Citations, 68

Le bilan de toutes les tentatives d’engagement des écrivains, de Lamartine à Malraux, est à peu près nul. […] Les seuls intellectuels qui aient agi dans l’Histoire sont ceux qui ont cru d’abord à leurs idées : ils se nomment Rousseau, ou Karl Marx.

L’« engagement » ? – C’est le dégagement. Certains s’engagent dans la politique qui se dégage de leur vie. Pour fuir l’angoisse, ou simplement leur famille, ils s’engagent comme d’autres dans la Légion, s’engloutissant vivants dans une nécessité qui épouse leurs instants comme la glèbe épousera la forme de leur cadavre.

Sale petit idéaliste ! Au boulot ! Abandonne ton veston de bourgeois propret ; endosse le bleu de travail, retrousse tes manches ; et sous l’œil critique du militant sous-off, vide les chiottes de l’Histoire avec les copains. Si c’est là besogne répugnante, il est non moins évident qu’elle est utile. Réjouis-toi ; si la promiscuité est douteuse, elle est tiède. Et ne fais pas la fine bouche devant la gamelle, si par hasard il y a un cheveu dans la soupe. Hélas ! Je crains fort que tu ne serves comme général plutôt que comme soldat. Tu mangeras sans doute au mess ; et pour naviguer sans te salir dans la merde, ta bonne conscience et l’État sauront te fournir un scaphandre.

Le Paradoxe de la culture, Denoël, 1965,
réédit. Nuit et jour, science et culture, Economica, 1991

L’Émeute et le Plan

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Bernard Charbonneau

L’Émeute et le Plan

(1968)

Le monde où nous vivons se caractérise par deux aspects superficiellement contradictoires, mais profondément liés : un désordre et un ordre extrêmes. Des sociétés libérales où les religions et les morales traditionnelles sont contestées au nom de la liberté de l’individu coexistent avec des régimes totalitaires. Et à l’intérieur même des sociétés industrielles de type occidental, le désordre contraste avec l’ordre. Tandis que la critique et l’imagination poussées jusqu’au bout mettent en cause la raison et le langage dans le domaine littéraire, dans le domaine scientifique la logique la plus rigoureuse règne, et elle s’exprime dans un langage mathématique encore plus abstrait et contraignant que l’ancien. Les vérités religieuses et morales qui avaient jusqu’ici fondé les sociétés sont mises en cause à la fois par les progrès des sciences et le besoin de liberté, les mœurs semblent infiniment plus libres que dans le passé ; mais le conformisme recule au moment où les mœurs s’uniformisent ; et si l’enfant et la femme s’émancipent de la famille, ils n’en sont que d’autant plus soumis à l’État ou au métier.

L’ordre industriel progresse dans le chaos qu’il engendre ; comme une armée disciplinée s’avance dans la nuée des explosions et des ruines, notre société avance en détruisant les équilibres naturels ou sociaux. Dans la France du pouvoir personnel et de la technocratie, les événements de mai ont fait éclater ce contraste au grand jour. D’une part le renforcement de l’État, le Plan sous le signe des ordinateurs, de l’autre le vide et la négation : la révolte pure ; jamais émeute ne fut aussi irrationnelle dans une société aussi rationnelle. Mais si de Gaulle aboutit aux barricades, les barricades ramènent à de Gaulle.

L’ordre et le désordre sont liés, comme la thèse à l’antithèse. En prenant pour exemple la crise de mai, je vais maintenant m’efforcer de montrer comment, et pourquoi. Lire la suite

Citations, 54

Pour dépasser l’angoisse, il faut la traverser. Il n’y a qu’une chance d’intégrer le vrai dans le réel, c’est d’admettre leurs contradictions et leurs conflits, et de lutter pour les résoudre. La vie comme la pensée humaine est un combat, qu’il importe d’engager autant que de gagner. Si la pensée est le corps-à-corps de la personne et d’une vérité qui se dérobe, l’action aussi est une bataille avec un réel qui se refuse à bouger. L’acte d’incarnation est dans la violence, spirituelle autant que physique, qui tente paradoxalement de faire passer le vrai dans le réel.

