Daniel Cérézuelle, « L’obstacle »

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Daniel Cérézuelle

L’obstacle

Texte paru dans Bernard Charbonneau : une vie entière
à dénoncer la grande imposture,
Jacques Prades (dir.), Erès, 1997

« Le changement est la loi pratique et morale d’une histoire
qui n’est plus que torrent déchaîné. »
Bernard Charbonneau (inédit)

De la critique sociale à la philosophie sociale

Les ouvrages de Charbonneau qui ont été publiés de son vivant ont pour objet la critique de tel ou tel aspect de la modernité : l’État, les idéologies, le développement et ses conséquences sur la nature, les nourritures, les loisirs, la culture, etc. Or toute cette œuvre critique repose sur un socle philosophique qui lui donne son unité et qui est explicité dans divers écrits. Mais ces écrits constituent la partie la moins connue de son œuvre, car soit ils ont été imprimés à compte d’auteur et n’ont connu qu’une diffusion confidentielle, soit ils sont restés complètement inédits.

Avant d’aller plus loin, une précision s’impose. Je parle du socle « philosophique » de l’œuvre de Charbonneau : cette caractérisation l’aurait agacé car il se méfiait des philosophes patentés, de leur patois spécialisé et de leur tendance à noyer dans l’abstraction les contradictions du réel. Soucieux de coller à « l’humaine condition », il se voulait plus « penseur » que « philosophe ». Pourtant, non seulement Charbonneau a voulu penser la société de son temps mais il a aussi été conduit à s’interroger sur les fondements de sa propre démarche critique et sur le sens des obstacles qu’elle a rencontrés. Cette dimension réflexive confère à son œuvre un caractère proprement philosophique même si, comme celle de Montaigne par exemple, elle s’exprime résolument dans la langue commune et sans aucune technicité.

Aussi en 1980 et 1981, Charbonneau a-t-il pris la peine de faire imprimer à compte d’auteur deux ouvrages qui exposent la partie philosophique de sa pensée : il s’agit de Je fus et d’Une seconde nature : le premier articule une philosophie de la liberté dont les grands traits ont été rappelés par J.-P. Siméon ; le second livre prolonge ces analyses par une philosophie du fait social dont je vais rappeler quelques points forts, liés à la problématique de cet ouvrage. Lire la suite

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Citations, 30

Vérité et réalité, esprit et corps, liberté et nécessité, ces termes contradictoires désignent une même expérience : celle d’un homme. La logique peut les opposer, nous ne pouvons parler de l’un sans parler de l’autre. Comme le jour et la nuit, c’est leur opposition même qui les unit. S’il n’y avait pas l’enfer il n’y aurait pas de ciel, pas de liberté s’il n’y avait de nécessité, mais des limbes indistinctes. Et surtout il n’y aurait pas d’homme sur terre, contemplant cet horizon qui les sépare et où l’un et l’autre se rencontrent. Plus il prend conscience de sa condition, mieux il les distingue – pour les réunir.

 

Je fus, essai sur la liberté, Opales, 2000

Citations, 18

Entre la culture et la civilisation, il n’y a pas de problème, mais un drame; une société où se synthétisent culture et civilisation n’est qu’un jeu de l’esprit, comme d’ailleurs une société purement civilisée. La culture arme l’homme pour le combat, mais c’est aussi dans la mesure où une classe, une société sont cultivées qu’elles manquent de génie créateur; elles l’expriment parfaitement bien, ce qui n’est pas la même chose; mais qui songerait à opposer la vivacité d’esprit d’un enfant à celle d’un membre de l’Institut? La solution est donc à rechercher dans une tension entre culture et civilisation et comme cet équilibre est perpétuellement rompu, le propre d’un acte révolutionnaire est d’analyser la situation historique pour savoir s’il s’agir de combattre pour les forces de la culture ou pour les forces de la civilisation.

