« Vers un meilleur des mondes »

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Bernard Charbonneau

Vers un meilleur des mondes
Combat nature n° 65, août 1984 

Surgi brusquement en Europe à la suite du modèle américain, le mouvement écolo français s’est donné pour père fondateur tel ou tel personnage rallié sur le tard à la critique de la société dite industrielle, alors qu’elle est d’abord scientifique. Pourtant, dès 1930 la critique de fond a été faite – n’était-ce quelques inconnus – par l’auteur célèbre du Meilleur des mondes : Aldous Huxley, frère d’un des pères de la biologie. Et l’on peut s’étonner dans telle bibliographie écolo, de voir mentionner le Retour au Meilleur des mondes mais non l’ouvrage fondamental. 

Plus d’un demi-siècle après, le Meilleur des mondes conserve toute sa force critique, portant sur l’essentiel : non pas l’échec dans une catastrophe atomique mais, peut-être pire, la réussite du système en cours de développement. Si l’on s’en tient au premier volet du diptyque Vie-Mort, tout y est : la fabrication de l’homme par l’homme, si l’on peut encore se servir de ce mot. Et, inclue dans le système, comme aujourd’hui les réserves naturelles, la réserve humaine où les héros du roman (?) vont rejoindre la dernière tribu d’Homo sapiens. Manque seulement la mort, l’échec possible : la menace que fait peser depuis Hiroshima la guerre atomique. Cela s’explique : en 1930 on pouvait espérer que les sciences de la vie et de l’esprit rattraperaient l’avance inquiétante des sciences de la matière qui à elles seules ne sont que dé-chaînement des énergies enfermées jusque-là dans la boîte de Pandore de la terre. Mais la constitution d’un meilleur des mondes planétaire parfaitement rationnel par la science, ce cauchemar froid et douceâtre décrit par Huxley, n’est-il pas d’une autre façon aussi inhumain que le pire des mondes atomiques pour un esprit attaché à la nature et à la liberté ? C’est l’alternative qui est invivable. En tout cas, pour ce qui est du meilleur des mondes, Huxley fut prophète. Il est là : la fabrication de la vie en même temps que l’Overkill.

Après la bombe atomique, la bombe génétique 

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Bernard Charbonneau, « Sortir de la banlieue »

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Bernard Charbonneau

Sortir de la banlieue

(Conclusion de Notre table rase, 1971)

À vrai dire, la disparition de la campagne : des repas, des vallons et des fêtes, la banlieue dont on ne sort plus, est un changement si angoissant qu’il est inconcevable pour un esprit humain. Non ! Cela ne peut être, c’est trop affreux ; telle est la pensée qui rend le cauchemar inévitable. Qu’on y réfléchisse en pesant chaque mot : plus de pain quotidien, plus de rivière ni de rives ; plus d’ailleurs si ce n’est produit par la drogue. Plus d’air ni d’eau, si ce n’est fabriqué par les machines et les bureaux. L’homme étouffera dans cette tombe creusée dans l’ordure ; mais quand il sera sur le point de tourner de l’œil, Esso ou l’ENA lui feront respirer une bouffée de chlorophylle synthétique en lui montrant une photo du parc de la Vanoise.

Si l’on veut sauver notre civilisation urbaine du naufrage dans l’océan des banlieues, il faut lui rendre sa campagne. Au lieu d’une agriculture « de luxe » fabriquant à grands frais des nourritures et des paysages d’art dans quelques sites classés, alibi de la pilule alimentaire obligatoire, il faut une agriculture tout court, qui rende aux Français la joie quotidienne de casser la croûte en jetant un coup d’œil sur la France. Au lieu du parc tabou – ce verre d’eau qu’on montre à qui meurt de soif –, excuse de l’anéantissement des Alpes et des Pyrénées, du village musée alibi de l’ethnocide généralisé, il faut maintenir et rénover l’ensemble des campagnes et des villages français. Ils ne sont pas de trop si l’on veut que les masses urbaines aient de quoi manger, pêcher, vivre dans la nature et les pays, et non seulement se rincer l’œil en y mettant une goutte de collyre vert. Ce sont au contraire les aérodromes, les aciéries, les usines à ski qu’il faudra bien un jour se décider à mettre sous globe et à cantonner dans des parcs industriels. Sans quoi ils finiront par tout envahir : déjà Fos menace d’infester la réserve de la Camargue.

