Citations, 67

 C’est le progrès, qui n’est jusqu’ici que décomposition : chaos de pavillons, d’immeubles, de ferrailles et de détritus. Et à travers l’informe et l’innommable, la banlieue – parfois la zone –, s’écoule la diarrhée d’asphalte que répand la bagnole avant d’aller crever contre un poteau ou dans un pré. Les fermes abandonnées s’écaillent ou s’écroulent, quand elles ne se fardent pas pour plaire à un bourgeois. La lèpre ronge touyas et forêts. Peines et maladies reculent, la production augmente, et le bonheur aussi, paraît-il. Mais à perte de vue, l’œil ne voit que des ruines ou des ébauches, c’est-à-dire des chantiers. Ce qui importe n’est pas ce que l’on vit, mais ce que l’on fabrique, et c’est toujours la même chose. A quoi bon regarder ? Bientôt ce ne sera pas plus la peine que dans les tunnels du métro. Ici comme n’importe où, ce monde perpétuellement à venir ne parle plus aux sens, et donc n’a pas de sens. Les fruits de cette mue sont purement sociaux, ni l’ouïe, ni la vue ne les enregistrent, mais la statistique. Où sommes-nous ? Quelque part entre deux murs, du côté de Bochum ou de Brisbane. Il n’y a plus de pays, de paysans, mais seulement le folklore : la petite momie attifée en Ossaloise qu’on fait danser au pied des HLM.

 

Tristes campagnes
Denoël, 1973

Chronique du terrain vague, 15

Version imprimable de Chronique du terrain vague 15

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 15
(La Gueule ouverte n° 44, mars 1975)

Une gueule gelée à mort.
(Celle de votre patelin, une fois que le POS aura été mis en vigueur) 

1. Comment l’espace va être mis en coupe enfin réglée par l’expert géomètre

Il faut bien l’avouer, les sociétés et les individus jusqu’à ce jour se développaient dans l’espace au petit bonheur. Il y avait des trous, tout n’était pas clôturé ou réglementé : et même des blancs, de l’espace en rabiot dont on ne savait au juste à quoi il servait : des forêts dont les cimes s’agitaient en vain dans le vent, des lacs qui faisaient des vaguelettes pour le plaisir d’en faire. Et, en dépit des propriétés privées ou publiques, n’importe qui pouvait parfois s’y activer à n’importe quoi : traînasser en dehors des chemins, faire un feu ou pisser contre un arbre. Le rendement en quintaux ou en francs d’une bonne partie de l’espace français était déplorable. Ici ou là, dans l’alpage ou la futaie, il suffisait de stopper, le fracas d’un silence glacial vous brisait le tympan : celui du métré ou du kilomètre carré, de la seconde – que dis-je, parfois du siècle – en train de se perdre.

Heureusement que l’élévation de notre standing économique et démographique fait qu’il n’est plus question d’un tel gaspillage. Le temps de la grande bouffe sauvage d’espace-temps est désormais révolu, il faut la planifier, ce qui permettra d’augmenter encore le rendement. Comme il n’y en aura pas pour tout le monde, et qu’il faut bien le réserver au peuple, c’est-à-dire à Concorde, à l’armée, à Pechiney et au Club Méditerranée, les bureaux vont appliquer à la totalité de la France le grand principe du managing : une place pour chaque chose, donc une chose pour chaque place. Vous n’allez pas quand même rouspéter, c’est le bon sens, la logique : l’Utilité publique qui l’impose. Cela s’appelle le zoning (comme bing) qui permet de mettre dans un tiroir les serviettes immaculées de la nature vierge, et dans un autre (plus vaste il est vrai) les torchons sales de l’industrie chimique ou des pétarades militaires. Le zoning d’ailleurs ça se raffine à l’infini. Rien ne vous empêche de nuancer en créant par exemple à Lacanau une zone NA (zones naturelles. Organisation future organisée. 600 hectares prévus). (1) Lire la suite

Bernard Charbonneau, « Sortir de la banlieue »

Version imprimable de Sortir de la banlieue

Bernard Charbonneau

Sortir de la banlieue

(Conclusion de Notre table rase, 1971)

À vrai dire, la disparition de la campagne : des repas, des vallons et des fêtes, la banlieue dont on ne sort plus, est un changement si angoissant qu’il est inconcevable pour un esprit humain. Non ! Cela ne peut être, c’est trop affreux ; telle est la pensée qui rend le cauchemar inévitable. Qu’on y réfléchisse en pesant chaque mot : plus de pain quotidien, plus de rivière ni de rives ; plus d’ailleurs si ce n’est produit par la drogue. Plus d’air ni d’eau, si ce n’est fabriqué par les machines et les bureaux. L’homme étouffera dans cette tombe creusée dans l’ordure ; mais quand il sera sur le point de tourner de l’œil, Esso ou l’ENA lui feront respirer une bouffée de chlorophylle synthétique en lui montrant une photo du parc de la Vanoise.

Si l’on veut sauver notre civilisation urbaine du naufrage dans l’océan des banlieues, il faut lui rendre sa campagne. Au lieu d’une agriculture « de luxe » fabriquant à grands frais des nourritures et des paysages d’art dans quelques sites classés, alibi de la pilule alimentaire obligatoire, il faut une agriculture tout court, qui rende aux Français la joie quotidienne de casser la croûte en jetant un coup d’œil sur la France. Au lieu du parc tabou – ce verre d’eau qu’on montre à qui meurt de soif –, excuse de l’anéantissement des Alpes et des Pyrénées, du village musée alibi de l’ethnocide généralisé, il faut maintenir et rénover l’ensemble des campagnes et des villages français. Ils ne sont pas de trop si l’on veut que les masses urbaines aient de quoi manger, pêcher, vivre dans la nature et les pays, et non seulement se rincer l’œil en y mettant une goutte de collyre vert. Ce sont au contraire les aérodromes, les aciéries, les usines à ski qu’il faudra bien un jour se décider à mettre sous globe et à cantonner dans des parcs industriels. Sans quoi ils finiront par tout envahir : déjà Fos menace d’infester la réserve de la Camargue.

1. Pour une agriculture agricole  Lire la suite

Citations, 66

D’ailleurs je ne pense pas qu’au train où vont les choses – le ravage de la terre et l’éveil de l’opinion – l’ambiguïté des rapports du mouvement écologique et de la société néo-industrielle puisse durer longtemps. En même temps qu’il se développe, le mouvement venu des USA mue : il étend son horizon et se radicalise. Il sort de son ghetto naturiste ou bucolique, et même en France, des groupes de plus en plus conscients de l’originalité de leur cause et de leur conflit radical avec le monde actuel se développent : Charlie Hebdo, Gueule ouverte, Survivre notamment. Le stade de la protection des sites est en voie d’être dépassé, c’est bon signe, même si certains se réfèrent à Trotsky qui se foutait bien de ces problèmes. Il reste à la plupart de ces groupes à mûrir, c’est-à-dire à vieillir sans cesser d’être jeune ; à joindre aux vertus de la jeunesse : la vigueur, la passion, celles de l’âge et de l’expérience : la lucidité, la prudence du vieux guerrier qui est celle du serpent.

Car je ne pense pas qu’on évitera l’affrontement avec la société actuelle, ce serait bien la première qui disparaîtrait sans lutte. La révolution verte (ou écologique si vous préférez, je me fous du mot c’est la chose qui m’importe) met en effet en cause, bien plus que le socialisme, les principes et les intérêts de la société bourgeoise où nous vivons. Il va falloir s’attaquer à rien moins qu’à Dieu et au portefeuille : à l’Église et à l’épicerie. Évitera-t-on la violence, la guerre ? Qui aime la campagne a d’autres chats à fouetter qu’à jouer au petit soldat, mais je crains que les rapports du mouvement écologique et de notre société ne restent polis que dans la mesure où celui-ci ne sort pas de l’enclos où on le parque. Je ne vois pas comment il évitera des actes de « sabotage » symboliques punis par la loi ; car elle s’appliquera dans ce cas avec autrement de rigueur que lorsqu’il s’agit de la pollution des rivières. C’est probablement en voyant couler son sang que nous saurons que la révolution de l’an 2000 est née.

 

Notre table rase, Denoël, 1971

Citations, 65

Donc, nous n’avons pas à défendre la nature en soi, mais la nature habitée, le droit à la campagne qui implique de durs devoirs. Ce sont des naturalistes qui ont découvert les premiers l’écologie. Mais si l’on s’en tient à la défense des biotopes et des espèces, on néglige l’essentiel du problème qui est humain et l’on se satisfait de réformes ponctuelles. À la limite la nature sera sauvée par quelques réserves – naturelles parce que protégées par la police – où l’écologiste patenté pourra seul pénétrer ; et il ne verra pas d’un si mauvais œil les terrains militaires fermés au public. Pour lui, plus un secteur est inhabitable, plus il est intéressant : c’est pourquoi il défend les vasières plus que les campagnes. Comme le protecteur des sites, le naturaliste ne voit que son job, et pour sauver la nature il est prêt à en priver l’homme. Pourtant il est le premier à savoir que celui-ci ne vit pas du spectacle de la nature et que lui refuser l’eau et le poisson, c’est le tuer.

Notre table rase, Denoël, 1971

« Le Système et le Chaos » (extraits sur le thème de l’organisation)

 

Version imprimable d’extraits du Système et le Chaos

Bernard Charbonneau

Le Système et le Chaos
(extraits sur le thème de l’organisation)

Livre 1, chapitre 3, « L’organisation »

[…] Car tout progrès de l’organisation s’entoure d’une auréole de désorganisation, comme au contact de l’acier la chair vivante pourrit – ce qui rend l’organisation d’autant plus nécessaire. En effet, au-delà d’un certain point elle rompt l’équilibre de la nature et désormais s’accroît d’elle-même : soit qu’elle exaspère des résistances irréductibles qu’elle peut seulement briser, soit qu’en cultivant la passivité, elle engendre un vide qu’elle doit combler. Les dernières activités spontanées concentrant en elles toutes les puissances de liberté deviennent des facteurs de désordre : quand la liberté se réfugie dans les loisirs, ils prennent tant d’importance qu’il devient urgent de leur donner un statut. Si l’organisation détruit la liberté, la destruction de la liberté appelle l’organisation. L’habitude de recevoir une impulsion d’en haut atrophie chez les individus le sens de l’initiative et de la libre discipline, forçant la direction à intervenir là où elle n’y songeait pas. Alors le processus d’organisation se précipite, et elle tend à prendre en bloc. Peut-être avons-nous déjà atteint ce point ; l’entreprise technique ne peut plus s’arrêter à mi-chemin, il lui faudra reconstruire artificiellement la totalité naturelle rompue par l’intervention de la liberté humaine. Lorsque la puissance de l’homme atteint l’échelle de la terre il faut, sous peine de mort, que la science pénètre la multitude des causes et des effets qui constituent le monde ; que la technique et l’État sanctionnent ses conclusions avec la force et l’étendue de la puissance qui assurait la création. Quand l’homme devient maître d’agir sur l’homme et la société, la technique doit se substituer non seulement à la bêche et au rouet, mais à la famille, au peuple, à Dieu même. « La science organisera la société, et après avoir organisé la société organisera Dieu. » (1) À partir d’un certain point d’organisation il n’y a plus le choix qu’entre le chaos et le système, qui recensait de l’extérieur cet univers détruit de l’intérieur. Toutes nos incertitudes et notre mouvement conduisent à cette immobilité totale.

Alors, coiffant les techniques, s’ébauche une technique de l’organisation qui recense et coordonne toutes les organisations particulières : celle de l’État totalitaire. Il est le produit nécessaire de nos raisons bien plus encore que de nos passions. Cette organisation totale qui prétend réaliser l’absolu dans les choses définit exactement l’antiliberté. Et pourtant l’organisation est légitime : la pensée qui la conteste ici anticipe de l’esprit qui a conduit l’homme à transformer le cosmos. L’organisation légitime, parce qu’au niveau de l’homme elle ne saurait être distinguée de la liberté : il doit s’organiser pour vivre libre, elle ne devient illégitime que lorsqu’elle tend à devenir totale. Mais elle le devient quand l’homme refuse la contradiction : quand il croit trouver la liberté dans l’antiliberté. Au fond, le mal c’est moins l’organisation totale que le mensonge total qui la justifie.

L’erreur, c’est de refuser la contradiction des fins et des moyens. Car s’ils sont nécessairement associés, ils sont non moins nécessairement contraires. Tout homme libre qui agit à la lumière d’une vérité est ainsi lié et déchiré par ses fins et ses moyens ; son action n’est pas le produit glacé d’un automatisme technique mais le fruit d’un art qui tire ses formes vivantes des ténèbres du doute et du sacrifice. Si le moyen : l’efficacité, devient la fin, la fin : l’homme, devient alors le moyen. Et l’énorme appareil qui devait le libérer n’est plus qu’un cénotaphe dressé sur son néant. « Que servirait-il à un homme de gagner le monde s’il se détruisait ou se perdait lui-même ? » Lire la suite

Citations, 55

A moins d’en prendre une troisième : mais c’est un sentier si humble qu’il échappe à la vue bien qu’il commence à nos pieds. La voie de la liberté est à inventer et nous ne la découvrirons qu’en faisant le premier pas. Et l’on n’y passe qu’un à un ; cette porte étroite ne laisse place qu’à une personne. Et ce chemin est aussi vieux qu’il est neuf, car ce n’est pas d’aujourd’hui que l’homme est tenté de céder au vertige du chaos ou du système. Entre l’un et l’autre, entre l’ordre et le désordre, l’immobilité et la fuite en avant, passe le chemin de crête de l’équilibre qui fut toujours celui de la liberté. Jamais il ne fut aussi dur de se maintenir ainsi sur terre à mi-chemin du ciel et de l’enfer. Que l’un est vide ! Que l’autre est impénétrable ! Mais jamais air plus vif n’a balayé la cime. 

Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel,
Anthropos, Paris, 1973.
2e édition : Economica, Paris, 1989.
3e édition : Sang de la terre, 2012.

