Projet de règlement pour une fédération des amis de la nature

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Bernard Charbonneau

Projet de règlement pour
une fédération des amis de la nature

(Annexe inédite au Sentiment de la nature, force révolutionnaire, 1937.)

 

Art. 1 – La fédération des amis de la nature s’est fondée pour grouper tous ceux pour lesquels fuir le bureau et la ville est devenu un besoin essentiel. La fédération n’a pas été fondée pour organiser des « loisirs », le retour à la nature pour celui qui vit dans le monde actuel n’est pas un divertissement mais une nécessité.

Art. 2 – La fédération des amis de la nature est une organisation complètement indépendante, les exigences du sentiment de la nature n’ont rien à voir avec les mythes politiques. L’homme qui pénètre dans la forêt vient aujourd’hui chercher une vie plus simple et plus libre et les partis politiques ne lui proposent qu’une mystique confuse et un embrigadement.

Art. 3 – La fédération des amis de la nature ne s’adresse ni aux touristes, ni aux braves gens qui ont envie de prendre l’air le dimanche, mais à ceux qui connaissent l’amour profond de la rivière, de l’arbre ou de la montagne. La fédération n’a pas pour but de faciliter le retour à la nature, elle s’adresse à ceux qui sont prêts à partir par n’importe quel temps, à ceux qui savent que sa beauté s’offre hors des chemins tracés. La fédération n’a pas pour but de créer des refuges confortables, de poser des crampons, de tracer des itinéraires. Celui qui part sac au dos en montagne vient y chercher la lutte et y choisir sa route.

Art. 4 – La fédération des amis de la nature n’est pas une organisation sportive, elle acceptera ceux qui ont besoin de luttes en montagne, mais non ceux qui cherchent à accomplir des performances pour étonner la galerie. Le véritable ami de la nature ne cherche pas à devenir un acrobate, mais un vrai marin, un vrai paysan, un vrai montagnard : connaître le temps, passer la chaîne hiver comme été, battre le pays dans tous ses recoins, voilà son but. Lire la suite

« La guerre »

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Bernard Charbonneau

La guerre
(inédit, 1939)

 

Exposé fait par Bernard Charbonneau devant ses amis au camp de Nistos (août 1939) qu’il conclura en déclarant que, quoi qu’il advienne, il ne participerait pas à cette guerre et qu’il se retirerait pour travailler les questions qui le hantent. («  Je fis devant eux le serment de me consacrer à la question que posait le Progrès, et quelle que soit la nécessité de se mobiliser dans la guerre d’y rester étranger.  »)

 

Nous sommes devant une menace effective de guerre. D’un moment à l’autre nous pouvons être forcés de nous abandonner à elle, pris dans une vague d’enthousiasme collectif. C’est le moment de nous demander ce que nous en pensons. Ce n’est pas une tâche gratuite, car si l’on peut démissionner devant la guerre en désertant ou en s’engageant, la première condition de cette démission, c’est de refuser de la penser.

C’est bien parce que la guerre menace que cette confrontation est utile. Il ne s’agit pas du problème de la guerre en soi mais de ce que nous serons devant cette guerre.

La guerre totale

Cette guerre. Toute la question est là. En faisant un effort pour nous dégager des mythes de la politique étrangère : du droit des peuples, de l’Allemagne, de la France, essayons de nous représenter ce qu’elle pourra être.

Nous sentons vaguement qu’elle n’aura aucune commune mesure avec les guerres du passé, même celle de 1914. La guerre ? Un mot qui n’a pas beaucoup de sens, mais la mobilisation générale, les avions, les gaz… Lire la suite

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
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Ellul-Charbonneau, « Origine de notre révolte »

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Jacques Ellul
Bernard Charbonneau

Origine de notre révolte

(Première partie des Directives pour un manifeste personnaliste, Bordeaux, 1935)

Naissance de la conscience révolutionnaire

1. Un monde s’était organisé sans nous. Nous y sommes entrés alors qu’il commençait à se déséquilibrer. Il obéissait à des lois profondes que nous ne connaissions pas – qui n’étaient pas identiques à celles des sociétés antérieures. Personne ne se donnait la peine de les chercher, car ce monde était caractérisé par l’anonymat : personne n’était responsable et personne ne cherchait à le contrôler. Chacun occupait seulement la place qui lui était attribuée dans ce monde qui se faisait tout seul par le jeu de ces lois profondes.

