Jacques Dufresne : « Deux pionniers méconnus : Bernard Charbonneau et Ludwig Klages »

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Jacques Dufresne

Deux pionniers méconnus :
Bernard Charbonneau et Ludwig Klages

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

Quand j’ai proposé mon sujet aux organisateurs, je n’avais qu’une idée encore vague du défi que je m’engageais à relever. Voici deux pionniers de l’écologie, l’un allemand, l’autre français, tous les deux méconnus. Une étude comparée de leur pensée sur la technique et la nature ne pourrait-elle pas nous aider à mieux comprendre ce qui divise et ce qui unit les acteurs du mouvement écologique ?

Je voyais en Charbonneau un compagnon de pêche à la truite avec lequel je m’entendrais sur presque tout, y compris sur la mouche à utiliser selon le temps et le lieu ! Quant à l’idée que nous les humains sommes nous-mêmes des truites jouant sur la terre le rôle du canari dans la mine, je l’ai faite mienne à jamais.

Mon collègue Christian Roy allait bientôt me ramener aux réalités de la ville. Pris d’un vertige amical à la vue de la tâche que je m’étais assignée, il a attiré mon attention sur ce passage de Feu vert, ouvrage que je n’avais pas encore lu. Klages n’y est pas nommé mais il est clair que Charbonneau avait à l’esprit le courant de pensée dont il fut l’un des leaders, Car il y dénonce « cet irrationalisme » pour lequel « la raison n’aboutit qu’à des pratiques matérielles dépourvues de sens ou à une critique desséchante et stérile ». « Retourner à la nature, ajoute Charbonneau, c’est retrouver le lien sacré qui relie l’homme au cosmos en faisant demi-tour sur le chemin qui a mené du christianisme au rationalisme. Après D.H. Lawrence et combien d’autres intellectuels, certains écologistes sont hantés par la nostalgie d’une religion qui réintégrerait l’homme dans le tout en résolvant les contradictions qui alimentent l’angoisse moderne. Mais ce paganisme panthéiste, rebouilli au feu de l’Évangile, n’a rien de la mesure et de l’harmonie grecque, il relève du seul Dionysos retour d’Asie. […] Ce n’est pas la conscience mais l’inconscient qui ouvre la voie de la Connaissance. » (Charbonneau, 2009, p. 97). Lire la suite

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« Bernard Charbonneau : quel militantisme entre réflexions théoriques et pratiques de terrain ? » par Michel Rodes

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Michel Rodes

Bernard Charbonneau :
quel militantisme entre réflexions théoriques et pratiques de terrain ?

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

Introduction

C’est en 1962 que, très jeune, j’avais vu Bernard Charbonneau pour la première fois. En 1965, j’assistai à Bordeaux à une conférence qu’il donnait sur « Le bonheur », un exposé clair et lumineux comme la philosophie du XVIIIe siècle mais marqué du doute, d’une réflexion sur l’impossibilité du bonheur, sur l’aspect irrémédiablement tragique de la vie. À un étudiant qui l’interrogeait sur les ressources mentales et morales nécessaires pour combattre les aspects absurdes et destructeurs de la société technicienne, il n’eut d’autre réponse que celle-ci : lorsqu’un homme tombe à la mer, il nage, jusqu’au bout. Cette image m’avait marqué et elle est un peu comme un symbole de ces années 70 : nous nagions, à contre-courant, mais on tenait bon. Nous étions quelques-uns à souhaiter en découdre avec la société en place.

Mon propos, on le sait, n’est pas d’aborder les problèmes théoriques, mais simplement de tenter de restituer quelques éléments de l’état d’esprit de Bernard Charbonneau dans les actions militantes qui étaient les siennes au début des années soixante-dix, ici en Béarn et en Aquitaine.

En 1971, c’est ce que Bernard Charbonneau appelle le « feu vert ». Pensez donc : même Paris Match découvre l’écologie. En 1971, Bernard Charbonneau prend sa retraite en septembre, s’installe à Garris et se montre très présent « sur tous les fronts » comme il le dit lui-même : cofondateur de la Sepanso 64 ici dans une salle de la fac, le 17 décembre 1971, au comité Soussouéou l’année suivante, puis au Comité de défense de la côte aquitaine. Il ne cesse d’écrire dans la presse écologique, et d’alerter les consciences, posant avec la radicalité que l’on sait les problèmes de fond.

