Citations, 90

Celui qui justifie sa condition ne la définit pas en fonction de la vérité, il définit la vérité en fonction d’elle. Il ne la sert pas, il s’en sert. Au sens le plus précis du terme, il se taille un dieu à son image. À travers la réalité il ne marche plus à la vérité, mais celle-ci lui sert à fuir celle-là. Et il devra aller jusqu’au bout de cette démarche, la tension qu’il a esquivée de sa pensée à la vérité il l’esquivera de sa vérité à sa vie. Celui qui a refusé le déchirement fondamental de l’angoisse sera porté à l’éviter partout ailleurs. Ayant identifié le bien à ce qui apaise, il identifiera au mal tout ce qui éveille, et d’instinct il s’en écartera avec une parfaite bonne conscience. Il prendra pour foi l’absence de pensée, pour paix celle de guerre et jaugera la valeur d’un régime à l’ordre apparent qu’il maintient dans la rue. Le mal c’est la contradiction, ou plutôt son expression, et surtout la conscience douloureuse qu’un homme peut en avoir. Celui qui s’est inventé un ordre conforme à l’existence doit se persuader que la sienne lui est conforme en tout. Ce n’est plus seulement l’univers, l’homme ou l’histoire qui sera une figure de l’absolu, mais la France ou mon village, le siècle ou ma génération. Il faudra que je justifie jusqu’aux moindres avatars de mon devenir individuel : jusqu’à cette rage de dents sera programmée par Dieu.

La guerre éclate. La contrainte de l’État et celle de l’opinion nous forcent à sacrifier notre vie. Il nous sera donc vital de combattre pour un but qui la dépasse. Chaque homme doit alors prendre parti entre le bien et le mal. Mais, chose étrange, au terme de cet examen chacun choisit d’être mobilisé dans l’armée où il le serait de force. Par une coïncidence admirable et malheureuse, à l’ouest des Vosges des millions de consciences libres découvrent que la cause du droit est celle de la France, tandis qu’à l’Est deux fois plus de libertés la découvrent en Allemagne : nos valeurs spirituelles sont d’abord géographiques. Surtout n’essayez pas de faire admettre à ces nouveaux croisés qu’ils cèdent à la force. C’est librement qu’ils suivent le gendarme envoyé par Dieu qui leur apporte leur livret.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 88

Ailleurs, plus largement ouvert au souffle de la mer, l’origine d’un estuaire. Le port, dont le centre bourgeois se détourne, mais vers lequel se dirige celui qui erre, ou qui cherche. Docks, où la rigidité des quais et la lenteur consciencieuse des grues n’empêchent pas les mouettes de crier et l’eau de fuir, faisant vibrer les tôles du cargo et gémir l’amarre. Quai, d’où la ville incertaine sous les fumées semble prête à lever l’ancre, où l’appel intérieur des sirènes, venu de la patrie fabuleuse des navires, ébranle en nous un sourd mouvement de départ. Mais partout ailleurs la terre est cachée sous le pavé ou le macadam ; l’azur n’est plus que la coulée étroite, rayée de fils, qu’on aperçoit en levant la tête. Plus de ciel nocturne ; des feux artificiels éblouissent les étoiles et la lune. Dans les champs, l’esprit plane dans l’espace et choisit sa proie ; parfois même, cerné de tous côtés par le ciel, le lieu où se trouve l’homme paraît un sommet entouré d’infini, où l’on sent vraiment que la terre n’est qu’une planète. En ville, à quelques mètres, la vue bute sur la muraille des façades : c’est le ciel étroit qui semble assiégé par le monde. La poussée des formes géométriques ne s’explique plus par leur relation avec le milieu naturel, mais par les hasards de la fantaisie individuelle, ou de la mode, les déterminations collectives. Toits plats sous la neige du Nord, tours de briques surgies des marécages, universel béton, façades qui ne connaissent qu’un midi : la rue. Si le paysage rural est le fruit d’un mariage entre la terre et l’homme, la ville moderne est une construction où les raisons humaines – parfois devenues folles – ont vaincu.

