Jean Brun, « Une ascèse de la liberté »

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Jean Brun

Une ascèse de la liberté

À propos de Je fus
Réforme, 1980

Bernard Charbonneau n’appartient à aucune de ces sociétés d’admiration mutuelle sans la carte desquelles il est impossible de « réussir » dans le monde des lettres. Il ne fait pas partie du Club des Grands Inévitables dont les membres se livrent à des matraquages idéologiques intensifs pour nous inculquer ce qu’il faut penser afin que nous puissions être libres. Charbonneau n’est pas un adepte de l’existentialisme, du karaté, du structuralisme, de Mességué, de la phénoménologie, de l’herméneutique spectrale, de l’École de Francfort ni du matérialisme historique. Il ne cite ni Lacan, ni Althusser, ni Foucault, ni Roland Barthes, ni Derrida, ni aucun autre de ces Cagliostro de la philosophie tellement tenus en estime dans les théâtres de poche de l’actualité. Il emploie un langage compréhensible et écrit pour dire quelque chose, ce qui, en France, ne pardonne pas.

Le cri de gloire de la vérité

Tout cela permettra de comprendre que ses chances de succès auprès du « grand » public sont réduites à zéro et que l’obligation qui est la sienne de publier à compte d’auteur était inexorable, d’autant plus qu’il a l’audace d’affirmer : « Le marxisme est une idéologie, une construction du langage. » Dans beaucoup de paroisses on va hurler au sacrilège.

Pourtant, ou plutôt à cause de cela, Je fus est un livre dans la véritable acception du terme. Un livre qui, tout au long de ses pages, nous fait réfléchir, nous apporte quelque chose et nous délivre du brouillard des réductions éidétiques (1), des pauvretés de la structure et des diarrhées verbales de la dialectique.

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Daniel Cérézuelle,  préface à « Quatre témoins de la liberté »

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Daniel Cérézuelle 

Préface à
Quatre témoins de la liberté
R&N Éditions, 2019

Dès sa jeunesse, Bernard Charbonneau (1910-1996) a eu la conviction que son siècle serait en même temps et pour les mêmes raisons celui du totalitarisme et du saccage de la nature. Tout au long de sa vie d’adulte, il a réfléchi sur les dangers qui résultent pour la liberté et pour la nature de ce qu’il appelait la Grande Mue, c’est-à-dire la montée en puissance accélérée du progrès technique, scientifique et industriel. Toutefois, on se fourvoierait en réduisant l’œuvre de Charbonneau à une réflexion sur l’écologie et la décroissance, car elle nous propose une analyse plus vaste des coûts de la modernisation et des contradictions du monde moderne. Chacun de ses livres aborde un aspect différent de ces contradictions, qu’il s’agisse de l’État et du phénomène totalitaire, de la culture, du travail et des loisirs, de la dégradation des paysages ou des nourritures etc. Chaque fois, il nous propose des analyses qui sont conduites du point de vue de l’individu et de son expérience personnelle. Cette approche « existentielle » des contradictions de la modernité, qui fait une large part à l’expérience sensible, est ce qui fait l’originalité et la force des livres de Charbonneau. Plus profondément, si ce travail critique fut fécond ce n’est pas seulement parce que Charbonneau y employait une méthode originale, c’est aussi et surtout parce qu’il fut mené au nom de la liberté. 

Charbonneau voyait juste lorsque, dès les années trente, il annonçait la crise écologique, l’aggravation de la bureaucratisation de l’existence et la technocratisation de la vie politique. Or, s’il a été un des rares esprits à avoir vu juste dans le détail, ce n’est pas seulement parce qu’il était intuitif et original ; c’est aussi parce que le fond de sa pensée ou, si l’on veut, son point de vue, était radical et avait une consistance propre qui lui permettait d’éclairer (souvent de manière prémonitoire) le sens des transformations sociales. Toutes les analyses de Charbonneau sur tel ou tel aspect de l’évolution du monde moderne s’enracinent dans une exigence de liberté qui donne son unité à l’ensemble de son œuvre. De cette exigence de liberté, Charbonneau s’est expliqué dans trois livres qui jalonnent son œuvre. Il s’agit de Je fus, d’Une seconde nature et enfin de Quatre témoins de la liberté.  Lire la suite

