Chronique du terrain vague, 21

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Bernard Charbonneau
Chronique du terrain vague, 21
(La Gueule ouverte n° 60, juillet 1975)

Une gueule de momie
(celle de la France rentable, même munie
de postiches par les figaros paysagistes
de l’Office national des forêts).

Aujourd’hui, placés sous les projecteurs d’une enquête et d’une administration permanente, nous cherchons l’ombre qui se fait rare. Qui sait ? Peut-être que planqués là dans le noir, la science, la morale, l’école et l’armée : la société, vont nous oublier. Ah ! Revenir à la nature, se perdre dans la forêt originelle ! Mais il ne faut pas s’y tromper, habiter à l’ombre du frêne source Ygdrasil (qui est arbre de mort autant que de vie ne l’oublions pas) ce n’est pas drôle tous les jours. C’est noir, c’est humide, et ça grouille de grosses et de petites bêtes. L’homme lui aussi a besoin de soleil et Ygdrasil nous le pompe tout entier ; d’où le besoin pour l’anthrope de faire son trou dans la charpe verte. Mais au début Ygdrasil étant tout-puissant, il faut le faire en douce en usant de maintes politesses rituelles destinées à le tromper et à se duper soi-même. Le rapport traditionnel de l’homme et de la nature tel qu’il survivait encore chez les derniers paysans est un mélange de respect plus ou moins superstitieux et d’hostilité. Nous nous sommes mis à l’aimer, la nature, dans la mesure où nous l’avons profanée et maîtrisée.

Dans son combat contre l’arbre, l’homme a disposé d’un allié puissant : le feu. Dans bien des pays l’écobuage combiné avec l’élevage a rasé la forêt, et en Chine, même sans troupeaux, deux millénaires d’action humaine en ont fait un pays de collines nues que l’on commence tout juste à reboiser, émergeant des plaines cultivées. Mais il a fallu vingt siècles. En Occident le christianisme a poussé aux défrichements pour des raisons religieuses. La divinité se résumant en Dieu, l’arbre Ygdrasil ne fut plus que de l’arbre sur lequel fut crucifié le Fils de l’Homme, et non de ce bois dont on taille les idoles ! Et du coup, l’homme créé à l’image du Père devint le maître d’une nature jugée imparfaite et pécheresse. De là le droit et le devoir de la rectifier. De pieux missionnaires s’activèrent à chasser sylvains et dryades des forêts où il ne fut plus sacrilège de porter le fer. Mais à voir l’état des forêts du Moyen-Orient et de l’Asie mineure, il semble qu’Allah, dieu du désert, ait détesté l’Arbre autant que Jaweh.
Là où l’homme multiplie et développe ses moyens, l’arbre, la nature, reculent. Mais entre ces deux vieux adversaires les rapports ne sont pas à sens unique, et en même temps un équilibre tendait à s’établir là même où l’arbre était vaincu. En Europe, notamment en France, l’État, ayant besoin de bois d’œuvre, interdisait les coupes portées à trois cents ans et faisait entretenir les futaies afin de favoriser leur poussée. L’ONF n’a pas tort de dire que nos forêts sont l’œuvre de l’homme – mais cette œuvre c’était jusqu’ici la futaie, pas la coupe rase avec pins de Douglas. Par ailleurs, la première révolution agricole étendait le réseau du bocage et du pré bois favorable à l’élevage jusque dans les campagnes. Et autant que la médiocrité des moyens, toutes sortes de coutumes paysannes interdisaient de détruire les arbres des berges on des chemins.

En Europe où la foi chrétienne et l’industrie avaient rompu le lien entre l’homme et la nature, le besoin de le rétablir poussait à reboiser. La République plantait partout des arbres de la liberté, et Napoléon III (ou plutôt l’ingénieur Chambrelent) créait la pignada landaise, qui est une forêt naturelle ressuscitée dans un milieu particulièrement favorable autant qu’une forêt artificielle. Plus tard les forestiers de la Troisième entreprirent de reboiser l’Aigoual et le Briançonnais dévasté par les chèvres et l’érosion. Mais la guerre totale faite par l’homme à l’homme allait se continuer dans une guerre totale faite par l’homme à la nature aux fins de production, c’est-à-dire de pillage. Et la Conservation des eaux et forêts devint l’Office national des forêts – ou plutôt du bois.

Le signe de la grande mue en train depuis 1945 c’est la fin de l’Arbre, que l’on peut voir partout. Car les actions les plus diverses convergent : coupes rases de l’ONF. défrichements pour le maïs, arasement des berges et des haies par le remembrement, abattage des platanes des routes, décapage aux fins de VVF, d’usine ou d’autoroute, plan d’eau on plan d’asphalte pour aérodrome, plan de ciment pour base de fusées, etc. Partout ronflent les tronçonneuses et les camions chargés de grumes de feuillus (nous nous sommes engagés à augmenter l’exportation de ces bois vers l’Espagne qui en a fini avec les siens, ils nous reviendront sous forme de tables à l’espagnole). La Production dévore l’espace, et ce qu’elle dévore tout d’abord c’est le meilleur : le sol et le couvert végétal qu’elle arrache à grands coups de griffes, mettant à nu le roc ou l’argile stérile où elle plantera çà et là quelques avortons bleus ou rouges. Et voici un espace vert de plus pour les statistiques de l’ONF, qui vous démontrera qu’il y a de plus en plus d’arbres en France. Vous pouvez être sûr que l’énorme trou que vous venez de découvrir dans la forêt de Mixe est classé espace forestier. Quant au bocage ou à la lande arborée ce n’était pas de la forêt.

Si l’arbre est un symbole, celui de notre temps pourrait bien être le chêne abattu, réduit en grumes, ou découpé en rondelles uniquement pour l’amour de l’art. La Culture (choisissez dans le catalogue Truffaud le feu rouge ou jaune que vous accrocherez an cul du paysage) a vaincu la nature. Et ceci pour maintes raisons, qui sont à la fois techniques, économiques, politiques et sociales. La première est tout con, si l’on abat les arbres c’est que la dernière guerre a fabriqué les machines qui nous permettent de le faire. La société technique vous rend impuissant ? Achetez-vous la pépée mécanique qui vous fera bander (cf. la réclame pour les tronçonneuses Still et Iseki), appuyez sur la gâchette, et voici à bas ce siècle qui vous narguait. Et quand on peut abattre un chêne en cinq minutes, on ne va pas s’emmerder des heures à débiter les branches en bûches et en fagots maintenant qu’on a le mazout, non ? Elles n’ont qu’à rester là. C’est comme pour l’élagage des platanes, pourquoi élaguer tour à tour les maîtresses branches quand on peut le tronçonner d’un pet à deux mètres de haut ? La fois d’après il n’y aura plus qu’à se débarrasser de ce moignon. Et puis il y a aussi le bull : le Pouvoir au front de taureau, qui rend con. Oh ! Hisse ! Un petit effort (si l’on peut dire quand on a le cul vissé au siège), et voici le chêne qui dégringole. On a les moyens (de quoi au juste ?) mais pas l’idée, la mécanique est trop puissante, et surtout trop rapide. Car si un chêne est arraché en un instant, il faut réfléchir une heure ayant de s’attaquer à la création d’un siècle.

Vissé à la machine, il y a aussi l’homme dont la nature, comme celle du chêne, a peu varié. Le paysan défricheur reste le défricheur, même déguisé en para il a toujours peur de l’ombre et rêve d’un plan géométrique inondé de lumière où toutes les mauvaises herbes et les sales bêtes auront disparu, remplacées par des écureuils de plastique dans du gazon Vilmorin WCX. C’est rationnel, hygiénique, pense M. le Maire en admirant le nouveau barbecue où les bagnoles grillent sur l’asphalte, là où était le foirail à l’ombre des platanes.