Le Jardin de Babylone, éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002

Citations, 87

Progressiste ? Réactionnaire ? Ni l’un ni l’autre : présent. L’évasion dans un avenir ou un passé idéal témoigne d’une même dérobade devant notre temps, qui ne met plus seulement en jeu l’idée que telle ou telle génération pouvait se faire de l’homme, mais l’homme que toutes les générations avaient jusqu’ici pressenti : la personne des chrétiens, l’individu de 1789, le prolétaire conscient des socialistes. C’est le vieux mythe de la liberté pour tous et pour chacun qu’il nous faut aujourd’hui actualiser ou abandonner.

Conservateur ? Révolutionnaire ? – En un sens l’un et l’autre ; car il s’agit d’une tradition qui se perd dans les siècles mais qu’il faut maintenir dans le présent. II n’y a progrès qu’en fonction d’un orient invariable, sinon seulement devenir pur, agitation désordonnée. Mais la fin échappe au temps, même si elle se manifeste dans l’éternel retour de la personne périssable. Et la voie qui y mène n’étant pas seulement matérielle, elle n’est pas tracée d’avance et chacun doit l’inventer. Pour rester et devenir un homme et y aider les autres, il faut à chaque instant se réformer soi-même et réformer le monde. La nature et l’histoire n’étant pas d’un grand secours, cette permanence se maintient par le mouvement : tel est le paradoxe dont le réactionnaire ou le progressiste ne voient qu’un aspect. Pour cette action sans précédent, le passé ou le présent ne fournissent pas de modèles. Devant ? Derrière ? – Non. Ailleurs.

Le Système et le Chaos. Critique du développement exponentiel. 1973

Citations, 86

Le triomphe du Progrès est celui de la raison positive, mécanique et quantifiable. Donc son contraire, c’est l’irrationnel, la mystique et la magie. Tout un courant moderne antimoderne s’en réclame en invoquant la sociologie du Sacré et l’inconscient freudien qui lui donnent la caution scientifique. Et maints poètes ou trafiquants fournissent la nostalgie du public en ersatz plus ou moins efficaces.


Retourner à la nature, c’est retrouver le lien sacré qui unit l’homme au Cosmos en faisant demi-tour sur le chemin qui a mené du christianisme au rationalisme. Après D.-H. Lawrence et combien d’autres intellectuels, certains écologistes sont hantés par la nostalgie d’une religion qui réintégrerait l’homme dans le Tout en résolvant les contradictions qui alimentent l’angoisse moderne. Mais ce paganisme panthéiste, rebouilli au feu de l’Évangile, n’a rien de la mesure et de l’harmonie grecques, il relève du seul Dionysos retour d’Asie. Pour cet irrationalisme, la raison n’aboutit qu’à des pratiques matérielles dépourvues de sens ou à une critique desséchante et stérile, ce n’est pas la conscience mais l’inconscient qui ouvre la voie de la Connaissance. D’où le penchant de pas mal de jeunes écolos pour les solutions magiques et exhaustives plus ou moins camouflées en science. De là aussi la recherche – souvent déçue – du gourou qui vous fournit la panacée universelle. Ou, faute de mieux, le recours aux poisons sacrés, source d’ivresses divines.

Le Feu vert, autocritique du mouvement écologique, Karthala, 1980,
réédité à L’Echappée, 2022

Citations, 77

Peut-être qu’un jour, en guise de chauffeur, la bagnole disposera d’une sorte de robot électronique informé en permanence par une machine cybernétique détenant toutes les données de la circulation. L’apocalypse automobile serait évitée. Le Meilleur des Mondes pourrait tourner de plus en plus vite en rond, sur place. La révolution serait faite, la société étant devenue tout entière une automobile, la police et l’État pourraient dépérir. La liberté régnerait enfin sur la Terre.

L’Hommauto, Denoël, 1967.

Citations, 76

Nous courons d’abord le risque, non négligeable, d’une destruction de l’homme par celle de son milieu ; car une bonne prospective ne doit pas oublier qu’un siècle de société industrielle n’est rien, et qu’elle vient juste de naître. Et même si la connaissance scientifique et la maîtrise technique du milieu humain devaient progresser au même rythme géométrique que sa destruction, il n’en reste pas moins que pour sauver l’homme d’une destruction physique, il faudra mettre sur pied une organisation totale qui risque d’atrophier cette liberté, spirituelle et charnelle, sans laquelle le nom d’homme n’est plus qu’un mot. En dehors de l’équilibre naturel dont nous sommes issus – si les données actuelles ne changent pas –, nous n’avons qu’un autre avenir : un univers résolument artificiel, purement social. Sur terre, l’espace et le temps, bourrés par la masse humaine et ses activités, auront disparu. Il n’y aura plus qu’un instant éternel ; et les individus seront ainsi sauvés de la mort et de l’absurde en même temps que de leur existence.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Sur Napoléon (extrait de « L’Etat »)

