Daniel Cérézuelle,  préface à « Quatre témoins de la liberté »

Version imprimable de la préface à Quatre témoins

Daniel Cérézuelle 

Préface à
Quatre témoins de la liberté
R&N Éditions, 2019

Dès sa jeunesse, Bernard Charbonneau (1910-1996) a eu la conviction que son siècle serait en même temps et pour les mêmes raisons celui du totalitarisme et du saccage de la nature. Tout au long de sa vie d’adulte, il a réfléchi sur les dangers qui résultent pour la liberté et pour la nature de ce qu’il appelait la Grande Mue, c’est-à-dire la montée en puissance accélérée du progrès technique, scientifique et industriel. Toutefois, on se fourvoierait en réduisant l’œuvre de Charbonneau à une réflexion sur l’écologie et la décroissance, car elle nous propose une analyse plus vaste des coûts de la modernisation et des contradictions du monde moderne. Chacun de ses livres aborde un aspect différent de ces contradictions, qu’il s’agisse de l’État et du phénomène totalitaire, de la culture, du travail et des loisirs, de la dégradation des paysages ou des nourritures etc. Chaque fois, il nous propose des analyses qui sont conduites du point de vue de l’individu et de son expérience personnelle. Cette approche « existentielle » des contradictions de la modernité, qui fait une large part à l’expérience sensible, est ce qui fait l’originalité et la force des livres de Charbonneau. Plus profondément, si ce travail critique fut fécond ce n’est pas seulement parce que Charbonneau y employait une méthode originale, c’est aussi et surtout parce qu’il fut mené au nom de la liberté. 

Charbonneau voyait juste lorsque, dès les années trente, il annonçait la crise écologique, l’aggravation de la bureaucratisation de l’existence et la technocratisation de la vie politique. Or, s’il a été un des rares esprits à avoir vu juste dans le détail, ce n’est pas seulement parce qu’il était intuitif et original ; c’est aussi parce que le fond de sa pensée ou, si l’on veut, son point de vue, était radical et avait une consistance propre qui lui permettait d’éclairer (souvent de manière prémonitoire) le sens des transformations sociales. Toutes les analyses de Charbonneau sur tel ou tel aspect de l’évolution du monde moderne s’enracinent dans une exigence de liberté qui donne son unité à l’ensemble de son œuvre. De cette exigence de liberté, Charbonneau s’est expliqué dans trois livres qui jalonnent son œuvre. Il s’agit de Je fus, d’Une seconde nature et enfin de Quatre témoins de la liberté. 

Je fus, dont l’essentiel fut rédigé avant 1950, est né de l’expérience de l’échec de l’action ; après avoir essayé en vain de susciter dès avant-guerre un mouvement collectif de protection de la nature et de critique du totalitarisme, Charbonneau a constaté que l’idéologie progressiste et techniciste aveuglait les esprits, qu’il s’agisse du potentiel totalitaire de la technicisation ou du risque de désorganisation environnementale. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, en pleine euphorie progressiste, alors que l’intelligentsia française était fascinée par le communisme soviétique, il s’est retrouvé très seul, intellectuellement et politiquement. Il a donc médité sur les causes de ses échecs répétés à faire partager sa critique sociale et à susciter une action collective. C’est de cette méditation forcée sur la difficulté de ses contemporains à reconnaître les contradictions de leur époque qu’est né Je fus, une analyse existentielle de l’expérience de la liberté qui montre avec beaucoup de force qu’un des principaux obstacles à la maîtrise collective du changement industriel et technoscientifique, c’est le lien intime qui attache l’individu à sa société. C’est la force de ce lien qui explique pourquoi la liberté humaine a tant de mal à reprendre le pouvoir sur les puissances qu’elle a mises en mouvement, qu’il s’agisse de la technique et de l’économie industrielle qui ravagent la Terre, ou des institutions impersonnelles dont la prolifération vide la liberté de son contenu concret et quotidien. 