Mais le paysan n’a jamais fait que suivre l’impulsion de la ville. Et depuis la dernière guerre la bourgeoisie a changé, elle est devenue progressiste, ce que la Gauche a du mal à enregistrer. Finie depuis Pétain la littérature bucolique (si ce n’est la chronique de M. de Pesquidoux, alias Taillemagre, où les petits zoiziaux continuent de gazouiller dans un bocage idyllique, si la dépression menace, prenez votre petit comprimé vert une fois par mois). La politique de la bourgeoisie c’est la politique Pisani, créateur de l’Équipement, de l’Office national des forêts – et surtout industriel et commercial – des diverses mesures sur le remembrement qui permettent aux communes de vendre leurs landes et leurs forêts, et même leurs chemins ce qui fait que le nouveau désert rural, coupé de barbelés, est interdit au piéton (loi Pisani 1966). Celui-là, la France lui doit beaucoup. Le Dieu de la nouvelle bourgeoisie, encore plus que de l’ancienne, ce n’est ni du chêne Ygdrasil, ni Jésus, ni l’Homme, c’est l’Économie nationale : la Production française, la Rentabilité. Ce n’est plus l’arbre, le chêne tricentenaire de Tronçais préservé par le règlement de Colbert et de l’ancienne conservation des Eaux et Forêts mais le Bois, cette abstraction métaphysique inventée par les théologiens de l’Économie, au nom de quoi l’ONF rase les chênaies pour produire du mètre cube année. Toutes les essences forestières : chêne, hêtre ou frêne, sont niées au nom de l’Essence : la tonne, le nombre. Oui ou non la sapinette vous produit-elle de la tonne dix fois plus vite que le chêne ? De la tonne de quoi ? – Poète va ! Elle enlaidit le paysage et acidifie les sols ? – On s’en fout, dans un siècle on sera morts… (1) Je ne nie pas la raison, l’utilité des chiffres, mais l’obsession du pouvoir et des intérêts qui n’en fait voir qu’une seule devenue l’alpha et l’oméga ; on fait ainsi de la raison la pire des folies : au nom de cette sapinette-là il ne faut pas nier la forêt, qui est autrement riche en raison de la logique d’un certain système financier.

Nous voici enfin sortis de la critique pour émerger au grand jour des solutions : là aussi si l’on est trop pressé, l’on risque de se fabriquer un beau désert, infernal parce que sans ombres. Les solutions viennent à leur heure, quand on a traversé la forêt ténébreuse où parfois l’on n’y voit goutte. Je terminerai ces chroniques sur l’arbre en essayant de définir une politique forestière. Elle sera forestière ; et si c’est un gouvernement libéral ou albanais qui la pratique, je serai libéral ou albanais.

Note

1. Pour les pins, l’ONF songerait à abaisser l’âge de coupe de vingt ans. On s’intéresse aussi aux feuilles. Vous voyez bien qu’on pense à la qualité de la vie. L’INRA cherche à sélectionner de nouveaux feuillus à croissance rapide : demain vous consommerez du baby chêne.

La Gueule ouverte, n° 60, 2 juillet 1975

GO 60

Chronique du terrain vague, 20

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Bernard Charbonneau
Chronique du terrain vague, 20
(La Gueule ouverte n° 58, juin 1975)

Une gueule souveraine et populaire
(Celle du chêne qu’on trouvait partout mais que demain l’on ne trouvera peut-être nulle part)

 L’arbre ça dure, pas question de l’expédier en une chronique, la parole n’est pas une tronçonneuse, ce n’est qu’un outil, prolongement de la main : un couteau pour émonder ou greffer, ou une hache pour exécuter ce qui mérite de l’être. L’arbre, ça en dit long pour qui prend son temps comme lui. L’arbre de vie est aussi l’arbre de Justice, qui ne se rend pas à chaud en plein soleil mais à l’ombre et au calme. Et la justice ne mérite son nom que si elle est la même pour tous bien que pesant au trébuchet les cas individuels, la juste égalité n’est pas celle qui se tire à la régie et tranche tout ce qui dépasse. 

La justice, l’égalité, est le bien de tous rendu à chacun, elle considère le cas, se réfère à la coutume locale et spontanée plus qu’à la loi, elle ne siège pas ici sous un Fagus antarctica mais sous un arbre commun, en général un chêne. Les tribunaux, comme les arbres, extraordinaires donnant en général des fruits douteux. L’arbre, comme l’homme du commun, c’est l’arbre du pays, qui ne se voit pas tellement il fait partie du paysage ; tandis que l’arbre exotique, plutôt qu’enraciné, y semble échoué au hasard des fantaisies bourgeoises ou municipales. Un arbre cela vient du sol, hisse le lieu dans les nuages, tel le tilleul du bourg, ou les sapins (pas de Douglas mais des Vosges) à la queue leu leu qui font effectivement de la crête une crête. L’arbre comme le paysan sans le savoir fait le paysage, que ne fera jamais exprès le paysage-iste diplômé, tout juste foutu de composer un jardin public ; n’y eût-il qu’un chêne au beau milieu du pré, tout seul, épanoui au soleil : île sombre où se rassemble en été l’îlot blanc des moutons (je laisse la science agronomique vous expliquer pourquoi). Abattez ce repère et l’espace fout le camp, il n’y a plus que du vide débité par les barbelés. Le paysage c’est le bocage ou bien, l’arbre faisant la forêt, moutonnant à perte de vue, la verte fourrure sur laquelle on a envie de passer la main. Hélas ! Elle est mitée par l’ONF, quel trou sur le versant d’en face (1). Sans arbres, la terre à poil va s’en aller de la caisse.  Lire la suite

Chronique du terrain vague, 19

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 19
(La Gueule ouverte n° 56, 4 juin 1975)

Une gueule qui en dit long (celle de l’arbre que n’a pas encore décapité la tronçonneuse)

Un des signes du terrain vague c’est l’absence d’arbres. On y trouve toutes sortes de bâtisses ou de déchets qui témoignent de la tempête humaine, mais pour maintes raisons : pollutions, trafics et remuements divers, l’arbre n’y prospère guère, seulement la ronce ou l’ortie. Parfois quelque arbuste exotique, faux acacia ou vernis du Japon, s’y égare, mais le chêne y est impensable. Et le jour où le terrain vague se développe, culotté de béton et cravaté d’asphalte, ce ne sera pas un châtaignier qu’on plantera mais un prunus sanguinolent qui ne produit pas de prunes mais de la beauté, de la Culture, du standing. Et à peine aura-t-il pris racine que la nouvelle mode, le trouvant con, l’arrachera.

Tandis que du temps des Gaulois (je ne remonte pas plus haut que ce prototype du Français de France) la forêt cachait l’arbre, dont nul ne remarquait la présence trop encombrante. Sans cesse, à la main, prolongée par quelque fer coûteux, hache ou houe, il fallait se battre avec le chiendent : les chênes, pour empêcher le vert déluge d’envahir le petit trou lumineux gagné par la civilisation sur la nature. Et le défricheur a si bien pris ce tic qu’il continuera, mitraillette ou bombe H en main, quand le dernier arbre sera abattu, réduit à se tronçonner lui-même. Car depuis le trou s’est agrandi, et ce sont maintenant les dernières clairières d’ombre étiquetées « espaces verts » qui sont menacées d’être effacées par le déluge gris. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 18

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 18

(La Gueule ouverte n° 54, mai 1975)

Une gueule crasseuse et fermée à double tour
(celle de la réserve naturelle de la Camargue
juste à côté de la zone industrielle de Fos) 

De temps à autre il faut bien tirer sur ses troupes : critiquer la critique écologique, quand son discours ronronne. Et comme il n’est de bon couteau que taillant dans la viande, je le ferai à partir d’un exemple concret : celui de la réserve naturelle de la Camargue que nous décrit en termes clairs et documentés le numéro de janvier-février 75 du Courrier de la Nature. La réserve naturelle est-elle la solution du problème écologique (qui est aussi spirituel, politique et social) ? Ou bien n’est-elle qu’un gadget dernier cri destiné à justifier le nouveau Fos ? Nous allons le voir.