2. Nous trouvions aussi notre place marquée et nous devions obéir à un fatalisme social. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien remplir notre rôle et d’aider inconsciemment au jeu des lois nouvelles de la société. Lois en face desquelles nous étions désarmés – non seulement par notre ignorance, mais encore par l’impossibilité de modifier ce produit de l’anonymat – l’homme était absolument impuissant en face de la Banque, de la Bourse, des contrats, des assurances, de l’Hygiène, de la TSF, de la Production, etc. On ne pouvait pas lutter d’homme à homme comme dans les sociétés précédentes – Ni d’idée à idée.

3. Cependant, malgré notre impuissance, nous sentions la nécessité de proclamer certaines valeurs et d’incarner certaines forces. – Or le monde qui nous offrait une place était entièrement construit sans tenir compte de ces valeurs et en dehors de ces forces. Il était équilibré sans que puisse jouer ce qui nous paraissait nécessaire (les libertés de l’homme, son effort vers sa vérité particulière, son contact avec une matière familière, son besoin d’unir la justice et le droit, sa nécessité de réaliser une vocation) ; on offrait bien une place pour ces forces, mais c’était une place inutile, où elles pouvaient s’épuiser stérilement, sans effet dans cette société. Ainsi se posait un double problème : un problème général et un problème personnel.

4. Le problème général consistait à se demander si la valeur de l’homme réside dans la valeur d’un homme pris au hasard dans une société ou dans la valeur de la société où vit un homme. Si, en somme, la société (quels que puissent être ses défauts abstraits ou pratiques mais généraux) reçoit sa valeur des hommes qui la composent, pris un à un, ou si les hommes reçoivent tous d’un bloc, du fait de leur adhésion à une société, les qualités abstraites et générales prévues pour cette société.

5. Le problème personnel consistait à se demander si nous pouvions incarner effectivement la nécessité que nous portions en nous. Si nous pouvions réaliser notre vocation – c’est-à-dire avoir une prise réelle dans cette société au nom des valeurs qui nous faisaient agir et qui étaient pour nous une contrainte intérieure. – Cette contrainte rendait le problème effectif et non pas seulement intellectuel. Lire la suite

Citations, 40

On oublie que l’État fasciste n’est pas autre chose qu’une société où les responsabilités politiques sont abandonnées aux militants d’un parti et si l’on veut combattre efficacement le fascisme, il faut se préoccuper de faire cesser cette spécialisation de l’action politique. Elle révèle le vice profond de l’époque présente : le refus d’incarner sa pensée dans un acte. Tous, y compris les militants, en sont responsables. Le militantisme est peut-être même la forme la plus radicale du refus d’agir, parce qu’il donne la justification d’une action illusoire.

Le Militant (1939)

