siècle serait en même temps et pour les mêmes raisons celui du totalitarisme et du saccage de la nature. Son œuvre, à la fois rigoureuse et passionnée, a été écrite initialement pour des générations qui ont consenti tour à tour au nom de l’État-nation aux horreurs de deux guerres mondiales puis à l’accumulation de terrifiants arsenaux nucléaires, qui ont légitimé au nom du développement économique la destruction des campagnes et de la nature, qui ont justifié au nom de l’efficacité politique des régimes totalitaires de gauche ou de droite et qui ont accepté au nom de la liberté la soumission de la vie quotidienne aux contraintes dépersonnalisantes de l’organisation industrielle et bureaucratique.

Charbonneau considère que les évolutions désastreuses de son temps ne sont pas accidentelles. Elles ont une unité. Elles résultent de la dynamique de la modernité : ce sont autant de conséquences de ce qu’il appelle « la Grande Mue », c’est-à-dire le changement de la condition humaine par le développement explosif de la science et de la technique. Une grande partie de son œuvre vise à faire le bilan critique des effets de cette Grande Mue sur la politique, la nature, la culture et la vie quotidienne. Sa critique n’est pas celle d’un conservateur ; elle est au contraire inspirée par un sens aigu de la liberté. Mais il est convaincu que si au départ cette mue est la traduction d’un authentique besoin de liberté, elle se continue par un mouvement qui s’accélère de lui-même en dehors de tout projet, et cette aveugle montée en puissance dans tous les domaines du pouvoir humain finit par menacer à la fois la liberté et la nature. Lire la suite

Michel Papy, « Bernard Charbonneau devant ses élèves »

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Michel Papy

Bernard Charbonneau
devant ses élèves

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

 

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Les remarques qui suivent sont le résultat d’une enquête menée auprès des anciens élèves de l’école normale d’instituteurs de Lescar, où Bernard Charbonneau a enseigné l’histoire et la géographie pendant un quart de siècle après la Seconde Guerre mondiale jusqu’à sa retraite. Bernard Charbonneau a mené une vie de penseur de son temps en marge des institutions qui auraient pu faciliter la diffusion de ses idées, alors même qu’il jugeait avoir un message à transmettre. Il a délibérément choisi de se cantonner dans une activité professionnelle modeste devant des élèves d’origine plus humble que ceux qui à l’époque fréquentaient les lycées, où il aurait pu prétendre enseigner de par son statut d’agrégé, sans parler de l’université de laquelle ses travaux auraient pu lui ouvrir les portes. On peut expliquer ce choix par le souci d’avoir davantage de temps à consacrer à son œuvre. Il est possible également qu’à la source de cette modestie professionnelle ait été une sorte d’orgueil intellectuel, la volonté que son œuvre soit connue par ses qualités propres, non par une renommée qui aurait des causes extérieures. L’idée qui a présidé à cette enquête est d’observer Charbonneau dans ce processus de marginalisation. L’un des rares biais, peut-être le seul possible à l’heure actuelle, par lequel cette question pouvait être abordée, était de repérer l’image qu’ont gardée de lui ceux qui avaient suivi ses cours.

J’ai été aidé dans ce travail par Gérard Guichemerre, lui-même ancien élève de Bernard Charbonneau, ainsi que par la Fédération des œuvres laïques et l’Association des anciens élèves de l’EN de Lescar, grâce auxquelles j’ai pu prendre contact avec d’anciens normaliens. Une grille de lecture avait été élaborée, que le plan de cet exposé suit plus ou moins, mais les entretiens ont été très libres, permettant des divagations fort intéressantes. J’ai eu deux entretiens collectifs, de nombreux entretiens individuels et six témoignages écrits ; en tout 33 personnes ont été touchées. J’aurais pu aisément en voir d’autres, cela n’a pas paru indispensable. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (3)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (3)

(Article paru en décembre 1973
dans Foi et Vie)

Préambule

Dans cette chronique encore plus que dans les autres, mon lecteur ou plutôt compagnon muet me verra errer de la cave au grenier de la maison que nous habitons provisoirement : de la réflexion sur l’ensemble et son sens à tel ou tel détail politique ou même financier. Qu’il m’excuse si cette série de notes n’a pas la rigueur d’un exposé magistral ; notre époque d’analyse ou d’action spécialisée oublie que la vie mélange les genres. Il arrive que, par souci de rigueur, l’exposé magistral s’écarte de la rigueur qui est fidélité au réel où le discours opère arbitrairement ses coupes. Je propose un jeu à mon lecteur ; ces pierres apparemment dispersées que je lui offre font partie d’un même édifice, d’un même temps vu par le même esprit. Qu’il s’exerce à remplir les lacunes du plan, à renouer le fil çà et là rompu de la démonstration, et il découvrira que les matériaux que je lui offre, s’ils ne forment pas un système, forment un tout.

De la progressivité de l’impôt

Pour changer, passons à la politique, à la vraie, c’est-à-dire aux finances. Si mon lecteur est bon chrétien, c’est-à-dire à peu près inévitablement idéaliste, il sera peut-être choqué, ces chroniques étant jusqu’ici surtout bucoliques, donc littéraires, en dépit des efforts de l’auteur pour les ramener au réel : à la société. Mais l’instant, présent ou futur, mélange les torchons sales des finances aux napperons brodés de la poésie ; et c’est ce qu’il est ou devient qui m’intéresse. Or, entre autres signes des temps, nous – je dis bien nous, le peuple et pas seulement les bourgeois – payons et payerons de plus en plus d’impôts. Ce n’est pas moi, citoyen ou contribuable sans importance, qui le dit mais un prophète (qualifié aujourd’hui de prospectiviste) éminent qui le proclame, sur le Sinaï d’où tombe toute vérité : « En 1985 la part des impôts et cotisations dans le revenu national aura augmenté de moitié » (1). Ce qui laisse entrevoir une époque où, si l’évolution se poursuit, donnant tout à l’État, nous recevrons tout de lui. Lire la suite