Mais je dois m’attendre à être mal compris. Une réserve naturelle, comme un parc national, c’est tabou ; et de Giscard à Marchais tout le monde est d’accord, comme pour créer le combinat de Fos. La critique risque de déclencher ces cris qui empêchent d’entendre. Donc, qu’il soit bien entendu que je ne prône pas ici la suppression de la réserve. Au contraire, comme pour le parc, son intérêt essentiel est qu’elle constitue une réserve, un ultime espace qu’il n’est pas question de toucher, et où le non donné au déluge économique est enfin non. Mais, comme pour le parc national, ses avantages sont payés d’un tel prix qu’il convient d’y réfléchir. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 17

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Bernard Charbonneau
Chronique du terrain vague,
17
(La Gueule ouverte n° 51, avril 1975)

Une gueule de salopiot.
(Celle de l’écogauchiste ou réac quand le monsieur sérieux
lui oppose l’argument final : l’Emploi)

Chaque fois que les petits rigolos qui défendent la nature s’opposent à quelque belle opération de développement, telle qu’autostrade, champ de tir, centrale ou marina nucléaire, c’est finalement à cet argument répliqué qu’ils se heurtent, et il ne leur reste plus qu’à fuir sous les huées du public. La rentabilité, la Production, l’Indépendance nationale c’est déjà du solide mais l’Emploi ! Car il ne s’agit plus seulement de l’Économie ou de la Politique mais des hommes, et sans emploi on n’en est plus un. C’est la vérité que nul ne discute, pas plus le public que le monsieur compétent et compétitif qui travaille à son bonheur. Si la société fonce probablement à plein gaz contre un mur, c’est pour assurer des jobs, sans quoi elle manquerait de main-d’œuvre, et les travailleurs de raison de vivre. Car le souci de l’emploi (sans lequel il n’y a pas de profits) qui obsède gouvernants, pédégés et monsieur le maire, est aussi l’idée fixe qui travaille l’inconscient collectif. Si le travail, cette valeur commune aux sociétés industrielles fascistes, capitalistes ou socialistes, est quelque peu en baisse depuis Mai 68, par contre son rejeton dégénéré : l’Emploi, se porte encore fort bien. Si le Loisir est l’idéal du travailleur, le chômage n’en reste pas moins l’ultime malédiction. N’était-ce quelques hippies, d’ailleurs obsolètes, le chômage c’est la damnation : la proportion considérable de chômeurs qui négligent de toucher l’indemnité de chômage s’explique moins par les chinoiseries administratives que parce qu’il est un titre de déshonneur : pensez-vous, être payé à ne rien faire ! C’est pourtant le cas de pas mal de gens dont le métier consiste à ne rien foutre. Car l’essentiel n’est pas de travailler mais d’être employé. Être sans emploi c’est se balader dans la rue sans culotte, c’est pire que de manquer de pain, être exclu de la société, chassé du seul paradis que connaisse une société sans au-delà. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 16

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Chronique du terrain vague, 16
(La Gueule ouverte n° 48, avril 1975)

Une gueule de caméléon
(Celle de la technostructure agricole qui change,
tout en gardant celle de la technocratie)

 

Aujourd’hui sans arrêt ça change un peu partout… Mais parce qu’on prend les mêmes, l’on recommence. 

Ainsi dans le secteur agricole : au génie rural ou à l’Inra. Et c’est important puisqu’il s’y joue le sort de la qualité du pain quotidien et de l’air qu’on respire. Jusqu’à une époque récente la politique agricole, qui est menée par des gens comme Philippe Lamour bien plus que par Giscard ou Mitterrand, allait dans le sens de la Golden Insipidous et de la table rase. Mais depuis il y a eu quelques accrocs, la critique a élevé la voix et surtout le public gavé, la pomme rentable s’est révélée ruineuse. D’où la nécessité de rectifier le tir, ou de faire semblant. Et dans le saint des saints de l’agrochimie et du quintal s’élèvent des voix nouvelles. L’on nous offre un « nouveau panorama de la Pomme de Table en France et dans le monde » (1). Un éminent spécialiste nous annonce : « Il n’est pas inutile de souligner l’importance du déséquilibre variétal dans les plantations au bénéfice de la Golden, qui représente à elle seule plus de cinquante pour cent des vergers nationaux en 1969. » En d’autres termes, on a eu tort de liquider les multiples variétés locales. Et contrairement aux vérités économiques qu’on nous assène, nous apprenons avec stupeur que le Val de Loire doit au fait d’avoir gardé suffisamment de variétés locales « de conserver une position concurrentielle solide » (1). Conclusion : en 1985 le verger français ne comporterait plus que « 50 % de la surface totale arboricole renouvelée (soit un retour aux plantations normales d’avant 1960) » (1). Et ce n’est pas tout, à plusieurs reprises l’auteur de cette chronique a fait remarquer que rien n’empêchait l’Inra, au lieu de sélectionner des espèces à gros rendements nécessitant d’innombrables traitements, de rechercher des espèces savoureuses et résistantes capables de s’en passer. Eh bien c’est fait. De même que le choix « variétal » est devenu un impératif selon la formule de ces experts en Golden et en langue française, il importe « dans la perspective d’un nouvel assortiment variétal de s’orienter vers la création génétique de nouvelles variétés améliorantes (tant pour la valeur des souches que pour l’état sanitaire, avec des plants complètement résistants aux tavelures et à l’oïdium – et ne nécessitant par conséquent aucun traitement) » (1). Ainsi donc l’Inra pouvait nous dispenser de la corvée hebdomadaire de pulvérisateur ? Pourquoi a-t-il tant attendu ? En tout cas vous voyez que la Science est sans préjugés et qu’en huit jours elle peut retourner sa veste. Au moins dans les discours. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 15

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 15
(La Gueule ouverte n° 44, mars 1975)

Une gueule gelée à mort.
(Celle de votre patelin, une fois que le POS aura été mis en vigueur) 

1. Comment l’espace va être mis en coupe enfin réglée par l’expert géomètre

Il faut bien l’avouer, les sociétés et les individus jusqu’à ce jour se développaient dans l’espace au petit bonheur. Il y avait des trous, tout n’était pas clôturé ou réglementé : et même des blancs, de l’espace en rabiot dont on ne savait au juste à quoi il servait : des forêts dont les cimes s’agitaient en vain dans le vent, des lacs qui faisaient des vaguelettes pour le plaisir d’en faire. Et, en dépit des propriétés privées ou publiques, n’importe qui pouvait parfois s’y activer à n’importe quoi : traînasser en dehors des chemins, faire un feu ou pisser contre un arbre. Le rendement en quintaux ou en francs d’une bonne partie de l’espace français était déplorable. Ici ou là, dans l’alpage ou la futaie, il suffisait de stopper, le fracas d’un silence glacial vous brisait le tympan : celui du métré ou du kilomètre carré, de la seconde – que dis-je, parfois du siècle – en train de se perdre.