Citations, 36

Il a pu te sembler bizarre que j’aie pu faire grève, je ne suis pas membre de la CGT […]. Mais la grève a pu apparaître comme un acte grave comportant certains risques et c’est à ce point de vue-là que je me suis placé. […] Ceux qui faisaient grève étaient menacés de révocation, les autres recevaient l’éloge du gouvernement, on était forcément placé dans l’un ou l’autre parti (et Dieu sait, si le gouvernement avait appliqué sa menace, si l’abîme aurait été grand entre les révoqués et ceux qui auraient continué à passer à la caisse). D’autre part il m’était personnellement très dur de me prononcer parce qu’il m’est apparu alors avec une grande clarté que je n’avais jamais eu l’occasion de me trouver en conflit dangereux avec l’ordre social. La vie de fonctionnaire et de Français moyen supprime les plus petites occasions de conflit violent avec l’ordre social établi. Je t’assure que j’ai pu mesurer à quel point il est parfois surprenant de prendre une responsabilité de cet ordre et je crois que si je n’avais [pas] choisi le risque je n’aurais jamais pu affirmer du fond du cœur que je n’avais pas succombé à la crainte d’entrer en conflit avec la société. Il y a autre chose. À quatre heures du soir le mardi, les profs ont reçu une circulaire ministérielle impérieuse qui nous menaçait de la révocation et de la prison, un appel direct à la lâcheté. J’aurais pu la mépriser totalement, mais nous ne pouvons pas rester complètement impassibles lorsqu’on nous menace de nous enlever le beefsteack. J’ai eu peur mais en même temps une violente poussée de colère me révélait brusquement que les idées pour lesquelles je me croyais obligé de lutter étai[en]t réellement vivantes ; bien que les rapports entre la grève et celles-ci fussent très lointains elles ont eu suffisamment de force pour me mettre en contradiction avec l’état social, pour me forcer pour la première fois à avoir une conduite cohérente ; je t’assure que j’ai pu saisir à quel point ce qui fait la force d’un homme ce n’est pas son caractère (je me sais absolument incapable de courage, tu connais ma prudence) mais la vigueur (le degré de vérité) de sa conviction. […] Je sais maintenant que cette société est une idole, que j’y suis un étranger, elle pourra me faire céder par la peur, elle pourra me briser, sa domination n’est plus qu’une force brutale. […]

 

Lettre à Jacques Ellul, décembre 1938

« Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse (1933-1946) », par Sébastien Morillon

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Sébastien Morillon

Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse
(
1933-1946)

(Article paru en janvier 2012
dans Foi et Vie)

Entre Jacques Ellul (1912-1994) et Bernard Charbonneau (1910-1996), les échanges intellectuels et amicaux n’ont jamais cessé depuis leurs années d’études universitaires à Bordeaux, au début des années 1930 (1). J. Ellul, qui a souligné à maintes reprises l’importance qu’a revêtue l’amitié à ses yeux (avec Jean Bosc, ou Henri Pouyanne, par exemple) (2), a fait en 1981 à Madeleine Garrigou-Lagrange cette confidence : « Bernard Charbonneau, tout au long de ma vie, a tenu le rôle d’une conscience critique. Et c’est irremplaçable. Chaque fois que je pense ou que je fais quelque chose, je me demande ce que Bernard en pensera ou m’en dira, tout en sachant pertinemment que sa critique sera toujours inattendue et nouvelle (3). » B. Charbonneau a insisté de son côté sur leur « pensée commune », c’est-à-dire le partage de « ce qui donne valeur et contenu à une vie (4) ».

Avant-guerre, malgré des caractères et des origines sociales fort différentes, ils animent ensemble le « groupe de Bordeaux » (une dizaine d’amis et de connaissances) à l’origine du « personnalisme gascon » clairement identifié par Christian Roy (5), proche pour un temps de la revue Esprit. Ils en programment les conférences qu’ils donnent à tour de rôle, et coordonnent leurs actions pour faire vivre les groupes des Amis d’Esprit dans le Sud-Ouest. Certains de leurs textes sont d’ailleurs écrits à quatre mains, comme ces « Directives pour un manifeste personnaliste », publiées et étudiées par Patrick Chastenet, où se trouve décliné dès 1935 un « projet de “cité ascétique” centré sur le qualitatif, [qui] préfigure les thèses de l’écologie politique et radicale des années 70 (Illich, Castoriadis, Schumacher, Gorz, Dumont) axées autour du principe “d’austérité volontaire” (6) ». Du personnalisme gascon à la décroissance, il n’y a qu’un pas… et 50 années de distance.

