Citations, 53

La synthèse entre une liberté indéfiniment accrue et un confort  indéfiniment accru est une utopie.

Le sentiment de la nature, force révolutionnaire, 1935

Publicités

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

BCJE.JPG

Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune vient de paraître. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron. Le fichier pdf de la version en ligne (reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

Vous pouvez également commander l’ouvrage (84 pages, format 154 x 236)
en envoyant vos coordonnées à l’adresse

lesamisdebartleby[at]free.fr

(Participation aux frais d’impression et d’envoi : 10 euros)

Ellul-Charbonneau, « Origine de notre révolte »

version-imprimable-de-origine-de-notre-revolte

Jacques Ellul
Bernard Charbonneau

Origine de notre révolte

(Première partie des Directives pour un manifeste personnaliste, Bordeaux, 1935)

Naissance de la conscience révolutionnaire

1. Un monde s’était organisé sans nous. Nous y sommes entrés alors qu’il commençait à se déséquilibrer. Il obéissait à des lois profondes que nous ne connaissions pas – qui n’étaient pas identiques à celles des sociétés antérieures. Personne ne se donnait la peine de les chercher, car ce monde était caractérisé par l’anonymat : personne n’était responsable et personne ne cherchait à le contrôler. Chacun occupait seulement la place qui lui était attribuée dans ce monde qui se faisait tout seul par le jeu de ces lois profondes.

2. Nous trouvions aussi notre place marquée et nous devions obéir à un fatalisme social. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien remplir notre rôle et d’aider inconsciemment au jeu des lois nouvelles de la société. Lois en face desquelles nous étions désarmés – non seulement par notre ignorance, mais encore par l’impossibilité de modifier ce produit de l’anonymat – l’homme était absolument impuissant en face de la Banque, de la Bourse, des contrats, des assurances, de l’Hygiène, de la TSF, de la Production, etc. On ne pouvait pas lutter d’homme à homme comme dans les sociétés précédentes – Ni d’idée à idée.

3. Cependant, malgré notre impuissance, nous sentions la nécessité de proclamer certaines valeurs et d’incarner certaines forces. – Or le monde qui nous offrait une place était entièrement construit sans tenir compte de ces valeurs et en dehors de ces forces. Il était équilibré sans que puisse jouer ce qui nous paraissait nécessaire (les libertés de l’homme, son effort vers sa vérité particulière, son contact avec une matière familière, son besoin d’unir la justice et le droit, sa nécessité de réaliser une vocation) ; on offrait bien une place pour ces forces, mais c’était une place inutile, où elles pouvaient s’épuiser stérilement, sans effet dans cette société. Ainsi se posait un double problème : un problème général et un problème personnel.

4. Le problème général consistait à se demander si la valeur de l’homme réside dans la valeur d’un homme pris au hasard dans une société ou dans la valeur de la société où vit un homme. Si, en somme, la société (quels que puissent être ses défauts abstraits ou pratiques mais généraux) reçoit sa valeur des hommes qui la composent, pris un à un, ou si les hommes reçoivent tous d’un bloc, du fait de leur adhésion à une société, les qualités abstraites et générales prévues pour cette société.

5. Le problème personnel consistait à se demander si nous pouvions incarner effectivement la nécessité que nous portions en nous. Si nous pouvions réaliser notre vocation – c’est-à-dire avoir une prise réelle dans cette société au nom des valeurs qui nous faisaient agir et qui étaient pour nous une contrainte intérieure. – Cette contrainte rendait le problème effectif et non pas seulement intellectuel. Lire la suite

Citations, 40

On oublie que l’État fasciste n’est pas autre chose qu’une société où les responsabilités politiques sont abandonnées aux militants d’un parti et si l’on veut combattre efficacement le fascisme, il faut se préoccuper de faire cesser cette spécialisation de l’action politique. Elle révèle le vice profond de l’époque présente : le refus d’incarner sa pensée dans un acte. Tous, y compris les militants, en sont responsables. Le militantisme est peut-être même la forme la plus radicale du refus d’agir, parce qu’il donne la justification d’une action illusoire.