Heureusement que l’élévation de notre standing économique et démographique fait qu’il n’est plus question d’un tel gaspillage. Le temps de la grande bouffe sauvage d’espace-temps est désormais révolu, il faut la planifier, ce qui permettra d’augmenter encore le rendement. Comme il n’y en aura pas pour tout le monde, et qu’il faut bien le réserver au peuple, c’est-à-dire à Concorde, à l’armée, à Pechiney et au Club Méditerranée, les bureaux vont appliquer à la totalité de la France le grand principe du managing : une place pour chaque chose, donc une chose pour chaque place. Vous n’allez pas quand même rouspéter, c’est le bon sens, la logique : l’Utilité publique qui l’impose. Cela s’appelle le zoning (comme bing) qui permet de mettre dans un tiroir les serviettes immaculées de la nature vierge, et dans un autre (plus vaste il est vrai) les torchons sales de l’industrie chimique ou des pétarades militaires. Le zoning d’ailleurs ça se raffine à l’infini. Rien ne vous empêche de nuancer en créant par exemple à Lacanau une zone NA (zones naturelles. Organisation future organisée. 600 hectares prévus). (1) Lire la suite

Chronique du terrain vague, 14

Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 14
(La Gueule ouverte, 41, 19 février 1975)

Une gueule apoplectique
(Celle de l’espace français
qu’on bourre jusqu’à ce qu’il éclate)

1. La limite

La matière vraiment première de toute l’industrie, ce n’est pas le fer ou le pétrole mais le mètre et la seconde ; en ce domaine, tout effort pour inventer des ersatz ne fait que précipiter l’épuisement du stock. Nous sommes captifs de notre peau et du cercle de la terre, bien qu’on nous dise dans la presse que certains vont prendre l’air sur la Lune. L’Espace avec un grand E n’est pas l’espace des hommes, tout au plus celui de leurs machines téléguidées, autant le savoir si l’on veut tirer le meilleur parti du nôtre. Pas de problème économique, politique ou écologique qui ne se ramène à celui de l’espace. Pas de liberté qui ne passe dans la réalité sans un territoire à elle, qu’il s’agisse de l’individu ou de la société. Pas de citadin sans place ou rue qu’il arpente, pas de paysan sans pays. Pas de Prophète sans désert, ni d’homme libre sans quelque immensité où la vue puisse se déployer. Privé d’espace il crève.

Or s’il est vrai que le développement a augmenté la durée moyenne de la vie, il n’a pu le faire qu’en restreignant de plus en plus l’espace ; au temps des fusées et de la bombe H la terre n’a plus que quelques secondes de tour. Un homme de soixante ans l’a vue rétrécir à vue d’œil. Elle avait trois mois de circonférence en paquebot à sa naissance, elle n’a plus qu’une dizaine d’heures d’avion. Et cet espace se rétrécit d’autant plus qu’il devient espace pur, partout le même : pure étendue d’asphalte et de béton délimitée par des volumes géométriques. Car dans la mesure où se restreint l’espace, s’accroissent le contrôle et la pression sociale. Dans le cadre de frontières étatiques de plus en plus rigoureusement tracées, le cadastre des propriétés particulières devient de plus en plus minutieux. À l’origine l’espace marin et même terrestre était une « res nullius » donnée à tout venant, et en franchissant le vide des mers il était toujours possible à un peuple, à un individu pauvre ou persécuté de se tailler un royaume. Les exilés grecs pouvaient fonder des colonies quelque part dans une Grande Grèce, le puritain vaincu allait chercher la liberté en Nouvelle-Angleterre. Puis, quand cette Nouvelle-Angleterre une fois peuplée et civilisée devenait comme l’ancienne, le pionnier n’avait plus qu’à partir se bâtir une maison en rondins sur la nouvelle « frontière » qui n’était pas celle que tracent les bureaucrates du roi. Mais ce temps est fini depuis que Magellan a bouclé la boucle, et que les derniers explorateurs ont effacé les derniers blancs de la carte. Il n’y a plus un seul arpent sans maître, qui ne soit inscrit et dont l’usage ne soit défini par les lois. La force qui se déployait dans l’espace illimité reflue dans l’espace clos. Le trust et l’État se heurtent partout au trust et à l’État, leur impérialisme se tourne vers l’intérieur de leurs frontières. Après avoir annexé des continents, ils en sont réduits à contrôler l’hectare, le mètre puis le millimètre carré. Et quand le dernier micron sera exploité, on exploitera l’année, l’heure puis la seconde : ce n’est pas une vue de l’esprit, on vient de nous annoncer le PAT (plan d’aménagement du temps). Allons-nous nous laisser piéger ? Car un piège c’est un mécanisme – une organisation – dans lequel on est coincé.

2. La consommation ou destruction exponentielle d’espace  Lire la suite

Chronique du terrain vague, 13

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 13
(La Gueule ouverte, 39, 5 février 1975)

L’océan. Une gueule au teint brouillé

(Celle que prendra l’océan quand la véritable
exploitation des mers aura commencé)
 

1. La mer libre. L’océan c’est l’essentiel de la terre, n’oublions pas ce que nous avons appris à l’école. Le vieux mythe grec qui considérait les continents comme une sorte d’archipel baignant dans un unique Océan n’a pas tort. De même que celui qui fait de la mer la Mère : la source de toute vie. Elle l’a été effectivement et le reste : l’essentiel du renouvellement de l’oxygène de l’air est dû au phytoplancton marin que, d’après certains biologistes, une pollution massive risquerait de détruire. Le souffle vivifiant qui vient du grand large n’est pas une formule poétique, si l’industrie pollue un jour l’Atlantique comme il l’a fait de la Bièvre puis de la Seine, nulle station d’épuration ne nous rendra cette fois l’eau et l’air nécessaires à la vie.

Or l’exploitation des mers commence à peine. Pendant longtemps l’homme ne fut qu’un passant à leur surface ; il n’avait pas encore les moyens de bâtir sur les vagues. Jusqu’à ces jours-ci, l’océan ne fut guère qu’une route, un espace inhabitable qu’on traversait au plus vite. L’exploitation des fonds se limitait à des cueillettes le long des côtes, et la pêche ne faisait qu’exploiter le surplus d’une vie surabondante. La mer c’était le large, l’illimité et l’inépuisable, le règne de la nature et de la liberté. D’où son statut juridique d’espace appartenant à tous et à personne, en dépit des impérialismes maritimes qui cherchaient à le contrôler. À la différence des terres, la mer est jusqu’en 1945 une sorte de res nullus, de bien gratuit, n’était-ce une mince bande de trois milles marins « d’eaux territoriales » contrôlée par les États. Sur terre, le « temps du monde fini » avait depuis longtemps commencé, restaient les mers, le grand large gros de tous les possibles, terribles ou merveilleux, où Robinson pouvait toujours espérer découvrir l’île déserte où pratiquer l’autogestion. Mais aujourd’hui il n’y a plus d’îles, si ce n’est des bases militaires ou touristiques. Et depuis 1974, il n’y a plus de mers ; là où jouaient les vagues il n’y a plus qu’un POFM : un « plan d’exploitation des fonds marins ».  Lire la suite

Chronique du terrain vague, 12

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 12
(La Gueule ouverte, 34, 1er janvier 1975)

Une gueule de papier mâché 

 C’est celle de l’insaisissable Frric, ce Saint-Esprit du temps, de plus en plus enflé mais blafard. Tôt ou tard il faut bien parler finances ; c’est chiant, je sais, pour ceux qui méprisent l’argent, et plus encore pour ceux qui aiment les sous. Il faut parler du fric parce qu’il pousse à se taire, parce qu’il est le principe d’un monde où pouvoir se dit milliards, et d’une vie quotidienne où tout se pèse en francs. Pas d’économie, de politique – d’écologie – sans mise à l’air du coffre. La vie, la mort – pardon le fric –, voici la question clef à l’ouest et à l’est du globe. Dis-moi ce que tu gagnes, je te dirai ce que tu es, mais je sais bien que tu vas me mentir. Si, à Saint-Trop, Durand ne cache plus sa quéquette, celle en or il la dissimule encore dans son coffre-fort. Tu peux peloter ma femme, pas mon portefeuille ; tu y mets la main, tu me violes. Le fric c’est le dernier secret, l’ultime sacré. Son langage est celui des chiffres, avec lui finit le bla bla bla… À propos t’as pas cent balles ?

