« Fin et commencement »

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Bernard Charbonneau

Fin et commencement
(Conclusion de L’État, 1948)

 

Et maintenant que proposez-vous ? — Car la réaction de l’individu moderne n’est pas de rechercher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonction de laquelle doit s’établir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’impossibilités. Alors m’imputant la situation désespérante qui tient à un monde totalitaire, il me reprochera de détruire systématiquement l’espoir. « Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solution apportez-vous ? — Sous-entendu, s’il n’y a pas d’issue à la situation qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. C’est vous qui me désespérez »… Et effectivement je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impossibilité n’existerait pas pour sa conscience.

Je dois pourtant lui refuser cette solution qu’il réclame, parce qu’il doit d’abord ouvrir les yeux sur une situation qui n’est pas le fruit des désirs de mon esprit, mais qui m’est imposée par l’expérience de ma vie confrontée avec l’enseignement de l’histoire. Je sais d’ailleurs que je vais ainsi exactement à rebours de ce qui constitue habituellement la réflexion sur le monde : tant celle des réalistes que celle des utopistes. Quand l’individu moderne regarde au-delà de lui-même, c’est généralement pour construire des systèmes : un tout où le mouvement de l’Histoire s’identifie au devenir de la Vérité ; soit que la fatalité soit vraie, soit que la Vérité soit fatale. Toutes ses puissances l’y conduisent, le besoin de rationaliser l’insolente irréductibilité de la vie, surtout le besoin de justifier un abandon total au fait par une justification totale selon l’esprit. Et je n’ai qu’à décrire une situation ; c’est-à-dire à subir une vérité même si l’univers entier la rejette, et à subir un fait même s’il est parfaitement absurde à la vérité. Je n’ai qu’à décrire une situation ; et je dois la peindre si bien tout entière que je ne peux même pas m’en tenir à la description systématique. Ainsi pratiquée, comme la littérature dans l’abandon au chatoiement des phénomènes, ou comme la recherche universitaire dans leur constat objectif, la description peut être aussi un moyen de fuir le drame. Tandis que ma pensée doit accepter le drame : même celui qui la met en question.

Le mystère, c’est de jeter sur la vie le regard d’un vivant ; d’admettre en fonction d’un Bien l’irréductibilité du fait. L’expérience d’une vérité a fondé mon examen, et cet examen était libre, car cette vérité est la liberté humaine. Rien n’a contraint ma réflexion, pas même la négation de la contrainte, aussi m’a-t-elle conduit à subir une logique qui était celle du poids des choses et non de l’esprit. Une expérience de la liberté ne peut que donner aujourd’hui un sens rigoureux de la liberté à l’Histoire dont toutes les forces convergent exactement pour écraser l’être libre : celui qui la considère de ce point de vue dans son évolution politique n’y trouvera pas son salut, mais sa perte. C’est seulement de là où nous sommes que nous pourrons partir, donc avant d’indiquer non pas la, mais des solutions, je dois éveiller la conscience d’une impossibilité en la rendant aussi impossible aux autres qu’à moi-même. Si je ne soulevais pas le cœur de désespoir, et si en même temps que la révolte je ne suscitais pas le besoin de fuir à tout prix par n’importe quelle issue, alors je n’aurais pas rempli ma mission. Lire la suite

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« Bernard Charbonneau : génie méconnu ou faux prophète ? »

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Bernard Charbonneau :
génie méconnu ou faux prophète ? 

Entretien avec Patrick Chastenet

 Bernard a coutume de dire : “J’ai attaqué la société au point le plus sensible ; et une société, quand on l’attaque, elle se défend. Et sa défense a été le silence”. Je crois qu’il a raison.  (1)

Nous avons suivi deux routes parallèles, la sienne au grand soleil de la notoriété, la mienne dans l’ombre. L’on sait que les parallèles, tout en suivant la même direction, restent distinctes. Dans notre cas, aussi bien sur le plan religieux que sur celui de la critique sociale. Mon ami Ellul mettant sur la technique un accent que je mettrais sur une science qui ne s’en distingue plus.  (Lettre de Bernard Charbonneau à Patrick Troude-Chastenet du 7 novembre 1992)

Si Jacques Ellul n’a pas eu en France la reconnaissance qu’il était en droit d’attendre, son ami Bernard Charbonneau, en dépit de la publication d’une quinzaine de livres (2), est resté quant à lui presque totalement ignoré. Né le 28 novembre 1910 à Bordeaux, cet agrégé d’histoire et de géographie n’a pas cessé au cours de sa carrière d’enseignant de s’éloigner des grands centres urbains. Arrivé à l’âge de la retraite, l’auteur du Jardin de Babylone a fini par se retirer dans un coin perdu au pied des Pyrénées où il s’est éteint le 28 avril 1996, laissant derrière lui une œuvre en partie inédite (3).