Sur une société que la dictature et la révolution avaient broyée s’épanouissaient les fleurs bizarres d’un monde corrompu. Mais la corruption nourrissait le dégoût ; le peuple se détournait, et les maîtres qui voulaient assurer l’avenir songeaient à rétablir un ordre. Tous se tournaient vers l’armée ; elle était loin, et l’éclat de sa gloire était la dernière espérance.L’énergie de ses chefs et les vertus de ses soldats étaient un exemple ; en dehors d’elle rien n’était pur, rien n’était sûr. À partir d’elle renaquit l’État dans la personne de Bonaparte.

Car c’est toujours derrière la personne qu’il se dissimule. Le mythe de Napoléon n’existe que pour offrir une image de l’homme à une humanité excédée d’abstraction politique ; pour fournir un objet vivant à son besoin d’aimer et de servir. Chaque fois que progresse le mécanisme de la dictature, la personne du dictateur s’interpose pour nous le cacher. Pour un temps, dans le tonnerre romantique des canons : la tragédie et le Héros ; et pour toujours dans le silence : l’administration et le Code. Aujourd’hui encore, c’est ainsi que nous dupe le politique.

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Citations, 75

Choisis ta liberté, ne t’en justifie plus. Il est encore temps, tu es encore vivant sur terre. Nul ne peut le faire à ta place ; ni la nature qui n’a pas d’esprit hors du tien, ni Dieu qui, s’il existe, te veut libre à son image. Je ne puis faire qu’une chose pour t’aider dans un si grand travail : te dire que je pressens ton angoisse et ta peine. Que sur la route où nous cheminons côte à côte, rendus muets par la fatigue et la longueur du chemin, je marche aussi vers l’horizon où s’engloutit le jour. Et avec nous s’écoule invisiblement le fleuve sans bord des hommes. Sache-le, même si bientôt il ne reste que cette phrase pour en témoigner : frère, si tu es allé jusqu’au bout de ta liberté, tu n’es plus seul.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 74

L’angoisse qui nous serre aujourd’hui la gorge n’est pas autre chose que la conscience vague de la gravité de la décision. Ce n’est pas pour rien que monte en nous cette houle venue des tréfonds de la chair et de l’esprit. Je ne sais si la liberté est le bien suprême ; en tout cas je ne vois pas d’autre chemin qui y mène. Le salut d’un homme doit passer par la conscience d’un individu et celui de son prochain par son amour. Comme il n’y aurait ni Dieu, ni humanité, ni nature, sans quelqu’un pour les aimer, si l’univers a une chance d’être sauvé de l’entropie, il la devra à la seule révolte qui puisse se produire dans l’empire de la mort. Il n’y a qu’une porte pour passer, la plus étroite : une. La liberté d’un homme peut être misérable, dérisoire, elle est tout sauf vaine. Ce grain de sang peut se diluer dans la mer ou se dessécher sur le roc où l’a laissé un souffle issu du fond des temps, il n’en est pas moins germe d’une autre vie.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 73

Le mensonge de la liberté qui la place dans le donné fournit tous les prétextes de la refuser. Se nier, la pente de chacun, devient ainsi le commandement et l’effort. Comment ne pas succomber… au devoir ? S’abandonner au courant c’est être libre, s’absorber dans le tout affirmer sa personne : identifiée au donné, la liberté l’est finalement à la Chute, le poids des choses prend le caractère absolu de l’Esprit. La liberté n’est pas fatale, un homme peut très bien refuser de naître à sa vie. Dès lors, muré dans la nécessité par l’illusion intéressée de son autonomie, il ira où va toute chose laissée à elle-même : au plus bas. Le responsable, le coupable, c’est celui qui se sert de sa liberté pour la détruire avec sa personne : le lâche qui se refuse au non comme au oui, l’hypocrite dont la vie n’est qu’un rôle et la parole un alibi. Le légataire infidèle, qui ne fait rien pour garder et transmettre le trésor dont il nourrit sa médiocrité au jour le jour. Liberté, je sais que sur ton chemin je rencontrerai d’abord ton mensonge. Puissé-je dire ton nom sans éveiller le démon qu’il évoque. Puissé-je en dépouiller le langage, les monts et leurs forêts, les empires et leurs gloires, pour la retrouver en elle-même. Dans la révolte nue, dans le feu de l’esprit embrasant la personne présente.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 72

