« La guerre »

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Bernard Charbonneau

La guerre
(inédit, 1939)

 

Exposé fait par Bernard Charbonneau devant ses amis au camp de Nistos (août 1939) qu’il conclura en déclarant que, quoi qu’il advienne, il ne participerait pas à cette guerre et qu’il se retirerait pour travailler les questions qui le hantent. («  Je fis devant eux le serment de me consacrer à la question que posait le Progrès, et quelle que soit la nécessité de se mobiliser dans la guerre d’y rester étranger.  »)

 

Nous sommes devant une menace effective de guerre. D’un moment à l’autre nous pouvons être forcés de nous abandonner à elle, pris dans une vague d’enthousiasme collectif. C’est le moment de nous demander ce que nous en pensons. Ce n’est pas une tâche gratuite, car si l’on peut démissionner devant la guerre en désertant ou en s’engageant, la première condition de cette démission, c’est de refuser de la penser.

C’est bien parce que la guerre menace que cette confrontation est utile. Il ne s’agit pas du problème de la guerre en soi mais de ce que nous serons devant cette guerre.

La guerre totale

Cette guerre. Toute la question est là. En faisant un effort pour nous dégager des mythes de la politique étrangère : du droit des peuples, de l’Allemagne, de la France, essayons de nous représenter ce qu’elle pourra être.

Nous sentons vaguement qu’elle n’aura aucune commune mesure avec les guerres du passé, même celle de 1914. La guerre ? Un mot qui n’a pas beaucoup de sens, mais la mobilisation générale, les avions, les gaz…

Ce qu’elle signifie d’abord, c’est beaucoup de chances d’être tué et toutes les chances d’être pris. C’est là sa caractéristique essentielle : aucun de nous n’échappera à la guerre. De la guerre de mercenaires, avec la conscription on est passé aux guerres nationales, aujourd’hui nous aboutissons au stade de la guerre totale qui prend tout le monde et qui exige toutes leurs activités. Au front, la guerre n’est plus la bataille ; la bataille en effet suppose une haine véritable contre l’ennemi et la présence de l’adversaire ; elle suppose aussi un combat à armes à peu près égales ; or le fantassin, sous le tir de barrage ou le bombardement par avions ne peut rien pour atteindre son adversaire ou sauver sa vie ; il supporte et il attend, c’est son seul rôle. Que peut la force d’un homme contre la force d’une bombe qui peut le faire disparaître complètement ?

La guerre moderne est inhumaine, parce que ce ne sont plus des hommes qui se battent, mais des machines qui fonctionnent. L’aviateur, enfermé dans un avion de bombardement, à 5 000 mètres d’altitude, à 400 kilomètres à l’heure est au point d’une trajectoire, il n’a même plus conscience qu’il atteint un objectif, comment voulez-vous qu’il puisse penser à une femme ou à un enfant tués ? La foule impuissante peut lever les poings, si le hasard le veut elle sera vengée par un obus de la défense aérienne.

Aussi dans cette guerre, que peut signifier le bon droit, le courage et l’intelligence ? Ce qui importe dans une armée de plusieurs millions d’hommes, ce n’est pas le génie de Napoléon, mais une bonne organisation des transports et des réserves suffisantes de munitions. On revient à l’âge des cavernes : c’est le plus fort qui gagne : dans une bataille navale, un bateau qui file 22 nœuds et qui tire à 10 kilomètres écrase celui qui file 20 nœuds et tire à 8. L’armée moderne n’a pas besoin de héros, il lui faut des techniciens (cf. les derniers événements d’Espagne). Cette évolution déjà sensible en 1914 n’a fait que s’accentuer. En effet en 1914, la seule arme savante employée en grande masse était l’artillerie. Depuis se sont développés l’aviation, les gaz, les tanks, etc. ; on peut entrevoir le moment où les moyens seront tels que le vainqueur pourra envisager l’anéantissement complet du vaincu. La guerre stratégique du XXIIIe siècle est devenue la guerre de destruction ; il ne s’agit plus de battre l’adversaire par une belle manœuvre, mais de le détruire, de faire un travail de démolition, supprimer le plus d’hommes, démolir le plus de fer et de béton possible et pour cela avoir des machines à broyer de fort rendement, de la méthode dans leur emploi.