Les moments partagés sont nombreux dans les années 1930. D’après J. Ellul, alors très studieux étudiant en droit, tout a commencé par une invitation lancée par B. Charbonneau, une connaissance du lycée devenu étudiant en histoire-géographie « fantaisiste » et « débraillé », qui avec d’autres camarades multiplie les sorties en montagne, les virées à moto et les soirées (7). Dans son livre d’entretiens avec Patrick Chastenet, J. Ellul a raconté l’anecdote : « À la fois il m’attirait par la virtuosité de son esprit et il me repoussait par son humour féroce que je craignais un peu. Ce n’était pas un bon élève, travailleur, comme moi. Tout nous séparait, et puis un jour – en première année de fac –, je ne sais pas pourquoi il m’a demandé si je voulais venir camper avec lui dans les Pyrénées. On est restés tous les deux seuls en montagne et ça a été un éblouissement de rencontrer quelqu’un de dix fois plus cultivé que moi, qui me parlait d’une quantité d’auteurs que j’ignorais et qui en même temps semblait apprécier je ne sais pas exactement quoi chez moi… un sérieux, une écoute ? Il avait besoin qu’on l’écoute, Bernard (rires). […] Charbonneau m’a appris à penser et il m’a appris à être un homme libre. […] Par ailleurs, moi qui étais un pur citadin, il m’a amené à découvrir la nature. » (8) D’autres randonnées suivront, dont un voyage en 1934 en Espagne, à Arosa… Du côté de B. Charbonneau, cette rencontre est fondamentale, puisqu’il écrit à sa future femme Henriette en août 1936 que sa rencontre avec Ellul l’a « empêché de complètement désespérer »…

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« Le sentiment de la nature, force révolutionnaire »

Lorsqu’il rédige ce texte, Bernard Charbonneau a 26 ans. Avec son ami Jacques Ellul, il a rejoint les personnalistes de la revue Esprit et publié les Directives pour un mouvement personnaliste deux ans plus tôt. Contre le capitalisme libéral et contre le communisme soviétique, le personnalisme communautaire se voulait une « troisième voie », fondée sur le respect et l’accomplissement de la personne humaine. Ellul et Charbonneau quitteront bientôt ce mouvement, quand celui-ci s’abandonnera aux mirages de la technique et du progrès, et continueront leurs foisonnantes recherches en toute liberté et toute indépendance.

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Le sentiment de la nature, force révolutionnaire

Le sentiment de la nature, force révolutionnaire ? Est-ce bien le moment de s’occuper d’un sujet aussi inactuel ? Force révolutionnaire ? Non, tout le monde sait que la véritable force révolutionnaire, c’est la haine du nain Chiappe ou du chameau Blum. Le sentiment de la nature, c’est une émotion littéraire : un beau jeune homme brun absorbé dans ses pensées devant un lac ; un lac où il ne fera jamais de canot et où il ne pêchera jamais.

Pour nous faire confondre nature et littérature, la civilisation actuelle nous a invertis. Le sentiment de la nature n’est pas le monopole des gens cultivés, et sa plus belle expression n’est qu’un balbutiement informe. D’autre part, comme toute puissance poétique, le sentiment de la nature est une force vulgaire et, si l’on cherchait bien, on trouverait à son actif la chute de quelques ministres polis ou réalistes. Certes, il est bien plus facile de trouver à la source des révolutions des faits « précis » comme la haine d’un personnage en vue ou le gros volume d’un doctrinaire distingué. Mais la haine est à fleur de nerfs, elle pourra provoquer l’émeute, elle n’accouchera pas d’une révolution ; ce qui nous intéresse, c’est de connaître la révolte qui a fait écrire le gros livre, la fièvre qui couvait dans les autres hommes qui l’ont lu, qui n’y ont plus vu l’imprimé mais le cri décuplé de leur propre indignation. Alors, si nous faisons effort pour saisir à sa source même l’esprit révolutionnaire, là où il jaillit le plus violent et le plus dru, nous trouverons, présent ou caché, le sentiment de la nature.