Préférant la fréquentation du gave d’Oloron à celle des plateaux de télévision, Bernard Charbonneau a toujours voulu vivre en conformité avec ses idées, assumant pleinement le risque de l’isolement intellectuel. Si sa notoriété a rarement franchi le cercle des lecteurs de La Gueule ouverte, de Réforme et de Combat Nature, son rôle de précurseur de l’écologie politique commence enfin aujourd’hui à lui être reconnu. (4)

Président du Comité de défense de la côte aquitaine de 1973 à 1977 et fondateur avec Denis de Rougemont de l’association écologique européenne Ecoropa, sa critique du caractère totalitaire de l’organisation scientifique et technique remonte en réalité au début des années trente.

Avec Jacques Ellul, Bernard Charbonneau est en effet à l’origine de la fraction la plus individualiste, régionaliste, libertaire et fédéraliste mais aussi la plus « écologiste » du mouvement personnaliste. Loin de constituer des clones provinciaux des leaders non conformistes de la capitale, les deux jeunes Gascons ont marqué leur spécificité, notamment en voulant faire du « sentiment de la nature », au sein du personnalisme, ce qu’avait été la conscience de classe pour le socialisme. Soucieux de construire une « cité ascétique », leur projet anticipait le fameux rapport Meadows et préfigurait les thèses de l’écologie politique fondées sur le principe de « l’austérité volontaire ».

Jacques Ellul, qui le tenait pour un des plus grands génies méconnus de son temps, disait de son ami qu’il lui avait appris à penser et donné le goût de la liberté. Ils ont tous deux en effet nourri cette passion commune et consacré leur vie à l’étude du changement radical de la condition humaine provoqué par l’emprise croissante de la science et de la technique.

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Ellul-Charbonneau, « Origine de notre révolte »

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Jacques Ellul
Bernard Charbonneau

Origine de notre révolte

(Première partie des Directives pour un manifeste personnaliste, Bordeaux, 1935)

Naissance de la conscience révolutionnaire

1. Un monde s’était organisé sans nous. Nous y sommes entrés alors qu’il commençait à se déséquilibrer. Il obéissait à des lois profondes que nous ne connaissions pas – qui n’étaient pas identiques à celles des sociétés antérieures. Personne ne se donnait la peine de les chercher, car ce monde était caractérisé par l’anonymat : personne n’était responsable et personne ne cherchait à le contrôler. Chacun occupait seulement la place qui lui était attribuée dans ce monde qui se faisait tout seul par le jeu de ces lois profondes.

2. Nous trouvions aussi notre place marquée et nous devions obéir à un fatalisme social. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien remplir notre rôle et d’aider inconsciemment au jeu des lois nouvelles de la société. Lois en face desquelles nous étions désarmés – non seulement par notre ignorance, mais encore par l’impossibilité de modifier ce produit de l’anonymat – l’homme était absolument impuissant en face de la Banque, de la Bourse, des contrats, des assurances, de l’Hygiène, de la TSF, de la Production, etc. On ne pouvait pas lutter d’homme à homme comme dans les sociétés précédentes – Ni d’idée à idée.

3. Cependant, malgré notre impuissance, nous sentions la nécessité de proclamer certaines valeurs et d’incarner certaines forces. – Or le monde qui nous offrait une place était entièrement construit sans tenir compte de ces valeurs et en dehors de ces forces. Il était équilibré sans que puisse jouer ce qui nous paraissait nécessaire (les libertés de l’homme, son effort vers sa vérité particulière, son contact avec une matière familière, son besoin d’unir la justice et le droit, sa nécessité de réaliser une vocation) ; on offrait bien une place pour ces forces, mais c’était une place inutile, où elles pouvaient s’épuiser stérilement, sans effet dans cette société. Ainsi se posait un double problème : un problème général et un problème personnel.

4. Le problème général consistait à se demander si la valeur de l’homme réside dans la valeur d’un homme pris au hasard dans une société ou dans la valeur de la société où vit un homme. Si, en somme, la société (quels que puissent être ses défauts abstraits ou pratiques mais généraux) reçoit sa valeur des hommes qui la composent, pris un à un, ou si les hommes reçoivent tous d’un bloc, du fait de leur adhésion à une société, les qualités abstraites et générales prévues pour cette société.

5. Le problème personnel consistait à se demander si nous pouvions incarner effectivement la nécessité que nous portions en nous. Si nous pouvions réaliser notre vocation – c’est-à-dire avoir une prise réelle dans cette société au nom des valeurs qui nous faisaient agir et qui étaient pour nous une contrainte intérieure. – Cette contrainte rendait le problème effectif et non pas seulement intellectuel. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (5)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (5)

(Article paru en décembre 1975
dans Foi et Vie)