 Mais la guerre ne domine pas seulement le front, elle règne aussi à l’arrière. La grande nouveauté des guerres actuelles, ce sont les bombardements aériens, les civils aussi peuvent être tués. Surtout, l’arrière comme le front est mobilisé ; mobilisation des esprits (presse, propagande, la mentalité de guerre, ses conséquences) ; toutes les activités du pays mobilisées en vue de la guerre : l’économie de guerre etc. La machine à faire la guerre ne comprend plus seulement l’armée, mais toute la société. Pour vaincre, l’arrière doit être aussi implacablement organisé que le front : la guerre moderne, plus que les guerres anciennes, oppose des organisations, non des idéologies.

Les conséquences de la guerre

La guerre moderne est un déchaînement de forces tellement inhumaines qu’il est difficile de dire quelles en seront les conséquences. La crainte que nous éprouvons tous devant elle n’est pas seulement la crainte de la mort, mais celle d’un fait qui échappe à la compréhension ; nous avons beau nous dire que nous nous battons pour le droit, la démocratie, les mines de Briey, nous avons peur parce que nous ne savons pas où elle nous mènera. Première constatation : celui qui se lance dans la guerre pour poursuivre une fin quelconque n’est jamais sûr qu’elle ne l’amènera pas à des résultats bien éloignés. On ne sort pas de la guerre.

La guerre est une fin en soi ; d’abord par ses destructions énormes, aussi parce que l’état de guerre technique impose un type particulier d’organisation sociale (étatisme, censure, autarchie), c’est-à-dire la société totalitaire ; dans quelle mesure les expériences de 1914-1918 n’ont-elles pas préparé les expériences totalitaires ?

Attitude en face de la guerre

a) Les attitudes des partis traditionnels

La Droite, devenue pacifiste, semble prête à sacrifier la France à l’Ordre social. Les partis de gauche semblent prêts à sacrifier le socialisme à l’union des Français, condition nécessaire pour pouvoir anéantir le fascisme détesté ; ils ont sacrifié la révolution sociale à la haine d’Hitler. La guerre pour l’Espagne aurait pu conserver l’apparence d’une guerre révolutionnaire, celle pour l’équilibre européen ne peut laisser d’illusions à personne. Illusion des gens de gauche – la guerre actuelle est le fascisme, tout au plus, si les démocraties sont victorieuses, établiront-ils eux-mêmes ce fascisme.

b) Les trotskistes croient à une action de classe contre la guerre ; n’est-ce pas là une illusion ? Cette action de classe n’a pas empêché Franco de continuer la guerre civile ; que sera-ce en cas de guerre nationale ?

c) Les pacifistes intégraux : plutôt la servitude que la mort – les objecteurs de conscience, dans ce cas-là, seule attitude possible : se laisser fusiller au fond d’une cave, être inscrit sur une liste de disparus, c’est-à-dire accomplir un acte gratuit ; mais alors et les autres ?

Il semble bien que l’homme seul ne puisse rien devant la guerre. Elle s’impose à lui comme une catastrophe ; mais alors, oui ou non, est-elle due aux taches du soleil ou est-elle faite par les hommes ?

Des solutions ? Contre la guerre, il n’y en a pas. La prochaine nous forcera sans doute à repartir de zéro, à attendre pour laisser passer l’orage et à reprendre la seule lutte efficace, c’est-à-dire la lutte contre cette guerre et contre cette société qui l’a faite.

Accepter la guerre, c’est reconnaître, en fin de compte, que la société actuelle vaut la peine de se faire tuer pour elle. Nous pourrons compter tous ceux qui y participeront activement, ceux-là se seront déclarés conservateurs de l’ordre établi ; le seul avantage de la guerre sera de pouvoir compter ses vrais amis et ses vrais ennemis. 

 

Fonds Charbonneau, IEP Bordeaux
Deux pages ronéotypées non datées (avec la mention
 « exposé fait à la veille de la guerre au camp de Nistos ?
38 ou 39 ? » de la main d’Henriette)

 

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