1. – Comment l’or devint le fric subtil, mesure de toute valeur. Le fric n’est que l’ultime avatar de la monnaie qui, d’or et d’argent, est devenue papier tourbillonnant au vent de l’histoire. Avant elle, il n’y avait qu’autarcie et troc, elle permit le marché où tout est coté à sa juste valeur, où tout est quantifiable et comparable, où tout peut s’acheter et se vendre. Le vin de Chypre, l’amour ou la mort ne furent plus que le prétexte abstrait du nouveau concret : faire de l’or pour faire de l’or. Accumuler le signe rutilant par quoi toute valeur se jauge. La nature est vaincue, l’Économie fondée, le Progrès mis en train.

Mais ce n’était qu’un début. Le signifié : la valeur, ne se dégageait pas de ce pesant signifiant qui brille et que l’on adore comme le soleil. Déjà le Veau d’or est dieu, mais pourtant pas plus veau que celui-là. L’or ça existe, c’est pesant, ça s’enterre ; et Harpagon ramène son capital aux enfers d’où il fut tiré. L’or appartient encore à la nature, comment le fabriquer, lui donner des ailes ? Heureusement qu’il y eut des alchimistes bourgeois qui le désincarnèrent en actions ou lettres de change. Ainsi naquit la magie du fric qui survole la terre. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 10

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 10
(La Gueule ouverte, n° 23, septembre 1974)

La pâle gueule
(c’est celle que font les paysans mais aussi
celle que prend la campagne et le pain)

Depuis que cette chronique a cessé de paraître, le terrain vague n’a pas cessé de s’étendre pour autant ; on dirait même que l’inflation provoquée par la « crise de l’énergie » lui a donné un coup de fouet. En effet, au lieu de garder ces fonds qui fondent, ne vaut-il pas mieux investir au plus vite, et liquider les crédits pour les routes, car demain on ne sait jamais ? C’est peut-être le dernier train, précipitons-nous pour le prendre. Et la horde des bulls s’active partout pour raser les haies, « recalibrer » les ruisseaux, tailler le poil aux forêts nationales, qu’on replante en sapins bien en ligne dans le sens de la pente. La table rase est en bonne voie, sur laquelle pustuleront les abcès rouges ou jaune vif des élevages en batterie dont le pus infectera l’air et l’eau. Et tout aussi infect le discours officiel sur la protection de la nature polluera nos oreilles. C’est le moment de le crier une fois de plus : l’essentiel de l’espace en France, ce n’est pas exactement la nature mais la campagne et tout ce qui s’y fait nous concerne directement. Pas d’écologie, pas de protection de la nature, de bonheur, en Europe occidentale sans une politique authentiquement agricole. Je m’excuse auprès de mon lecteur de pratiquer ainsi l’italique, mais il me faut enfoncer le clou.

Depuis quelque temps les agriculteurs (pardon, les exploitants-exploités agricoles) s’agitent. Cela se comprend : tandis que le prix du porc baisse à la production, celui des engrais, du fuel et des mécaniques ne cesse d’augmenter. À tel point qu’en 1974 il faut deux fois plus de produits agricoles pour payer un tracteur qu’en 1972 ; et selon Le Canard, alors qu’il fallait six cochons pour cela en 1947 il en faut cent aujourd’hui. Et ce n’est pas fini, on n’arrête pas le progrès, qui est celui de l’inflation. Quant aux engrais, ne vous inquiétez pas, vous paierez le solde à la récolte. Beau résultat de la « révolution verte » – ou plutôt jaune pipi si j’en crois la couleur des silos – prônée par M. Mansholt et consorts. Comment se fait-il que cette agriculture (?) enfin rentable profite si peu aux derniers travailleurs de la terre ? Je laisserai provisoirement de côté les bénéfices qu’en tirent les citadins, ayant eu l’occasion d’en parler ailleurs (1). Lire la suite

Chronique du terrain vague, 9

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 9

(La Gueule ouverte, n° 11, septembre 1973)

Une sale gueule de diffamateur

C’est celle du Comité de défense du Soussoueou, qui s’est avisé de qualifier de mensongère la publicité du promoteur qui rêve de bétonner cet alpage ossalois. Cet ami du peuple et de la nature se jugeant diffamé par les critiques du comité vient de le citer en justice. Et si celle-ci suit son cours, après une escarmouche de procédure en juin, le tribunal de grande instance de Pau jugera en automne sur le fond. Cette affaire dépasse de loin le plan local, elle concerne tous les amis et tous les ennemis de la nature, le jugement engageant l’avenir de l’industrie du ski et celui du mouvement de défense « écologique », comme je vais m’efforcer de le montrer.

L’affaire du Soussoueou

Je me contente de rappeler l’essentiel. La Gueule ouverte en ayant déjà parié (cf. n° 4 : « Soussoueou-Artouste »). D’abord, plantons le décor du Soussoueou. Pour cela nous n’avons qu’à emprunter les jolies photos de nature vierge qui servent à illustrer la réclame du promoteur. Une vallée en auge suspendue entre 1 500 et 2 000 mètres au-dessus de la haute vallée d’Osssau, dans les Pyrénées béarnaises, juste aux confins du parc qui se réduit ici à une bande de 800 mètres de rocs et de névés. En juin, un parterre d’herbe rase et de fleurs, là-haut en plein ciel où plane un aigle ou des vautours. En été, une pelouse immense où errent librement brebis et chevaux. En hiver, la page blanche bien égale où le Soussoueou assagi burine en noir ses méandres. En cadrant la plaine, les versants raides de forêts balayés de raillères d’une auge glaciaire qui s’élève en marches d’escalier jusqu’au grand lac d’Artouste et aux confins du parc. Voici le gisement d’air et d’eau transparente, de neige et de forêts vierges qu’il s’agit d’exploiter.

Longtemps il n’y eut ici que les hommes et le faune sauvage ou domestique de la montagne, si ce n’est, très haut au-dessus de la « plaine » du Soussouéou, le petit chemin de fer du lac d’Artouste établi dès avant la guerre, et une modeste station de ski, fréquentée par quelques skieurs qui fuyaient les foules de Gourette. Puis vint un promoteur qui projeta d’établir dans la plaine du Soussouéou une station de plus de 6000 lits, l’équivalent d’une petite ville sur ce replat d’à peine un kilomètre carré, qui devait être réuni par un tunnel routier de plus de trois kilomètres de long à la haute vallée d’Ossau. Car il devait s’agir d’une station sans voitures. C’est alors que fut fondé un comité de défense pour sauver le Soussouéou de l’asphalte et du béton. Je ne reprends pas ses arguments contre la station (destruction d’un site unique, le parc écologiquement coupé en deux, les risques d’avalanche, l’incertitude des emplois procurés aux Ossalois, etc.). Il suffit de se reporter aux n° 4 et 10 de La Gueule ouverte. Quant aux arguments du promoteur, ce sont ceux qui traînent partout en pareil cas : le bonheur du peuple qui réclame des loisirs de grand standing dans la nature garantie vierge par l’asphalte et le béton, et bien entendu pour les Ossalois, créer des emplois en achevant de détruire le peu qui reste d’économie et de société montagnarde. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 8