 

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963

Citations, 53

Nous vivons dans un Univers brisé, ce qui n’est pas commode; et pourtant c’est par cette fissure que se répand le souffle de la vie et de la liberté. Puisque la Vérité est un absolu, un homme ne peut songer à la posséder. Tout système qui la met à notre hauteur est donc suspect d’être, non une source de lumière, mais le reflet de notre état. Mais c’est la passion même de la Vérité qui conduit à récuser ses faux-semblants : ces constructions verbales provisoires qui font de l’homme, ou plutôt d’un moment de son histoire, le nombril de l’Univers. Ce qu’il est ne peut pas, — et même ne doit pas —, être totalement expliqué ou justifié.

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963

« Le Jardin de Babylone » (conclusion)

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Bernard Charbonneau

Le Jardin de Babylone
(1969)
Conclusion

1. Pour une conscience de la nature.

Celui qui m’aura suivi jusqu’ici me trouvera peut-être trop abrupt, et il se peut que l’évolution des faits me donne tort sur tel ou tel détail. Mais il fallait montrer l’ensemble. Or je ne vois pas comment on pourrait contester l’essentiel de ma description. Si rien ne change, l’accroissement indéfini de la masse humaine, de ses appétits et de ses moyens, ne peut qu’aboutir à la destruction de la nature. Destruction qui sera seulement accélérée par le besoin grandissant que l’homme en éprouve.

Nous courons d’abord le risque, non négligeable, d’une destruction de l’homme par celle de son milieu ; car une bonne prospective ne doit pas oublier qu’un siècle de société industrielle n’est rien, et qu’elle vient juste de naître. Et même si la connaissance scientifique et la maîtrise technique du milieu humain devaient progresser au même rythme géométrique que sa destruction, il n’en reste pas moins que pour sauver l’homme d’une destruction physique, il faudra mettre sur pied une organisation totale qui risque d’atrophier cette liberté, spirituelle et charnelle, sans laquelle le nom d’homme n’est plus qu’un mot. En dehors de l’équilibre naturel dont nous sommes issus – si les données actuelles ne changent pas –, nous n’avons qu’un autre avenir : un univers résolument artificiel, purement social. Sur terre, l’espace et le temps, bourrés par la masse humaine et ses activités, auront disparu. Il n’y aura plus qu’un instant éternel ; et les individus seront ainsi sauvés de la mort et de l’absurde en même temps que de leur existence. La société – la ville – sera partout, jusque sous les apparences de la nature. Il ne sera plus question d’errer dans les forêts, de traquer le gibier ou le poisson. Nous n’aurons plus le temps, car la société submergera de réponses les innombrables désirs qu’elle ne cessera d’éveiller. Il n’y aura ni plantes ni bêtes vivantes que nous puissions saisir ; mais d’innombrables produits, et surtout d’innombrables spectacles. Il n’y aura plus de Nature, mais peut-être encore une Culture – si ce mot est encore usité. L’homme vivra de la substance de l’homme, dans une sorte d’univers souterrain. Que ce soit quelque part, sur une terre dévastée, ou sous quelque coupole hermétique, dans l’atmosphère empoisonnée d’une planète étrangère. Mais, tels que nous sommes encore, qui de nous prétendrait sérieusement assumer un tel avenir ? Il nous faut l’infini du ciel sur la tête ; sinon nous perdrons la vue, surtout celle de la conscience. Si l’espèce humaine s’enfonçait ainsi dans les ténèbres, elle n’aurait fait qu’aboutir, un peu plus loin, à la même impasse obscure que les insectes.

Mais alors mon lecteur me posera l’inévitable question. Si nous nous référons à l’homme que nous sommes, vous avez peut-être raison, seulement que faire ? – Sous-entendu : votre diagnostic est exact, mais puisque vous ne me fournissez pas du même coup le remède, il est faux. Car le faire est aujourd’hui le seul critère de la vérité. Je lui répondrai qu’au contraire la chance de l’esprit humain est de pouvoir considérer le soleil en face, et de préférer, s’il le faut, une vérité apparemment meurtrière au mensonge sauveur. Est-il vrai qu’au train où vont les choses nous devions envisager de renoncer à la nature, c’est-à-dire finalement à nous-mêmes ? La seule question qui importe est de savoir si ce jugement est en gros exact. S’il l’est, le reste dépend de nous. Le refus de considérer l’état des choses est la seule défaite. Pour le reste, l’avenir sera ce que nous le ferons. Lire la suite