Le Militant (1939)

Citations, 36

Il a pu te sembler bizarre que j’aie pu faire grève, je ne suis pas membre de la CGT […]. Mais la grève a pu apparaître comme un acte grave comportant certains risques et c’est à ce point de vue-là que je me suis placé. […] Ceux qui faisaient grève étaient menacés de révocation, les autres recevaient l’éloge du gouvernement, on était forcément placé dans l’un ou l’autre parti (et Dieu sait, si le gouvernement avait appliqué sa menace, si l’abîme aurait été grand entre les révoqués et ceux qui auraient continué à passer à la caisse). D’autre part il m’était personnellement très dur de me prononcer parce qu’il m’est apparu alors avec une grande clarté que je n’avais jamais eu l’occasion de me trouver en conflit dangereux avec l’ordre social. La vie de fonctionnaire et de Français moyen supprime les plus petites occasions de conflit violent avec l’ordre social établi. Je t’assure que j’ai pu mesurer à quel point il est parfois surprenant de prendre une responsabilité de cet ordre et je crois que si je n’avais [pas] choisi le risque je n’aurais jamais pu affirmer du fond du cœur que je n’avais pas succombé à la crainte d’entrer en conflit avec la société. Il y a autre chose. À quatre heures du soir le mardi, les profs ont reçu une circulaire ministérielle impérieuse qui nous menaçait de la révocation et de la prison, un appel direct à la lâcheté. J’aurais pu la mépriser totalement, mais nous ne pouvons pas rester complètement impassibles lorsqu’on nous menace de nous enlever le beefsteack. J’ai eu peur mais en même temps une violente poussée de colère me révélait brusquement que les idées pour lesquelles je me croyais obligé de lutter étai[en]t réellement vivantes ; bien que les rapports entre la grève et celles-ci fussent très lointains elles ont eu suffisamment de force pour me mettre en contradiction avec l’état social, pour me forcer pour la première fois à avoir une conduite cohérente ; je t’assure que j’ai pu saisir à quel point ce qui fait la force d’un homme ce n’est pas son caractère (je me sais absolument incapable de courage, tu connais ma prudence) mais la vigueur (le degré de vérité) de sa conviction. […] Je sais maintenant que cette société est une idole, que j’y suis un étranger, elle pourra me faire céder par la peur, elle pourra me briser, sa domination n’est plus qu’une force brutale. […]

 

Lettre à Jacques Ellul, décembre 1938

« Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse (1933-1946) », par Sébastien Morillon

Version imprimable Correspondance de jeunesse

Sébastien Morillon

Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse
(
1933-1946)

(Article paru en janvier 2012
dans Foi et Vie)

Entre Jacques Ellul (1912-1994) et Bernard Charbonneau (1910-1996), les échanges intellectuels et amicaux n’ont jamais cessé depuis leurs années d’études universitaires à Bordeaux, au début des années 1930 (1). J. Ellul, qui a souligné à maintes reprises l’importance qu’a revêtue l’amitié à ses yeux (avec Jean Bosc, ou Henri Pouyanne, par exemple) (2), a fait en 1981 à Madeleine Garrigou-Lagrange cette confidence : « Bernard Charbonneau, tout au long de ma vie, a tenu le rôle d’une conscience critique. Et c’est irremplaçable. Chaque fois que je pense ou que je fais quelque chose, je me demande ce que Bernard en pensera ou m’en dira, tout en sachant pertinemment que sa critique sera toujours inattendue et nouvelle (3). » B. Charbonneau a insisté de son côté sur leur « pensée commune », c’est-à-dire le partage de « ce qui donne valeur et contenu à une vie (4) ».

Avant-guerre, malgré des caractères et des origines sociales fort différentes, ils animent ensemble le « groupe de Bordeaux » (une dizaine d’amis et de connaissances) à l’origine du « personnalisme gascon » clairement identifié par Christian Roy (5), proche pour un temps de la revue Esprit. Ils en programment les conférences qu’ils donnent à tour de rôle, et coordonnent leurs actions pour faire vivre les groupes des Amis d’Esprit dans le Sud-Ouest. Certains de leurs textes sont d’ailleurs écrits à quatre mains, comme ces « Directives pour un manifeste personnaliste », publiées et étudiées par Patrick Chastenet, où se trouve décliné dès 1935 un « projet de “cité ascétique” centré sur le qualitatif, [qui] préfigure les thèses de l’écologie politique et radicale des années 70 (Illich, Castoriadis, Schumacher, Gorz, Dumont) axées autour du principe “d’austérité volontaire” (6) ». Du personnalisme gascon à la décroissance, il n’y a qu’un pas… et 50 années de distance.