Henriette Charbonneau, « Nietzsche au panthéon »

Version imprimable de Nietzsche au panthéon

Henriette Charbonneau

Nietzsche au panthéon

Texte paru dans Foi et vie, en décembre 1975

« Pour vous ouvrir tout à fait mon cœur, ô mes amis :
s’il y avait des dieux, comment supporterais-je de n’être pas un dieu ?
Donc il n’y a pas de dieu. »
Ainsi parlait Zarathoustra. – Les îles bienheureuses

 

Réflexions à propos d’un livre de Paul Valadier :
Nietzsche, l’athée de rigueur. Desclée de Brouwer, 1974.

« Certains naissent posthumes… » On nous invite depuis une dizaine d’années à fêter la naissance de Nietzsche. La Nietzsche-Literatur, les ouvrages sur et à propos de Nietzsche, prolifèrent, les derniers effaçant les moins récents, pour ne pas parler des plus vénérables qui, jusqu’à la vogue actuelle, faisaient référence : les sommes (un peu assommantes, mais pas plus que certaines à la mode) de Charles Andler et surtout de Karl Jaspers : Nietzsche, Einführung in das Verständnis seines Philosophierens. Paul Valadier, qui met dès l’abord en garde contre les dangers de la mode nietzschéenne, semble en avoir été lui-même quelque peu victime dans sa très brève bibliographie qui ne mentionne ni Jaspers ni l’étude hardie et éclairante d’Henri Lefebvre parue en 1938. Il fallait faire un choix… L’important, comme Paul Valadier le souligne avec tous les commentateurs sérieux de Nietzsche, est de le lire. Mais comment ? Par quoi commencer ? Paul Valadier conseille de lire d’abord Le Gai Savoir et Zarathoustra ; pourquoi ? Pour être projetés d’emblée à « 6 000 pieds de haut », nous qui pensons assis, qui ne conquérons notre pensée ni à coups d’aile ni même par de longues marches comme le faisait Nietzsche (1) ? Voilà qui est bien dangereux et n’est pas sans rappeler une certaine tentation… Il serait plus judicieux à mon sens de commencer par les œuvres les plus construites, comme le livre dégrisé et dégrisant qui a succédé aux extases et aux dithyrambes de Zarathoustra, cette « critique de la modernité », « noire comme la sépia de la seiche » : Par-delà le bien et le mal, – ou mieux encore pour des jeunes les Considérations inactuelles, œuvre de jeunesse pour laquelle Nietzsche a toujours affirmé une certaine tendresse et qui marque son entrée en guerre avec la modernité dans ce qu’elle a de plus tangible : l’État. Si elles sont touffues, parfois verbeuses, elles offrent l’avantage d’une démonstration suivie –, tandis que la forme aphoristique, brillante, fulgurante parfois, donne une fausse impression de facilité : on croit saisir une pensée et elle vous échappe, éclipsée par la suivante qui paraît sans rapport. Feu d’artifice ou feu follet, nous sommes illuminés et aveuglés, orientés et déroutés. Et surtout, la forme aphoristique telle que la pratique Nietzsche permet toutes les pêches et toutes les sélections, chacun pouvant se fabriquer un Nietzsche selon son tempérament, ses préjugés, ses options ou son système. Reconnaissons-le : tous les « nietzschéistes » en viennent finalement là. Mais il vaut mieux que ce soit le plus tard possible, après une bonne exploration, et en le sachant. Lire la suite

« Notre table rase » 

Version imprimable de Notre table rase

Bernard Charbonneau

Notre table rase
(p. 7-14 et 207-209)

Au lecteur

La grande nouveauté de ce millénaire, en France et en Europe, c’est la fin de la campagne : des paysans, donc des pays et des paysages. S’agit-il de la moderniser ou de la détruire ? Malheureusement il semble bien que la société industrielle occidentale, comme sa rivale orientale, n’ait qu’un moyen de résoudre son problème agraire : liquider, au besoin par la force, l’agriculture et les agriculteurs. Le problème de la modernisation des campagnes n’est pas résolu parce qu’il n’a même pas été posé, à l’Est à cause de l’idéologie politique, à l’Ouest en raison des mythes et des intérêts qui se camouflent, comme au temps du libéralisme, sous de prétendues « lois économiques ». Dans tous les cas la question sera réglée lorsque le dernier paysan aura disparu du dernier pays transformé en combinat agricole. Mais ce sont les citadins qui paieront la note : en fruits, en jambons, en bocages et en villages. Condamnés à une ville, ou plutôt à une banlieue, dont on ne sort pas. Ils vivront sans pain, sans maison dans les frondaisons, sur leur table rase.

Quelle que soit l’opinion qu’on ait de l’actuelle mue des campagnes, un fait n’en demeure pas moins : la nouveauté et l’énormité du changement, le plus important que l’espèce humaine ait subi depuis la découverte du feu. Il n’y a pas de « problème paysan », le passage de la société « agropastorale » (en réalité il y en a mille) à la société industrielle et « urbaine » (et on n’en connaît guère jusqu’ici que deux variétés, orientale et occidentale et leurs bâtards), est le problème de notre génération. Et toute la suite dépendra de son aptitude à le résoudre. Ce qu’elle fera en ce domaine concerne le bonheur des générations à venir, peut-être même la survie de l’espèce.

Or la plus grave de toutes les révolutions : sociale, culturelle, et même biologique, écologique, s’opère pour des raisons purement économiques, ou plutôt en fonction de l’idée intéressée que la caste dirigeante d’une société se fait de l’économie. Le plan Mansholt – Vedel ou Durand – n’a même pas provoqué le débat qui s’est engagé à propos des coûts sociaux entraînés par la naissance de la première société industrielle, celle de la vapeur. Maints auteurs ont dénoncé l’exploitation du prolétariat, aucun n’a dit le drame de la liquidation des paysans. L’évacuation du village s’est opérée à la sauvette avec la bénédiction du curé et de l’instituteur : l’ère quaternaire a succédé à l’ère tertiaire, et c’est tout. Mais si le village est rayé de la carte, il n’en subsiste pas moins dans le cœur des hommes, donc dans la propagande des promoteurs qui le détruisent, comme l’arbre, l’eau, la campagne. Ainsi que d’autres biens, elle ne peut être niée qu’en son nom. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 14

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 14
(La Gueule ouverte, 41, 19 février 1975)

Une gueule apoplectique
(Celle de l’espace français
qu’on bourre jusqu’à ce qu’il éclate)

1. La limite

La matière vraiment première de toute l’industrie, ce n’est pas le fer ou le pétrole mais le mètre et la seconde ; en ce domaine, tout effort pour inventer des ersatz ne fait que précipiter l’épuisement du stock. Nous sommes captifs de notre peau et du cercle de la terre, bien qu’on nous dise dans la presse que certains vont prendre l’air sur la Lune. L’Espace avec un grand E n’est pas l’espace des hommes, tout au plus celui de leurs machines téléguidées, autant le savoir si l’on veut tirer le meilleur parti du nôtre. Pas de problème économique, politique ou écologique qui ne se ramène à celui de l’espace. Pas de liberté qui ne passe dans la réalité sans un territoire à elle, qu’il s’agisse de l’individu ou de la société. Pas de citadin sans place ou rue qu’il arpente, pas de paysan sans pays. Pas de Prophète sans désert, ni d’homme libre sans quelque immensité où la vue puisse se déployer. Privé d’espace il crève.

Or s’il est vrai que le développement a augmenté la durée moyenne de la vie, il n’a pu le faire qu’en restreignant de plus en plus l’espace ; au temps des fusées et de la bombe H la terre n’a plus que quelques secondes de tour. Un homme de soixante ans l’a vue rétrécir à vue d’œil. Elle avait trois mois de circonférence en paquebot à sa naissance, elle n’a plus qu’une dizaine d’heures d’avion. Et cet espace se rétrécit d’autant plus qu’il devient espace pur, partout le même : pure étendue d’asphalte et de béton délimitée par des volumes géométriques. Car dans la mesure où se restreint l’espace, s’accroissent le contrôle et la pression sociale. Dans le cadre de frontières étatiques de plus en plus rigoureusement tracées, le cadastre des propriétés particulières devient de plus en plus minutieux. À l’origine l’espace marin et même terrestre était une « res nullius » donnée à tout venant, et en franchissant le vide des mers il était toujours possible à un peuple, à un individu pauvre ou persécuté de se tailler un royaume. Les exilés grecs pouvaient fonder des colonies quelque part dans une Grande Grèce, le puritain vaincu allait chercher la liberté en Nouvelle-Angleterre. Puis, quand cette Nouvelle-Angleterre une fois peuplée et civilisée devenait comme l’ancienne, le pionnier n’avait plus qu’à partir se bâtir une maison en rondins sur la nouvelle « frontière » qui n’était pas celle que tracent les bureaucrates du roi. Mais ce temps est fini depuis que Magellan a bouclé la boucle, et que les derniers explorateurs ont effacé les derniers blancs de la carte. Il n’y a plus un seul arpent sans maître, qui ne soit inscrit et dont l’usage ne soit défini par les lois. La force qui se déployait dans l’espace illimité reflue dans l’espace clos. Le trust et l’État se heurtent partout au trust et à l’État, leur impérialisme se tourne vers l’intérieur de leurs frontières. Après avoir annexé des continents, ils en sont réduits à contrôler l’hectare, le mètre puis le millimètre carré. Et quand le dernier micron sera exploité, on exploitera l’année, l’heure puis la seconde : ce n’est pas une vue de l’esprit, on vient de nous annoncer le PAT (plan d’aménagement du temps). Allons-nous nous laisser piéger ? Car un piège c’est un mécanisme – une organisation – dans lequel on est coincé.

2. La consommation ou destruction exponentielle d’espace  Lire la suite

Chronique du terrain vague, 13

Version imprimable de Chronique du terrain vague 13

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 13
(La Gueule ouverte, 39, 5 février 1975)

L’océan. Une gueule au teint brouillé

(Celle que prendra l’océan quand la véritable
exploitation des mers aura commencé)
 

1. La mer libre. L’océan c’est l’essentiel de la terre, n’oublions pas ce que nous avons appris à l’école. Le vieux mythe grec qui considérait les continents comme une sorte d’archipel baignant dans un unique Océan n’a pas tort. De même que celui qui fait de la mer la Mère : la source de toute vie. Elle l’a été effectivement et le reste : l’essentiel du renouvellement de l’oxygène de l’air est dû au phytoplancton marin que, d’après certains biologistes, une pollution massive risquerait de détruire. Le souffle vivifiant qui vient du grand large n’est pas une formule poétique, si l’industrie pollue un jour l’Atlantique comme il l’a fait de la Bièvre puis de la Seine, nulle station d’épuration ne nous rendra cette fois l’eau et l’air nécessaires à la vie.

Or l’exploitation des mers commence à peine. Pendant longtemps l’homme ne fut qu’un passant à leur surface ; il n’avait pas encore les moyens de bâtir sur les vagues. Jusqu’à ces jours-ci, l’océan ne fut guère qu’une route, un espace inhabitable qu’on traversait au plus vite. L’exploitation des fonds se limitait à des cueillettes le long des côtes, et la pêche ne faisait qu’exploiter le surplus d’une vie surabondante. La mer c’était le large, l’illimité et l’inépuisable, le règne de la nature et de la liberté. D’où son statut juridique d’espace appartenant à tous et à personne, en dépit des impérialismes maritimes qui cherchaient à le contrôler. À la différence des terres, la mer est jusqu’en 1945 une sorte de res nullus, de bien gratuit, n’était-ce une mince bande de trois milles marins « d’eaux territoriales » contrôlée par les États. Sur terre, le « temps du monde fini » avait depuis longtemps commencé, restaient les mers, le grand large gros de tous les possibles, terribles ou merveilleux, où Robinson pouvait toujours espérer découvrir l’île déserte où pratiquer l’autogestion. Mais aujourd’hui il n’y a plus d’îles, si ce n’est des bases militaires ou touristiques. Et depuis 1974, il n’y a plus de mers ; là où jouaient les vagues il n’y a plus qu’un POFM : un « plan d’exploitation des fonds marins ».  Lire la suite

Chronique du terrain vague, 12

Version imprimable de Chronique du terrain vague 12

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 12
(La Gueule ouverte, 34, 1er janvier 1975)

Une gueule de papier mâché 

 C’est celle de l’insaisissable Frric, ce Saint-Esprit du temps, de plus en plus enflé mais blafard. Tôt ou tard il faut bien parler finances ; c’est chiant, je sais, pour ceux qui méprisent l’argent, et plus encore pour ceux qui aiment les sous. Il faut parler du fric parce qu’il pousse à se taire, parce qu’il est le principe d’un monde où pouvoir se dit milliards, et d’une vie quotidienne où tout se pèse en francs. Pas d’économie, de politique – d’écologie – sans mise à l’air du coffre. La vie, la mort – pardon le fric –, voici la question clef à l’ouest et à l’est du globe. Dis-moi ce que tu gagnes, je te dirai ce que tu es, mais je sais bien que tu vas me mentir. Si, à Saint-Trop, Durand ne cache plus sa quéquette, celle en or il la dissimule encore dans son coffre-fort. Tu peux peloter ma femme, pas mon portefeuille ; tu y mets la main, tu me violes. Le fric c’est le dernier secret, l’ultime sacré. Son langage est celui des chiffres, avec lui finit le bla bla bla… À propos t’as pas cent balles ?

1. – Comment l’or devint le fric subtil, mesure de toute valeur. Le fric n’est que l’ultime avatar de la monnaie qui, d’or et d’argent, est devenue papier tourbillonnant au vent de l’histoire. Avant elle, il n’y avait qu’autarcie et troc, elle permit le marché où tout est coté à sa juste valeur, où tout est quantifiable et comparable, où tout peut s’acheter et se vendre. Le vin de Chypre, l’amour ou la mort ne furent plus que le prétexte abstrait du nouveau concret : faire de l’or pour faire de l’or. Accumuler le signe rutilant par quoi toute valeur se jauge. La nature est vaincue, l’Économie fondée, le Progrès mis en train.