Pourquoi t’obstines-tu à chercher autour de toi les causes qui meuvent l’univers ? La vraie cause c’est toi, ou à travers toi une autre dont tu es le chemin. La réalité de la liberté n’est pas dans les preuves de la science ou de la philosophie – elles te l’assureraient que tu l’aurais perdue – mais dans la personne vivante. Ce qui départage la fatalité de la liberté ce n’est pas ta métaphysique mais ton acte, celui qui les réunit tous : ta vie. Le déterminisme n’est vrai que dans la mesure où quelqu’un refuse la décision qui manifesterait son inanité. Prends-la, et tout change. Mais cette preuve à la différence des autres n’est pas donnée une fois pour toutes. Si l’effort se relâche le monde se remet à crouler. Atlas n’a pas fini de porter le faix de la terre.

La nécessité et la liberté ne sont que les deux acteurs d’une même tragédie qui se joue dans chaque vie. La seconde n’existe que par rapport à la première qui lui donne son vrai sens. Si la liberté était fatale elle ne mériterait plus son nom. Hors de toi tu ne trouveras rien, sinon le vide que ton pas doit franchir. Hélas ! toi seul peux le faire. Il n’y a pas de liberté, mais une libération, et surtout un libérateur.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 71

Tout se paye, et le prix de la liberté est infini, en dernier appel elle ne s’achète qu’avec une seule monnaie : l’angoisse. L’inquiétude est le prix de la certitude personnelle, comme la guerre avec le monde et autrui celui de l’acte libre, la solitude celui du refus du troupeau. Vouloir la liberté sans la payer c’est y renoncer. Celui qui en attend la facilité, qui la cherche dans le donné cosmique ou social au lieu de la prendre, se prépare tôt ou tard à la confondre avec le refus de la conscience, l’abandon à la nécessité ou à la contrainte. Pour avoir ainsi voulu la liberté sans la mort et l’angoisse, les libéraux ont souvent nié dans leurs actes celle qu’ils célébraient dans leurs discours. Les idéologies qui l’identifient au monde et à ses raisons ne préparent guère à la défendre contre le monde et ses raisons. Dans la vie d’un homme comme dans l’histoire des sociétés, il n’y a de liberté qu’éprouvée. La vraie, celle qui vit dans l’esprit et l’acte de quelqu’un, n’est pas le droit naturel que l’individu revendique, mais le plus terrible des devoirs : celui qui fait violence à la nature parce qu’il est pure exigence de l’esprit.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 70

Ce n’est pas la mort que nous redoutons – nous nous accommodons très bien de mourir en la niant – mais l’angoisse dont elle est l’occasion, l’obligation de mettre en question cet univers dont nous sommes partie. Ce n’est pas la mort que nous fuyons, mais les affres d’une nouvelle naissance : l’obligation de naître enfin à notre vie personnelle. Car la mort est le propre de la personne humaine, sa vérité spirituelle naissant paradoxalement de sa réalité physique. La conscience de la mort nous découvre en effet au même instant la réalité par excellence : l’irréductibilité du donné, la détermination triomphante d’une chair enfin livrée à elle-même, et un élan qui passe toute nécessité, toute la grandeur de l’homme naissant rigoureusement de toute sa misère. La conscience de la mort nous révèle le mystère de notre vie : celui d’un esprit absolu incarné dans une existence finie, qui participe totalement d’elle et lui échappe totalement. C’est ce scandale qui nous étreint la gorge, et non la mort.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 69

La liberté c’est le je quand il n’est pas un faux-semblant : un pronom qualifié à juste titre de personnel. Mais il exige un verbe, à la différence du Moi, cette outre gonflée de vent qui prétend contenir l’univers. Quand la première personne du singulier est ainsi dite au présent, alors l’Être s’incarne dans un être. Alors la liberté n’est plus une valeur parmi d’autres, mais l’acte originel qui les crée toutes. « Je suis » c’est fiat lux qui distingue la lumière des ténèbres : le sujet de l’objet, l’individu de la société. Mais l’un c’est l’autre ; pour connaître l’autre il faut être soi. Il faut un je pour dire tu… es mon prochain. Tel est le cri de la liberté quand elle découvre l’universel dans l’unique : dans l’amour.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 68

Le bilan de toutes les tentatives d’engagement des écrivains, de Lamartine à Malraux, est à peu près nul. […] Les seuls intellectuels qui aient agi dans l’Histoire sont ceux qui ont cru d’abord à leurs idées : ils se nomment Rousseau, ou Karl Marx.