Citations, 65

A moins d’en prendre une troisième : mais c’est un sentier si humble qu’il échappe à la vue bien qu’il commence à nos pieds. La voie de la liberté est à inventer et nous ne la découvrirons qu’en faisant le premier pas. Et l’on n’y passe qu’un à un ; cette porte étroite ne laisse place qu’à une personne. Et ce chemin est aussi vieux qu’il est neuf, car ce n’est pas d’aujourd’hui que l’homme est tenté de céder au vertige du chaos ou du système. Entre l’un et l’autre, entre l’ordre et le désordre, l’immobilité et la fuite en avant, passe le chemin de crête de l’équilibre qui fut toujours celui de la liberté. Jamais il ne fut aussi dur de se maintenir ainsi sur terre à mi-chemin du ciel et de l’enfer. Que l’un est vide ! Que l’autre est impénétrable ! Mais jamais air plus vif n’a balayé la cime. 

Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel,
Anthropos, Paris, 1973.
2e édition : Economica, Paris, 1989.
3e édition : Sang de la terre, 2012.

L’Émeute et le Plan

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Bernard Charbonneau

L’Émeute et le Plan

(1968)

Le monde où nous vivons se caractérise par deux aspects superficiellement contradictoires, mais profondément liés : un désordre et un ordre extrêmes. Des sociétés libérales où les religions et les morales traditionnelles sont contestées au nom de la liberté de l’individu coexistent avec des régimes totalitaires. Et à l’intérieur même des sociétés industrielles de type occidental, le désordre contraste avec l’ordre. Tandis que la critique et l’imagination poussées jusqu’au bout mettent en cause la raison et le langage dans le domaine littéraire, dans le domaine scientifique la logique la plus rigoureuse règne, et elle s’exprime dans un langage mathématique encore plus abstrait et contraignant que l’ancien. Les vérités religieuses et morales qui avaient jusqu’ici fondé les sociétés sont mises en cause à la fois par les progrès des sciences et le besoin de liberté, les mœurs semblent infiniment plus libres que dans le passé ; mais le conformisme recule au moment où les mœurs s’uniformisent ; et si l’enfant et la femme s’émancipent de la famille, ils n’en sont que d’autant plus soumis à l’État ou au métier.

L’ordre industriel progresse dans le chaos qu’il engendre ; comme une armée disciplinée s’avance dans la nuée des explosions et des ruines, notre société avance en détruisant les équilibres naturels ou sociaux. Dans la France du pouvoir personnel et de la technocratie, les événements de mai ont fait éclater ce contraste au grand jour. D’une part le renforcement de l’État, le Plan sous le signe des ordinateurs, de l’autre le vide et la négation : la révolte pure ; jamais émeute ne fut aussi irrationnelle dans une société aussi rationnelle. Mais si de Gaulle aboutit aux barricades, les barricades ramènent à de Gaulle.

L’ordre et le désordre sont liés, comme la thèse à l’antithèse. En prenant pour exemple la crise de mai, je vais maintenant m’efforcer de montrer comment, et pourquoi. Lire la suite

Citations, 64

Pour dépasser l’angoisse, il faut la traverser. Il n’y a qu’une chance d’intégrer le vrai dans le réel, c’est d’admettre leurs contradictions et leurs conflits, et de lutter pour les résoudre. La vie comme la pensée humaine est un combat, qu’il importe d’engager autant que de gagner. Si la pensée est le corps-à-corps de la personne et d’une vérité qui se dérobe, l’action aussi est une bataille avec un réel qui se refuse à bouger. L’acte d’incarnation est dans la violence, spirituelle autant que physique, qui tente paradoxalement de faire passer le vrai dans le réel.

 

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963

Citations, 63

Nous vivons dans un Univers brisé, ce qui n’est pas commode; et pourtant c’est par cette fissure que se répand le souffle de la vie et de la liberté. Puisque la Vérité est un absolu, un homme ne peut songer à la posséder. Tout système qui la met à notre hauteur est donc suspect d’être, non une source de lumière, mais le reflet de notre état. Mais c’est la passion même de la Vérité qui conduit à récuser ses faux-semblants : ces constructions verbales provisoires qui font de l’homme, ou plutôt d’un moment de son histoire, le nombril de l’Univers. Ce qu’il est ne peut pas, — et même ne doit pas —, être totalement expliqué ou justifié.

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963