Mais ce n’était qu’un début. Le signifié : la valeur, ne se dégageait pas de ce pesant signifiant qui brille et que l’on adore comme le soleil. Déjà le Veau d’or est dieu, mais pourtant pas plus veau que celui-là. L’or ça existe, c’est pesant, ça s’enterre ; et Harpagon ramène son capital aux enfers d’où il fut tiré. L’or appartient encore à la nature, comment le fabriquer, lui donner des ailes ? Heureusement qu’il y eut des alchimistes bourgeois qui le désincarnèrent en actions ou lettres de change. Ainsi naquit la magie du fric qui survole la terre. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 11

Version imprimable de Chronique du terrain vague 11

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 11

(La Gueule ouverte, n° 24, octobre 1974)

Une gueule congestionnée et purulente

(Celle que risque de prendre la planète, en moins d’un siècle,
si la prolifération de l’espèce se poursuit)

Les écologistes (lesquels au juste ?) c’est chiant, comme me le faisait remarquer un promoteur éminent qui se préparait à édifier un Sarcelle du ski sur le plateau du Soussouéou. Et Cavanna, dans Charlie Hebdo, soupçonne fort justement ces maniaques du « bio » d’être les ennemis du « birth control ». Ce qui n’empêche pas DDT dans le numéro suivant de les accuser de malthusianisme, et de reprendre une défense du natalisme qui a dû avoir la bénédiction du « roi des cons ». Décidément on n’y voit plus clair aujourd’hui dans les problèmes ; qui est progressiste et qui réac ? Qui est le roi ? — M. Chou, Pie, Sauvy ou Amin Dada ? Je crains qu’un esprit soucieux de plaire au maximum de monde : aux cathos intégristes et aux admirateurs du progrès, aux gouvernements des pays « insuffisamment développés » et à ceux qui songent à développer encore plus ceux qui le sont trop, misera sur le natalisme plutôt que sur le malthusianisme. Et s’il est un intellectuel distingué, qui lit Le Monde, il misera sur un natalisme nuancé.

Un vieux schnock qui n’a pas cessé de s’intéresser à cette question pourra peut-être aider à démêler cet écheveau dont la Droite et la Gauche ont embrouillé les fils. À l’origine, le malthusianisme est le fait d’une bourgeoisie qui craint la prolifération d’un prolétariat, ce qui ne l’empêche pas de devenir nataliste, car elle a besoin de main-d’œuvre à bon marché. Puis ce « birth control » passe à gauche : les Églises protestantes s’opposent à l’Église catholique qui prône le « Croissez et multipliez ». Les plus fermes défenseurs du contrôle des naissances sont des groupuscules anarchistes qui réclament ce droit au nom de la liberté individuelle. Avant 1936, la Droite est patriote et anti-allemande et la Gauche internationaliste et pro-allemande, et la victoire, comme le pensait Napoléon avant Mao, appartient aux gros bataillons. Qu’importe les morts de Wagram, « une nuit de Paris me remplacera tout cela ». C’est pourquoi la Droite conservatrice et catholique défend la famille et vénère la mère : il vaudrait mieux dire la reproductrice. Elle dénonce le matérialisme marxiste, alors qu’il n’y a rien de plus matérialiste que cette réduction par les natalistes de la femme à une femelle au ventre fécond. Et en Italie et en Allemagne les régimes fasciste et hitlérien sont les premiers à mettre sur pied la propagande et le système d’allocations familiales qui permettent de relever de façon spectaculaire la natalité, notamment dans les villes. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 10

Version imprimable de Chronique du terrain vague 10

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 10
(La Gueule ouverte, n° 23, septembre 1974)

La pâle gueule
(c’est celle que font les paysans mais aussi
celle que prend la campagne et le pain)

Depuis que cette chronique a cessé de paraître, le terrain vague n’a pas cessé de s’étendre pour autant ; on dirait même que l’inflation provoquée par la « crise de l’énergie » lui a donné un coup de fouet. En effet, au lieu de garder ces fonds qui fondent, ne vaut-il pas mieux investir au plus vite, et liquider les crédits pour les routes, car demain on ne sait jamais ? C’est peut-être le dernier train, précipitons-nous pour le prendre. Et la horde des bulls s’active partout pour raser les haies, « recalibrer » les ruisseaux, tailler le poil aux forêts nationales, qu’on replante en sapins bien en ligne dans le sens de la pente. La table rase est en bonne voie, sur laquelle pustuleront les abcès rouges ou jaune vif des élevages en batterie dont le pus infectera l’air et l’eau. Et tout aussi infect le discours officiel sur la protection de la nature polluera nos oreilles. C’est le moment de le crier une fois de plus : l’essentiel de l’espace en France, ce n’est pas exactement la nature mais la campagne et tout ce qui s’y fait nous concerne directement. Pas d’écologie, pas de protection de la nature, de bonheur, en Europe occidentale sans une politique authentiquement agricole. Je m’excuse auprès de mon lecteur de pratiquer ainsi l’italique, mais il me faut enfoncer le clou.

Depuis quelque temps les agriculteurs (pardon, les exploitants-exploités agricoles) s’agitent. Cela se comprend : tandis que le prix du porc baisse à la production, celui des engrais, du fuel et des mécaniques ne cesse d’augmenter. À tel point qu’en 1974 il faut deux fois plus de produits agricoles pour payer un tracteur qu’en 1972 ; et selon Le Canard, alors qu’il fallait six cochons pour cela en 1947 il en faut cent aujourd’hui. Et ce n’est pas fini, on n’arrête pas le progrès, qui est celui de l’inflation. Quant aux engrais, ne vous inquiétez pas, vous paierez le solde à la récolte. Beau résultat de la « révolution verte » – ou plutôt jaune pipi si j’en crois la couleur des silos – prônée par M. Mansholt et consorts. Comment se fait-il que cette agriculture (?) enfin rentable profite si peu aux derniers travailleurs de la terre ? Je laisserai provisoirement de côté les bénéfices qu’en tirent les citadins, ayant eu l’occasion d’en parler ailleurs (1). Lire la suite

Chronique du terrain vague, 9

Version imprimable de Chronique du terrain vague 9

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 9

(La Gueule ouverte, n° 11, septembre 1973)

Une sale gueule de diffamateur

C’est celle du Comité de défense du Soussoueou, qui s’est avisé de qualifier de mensongère la publicité du promoteur qui rêve de bétonner cet alpage ossalois. Cet ami du peuple et de la nature se jugeant diffamé par les critiques du comité vient de le citer en justice. Et si celle-ci suit son cours, après une escarmouche de procédure en juin, le tribunal de grande instance de Pau jugera en automne sur le fond. Cette affaire dépasse de loin le plan local, elle concerne tous les amis et tous les ennemis de la nature, le jugement engageant l’avenir de l’industrie du ski et celui du mouvement de défense « écologique », comme je vais m’efforcer de le montrer.

L’affaire du Soussoueou

Je me contente de rappeler l’essentiel. La Gueule ouverte en ayant déjà parié (cf. n° 4 : « Soussoueou-Artouste »). D’abord, plantons le décor du Soussoueou. Pour cela nous n’avons qu’à emprunter les jolies photos de nature vierge qui servent à illustrer la réclame du promoteur. Une vallée en auge suspendue entre 1 500 et 2 000 mètres au-dessus de la haute vallée d’Osssau, dans les Pyrénées béarnaises, juste aux confins du parc qui se réduit ici à une bande de 800 mètres de rocs et de névés. En juin, un parterre d’herbe rase et de fleurs, là-haut en plein ciel où plane un aigle ou des vautours. En été, une pelouse immense où errent librement brebis et chevaux. En hiver, la page blanche bien égale où le Soussoueou assagi burine en noir ses méandres. En cadrant la plaine, les versants raides de forêts balayés de raillères d’une auge glaciaire qui s’élève en marches d’escalier jusqu’au grand lac d’Artouste et aux confins du parc. Voici le gisement d’air et d’eau transparente, de neige et de forêts vierges qu’il s’agit d’exploiter.

Longtemps il n’y eut ici que les hommes et le faune sauvage ou domestique de la montagne, si ce n’est, très haut au-dessus de la « plaine » du Soussouéou, le petit chemin de fer du lac d’Artouste établi dès avant la guerre, et une modeste station de ski, fréquentée par quelques skieurs qui fuyaient les foules de Gourette. Puis vint un promoteur qui projeta d’établir dans la plaine du Soussouéou une station de plus de 6000 lits, l’équivalent d’une petite ville sur ce replat d’à peine un kilomètre carré, qui devait être réuni par un tunnel routier de plus de trois kilomètres de long à la haute vallée d’Ossau. Car il devait s’agir d’une station sans voitures. C’est alors que fut fondé un comité de défense pour sauver le Soussouéou de l’asphalte et du béton. Je ne reprends pas ses arguments contre la station (destruction d’un site unique, le parc écologiquement coupé en deux, les risques d’avalanche, l’incertitude des emplois procurés aux Ossalois, etc.). Il suffit de se reporter aux n° 4 et 10 de La Gueule ouverte. Quant aux arguments du promoteur, ce sont ceux qui traînent partout en pareil cas : le bonheur du peuple qui réclame des loisirs de grand standing dans la nature garantie vierge par l’asphalte et le béton, et bien entendu pour les Ossalois, créer des emplois en achevant de détruire le peu qui reste d’économie et de société montagnarde. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 8

Version imprimable de Chronique du terrain vague 8

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 8
(La Gueule ouverte, n° 10, août 1973)

Une jolie gueule bien pomponnée

De la forêt à perte de vue

J’ai connu la nature : le plus vaste espace français. Et comme ailleurs en Europe c’était aussi une création de l’homme puisqu’il s’agissait d’une immense forêt qu’il avait en grande partie plantée. Dans la Grande Lande de rares routes encadraient des solitudes où l’on pouvait partir à l’aventure sur des dizaines de kilomètres en suivant de vagues pistes. On y trouvait des dunes fossiles dominant la mer bleu noir des pins, des lagunes dans la bruyère et les ajoncs, des filets d’eau glacée courant sur du sable au fond des ravins ombragés de chênes : qu’en savait l’idiot qui fonçait sur la route en ligne droite ? Et sur la côte ouest, escarpée, de grands lacs, des dizaines de kilomètres de caps et de plages de sable fin bordés par la pignada, où pêcher et planter sa tente : mais pour atteindre Saou Bère, il fallait faire huit kilomètres à la rame. Je ne pardonnerai jamais aux Bordelais de ma génération – qui sont Arcachonnais et non Landais – d’avoir laissé détruire le paradis sans dire un mot.

Puis la guerre est venue, les Allemands ont ouvert des pistes en ciment qui menaient aux blockhaus des plages, et le tiers de la forêt mal entretenue, a été dévoré par de grands feux. Pour les combattre l’on a subventionné l’ouverture de clairières. Et les subventions et les machines, encore plus dévorantes que la flamme, ont ramené le vide qui s’étend à perte de vue ; mais ce n’est plus celui des ajoncs, c’est celui de la lande à maïs arrosé nuit et jour dans le sable saturé d’engrais. Enfin est venue la paix, la prospérité et le tourisme, les pavillons et les tentes qui s’installent chaque fois que la route avance. Puis il y eut l’aménagement, qui lui n’avance pas mais couvre la totalité de l’espace : la mission Saint-Marc, à laquelle succéda la mission Biasini. Il fallait bien sauver la côte landaise menacée par l’extension anarchique du tourisme en l’y installant systématiquement.

Un faux débat

Quand il est question d’aménagement de la côte aquitaine, on limite en général le débat entre les plans de ces deux missions, alors que sur le fond du projet et les détails de l’exécution, le plan Biasini ne fait que reprendre le plan Saint-Marc. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 7

Version imprimable de Chronique du terrain vague 7

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 7
(La Gueule ouverte, n° 9, juillet 1973)

La gueule noire et la gueule peinte

Je veux parler de celle de Gand et de Bruges : deux cas exemplaires du destin actuel des villes. Toutes deux furent des cités puissantes et illustres, et elles restent encore riches grâce à leur industrie. Mais ce n’est pas la même. Car si l’industrie de Gand c’est le textile et la chimie, celle de Bruges c’est le tourisme. L’une est noircie de fumées, l’autre soigneusement conservée. Mais l’une et l’autre meurent de l’industrie dont elles vivent.

Gand. La gueule noire

Une ville, avec sa place du marché, ses rues que dominent des clochers et des cheminées d’usine ; sa vie à elle sur laquelle le touriste glisse sans le savoir. Un certain air local qui saisit l’étranger venu de France : une lenteur, un espacement entre les passants et les voitures qui surprend ce pays riche. Mais cette ville toujours active depuis le Moyen Âge est aussi une ville d’art, comme on dit depuis le romantisme, hérissée de beffrois, de tours à mâchicoulis et de pignons flamands austères ou fignolés au quart de poil. L’ère moderne s’est installée dans la cité gothique ou baroque comme elle a pu ; ici, elle a mis le temps depuis les débuts de la machine à vapeur, elle n’a pas explosé dans le tissu urbain comme à Toulouse ou d’autres villes françaises. Simplement, peu à peu l’air et l’eau se sont obscurcis, et ce qui fut Gand s’estompe dans une brume noire.