Tant qu’il y aura des gouvernements bien organisés, les ministres de la police feront bien de se méfier des jeunes qui partent seuls parcourir les chemins creux : ce sont certainement de mauvais esprits, beaucoup plus que tel sénateur communiste ; « mais ils sont si gentils, ils ont des idées généreuses et vagues, ils ne font pas de politique » – sans doute, mais il se peut toujours à la longue qu’un mauvais esprit finisse par devenir conscient de ses exigences. Les gouvernements se méfient des excités possédés par l’esprit de justice, le sentiment d’une misère commune ; qu’ils se méfient aussi de l’amour authentique de la nature, car si un jour, brisant brutalement les constructions subtiles de la politique, un mouvement se dresse contre la plus raffinée des civilisations, ce sentiment en sera la force essentielle. Lire la suite

Citations, 18

Entre la culture et la civilisation, il n’y a pas de problème, mais un drame; une société où se synthétisent culture et civilisation n’est qu’un jeu de l’esprit, comme d’ailleurs une société purement civilisée. La culture arme l’homme pour le combat, mais c’est aussi dans la mesure où une classe, une société sont cultivées qu’elles manquent de génie créateur; elles l’expriment parfaitement bien, ce qui n’est pas la même chose; mais qui songerait à opposer la vivacité d’esprit d’un enfant à celle d’un membre de l’Institut? La solution est donc à rechercher dans une tension entre culture et civilisation et comme cet équilibre est perpétuellement rompu, le propre d’un acte révolutionnaire est d’analyser la situation historique pour savoir s’il s’agir de combattre pour les forces de la culture ou pour les forces de la civilisation.

Nous pouvons crier « Vive la nature, vive la culture », ce cri de guerre n’est pas éternel, il n’a de valeur que pour le moment où il retentit; l’action nécessaire au Moyen Âge ne consistait pas à hurler avec les loups de la forêt  et à exaspérer les instincts, mais à recopier les manuscrits; il y avait  d’ailleurs à ce moment un certain risque à défendre la culture. La seule question est de savoir si aujourd’hui, nous, représentants de la classe bourgeoise, nous sommes trop cultivés ou trop spontanés. Or, nous possédons le sentiment plus ou moins net de ce qui nous manque et le désir de revenir à la nature nous fournit un bon critérium: c’est dans la mesure où un homme vit dans une société cultivée que vient ce besoin, sa puissance est en mesure directe de la nécessité d’une révolution faite contre la culture pour permettre la perpétuelle naissance de la civilisation.

 

Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, Le Seuil, 2014.

Jacques Ellul. « Une introduction à la pensée de Bernard Charbonneau »

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Jacques Ellul

Une introduction à la pensée
de Bernard Charbonneau

Cahiers du Sud-Ouest, n° 7, janvier-mars 1985

Je venais de recevoir le livre de Giedion, Mechanization Takes Command, Bernard Charbonneau était dans mon bureau. Nous parlions de tout autre chose. Il avait pris le Giedion et le feuilletait. Il ne connaît pratiquement pas l’anglais. Il feuilletait en apparence négligemment, mais examinait avec son attention acérée les photographies et illustrations. Nous parlions. Soudain, il pose le livre de Giedion, et j’entends encore sa phrase : « En somme cet Américain croit que le progrès mécanique a démoli l’homme, mais avec un idéalisme bien américain il croit en un Homme absolu, et c’est l’art qui permettra de résoudre le conflit. » Il avait en une heure, sans lire, avec son intuition exceptionnelle, par le simple choix des illustrations et leur arrangement, mis le doigt sur la faiblesse principale de ce livre savant… Je cite cette anecdote pour, simplement, donner un exemple et de sa capacité incroyable de « saisir » des phénomènes et de l’acuité de son jugement.