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 8
(La Gueule ouverte, n° 10, août 1973)

Une jolie gueule bien pomponnée

De la forêt à perte de vue

J’ai connu la nature : le plus vaste espace français. Et comme ailleurs en Europe c’était aussi une création de l’homme puisqu’il s’agissait d’une immense forêt qu’il avait en grande partie plantée. Dans la Grande Lande de rares routes encadraient des solitudes où l’on pouvait partir à l’aventure sur des dizaines de kilomètres en suivant de vagues pistes. On y trouvait des dunes fossiles dominant la mer bleu noir des pins, des lagunes dans la bruyère et les ajoncs, des filets d’eau glacée courant sur du sable au fond des ravins ombragés de chênes : qu’en savait l’idiot qui fonçait sur la route en ligne droite ? Et sur la côte ouest, escarpée, de grands lacs, des dizaines de kilomètres de caps et de plages de sable fin bordés par la pignada, où pêcher et planter sa tente : mais pour atteindre Saou Bère, il fallait faire huit kilomètres à la rame. Je ne pardonnerai jamais aux Bordelais de ma génération – qui sont Arcachonnais et non Landais – d’avoir laissé détruire le paradis sans dire un mot.

Puis la guerre est venue, les Allemands ont ouvert des pistes en ciment qui menaient aux blockhaus des plages, et le tiers de la forêt mal entretenue, a été dévoré par de grands feux. Pour les combattre l’on a subventionné l’ouverture de clairières. Et les subventions et les machines, encore plus dévorantes que la flamme, ont ramené le vide qui s’étend à perte de vue ; mais ce n’est plus celui des ajoncs, c’est celui de la lande à maïs arrosé nuit et jour dans le sable saturé d’engrais. Enfin est venue la paix, la prospérité et le tourisme, les pavillons et les tentes qui s’installent chaque fois que la route avance. Puis il y eut l’aménagement, qui lui n’avance pas mais couvre la totalité de l’espace : la mission Saint-Marc, à laquelle succéda la mission Biasini. Il fallait bien sauver la côte landaise menacée par l’extension anarchique du tourisme en l’y installant systématiquement.

Un faux débat

Quand il est question d’aménagement de la côte aquitaine, on limite en général le débat entre les plans de ces deux missions, alors que sur le fond du projet et les détails de l’exécution, le plan Biasini ne fait que reprendre le plan Saint-Marc. Lire la suite

Chronique du terrain vague, 7

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 7
(La Gueule ouverte, n° 9, juillet 1973)

La gueule noire et la gueule peinte

Je veux parler de celle de Gand et de Bruges : deux cas exemplaires du destin actuel des villes. Toutes deux furent des cités puissantes et illustres, et elles restent encore riches grâce à leur industrie. Mais ce n’est pas la même. Car si l’industrie de Gand c’est le textile et la chimie, celle de Bruges c’est le tourisme. L’une est noircie de fumées, l’autre soigneusement conservée. Mais l’une et l’autre meurent de l’industrie dont elles vivent.

Gand. La gueule noire

Une ville, avec sa place du marché, ses rues que dominent des clochers et des cheminées d’usine ; sa vie à elle sur laquelle le touriste glisse sans le savoir. Un certain air local qui saisit l’étranger venu de France : une lenteur, un espacement entre les passants et les voitures qui surprend ce pays riche. Mais cette ville toujours active depuis le Moyen Âge est aussi une ville d’art, comme on dit depuis le romantisme, hérissée de beffrois, de tours à mâchicoulis et de pignons flamands austères ou fignolés au quart de poil. L’ère moderne s’est installée dans la cité gothique ou baroque comme elle a pu ; ici, elle a mis le temps depuis les débuts de la machine à vapeur, elle n’a pas explosé dans le tissu urbain comme à Toulouse ou d’autres villes françaises. Simplement, peu à peu l’air et l’eau se sont obscurcis, et ce qui fut Gand s’estompe dans une brume noire.

Mais l’ère moderne, qui est celle de la pollution-conservation, est celle du travail-loisir : ne vous hypnotisez pas sur l’opposition, l’important c’est le trait d’union. Gand remplit sa fonction dans cette structure – ou système – électronique qui canalise le flot humain du carrefour nordique. Je ne travaille pas à Gand, je le visite, et ma tribu à la queue leu leu fend le flot de l’autre tribu qui s’en va au bureau ou à l’usine : je ne vais pas à Saint-Bavon pour prier Dieu mais van Eyck. Gand trois étoiles, trois minutes d’arrêt, pas quatre, sauf devant le retable de L’Agneau mystique, cinq minutes d’arrêt. Le temps de prendre les billets en jetant un coup d’œil sur la vieille qui marmonne en flamand dans le vide de la nef. On rentre, c’est notre tour, un employé manœuvre les pistolets du retable : voici l’endroit, l’envers, je recommence. Aujourd’hui vous pouvez rester un moment, ce n’est pas le week-end, en août c’est autre chose. Monsieur le Conservateur se réserve de suspendre les visites, car à force d’être manipulé et vu, le chef-d’œuvre risque de souffrir : on a soigneusement étudié les réactions chimiques qui se produisent quand l’entassement des visiteurs dans la chapelle dépasse un certain point.  Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 6

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 6
(La Gueule ouverte, n° 8, juin 1973)

Une Gueule emmerdante

C’est celle que le lecteur trouvera peut-être à cette chronique ; car il faut bien un jour aborder les questions de fond, qui demandent parfois réflexion. Je lui propose aujourd’hui de réfléchir sur le problème clé de tout mouvement écologique : le rapport de l’homme et de la nature. 

L’homme ou la nature 

Généralement on fait mieux que les distinguer, on les oppose, en leur ajoutant deux majuscules. D’un côté il y a les partisans de l’Homme, ou plutôt de ses œuvres, ce qui est pourtant déjà autre chose. Pour eux, le bien ne peut venir que d’une intervention de la liberté humaine qu’ils identifient au progrès de la science, de la technique et de l’organisation sociale. De l’autre, il y a ceux qui admirent la Nature, source de la vie et de l’harmonie universelles que l’intervention humaine tend à troubler sinon à détruire. À l’intégrisme progressiste – ou soi-disant tel – de la « créativité », de la fabrication à tout prix d’une surnature, qui règne depuis la guerre, réplique un intégrisme qui rêve d’un retour à l’Éden originel : à une alimentation, à une vie, qui seraient parfaitement naturelles. Et comme dans tous les dialogues de sourds justifiés par des demi-vérités, chacun n’a pas tort de son point de vue.

Il est exact que l’homme issu de la nature ne peut s’en satisfaire, car s’il lui appartient par son corps, par son esprit il la dépasse. L’homme rêve de paix, de fraternité et de vie éternelles, alors que la nature, soumise à l’entropie, ne dure et n’évolue que par la lutte pour la vie, la concurrence, la décrépitude et la mort des individus et des espèces. Elle a ses raisons qui ne sont pas tout à fait les nôtres. Candidement et splendidement féroce, elle n’est pas « bonne » au sens humain du terme ; pour l’apprendre, il suffit d’avoir été une fois placé devant la souffrance et la mort d’un être aimé. D’instinct, l’esprit humain ne peut qu’intervenir pour corriger ce système cosmique dont le sens final lui échappe.  Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 5

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 5
(La Gueule ouverte, n° 7, mai 1973)

Une Gueule dévorante

Il s’agit de celle de notre société industrielle néo-capitaliste, néo-socialiste, néo et caetera, qui est en train de tout dévorer. C’est une gueule monstre à la mâchoire de fer, avec des incisives qui tronçonnent, des canines qui percent et déchirent, des molaires qui écrasent et broient. Elle avale tout, pervenches, fleuves et rochers, dont elle fait une lave grise hérissée de maints débris, sorte de bol alimentaire qu’elle engloutit d’un hoquet : et hop ! clang ! Fermes, bocages, golfe, cap, glacier, etc. le tout trituré, malaxé, dégringolant de-ci, de-là, disparaît dans un abîme sans fond qualifié de circuit économique, et ressort sous forme de produits moulés dans de la matière plastique. Le monstre bouffe, pète, rote et chie, parsemant la terre de ses étrons mieux que ne le feraient cent vaches d’un pré.

