Bernard Charbonneau, « Sortir de la banlieue »

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Bernard Charbonneau

Sortir de la banlieue

(Conclusion de Notre table rase, 1971)

À vrai dire, la disparition de la campagne : des repas, des vallons et des fêtes, la banlieue dont on ne sort plus, est un changement si angoissant qu’il est inconcevable pour un esprit humain. Non ! Cela ne peut être, c’est trop affreux ; telle est la pensée qui rend le cauchemar inévitable. Qu’on y réfléchisse en pesant chaque mot : plus de pain quotidien, plus de rivière ni de rives ; plus d’ailleurs si ce n’est produit par la drogue. Plus d’air ni d’eau, si ce n’est fabriqué par les machines et les bureaux. L’homme étouffera dans cette tombe creusée dans l’ordure ; mais quand il sera sur le point de tourner de l’œil, Esso ou l’ENA lui feront respirer une bouffée de chlorophylle synthétique en lui montrant une photo du parc de la Vanoise.

Si l’on veut sauver notre civilisation urbaine du naufrage dans l’océan des banlieues, il faut lui rendre sa campagne. Au lieu d’une agriculture « de luxe » fabriquant à grands frais des nourritures et des paysages d’art dans quelques sites classés, alibi de la pilule alimentaire obligatoire, il faut une agriculture tout court, qui rende aux Français la joie quotidienne de casser la croûte en jetant un coup d’œil sur la France. Au lieu du parc tabou – ce verre d’eau qu’on montre à qui meurt de soif –, excuse de l’anéantissement des Alpes et des Pyrénées, du village musée alibi de l’ethnocide généralisé, il faut maintenir et rénover l’ensemble des campagnes et des villages français. Ils ne sont pas de trop si l’on veut que les masses urbaines aient de quoi manger, pêcher, vivre dans la nature et les pays, et non seulement se rincer l’œil en y mettant une goutte de collyre vert. Ce sont au contraire les aérodromes, les aciéries, les usines à ski qu’il faudra bien un jour se décider à mettre sous globe et à cantonner dans des parcs industriels. Sans quoi ils finiront par tout envahir : déjà Fos menace d’infester la réserve de la Camargue.

1. Pour une agriculture agricole  Lire la suite

Citations, 5

Lorsqu’on parcourt à pied la banlieue, l’impression de confusion monotone est à son paroxysme. Il y a d’abord, et c’est ce qui frappe en général le passant, la manifestation de la misère : la banlieue-dépotoir, la flaque, ailleurs couverte de nénuphars, ici enduite d’une pellicule aux irisations suspectes, bourrée de gaz qui crèvent en bulles lorsqu’on agite l’eau avec un bâton ; le terrain vague hérissé de tessons, de brocs, de ressorts de lit, de fourchettes à deux dents, cette pourriture mécanique que notre civilisation laisse après elle, engraissée de pneus et de linges à tous les degrés de décomposition, depuis le terreau jusqu’à la charogne presque comestible. La banlieue malsaine, plus malsaine que la forêt équatoriale ; le sol gras de ses coteaux engraisse des frondaisons lourdes, moins lourdes que les eaux moirées du fleuve dont le courant entraîne lentement des poissons ballonnés et livides que les maladies épidémiques font remonter le ventre en l’air par masse. La charogne tourne au rosâtre comme la putain au sentiment. La banlieue autrefois élégante dont le luxe rococo achève de pourrir sous l’ombre humide des marronniers centenaires. La zone, vasière où échouent toutes les épaves : le broc percé, la bagnole sans pneus, le chômeur ou la prostituée hors de service, le ministre bolivien devenu alcoolique. Un monde vaincu, affairé, fouille dans les tas de bourrier pour enlever quelques bribes de chair à l’os de la misère.

Le Jardin de Babylone, éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002