« La mort du grand Pan »

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Bernard Charbonneau

La mort du grand Pan

(Chapitre 1 du Jardin de Babylone, 1969)

 

1. Loin de l’Éden.

La nature est une invention des temps modernes. Pour l’Indien de la forêt amazonienne ou, plus près de nous, pour le paysan français de la IIIe République, ce mot n’a pas de sens. Parce que l’un et l’autre restent engagés dans le cosmos. À l’origine l’homme ne se distingue pas de la nature ; il est partie d’un univers sans fissure où l’ordre des choses continue celui de son esprit : le même souffle animait les individus, les sociétés, les rocs et les fontaines. Quand la brise effleurait la cime des chênes de Dodone, la forêt retentissait d’innombrables paroles. Pour le païen primitif il n’y avait pas de nature, il n’y avait que des dieux, bénéfiques ou terribles, dont les forces, aussi bien que les mystères, dépassaient la faiblesse humaine d’infiniment haut.

Contre l’irrésistible courant des forces naturelles, l’individu et la société humaine ne pouvaient survivre qu’en se refusant. Ils ne pouvaient pas encore se payer le luxe de la contemplation et de l’amour. Il fallait se donner tout entier à la lutte, repousser sans arrêt l’assaut, toujours renouvelé, de la marée verte : couper, brûler, ordonner le chaos. Le beau, l’aimable, ce furent d’abord les œuvres précaires des hommes. Mais cette guerre permanente contre la nature se doublait d’un respect. L’adversaire était trop grand et trop terrible pour ne pas être constamment ménagé.

Pour lutter contre lui, il fallait son accord, afin d’user de sa propre force. L’ordre des choses était un ordre sacré, dans lequel l’homme, forcé d’intervenir pour survivre, agissait avec crainte et tremblement. Des rites stricts lui dictaient sa conduite, et la faisaient excuser.

Certes, ce respect équivoque de l’ordre cosmique démontrait que très tôt était apparu dans l’espèce humaine le germe d’une rupture et d’une révolte. En personnifiant les puissances naturelles sous des formes humaines, le paganisme grec maintenait la continuité du cosmos et de l’homme, mais ainsi il commençait à dépouiller celui-là de son mystère. Quand l’orage ne fut plus qu’une colère de mari trompé, son examen objectif ne fut plus loin. Alors Prométhée put tenter de dérober le feu du ciel. Mais il était encore trop tôt, et le sacrilège fut puni. Lire la suite

Citations, 51

L’espace, comme le temps vivant, est le fruit d’un mystère et d’un conflit ; il n’y a pas d’espace sans le départ de quelque point fixe : le mouvement part d’un enracinement, – là où le monde actuel nous déracine afin de nous concentrer. Pour partir, il faut bien un départ ; pour se détacher, il faut bien une attache. Toutes ces religions et ces philosophies du détachement n’édifient que du néant faute d’une base solide sur laquelle se fonder. Comment pourrait se dépouiller celui qui ne s’est jamais attaché à rien ? Que vaut la spiritualisation d’une âme dépourvue de corps ? Il nous faut donc d’abord, à rebours du courant qui nous entraîne, essayer de nous enraciner quelque part ; mais cet enracinement suppose du temps, d’autant plus que les individus et la société sont moins jeunes. Le monde actuel s’attaque à l’homme par deux voies apparemment contradictoires : d’une part, en l’attachant à une action et à des biens purement matériels ; de l’autre, en privant ce corps sans âme de toute relation profonde avec la réalité. Répudiant ce matérialisme et cet idéalisme, un homme réel, mais libre, cherchera d’abord à s’enraciner en un lieu. Il acceptera l’immobilité – cet autre silence – afin de pénétrer ce lieu en profondeur plutôt que de se disperser en surface. Mais encore faut-il que ce lieu en soit un, et non pas quelque point abstrait. Seulement, pour accepter ainsi de rester à la même place, il faut avoir des raisons de ne pas fuir.