1. Pour une agriculture agricole  Lire la suite

Citations, 66

D’ailleurs je ne pense pas qu’au train où vont les choses – le ravage de la terre et l’éveil de l’opinion – l’ambiguïté des rapports du mouvement écologique et de la société néo-industrielle puisse durer longtemps. En même temps qu’il se développe, le mouvement venu des USA mue : il étend son horizon et se radicalise. Il sort de son ghetto naturiste ou bucolique, et même en France, des groupes de plus en plus conscients de l’originalité de leur cause et de leur conflit radical avec le monde actuel se développent : Charlie Hebdo, Gueule ouverte, Survivre notamment. Le stade de la protection des sites est en voie d’être dépassé, c’est bon signe, même si certains se réfèrent à Trotsky qui se foutait bien de ces problèmes. Il reste à la plupart de ces groupes à mûrir, c’est-à-dire à vieillir sans cesser d’être jeune ; à joindre aux vertus de la jeunesse : la vigueur, la passion, celles de l’âge et de l’expérience : la lucidité, la prudence du vieux guerrier qui est celle du serpent.

Car je ne pense pas qu’on évitera l’affrontement avec la société actuelle, ce serait bien la première qui disparaîtrait sans lutte. La révolution verte (ou écologique si vous préférez, je me fous du mot c’est la chose qui m’importe) met en effet en cause, bien plus que le socialisme, les principes et les intérêts de la société bourgeoise où nous vivons. Il va falloir s’attaquer à rien moins qu’à Dieu et au portefeuille : à l’Église et à l’épicerie. Évitera-t-on la violence, la guerre ? Qui aime la campagne a d’autres chats à fouetter qu’à jouer au petit soldat, mais je crains que les rapports du mouvement écologique et de notre société ne restent polis que dans la mesure où celui-ci ne sort pas de l’enclos où on le parque. Je ne vois pas comment il évitera des actes de « sabotage » symboliques punis par la loi ; car elle s’appliquera dans ce cas avec autrement de rigueur que lorsqu’il s’agit de la pollution des rivières. C’est probablement en voyant couler son sang que nous saurons que la révolution de l’an 2000 est née.

 

Notre table rase, Denoël, 1971

« Bio-graphie »

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Bernard Charbonneau

Bio-graphie

Combat nature n° 106, août 1994

Le directeur de Combat nature m’écrit pour me dire que certains lecteurs lui ont demandé quel est ce Bernard Charbonneau, auteur d’une série d’articles dans cette revue. Ce qu’il a accepté d’écrire, non sans quelque hésitation, estimant que l’important n’est pas l’auteur mais ce qu’il doit dire. Cependant, peut-être qu’une information sur Bernard Charbonneau aidera à comprendre la question poursuivie toute une vie dans le silence, avant qu’elle ne devienne celle d’un mouvement étiqueté « écologique ».

Bernard Charbonneau est né le 28 novembre 1910 à Bordeaux (Gironde). Aujourd’hui, avec l’accélération du temps entraînée par l’explosion scientifique et technique, autant dire il y a plusieurs siècles. De la Belle Époque à la Grande Guerre, à l’entre-deux-guerres et à la Seconde, encore plus grande ; de la Révolution pour la justice sociale à Staline et à l’écroulement de l’URSS. Des Trente Glorieuses du développement sans problème à sa crise, de la bombe atomique à la bombe génétique. Du déluge des bagnoles à la mode écolo. De l’existence à la mort de Dieu.

Comment faire comprendre l’énormité de cette mue de notre espèce et qu’à travers ses avatars on doit maintenir son cap, si l’on veut que l’homme reste un homme sur sa terre ?

Quand un petit citadin grandit au cœur de la ville dans la pharmacie de son père, il n’a qu’une idée : en sortir. Lire la suite

Citations, 65

Donc, nous n’avons pas à défendre la nature en soi, mais la nature habitée, le droit à la campagne qui implique de durs devoirs. Ce sont des naturalistes qui ont découvert les premiers l’écologie. Mais si l’on s’en tient à la défense des biotopes et des espèces, on néglige l’essentiel du problème qui est humain et l’on se satisfait de réformes ponctuelles. À la limite la nature sera sauvée par quelques réserves – naturelles parce que protégées par la police – où l’écologiste patenté pourra seul pénétrer ; et il ne verra pas d’un si mauvais œil les terrains militaires fermés au public. Pour lui, plus un secteur est inhabitable, plus il est intéressant : c’est pourquoi il défend les vasières plus que les campagnes. Comme le protecteur des sites, le naturaliste ne voit que son job, et pour sauver la nature il est prêt à en priver l’homme. Pourtant il est le premier à savoir que celui-ci ne vit pas du spectacle de la nature et que lui refuser l’eau et le poisson, c’est le tuer.

Notre table rase, Denoël, 1971

Édouard Schaelchli, « Charbonneau sans Giono ? »

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Édouard Schaelchli

Charbonneau sans Giono ?

