Citations, 57

L’unité de la société où nous vivons est le fruit d’une fracture radicale entre son esprit et son corps, comme l’est celle d’un schizophrène, en attendant son suicide. Car pour le désir d’unité et d’identité de l’esprit humain, cette coupure est invivable ; et ne peut être supportée que refoulée au plus profond de l’inconscience. Et ce malaise fondamental, inavoué, d’un individu, et plus gravement encore d’une espèce qui ne sait plus ce qu’elle est ni où elle va, ne peut mener qu’à l’autodestruction.

Nuit et jour, Science et culture, Economica, 1991

Citations, 56

Toute vie d’homme est l’expression de la nature, rien d’essentiel ne peut lui être ajouté : dans le meilleur des cas, l’artifice pourra simplement camoufler un vide. Le ciel est bleu sur notre tête et l’eau claire coule entre nos doigts ; notre cœur bat et nos yeux sont ouverts. Que pourrions-nous demander d’autre ? Tout ce qu’il y a de plus beau et de plus fort dans l’existence, du plus simple au plus sublime, personne ne l’a inventé : les inventions nouvelles, dans le meilleur des cas, ne sont que de nouveaux prétextes à de vieilles joies. Boire au jour de la soif et manger à l’instant de la faim, plonger dans la vague et tenir un poisson, plaisanter avec l’ami ou baiser les yeux de l’amie. Tout ce que nous pouvons acquérir n’est qu’un surcroît, l’essentiel nous a été donné le jour de notre naissance.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 55

La merveille de Babylone est ce jardin terrestre qu’il nous faut maintenant cultiver contre les puissances de mort qui l’ont toujours assiégé. Elles ont provisoirement le visage de forces humaines, mais ce sont bien toujours les mêmes : le refus de penser, l’horreur d’agir. Certes notre jardin n’est pas l’Éden, mais l’humble beauté de ses fleurs reflète la gloire d’un autre printemps qui ne passe pas. Et il n’est pas trop de tout l’effort humain pour permettre à l’instant de s’épanouir.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 54

La liberté est en contradiction avec le bonheur. La liberté authentique n’est pas satisfaction, mais risque, effort et non jouissance ; à l’extrême elle est l’angoisse de celui qui tient entre ses mains son salut et sa perte : la moins confortable des situations. Celui qui veut avant tout le bonheur doit sacrifier avant tout sa liberté, car la servitude le décharge du plus lourd des fardeaux : sa responsabilité – le conformisme est la première condition du confort. Le libéralisme répète à l’individu qu’être libre, c’est être heureux ; comme toute servitude apporte un semblant de paix, il finira par croire qu’être serf c’est être libre.

 

L’Etat, 1948. Economica, 1987

Citations, 52

Le christianisme a contribué à libérer l’homme et la nature, en la profanant il a déchaîné la volonté de connaissance et de puissance dans l’Occident postchrétien ; et c’est là que la “modernité” s’est développée. Mais aussi sa critique. On peut opposer que si selon la tradition chrétienne l’homme est le maître de la terre, il n’en est pas le créateur. Et un souverain digne de son nom ne ravage pas son royaume, et se préoccupe de le transmettre au moins intacte à sa descendance. Surtout la tradition chrétienne est formelle pour ce qui est de condamner l’obsession de connaître et d’exploiter. La volonté de puissance, comme pour d’autres grandes religions, est tenue pour maléfique et destructrice, le dénuement, le refus de la puissance et de la richesse, la pauvreté pour salvateurs. N’oublions pas que dans l’Évangile c’est la beauté fragile du lys des champs qui est offerte en modèle à l’homme. Le christianisme est à la fois responsable de la dévastation de la nature à l’Ouest et à l’Est, et porteur de la seule force qui puisse y mettre fin, à la fois poison et contrepoison. La découverte et la protection de la nature sont nées dans des pays protestants. Au point où nous en sommes, le mal étant largement fait, plus question de revenir en arrière ; ce n’est plus en deçà mais au-delà que se trouve l’issue. Non dans un retour à la nature mais dans son antithèse : un surplus de conscience.

« Quel avenir pour quelle écologie », Foi et Vie, 1988

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune vient de paraître. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron. Le fichier pdf de la version en ligne (reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

Vous pouvez également commander l’ouvrage (84 pages, format 154 x 236)
en envoyant vos coordonnées à l’adresse

lesamisdebartleby[at]free.fr

(Participation aux frais d’impression et d’envoi : 10 euros)

Alain Cazenave-Piarrot, « Bernard Charbonneau en ses jardins »

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Alain Cazenave-Piarrot

 Bernard Charbonneau en ses jardins
(Article paru en juillet 2008
dans Foi et Vie)

Bernard Charbonneau s’efforça, toute sa vie durant, de « transformer le désert en jardin » (Es 51,3) par une réflexion profonde sur l’Homme dans la société, couplée à une mise en actes de ses idées. Bernard Charbonneau est né en 1910 à Bordeaux dans une famille bourgeoise originaire du Lot-et-Garonne. Il est décédé au printemps 1996 à Saint-Palais en Basse-Navarre. Géographe de formation, agrégé d’histoire et de géographie en 1934, il adhère au début des années trente au mouvement personnaliste. Mais il rompt vite avec Emmanuel Mounier, trop préoccupé selon lui « de faire glisser son bon Dieu de droite à gauche » (entretien diffusé sur France Culture en août 1996). En revanche, il rencontre dans ces années-là Jacques Ellul, avec lequel il cosigne en 1935 un texte intitulé « Directives pour un manifeste personnaliste », antérieur donc au manifeste de Mounier, publié en 1936. Cette contribution commune constitue la première pierre d’une longue connivence intellectuelle et d’une amitié qui expliquent largement la vie et l’œuvre des deux hommes.

Après guerre, toujours associé à Jacques Ellul, Bernard Charbonneau lance un mouvement de pensée écologiste (avant que n’existe le mot, dans son acception sociale actuelle) contre la technicisation accélérée de la société. Il organise chaque été en montagne des « camps », en fait des séminaires de réflexion, avec des jeunes. Professionnellement, il reste enseignant durant toute sa carrière. Il est d’abord professeur au lycée Michel-Montaigne à Bordeaux, puis à Louis-Barthou à Pau et enfin pendant plus de vingt ans à l’école normale de garçons des Basses-Pyrénées, devenues Atlantiques, à Lescar. Il laisse auprès de ses anciens élèves un très vif souvenir : « C’était un professeur exceptionnel, qu’aucun n’a oublié… » Sa réflexion porte sur les dégradations que subit la nature, face aux atteintes de la technicisation qu’il appelle la « Grande Mue ». En géographe, il ancre sa réflexion dans de solides références au terrain, aux milieux, aux paysages, le tout écrit dans un style chatoyant.

Il écrit beaucoup mais publie peu ou plus tard. Les milieux universitaires et l’opinion dominante des années cinquante et du début des années soixante jugent cette pensée réactionnaire. C’est un combat en solitaires que mènent Bernard Charbonneau et son ami Jacques Ellul. Toute sa vie Bernard Charbonneau a vécu, avec la même mélancolie, les bouleversements inexorables du monde et tout particulièrement du monde rural. Il possédait, sur la fin de ses jours, une très noire vision de l’inéluctable avancée du fait social. Il y a dans ses écrits des prémonitions dignes d’Ammien Marcellin.  Lire la suite