L’homme en son temps et son lieu, 1960. rééd. RN éditions, 2017

Citations, 56

Toute vie d’homme est l’expression de la nature, rien d’essentiel ne peut lui être ajouté : dans le meilleur des cas, l’artifice pourra simplement camoufler un vide. Le ciel est bleu sur notre tête et l’eau claire coule entre nos doigts ; notre cœur bat et nos yeux sont ouverts. Que pourrions-nous demander d’autre ? Tout ce qu’il y a de plus beau et de plus fort dans l’existence, du plus simple au plus sublime, personne ne l’a inventé : les inventions nouvelles, dans le meilleur des cas, ne sont que de nouveaux prétextes à de vieilles joies. Boire au jour de la soif et manger à l’instant de la faim, plonger dans la vague et tenir un poisson, plaisanter avec l’ami ou baiser les yeux de l’amie. Tout ce que nous pouvons acquérir n’est qu’un surcroît, l’essentiel nous a été donné le jour de notre naissance.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 55

La merveille de Babylone est ce jardin terrestre qu’il nous faut maintenant cultiver contre les puissances de mort qui l’ont toujours assiégé. Elles ont provisoirement le visage de forces humaines, mais ce sont bien toujours les mêmes : le refus de penser, l’horreur d’agir. Certes notre jardin n’est pas l’Éden, mais l’humble beauté de ses fleurs reflète la gloire d’un autre printemps qui ne passe pas. Et il n’est pas trop de tout l’effort humain pour permettre à l’instant de s’épanouir.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

« L’homme en son temps et son lieu »

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Bernard Charbonneau

L’homme en son temps et son lieu
(Article paru en septembre 1960
dans Foi et Vie)

Où se situerait donc l’homme, sinon au point où se rencontrent l’espace et le temps ? Qu’il ouvre les yeux de la chair sur son corps, et il se découvre au centre d’une étendue, qui le sépare et l’unit à la fois aux choses et à autrui. Et si ce regard, autour de lui jeté, est celui de la conscience, il se voit au départ d’une autre immensité qui fuit aussi de tous côtés : d’un temps illimité dont le passé et l’avenir sont les seuls orients. L’éclair qui distingua l’espace et le temps du chaos créa l’homme, et quand un homme les redécouvre, il se conforme au modèle divin. Et chaque fois qu’il les perd, chaque fois que l’espace et le temps lui manquent, l’homme englouti dans l’inconscience, la matière ou la masse, retourne à la confusion originelle.

Quand une personne s’éveille, quand Dieu illumine les ténèbres, alors se découvrent les dimensions élémentaires de la création, qui sont aussi celles de notre esprit. Avant l’acte divin, avant la pensée, il n’y a ni temps, ni espace : comme ils disparaîtront quand l’homme aura disparu dans le néant, ou en Dieu. Mais, en attendant, il nous faut vivre, prenant conscience, en même temps que d’eux, de notre condition humaine. Le moment est sans doute venu de nous interroger sur ces deux données, les plus élémentaires et les plus vastes, qui englobent tout le reste. Aujourd’hui, l’histoire nous traque ; tandis que l’espace humain se condense en un globe fini et surpeuplé, qui n’a plus que quelques heures – quelques minutes – de tour, il éclate aux dimensions de l’Univers interstellaire. Et, par ailleurs, si nous savons faire silence en nous, nous pouvons sentir le sol qui nous a jusqu’ici portés vibrer sous le galop accéléré d’un temps qui se précipite.

Allons-nous fuir l’angoisse d’un tel avènement en nous abandonnant les yeux fermés à ce vertige ? Ou bien, faisant front, choisirons-nous comme conscience et conquête cet espace et ce temps qui furent donnés à nos pères comme nature et raison ? S’il en est ainsi, nous choisirons d’avoir été créés hommes. Sinon, l’homme disparaîtra enterré vif dans un univers concentrationnaire, surpeuplé et surorganisé, où le temps et l’espace lui manqueront, tandis qu’il se dispersera dans un vide illimité, dépourvu de bornes matérielles, autant que spirituelles. Lire la suite

Citations, 37

 Il n’est pas de lieu plus artificiel que ceux où la nature est vendue. Si un jour elle est détruite, ce sera d’abord par les industries de la mer et de la montagne. Si un « aménagement du territoire » désintéressé et intelligent s’efforce d’empêcher le désastre, il ne pourra le faire qu’au prix d’une organisation raffinée et implacable. Or l’organisation est l’exacte antithèse de la nature. Le « sentiment de la nature » s’est laissé refouler dans le domaine du loisir, du superflu et du frivole. La révolte naturiste n’a engendré qu’une littérature et non une révolution. Le scoutisme n’a pas dépassé l’enfance.