Mais l’ère moderne, qui est celle de la pollution-conservation, est celle du travail-loisir : ne vous hypnotisez pas sur l’opposition, l’important c’est le trait d’union. Gand remplit sa fonction dans cette structure – ou système – électronique qui canalise le flot humain du carrefour nordique. Je ne travaille pas à Gand, je le visite, et ma tribu à la queue leu leu fend le flot de l’autre tribu qui s’en va au bureau ou à l’usine : je ne vais pas à Saint-Bavon pour prier Dieu mais van Eyck. Gand trois étoiles, trois minutes d’arrêt, pas quatre, sauf devant le retable de L’Agneau mystique, cinq minutes d’arrêt. Le temps de prendre les billets en jetant un coup d’œil sur la vieille qui marmonne en flamand dans le vide de la nef. On rentre, c’est notre tour, un employé manœuvre les pistolets du retable : voici l’endroit, l’envers, je recommence. Aujourd’hui vous pouvez rester un moment, ce n’est pas le week-end, en août c’est autre chose. Monsieur le Conservateur se réserve de suspendre les visites, car à force d’être manipulé et vu, le chef-d’œuvre risque de souffrir : on a soigneusement étudié les réactions chimiques qui se produisent quand l’entassement des visiteurs dans la chapelle dépasse un certain point.  Lire la suite

« Problèmes théoriques et pratiques du mouvement écologique en Europe »

version-imprimable-de-problemes-theoriques-et-pratiques

Bernard Charbonneau

Problèmes théoriques et pratiques
du mouvement écologique en Europe

(Article paru en avril 1977
dans Foi et Vie)

Ce qu’on appelle le « mouvement écologique » est sans doute la grande nouveauté sociale et politique de ces dernières années. Depuis 1970 il a fait en quelque sorte irruption dans la jeunesse des pays développés : en Amérique, dans les pays du Nord puis en France. La nature est à la mode et ne se vend que trop bien. Partout se multiplient les comités de défense qui s’opposent à telle ou telle opération de développement, notamment aux centrales nucléaires. Des communautés de jeunes tentent de s’établir à la campagne. Enfin des candidats verts obtiennent des pourcentages importants de voix (7 % à Paris, plus de 10 % en Alsace). D’après certaines enquêtes d’opinion, un jeune sur deux serait prêt à soutenir un candidat écologique. Mais ce succès même pose un problème : a-t-il laissé au mouvement écologique le temps d’enraciner son action dans une pensée solide et profonde ? Il ne faudrait pas que le sentiment, légitime, de l’urgence lui fasse oublier une des grandes lois de l’écologie : qu’il n’est de fruit nourrissant et fertile qu’au bout d’un temps de maturation. Le texte où ce problème est posé a été rédigé pour une réunion tenue à Paris les 11-12 décembre 1976 qui rassemblait des représentants du mouvement écologique européen (1). Bien entendu, il représente d’abord l’opinion de son auteur qui s’est contenté de quelques modifications pour en faire un article. 

I. Problèmes théoriques 

1. — Nécessité d’une réflexion fondamentale et globale.

De même que le bouleversement de la terre par le « développement », sa critique ne peut être que globale, allant jusqu’au fond de l’essentiel et embrassant l’ensemble de l’espace-temps terrestre.

On ne saurait trop proclamer l’énorme évidence : à savoir que nous sommes pris dans une prodigieuse mue (positive ou négative, là n’est pas la question car elle est vertigineusement ambiguë) qui s’étend à la totalité de l’œkoumène et met en cause ce que l’on avait cru jusqu’ici être l’invincible nature et l’immuable nature humaine.

Notre seule chance de réussir est de ne pas nous illusionner sur l’étendue d’une tâche qui nous oblige à la fois à attaquer le phénomène à sa racine et dans toutes ses répercussions matérielles, biologiques, économiques, sociales et politiques. Peut-être jamais dans l’histoire, des hommes ne se sont vus ainsi contraints à un tel renversement du cours des choses, donc pour une part des valeurs de l’époque.  Lire la suite

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

BCJE.JPG

Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

« Le mouvement écologiste. Mise en question ou raison sociale »

version-imprimable-du-mouvement-ecologiste

Bernard Charbonneau

Le mouvement écologiste.
Mise en question ou raison sociale

(La Gueule ouverte, n° 21, juillet 1974)

  1. Ambiguïté du mouvement écologique

Bien des mouvements d’opposition et même des révolutions sont ambigus. Autant ils détruisent une société, autant ils régénèrent le gouvernement, l’économie, la morale, l’armée et la police. L’histoire de l’URSS en est un bon exemple. Elle a réussi un renforcement de l’État et de la société russes que le régime tsariste était impuissant à réaliser. Le mouvement d’opposition à la société industrielle occidentale que l’on qualifie de « mouvement écologique » n’échappe pas à cette ambiguïté, surtout en France où il s’est manifesté tardivement à la suite des USA. D’une part, il s’agit bien d’une critique et d’une opposition au monde où nous vivons. Ses thèmes (critique de la croissance, de la production etc.) sont neufs par rapport aux thèmes traditionnels de la droite et de la vieille gauche (n’étaient-ce les oeuvres de quelques isolés sans audience qui ont mis en cause la société industrielle dès avant la guerre). À ses débuts, surtout après Mai 68, ce mouvement a été le fait de personnes marginales, comme Fournier, de groupes de jeunes et de quelques sociétés (Maisons paysannes de France, Nature et progrès etc.), réagissant spontanément à la pression grandissante de la croissance industrielle. Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation. Mais très vite, ce mouvement est devenu l’expression de cette même société qu’il critique et entend changer. Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée. C’est en 1970, année de la protection de la nature, que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante. On peut parler d’un véritable « feu vert » donné cette année-là à la critique de la pollution et de la destruction de la nature. Jusque-là, aveugles au ravage qui s’étendait depuis au moins dix ans devant leurs yeux, les Français le découvrent sur l’écran de La France défigurée. La presse prend le relais, du Figaro au Monde, qui inaugurent la rubrique « Environnement », que confirme la création d’un ministère. Chaque grande maison d’édition ou revue a son secteur écologique. L’« environnement » devient subitement source de notoriété et de places. Les intellectuels (qui sont de gauche comme la banque et l’industrie sont de droite), à la suite de l’Amérique représentée par Ivan Illich, découvrent les problèmes de la société industrielle qu’ils s’étaient obstinément refusé à se poser. Et Morin, Domenach, Dumont etc., se convertissent à l’écologie. Les technocrates, les industriels, les politiciens avec quelque retard, se montrent depuis aussi souples. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 6

version-imprimable-de-chronique-du-terrain-vague-6

Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 6
(La Gueule ouverte, n° 8, juin 1973)

Une Gueule emmerdante

C’est celle que le lecteur trouvera peut-être à cette chronique ; car il faut bien un jour aborder les questions de fond, qui demandent parfois réflexion. Je lui propose aujourd’hui de réfléchir sur le problème clé de tout mouvement écologique : le rapport de l’homme et de la nature. 

L’homme ou la nature 

Généralement on fait mieux que les distinguer, on les oppose, en leur ajoutant deux majuscules. D’un côté il y a les partisans de l’Homme, ou plutôt de ses œuvres, ce qui est pourtant déjà autre chose. Pour eux, le bien ne peut venir que d’une intervention de la liberté humaine qu’ils identifient au progrès de la science, de la technique et de l’organisation sociale. De l’autre, il y a ceux qui admirent la Nature, source de la vie et de l’harmonie universelles que l’intervention humaine tend à troubler sinon à détruire. À l’intégrisme progressiste – ou soi-disant tel – de la « créativité », de la fabrication à tout prix d’une surnature, qui règne depuis la guerre, réplique un intégrisme qui rêve d’un retour à l’Éden originel : à une alimentation, à une vie, qui seraient parfaitement naturelles. Et comme dans tous les dialogues de sourds justifiés par des demi-vérités, chacun n’a pas tort de son point de vue.

Il est exact que l’homme issu de la nature ne peut s’en satisfaire, car s’il lui appartient par son corps, par son esprit il la dépasse. L’homme rêve de paix, de fraternité et de vie éternelles, alors que la nature, soumise à l’entropie, ne dure et n’évolue que par la lutte pour la vie, la concurrence, la décrépitude et la mort des individus et des espèces. Elle a ses raisons qui ne sont pas tout à fait les nôtres. Candidement et splendidement féroce, elle n’est pas « bonne » au sens humain du terme ; pour l’apprendre, il suffit d’avoir été une fois placé devant la souffrance et la mort d’un être aimé. D’instinct, l’esprit humain ne peut qu’intervenir pour corriger ce système cosmique dont le sens final lui échappe.  Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 5

version-imprimable-de-chronique-du-terrain-vague-5

Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 5
(La Gueule ouverte, n° 7, mai 1973)

Une Gueule dévorante

Il s’agit de celle de notre société industrielle néo-capitaliste, néo-socialiste, néo et caetera, qui est en train de tout dévorer. C’est une gueule monstre à la mâchoire de fer, avec des incisives qui tronçonnent, des canines qui percent et déchirent, des molaires qui écrasent et broient. Elle avale tout, pervenches, fleuves et rochers, dont elle fait une lave grise hérissée de maints débris, sorte de bol alimentaire qu’elle engloutit d’un hoquet : et hop ! clang ! Fermes, bocages, golfe, cap, glacier, etc. le tout trituré, malaxé, dégringolant de-ci, de-là, disparaît dans un abîme sans fond qualifié de circuit économique, et ressort sous forme de produits moulés dans de la matière plastique. Le monstre bouffe, pète, rote et chie, parsemant la terre de ses étrons mieux que ne le feraient cent vaches d’un pré.

C’est un monstre, plus lourd, plus blindé qu’un atlantosaure, plus hérissé de cornes qu’un tricératops, avec des membres énormes et un cerveau minuscule où il n’y a place que pour une idée : bouffer, profiter, grossir. Jusqu’au jour où, ayant tout dévoré, il s’écroulera mourant de faim sur ses déjections. Car s’il n’a qu’une idée, il l’a bien. Détruire pour produire, c’est l’idée fixe qui ne le lâche pas. Obsédé, il n’oublie rien, ni montagne ni miette. Il suit son plan, qui est tiré à la règle ; et s’il le faut, il tirera son trait au couteau, dans la chair, jusqu’au cœur. Sans cesse, il cherche, il flaire, il palpe méthodiquement l’espace-temps pour lui arracher sa dernière bribe de viande. Son appétit est absolu, alors qu’il ne dispose que d’une petite planète. Et plus il mange, plus il produit, dit-il, plus les dents et l’appétit lui poussent : leur croissance est exponentielle, ne l’oublions jamais. Rien qu’en janvier 1973, les dents du petit tricératops gaulois ont poussé de plus de 2,1 %. C’est un monstre, un pauvre monstre. Plus il devient gros en effet, plus il devient bête, fragile, multipliant et compliquant un système nerveux qui risque de céder un beau jour au moindre choc.

Et cet appétit est inspiré par un amour dévorant. Le monstre vous veut du bien, c’est la raison, la vertu : votre société. C’est pour votre bonheur, c’est pour bâtir – demain – qu’elle démolit aujourd’hui. Et demain parce qu’il voudra bâtir encore plus après-demain, elle démolira encore plus. En attendant, il dévore, vomissant et puant il erre dans ce perpétuel terrain vague : un chantier. C’est pour vous qu’il travaille. Il veut votre bien, car il est savant et vous ne savez rien. Patientez s’il le faut jusqu’à la fin des temps ; comme son appétit, cet Éden qu’il vous prépare est un absolu. Petits salauds ! Vous n’allez pas refuser son amour, quand même ? C’est pour vous qu’elle fabrique toutes ces petites voitures qui vous rendent paralytiques. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 4

version-imprimable-de-chronique-du-terrain-vague-4

Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 4
(La Gueule ouverte, n° 6, avril 1973)

Ce n’est pas nouveau, les gosses de 1920 l’étaient déjà, le nez en l’air : « Un avion !… »
Mais depuis, quand la nuée ronflante un instant s’éclaircit, peut-être qu’en 1973, les gosses d’Orly s’écrient : « Un nuage !… »
Et il y a l’ange apocalyptique de l’an 2000, le divin Concorde qui vole si vite que nul ne peut le voir, sinon l’entendre quand il fait exploser le mur du son. « Bang !… Rebang !… » « Un avion !… » 

La Gueule béante
(devant les bagnoles volantes)

Vaincre la pesanteur ?

Parmi les divinités mécaniques qui peuplent notre ciel, il n’en est guère de plus prestigieuses. La fusée Saturne, si mirifique au départ, n’ayant pas d’arrivée, quand elle ne s’égare pas dans le vide infini, elle percute la Lune. À moins qu’elle ne nous retombe sur la gueule avec son poids de mégatonnes. Tandis que l’avion ! Ce vocable ailé aéroplane comme les flèches en papier que nous lancions dans la classe. Il comble notre désir qui reste celui d’Icare ; il nous donne, semble-t-il, les douces ailes de plume du rêve, du tapis volant qui plane en frôlant la cime des arbres et les toits des villes. À minuit, un ange passe… Bang ! Rrrâââ !…. Dormez en paix, bonnes gens, c’est un ange, saint Michel (Debré) qui passe.

Car hélas, ce n’est pas à coups de pédale comme l’imaginait Icare qu’on escalade le ciel. L’avion c’est plus lourd que l’air, et pour faire décoller toutes ces tonnes, il faut des tonnes de pétrole et leur foutre le feu au cul dans un réacteur. Jusqu’ici c’est la loi de la puissance, plus l’avion vole haut, plus il va vite plus il est fort, plus il est lourd. Et quand, tel le bourdon, il prétend butiner les marguerites et faire du surplace, il rugit d’aise. Quelle fatalité nous a jusqu’ici condamnés à engendrer des mastodontes de métal bruyants et puants, alors que la soft technology de la nature a inventé un genre d’avion, de toutes sortes de formes et de tailles, ultra-léger, souple, silencieux ou gazouillant : l’avis, l’oiseau ?

Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 3

version-imprimable-de-chronique-du-terrain-vague-3

Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 3
(La Gueule ouverte, n° 5, mars 1973)

Dans le terrain vague tout est vague, les mots n’ont plus de sens précis. Et pas seulement les grandes entités : la Liberté, la Paix, la Justice, mais ceux qui désignaient les objets les plus concrets : le poulet, la pêche, le pain. On est en train de nous l’ôter de la bouche pour la bourrer de plastique ; il faut le crier sur les toits.

La Gueule bourrée (de quoi au juste ?)