L’« engagement » ? – C’est le dégagement. Certains s’engagent dans la politique qui se dégage de leur vie. Pour fuir l’angoisse, ou simplement leur famille, ils s’engagent comme d’autres dans la Légion, s’engloutissant vivants dans une nécessité qui épouse leurs instants comme la glèbe épousera la forme de leur cadavre.

Sale petit idéaliste ! Au boulot ! Abandonne ton veston de bourgeois propret ; endosse le bleu de travail, retrousse tes manches ; et sous l’œil critique du militant sous-off, vide les chiottes de l’Histoire avec les copains. Si c’est là besogne répugnante, il est non moins évident qu’elle est utile. Réjouis-toi ; si la promiscuité est douteuse, elle est tiède. Et ne fais pas la fine bouche devant la gamelle, si par hasard il y a un cheveu dans la soupe. Hélas ! Je crains fort que tu ne serves comme général plutôt que comme soldat. Tu mangeras sans doute au mess ; et pour naviguer sans te salir dans la merde, ta bonne conscience et l’État sauront te fournir un scaphandre.

Le Paradoxe de la culture, Denoël, 1965,
réédit. Nuit et jour, science et culture, Economica, 1991

Citations, 67

 C’est le progrès, qui n’est jusqu’ici que décomposition : chaos de pavillons, d’immeubles, de ferrailles et de détritus. Et à travers l’informe et l’innommable, la banlieue – parfois la zone –, s’écoule la diarrhée d’asphalte que répand la bagnole avant d’aller crever contre un poteau ou dans un pré. Les fermes abandonnées s’écaillent ou s’écroulent, quand elles ne se fardent pas pour plaire à un bourgeois. La lèpre ronge touyas et forêts. Peines et maladies reculent, la production augmente, et le bonheur aussi, paraît-il. Mais à perte de vue, l’œil ne voit que des ruines ou des ébauches, c’est-à-dire des chantiers. Ce qui importe n’est pas ce que l’on vit, mais ce que l’on fabrique, et c’est toujours la même chose. A quoi bon regarder ? Bientôt ce ne sera pas plus la peine que dans les tunnels du métro. Ici comme n’importe où, ce monde perpétuellement à venir ne parle plus aux sens, et donc n’a pas de sens. Les fruits de cette mue sont purement sociaux, ni l’ouïe, ni la vue ne les enregistrent, mais la statistique. Où sommes-nous ? Quelque part entre deux murs, du côté de Bochum ou de Brisbane. Il n’y a plus de pays, de paysans, mais seulement le folklore : la petite momie attifée en Ossaloise qu’on fait danser au pied des HLM.

 

Tristes campagnes
Denoël, 1973

Citations, 66

D’ailleurs je ne pense pas qu’au train où vont les choses – le ravage de la terre et l’éveil de l’opinion – l’ambiguïté des rapports du mouvement écologique et de la société néo-industrielle puisse durer longtemps. En même temps qu’il se développe, le mouvement venu des USA mue : il étend son horizon et se radicalise. Il sort de son ghetto naturiste ou bucolique, et même en France, des groupes de plus en plus conscients de l’originalité de leur cause et de leur conflit radical avec le monde actuel se développent : Charlie Hebdo, Gueule ouverte, Survivre notamment. Le stade de la protection des sites est en voie d’être dépassé, c’est bon signe, même si certains se réfèrent à Trotsky qui se foutait bien de ces problèmes. Il reste à la plupart de ces groupes à mûrir, c’est-à-dire à vieillir sans cesser d’être jeune ; à joindre aux vertus de la jeunesse : la vigueur, la passion, celles de l’âge et de l’expérience : la lucidité, la prudence du vieux guerrier qui est celle du serpent.

