« Bernard Charbonneau : quel militantisme entre réflexions théoriques et pratiques de terrain ? » par Michel Rodes

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Michel Rodes

Bernard Charbonneau :
quel militantisme entre réflexions théoriques et pratiques de terrain ?

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

Introduction

C’est en 1962 que, très jeune, j’avais vu Bernard Charbonneau pour la première fois. En 1965, j’assistai à Bordeaux à une conférence qu’il donnait sur « Le bonheur », un exposé clair et lumineux comme la philosophie du XVIIIe siècle mais marqué du doute, d’une réflexion sur l’impossibilité du bonheur, sur l’aspect irrémédiablement tragique de la vie. À un étudiant qui l’interrogeait sur les ressources mentales et morales nécessaires pour combattre les aspects absurdes et destructeurs de la société technicienne, il n’eut d’autre réponse que celle-ci : lorsqu’un homme tombe à la mer, il nage, jusqu’au bout. Cette image m’avait marqué et elle est un peu comme un symbole de ces années 70 : nous nagions, à contre-courant, mais on tenait bon. Nous étions quelques-uns à souhaiter en découdre avec la société en place.

Mon propos, on le sait, n’est pas d’aborder les problèmes théoriques, mais simplement de tenter de restituer quelques éléments de l’état d’esprit de Bernard Charbonneau dans les actions militantes qui étaient les siennes au début des années soixante-dix, ici en Béarn et en Aquitaine.

En 1971, c’est ce que Bernard Charbonneau appelle le « feu vert ». Pensez donc : même Paris Match découvre l’écologie. En 1971, Bernard Charbonneau prend sa retraite en septembre, s’installe à Garris et se montre très présent « sur tous les fronts » comme il le dit lui-même : cofondateur de la Sepanso 64 ici dans une salle de la fac, le 17 décembre 1971, au comité Soussouéou l’année suivante, puis au Comité de défense de la côte aquitaine. Il ne cesse d’écrire dans la presse écologique, et d’alerter les consciences, posant avec la radicalité que l’on sait les problèmes de fond.

C’est l’époque où, pour la première fois, Jacques Ellul, mais aussi Bernard Charbonneau estiment que l’opposition à la société technicienne apparaît suffisamment claire pour ne pas être récupérée aussitôt. L’action est possible. C’est donc un tournant important chez les deux hommes. Et donc, on se lance dans de multiples initiatives. Lire la suite

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Christian Roy, « Entre pensée et nature : le personnalisme gascon »

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Christian Roy

Entre pensée et nature :
le personnalisme gascon

 Tiré de Une vie entière à dénoncer la grande imposture,
Jacques Prades (dir.), Erès, 1997,

 Je verrais volontiers dans le personnalisme un effort pour redonner à la vie son unité [… or] je ne crois pas qu’elle puisse être trouvée dans le plus parfait des systèmes, mais dans une force vivante capable d’apporter la même lumière dans tous les domaines […]. Pour l’instant le mien [est] le problème de la nature – c’est-à-dire de la rupture du lien qui unit l’individu au cosmos. Ce qui signifie citadins, paysans, maisonnette de banlieue et autobus pour le marché, Giono et boy-scouts, coopératives et cités-jardins ; beaucoup de choses, mais vues en fonction d’une expérience qui est, elle, unique : le miracle de la personne, le fait que ce qu’elle est nul ne peut l’être à sa place. Pourquoi n’essayerions-nous pas de prononcer avec une naïveté totale ce mot aujourd’hui éculé : la Liberté ?

(Lettre de Bernard Charbonneau à Emmanuel Mounier, en
réponse à la circulaire « Pour la formation d’un Collège personnaliste », vers 1937).

Dans la destinée de Bernard Charbonneau, l’amertume du rôle de prophète méconnu de son vivant est doublée de l’ironie du disciple éclipsant le maître à son corps défendant : Jacques Ellul en effet n’a cessé de rappeler, sans trouver le moindre écho parmi son audience mondiale, que c’est son ami Charbonneau qui, à partir de 1930 environ, lui « a fait comprendre ce qu’était notre société. De façon très concrète, il m’a engagé dans ce qui allait devenir l’un des deux grands thèmes de recherche de ma vie : la technique » (1). C’est ensemble qu’ils le formulèrent dans les années qui suivirent, prenant comme forum et banc d’essai les groupes régionaux du mouvement personnaliste qu’ils animèrent dans le sud-ouest de la France. Mais ceux-ci évoluaient librement entre les deux pôles du mouvement qu’étaient les revues Esprit d’Emmanuel Mounier et L’Ordre nouveau d’Arnaud Dandieu, avant de se détacher de la première en 1938 ; ainsi étaient consacrées l’autonomie et l’originalité de cette fraction gasconne, véritable troisième voie du personnalisme.