Nous avions découvert, au début des années trente, une convergence de nos inquiétudes et de nos révoltes. Mais il était incomparablement plus avancé que moi. Il avait une connaissance de la pensée révolutionnaire et une appréhension de notre société qui m’éblouissaient. Je me suis mis à son école, dans cette orientation socialiste qui refusait à la fois la mollesse de la SFIO, la dictature du communisme et qui cherchait une voie originale pour la révolution. Ce qui dès cette époque le caractérisait, et rend toujours aujourd’hui sa lecture difficile, c’était une critique permanente (d’où devait sortir la découverte du positif), mais une critique principalement adressée à ceux qui lui étaient le plus proche. Il ne s’attardait pas tellement à la critique du nazisme, parce que nous en étions infiniment loin, mais bien à celle de la gauche, parce que c’était là que se situait notre enracinement, et me semble-t-il, il ne pouvait supporter les compromissions, les faiblesses, les erreurs de cette gauche, et il était exigeant précisément parce que là lui semblait résider notre place. Lire la suite

Citations, 9

Chasse et pêche

Mais tout le monde ne peut pas mourir sans avoir vu Naples ; la plupart se contentent de gagner les bords d’une rivière ; leur sentiment de la nature se confond avec leur instinct de chasse ou de pêche. Beaucoup d’instincts primitifs de l’homme se sont atténués, mais ceux-là au contraire semblent s’exaspérer ; plus le gibier ou le poisson devient rare, plus le nombre des chasseurs et des pêcheurs augmente. Vous pouvez parler à un vrai chasseur, de ceux qui aiment passer la soirée à fumer la pipe et à décrotter leurs pantalons, il ne vous parlera pas du pourpre de l’automne, mais il vous avouera peut-être quel plaisir il trouve à arpenter les labours gelés de bon matin, à sentir la boue collée aux bottes, à contourner « le bois », à prendre le chemin des ormes et à entendre l’aboi des chiens répercuté partout dans la grande plaine. Parlez à un pêcheur d’étang, à un pêcheur de rivière ou à un pêcheur de truites, ils vous diront qu’une truite prise a les reins bleus piqués de rouge, que l’aube est l’heure la plus agréable lorsque les brumes montent de la rivière. L’amour de la nature est un sentiment spontané (un sentiment antérieur aux autres, qui sont acquis) ; ce n’est pas une classe qui a ces instincts, ce sont des hommes.

Pour eux, la nature, ce n’est pas un spectacle ; on ne parcourt pas beaucoup de terrain lorsqu’on remonte un ruisseau pour pêcher la truite, mais il faut connaître chaque souche, savoir le moment des montées d’insectes, être sensible à la direction du vent, frémir d’une ombre, bref, devenir truite soi-même. Les pêcheurs au coup savent qu’il n’y a aucun ennui à rester seul des heures au même endroit, parce que celui qui pêche acquiert une ouïe et un regard plus perçants, que là où un autre passerait sans voir, il voit la lumière changer, des animaux vivants passer sous la surface indifférente de la rivière ; le soir une carpe saute, tombe à plat sur l’eau, la nuit quand il dort il sent encore les ondes de sa chute s’élargir, la queue humide du poisson prisonnier bat ses doigts. La nuit est une anguille.

Ainsi, ils ont beau être citadins, les vrais pêcheurs et les vrais chasseurs sont bien près de redevenir d’authentiques paysans ; pêcher s’apprend par expérience et il faut la même connaissance directe de la nature qui est celle du paysan. Par la chasse et par la pêche, les citadins peuvent mener quelque temps la vie paysanne qui leur manque ; pas besoin de fuir à Tahiti pour retrouver la nature primitive, la Seine coule encore à ciel ouvert dans Paris. Ces hommes qui n’étaient de nulle part connaissent très bien l’étang de Fieux ou la forêt de Vinax et je crois qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’ils dessinent des carpes ou sculptent des feuilles de chêne sur des bâtons. C’est le seul retour naturel à la nature qui existe encore aujourd’hui.

Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire, 1937. Le Seuil, in
Nous sommes révolutionnaires malgré nous, 2014.