Car je ne pense pas qu’on évitera l’affrontement avec la société actuelle, ce serait bien la première qui disparaîtrait sans lutte. La révolution verte (ou écologique si vous préférez, je me fous du mot c’est la chose qui m’importe) met en effet en cause, bien plus que le socialisme, les principes et les intérêts de la société bourgeoise où nous vivons. Il va falloir s’attaquer à rien moins qu’à Dieu et au portefeuille : à l’Église et à l’épicerie. Évitera-t-on la violence, la guerre ? Qui aime la campagne a d’autres chats à fouetter qu’à jouer au petit soldat, mais je crains que les rapports du mouvement écologique et de notre société ne restent polis que dans la mesure où celui-ci ne sort pas de l’enclos où on le parque. Je ne vois pas comment il évitera des actes de « sabotage » symboliques punis par la loi ; car elle s’appliquera dans ce cas avec autrement de rigueur que lorsqu’il s’agit de la pollution des rivières. C’est probablement en voyant couler son sang que nous saurons que la révolution de l’an 2000 est née.

 

Notre table rase, Denoël, 1971

Citations, 65

Donc, nous n’avons pas à défendre la nature en soi, mais la nature habitée, le droit à la campagne qui implique de durs devoirs. Ce sont des naturalistes qui ont découvert les premiers l’écologie. Mais si l’on s’en tient à la défense des biotopes et des espèces, on néglige l’essentiel du problème qui est humain et l’on se satisfait de réformes ponctuelles. À la limite la nature sera sauvée par quelques réserves – naturelles parce que protégées par la police – où l’écologiste patenté pourra seul pénétrer ; et il ne verra pas d’un si mauvais œil les terrains militaires fermés au public. Pour lui, plus un secteur est inhabitable, plus il est intéressant : c’est pourquoi il défend les vasières plus que les campagnes. Comme le protecteur des sites, le naturaliste ne voit que son job, et pour sauver la nature il est prêt à en priver l’homme. Pourtant il est le premier à savoir que celui-ci ne vit pas du spectacle de la nature et que lui refuser l’eau et le poisson, c’est le tuer.

Notre table rase, Denoël, 1971

Citations, 64

La révolution contre l’État doit placer au premier plan, la formation de la personne.
À la différence d’un système d’éducation qui tend de plus en plus à sélectionner les individus selon leurs aptitudes pour les adapter au mieux à leur fonction sociale, cette éducation devra chercher à former des hommes complets. Elle cherchera à leur donner un esprit et un corps, une pensée et des mains. Elle s’efforcera de développer plusieurs tendances contradictoires : dans le sens, mais aussi à contre-courant des aptitudes. Notamment chez les individus que leurs fonctions publiques pourraient conduire à perdre de vue la condition humaine. Elle essayera d’aider le corps et l’esprit à prendre leur plus grande épaisseur, en cultivant, par exemple, en même temps l’intelligence et le caractère, la sensualité et la moralité. Surtout, elle devra aider et laisser croître en l’homme le besoin d’agir sa pensée : la pratique de l’initiative spirituelle le conduisant à l’initiative dans l’action. Plaçant la solution dans l’homme et non en dehors de lui, la révolution contre l’État doit placer au premier plan les devoirs de l’individu vis-à-vis de lui-même : l’éthique et le style de vie personnel. En ceci elle ne fait que reprendre la tradition universelle. Aux antipodes des « révolutions » modernes qui n’insistent guère sur les devoirs de l’individu vis-à-vis de sa conscience, mais qui lui demandent seulement de l’abdiquer entre les mains de l’État. Elle évite ainsi l’erreur centrale qui nous a menés à l’ère des tyrannies sous le couvert du libéralisme politique.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 63

La justice pour l’Allemagne aurait consisté à punir les grands chefs, avec les exécutants les plus ignobles. Mais nous ne devons pas nous dissimuler que cette justice-là n’atteint pas la faute essentielle : l’irresponsabilité du peuple. Ce que la vraie justice exige, ce n’est pas l’exécution de quelques coupables, mais la destruction d’un système. À la faute individuelle, il y a une réponse facile : le châtiment. À la faute sociale, il n’y a qu’une réponse infiniment plus difficile : la conscience du poids que le milieu fait peser sur la personne et la volonté de le transformer selon l’impératif de la conscience. C’est une révolution et non une occupation, qui aurait pu résoudre la question allemande. Celle qui aurait libéré l’homme de la machine et de l’État. Mais les vainqueurs ne pouvaient la faire sans se mettre en question eux-mêmes.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 62