Au rayon des fruits et légumes

La production – de bagnoles, d’acier et de plastique – augmente. En vertu de quoi celle d’arbres, de maisons et de nourritures dignes de leur nom, diminue. La quantité progresse, donc (qu’on excuse ce donc, mais dans notre système il en est ainsi) la qualité régresse. On le sait et on le dit maintenant de « l’environnement », mais guère encore des aliments. Et pourtant la mainmise de l’industrie sur l’agriculture, autant que par le ravage des paysages, se traduit par la disparition des nourritures qui, tout en nourrissant le corps sont une délectation pour les sens et une joie pour l’esprit. Ah ! Tous les jours casser la croûte ! Essayez donc avec l’étron blanchâtre qui sort de « l’usine à pain » ! Certes, si l’on s’en tient à la taille, à la forme et à la couleur, nos fruits sont beaux, mais si l’on s’en réfère au goût, il détecte vite que le spectacle de la pêche est gonflé d’eau et de chimie. On produit, paraît-il, du poulet en un mois, mais ce n’est plus du poulet, c’est son cadavre, son fantôme. Les mots trompent : la miche, la fraise… Tentés par la couleur, nous y mordons à pleines dents, mais pouah ! ce n’est plus de la fraise, c’est du vermillon de la Badische Anilin. Ces fruits de cire ne sont pas faits pour les dents, mais pour les yeux. Sous prétexte de nourrir le peuple, on le soumet au supplice de Tantale : ces raisins d’Espagne sont trop beaux, ce n’est plus du malaga. mais du dattier. Et pour l’eau c’est pareil : crevant de soif, vous vous précipitez vers le robinet : ce n’est plus de l’eau, mais de l’eau lourde, du protoxyde d’azote qui gonfle votre estomac. Au lieu d’étancher, on étouffe notre soif.

Et ne l’oublions jamais, cette société se développe. Sans cesse, il lui faut plus de fric, sans cesse l’impérialisme industriel cherche de nouveaux domaines à conquérir. Hier c’était la pomme, demain, ce sera la patate, et après le poulet, le bœuf sera mis en batterie ; restent le mouton et la crevette qui se baladent encore dans la nature et prétendent y trouver leur provende. Mais bientôt ce sera leur tour, et nous n’aurons plus qu’un plat au menu quotidien : du plastique, de toutes sortes de formes et de couleurs. Et un beau jour, quand le dernier mitron aura disparu, les Français ayant perdu le goût du pain, il n’y aura plus de problème.

En attendant il faut réagir, et d’abord s’informer. Lire la suite

« Le système et le chaos » (introduction à l’édition de 1989)

version-imprimable-de-le-systeme-et-le-chaos

Bernard Charbonneau

Le système et le chaos
(introduction à l’édition de 1989)

Le temps de la parole étant peut-être bientôt révolu, il me faut marquer ce livre d’un signe ésotérique, semblable à ceux qui s’inscrivirent un jour sur les murs de Babylone. Un signe : un signal – rien d’autre. Pour ce qui est de la réponse, c’est à Balthazar de la donner ; mais aujourd’hui, comprend-il le chaldéen ?

10 000 000… 20 000 000… 40 000 000… de tonnes, de kilowattheures. Tous les dix ans, la production double, et la population tous les quarante… Jusqu’à nous la Terre restait engluée dans l’éternel retour des saisons ; tandis qu’aujourd’hui l’univers dégèle : il craque, il s’ébranle. Par les brèches des bombes d’une seconde guerre, nous avons vu jaillir la matière en fusion, tandis que les astres chaviraient jusqu’à portée de nos mains. Il y a quelques décennies, il fallait une oreille fine pour sentir la sourde vibration d’un monde qui démarre, mais aujourd’hui dans le fracas de sa ruée, on ne s’entend plus. La croissance qui était inconcevable en 1930 pour le paysan français monté à Paris devient toute naturelle pour le banlieusard de la campagne mécanisée de 1970. Sous la IIIe République le monde pouvait changer, au fond il ne bougeait pas ; il suffisait d’un tour à vélo pour s’en assurer, la rivière était toujours là : dans le cristal des sources les cheveux verts de la nixe ondulaient au soleil, et les coquillages de l’aube étoilaient encore des grèves intactes. En 1930 la nature était immuable, en 1960 il est non moins sûr qu’il n’y en a pas ; mais dans les deux cas la plus grande aventure humaine de tous les temps ne met pas l’homme en cause, et il n’a pas à intervenir.

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps, comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celle du passé. La grande mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une Histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chacun l’expérimente à chaque instant, et pourtant, par-delà classes et frontières, elle met en jeu l’humanité. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (9)

 

version-imprimable-de-chronique-de-lan-2000-9

Chronique de l’an deux mille (9)

(Article paru en janvier 1979
dans Foi et Vie)

L’an deux mil, auquel appartient déjà le siècle vingt, est le temps des extrêmes, qui souvent se touchent. Celui des masses civiles et militaires qui déferlent comme la houle, et celui de l’individu qui s’y perd comme la goutte d’eau dans la mer : malheur à lui si c’est une goutte de vie pensante ! C’est le temps d’équinoxe dont les ouragans annoncent quelque grand gel, celui des doutes et des incertitudes qui appellent d’autres vérités et d’autres œuvres millénaires. C’est l’ultima Thulé du libéralisme et de l’individualisme dont le vide aspire au plein totalitaire. Les extrêmes se touchent, et le cercle est bouclé. À celui qui est allé jusqu’au bout de son isolement dans la société et l’univers, mais pas de sa liberté, il ne reste plus comme aux héros de Tchekhov qu’à se tirer une balle dans la tête. Ou si son instinct de vivre est le plus fort, à faire demi-tour vers les certitudes et les œuvres édifiantes qui font les lendemains et les croisés qui chantent.

Nihilisme et totalitarisme dans le théâtre de Tchekhov.

Pour pressentir les grands séismes, il faut un séismographe particulièrement sensible. Là où la raison critique n’embrasse pas toute l’ampleur du phénomène, la sensibilité et l’intuition d’un artiste l’enregistrent. Ainsi l’œuvre de Tchekhov sans y toucher nous en dit bien plus long que les idéologues ou les économistes sur les causes proprement humaines de la Révolution totalitaire qu’elle précède de deux décennies.

À première vue, comme le roman du XIXe siècle, le théâtre de Tchekhov est centré sur les individus, leurs différences et leurs problèmes personnels ; et c’est ce qui fait sa force dramatique. Il nous dit l’angoisse et l’ennui de l’homme qui s’éveille tant soit peu dans un monde où Dieu – et c’est le Dieu orthodoxe et russe – est mort, sauf dans la foi des humbles vieilles. Et la morale, la raison même, ont suivi. Comme ce fou de Platonov l’individu ne sait plus quel est pour lui le bien et le mal, l’attrait ou la répulsion. Il flotte dans une brume qu’entretiennent la paresse et l’alcool, où s’estompe la silhouette du prochain. Il ne sait qu’une chose, c’est qu’il a perdu la force, l’espérance et la foi de sa jeunesse, et qu’en attendant la mort il s’englue de plus en plus profond dans le temps qui passe et détruit, et que les efforts même qu’il fait pour s’en dégager l’enfonceront d’autant plus. Pas de main qui puisse tirer l’individu de ce marais mortel où il s’engloutit. Pas le bonheur dans la nature, et surtout pas l’amour de la femme, ultime recours. Il ne reste plus qu’à se laisser tuer ou à se tuer. Ou à se répéter comme Tcheboutykine à la fin des Trois Sœurs : « Tout m’est égal ! Tout m’est égal ! » Mais Olga lui réplique : « Si l’on savait ! Si l’on savait ! »

Les marxistes n’ont pas tort de dire que dans cette peinture de la crise des individus se reflète celle de la société. Mais cette bourgeoisie ou cette noblesse de la province russe ne donne guère l’image d’une classe dirigeante prête à exploiter ses privilèges et à se battre pour les défendre. Au contraire elle apparaît comme rongée de l’intérieur par la Révolution montante. Comme l’aristocratie de 89, elle se réclame des principes d’égalité et de liberté qui la condamnent, sans avoir d’ailleurs la force de les suivre jusqu’au bout. Elle vit des beaux restes des anciens maîtres des paysans, mais faute d’énergie elle se laisse ruiner par des moujiks enrichis. Elle a perdu les vertus et les vices qui font qu’on gouverne les sociétés et soi-même. Seule parce qu’humaine, prise entre ses privilèges et sa pratique, elle est condamnée à se détruire elle-même. Lire la suite

Citations, 47

L’avenir c’est l’eau, le silence, la nature, qui va devenir exactement son antithèse : le plus coûteux des produits. Bayer enténébrera l’atmosphère pour vous fabriquer du ciel bleu, Esso-Standard engraissera l’Atlantique pour dégraisser la Méditerranée. L’ENA vous fabriquera des paysages où les gentianes et les ours seront administrés bureaucratiquement. Et un beau jour, en catastrophe et quand l’irrécupérable sera accompli, MM. Massé et Jérôme Monod planifieront la décroissance ; et le « birth control » irréparable succédera enfin aux allocations familiales. Mais l’un et l’autre auront en commun d’être obligatoires et de contrôler les individus jusque dans l’orgasme. Car si l’on veut le bien du peuple, il faut le rendre heureux ; et la science lui dira quand et comment il doit tirer son coup. Après la quantité, M. Mansholt se chargera d’organiser la qualité de la vie : demain comme hier vous n’y couperez pas.

 

« Chroniques du terrain vague », La Gueule ouverte, n° 4, février 1973

Chroniques du terrain vague, 2

version-imprimable-de-chroniques-du-terrain-vague-2

Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 2
(La Gueule ouverte, n° 4, février 1973)

Le terrain vague c’est vague ; ça fume, ça bouge, ça borborygme ; et dans cet espace douteux l’on ne sait où poser le pied. Il faut tâter le sol, prendre des repères. Or je crains qu’aujourd’hui tout ne soit terrain vague, à commencer par la défense de l’environnement. Je crains que là aussi on ne soit obligé de dissiper le smog entretenu par les divers pollueurs : d’où le titre de cette chronique. 

Mansholt ou Mansholt ?
La gueule fermée (puis ouverte) 

 

Notre société n’est pas une société, c’est un ordinateur

Jusqu’en 1970 – et que dire d’avant 1965 – pas moyen d’ouvrir publiquement la gueule sur le ravage de la nature et des campagnes, à plus forte raison sur les périls de la croissance : l’auteur de ces lignes en connaît quelque chose. Puis tout d’un coup, clic ! C’est l’année de la protection de la nature, le feu vert s’allume sous l’index du président Nixon et les grosses bagnoles se précipitent : la TV, la presse et les divers notables. Pas de maison d’édition qui ne tienne à avoir son bouquin ou sa collection d’écologie. Partout l’on aménage pour sauver la nature, comme dans le Languedoc ou dans les Landes, et les bulls suivent aussitôt les beaux discours. On crée des parcs nationaux, et pour les protéger on installe tout autour une « zone périphérique » livrée à la banlieue du ski. Dernièrement d’ardents défenseurs de la nature se sont réunis pour élaborer une « Charte de la Nature ». Mais il y a un point qui me tracasse. Elle prévoit entre autres qu’il faudra réserver un tiers de l’espace montagnard ou des côtes à la nature, soit, si je comprends bien, les deux tiers aux diverses banlieues : allons ! il y a encore de beaux jours pour le béton. Le minimum vital ce serait plutôt l’inverse. Je rappelle aux lecteurs de La Gueule ouverte qui aiment à planter leur tente dans un vallon tranquille que l’espace campagnard encore disponible en France représente au moins les huit dixièmes du territoire. Qu’ils imaginent ce qui leur restera quand les deux tiers des côtes et des montagnes seront livrés à l’asphalte et au béton ! Si la nature c’est l’exception et l’anti-nature la règle, celle-là ne tarde pas à devenir anti-nature à son tour et la forêt tourne au square. Désormais la société qui détruit la nature la protège, que voulez-vous de plus ? Il lui faut donc un protecteur qui l’aide à faire le trottoir pour le compte de Trigano-Rothschild, et la nature a désormais son ministre. Dans une société mouvante comme la nôtre il faut savoir prendre les devants : et toutes sortes de girouettes palpent l’espace pour prendre le vent. Tôt ou tard la protection de la nature devait poser la question de la croissance : le tout est qu’elle soit posée par des experts en la matière. J’étonnerai peut-être mes lecteurs en leur apprenant que le Club de Rome, initiateur du rapport du MIT, réunit quelques-uns des plus éminents dévastateurs de la terre, ainsi pour la France, Pierre Massé, ex-directeur du Plan, et rien moins que Jérôme Monod, directeur de l’Aménagement du territoire. Mais il y a mieux, et tout le monde le sait sans le savoir. La nature en Europe étant d’abord campagnes, si l’on doit décerner le titre d’ennemi public numéro 1, il faut certainement l’attribuer à l’auteur du plan Mansholt. Donc (telle est la dialectique) qui va partir en guerre contre les méfaits de la productivité au nom de la « qualité de la vie » ? – Coucou ! Ah le voilà ! De la dernière haie sort le museau pointu du vieux renard batave. Le plan Mansholt ? Mais de quel plan Mansholt parlez-vous ? Le second a fait oublier le premier malheureusement, si celui-ci s’inscrit dans les discours, celui-là continue de s’inscrire dans le paysage. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 1

version-imprimable-de-chroniques-du-terrain-vague-1

Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 1

(La Gueule ouverte, n° 2, décembre 1972)

 

L’auteur doit quelques explications sur le titre des chroniques qui vont suivre. D’abord, pourquoi chroniques ? Cela fait temps mérovingiens plutôt qu’ère atomique ; mais sans doute en sommes-nous à la période mérovingienne de cette ère. Plus que jamais, Chronos – le temps – mène le jeu. Plus que jamais il cravache et précipite le train dans la pagaille et le fracas. Si l’animal humain ne rue pas dans les brancards, où nous mènera-t-il ? Au terrain vague, dont la lèpre gagne chaque jour sous nos yeux. Terrain vague au sens physique et géographique du terme : zone incertaine où les dépotoirs se mêlent aux usines et aux cahutes, dont l’ulcère ronge aussi bien le vert tissu des campagnes que le vivant cristal de pierre des villes. Si l’Histoire n’a qu’un sens : proliférer mécaniquement, notre avenir n’est ni la ville ni la campagne, mais la banlieue totale. Mais ce terrain vague n’est pas seulement spatial, il est aussi moral, social, économique, esthétique. Terrain vague au sens dont on ne sait au juste en quoi il consiste : n’était-ce les consignes de l’adjudant du parti, de France-Soir ou de la télé. Terrain vague des idées et des mots, des styles qui se mélangent et se heurtent. Jungle sociale en fermentation, vide grouillant que donnent les burgs imprenables des barons de la science, de la technique, du fric et de la politique. Car de même que le terrain vague est le produit des mécaniques et le déménagement celui des plans d’aménagement, le chaos terrestre et humain où nous vivons est le produit de l’organisation systématiquement déchaînée aux fins de rentabilité, de profit, de prestige ou de puissance. Voici « l’environnement » qui, tout autour de nous, gagne comme gagne le feu, en progression géométriquement accélérée. Aussi faudra-t-il excuser l’auteur s’il semble parfois s’égarer dans la nuée tonnante qui précède le désert des cendres.
Sur ce, commençons l’exploration. Le type du terrain vague, c’est l’aérodrome : un système rigoureux de pistes et de signaux dans une étendue vide où toute vie – tout arbre, tout oiseau ou tout homme – est éliminée. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (8)

version-imprimable-de-chronique-de-lan-deux-mille-8

Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (8)

(Article paru en décembre 1979
dans Foi et Vie)

La chronique qui suit traite de divers monstres, occidentaux et orientaux. Cependant, à la fois divers et semblables, ils appartiennent à la même espèce. Au lecteur de la découvrir à travers ses manifestations.

