Citations, 36

Il a pu te sembler bizarre que j’aie pu faire grève, je ne suis pas membre de la CGT […]. Mais la grève a pu apparaître comme un acte grave comportant certains risques et c’est à ce point de vue-là que je me suis placé. […] Ceux qui faisaient grève étaient menacés de révocation, les autres recevaient l’éloge du gouvernement, on était forcément placé dans l’un ou l’autre parti (et Dieu sait, si le gouvernement avait appliqué sa menace, si l’abîme aurait été grand entre les révoqués et ceux qui auraient continué à passer à la caisse). D’autre part il m’était personnellement très dur de me prononcer parce qu’il m’est apparu alors avec une grande clarté que je n’avais jamais eu l’occasion de me trouver en conflit dangereux avec l’ordre social. La vie de fonctionnaire et de Français moyen supprime les plus petites occasions de conflit violent avec l’ordre social établi. Je t’assure que j’ai pu mesurer à quel point il est parfois surprenant de prendre une responsabilité de cet ordre et je crois que si je n’avais [pas] choisi le risque je n’aurais jamais pu affirmer du fond du cœur que je n’avais pas succombé à la crainte d’entrer en conflit avec la société. Il y a autre chose. À quatre heures du soir le mardi, les profs ont reçu une circulaire ministérielle impérieuse qui nous menaçait de la révocation et de la prison, un appel direct à la lâcheté. J’aurais pu la mépriser totalement, mais nous ne pouvons pas rester complètement impassibles lorsqu’on nous menace de nous enlever le beefsteack. J’ai eu peur mais en même temps une violente poussée de colère me révélait brusquement que les idées pour lesquelles je me croyais obligé de lutter étai[en]t réellement vivantes ; bien que les rapports entre la grève et celles-ci fussent très lointains elles ont eu suffisamment de force pour me mettre en contradiction avec l’état social, pour me forcer pour la première fois à avoir une conduite cohérente ; je t’assure que j’ai pu saisir à quel point ce qui fait la force d’un homme ce n’est pas son caractère (je me sais absolument incapable de courage, tu connais ma prudence) mais la vigueur (le degré de vérité) de sa conviction. […] Je sais maintenant que cette société est une idole, que j’y suis un étranger, elle pourra me faire céder par la peur, elle pourra me briser, sa domination n’est plus qu’une force brutale. […]

 

Lettre à Jacques Ellul, décembre 1938

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« Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse (1933-1946) », par Sébastien Morillon

Version imprimable Correspondance de jeunesse

Sébastien Morillon

Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse
(
1933-1946)

(Article paru en janvier 2012
dans Foi et Vie)

Entre Jacques Ellul (1912-1994) et Bernard Charbonneau (1910-1996), les échanges intellectuels et amicaux n’ont jamais cessé depuis leurs années d’études universitaires à Bordeaux, au début des années 1930 (1). J. Ellul, qui a souligné à maintes reprises l’importance qu’a revêtue l’amitié à ses yeux (avec Jean Bosc, ou Henri Pouyanne, par exemple) (2), a fait en 1981 à Madeleine Garrigou-Lagrange cette confidence : « Bernard Charbonneau, tout au long de ma vie, a tenu le rôle d’une conscience critique. Et c’est irremplaçable. Chaque fois que je pense ou que je fais quelque chose, je me demande ce que Bernard en pensera ou m’en dira, tout en sachant pertinemment que sa critique sera toujours inattendue et nouvelle (3). » B. Charbonneau a insisté de son côté sur leur « pensée commune », c’est-à-dire le partage de « ce qui donne valeur et contenu à une vie (4) ».

Avant-guerre, malgré des caractères et des origines sociales fort différentes, ils animent ensemble le « groupe de Bordeaux » (une dizaine d’amis et de connaissances) à l’origine du « personnalisme gascon » clairement identifié par Christian Roy (5), proche pour un temps de la revue Esprit. Ils en programment les conférences qu’ils donnent à tour de rôle, et coordonnent leurs actions pour faire vivre les groupes des Amis d’Esprit dans le Sud-Ouest. Certains de leurs textes sont d’ailleurs écrits à quatre mains, comme ces « Directives pour un manifeste personnaliste », publiées et étudiées par Patrick Chastenet, où se trouve décliné dès 1935 un « projet de “cité ascétique” centré sur le qualitatif, [qui] préfigure les thèses de l’écologie politique et radicale des années 70 (Illich, Castoriadis, Schumacher, Gorz, Dumont) axées autour du principe “d’austérité volontaire” (6) ». Du personnalisme gascon à la décroissance, il n’y a qu’un pas… et 50 années de distance.