Les passionnés de la nature sont à l’avant-garde de sa destruction : dans la mesure où leurs explorations préparent le tracé de l’autostrade, et où ensuite pour sauver la nature ils l’organisent. Ils écrivent un livre ou font des conférences pour convier l’univers à partager leur solitude : rien de tel qu’un navigateur solitaire pour rassembler les masses. L’amoureux du désert fonde une société pour la mise en valeur du Sahara. Cousteau, pour faire connaître le « monde du silence », tourna un film qui fit beaucoup de bruit. Le campeur passionné par les plages désertes fonde un village de toile. Ainsi, réaction contre l’organisation, le sentiment de la nature aboutit à l’organisation.

En réalité il n’y a probablement pas de solution au sein de la société industrielle telle qu’elle nous est donnée. L’organisation moderne nous assure le superflu en nous privant du nécessaire. En dehors de l’équilibre naturel dont nous sommes issus, nous n’avons qu’un autre avenir, un univers résolument artificiel, purement social. L’homme vivra de la substance de l’homme, dans une sorte d’univers souterrain. Si l’espèce humaine s’enfonçait ainsi dans les ténèbres, elle n’aurait fait qu’aboutir à la même impasse obscure que les insectes. A moins qu’on ne s’adapte pour grouiller comme des rats dans quelque grand collecteur. Que faire ?

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Le Paradoxe de la culture. Les mains de la pensée

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La Paradoxe de la culture
(1965)

Chapitre V
Les mains de la pensée

Le clerc depuis l’origine est le fonctionnaire du spirituel, nous en avons fait le salarié du gratuit. Aussi nulle catégorie d’hommes n’est ainsi déchirée entre le vrai et le réel ; nulle n’est aussi exigeante ni aussi impuissante : autant menacée par la mauvaise conscience et l’hypocrisie. L’évolution actuelle du monde n’a fait que pousser jusqu’au bout les prétentions et la misère des intellectuels. Plus que tout autre, l’intellectuel est au centre du drame de la liberté ; plus que tout autre, au lieu de compenser une exigence de liberté absolue par une capitulation devant la politique et la technique totalitaires, il lui faudrait accepter de redevenir un homme en acceptant d’associer tant soit peu l’esprit au corps, à mi-chemin du ciel et de l’enfer.

Mais pour cela il faudrait d’abord qu’il rejette l’éternelle tentation des docteurs : que le serviteur, cessant de s’identifier à son maître, ne tire pas orgueil du service de l’esprit. La plupart des vices des intellectuels se ramènent à celui-ci : ils transposent inconsciemment à chaque instant de l’esprit et de la vérité à leur personne cette gloire qui devrait les accuser. Adolescents, ils s’engageront dans la carrière de penseur ou de théologien, moins par amour d’une vérité qui reste encore confuse que par attrait pour la grandeur qui auréole tout ce qui touche à l’esprit, avides à leur insu d’une puissance magique et d’honneurs qui sont d’autant plus prestigieux qu’ils sont tout d’abord invisibles. Ils s’engageront dans cette voie étroite en prenant pour de l’exigence spirituelle l’ambition d’appartenir à l’aristocratie des purs. Alors qu’être contraint de servir la vérité devrait être considéré par l’homme comme une plaie et une honte ; puisqu’elle rend insupportable aux yeux du monde ce qui reste pourtant ridicule aux yeux de l’esprit.