Faisons le point de notre errance à travers l’espace-temps. Ce ne sera pas trop difficile, car depuis quelque temps l’ouragan qui l’entraîne souffle dans la même direction : le développement. Il se développe, stagne ou régresse (en général cela veut dire que le taux de croissance croît moins), en tout cas il règne. Bien entendu il ne s’agit pas de n’importe lequel mais de celui-ci qui est de nature strictement économique. Cela va de soi, on ne va pas contre les lois de l’univers, on n’arrête pas le cours du progrès. Par contre, on peut et doit l’accélérer : aller encore plus vite c’est le seul moyen de ne pas se casser la figure. Il le faut, le concurrent : l’Ennemi, nous guette. Pour plus de bonheur il faut plus de richesses et plus de machines pour les extraire, surtout plus perfectionnées, donc plus coûteuses ; et quand leur prix commencera à baisser, il faudra en inventer d’autres. P.L.U.S., c’est le sigle de l’entreprise humaine. Plus de produits par plus d’énergie et d’information produites, fabriqués par plus de travailleurs-consommateurs, donc plus d’enfants pour prendre leur relève et payer leur retraite, auxquels il faudra fournir plus d’emplois, etc. S’arrêter serait s’écraser contre un mur. Il ne s’agit pas ici de l’opinion de M. Sauvy, D., B., ou Y., mais d’évidence. Que faire ou concevoir d’autre ? Seulement, si cette implacable dynamique n’était que le reflet d’une pensée bloquée, si ce mur ne se dressait d’abord dans les têtes ?

Dieu est mort, restent les « faits » qui sont physiques, pour être dernier cri pensez bio-physiques (pourtant s’ils sont économiques, ils ne sont ni l’un ni l’autre). Aujourd’hui qui dirait le contraire, n’était-ce quelques hurluberlus ? Il vous reste le choix entre les lois de l’histoire et celles du marché, qui parfois copulent comme le montre l’exemple de la Chine. De toute façon, ce sont des lois, donc de fer, et chez M. Barre comme chez M. Deng vous n’y couperez pas, vous recevrez votre ordre de route : la loi c’est la mobilité sociale, ce qui veut dire entre autres qu’il vous faudra évacuer votre petit pavillon de Longwy. Mais la France n’est pas la Russie, encore moins l’héroïque Vietnam, et vous disposerez de trois mois au lieu de vingt-quatre heures, ce qui après tout compte. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (7)

version-imprimable-de-chronique-de-lan-deux-mille-7

Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (7)

(Article paru en juin 1978
dans Foi et Vie)

L’an mil ou l’an deux mil c’est le creux de la vague, le retour à zéro où l’on repart du bon pied, ou pas : le nihil, plutôt que le nihilisme qui n’est que bavardage sur le rien. Le monde où nous vivons se caractérise à la fois par le plein et le vide. D’une part il est de plus en plus (n’oublions jamais que sauf catastrophe il est condamné à devenir de plus en plus vite ce qu’il est) contraignant parce qu’encombré, toujours plus chargé d’hommes, d’événements et de lois, le mètre carré ou la seconde se faisant de plus en plus rares, et par conséquent la liberté de l’homme : la possibilité pour l’individu de penser, de se mouvoir, d’agir. Et si la liberté manque, les déterminations prolifèrent, en menaçant de s’organiser en Structure absolue, en théorie et en pratique. Mais d’autre part ce plein est vide. Il y a d’abord celui laissé par l’absence, infinie, de Dieu, l’absence de sens, de réalité, de vérité, de morale, de raison, finalement d’homme. Au moins à l’Ouest, mais il n’est pas dit qu’avec la retombée de la révolution, le nihilisme soit moins profond à l’Est sous le mince et dur vernis de l’orthodoxie officielle. Et de toute façon rien de tel qu’un blindage hermétique pour enfermer du néant. Ou s’en défendre : quelle panique devant la pensée dissimulent les divers fanatismes qui fleurissent sur le fumier du nihilisme ? Et quel nihilisme engendre l’échec des fanatismes ?

Aujourd’hui, comme la société, son refus est partout, ouvert ou couvert. L’individu y est d’autant plus isolé, déboussolé, semble-t-il d’autant plus libre intérieurement, que par ailleurs il est en tout physiquement contraint. Car ce monde en mouvement qui édifie partout ses nouveaux cadres, ne les dresse qu’en détruisant les anciens. C’est pourquoi nous sommes pris à la gorge – angoissés – autant par le vide que par le plein. Nous manquons d’air, serrés un peu plus près chaque jour par les exigences de plus en plus strictes de la grande ville, de l’argent, de la technique et de l’État. Mais dans la mesure où elle est privée de sens, cette discipline sociale toujours plus exigeante nous devient toujours plus odieuse. Et nous sommes tentés de vomir en bloc l’armée, le travail, l’école, et même l’hôpital qui devait mettre un terme aux maladies et à la mort, parce que – symbole de la société – pour nous sauver il nous arrache à notre foyer. Nous critiquons et parfois refusons l’ordre ancien, et depuis quelques années, le nouveau, prétendant à une liberté parfaite qui ne peut être que celle du rêve, notamment celui, préfabriqué, de l’art et de la culture. C’est pourquoi dans les sociétés industrielles les plus développées, ce n’est pas la révolution – à tout jamais fixée dans les prototypes de 1917 et surtout de 1789 – ni même la révolte proclamée, mais la névrose où se manifeste le plus communément le refus instinctif du consensus social. L’individu, qui ne peut pas plus se supporter au dehors qu’au-dedans de la société, s’absente du monde, c’est-à-dire d’un cosmos qui devient un pur produit social, en se réfugiant dans la maladie avec l’accord devenu plus bienveillant de la collectivité qui élimine ainsi ses toxines. C’est sans doute la raison de la valorisation de la folie par les spécialistes de la petite folie rentable, c’est-à-dire ceux de la culture ou de l’art.

Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (6)

Version imprimable de Chronique de l’an deux mille (6)

Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (6)

(Article paru en décembre 1976
dans Foi et Vie)

Pas à pas il vient, devenant d’apocalyptique, quotidien. Au fur et à mesure que nous pénétrons dans l’ombre du monstre, il devient moins effrayant : la cime vertigineuse qui nous surplombait n’est plus sous notre nez qu’un pan de roche dont nous pouvons compter le moindre grain : bientôt pour parler il faudra attendre la veille de l’an Trois Mil. Et pourtant cette veille, bien que de plus en plus pressé par l’heure, il faut s’obstiner à la tenir, jusqu’au moment où les voix de la mer couvriront la parole.

I

Certains s’y efforcent avec les moyens du bord, ce qui explique que ce soit rarement dans un livre : verba volant, on comprend que l’esprit, qui est ailé, soit peu à l’aise chez l’éditeur. Cela arrive pourtant, mais comme tous les miracles c’est alors sans fracas. Mon lecteur (je n’en ai qu’un mais, y en aurait-il plusieurs, il est unique) s’étonnera peut-être de voir consacrer l’essentiel de cette chronique à la critique d’un livre. Mais le livre de Karl Amery La Fin de la Providence (1) nous parle précisément de l’an deux mil, en posant une question qui a déjà été évoquée dans le numéro de cette même revue consacré au rapport de l’« écologie » et du christianisme (2). Dans la masse des livres, il y en a beaucoup qui justifient, quelques-uns qui divertissent, mais peu nous parlent vraiment de ce qui nous concerne. C’est notamment le cas pour ce qui est de l’écologie. Elle a maintenant sa rubrique, ses notables, ses fonctionnaires et ses commerçants qui alimentent le marché, ses baladins qui amusent le public. La plupart des écrits en ce domaine sont dépourvus d’intérêt, soit qu’ils se détournent de problèmes brûlants, désagréables à poser qu’on neutralise par des formules magiques, soit qu’on sache d’avance leur contenu parce qu’ils répètent ce qui a été maintes fois dit. Et cette littérature écologique, victime de son qualificatif, pour ce qui est des causes, s’en tient en général au niveau de la biologie ou d’une politique superficielle, sans aller jusqu’à l’origine qui est sociologique et finalement spirituelle. Par contre le petit livre de Karl Amery concerne au premier chef les chrétiens parce qu’il attaque le problème à la racine, au niveau religieux. Et il ne cède pas à l’autre défaut de l’écologie : l’idéologie naturiste. Son livre n’assène pas des vérités, ni des remèdes à la façon d’Ivan Illich, il développe avec finesse une problématique ambiguë où jouent les contraires (3). Il sait montrer le contre du pour et le pour du contre, et cette position difficile il la tient à peu près jusqu’au bout : jusqu’au moment où pour finir l’analyse il faut bien trancher. Quand on voit la médiocrité, le simplisme de tout ce qui n’est pas travail scientifique en ce domaine, on peut s’étonner du peu de retentissement d’un tel livre. À son sujet on peut n’être pas d’accord ou mitiger son jugement, on ne saurait nier la gravité de la question qu’il pose, entre autres aux chrétiens et à leurs épigones. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (5)

Version imprimable de Chronique de l’an deux mille (5)

Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (5)

(Article paru en décembre 1975
dans Foi et Vie)

I. La petite peur de l’an deux mil

Contrairement aux dires d’un philosophe connu (1), fondateur d’une revue qui s’intéresse aujourd’hui au « problème écologique », la petite peur du vingtième siècle n’a pas consisté en un refus du progrès technique mais dans celui d’envisager ses coûts. Car plus que tout, notre faiblesse redoute les questions à se poser, les contradictions à surmonter, surtout lorsqu’elles s’inscrivent comme celles-ci au plus profond de la réalité quotidienne, économique, politique et sociale. Ce que toute une génération de bourgeois a fui depuis la dernière guerre, ce n’est pas le « progrès » – il y a tout autour de nous assez de ferraille, de béton et de plastique dans nos décharges pour en témoigner –, ce sont les problèmes, assez terribles, qu’il pose à notre besoin de nature, de liberté et même d’égalité. Ce que cette génération a esquivé c’est l’angoisse inhérente à toute vraie question. Elle a eu tellement peur de la peur, entre autres de la mort atomique stockée sous maintes formes en des lieux secrets qu’elle s’est voulue systématiquement optimiste jusqu’en mai 68 et à la crise de l’énergie. Et elle a censuré toute interrogation à ce sujet, la censure sociale a suffi, pas besoin d’employer la censure d’État. Ce n’est pas nouveau d’ailleurs, lorsqu’on n’y peut rien ou qu’on le croit, pourquoi gâcher l’instant en se posant des questions apparemment insolubles, on verra bien ; c’est pourquoi il vaut mieux éconduire l’emmerdeur qui trouble votre tranquillité en évoquant ce qui risque de suivre. À quoi bon aller jeter un coup d’œil sur ce POS (plan d’occupation des sols de votre commune) ou sur celui de cette autoroute qui doit passer non loin de votre maison ? De toute façon ça se fera… On verra quand les bulls seront-là… En attendant, autant de gagné. Et c’est ainsi que la peur de la peur dissuade les hommes d’intervenir pour maîtriser le déluge. J’en donne ici un exemple, qui montre aussi à quel point celui-ci est absurde.