Nous pouvons crier « Vive la nature, vive la culture », ce cri de guerre n’est pas éternel, il n’a de valeur que pour le moment où il retentit; l’action nécessaire au Moyen Âge ne consistait pas à hurler avec les loups de la forêt  et à exaspérer les instincts, mais à recopier les manuscrits; il y avait  d’ailleurs à ce moment un certain risque à défendre la culture. La seule question est de savoir si aujourd’hui, nous, représentants de la classe bourgeoise, nous sommes trop cultivés ou trop spontanés. Or, nous possédons le sentiment plus ou moins net de ce qui nous manque et le désir de revenir à la nature nous fournit un bon critérium: c’est dans la mesure où un homme vit dans une société cultivée que vient ce besoin, sa puissance est en mesure directe de la nécessité d’une révolution faite contre la culture pour permettre la perpétuelle naissance de la civilisation.

 

Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, Le Seuil, 2014.

« Un témoin de la liberté », par Daniel Cérézuelle

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Daniel Cérézuelle

Un témoin de la liberté

(Préface à Je fus, Opales, 2000)

Penser les contradictions de son temps 

L’essentiel de Je fus a été rédigé vers 1950 mais Bernard Charbonneau n’a pas pu le faire publier de son vivant. Après l’avoir présenté en vain à nombre d’éditeurs, il a dû se résoudre à le faire imprimer à compte d’auteur en 1980. S’il aura fallu presque cinquante ans pour qu’un éditeur accepte de publier ce livre, c’est parce que la lumière que celui-ci jette sur son époque et ses contradictions est cruelle. Ce livre a été écrit initialement pour des générations qui ont consenti tour à tour au nom de l’État-Nation aux horreurs de deux guerres mondiales puis à l’accumulation de terrifiants arsenaux nucléaires, qui ont légitimé au nom du développement économique le saccage des campagnes et de la nature, qui ont justifié au nom de l’efficacité politique des régimes totalitaires de gauche ou de droite et qui ont accepté au nom de la liberté la soumission de la vie quotidienne aux contraintes dépersonnalisantes de l’organisation industrielle et bureaucratique.

C’est l’expérience des catastrophes du XX siècle qui a acculé Charbonneau à repenser le sens de la liberté. Son œuvre, et plus particulièrement ce livre, repose sur une double conviction :

D’une part, il considère que les évolutions désastreuses de son temps ne sont pas accidentelles. Elles ont une unité ; elles résultent de la dynamique de la modernité : ce sont autant de conséquences de ce qu’il appelle la « Grande Mue », c’est-à-dire le changement de la condition humaine par le développement explosif de la science et de la technique. Une grande partie de l’œuvre de Charbonneau vise à faire le bilan critique des effets de cette grande mue sur la politique, la nature, la culture et la vie quotidienne. Sa critique n’est pas celle d’un conservateur ; elle est au contraire inspirée par un sens aigu de la liberté. Or, si au départ cette mue est la traduction d’un authentique besoin de liberté, elle se continue par un mouvement qui s’accélère de lui-même en dehors de tout projet, et cette aveugle montée en puissance dans tous les domaines du pouvoir humain finit par menacer à la fois la liberté et la nature. Pour ce qui est de la liberté, jeune, Charbonneau a été le témoin de la montée des totalitarismes et pour lui il ne s’agit pas d’une aberration accidentelle.  Lire la suite

Avant-propos de « Je fus, essai sur la liberté »

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Bernard Charbonneau

Avant-propos de

Je fus, essai sur la liberté

(1980)

(L’essentiel de Je fus a été rédigé vers 1950. Après l’avoir présenté en vain à nombre d’éditeurs, Bernard Charbonneau l’a fait imprimer à compte d’auteur en 1980. Il fut enfin édité à Bordeaux par Opales, en 2000.)