Si le clerc, aujourd’hui réduit au qualificatif d’« intellectuel », répondait à sa véritable vocation, il serait pénétré du sentiment de l’objectivité du vrai, comme du réel, vis-à-vis de son propre individu. Il ne serait plus le nihiliste professionnel d’une commode « liberté de pensée » libérale, mais au contraire l’homme d’une vérité personnelle : c’est-à-dire immuable, et pourtant parce que transcendante, insaisissable. Il saurait que penser revient à rechercher la vérité afin de mesurer le réel : juger. Donc avec crainte et tremblement, car tout jugement, s’il met en jeu l’inculpé, engage le juge. Ainsi pourrait-il suivre fermement la voie d’une pensée libre, tolérante puisque assurée, en évitant les facilités complémentaires du scepticisme et de l’esprit de système. Ainsi, le clerc moderne n’aurait plus besoin de compenser le nihilisme par le fanatisme, la mollesse de caractère par la dureté idéologique. Lire la suite

Le Paradoxe de la culture. La préculture

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Le Paradoxe de la culture
(1965)

Chapitre I
La préculture

I. La Culture ne naît pas de la Culture. – La Culture, telle qu’il en est question à l’Unesco, ne date guère de plus d’un siècle. Elle n’existait pas dans l’Athènes de Périclès, dans la Chrétienté de Saint Louis, ni même dans la France de Descartes ou de Voltaire. Il faut attendre le triomphe des pesantes machines pour voir flotter au-dessus d’elles cet impalpable nuage de fumée.

À l’origine il n’y avait pas de Culture, ni de Science, mais une seule réalité, qui se continuait, des profondeurs de la Nature, à travers les pensées et les œuvres des hommes, jusqu’à l’Empyrée où règnent les dieux. Dans la Grèce présocratique, comme dans notre enfance, le vrai ne se distingue pas du réel, les Esprits sont présents dans les choses ; les rites ne se distinguent pas des techniques qui permettent d’agir sur elles. La Littérature était associée à la Science, l’une et l’autre étaient absorbées par la Théologie. Ni la forme du fond ; il n’y avait pas de Beau, mais cet éclat éblouissant qui fend la nuit, quand la foudre du Sacré brise le granit des montagnes. Il n’y avait donc pas d’Art, ni d’artistes, mais seulement des arts, et des artisans, qui étaient aussi des sorciers. Pas d’objets d’Art, mais seulement des outils dont l’efficacité tenait, bien plus qu’à leur commodité ou à la qualité de leur matière, aux signes magiques qui les ornaient. Il y avait bien un Profane et un Sacré, et des Fêtes. Mais elles n’étaient pas évasion hors du quotidien ; au contraire elles lui donnaient un sens, en élevant leurs jalons bariolés, tout le long du terne chemin des travaux et des jours.

À leur naissance les mythes ne sont pas des contes. Ils racontent l’Univers, ordonnent la Société. Et ces jeux de lignes, apparemment gratuits, qui ornent aussi bien la garde des épées que les portes des maisons, sont aussi nécessaires à l’homme que la splendeur des fleurs l’est à la plante. Sans eux l’espèce dépérirait, elle ne se transmettrait pas à travers les temps et les espaces. Ce ne sont pas des ornements, mais des signes ; les plus abstraits sont seulement les plus cabalistiques. Pour nous, Lascaux n’est que peinture, sur laquelle nous venons jeter un coup d’œil, mais pour ceux qui l’ont peint dans la nuit des cavernes et des temps, Lascaux était la chasse magique sans laquelle les flèches et les épieux eussent été impuissants, et l’ocre dont ils coloraient les parois était du sang. Aussi n’était-il pas question de signature. La statue d’Osiris n’était pas une statue, elle était Osiris. Elle n’était pas belle, pas plus que le « Dévot Christ » n’est admirable – un tel qualificatif est une offense aux dieux. Son corps n’était pas de porphyre glacé, mais fait de puissance sacrée ; qui l’eût effleuré serait tombé mort sur-le-champ. Un jour, quelque démiurge l’avait bien taillé dans un bloc inerte, qu’il avait soigneusement poli ; puis son œuvre lui avait échappé, si bien que le souvenir de son auteur s’était perdu : non seulement dans la mémoire du peuple, mais dans celle de son auteur lui-même. La pierre que dégauchissait le ciseau de l’artisan s’était transformée en idole. Lire la suite