Tout le monde connaît l’Aga Khan et ses entreprises. Quand on a de l’argent il faut le placer, et par ces temps d’inflation autant se peut dans du solide. C’est pourquoi vers 1960 ce richissime sous-développé eut l’idée géniale d’acheter en bloc la Gallura, cinquante kilomètres de côte déserte dans la Sardaigne du Nord-Est. Et les quelques bergers une fois mis à la porte et reconvertis dans la chimie à Milan, le maquis granitique fut transformé en une nouvelle Sardaigne à la Walt Disney pour vacanciers à leur aise. C’est le paradis comme dans Paris Match, au fond des calanques ont surgi de petits ports de pêche pour gros bateaux à moteurs qui pêchent la pin-up de roche. Les toits sont roses, la mer est bleue, l’eau cristalline. Trop cristalline, car la Française en vacances qui s’y plonge découvre avec étonnement qu’elle est remplie de particules rougeâtres en suspension, à tel point que la grande bleue certains jours en devient rouge. Qu’est-ce à dire ? Voyons, réfléchissez un peu, consultez la carte de la mer Tyrrhénienne, n’oubliez pas que la Sardaigne est juste au sud de la Corse, et cela va vous rappeler quelque chose. Les boues rouges, les émeutes de Bastia… L’Italie de Montedison est en face, séparée des deux îles par une mer étroite et relativement peu profonde. On n’arrête pas le cours du progrès, il n’y a pas que l’industrie touristique pour créer des emplois, il y a aussi l’industrie chimique et métallurgique, qu’elles se débrouillent entre elles ! En France, par exemple, on se propose bien de développer, cette fois juste à côté, au débouché de l’estuaire de la Gironde, l’industrie de la baignade et celle du chlore, du nucléaire et de la pétrochimie. Pas de problème… C’est pourquoi la Costa Smeralda est menacée de rubéole et la Côte de Beauté de jaunisse. Lire la suite

« Un nouveau fait social : le mouvement écologique »

Version imprimable d’Un nouveau fait social

Bernard Charbonneau

Un nouveau fait social :
le mouvement écologique

(Article paru en décembre 1974
dans Foi et Vie)

L’an deux mil c’est comme l’an mil, c’est l’an zéro ou zéro un. L’on stoppe puis l’on repart pour aller ailleurs. Espérons que ce n’est pas simplement pour aller en sens inverse sur la même ligne.

Jusqu’ici, surtout depuis la dernière guerre, il était entendu qu’il fallait foncer en avant. Le progrès exponentiel de tout : de la production d’hydrocarbure, donc de bains de rivière et de mer, de paysages, de liberté et d’égalité etc. était la vérité révélée de tous les régimes du monde industriel ou appelé à l’être. Et le char du développement économique fonçait droit devant lui, écrasant les arbres, les murs, et parfois les hommes. Parce que c’était ainsi, cela devait être.

Puis un beau jour l’on s’aperçut que « le développement n’est pas la croissance » – vous pouvez d’ailleurs retourner la formule, c’est sans importance. C’est-à-dire que la divine Ascension des courbes comportait des coûts. Les premiers à le constater, n’était-ce quelques écrivains sans importance, furent des biologistes et des naturalistes spécialisés dans 1’étude des équilibres naturels ou écosystèmes : ainsi en France Roger Heim puis Jean Dorst. Mais c’est surtout dans la société industrielle la plus avancée que cette discipline s’est développée et a fini par influencer l’opinion publique. En effet tout ensemble naturel, marais ou steppe, hêtraie ou terre est le fruit d’un équilibre où la partie contribue à l’équilibre du tout ; et si par hasard le développement ou l’absence d’un facteur le rompt, par exemple la multiplication d’une espèce, la mort rétablit l’équilibre. Or plus prolifique et puissante que toute autre est l’espèce humaine. Dès l’origine elle a donc tendu à le rompre, mais comme pendant longtemps le rythme de son action a été lent et limité, et que l’impuissance incitait à la sagesse, cet équilibre finissait parfois par se rétablir et le bocage remplaçait la forêt : l’harmonie des paysages campagnards n’est rien d’autre que le signe de cet équilibre précaire de l’homme et de son environnement. Mais la croissance démesurée et indéfinie de nos moyens, si elle a permis de lutter contre certaines formes de la misère et de la mort, a déchaîné le déséquilibre sur la totalité de l’espace-temps terrestre et même océanique, source de toute vie. Ce qui est en cause, ce n’est plus tel écosystème particulier mais l’écosystème terrestre dans sa totalité. Tôt ou tard la montée de la courbe vers l’absolu se heurte à l’espace-temps limité. Si le pétrole s’épuise, on pourra imaginer d’autres sources d’énergie ou de matières premières, toujours en les payant à un prix de plus en plus élevé, il sera autrement difficile d’inventer un ersatz de mètre carré.

Lire la suite

Citations, 35

Coûts de la croissance et gains de la décroissance.

(…) Il s’avérait donc que la croissance exponentielle, autant qu’elle les résolvait, posait des problèmes ; qu’elle comportait des coûts de toutes sortes : économiques, écologiques, sociaux. On découvrait que, toute action étant ambiguë, la production pouvait être aussi dite destruction de matière première : qui produit du bois rase une forêt, la même chose se dit de deux façons. Qui épure souille, la civilisation de l’hygiène est en même temps une civilisation de l’ordure. Qui cultive – au sens d’acculture – détruit la nature d’un peuple, aussi bien que celui qui fait d’une forêt un parc ; celle d’un pays qui pour des raisons économiques prône la mobilité sociale par ailleurs déracine les individus et les familles. Et s’il ne s’interroge plus sur les coûts de son action, c’est alors que ses conséquences risqueront d’être surtout négatives : on pourrait allonger à l’infini ce catalogue des productions destructives d’une société qui refuse de s’interroger sur les conséquences de l’économique.

Car il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une croissance exponentielle : d’une production augmentée de 8 % qui augmente chaque année de 8 %. Peu importe que le taux de croissance soit de 8 ou de 12 %, irrésistiblement la courbe décolle et se redresse, et elle tend à la verticale, c’est-à-dire à l’absolu. Or l’espace-temps terrestre est fini… Plus nous irons plus nous payerons cher des gains qui vont s’amenuiser. Au début les avantages de la croissance sont évidents, pour quelques millions l’on a pu gagner des mois sur la traversée de l’Atlantique, mais pour gagner trois heures on aura investi des milliards. Au bord du Rhin, la croissance ne pourra se poursuivre que si l’on investit une bonne part de la production destructrice pour produire ce qui était donné au départ : un fleuve d’eau. Autant que les centrales atomiques, il va coûter cher. Et ce ne sera pas seulement en dollars mais en organisation raffinée, en disciplines implacables : en liberté.

 

Chronique de l’an deux mille (4),  mars 1974

 

Chronique de l’an deux mille (4)

Version imprimable de Chronique de l’an deux mille (4)

Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (4)

(Article paru en mars 1974
dans Foi et Vie)

L’an deux mil comme l’an mil c’est le grand chambard. Ce qui est angoissant, ou délicieusement vertigineux ; à la condition de ne pas trop se pencher sur la rambarde qui nous protège de l’abîme où mugit une apocalypse. En pareil cas l’on peut adopter deux attitudes : comme en l’an mil, interroger les comètes et battre sa coulpe à grands cris en implorant les secours de la religion, ou bien tenter de s’accommoder du changement : on décrète qu’il faut que tout change puisque c’est d’ailleurs le cas. On se cale dans le fauteuil de l’avion qui vous emporte à mille milles à l’heure, en commandant du whisky ou du hasch à la dame de service. L’on somnole immobile, après tout ça ne bouge pas, pas plus que sur l’autoroute on ne bouge à 150 à l’heure. Peut-être d’ailleurs que la chrétienté d’autrefois, sous le couvert d’une nature et d’une société éternelles, acceptait le changement encore mieux que nous sans tenir de discours. Bien calée qu’elle était dans son satellite naturel toumicolant tout autour du soleil mille fois plus vite.

De quelques virages en épingle à cheveu.

Les sociétés étaient immobiles, ou se figuraient l’être, à l’époque où les armées s’avançaient au pas, le changement est l’état de la nôtre. Il s’opère à tous les niveaux. C’est d’abord le train-train quotidien, insidieux, uniformément accéléré, de l’évolution technique. C’est ainsi que l’anthropoïde agropastoral a pu s’embarquer dans le train du progrès, sinon, tel qu’il est, il eût sauté par la fenêtre. Un rapide ça démarre en silence, au pas d’un char à bœufs, et quand il a pris de la vitesse, il est trop tard pour sauter en marche. On n’arrête pas… le Sud Express. Il s’arrête. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (3)

Version imprimable de Chronique de l’an deux mille (3)

Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (3)

(Article paru en décembre 1973
dans Foi et Vie)

Préambule

Dans cette chronique encore plus que dans les autres, mon lecteur ou plutôt compagnon muet me verra errer de la cave au grenier de la maison que nous habitons provisoirement : de la réflexion sur l’ensemble et son sens à tel ou tel détail politique ou même financier. Qu’il m’excuse si cette série de notes n’a pas la rigueur d’un exposé magistral ; notre époque d’analyse ou d’action spécialisée oublie que la vie mélange les genres. Il arrive que, par souci de rigueur, l’exposé magistral s’écarte de la rigueur qui est fidélité au réel où le discours opère arbitrairement ses coupes. Je propose un jeu à mon lecteur ; ces pierres apparemment dispersées que je lui offre font partie d’un même édifice, d’un même temps vu par le même esprit. Qu’il s’exerce à remplir les lacunes du plan, à renouer le fil çà et là rompu de la démonstration, et il découvrira que les matériaux que je lui offre, s’ils ne forment pas un système, forment un tout.

De la progressivité de l’impôt

Pour changer, passons à la politique, à la vraie, c’est-à-dire aux finances. Si mon lecteur est bon chrétien, c’est-à-dire à peu près inévitablement idéaliste, il sera peut-être choqué, ces chroniques étant jusqu’ici surtout bucoliques, donc littéraires, en dépit des efforts de l’auteur pour les ramener au réel : à la société. Mais l’instant, présent ou futur, mélange les torchons sales des finances aux napperons brodés de la poésie ; et c’est ce qu’il est ou devient qui m’intéresse. Or, entre autres signes des temps, nous – je dis bien nous, le peuple et pas seulement les bourgeois – payons et payerons de plus en plus d’impôts. Ce n’est pas moi, citoyen ou contribuable sans importance, qui le dit mais un prophète (qualifié aujourd’hui de prospectiviste) éminent qui le proclame, sur le Sinaï d’où tombe toute vérité : « En 1985 la part des impôts et cotisations dans le revenu national aura augmenté de moitié » (1). Ce qui laisse entrevoir une époque où, si l’évolution se poursuit, donnant tout à l’État, nous recevrons tout de lui. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (2)

Version imprimable de Chronique de l’an deux mille (2)

Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (2)

(Article paru en décembre 1972
dans Foi et Vie)

De la nécessité et du hasard, et de celui qui est pris entre les deux

Bien que notre époque ne sache guère où elle va, elle continue de s’interroger sur le sens de l’univers et de l’homme. Et faute d’autres références communes elle s’adresse à la science pour lui fournir des indications. Mais frappe-t-elle à la bonne porte ? C’est douteux, la science nous dit ce qui est, et c’est tout, pas quel est le sens de l’univers et de nous-mêmes : sinon elle n’est que scientisme. Mais alors à qui s’adresser aujourd’hui, puisque ce besoin d’un sens a été inscrit – par suite de quel hasard ou de quelle nécessité ? – dans nos gênes. À Dieu ? Il est mort, ou plus ou moins muet pour ce qui est de ce monde. À Karl Marx ? C’est moins de saison depuis quelques années. C’est pourquoi nous espérons que la science nous fournira au moins quelques cartes dont nous pourrons déduire l’ensemble du jeu. Ainsi depuis ses débuts, à chaque phase de l’ère moderne, nous interrogeons le sphinx, qui n’a pas de cœur, tout juste une tête.

Et à chaque époque, sous forme de livres, il nous fournit un oracle provisoire, exprimé dans le patois local. Après 1945 il fut donné aux Français, qui sortaient tout juste du sein de la guerre et de leur mère l’Église, par un paléontologue en soutane : le révérend père Teilhard. C’est l’époque où l’on croyait au progrès sans restrictions, et l’Évolution – ou Staline – vous menait par la main jusque dans la noosphère. Puis les temps et les générations ont changé. Il est apparu que le progrès, l’histoire et l’évolution, c’était plus compliqué que cela, quelques accrocs s’étant produits dans le système. Et d’autres autorités, plus compétentes, des biologistes cette fois, sont venues nous informer. M. Monod nous a parlé du Hasard et de la Nécessité, et M. Jacob de La Logique du vivant.

Pas question de suivre la démonstration dans le détail pour un profane, qui n’a pas fait d’études de biologie ; mais nous pouvons faire confiance, les auteurs ayant reçu le prix Nobel – malheureusement pas de théologie, ce prix n’étant plus distribué depuis qu’il fut donné par Rome à saint Thomas. Cependant, l’ensemble n’en reste pas moins assez clair. L’univers, comme on pouvait s’y attendre en se référant à la science et non à quelque bâtard de science et de religion, perd la belle logique qu’il avait à l’époque du Père Teilhard. Il devient à la fois plus rigoureux et contingent, et Jésus-Christ a encore moins à voir à l’affaire. Lire la suite

« La détérioration du paysage rural et du paysage de banlieue »

Télécharger le fichier La détérioration du paysage

Bernard Charbonneau

La détérioration du paysage rural
et du paysage de banlieue

Article paru en 1970 dans la revue Nature et aménagement

Jusqu’à la dernière guerre, la France, comme les autres vieux pays d’Europe, se caractérisait par l’opposition de la ville à la campagne – n’était-ce une troisième zone, mouvante et chaotique, que l’on peut qualifier de banlieue. Mais jusque-là, cette zone ne s’était développée qu’autour de quelques grandes villes ou dans quelques agglomérations industrielles ; elle ne commençait d’envahir vraiment l’espace français que tout autour de Paris. La seconde « révolution » industrielle qui a suivi la guerre tend au contraire à répandre le paysage, et sans doute l’état social, qui caractérise la banlieue dans la totalité du territoire. Cette évolution, déjà très avancée sur les côtes et le long de toutes les grandes voies de circulation, gagne même les campagnes et les montagnes reculées. Avant d’envisager les moyens de contrôler le phénomène, il convient d’en rappeler les aspects, forcément négatifs dans la mesure où il n’a pas été dominé. Pour éviter que le débat ne s’égare dans les idées générales, je prendrai pour exemple de l’évolution actuelle d’un paysage campagnard, celui du Béarn et du Pays basque, leur cas me paraissant, sauf certains détails, celui de beaucoup d’autres campagnes. Mais comme ces sociétés rurales étaient restées particulièrement vivantes, leur ruine est particulièrement frappante.

