Chronique de l’an deux mille (11)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (11)
(Article paru en juillet 1981
dans Foi et Vie)

Cette chronique est consacrée à diverses manifestations de la religion, de la science et de la technique. La première demeure et redevient à la mode (voir le succès de Girard et de BHV – qu’il ne faut pas confondre avec le Bazard de l’Hôtel de Ville –, succès sans doute oublié quand paraîtront ces réflexions, toujours tardives). Tandis que les deux dernières, l’une engendrant l’autre, précipitent le cours du devenir en exaspérant ainsi l’angoisse primordiale. Jusqu’au jour où le matériau humain, enfin inerte, sera aussi a-dap-té que le caillou dans l’avalanche. 

Science et paranormal 

Dans Le Monde du 23 mai 1979, J.-C. Pecker, professeur d’astrophysique théorique au Collège de France, annonce la création d’un Comité français pour l’étude des phénomènes paranormaux. Le professeur Pecker constate que le public se passionne pour tout ce qui échappe à la science officielle : « barres de fer tordues par la seule force de la pensée, lévitation, opérations à mains nues sans cicatrices ni ouvertures… » L’on peut y ajouter les ovnis, les drogues miracles, la transmission de pensée et autres phénomènes parapsychologiques. On s’inquiète de voir les médias donner à de tels faits une importance qu’ils n’ont pas. Car « ce mépris de la science dite officielle devenant un phénomène de masse, ne peut pas être sans conséquence politique pour la politique officielle de la science ». D’où la nécessité d’un comité pour l’étude scientifique des phénomènes paranormaux.

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L’article du professeur Pecker reflète certainement l’opinion de la majorité des scientifiques. Et, sans en être, on lui concédera volontiers le caractère magique et phantasmatique, cultivé par les médias, de ces phénomènes. Comme lui, on opposera à de telles révélations l’approche lente et tâtonnante, mais rigoureuse parce que vérifiée à chaque pas, de la connaissance scientifique. Mais est-ce la Connaissance ? Pour Jean-Claude Pecker comme pour beaucoup de ses collègues, c’est le cas de toute évidence. « Loin de chercher de construire un univers à la mesure de leurs rêves, ils se contentent d’observer la nature, d’en dégager des lois, d’essayer de les comprendre, c’est-à-dire de donner une description logique cohérente de l’ensemble des phénomènes. Et pour eux c’est la beauté de la structure logique de ces lois qui satisfait leurs aspirations. En conclusion, la poésie de notre univers se trouve bien plus dans sa superbe réalité, dans la logique admirable de ses mécanismes, dans l’unité de ses interprétations. » La science prend la relève de la religion et de l’art, et une telle réduction de toute vérité et poésie à la science risque d’être qualifiée de scientiste. Et d’autre part, sauf J.-C. Pecker et ses égaux, qui peut avoir véritablement accès à cette connaissance ésotérique ? Lire la suite

Citations, 20

Sciences humaines ?

De deux choses l’une : ou la science tiendra compte de l’homme, de sa subjectivité,  du sens qu’il rêve de donner à sa vie et à l’univers et elle ne sera pas scientifique ; ou, fidèle à elle-même elle éliminera de la connaissance tout souci de bonheur ou de beauté, toute référence à Dieu, aux valeurs ou au sens et elle ne sera plus humaine. Donc, niant ici ce qui fait la spécificité de son objet, elle ne sera pas scientifique.

Une seconde nature, Sang de la terre.

Penser la science

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Bernard Charbonneau

Penser la science

« L’analyse du rôle joué par la science dans la société contemporaine », extraits sélectionnés, soulignés et présentés par Sébastien Morillon à partir des ouvrages : Finis Terrae, A plus d’un titre éditions, 2010, p. 173-216 (FT) ; Nuit et Jour. Science et Culture, Economica, 1991, p. 157-307 (NJ). (Ces deux textes ont été écrits au cours des années 1980.)

I. Les fondements d’une critique de la science

Qui peut critiquer la science ?

Que la science seule puisse mettre la science en cause suffit à montrer qu’elle est taboue.

La critique qui va suivre […] est en quelque sorte celle d’un ignorant, d’un homme quelconque contraint de poser sa question parce qu’il sait quel rôle la science joue et jouera dans la vie privée ou publique de n’importe qui.  (FT, p. 173)

Aujourd’hui, pourquoi mettre en cause la science ?

 Tout homme est membre d’une société. Pour la connaître, il doit d’abord se demander : “Quelle est sa vérité ?”. Puis, s’il l’ose “Est-elle vraie ? Est-ce la mienne ?”  (NJ, p. 167)

Ce n’est pas sans crainte ni tremblement qu’un individu se voit contraint de mettre en cause la vérité et l’autorité fondatrices de sa société hors desquelles on n’est rien. Il le faut cependant si l’on veut être autre chose qu’un pantin ou un robot.  (FT, p. 174)

Notre société se fonde sur des vérités scientifiques comme l’ancienne sur des vérités religieuses. Et l’on ne peut changer une société sans mettre tant soit peu en cause son principe ; comme l’ont fait les philosophes pour abattre la monarchie, ils se sont attaqués à la religion.  (FT, p. 177)

Prétendre pousser à fond la connaissance critique du monde actuel sans mettre en cause la science équivaut à vouloir édifier une maison sans commencer par les fondations.  (FT, p. 187)

Sans une critique de la science, une problématique et un jugement de ses gains et de ses coûts, celle de la société industrielle manque de base. Et parce que la racine n’aura pas été tranchée, sans cesse l’arbre repoussera. Qu’est-ce que la science ? Que vaut la vérité ? Cette interrogation devrait être celle de tout homme de l’âge atomique naissant. Non seulement du savant, mais de la masse des ignorants, comme le fut autrefois l’interrogation religieuse en dépit des clercs qui prétendaient eux aussi s’en réserver le monopole. Car toute la suite découle de cette question comme nous allons le voir.  (FT, p. 177)

De quelle science s’agit-il ? Lire la suite