 

Un beau jour, nous tombâmes d’accord pour convenir qu’on pouvait aller aux choses par quantité de chemins. Nous avons pris celui de la science expérimentale, nous construisons nos lois d’après l’expérience ; on peut également construire des lois sur l’inexpérience, elles ne seront pas le contraire des premières. Tout ce qu’on peut dire, c’est que certains cheminements de l’esprit sont plus rapides que d’autres, mais ils ne sont pas plus vrais.

Il ne s’agit pas, bien entendu, de prétendre qu’on peut créer une usine de raffinage de pétrole à partir des Chants de Maldoror, des comédies d’Aristophane ou du sixième concerto de Haendel. Non, la raffinerie de pétrole, telle que nous la connaissons, ne peut être créée qu’à partir du cheminement de l’esprit qui l’a créée telle qu’elle est maintenant sous nos sens. Il s’agit d’imaginer qu’on est en dehors des chemins parcourus par le pétrole et toutes ses raffineries, et qu’on va par d’autres voies vers des créations qui n’ont, forcément, aucun nom dans la direction prise par notre esprit.

Giono (dans Le Dauphiné libéré, vers 1965)

Le caractère, un peu provocateur, il faut l’avouer, de la question dont nous faisons le titre de cette contribution, ne fait que trahir un certain agacement. Depuis plusieurs années, l’auteur des réflexions qui vont suivre s’efforce de mettre en lumière (1) l’influence décisive que Giono a pu exercer sur Bernard Charbonneau entre 1934 et 1945 et l’énormité du déni de réalité qui a conduit Charbonneau à considérer Giono et le gionisme comme des obstacles majeurs à l’émergence d’une véritable prise de conscience écologique. Son obstination n’a eu pour l’instant d’égale que la surdité de ceux qui, en commentateurs soucieux de faire de Charbonneau une figure pure et irréprochable de fondateur de l’écologie politique, tiennent apparemment à ce qu’il soit bien entendu qu’il n’a eu d’autres précurseurs que des penseurs politiquement corrects (pour eux) et d’autres sources profondes d’inspiration que son expérience personnelle du monde et son génie. Au moment où parut cet admirable volume consacré aux textes de jeunesse d’Ellul et de Charbonneau, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, nous fîmes part à Sébastien Morillon et à Daniel Cérézuelle de notre étonnement que, dans l’appareil critique de cette édition pas plus que dans l’importante introduction qui précède ces textes, il ne fût dit un seul mot des rapports entretenus par Charbonneau avec l’œuvre et la pensée de l’auteur de Que ma Joie demeure. Nous avons ensuite eu l’occasion, lors d’une réunion de l’AACE, d’exposer avec une certaine précision les raisons et les arguments qui militent en faveur d’une reconnaissance du rôle déterminant de l’influence gionienne sur la pensée de Charbonneau, sans que nous sachions qu’on nous ait opposé la moindre objection fondée sur une lecture des textes ou sur une étude du contexte dans lequel ont été écrits ces textes que Quentin Hardy n’hésite pas à ranger dans « cette classe de poissons des grands fonds, de livres “froids’’ qui plongent dès leur expression matérielle puis remontent des abîmes pour se présenter dans la force de l’âge […] avec la fraîcheur d’idées neuves, pourtant énoncées soixante-dix ans plus tôt (2) ». Nous admirons la beauté de cette image, mais nous aimerions qu’elle fût aussi vraie pour celui au sujet duquel elle est ici employée qu’elle le serait pour qualifier les essais de Giono, précisément écrits « entre 1934 et 1945 », qui ont selon nous si puissamment influencé le personnalisme gascon, et pour souligner l’étrange destin qui, après les avoir fait oublier si longtemps les fait revenir, aujourd’hui, pleins d’une actualité presque sidérante. Qu’est-ce donc qui fait de Giono, pour les promoteurs actuels de l’écologie politique, un précurseur politiquement si gênant, si ce n’est incorrect ? Lire la suite

Colloque Bernard Charbonneau, Bordeaux, 21 & 22 novembre 2019

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 Colloque Bernard Charbonneau
Organisé conjointement par l’AABCJE
et le Centre Émile Durkheim Sciences Po Bordeaux 

 

21 novembre 

8h30-9h : Accueil des participants. 

9h-9h20- Ouverture : Vincent Tiberj (IEP), Florence Louis (Association Aquitaine Bernard. Charbonneau – Jacques Ellul). 

Session I Contexte et fondements éthiques et spirituels de la critique du totalitarisme industriel 

9h20-10h20 

Patrick Chastenet : Bernard Charbonneau et Foi et Vie : un théologien agnostique chez les protestants ? 

Frédéric Rognon : Bernard Charbonneau et le christianisme. 

Discussion: 10h20-10h50 

Pause: 10h50-11h10  Lire la suite