Citations, 7

Tant quil y aura des gouvernements bien organisés, les ministres de la police feront bien de se méfier des jeunes qui partent seuls parcourir les chemins creux : ce sont certainement de mauvais esprits, beaucoup plus que tel sénateur communiste ; « mais ils sont si gentils, ils ont des idées généreuses et vagues, ils ne font pas de politique » sans doute, mais il se peut toujours à la longue quun mauvais esprit finisse par devenir conscient de ses exigences. Les gouvernements se méfient des excités possédés par lesprit de justice, le sentiment dune misère commune ; quils se méfient aussi de l’amour authentique de la nature, car si un jour, brisant brutalement les constructions subtiles de la politique, un mouvement se dresse contre la plus raffinée des civilisations, ce sentiment en sera la force essentielle.

Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire, 1937. Le Seuil, in
Nous sommes révolutionnaires malgré nous, 2014.

« La Fabrication des bons élèves »

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Bernard Charbonneau

La Fabrication des bons élèves

(Esprit n° 62, novembre 1937)

Les considérations qui suivent ne sont pas théoriques, elles ne cherchent pas à définir le système parfait de l’éducation. Elles expriment l’expérience d’un professeur qui a enseigné l’histoire à des élèves de douze à dix-sept ans, et n’est pas très éloigné encore du temps où on la lui enseignait. Elles sont violemment partiales, parce que les professeurs sont directement intéressés à la transformation de l’enseignement. Elles sont braquées sur des défauts actuels. Il n’est pas inutile cependant de rappeler au départ qu’une révolution éducative est inséparable d’une transformation de tout l’organisme social. Le lycée est dans la ville et la ville dans la cité : une révolution par l’éducation suppose d’abord que la cité la désire et la permette.

Comme dans le domaine social, les apparences pourraient nous faire croire que nous sommes déjà en période révolutionnaire ; on parle beaucoup du projet de réforme de l’enseignement ; les positions sont arrêtées pour ou contre et l’on voudra sans doute nous forcer à prendre part aux exclusives. En fait, le problème de l’enseignement n’a pas été examiné à fond et le courage a manqué aux théoriciens de gauche pour faire une critique profonde de l’école actuelle, sans doute parce que cet enseignement est un peu le leur. Mais nous pourrions aussi dire que leur réforme est un peu celle de leurs adversaires, de certains tout au moins. Nous avouerons que de telles connivences nous paraissent suspectes et que si la situation est vraiment révolutionnaire, la révolution ne nous semble pas encore commencée. Elle commencera, comme toute révolution, le jour où l’on changera de fin ; où le but de l’enseignement cessera d’être la fabrication de ce produit aseptique, commode à l’usage et bien présenté : le bon élève. Lire la suite

« La Publicité »

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Bernard Charbonneau

La Publicité

(1935)

Économistes et psychologues ne s’en soucient guère encore. Votre rue, votre journal, vos promenades, vos décisions, elle a tout envahi. Mais précisément, elle ne relève point des techniciens. Chacun pourrait en parler : où sont dès lors ses références ? Un spécialiste, un révolutionnaire spécialiste est sérieux ; ne leur a-t-on pas appris dès dix-huit ans à distinguer la connaissance scientifique de la connaissance vulgaire (et avec quelle vulgarité nos professeurs prononçaient-ils ce « vulgaire »).

Dans cette rubrique qu’ouvre Esprit sur la révolution quotidienne on se propose précisément de parler du désordre vulgaire. Vous ne spéculez pas, vous ne jouez pas en Bourse, vous n’exploitez personne : mais vous lisez les hebdomadaires comme les autres, vous allez au cinéma comme les autres, vous ouvrez votre journal comme les autres. Une époque prend son sens dans les faits et gestes quotidiens, ceux que personne ne remarque plus parce qu’ils sont passés dans l’instinct de l’époque, bien plus que dans ses doctrines ou dans ses singularités. Notre dénonciation du désordre serait incomplète si elle n’allait, sous la critique doctrinale et la présentation des grands désordres visibles, jusqu’à la critique quotidienne, reprenons le terme de Bloy, jusqu’à une exégèse des lieux communs.