Les moments partagés sont nombreux dans les années 1930. D’après J. Ellul, alors très studieux étudiant en droit, tout a commencé par une invitation lancée par B. Charbonneau, une connaissance du lycée devenu étudiant en histoire-géographie « fantaisiste » et « débraillé », qui avec d’autres camarades multiplie les sorties en montagne, les virées à moto et les soirées (7). Dans son livre d’entretiens avec Patrick Chastenet, J. Ellul a raconté l’anecdote : « À la fois il m’attirait par la virtuosité de son esprit et il me repoussait par son humour féroce que je craignais un peu. Ce n’était pas un bon élève, travailleur, comme moi. Tout nous séparait, et puis un jour – en première année de fac –, je ne sais pas pourquoi il m’a demandé si je voulais venir camper avec lui dans les Pyrénées. On est restés tous les deux seuls en montagne et ça a été un éblouissement de rencontrer quelqu’un de dix fois plus cultivé que moi, qui me parlait d’une quantité d’auteurs que j’ignorais et qui en même temps semblait apprécier je ne sais pas exactement quoi chez moi… un sérieux, une écoute ? Il avait besoin qu’on l’écoute, Bernard (rires). […] Charbonneau m’a appris à penser et il m’a appris à être un homme libre. […] Par ailleurs, moi qui étais un pur citadin, il m’a amené à découvrir la nature. » (8) D’autres randonnées suivront, dont un voyage en 1934 en Espagne, à Arosa… Du côté de B. Charbonneau, cette rencontre est fondamentale, puisqu’il écrit à sa future femme Henriette en août 1936 que sa rencontre avec Ellul l’a « empêché de complètement désespérer »…

Lire la suite

« Le sentiment de la nature, force révolutionnaire »

Lorsqu’il rédige ce texte, Bernard Charbonneau a 26 ans. Avec son ami Jacques Ellul, il a rejoint les personnalistes de la revue Esprit et publié les Directives pour un mouvement personnaliste deux ans plus tôt. Contre le capitalisme libéral et contre le communisme soviétique, le personnalisme communautaire se voulait une « troisième voie », fondée sur le respect et l’accomplissement de la personne humaine. Ellul et Charbonneau quitteront bientôt ce mouvement, quand celui-ci s’abandonnera aux mirages de la technique et du progrès, et continueront leurs foisonnantes recherches en toute liberté et toute indépendance.

Version imprimable du Sentiment de la nature

Le sentiment de la nature, force révolutionnaire

Le sentiment de la nature, force révolutionnaire ? Est-ce bien le moment de s’occuper d’un sujet aussi inactuel ? Force révolutionnaire ? Non, tout le monde sait que la véritable force révolutionnaire, c’est la haine du nain Chiappe ou du chameau Blum. Le sentiment de la nature, c’est une émotion littéraire : un beau jeune homme brun absorbé dans ses pensées devant un lac ; un lac où il ne fera jamais de canot et où il ne pêchera jamais.

Pour nous faire confondre nature et littérature, la civilisation actuelle nous a invertis. Le sentiment de la nature n’est pas le monopole des gens cultivés, et sa plus belle expression n’est qu’un balbutiement informe. D’autre part, comme toute puissance poétique, le sentiment de la nature est une force vulgaire et, si l’on cherchait bien, on trouverait à son actif la chute de quelques ministres polis ou réalistes. Certes, il est bien plus facile de trouver à la source des révolutions des faits « précis » comme la haine d’un personnage en vue ou le gros volume d’un doctrinaire distingué. Mais la haine est à fleur de nerfs, elle pourra provoquer l’émeute, elle n’accouchera pas d’une révolution ; ce qui nous intéresse, c’est de connaître la révolte qui a fait écrire le gros livre, la fièvre qui couvait dans les autres hommes qui l’ont lu, qui n’y ont plus vu l’imprimé mais le cri décuplé de leur propre indignation. Alors, si nous faisons effort pour saisir à sa source même l’esprit révolutionnaire, là où il jaillit le plus violent et le plus dru, nous trouverons, présent ou caché, le sentiment de la nature.

Tant qu’il y aura des gouvernements bien organisés, les ministres de la police feront bien de se méfier des jeunes qui partent seuls parcourir les chemins creux : ce sont certainement de mauvais esprits, beaucoup plus que tel sénateur communiste ; « mais ils sont si gentils, ils ont des idées généreuses et vagues, ils ne font pas de politique » – sans doute, mais il se peut toujours à la longue qu’un mauvais esprit finisse par devenir conscient de ses exigences. Les gouvernements se méfient des excités possédés par l’esprit de justice, le sentiment d’une misère commune ; qu’ils se méfient aussi de l’amour authentique de la nature, car si un jour, brisant brutalement les constructions subtiles de la politique, un mouvement se dresse contre la plus raffinée des civilisations, ce sentiment en sera la force essentielle. Lire la suite