C’est l’époque où, pour la première fois, Jacques Ellul, mais aussi Bernard Charbonneau estiment que l’opposition à la société technicienne apparaît suffisamment claire pour ne pas être récupérée aussitôt. L’action est possible. C’est donc un tournant important chez les deux hommes. Et donc, on se lance dans de multiples initiatives. Lire la suite

Frédéric Rognon, « Bernard Charbonneau et la critique des racines chrétiennes de la Grande Mue »

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Frédéric Rognon

Bernard Charbonneau
et la critique des racines chrétiennes de la Grande Mue

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

Introduction

La teneur du rapport que Bernard Charbonneau a entretenu avec le christianisme tout au long de sa vie est tout sauf linéaire et univoque. Tout se passe comme si la tradition chrétienne avait représenté pour notre auteur, davantage qu’un objet de débat, une occasion de combat intérieur permanent, un vis-à-vis récurrent avec lequel il entretenait une relation ambivalente d’attraction et de répulsion. Et c’est sans doute cette subtile dialectique qui confère à cette dimension de l’œuvre de Bernard Charbonneau toute sa pertinence, toute sa puissance et toute son actualité. Dans son effort tenace pour penser la terre, la nature et la liberté, il dut sans cesse se confronter à la question des responsabilités du christianisme dans l’émergence et le déploiement de la « Grande Mue », et par conséquent dans le saccage de la planète. Or cette interrogation, on le sait, s’est aujourd’hui imposée comme décisive, au centre des réflexions sur les racines historiques de la crise écologique. La contribution de Bernard Charbonneau à ce débat, lucide et prémonitoire, ne peut que s’avérer pour nous infiniment précieuse.

Afin de mesurer les ressorts et les enjeux de l’apport charbonnien à cette problématique, nous envisagerons successivement quatre lieux de son itinéraire biographique et intellectuel : tout d’abord, le scoutisme protestant à l’origine du sentiment de la nature ; ensuite, un dialogue sans fard avec Jacques Ellul ; troisièmement, la critique de l’œuvre de Teilhard de Chardin, comme expression emblématique de l’húbris chrétienne ; et enfin, l’examen frontal des racines historiques de la crise écologique. Lire la suite

Michel Papy, « Bernard Charbonneau devant ses élèves »

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Michel Papy

Bernard Charbonneau
devant ses élèves

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

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Les remarques qui suivent sont le résultat d’une enquête menée auprès des anciens élèves de l’école normale d’instituteurs de Lescar, où Bernard Charbonneau a enseigné l’histoire et la géographie pendant un quart de siècle après la Seconde Guerre mondiale jusqu’à sa retraite. Bernard Charbonneau a mené une vie de penseur de son temps en marge des institutions qui auraient pu faciliter la diffusion de ses idées, alors même qu’il jugeait avoir un message à transmettre. Il a délibérément choisi de se cantonner dans une activité professionnelle modeste devant des élèves d’origine plus humble que ceux qui à l’époque fréquentaient les lycées, où il aurait pu prétendre enseigner de par son statut d’agrégé, sans parler de l’université de laquelle ses travaux auraient pu lui ouvrir les portes. On peut expliquer ce choix par le souci d’avoir davantage de temps à consacrer à son œuvre. Il est possible également qu’à la source de cette modestie professionnelle ait été une sorte d’orgueil intellectuel, la volonté que son œuvre soit connue par ses qualités propres, non par une renommée qui aurait des causes extérieures. L’idée qui a présidé à cette enquête est d’observer Charbonneau dans ce processus de marginalisation. L’un des rares biais, peut-être le seul possible à l’heure actuelle, par lequel cette question pouvait être abordée, était de repérer l’image qu’ont gardée de lui ceux qui avaient suivi ses cours.

J’ai été aidé dans ce travail par Gérard Guichemerre, lui-même ancien élève de Bernard Charbonneau, ainsi que par la Fédération des œuvres laïques et l’Association des anciens élèves de l’EN de Lescar, grâce auxquelles j’ai pu prendre contact avec d’anciens normaliens. Une grille de lecture avait été élaborée, que le plan de cet exposé suit plus ou moins, mais les entretiens ont été très libres, permettant des divagations fort intéressantes. J’ai eu deux entretiens collectifs, de nombreux entretiens individuels et six témoignages écrits ; en tout 33 personnes ont été touchées. J’aurais pu aisément en voir d’autres, cela n’a pas paru indispensable. Lire la suite

« Le sens de la terre chez Bernard Charbonneau », par Daniel Cérézuelle

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Daniel Cérézuelle

Le sens de la terre
chez Bernard Charbonneau

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

« Je vous enseignerai le sens de la terre. »
(Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)

Pour clarifier la place centrale que Charbonneau accorde à la question des relations que l’homme entretient avec la Terre, il faut d’abord partir de la compréhension du changement social qui est la sienne.