I. La petite peur de l’an deux mil

Contrairement aux dires d’un philosophe connu (1), fondateur d’une revue qui s’intéresse aujourd’hui au « problème écologique », la petite peur du vingtième siècle n’a pas consisté en un refus du progrès technique mais dans celui d’envisager ses coûts. Car plus que tout, notre faiblesse redoute les questions à se poser, les contradictions à surmonter, surtout lorsqu’elles s’inscrivent comme celles-ci au plus profond de la réalité quotidienne, économique, politique et sociale. Ce que toute une génération de bourgeois a fui depuis la dernière guerre, ce n’est pas le « progrès » – il y a tout autour de nous assez de ferraille, de béton et de plastique dans nos décharges pour en témoigner –, ce sont les problèmes, assez terribles, qu’il pose à notre besoin de nature, de liberté et même d’égalité. Ce que cette génération a esquivé c’est l’angoisse inhérente à toute vraie question. Elle a eu tellement peur de la peur, entre autres de la mort atomique stockée sous maintes formes en des lieux secrets qu’elle s’est voulue systématiquement optimiste jusqu’en mai 68 et à la crise de l’énergie. Et elle a censuré toute interrogation à ce sujet, la censure sociale a suffi, pas besoin d’employer la censure d’État. Ce n’est pas nouveau d’ailleurs, lorsqu’on n’y peut rien ou qu’on le croit, pourquoi gâcher l’instant en se posant des questions apparemment insolubles, on verra bien ; c’est pourquoi il vaut mieux éconduire l’emmerdeur qui trouble votre tranquillité en évoquant ce qui risque de suivre. À quoi bon aller jeter un coup d’œil sur ce POS (plan d’occupation des sols de votre commune) ou sur celui de cette autoroute qui doit passer non loin de votre maison ? De toute façon ça se fera… On verra quand les bulls seront-là… En attendant, autant de gagné. Et c’est ainsi que la peur de la peur dissuade les hommes d’intervenir pour maîtriser le déluge. J’en donne ici un exemple, qui montre aussi à quel point celui-ci est absurde.

Tout le monde connaît l’Aga Khan et ses entreprises. Quand on a de l’argent il faut le placer, et par ces temps d’inflation autant se peut dans du solide. C’est pourquoi vers 1960 ce richissime sous-développé eut l’idée géniale d’acheter en bloc la Gallura, cinquante kilomètres de côte déserte dans la Sardaigne du Nord-Est. Et les quelques bergers une fois mis à la porte et reconvertis dans la chimie à Milan, le maquis granitique fut transformé en une nouvelle Sardaigne à la Walt Disney pour vacanciers à leur aise. C’est le paradis comme dans Paris Match, au fond des calanques ont surgi de petits ports de pêche pour gros bateaux à moteurs qui pêchent la pin-up de roche. Les toits sont roses, la mer est bleue, l’eau cristalline. Trop cristalline, car la Française en vacances qui s’y plonge découvre avec étonnement qu’elle est remplie de particules rougeâtres en suspension, à tel point que la grande bleue certains jours en devient rouge. Qu’est-ce à dire ? Voyons, réfléchissez un peu, consultez la carte de la mer Tyrrhénienne, n’oubliez pas que la Sardaigne est juste au sud de la Corse, et cela va vous rappeler quelque chose. Les boues rouges, les émeutes de Bastia… L’Italie de Montedison est en face, séparée des deux îles par une mer étroite et relativement peu profonde. On n’arrête pas le cours du progrès, il n’y a pas que l’industrie touristique pour créer des emplois, il y a aussi l’industrie chimique et métallurgique, qu’elles se débrouillent entre elles ! En France, par exemple, on se propose bien de développer, cette fois juste à côté, au débouché de l’estuaire de la Gironde, l’industrie de la baignade et celle du chlore, du nucléaire et de la pétrochimie. Pas de problème… C’est pourquoi la Costa Smeralda est menacée de rubéole et la Côte de Beauté de jaunisse. Lire la suite

« An deux mille »

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Bernard Charbonneau

An deux mille

Conférence publique faite fin 1945
au Palais des arts de Pau devant le préfet des Basses-Pyrénées. 

(Reproduit in Nous sommes révolutionnaires malgré nous,
Le Seuil, 2014)

LE FAIT

Le 6 août 1945, une déclaration du président des États-Unis Truman suivie d’une déclaration de l’ancien Premier ministre anglais Winston Churchill nous annonçait que l’aviation américaine s’était servie pour la première fois de bombes atomiques. Un seul engin lancé sur le port de guerre japonais d’Hiroshima avait anéanti la plus grande partie de la ville. La fumée de l’explosion, visible de 200 kilomètres, s’était élevée à 23 kilomètres de hauteur. Les chefs d’État prévoient l’emploi de bombes plus puissantes encore.

 

SUR DEUX RISQUES À COURIR

Il me faut d’abord proclamer le caractère prodigieux de l’événement. Pour une fois, l’importance de l’accident historique est directement en rapport avec sa puissance de sensation. Une lumière fulgurante nous illumine sur la marche du monde où nous vivons ; le seul danger est d’en être ébloui. On ne passe pas impunément du plan de la vie quotidienne à celui du roman d’anticipation, de la lutte journalière pour le bifteck à celui de l’Apocalypse.

Comme pour tout événement essentiel, il faut s’attendre à voir se déclencher les processus de justification qui permettent au monde d’assimiler l’inassimilable, d’autant plus inévitables que si l’emploi de l’énergie atomique risque d’être un danger mortel pour l’homme, la prise de conscience de ce danger risquerait d’être mortelle pour ce monde. Lire la suite