Citations, 31

Mais à quoi bon esquisser ainsi une utopie ? — C’est définir une autre Culture. Et nul ne peut dire quelles seront les formes engendrées par un esprit vivant, tourné vers le réel par passion du vrai : elles seront encore plus surprenantes que Picasso aurait pu l’être pour Henner. Ce n’est pas l’Art qui résoudra les problèmes de l’Art — pas plus que l’Économie ceux de l’Économie —, mais l’homme engagé dans sa vie, corps et âme. Seulement, je me rends compte de ma folie, car au lieu de fournir des formules intellectuelles ou esthétiques, je suppose une conversion qui aboutirait à une révolution. Pourtant, je ne vois rien d’autre; au moins pour les hommes de cette génération qui ne se satisfont encore pas de l’utile et de l’immédiat. À moins qu’ils n’acceptent de se survivre en errant dans ce vaste capharnaüm où tombe progressivement en poudre tout ce qui fut créé : fantômes errant parmi des fantômes. Je doute qu’ils puissent longtemps jouir du fumet délicat qu’exhale tout corps qui se décompose : le néant n’a pas d’odeur.

Périsse la Culture si un jour elle doit renaître de ses
cendres ! Pour un créateur je donnerais toute la création.

Conclusion du Paradoxe de la culture, Denoël, 1965

Citations, 26

La crise de la Culture, de toute façon, ne saurait indéfiniment durer. L’esprit ne peut pas rester longtemps séparé du corps : de la vérité, de la réalité et du peuple. Ou il se réincarnera, ou il disparaîtra dans le néant. La crise de la Culture, c’est-à-dire la Culture, n’a qu’un temps, soit qu’elle disparaisse avec l’homme dans une organisation totalitaire, soit qu’une pensée, donc un art, vivants, renaissent d’un homme libéré. Mais ce n’est pas là un problème culturel ; la « crise de la culture » sera tout autant résolue par un esprit, une politique et une économie neuves. À la personne comme à la société, la gloire de la beauté est toujours donnée par surcroît ; si l’esprit nourrit la racine, il s’épanouit dans la fleur.

 

Le Paradoxe de la culture, Denoël, 1965

Citations, 23

Et nous voici, tenant à la main la moitié déchirée de cette image qui fut l’homme : les réalistes sans pensée, ou les penseurs ignorant du réel. Par les voies du rêve, puis celle de l’action, toujours condamnés à produire des fruits empoisonnés. Car il est aussi facile d’agir sans pensée que de penser sans agir… Si la révolte humaine veut la proie de la liberté et non l’ombre, il lui faut tenir à la fois les deux bouts de ce tout dont une part plonge aux enfers et dont l’autre s’envole vers la lumière. La matière et l’esprit, la nécessité et la liberté, l’efficace et le juste, la société et l’individu, il nous faut réunir l’un et l’autre. Tout est dans la conjonction. Mais pour être un homme, pour rassembler ainsi ce qui se fuit vers en bas et vers en haut de toute la force du corps et de l’intellect, il faut l’énergie d’Hercule…

Prométhée réenchaîné, La Table ronde

Citations, 22

À l’origine – pour certains individus et pour certains pays, elle n’est pas bien lointaine –, il n’y avait pas encore de nature. Nul n’en parlait, parce que l’homme ne s’était pas encore distingué d’elle pour la considérer. Individus et sociétés étaient alors englobés dans le cosmos. Une puissance omniprésente, sacrée parce qu’invincible, cernait de toutes parts la faiblesse humaine. La civilisation n’était qu’une clairière précaire, maintenue au prix d’un effort écrasant dans la marée des forêts. Des déluges, grouillants de monstres, clamaient leur règne. La vie, comme le feu, n’était qu’une étincelle incertaine perdue dans un océan d’obscurité. En vain le soleil triomphait-il ; chaque crépuscule ramenait la défaite du jour et le retour triomphal des puissances infernales. Comment nos ancêtres auraient-ils parlé de nature ? Ils la vivaient, et ils étaient eux-mêmes nature : force brutale et instincts paniques. Ils ne connaissaient pas des choses, mais des esprits ; dans l’ombre où ils étaient encore plongés, les arbres et les rochers prenaient confusément des formes et une vie surhumaine. Paysans et païens, ils ne pouvaient aimer la nature ; ils ne pouvaient que la combattre ou l’adorer…