Au lecteur

Dans ce livre je parlerai de la liberté… Mais voici que déjà se mettent au travail les puissances qui tendent à la détruire  ; car elles jouent dans l’esprit de chaque homme, Il fallait bien commencer par ce mot, et voici qu’il glace, et que mon lecteur est tenté de s’en tenir là. J’ai été comme lui quand il s’est agi de l’écrire, mais j’ai passé outre. Nous ne vivons plus au siècle où l’étendard de la liberté claquait au vent des barricades, son buste en plâtre s’empoussière dans le coin d’un bureau. Nous ne sommes plus en 1789, mais à l’aube de l’an 2000. La Liberté a triomphé, du moins le XIXe  siècle l’a cru, et elle en est morte. Et au XXe des fossoyeurs sont venus, de droite et de gauche, pour balayer ses ossements. Nous parlons encore de liberté – il faut bien remplir le silence – mais la liberté n’est qu’un mot : un vague son, un appel d’angélus, qui se perd dans le grondement des canons ou le ronflement des voitures. Un signe, bientôt effacé, s’inscrit encore sur un linteau brisé d’un temple dont les ruines émergent à peine de l’humus et de l’oubli. Maintenant nul n’en connaît le sens ; et pourtant ce signe qui fut adressé à d’autres retient encore notre attention, comme si son hiéroglyphe scellait la tombe d’un esprit.

Liberté… Mais seul le silence répond : la grisaille de l’ennui, le vide de l’abstraction ; ou le bruit, plus vide encore, des discours officiels, là où l’on finit de l’enterrer sous les fleurs. La liberté n’existe pas, toutes sortes de voix nous le disent – même la nôtre. L’éternelle voix de l’Autorité, qui retentit encore dans la nef des dernières églises ; et celle, nouvelle, d’une Science qui ne connaît que les mécanismes invisibles de l’Univers. La liberté n’existe pas ; c’est le Pouvoir qui le proclame. Le souverain qui domine les peuples du haut du trône ; et l’État moderne qui fait l’Histoire parce qu’il agit dans le réel. La liberté n’existe pas : tout nous le dit, mais surtout notre propre faiblesse.

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Citations, 8

La liberté est toujours dans son apparent contraire. La conscience de la détermination mène à l’acte libre. Parce que nous sommes conditionnés nous devons agir sur les conditions. Mais parce que nous sommes libres nous agirons librement sur elles, ce qui n’aurait pas été le cas si nous les avions ignorées. Toute l’histoire du progrès scientifique le démontre ; et c’est parce que nous n’avons pas voulu jauger ses conditions qu’il nous a enchaînés.

Si la liberté est disponibilité devant les possibles, l’acte libre est le choix qui les sacrifie : la liberté réelle est toujours négation de la liberté théorique. L’ordre du monde est celui des choses et il subit leur poids quels que soient nos vœux idéalistes, il risque même de devenir encore plus lourd dans la mesure où l’individu sera intégré dans l’organisation matérielle. Pourquoi t’obstines-tu à chercher autour de toi les causes qui meuvent l’univers ? La vraie cause c’est toi, ou à travers toi une autre dont tu es le chemin. La réalité de la liberté n’est pas dans les preuves de la science ou de la philosophie – elles te l’assureraient que tu l’aurais perdue – mais dans la personne vivante. Ce qui départage la fatalité de la liberté ce n’est pas ta métaphysique mais ton acte, celui qui les réunit tous : ta vie. Le déterminisme n’est vrai que dans la mesure où quelqu’un refuse la décision qui manifesterait son inanité. Prends-la, et tout change. Mais cette preuve à la différence des autres n’est pas donnée une fois pour toutes. Si l’effort se relâche le monde se remet à crouler. Atlas n’a pas fini de porter le faix de la terre.

La nécessité et la liberté ne sont que les deux acteurs d’une même tragédie qui se joue dans chaque vie. La seconde n’existe que par rapport à la première qui lui donne son vrai sens. Si la liberté était fatale elle ne mériterait plus son nom. Hors de toi tu ne trouveras rien, sinon le vide que ton pas doit franchir. Hélas ! toi seul peux le faire. Il n’y a pas de liberté, mais une libération, et surtout un libérateur.

Je fus, essai sur la liberté, Opales, 2000