Dans Je fus puis dans Une seconde nature, Charbonneau tente d’élucider le caractère paradoxal de la liberté et de comprendre pourquoi elle est si difficile à vivre. Il montre que si l’homme moderne a tant de mal à prendre conscience des contradictions de sa société, ce n’est pas seulement parce qu’il est soumis à une pression sociale qui s’exercerait sur lui de l’extérieur. C’est aussi parce qu’il est un individu pensant et capable de liberté que tout homme est habité par une tendance spontanée à intérioriser le fait social ; et ce conformisme social se nourrit du tragique de la liberté. Charbonneau réactualise les intuitions des grands fondateurs de la philosophie existentielle : Montaigne, Pascal, Kierkegaard et Nietzsche, en montrant que l’homme est un animal social qui rêve d’une liberté qu’il ne supporte pas. En effet, l’expérience individuelle de la liberté expose tout homme à une contradiction angoissante entre l’exigence de sens et le constat de la finitude, de la contingence et de l’absurde. C’est pour fuir ce tragique que l’homme se fait doublement social et choisit une « servitude volontaire » rassurante en intériorisant les valeurs et les modèles sociaux et en s’identifiant à la société de son temps. Qu’il s’agisse, par exemple, de l’adhésion à des idéologies totalitaires ou à celle du développement, c’est parce que chaque homme intériorise activement la contrainte sociale avec toutes les forces conscientes et inconscientes de son esprit qu’elle est si puissante. En outre, pour un esprit capable de conscience et de liberté, la première condition de cette intériorisation, c’est le déni de la contrainte, le refus de reconnaître à quel point la nécessité sociale nous détermine, déni qui démultiplie en retour la puissance de la détermination. Ainsi, en dépit du mince vernis d’une culture individualiste, dans la société moderne tout comme dans l’ancienne, le fait social s’impose spontanément comme une vérité et comme un ordre juste. Et comme la société moderne est une société du changement, c’est donc tout « naturellement » qu’elle produit l’homme-du-changement, l’individu disposé à accepter et justifier jusqu’aux aspects les plus contestables du développement industriel et technoscientifique. 

Certes, ce développement a son origine dans un esprit de liberté qui cherche à affranchir l’homme de sa sujétion aux nécessités de la nature, mais sa poursuite aveugle ne peut conduire qu’à la ruine de cette même liberté. Or, si l’individu moderne s’aveugle si volontiers sur les contradictions de sa société et sur les risques que la passion de la puissance matérielle fait courir à la nature et à la liberté, c’est parce qu’il fait demi-tour sur ce chemin de la liberté où il s’est engagé et préfère la sécurité des certitudes collectives. Tous les livres de Charbonneau l’encouragent à ouvrir les yeux sur ces contradictions et à faire un pas de plus vers la liberté. En effet, il était convaincu que seuls des individus sauveront la société d’elle-même car, la société étant acéphale, « l’individu est la porte étroite par quoi doivent passer aujourd’hui la connaissance et la transformation de la société ». Mais le renoncement de l’individu à sa servitude volontaire est fort difficile et exige qu’il prenne conscience, par un effort de connaissance, de la puissance du fait social, de la nature et de la force des liens par lesquels il participe à cette « seconde nature » qu’est la société. Tel est l’objectif d’Une seconde nature, qui approfondit l’analyse des rapports qui lient l’individu à la société et tout particulièrement à cette société industrielle et technoscientifique de la fin du deuxième millénaire. 

Je fus et Une seconde nature n’ont rencontré aucun écho et, n’était-ce son amitié de toute une vie avec Jacques Ellul, Charbonneau a fait l’expérience douloureuse d’une grande solitude intellectuelle. Cependant il ne s’est jamais découragé. Rédigé au soir de sa vie, Quatre témoins de la liberté constitue sa dernière tentative pour engager avec d’autres esprits – avec des auteurs du passé mais aussi avec des lecteurs présents et à venir – un dialogue sur cette exigence de liberté qui donne sens à la vie de « chaque un ». 

Bernard Charbonneau
Quatre témoins de la liberté,
Rousseau, Montaigne, Berdiaev, Dostoïevski
R&N Éditions, 2019

 

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