C’est un monstre, plus lourd, plus blindé qu’un atlantosaure, plus hérissé de cornes qu’un tricératops, avec des membres énormes et un cerveau minuscule où il n’y a place que pour une idée : bouffer, profiter, grossir. Jusqu’au jour où, ayant tout dévoré, il s’écroulera mourant de faim sur ses déjections. Car s’il n’a qu’une idée, il l’a bien. Détruire pour produire, c’est l’idée fixe qui ne le lâche pas. Obsédé, il n’oublie rien, ni montagne ni miette. Il suit son plan, qui est tiré à la règle ; et s’il le faut, il tirera son trait au couteau, dans la chair, jusqu’au cœur. Sans cesse, il cherche, il flaire, il palpe méthodiquement l’espace-temps pour lui arracher sa dernière bribe de viande. Son appétit est absolu, alors qu’il ne dispose que d’une petite planète. Et plus il mange, plus il produit, dit-il, plus les dents et l’appétit lui poussent : leur croissance est exponentielle, ne l’oublions jamais. Rien qu’en janvier 1973, les dents du petit tricératops gaulois ont poussé de plus de 2,1 %. C’est un monstre, un pauvre monstre. Plus il devient gros en effet, plus il devient bête, fragile, multipliant et compliquant un système nerveux qui risque de céder un beau jour au moindre choc.

Et cet appétit est inspiré par un amour dévorant. Le monstre vous veut du bien, c’est la raison, la vertu : votre société. C’est pour votre bonheur, c’est pour bâtir – demain – qu’elle démolit aujourd’hui. Et demain parce qu’il voudra bâtir encore plus après-demain, elle démolira encore plus. En attendant, il dévore, vomissant et puant il erre dans ce perpétuel terrain vague : un chantier. C’est pour vous qu’il travaille. Il veut votre bien, car il est savant et vous ne savez rien. Patientez s’il le faut jusqu’à la fin des temps ; comme son appétit, cet Éden qu’il vous prépare est un absolu. Petits salauds ! Vous n’allez pas refuser son amour, quand même ? C’est pour vous qu’elle fabrique toutes ces petites voitures qui vous rendent paralytiques. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 4

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 4
(La Gueule ouverte, n° 6, avril 1973)

Ce n’est pas nouveau, les gosses de 1920 l’étaient déjà, le nez en l’air : « Un avion !… »
Mais depuis, quand la nuée ronflante un instant s’éclaircit, peut-être qu’en 1973, les gosses d’Orly s’écrient : « Un nuage !… »
Et il y a l’ange apocalyptique de l’an 2000, le divin Concorde qui vole si vite que nul ne peut le voir, sinon l’entendre quand il fait exploser le mur du son. « Bang !… Rebang !… » « Un avion !… » 

La Gueule béante
(devant les bagnoles volantes)

Vaincre la pesanteur ?

Parmi les divinités mécaniques qui peuplent notre ciel, il n’en est guère de plus prestigieuses. La fusée Saturne, si mirifique au départ, n’ayant pas d’arrivée, quand elle ne s’égare pas dans le vide infini, elle percute la Lune. À moins qu’elle ne nous retombe sur la gueule avec son poids de mégatonnes. Tandis que l’avion ! Ce vocable ailé aéroplane comme les flèches en papier que nous lancions dans la classe. Il comble notre désir qui reste celui d’Icare ; il nous donne, semble-t-il, les douces ailes de plume du rêve, du tapis volant qui plane en frôlant la cime des arbres et les toits des villes. À minuit, un ange passe… Bang ! Rrrâââ !…. Dormez en paix, bonnes gens, c’est un ange, saint Michel (Debré) qui passe.

Car hélas, ce n’est pas à coups de pédale comme l’imaginait Icare qu’on escalade le ciel. L’avion c’est plus lourd que l’air, et pour faire décoller toutes ces tonnes, il faut des tonnes de pétrole et leur foutre le feu au cul dans un réacteur. Jusqu’ici c’est la loi de la puissance, plus l’avion vole haut, plus il va vite plus il est fort, plus il est lourd. Et quand, tel le bourdon, il prétend butiner les marguerites et faire du surplace, il rugit d’aise. Quelle fatalité nous a jusqu’ici condamnés à engendrer des mastodontes de métal bruyants et puants, alors que la soft technology de la nature a inventé un genre d’avion, de toutes sortes de formes et de tailles, ultra-léger, souple, silencieux ou gazouillant : l’avis, l’oiseau ?

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Chroniques du terrain vague, 3

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 3
(La Gueule ouverte, n° 5, mars 1973)

Dans le terrain vague tout est vague, les mots n’ont plus de sens précis. Et pas seulement les grandes entités : la Liberté, la Paix, la Justice, mais ceux qui désignaient les objets les plus concrets : le poulet, la pêche, le pain. On est en train de nous l’ôter de la bouche pour la bourrer de plastique ; il faut le crier sur les toits.

La Gueule bourrée (de quoi au juste ?)

Au rayon des fruits et légumes

La production – de bagnoles, d’acier et de plastique – augmente. En vertu de quoi celle d’arbres, de maisons et de nourritures dignes de leur nom, diminue. La quantité progresse, donc (qu’on excuse ce donc, mais dans notre système il en est ainsi) la qualité régresse. On le sait et on le dit maintenant de « l’environnement », mais guère encore des aliments. Et pourtant la mainmise de l’industrie sur l’agriculture, autant que par le ravage des paysages, se traduit par la disparition des nourritures qui, tout en nourrissant le corps sont une délectation pour les sens et une joie pour l’esprit. Ah ! Tous les jours casser la croûte ! Essayez donc avec l’étron blanchâtre qui sort de « l’usine à pain » ! Certes, si l’on s’en tient à la taille, à la forme et à la couleur, nos fruits sont beaux, mais si l’on s’en réfère au goût, il détecte vite que le spectacle de la pêche est gonflé d’eau et de chimie. On produit, paraît-il, du poulet en un mois, mais ce n’est plus du poulet, c’est son cadavre, son fantôme. Les mots trompent : la miche, la fraise… Tentés par la couleur, nous y mordons à pleines dents, mais pouah ! ce n’est plus de la fraise, c’est du vermillon de la Badische Anilin. Ces fruits de cire ne sont pas faits pour les dents, mais pour les yeux. Sous prétexte de nourrir le peuple, on le soumet au supplice de Tantale : ces raisins d’Espagne sont trop beaux, ce n’est plus du malaga. mais du dattier. Et pour l’eau c’est pareil : crevant de soif, vous vous précipitez vers le robinet : ce n’est plus de l’eau, mais de l’eau lourde, du protoxyde d’azote qui gonfle votre estomac. Au lieu d’étancher, on étouffe notre soif.