Tel que défini par Charbonneau et Ellul, ce personnalisme gascon avait pour fondement « le sentiment de la nature, force révolutionnaire », objet d’un des nombreux manifestes et textes doctrinaux qui renferment la première conception complète d’une « écologie politique », conçue en opposition à l’ensemble des idéologies de la société industrielle, qu’elles soient libérales ou totalitaires, comme le projet d’une « éthique de la liberté » (pour reprendre le titre de la « somme théologique » d’Ellul) (2), à vivre dans un rapport dialectique au donné de la nature et de l’héritage socioculturel. C’est dans le prolongement de ce mouvement personnaliste gascon des années trente et quarante que s’inscrivent l’œuvre d’Ellul aussi bien que celle de Charbonneau, qui lui vaudra une certaine audience dans le mouvement écologique français des années soixante et soixante-dix. Mais c’est plutôt le rôle de précurseur de Bernard Charbonneau que je m’attacherai à décrire ici, en suivant sa démarche intellectuelle et politique jusqu’au seuil de l’ère atomique. Hiroshima confirmait en effet l’intuition qui le guidait de longue date sur « la grande mue » de l’espèce humaine sous l’effet de la science, fruit de sa liberté envers la nature qui menaçait d’engloutir l’une et l’autre, liées désormais par ce commun péril. Lire la suite

Sébastien Morillon, « Bernard Charbonneau (1910-1996) »

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Sébastien Morillon

Bernard Charbonneau (1910-1996)

1re partie
Foi et Vie, décembre 2010

« Sauver la nature – celle de la Terre vivante et non celle d’un Cosmos invincible – qui me donne la vie et ses joies comme à tout homme. Et sauver la liberté : la mienne et celle de mes semblables. Vivre et servir cette vérité quoi qu’il arrive : la crise, la guerre et la révolution, serais-je le seul à parler devant un mur. »

(Bernard Charbonneau, « Bio-graphie »,
in
Combat Nature, n° 106, août 1994, p. 38)

« L’un des plus grands penseurs de ce temps (1)… »

(Jacques Ellul)

« Bernard Charbonneau est né le 28 novembre 1910 à Bordeaux (Gironde). Aujourd’hui, avec l’accélération du temps entraînée par l’explosion scientifique et technique, autant dire, il y a plusieurs siècles. De la Belle Époque à la Grande Guerre, à l’entre-deux-guerres et à la seconde, encore plus grande ; de la Révolution pour la justice sociale à Staline et à l’écroulement de l’URSS. Des Trente Glorieuses du développement sans problème à sa crise, de la bombe atomique à la bombe génétique. Du déluge des bagnoles à la mode écolo. De l’existence à la mort de Dieu. Comment faire comprendre l’énormité de cette mue de notre espèce et qu’à travers ses avatars on doit maintenir son cap, si l’on veut que l’homme reste un homme sur la terre ? »

(Bernard Charbonneau, « Bio-graphie »,
in Combat Nature, n° 106, août 1994, p. 37)

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi… » ?

Jacques Ellul disait de son ami Bernard Charbonneau, de deux ans son aîné : « Bernard a été l’élément décisif dans le développement de ma personnalité comme de ma vie intellectuelle. Homme sans concessions dans tous les domaines, il m’a influencé par son exigence morale, son intransigeance et sa rigueur (2). » Dans un court article de 1985, il explique : « Nous avions découvert, au début des années trente, une convergence de nos inquiétudes et de nos révoltes. Mais il était incomparablement plus avancé que moi. Il avait une connaissance de la pensée révolutionnaire et une appréhension de notre société qui m’éblouissaient. Je me suis mis à son école, dans cette orientation socialiste, qui refusait à la fois la mollesse de la SFIO, la dictature du communisme et qui cherchait une voie originale pour la révolution. » Plus loin, il note : « Bernard Charbonneau était le premier à dépasser la critique du machinisme et de l’industrie pour accéder à une vue globale de la technique comme pouvoir structurant de la société moderne. » Avec modestie, Jacques Ellul confie encore, à propos des tentatives pour « constituer des groupes orientés vers une prise de conscience révolutionnaire » : « Je fus pour lui, je dois le dire, un second aussi fidèle que possible mais sans cesse dépassé par le renouvellement et l’approfondissement de sa compréhension de la société occidentale moderne, de l’homme dans cette société, du sociologique en lui-même, et aussi sans cesse remis en question par son impitoyable critique (3). » Lire la suite