Le Jardin de Babylone, éditions de l’Encyclopédie des nuisances

Citations, 11

Il fut un temps où l’esprit avait un corps ; où la splendeur des dieux s’exprimait dans des signes sensibles ; où l’indicible s’incarnait dans un symbole taillé dans le roc. Et ce corps appartenait à tout un peuple; ces signes ne s’adressaient pas seulement à quelques initiés, ils parlaient à tous les hommes. Puis les dieux sont morts, et leur sens s’est perdu ; et il n’en est plus resté qu’une forme pure : un squelette de marbre, une fleur glacée dont l’esprit s’est enfui. Un sphinx, ravagé par le temps, où les siècles achèvent d’effacer cet énigmatique sourire qui flotte encore un instant : la Beauté. – Il nous arrive encore parfois d’employer ce mot quand ce sont nos sens qui appréhendent la culture. Mais rien n’est plus fragile que la beauté quand elle se réduit à elle-même : il lui faut la vérité qui lui a donné la vie ; même celle des dieux de porphyre est périssable. L’adagio finit ; et, un instant encore, le divin fantôme tremble avant de s’évanouir dans la nuit. Un instant, nous n’avons pas plus pour répondre au signe qui vient de nous être adressé. Nous n’avons qu’une vie pour remonter, de la culture, jusqu’à la source d’où elle jaillit.

Le Paradoxe de la culture, Denoël, 1965

Citations, 5

Lorsqu’on parcourt à pied la banlieue, l’impression de confusion monotone est à son paroxysme. Il y a d’abord, et c’est ce qui frappe en général le passant, la manifestation de la misère : la banlieue-dépotoir, la flaque, ailleurs couverte de nénuphars, ici enduite d’une pellicule aux irisations suspectes, bourrée de gaz qui crèvent en bulles lorsqu’on agite l’eau avec un bâton ; le terrain vague hérissé de tessons, de brocs, de ressorts de lit, de fourchettes à deux dents, cette pourriture mécanique que notre civilisation laisse après elle, engraissée de pneus et de linges à tous les degrés de décomposition, depuis le terreau jusqu’à la charogne presque comestible. La banlieue malsaine, plus malsaine que la forêt équatoriale ; le sol gras de ses coteaux engraisse des frondaisons lourdes, moins lourdes que les eaux moirées du fleuve dont le courant entraîne lentement des poissons ballonnés et livides que les maladies épidémiques font remonter le ventre en l’air par masse. La charogne tourne au rosâtre comme la putain au sentiment. La banlieue autrefois élégante dont le luxe rococo achève de pourrir sous l’ombre humide des marronniers centenaires. La zone, vasière où échouent toutes les épaves : le broc percé, la bagnole sans pneus, le chômeur ou la prostituée hors de service, le ministre bolivien devenu alcoolique. Un monde vaincu, affairé, fouille dans les tas de bourrier pour enlever quelques bribes de chair à l’os de la misère.

Le Jardin de Babylone, éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 4

Nature… ce mot éveille en nous le pressentiment d’un donné fondamental et sacré qui est à l’origine de notre vie, physique et spirituelle : le mythe de l’Éden ou de l’âge d’or signifie seulement que ce qui est au terme de notre effort est aussi donné au départ. Il nous rappelle, à l’instant même où nous sommes en train de le rompre, notre lien avec le cosmos ; que nous sommes à la cime d’un équilibre qui – s’il nous entraîne dans la mort – nous a aussi donné la vie. Il faut être bien superficiel pour réduire la nature à un spectacle, ou à un stock d’énergie et de matière première. Les romantiques disaient : la nature est une mère… Ils avaient tort, elle n’est pas une mère au sens sentimental du terme, elle est la Mère : l’origine de l’homme. La pourpre de l’aube est faite de l’indicible colère des soleils, et ces fleurs sont des foudres. Malheur à qui ne les toucherait pas avec la délicatesse d’un dieu ! Il sera calciné par le déploiement de l’énergie que contenait leur forme.

Le Jardin de Babylone (1969), Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002