Et ne l’oublions jamais, cette société se développe. Sans cesse, il lui faut plus de fric, sans cesse l’impérialisme industriel cherche de nouveaux domaines à conquérir. Hier c’était la pomme, demain, ce sera la patate, et après le poulet, le bœuf sera mis en batterie ; restent le mouton et la crevette qui se baladent encore dans la nature et prétendent y trouver leur provende. Mais bientôt ce sera leur tour, et nous n’aurons plus qu’un plat au menu quotidien : du plastique, de toutes sortes de formes et de couleurs. Et un beau jour, quand le dernier mitron aura disparu, les Français ayant perdu le goût du pain, il n’y aura plus de problème.

En attendant il faut réagir, et d’abord s’informer. Lire la suite

Citations, 47

L’avenir c’est l’eau, le silence, la nature, qui va devenir exactement son antithèse : le plus coûteux des produits. Bayer enténébrera l’atmosphère pour vous fabriquer du ciel bleu, Esso-Standard engraissera l’Atlantique pour dégraisser la Méditerranée. L’ENA vous fabriquera des paysages où les gentianes et les ours seront administrés bureaucratiquement. Et un beau jour, en catastrophe et quand l’irrécupérable sera accompli, MM. Massé et Jérôme Monod planifieront la décroissance ; et le « birth control » irréparable succédera enfin aux allocations familiales. Mais l’un et l’autre auront en commun d’être obligatoires et de contrôler les individus jusque dans l’orgasme. Car si l’on veut le bien du peuple, il faut le rendre heureux ; et la science lui dira quand et comment il doit tirer son coup. Après la quantité, M. Mansholt se chargera d’organiser la qualité de la vie : demain comme hier vous n’y couperez pas.

 

« Chroniques du terrain vague », La Gueule ouverte, n° 4, février 1973

Chroniques du terrain vague, 2

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 2
(La Gueule ouverte, n° 4, février 1973)

Le terrain vague c’est vague ; ça fume, ça bouge, ça borborygme ; et dans cet espace douteux l’on ne sait où poser le pied. Il faut tâter le sol, prendre des repères. Or je crains qu’aujourd’hui tout ne soit terrain vague, à commencer par la défense de l’environnement. Je crains que là aussi on ne soit obligé de dissiper le smog entretenu par les divers pollueurs : d’où le titre de cette chronique. 

Mansholt ou Mansholt ?
La gueule fermée (puis ouverte) 

 

Notre société n’est pas une société, c’est un ordinateur

Jusqu’en 1970 – et que dire d’avant 1965 – pas moyen d’ouvrir publiquement la gueule sur le ravage de la nature et des campagnes, à plus forte raison sur les périls de la croissance : l’auteur de ces lignes en connaît quelque chose. Puis tout d’un coup, clic ! C’est l’année de la protection de la nature, le feu vert s’allume sous l’index du président Nixon et les grosses bagnoles se précipitent : la TV, la presse et les divers notables. Pas de maison d’édition qui ne tienne à avoir son bouquin ou sa collection d’écologie. Partout l’on aménage pour sauver la nature, comme dans le Languedoc ou dans les Landes, et les bulls suivent aussitôt les beaux discours. On crée des parcs nationaux, et pour les protéger on installe tout autour une « zone périphérique » livrée à la banlieue du ski. Dernièrement d’ardents défenseurs de la nature se sont réunis pour élaborer une « Charte de la Nature ». Mais il y a un point qui me tracasse. Elle prévoit entre autres qu’il faudra réserver un tiers de l’espace montagnard ou des côtes à la nature, soit, si je comprends bien, les deux tiers aux diverses banlieues : allons ! il y a encore de beaux jours pour le béton. Le minimum vital ce serait plutôt l’inverse. Je rappelle aux lecteurs de La Gueule ouverte qui aiment à planter leur tente dans un vallon tranquille que l’espace campagnard encore disponible en France représente au moins les huit dixièmes du territoire. Qu’ils imaginent ce qui leur restera quand les deux tiers des côtes et des montagnes seront livrés à l’asphalte et au béton ! Si la nature c’est l’exception et l’anti-nature la règle, celle-là ne tarde pas à devenir anti-nature à son tour et la forêt tourne au square. Désormais la société qui détruit la nature la protège, que voulez-vous de plus ? Il lui faut donc un protecteur qui l’aide à faire le trottoir pour le compte de Trigano-Rothschild, et la nature a désormais son ministre. Dans une société mouvante comme la nôtre il faut savoir prendre les devants : et toutes sortes de girouettes palpent l’espace pour prendre le vent. Tôt ou tard la protection de la nature devait poser la question de la croissance : le tout est qu’elle soit posée par des experts en la matière. J’étonnerai peut-être mes lecteurs en leur apprenant que le Club de Rome, initiateur du rapport du MIT, réunit quelques-uns des plus éminents dévastateurs de la terre, ainsi pour la France, Pierre Massé, ex-directeur du Plan, et rien moins que Jérôme Monod, directeur de l’Aménagement du territoire. Mais il y a mieux, et tout le monde le sait sans le savoir. La nature en Europe étant d’abord campagnes, si l’on doit décerner le titre d’ennemi public numéro 1, il faut certainement l’attribuer à l’auteur du plan Mansholt. Donc (telle est la dialectique) qui va partir en guerre contre les méfaits de la productivité au nom de la « qualité de la vie » ? – Coucou ! Ah le voilà ! De la dernière haie sort le museau pointu du vieux renard batave. Le plan Mansholt ? Mais de quel plan Mansholt parlez-vous ? Le second a fait oublier le premier malheureusement, si celui-ci s’inscrit dans les discours, celui-là continue de s’inscrire dans le paysage. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 1

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 1

(La Gueule ouverte, n° 2, décembre 1972)

 

L’auteur doit quelques explications sur le titre des chroniques qui vont suivre. D’abord, pourquoi chroniques ? Cela fait temps mérovingiens plutôt qu’ère atomique ; mais sans doute en sommes-nous à la période mérovingienne de cette ère. Plus que jamais, Chronos – le temps – mène le jeu. Plus que jamais il cravache et précipite le train dans la pagaille et le fracas. Si l’animal humain ne rue pas dans les brancards, où nous mènera-t-il ? Au terrain vague, dont la lèpre gagne chaque jour sous nos yeux. Terrain vague au sens physique et géographique du terme : zone incertaine où les dépotoirs se mêlent aux usines et aux cahutes, dont l’ulcère ronge aussi bien le vert tissu des campagnes que le vivant cristal de pierre des villes. Si l’Histoire n’a qu’un sens : proliférer mécaniquement, notre avenir n’est ni la ville ni la campagne, mais la banlieue totale. Mais ce terrain vague n’est pas seulement spatial, il est aussi moral, social, économique, esthétique. Terrain vague au sens dont on ne sait au juste en quoi il consiste : n’était-ce les consignes de l’adjudant du parti, de France-Soir ou de la télé. Terrain vague des idées et des mots, des styles qui se mélangent et se heurtent. Jungle sociale en fermentation, vide grouillant que donnent les burgs imprenables des barons de la science, de la technique, du fric et de la politique. Car de même que le terrain vague est le produit des mécaniques et le déménagement celui des plans d’aménagement, le chaos terrestre et humain où nous vivons est le produit de l’organisation systématiquement déchaînée aux fins de rentabilité, de profit, de prestige ou de puissance. Voici « l’environnement » qui, tout autour de nous, gagne comme gagne le feu, en progression géométriquement accélérée. Aussi faudra-t-il excuser l’auteur s’il semble parfois s’égarer dans la nuée tonnante qui précède le désert des cendres.
Sur ce, commençons l’exploration. Le type du terrain vague, c’est l’aérodrome : un système rigoureux de pistes et de signaux dans une étendue vide où toute vie – tout arbre, tout oiseau ou tout homme – est éliminée. Lire la suite