« Bernard Charbonneau. L’artificialisation du monde », par Daniel Cérézuelle

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Daniel Cérézuelle

Bernard Charbonneau.
L’artificialisation du monde

(Texte paru en 2013 dans l’ouvrage Radicalité, 20 penseurs vraiment critiques, aux éditions de l’Échappée)

Bernard Charbonneau a eu dès sa jeunesse la conviction que son siècle serait en même temps et pour les mêmes raisons celui du totalitarisme et du saccage de la nature. Son œuvre, à la fois rigoureuse et passionnée, a été écrite initialement pour des générations qui ont consenti tour à tour au nom de l’État-nation aux horreurs de deux guerres mondiales puis à l’accumulation de terrifiants arsenaux nucléaires, qui ont légitimé au nom du développement économique la destruction des campagnes et de la nature, qui ont justifié au nom de l’efficacité politique des régimes totalitaires de gauche ou de droite et qui ont accepté au nom de la liberté la soumission de la vie quotidienne aux contraintes dépersonnalisantes de l’organisation industrielle et bureaucratique.

Charbonneau considère que les évolutions désastreuses de son temps ne sont pas accidentelles. Elles ont une unité. Elles résultent de la dynamique de la modernité : ce sont autant de conséquences de ce qu’il appelle « la Grande Mue », c’est-à-dire le changement de la condition humaine par le développement explosif de la science et de la technique. Une grande partie de son œuvre vise à faire le bilan critique des effets de cette Grande Mue sur la politique, la nature, la culture et la vie quotidienne. Sa critique n’est pas celle d’un conservateur ; elle est au contraire inspirée par un sens aigu de la liberté. Mais il est convaincu que si au départ cette mue est la traduction d’un authentique besoin de liberté, elle se continue par un mouvement qui s’accélère de lui-même en dehors de tout projet, et cette aveugle montée en puissance dans tous les domaines du pouvoir humain finit par menacer à la fois la liberté et la nature. Lire la suite

« Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Aux sources de l’écologie radicale du XXIe siècle », par Frédéric Rognon

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Frédéric Rognon

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul.
Aux sources de l’écologie radicale
du XXIe siècle

(Paru en 2012 dans le n° 44 de la revue Écologie et politique)

Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) ont traversé presque tout le xxe siècle : siècle de toutes les espérances et de toutes les impostures, de toutes les désillusions. Et ils ont été témoins de ce que Charbonneau a appelé « la grande mue » : cette mutation inouïe de nos paysages et de nos modes de vie, qui fait que nous ne vivons absolument plus dans le même monde que nos aïeux. Le recul de la liberté (à travers les guerres, les totalitarismes et les illusions de démocratie) et le saccage de la planète devaient selon eux être mis en corrélation : les deux mouvements sont des atteintes concomitantes à ce que l’homme a de plus précieux, à ce qui fait que l’homme est homme.

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul peuvent être considérés comme les précurseurs français de l’écologie politique dans l’espace francophone, et pourtant ils restent méconnus. On citera René Dumont, André Gorz, Serge Moscovici, Ivan Illich, Pierre Fournier, Denis de Rougemont, mais Ellul et Charbonneau leur sont bien antérieurs. L’article de Charbonneau intitulé : « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », sur lequel nous reviendrons, date de 1937 et peut être considéré comme l’acte de naissance de l’écologie en France (il s’agit de l’écologie au sens moderne, car on peut aussi se référer à Rousseau, mais davantage comme un ancêtre que comme un fondateur). Et paradoxalement, cette antécédence, liée à une lucidité prémonitoire hors du commun, en fait des penseurs du xxie siècle, des phares pour comprendre notre situation d’aujourd’hui, qui méritent amplement d’être redécouverts.