I. – De la campagne à la banlieue.

Une campagne se caractérise par une certaine forme : un certain style du paysage, sans lequel il n’y aurait pas de pays. Un pays, un paysage, se regarde, et, pour l’œil attentif, les moins « pittoresques » ont leur beauté et leur intérêt. Au contraire, à la différence des villes ou des campagnes, la banlieue est en général informe, et riche ou pauvre, résidentielle ou industrielle, son chaos se répète partout. Aussi ne regarde-t-on pas la banlieue : on la traverse. Pourquoi ? Parce qu’à la différence de la campagne, elle ne forme pas un ensemble équilibré et structuré qui associe la nature et l’homme. Au contraire, tout pays a son paysage. Dans l’exemple considéré (Béarn et Pays basque), on peut distinguer, comme ailleurs, deux types de paysages : des « campagnes » à champs autrefois ouverts, puis encadrés de haies et de fossés dans les vallées des gaves, et surtout dans les coteaux des bocages aux écarts dispersés dans un lacis de haies et de grands chênes, paysage intact jusqu’en 1960 et qui subsiste encore dans l’intérieur du Pays basque. Malheureusement, depuis cette époque, le paysage basco- béarnais est en voie de destruction accélérée : il a disparu en grande partie dans les vallées et il est menacé dans les coteaux et même, çà et là, dans les montagnes. Lire la suite

« Nature, invention du progrès »

Télécharger le fichier Nature, invention…

Bernard Charbonneau

Nature, invention du progrès

Article paru en 1970 dans la revue Nature et aménagement

Qu’est-ce que la nature ? Si, comme l’entend le docteur Chanoit, la nature, c’est ce qui est à venir, si c’est la transformation perpétuelle de la société, du milieu, il est évident qu’il n’y en a pas et il ne faut plus employer ce mot de nature. Et alors, dans cette optique, quelle place reste-t-il pour la protection de la nature ?

Ma position serait différente : d’une part, je crois qu’il y a effectivement une nature qui correspond aux arbres, aux animaux, à l’espace, au silence, à la terre, on peut dire à la planète où l’homme est né, s’est développé, s’est transformé. Il est non moins vrai que cette nature est un produit social, culturel : ce sont les sociétés industrielles qui ont découvert la nature au sens plein du terme. La nature est une invention du progrès, elle est à gauche autant qu’à droite. Les écrivains les plus « réactionnaires » sont parfois les plus progressistes (Rousseau, Thoreau).

La nature – ou plutôt la conscience que la société moderne en a pris – est un produit du progrès ; mais cela ne veut pas dire qu’il faille la confondre avec lui. C’est précisément parce que la société moderne bouleverse de plus en plus rapidement et activement le milieu et l’homme que s’est éveillé le sentiment d’une part intangible à laquelle on ne saurait toucher sans le détruire. Il y a une nature, et une nature humaine, ainsi au niveau biologique. L’homme est le produit d’un équilibre qu’il ne peut pas bouleverser indéfiniment. Au-delà d’un certain niveau, la croissance de la population et de la production, en polluant l’air, l’eau, risque de détruire le milieu indispensable à toute vie et à tout bonheur humain. Il n’y a pas que le milieu biologique : une société invivable, sans rivières, sans arbres, sans silence, sans espace, peut aussi détruire la nature humaine en l’acculant à la névrose. Lire la suite

Lettre à Survivre et vivre

Lettre à Survivre et vivre

(publiée sous le pseudonyme de «Renée» dans Survivre… et Vivre n° 17, 1973)

Je m’inquiète de l’évolution de Survivre. Je partage beaucoup de ses critiques sur le mouvement « écologique ». Mais c’est précisément dans la mesure où je me fous de cette étiquette que le contenu m’intéresse plus que le contenant. Je suis le premier à considérer comme fâcheux, sinon l’écologie qui n’est pas une discipline comme une autre, mais l’écologie qui se manifeste dans le biologisme, le naturalisme, etc. (par exemple Faussurier dans La Gueule ouverte). La grande nouveauté du mouvement écologique, et le fait que j’y trouve sur le tard une place, c’est qu’il apprend précisément aux Français à penser autrement qu’en termes d’idéologie, à se poser des problèmes concrets, exprimables dans le langage de tout le monde, parce que ces problèmes concernent les hommes et non les marxistes, les linguistes, etc. J’ajouterai par ailleurs que l’intérêt du mouvement écologique est de nous sortir aussitôt du problème écologique, de nous poser les problèmes sociaux et ceux de l’action ; c’est en ceci qu’il est révolutionnaire, à la différence de bien des mouvements qui s’affirment tels mais qui, au fond, se réduisent à mettre au pouvoir d’autres groupes et d’autres hommes pour faire la même chose. Je crains qu’en reniant l’écologie (je ne dis pas l’écologisme) Survivre ne tombe dans l’idéologie, le spectacle qui, lui, est facilement récupérable par la bourgeoisie industrielle. Après le simplisme (parfois trop systématique à mon goût) de Grothendieck, Survivre retomberait dans le discours idéologique et fumeux, émaillé de bandes dessinées de l’Internationale situ : discours qui a sa place toute trouvée dans le secteur « culturel » de la société néo-bourgeoise. Attention à ne pas se donner en spectacle ! D’autant plus que, le jour où l’on se trouve en présence d’un problème, d’une misère, d’une violence concrète, l’on risque de retourner aux vérités, aux mystiques et aux disciplines de l’action d’un parti militairement organisé. Depuis ma jeunesse, je vois les jeunes intellectuels tourner en rond du surréalisme au stalinisme : de la revendication d’une liberté parfaite à sa négation parfaite. Et, bien entendu, le jour où l’on en a assez des vérités et des casernes, l’on retourne au nihilisme intellectuel et moral, etc. J’espérais que « le problème écologique » allait enfin forcer les jeunes intellectuels à se poser les questions et à s’engager dans l’action de leur époque. Je crains de me tromper. En tout cas, ce serait désastreux de voir le mouvement qui s’ébauchait éclater entre des groupuscules d’intellectuels abstracteurs de quintessences, et des mystiques naturistes ou des opportunistes. Lire la suite

Citations, 20

Sciences humaines ?

De deux choses l’une : ou la science tiendra compte de l’homme, de sa subjectivité,  du sens qu’il rêve de donner à sa vie et à l’univers et elle ne sera pas scientifique ; ou, fidèle à elle-même elle éliminera de la connaissance tout souci de bonheur ou de beauté, toute référence à Dieu, aux valeurs ou au sens et elle ne sera plus humaine. Donc, niant ici ce qui fait la spécificité de son objet, elle ne sera pas scientifique.

Une seconde nature, Sang de la terre.

Citations, 17

De l’art sacré

À l’origine il n’y en a pas d’autre. Pas de conte qui ne soit un mythe, de signe qui n’évoque un dieu. Nous l’avons oublié ; mais pourtant, rosace ou soleil, la fleur magique s’épanouit toujours au linteau de la porte. Quelle est belle ! — Aujourd’hui c’est tout ce que nous trouvons à dire…

Pas de roi, pas de sociétés nues. Elle n’est elle-même que drapée dans de brillants oripeaux que lui ont tissés d’humbles artisans qualifiés plus tard de poètes ou d’artistes. Mais pour être dissimulée dans un splendide fourreau, la lame n’en est que plus terriblement nue.

L’art est la fonction collective par excellence. Le style c’est la société ; plus on s’élève dans la hiérarchie, plus les marches de l’autel resplendissent d’or. L’art est l’expression de la foi et du lien commun, là où ils sont le plus fort le style est le plus strict : la société qui n’en a pas n’est pas. Aussi à la source, où l’eau est la plus pure et le jaillissement le plus dru, pas question de création individuelle ; les temples et leurs idoles ont pour auteurs des dieux dont les architectes et les sculpteurs ne sont que les manœuvres. Pas de discours sur la magie de l’art, il l’est. La splendeur du style naît du frisson de la terreur sacrée par quoi les sociétés manifestent leur divinité. Dans tout grand style s’exprime l’orthodoxie, l’absolu, en quoi s’anéantit l’individu. L’implacable beauté des idoles mayas évoque les charniers sur lesquels elles ont régné, et la haute flamme rose qui s’épanouit à la voûte des jacobins de Toulouse est celle-là même des bûchers de l’Inquisition qui a édifié l’église.

Qu’il faut être superficiel pour s’en tenir à la forme, pour être un esthète ! La rigueur du style est celle de la société. Dans celles qui s’humanisent, comme dans la Grèce de Praxitèle, la magie des formes se perd, ou bien elles se brouillent, comme au XIXe siècle. Et quand les religions politiques du XXe reconstituent la totalité sociale, le grand style ne se manifeste pas dans la peinture ou la littérature, mais dans les messes révolutionnaires et militaires. C’est à Nuremberg ou dans les parades de la Wehrmacht, et non dans les fades chromos des artistes de service qu’il faut chercher l’art du IIIe Reich ; de même pour la Russie de Staline. Leur style est celui de l’Assyrie. Le trait qu’une société incise dans la pierre est celui-là même quelle taille dans la chair. Mais il arrive parfois, un bref instant, quand le lien trop tendu est au point de se rompre, que la liberté s’éveille dans la foi, la raison, la nature et la loi intactes. Alors les dieux de l’Acropole frémissent, et Don Juan se dresse à l’appel du commandeur. Mais si brève est l’éblouissante acmé qui annonce la foudre ! Et si long l’interminable roulement de la nuée…

Une seconde nature, Sang de la terre, 2012

Citations, 13

Il n’est pas d’entreprise qui soit plus totalitaire que celle des sciences de l’homme si les savants n’y prennent garde. Au fond, il ne s’agit de rien moins que d’organiser un nouveau cosmos : avec un autre monde et un autre société. – Quelle autre ? – Peu importe, elle sera autre et parfaite, puisqu’elle saisira tout. Bien plus que les révolutions politiques totalitaires qui relèvent encore des religions et des idéologies, l’organisation du Léviathan scientifique substituera à l’ancienne société un ordre social fondé sur la reconnaissance et l’exploitation systématique des déterminismes humains. Et si l’ordre arrive à gagner la course sur le désordre, cette révolution se fera sans violence. Alors, l’homme ayant réussi à maîtriser l’homme autant que la nature, les mécanismes de l’organisation redoublant ceux de l’antique nécessité, Prométhée réenchaîné sur son Caucase dominera l’univers.

Le Système et le Chaos, Anthropos, 1973, rééd. Sang de la terre, 2012.

Citations, 10

Le progrès des loisirs ? Non, atteinte fondamentale à l’homme. Certains me comprendront, qui connurent l’instant éternel le jour où ils tirèrent, pantelant, le grand poisson sur la rive. Pour cet instant ils vendraient leur âme. Qu’importe Concorde, la pénicilline, les années rajoutées à la vie, si elle est sans joie ? Si l’on ne peut plus ni chasser ni pêcher, à quoi bon la vie ? C’est pour cela qu’on la gagne. La société qui nous frustre de poisson ou de gibier mérite la haine ; car elle nous frustre bien plus que du pain : du sang de la liberté. Elle nous prive d’air et d’eau, d’espace et de silence, et en guise de bécasse prétend nous faire manger ce rôti de carton qu’elle appelle la Culture. Après tout les Béarnais et les Basques sont bien contraints de défendre une France abstraite ; pourquoi pas leurs pays incarnés dans les chênes et les saumons ? Cela mérite qu’on tue et se fasse tuer afin que la plus forte des voluptés soit transmise à nos enfants. Pêcheur, le jour où tu ne pourras plus pêcher, au moins pars à la chasse : le gros gibier abonde.

Tristes campagnes. Le Pas de côté, 2013

Citations, 8

La liberté est toujours dans son apparent contraire. La conscience de la détermination mène à l’acte libre. Parce que nous sommes conditionnés nous devons agir sur les conditions. Mais parce que nous sommes libres nous agirons librement sur elles, ce qui n’aurait pas été le cas si nous les avions ignorées. Toute l’histoire du progrès scientifique le démontre ; et c’est parce que nous n’avons pas voulu jauger ses conditions qu’il nous a enchaînés.

Si la liberté est disponibilité devant les possibles, l’acte libre est le choix qui les sacrifie : la liberté réelle est toujours négation de la liberté théorique. L’ordre du monde est celui des choses et il subit leur poids quels que soient nos vœux idéalistes, il risque même de devenir encore plus lourd dans la mesure où l’individu sera intégré dans l’organisation matérielle. Pourquoi t’obstines-tu à chercher autour de toi les causes qui meuvent l’univers ? La vraie cause c’est toi, ou à travers toi une autre dont tu es le chemin. La réalité de la liberté n’est pas dans les preuves de la science ou de la philosophie – elles te l’assureraient que tu l’aurais perdue – mais dans la personne vivante. Ce qui départage la fatalité de la liberté ce n’est pas ta métaphysique mais ton acte, celui qui les réunit tous : ta vie. Le déterminisme n’est vrai que dans la mesure où quelqu’un refuse la décision qui manifesterait son inanité. Prends-la, et tout change. Mais cette preuve à la différence des autres n’est pas donnée une fois pour toutes. Si l’effort se relâche le monde se remet à crouler. Atlas n’a pas fini de porter le faix de la terre.

La nécessité et la liberté ne sont que les deux acteurs d’une même tragédie qui se joue dans chaque vie. La seconde n’existe que par rapport à la première qui lui donne son vrai sens. Si la liberté était fatale elle ne mériterait plus son nom. Hors de toi tu ne trouveras rien, sinon le vide que ton pas doit franchir. Hélas ! toi seul peux le faire. Il n’y a pas de liberté, mais une libération, et surtout un libérateur.

Je fus, essai sur la liberté, Opales, 2000

Citations, 1

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps. Comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celui du passé. La Grande Mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chaque homme l’expérimente à chaque instant et partout, par-delà classes et frontières, elle met en jeu l’humanité.

Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel,
Anthropos, 1973, rééd. Sang de la terre, 2012.