Le propre du lieu commun est de paraître anodin, comme le propre du désordre bourgeois est de s’être habillé de politesse et de légalité pour adapter le brigandage aux délicatesses d’une société civilisée. Il est par nature celui qu’on laisse dire, laisse passer. Au-dessus des partis et des classes, il nous révèle, si nous voulons l’entendre, combien le même désordre est universalisé dans les cœurs, par-dessous les désordres propres aux partis et aux classes. Mais, à proprement parler, on ne l’entend pas. Il est plus excitant de s’émouvoir avec des formules systématiques et des enthousiasmes bruyants que d’écouter la vie quotidienne. Apprendre à reconnaître le quotidien, à saisir l’essentiel dans le médiocre, voilà par quoi nous arriverons à convaincre jusqu’au boutiquier du coin que notre révolution le concerne, et non pas seulement les intellectuels ou les futurs dirigeants.

La publicité est une de ces maîtresses invisibles de nos journées.

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« Le Militant »

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Bernard Charbonneau

Le Militant

(1939)

Avant d’aborder cette étude, je dois dire que ce n’est pas sans gêne que je me suis décidé à l’intituler : « Le Militant ». Il est toujours pénible de ranger les hommes sous une étiquette. Mais l’existence du militant est une réalité : il y a malheureusement des hommes dont toute la vie se ramène à une attitude sociale interchangeable.

I. – Apparition du militant

Il est significatif que nous puissions dire, en parlant de l’homme qui a une action politique : « c’est un militant », comme si cette action ne concernait pas également les autres. Or ce mot, dans son emploi actuel, est récent.

Vers 1830, on parlait de républicains, et non de militants républicains. Sans doute parce qu’on ne pouvait qu’être républicain – ce qui comportait l’obligation de donner aussi bien son temps que sa vie à la république ; et il eût semblé absurde qu’il y eût parmi les républicains une minorité de spécialistes chargés de travailler à l’avènement de la république pour le compte des sympathisants. Si l’on se servait de ce mot, c’était dans son sens large, car toute conviction forte entraîne à militer.

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« Réformisme et action révolutionnaire »

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Bernard Charbonneau

Réformisme et action révolutionnaire

(1939)

Quand on parle de réformisme, on donne généralement à ce mot un sens trop étroit. En fait, le réformisme est une tendance qui se rencontre dans tous les mouvements lorsqu’ils se heurtent à la réalité. Les réformistes de tous les partis emploient toujours les mêmes arguments et c’est la valeur de ces arguments qu’il s’agit de discuter ; il ne s’agit pas d’une controverse théorique, puisque nous verrons qu’elle aboutit à placer la question dans le temps et sur le plan de la décision.

Le réformisme – ses justifications

Dans la société actuelle, tous les partis, malgré les haines qui les opposent, ont une conception réformiste de l’action (du communisme à l’hitlérisme en passant par la social-démocratie). L’époque actuelle donne le spectacle étonnant d’une situation révolutionnaire sans précédent et d’une absence totale de mouvement révolutionnaire.

La déviation réformiste ne se produit avec autant de régularité que parce qu’elle naît d’une nécessité profonde. Aucun mouvement n’a pu échapper au dilemme de l’action : être pur ou être efficace ; employer des moyens efficaces et être entraînés par eux jusqu’à la trahison ; à quoi bon alors prendre le pouvoir si le pouvoir devient le principal obstacle à l’action ? Pour échapper à ce dilemme, les intellectuels réformistes distinguent entre le gouvernement qui est obligé de composer avec les faits et les forces révolutionnaires (intellectuels, petits groupes) qui le poussent à l’action ; faire participer au pouvoir ces forces révolutionnaires pures serait les corrompre, une société normale doit admettre les représentants de la révolution permanente.

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