Le seul type de surhomme, qu’une telle civilisation puisse concevoir, c’est l’homme d’action, la réussite sociale. L’ambition est le vice de notre temps d’instabilité, comme l’avarice pouvait être celui d’un passé de stabilité. […] Le monde de l’organisation sélectionne pour sa direction une caste d’anormaux, d’obsédés de la volonté de puissance, qui n’ont plus le temps d’être des hommes et qui l’ont toujours redouté. Voilà ceux qui sont chargés d’assurer le bonheur et le salut de l’humanité.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 61

La révolution contre l’État doit placer au premier plan, la formation de la personne. À la différence d’un système d’éducation qui tend de plus en plus à sélectionner lesindividus selon leurs aptitudes pour les adapter au mieux à leur fonction sociale, cette éducation devra chercher à former des hommes complets. Elle cherchera à leur donner un esprit et un corps, une pensée et des mains. Elle s’efforcera de développer plusieurs tendances contradictoires : dans le sens, mais aussi à contre-courant des aptitudes. Notamment chez les individus que leurs fonctions publiques pourraient conduire à perdre de vue la condition humaine. Elle essayera d’aider le corps et l’esprit à prendre leur plus grande épaisseur, en cultivant, par exemple, en même temps l’intelligence et le caractère, la sensualité et la moralité. Surtout, elle devraaider et laisser croître en l’homme le besoin d’agir sa pensée : la pratique de l’initiative spirituelle le conduisant à l’initiative dans l’action. Plaçant la solution dans l’homme et non en dehors de lui, la révolution contre l’État doit placer au premier plan les devoirs de l’individu vis-à-vis de lui-même : l’éthique et le style de vie personnel. En ceci elle ne fait que reprendre la tradition universelle. Aux antipodes des « révolutions » modernes qui n’insistent guère sur les devoirs de l’individu vis-à-vis de sa conscience, mais qui lui demandent seulement de l’abdiquer entre les mains de l’État. Elle évite ainsi l’erreur centrale qui nous a menés à l’ère des tyrannies sous le couvert du libéralisme politique.

 

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 60

Les hommes, perdant l’habitude de l’initiative dans la plupart des cas, finissent par la perdre complètement. Habitués à subir l’impulsion commode de l’État, ils réclament partout son intervention. L’État est obligé de se substituer à l’homme, là où il ne songeait pas à intervenir. Ainsi le processus d’organisation s’étend-il jusqu’au plus secret de la vie privée, jusqu’au plus élémentaire de la vie sociale, jusqu’au plus lointain des pays, jusqu’au plus profond de l’instant. Alors l’État totalitaire mérite pleinement son nom. Il n’a plus à craindre les risques d’une révolution intérieure, ou ceux d’une guerre extérieure. Comme son pouvoir, sa perfection est absolue : l’État est Dieu.

 

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 59

Dans leur violence vide, les luttes politiques ne sont plus que les spasmes tétaniques d’une société intoxiquée par ses contradictions internes. Désormais la Droite et la Gauche forment un tout que nous ne pouvons plus qu’accepter ou rejeter en bloc. Là est notre chance, car si le risque d’être possédé par le mensonge politique est maintenant total, totale est notre possibilité de nous en libérer. Le jour est enfin venu pour nous de rejeter à la fois la Droite et la Gauche.

 

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 58

Il n’y a pas d’État démocratique mais, face à cet État, une démocratie. Des individus fiers de l’être, spontanément portés à s’assembler, des sociétés tenaces dans leur désir d’exister. Une démocratie qui insisterait sur l’être : sur l’homme et le groupe à hauteur d’homme, plus que sur la nation, sur la conscience et la responsabilité, plus que sur l’obéissance à la loi. Des hommes qui porteraient au centre d’eux-mêmes le pouvoir, auxquels il ne serait pas plus naturel de se l’ôter, que de s’ouvrir la poitrine pour s’arracher le coeur. Un tel régime se donnerait pour but, moins un droit électoral qui accorde à tous la même possibilité d’abdiquer, que pour chacun la possibilité d’être soi-même. Non l’automate, dont la propagande déclenche les réflexes, mais des pouvoirs réels fondés sur une conscience et des capacités réelles.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 57