I. – La Grande Mue

Dès son adolescence urbaine, Charbonneau a su que l’essentiel de la transformation de la société à laquelle il assistait n’était pas le changement que des groupes humains essaient d’imposer à d’autres – au nom de leur conception du bien – par la force des haut-parleurs ou par celle des canons.

Bien plus que le jeu des forces politiques de droite ou de gauche, ce qui à ses yeux détermine les transformations de la vie des hommes, c’est d’abord et surtout ce qu’il appelle la « Grande Mue » de l’humanité, c’est-à-dire la montée en puissance accélérée du pouvoir de l’humanité dans tous les domaines.

Cette notion de Grande Mue est importante et elle est fréquemment utilisée par Charbonneau dans des textes rédigés à diverses étapes de sa vie ; nous nous bornerons ici à reprendre la définition qu’il en donne dans Le Système et le Chaos :

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps. Comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celui du passé. La grande mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chaque homme l’expérimente à chaque instant et partout, par-delà classes et frontières elle met en jeu l’humanité. (1)

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Sébastien Morillon, « Jeunesse de Bernard Charbonneau (1910-1937) »

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Sébastien Morillon

Sentiment de la nature,
sentiment tragique de la vie.
Jeunesse de Bernard Charbonneau (1910-1937)

Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011

Introduction

« … ce qui nous intéresse, c’est de connaître la révolte qui a fait écrire le gros livre, la fièvre qui couvait dans les autres hommes qui l’ont lu, qui n’y ont plus vu l’imprimé mais le cri décuplé de leur propre indignation… » (Charbonneau, 1937, p. 1)

L’œuvre de Bernard Charbonneau est un appel à la conversion pour « sauver la nature »… « et la liberté » (Charbonneau, août 1994). À 27 ans, il est l’auteur de « ce texte capital, qu’on est en droit de considérer comme l’acte de naissance de l’écologie politique » (Roy, 1991) : « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire ». Daté de juin 1937, et publié dans le Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest (Bayonne, Bordeaux, Pau et Toulouse), ce long article pose les fondements de la critique menée par la branche gasconne du personnalisme, que l’auteur anime avec son ami Jacques Ellul, contre les « fatalités » du monde moderne portées par la technique (1). Bernard Charbonneau y résume ses revendications révolutionnaires en quelques mots :

L’idée de lutte et de responsabilité mise avant l’idée de confort, la prééminence de la personne concrète et des communautés sur les masses, la supériorité de la “culture de production” sur la “culture de consommation”, hostilité commune contre le rationalisme bourgeois sous ses deux formes, idéaliste et matérialiste, la grande ville, la bureaucratie, l’oppression de l’argent et de l’État. Le sentiment de la nature doit être au personnalisme ce que la conscience de classe a été au socialisme : la raison faite chair.  (Charbonneau, 1937, p. 48).

Manifestation du « désir de changer de vie », le sentiment de la nature s’est exacerbé avec la naissance de la modernité. C’est « un sentiment tragique antagoniste de la vie quotidienne que nous menons » (idem, p. 4). Cette dernière expression n’est pas sans rappeler le titre du livre de Miguel de Unamuno, Sentiment tragique de la vie, dont une traduction française paraît chez Gallimard au cours de cette même année 1937. Lire la suite

Actes du colloque «Bernard Charbonneau : habiter la terre» (Pau, 2011)

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SOMMAIRE

Discours d’ouverture. L’actualité de la pensée de Bernard Charbonneau
Francis JAURÉGUIBERRY

Le sens de la Terre chez Bernard Charbonneau
Daniel CÉRÉZUELLE

L’espace géographique chez Bernard Charbonneau
Alain CAZENAVE-PIARROT

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul : des critiques similaires de la grande ville, au nom de la liberté
Jean-Sébastien INGRAND

Crises en zone d’économie de plantation et dégradation du milieu écologique au Togo : une analyse de la dynamique rurale selon la pensée de Bernard Charbonneau
Edinam KOLA

Sentiment de la nature, sentiment tragique de la vie. Jeunesse de Bernard Charbonneau (1910-1937)
Sébastien MORILLON Lire la suite