Les moments partagés sont nombreux dans les années 1930. D’après J. Ellul, alors très studieux étudiant en droit, tout a commencé par une invitation lancée par B. Charbonneau, une connaissance du lycée devenu étudiant en histoire-géographie « fantaisiste » et « débraillé », qui avec d’autres camarades multiplie les sorties en montagne, les virées à moto et les soirées (7). Dans son livre d’entretiens avec Patrick Chastenet, J. Ellul a raconté l’anecdote : « À la fois il m’attirait par la virtuosité de son esprit et il me repoussait par son humour féroce que je craignais un peu. Ce n’était pas un bon élève, travailleur, comme moi. Tout nous séparait, et puis un jour – en première année de fac –, je ne sais pas pourquoi il m’a demandé si je voulais venir camper avec lui dans les Pyrénées. On est restés tous les deux seuls en montagne et ça a été un éblouissement de rencontrer quelqu’un de dix fois plus cultivé que moi, qui me parlait d’une quantité d’auteurs que j’ignorais et qui en même temps semblait apprécier je ne sais pas exactement quoi chez moi… un sérieux, une écoute ? Il avait besoin qu’on l’écoute, Bernard (rires). […] Charbonneau m’a appris à penser et il m’a appris à être un homme libre. […] Par ailleurs, moi qui étais un pur citadin, il m’a amené à découvrir la nature. » (8) D’autres randonnées suivront, dont un voyage en 1934 en Espagne, à Arosa… Du côté de B. Charbonneau, cette rencontre est fondamentale, puisqu’il écrit à sa future femme Henriette en août 1936 que sa rencontre avec Ellul l’a « empêché de complètement désespérer »…

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Lettre à Survivre et vivre

Lettre à Survivre et vivre

(publiée sous le pseudonyme de «Renée» dans Survivre… et Vivre n° 17, 1973)

Je m’inquiète de l’évolution de Survivre. Je partage beaucoup de ses critiques sur le mouvement « écologique ». Mais c’est précisément dans la mesure où je me fous de cette étiquette que le contenu m’intéresse plus que le contenant. Je suis le premier à considérer comme fâcheux, sinon l’écologie qui n’est pas une discipline comme une autre, mais l’écologie qui se manifeste dans le biologisme, le naturalisme, etc. (par exemple Faussurier dans La Gueule ouverte). La grande nouveauté du mouvement écologique, et le fait que j’y trouve sur le tard une place, c’est qu’il apprend précisément aux Français à penser autrement qu’en termes d’idéologie, à se poser des problèmes concrets, exprimables dans le langage de tout le monde, parce que ces problèmes concernent les hommes et non les marxistes, les linguistes, etc. J’ajouterai par ailleurs que l’intérêt du mouvement écologique est de nous sortir aussitôt du problème écologique, de nous poser les problèmes sociaux et ceux de l’action ; c’est en ceci qu’il est révolutionnaire, à la différence de bien des mouvements qui s’affirment tels mais qui, au fond, se réduisent à mettre au pouvoir d’autres groupes et d’autres hommes pour faire la même chose. Je crains qu’en reniant l’écologie (je ne dis pas l’écologisme) Survivre ne tombe dans l’idéologie, le spectacle qui, lui, est facilement récupérable par la bourgeoisie industrielle. Après le simplisme (parfois trop systématique à mon goût) de Grothendieck, Survivre retomberait dans le discours idéologique et fumeux, émaillé de bandes dessinées de l’Internationale situ : discours qui a sa place toute trouvée dans le secteur « culturel » de la société néo-bourgeoise. Attention à ne pas se donner en spectacle ! D’autant plus que, le jour où l’on se trouve en présence d’un problème, d’une misère, d’une violence concrète, l’on risque de retourner aux vérités, aux mystiques et aux disciplines de l’action d’un parti militairement organisé. Depuis ma jeunesse, je vois les jeunes intellectuels tourner en rond du surréalisme au stalinisme : de la revendication d’une liberté parfaite à sa négation parfaite. Et, bien entendu, le jour où l’on en a assez des vérités et des casernes, l’on retourne au nihilisme intellectuel et moral, etc. J’espérais que « le problème écologique » allait enfin forcer les jeunes intellectuels à se poser les questions et à s’engager dans l’action de leur époque. Je crains de me tromper. En tout cas, ce serait désastreux de voir le mouvement qui s’ébauchait éclater entre des groupuscules d’intellectuels abstracteurs de quintessences, et des mystiques naturistes ou des opportunistes. Lire la suite