Alain Cazenave-Piarrot, « Bernard Charbonneau en ses jardins »

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Alain Cazenave-Piarrot

 Bernard Charbonneau en ses jardins
(Article paru en juillet 2008
dans Foi et Vie)

Bernard Charbonneau s’efforça, toute sa vie durant, de « transformer le désert en jardin » (Es 51,3) par une réflexion profonde sur l’Homme dans la société, couplée à une mise en actes de ses idées. Bernard Charbonneau est né en 1910 à Bordeaux dans une famille bourgeoise originaire du Lot-et-Garonne. Il est décédé au printemps 1996 à Saint-Palais en Basse-Navarre. Géographe de formation, agrégé d’histoire et de géographie en 1934, il adhère au début des années trente au mouvement personnaliste. Mais il rompt vite avec Emmanuel Mounier, trop préoccupé selon lui « de faire glisser son bon Dieu de droite à gauche » (entretien diffusé sur France Culture en août 1996). En revanche, il rencontre dans ces années-là Jacques Ellul, avec lequel il cosigne en 1935 un texte intitulé « Directives pour un manifeste personnaliste », antérieur donc au manifeste de Mounier, publié en 1936. Cette contribution commune constitue la première pierre d’une longue connivence intellectuelle et d’une amitié qui expliquent largement la vie et l’œuvre des deux hommes.

Après guerre, toujours associé à Jacques Ellul, Bernard Charbonneau lance un mouvement de pensée écologiste (avant que n’existe le mot, dans son acception sociale actuelle) contre la technicisation accélérée de la société. Il organise chaque été en montagne des « camps », en fait des séminaires de réflexion, avec des jeunes. Professionnellement, il reste enseignant durant toute sa carrière. Il est d’abord professeur au lycée Michel-Montaigne à Bordeaux, puis à Louis-Barthou à Pau et enfin pendant plus de vingt ans à l’école normale de garçons des Basses-Pyrénées, devenues Atlantiques, à Lescar. Il laisse auprès de ses anciens élèves un très vif souvenir : « C’était un professeur exceptionnel, qu’aucun n’a oublié… » Sa réflexion porte sur les dégradations que subit la nature, face aux atteintes de la technicisation qu’il appelle la « Grande Mue ». En géographe, il ancre sa réflexion dans de solides références au terrain, aux milieux, aux paysages, le tout écrit dans un style chatoyant.

Il écrit beaucoup mais publie peu ou plus tard. Les milieux universitaires et l’opinion dominante des années cinquante et du début des années soixante jugent cette pensée réactionnaire. C’est un combat en solitaires que mènent Bernard Charbonneau et son ami Jacques Ellul. Toute sa vie Bernard Charbonneau a vécu, avec la même mélancolie, les bouleversements inexorables du monde et tout particulièrement du monde rural. Il possédait, sur la fin de ses jours, une très noire vision de l’inéluctable avancée du fait social. Il y a dans ses écrits des prémonitions dignes d’Ammien Marcellin.  Lire la suite

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Chroniques du terrain vague, 6

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 6
(La Gueule ouverte, n° 8, juin 1973)

Une Gueule emmerdante

C’est celle que le lecteur trouvera peut-être à cette chronique ; car il faut bien un jour aborder les questions de fond, qui demandent parfois réflexion. Je lui propose aujourd’hui de réfléchir sur le problème clé de tout mouvement écologique : le rapport de l’homme et de la nature. 

L’homme ou la nature 

Généralement on fait mieux que les distinguer, on les oppose, en leur ajoutant deux majuscules. D’un côté il y a les partisans de l’Homme, ou plutôt de ses œuvres, ce qui est pourtant déjà autre chose. Pour eux, le bien ne peut venir que d’une intervention de la liberté humaine qu’ils identifient au progrès de la science, de la technique et de l’organisation sociale. De l’autre, il y a ceux qui admirent la Nature, source de la vie et de l’harmonie universelles que l’intervention humaine tend à troubler sinon à détruire. À l’intégrisme progressiste – ou soi-disant tel – de la « créativité », de la fabrication à tout prix d’une surnature, qui règne depuis la guerre, réplique un intégrisme qui rêve d’un retour à l’Éden originel : à une alimentation, à une vie, qui seraient parfaitement naturelles. Et comme dans tous les dialogues de sourds justifiés par des demi-vérités, chacun n’a pas tort de son point de vue.