Nous donnerons tout d’abord quelques éléments d’ordre biographique et bibliographique à propos de nos deux hommes, avant de présenter leur œuvre et son apport à la réflexion écologique (1). Lire la suite

« Le sens de la terre chez Bernard Charbonneau », par Daniel Cérézuelle

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Daniel Cérézuelle

Le sens de la terre
chez Bernard Charbonneau

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

« Je vous enseignerai le sens de la terre. »
(Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)

Pour clarifier la place centrale que Charbonneau accorde à la question des relations que l’homme entretient avec la Terre, il faut d’abord partir de la compréhension du changement social qui est la sienne.

I. – La Grande Mue

Dès son adolescence urbaine, Charbonneau a su que l’essentiel de la transformation de la société à laquelle il assistait n’était pas le changement que des groupes humains essaient d’imposer à d’autres – au nom de leur conception du bien – par la force des haut-parleurs ou par celle des canons.

Bien plus que le jeu des forces politiques de droite ou de gauche, ce qui à ses yeux détermine les transformations de la vie des hommes, c’est d’abord et surtout ce qu’il appelle la « Grande Mue » de l’humanité, c’est-à-dire la montée en puissance accélérée du pouvoir de l’humanité dans tous les domaines.

Cette notion de Grande Mue est importante et elle est fréquemment utilisée par Charbonneau dans des textes rédigés à diverses étapes de sa vie ; nous nous bornerons ici à reprendre la définition qu’il en donne dans Le Système et le Chaos :

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps. Comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celui du passé. La grande mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chaque homme l’expérimente à chaque instant et partout, par-delà classes et frontières elle met en jeu l’humanité. (1)

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«La décroissance contre le totalitarisme de l’écologisme politique», par Clément Homs

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Clément Homs

Lire Bernard Charbonneau. La décroissance contre le totalitarisme
de l’écologisme politique

(Un texte rédigé en 2007, mis en ligne sur le site décroissance.info  puis sur celui du collectif Lieux communs)

 

La protection de la nature suppose un minimum d’organisation, mais celle-ci étant l’antithèse de la nature, l’organiser équivaut le plus souvent à la détruire. 

Nous courons d’abord le risque, non négligeable, d’une destruction de l’homme par celle de son milieu ; car une bonne prospective ne doit pas oublier qu’un siècle de société industrielle n’est rien, et qu’elle vient juste de naître. Et même si la connaissance scientifique et la maîtrise technique du milieu humain devaient progresser au même rythme géométrique que sa destruction, il n’en reste pas moins que, pour sauver l’homme d’une destruction physique, il faudra mettre sur pied une organisation totale qui risque d’atrophier cette liberté, spirituelle et charnelle, sans laquelle le nom de l’homme n’est plus qu’un mot. En dehors de l’équilibre naturel dont nous sommes issus – si les données actuelles ne changent pas –, nous n’avons qu’un autre avenir : un univers résolument artificiel, purement social. […] Mais, tels que nous sommes encore, qui de nous prétendrait sérieusement assumer un tel avenir ? Il nous faut l’infini du ciel sur la tête ; sinon nous perdrons la vue, surtout celle de la conscience. Si l’espèce humaine s’enfonçait ainsi dans les ténèbres, elle n’aurait fait qu’aboutir, un peu plus loin, à la même impasse obscure que les insectes. 

Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone.

Publié pour la première fois en 1969, Le Jardin de Babylone est, parmi la vingtaine de livres de Bernard Charbonneau (1), celui où il s’est plus particulièrement attaché à montrer comment, après avoir ravagé la nature, la société industrielle finissait de l’anéantir en la « protégeant », en l’organisant. Le « sentiment de la nature » et la compassion envers elle, si présents chez les professionnels de l’écologisme politique, étaient alors interprétés magistralement comme le produit même des sociétés industrielles. Et ce n’est pas le moindre mérite de cet ouvrage que d’avoir dénoncé si tôt ce que devait nécessairement devenir la « défense de la nature » dès lors qu’elle séparait sa cause de celle de la liberté. « L’indigne régression que constitue de ce point de vue l’écologisme politique, écrivent ainsi les éditions de l’Encyclopédie des nuisances, était ainsi jugée là par avance » (2). Lire la suite