Il est exact que l’homme issu de la nature ne peut s’en satisfaire, car s’il lui appartient par son corps, par son esprit il la dépasse. L’homme rêve de paix, de fraternité et de vie éternelles, alors que la nature, soumise à l’entropie, ne dure et n’évolue que par la lutte pour la vie, la concurrence, la décrépitude et la mort des individus et des espèces. Elle a ses raisons qui ne sont pas tout à fait les nôtres. Candidement et splendidement féroce, elle n’est pas « bonne » au sens humain du terme ; pour l’apprendre, il suffit d’avoir été une fois placé devant la souffrance et la mort d’un être aimé. D’instinct, l’esprit humain ne peut qu’intervenir pour corriger ce système cosmique dont le sens final lui échappe.  Lire la suite

« Les pieds sur terre »

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Bernard Charbonneau

Les pieds sur terre

(Chapitre 10 de Sauver nos régions, Sang de la terre, 1991)

Pas de cultures locales sans agriculture

Il n’y a pas de mariage de l’homme et de la nature, de société différente parce qu’enracinée en son lieu, sans campagne où des paysans pratiquent l’agriculture. Celle-ci nourrit son homme, au plein sens du terme. Par le biais du pain et du vin (toujours du cru, s’il n’est pas fabriqué en usine), l’habitant de la terre en puise les sucs savoureusement nutritifs qui le font croître en force et en originalité. La nourriture est la première racine. C’est d’abord par le corps, dont les portes sont la bouche et les yeux, qu’il communie avec la nature, qui n’est pas une superstar invisible et divine mais toujours celle, bien charnelle, d’ici. Tout repas est une cène dont les espèces sauvent de la mort en donnant sang et volupté. N’allons donc pas trop vite, prenons notre temps pour rompre, mâcher ce pain, méditer le bouquet de ce vin : la vie ne s’avale pas comme une pilule. Alors pénètrent en nous ce sol, ce climat, cette saison ; c’est effectivement du soleil en bouteille ou en fruit dont l’ardeur nous gagne. À table, la nature donne corps à la culture : elle l’in-carne. Tout ce qui concerne l’alimentation est fondamental, comme l’ont pressenti les grandes religions ; elle concerne l’homme en sa totalité, et toute atteinte aux vivres est atteinte aux vivants. La nourriture (si elle est vraie, produite par l’agriculture) donne leur identité à la personne et à la société. C’est pourquoi la cuisine par laquelle le cru est cuit – ou le cuit maintenu cru par un raffinement suprême – est le dernier rempart des cultures locales. Qu’il s’écroule, faute de nourritures, et c’en est fait d’elles.

Une société a aussi besoin de sa campagne parce qu’il lui faut un espace où elle puisse se déployer en le marquant de son empreinte. L’habitant se nourrit aussi par la vue, dégustant cet autre pain quotidien qu’est son paysage. Ce à quoi une vie ne suffit pas, avec ses instants, ses saisons, ses années ; et moins encore le coup d’œil du voyeur touristique. Il est vrai que le paysan semble aveugle au paysage. Il en vit sans le savoir, et il ouvrira trop tard les yeux s’il part en ville. Car le paysage n’est pas un spectacle, mais un signe. Signe de vie, d’une certaine façon de cultiver, de sentir et de penser ici sur terre. Pas plus que s’il n’avait ses nourritures, le pays n’aurait de corps s’il n’avait son paysage, son œuvre du paysan, maître et serviteur de la nature, qui fait de la jungle hostile un jardin où subsistent d’ailleurs maintes réserves naturelles sans pancarte. Il est effectivement le conservateur du paysage – mais il ne faudrait pas qualifier ainsi l’agrochimiste qui en est le pire ennemi, parce qu’il étend la lèpre de l’industrie à la totalité de l’espace. Tandis que l’agriculteur est producteur, non seulement de lait ou de viande, mais de splendeurs dont les plus précieuses sont gratuitement offertes à tous et d’abord aux citadins. Lire la suite