Dans le régime parlementaire, le peuple n’exerce pas le pouvoir. Il ne fait plus de lois, il ne gouverne plus, il ne juge plus. Mais il dépose un bulletin dans l’urne, sorte d’opération magique par laquelle il s’assure d’une liberté qui n’est plus dans ses actes quotidiens. C’est sous la forme de la démission que se manifeste la vie politique : démission du peuple entre les mains de ses représentants, démission de la majorité parlementaire entre les mains de son gouvernement, démission du gouvernement devant la nécessité politique incarnée par les grands commis de l’administration. En régime parlementaire, l’abdication de la volonté populaire se fait en détail et pour un temps limité entre les mains de quelques-uns. Dans le régime totalitaire, elle se fait d’un seul coup entre les mains d’un seul. […] Ce qu’il y a de grave ce n’est pas l’acte de céder à l’État qui est inévitable, mais de tout lui abandonner en appelant cette aliénation Liberté.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 56

Le temps des barricades est bien fini : c’est par l’Etat, son armée et sa police que la bourgeoisie contient et réprime l’agitation populaire. Le bourgeois n’est plus libéral, il devient fasciste. Le peuple est libre d’instinct, il est contre l’Etat parce que la puissance politique pèsera toujours sur les pauvres pour maintenir l’état de fait. Parce qu’au bas de l’échelle sociale ce sera toujours eux qu’écraseront les glorieux monuments qu’aiment à dresser les princes. Le prolétaire est libre dans la mesure où la pauvreté le libère de toute complicité avec les puissances du temps. Dans l’oubli de la misère il sut définir une table des valeurs et créer une forme de solidarité.
En prenant l’habitude d’attendre le salut d’une intervention politique, le mouvement ouvrier a tout perdu à la fois. Parce qu’il a abdiqué l’initiative, aliéné l’essentiel, sa capacité à penser et à agir par lui-même. Le pain, la Justice, il l’attend comme l’attendaient autrefois les sujets du Roi, du bon vouloir du Prince.
Celui qui lance l’appel contre l’Etat doit savoir toute la gravité de cet appel, car il n’apporte pas comme les zélateurs de l’Etat, le système et la discipline qui dispensent d’être. Il n’apporte que le choix dans la solitude et l’angoisse. Et son appel n’est pas si différent de celui des prophètes. Réfléchis et par toi-même, découvre et vis des valeurs personnelles. Ce n’est que là où commence l’individu et le groupe vivant que recule l’Etat. La liberté du Peuple naît quand l’homme va vers l’homme pour nouer de justes liens.

L’Etat, chez l’auteur, 1951, Economica, 1987. R&N, 2020.

Citations, 55

A moins d’en prendre une troisième : mais c’est un sentier si humble qu’il échappe à la vue bien qu’il commence à nos pieds. La voie de la liberté est à inventer et nous ne la découvrirons qu’en faisant le premier pas. Et l’on n’y passe qu’un à un ; cette porte étroite ne laisse place qu’à une personne. Et ce chemin est aussi vieux qu’il est neuf, car ce n’est pas d’aujourd’hui que l’homme est tenté de céder au vertige du chaos ou du système. Entre l’un et l’autre, entre l’ordre et le désordre, l’immobilité et la fuite en avant, passe le chemin de crête de l’équilibre qui fut toujours celui de la liberté. Jamais il ne fut aussi dur de se maintenir ainsi sur terre à mi-chemin du ciel et de l’enfer. Que l’un est vide ! Que l’autre est impénétrable ! Mais jamais air plus vif n’a balayé la cime. 

Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel,
Anthropos, Paris, 1973.
2e édition : Economica, Paris, 1989.
3e édition : Sang de la terre, 2012.

Citations, 54

Pour dépasser l’angoisse, il faut la traverser. Il n’y a qu’une chance d’intégrer le vrai dans le réel, c’est d’admettre leurs contradictions et leurs conflits, et de lutter pour les résoudre. La vie comme la pensée humaine est un combat, qu’il importe d’engager autant que de gagner. Si la pensée est le corps-à-corps de la personne et d’une vérité qui se dérobe, l’action aussi est une bataille avec un réel qui se refuse à bouger. L’acte d’incarnation est dans la violence, spirituelle autant que physique, qui tente paradoxalement de faire passer le vrai dans le réel.

 

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963

Citations, 53

Nous vivons dans un Univers brisé, ce qui n’est pas commode; et pourtant c’est par cette fissure que se répand le souffle de la vie et de la liberté. Puisque la Vérité est un absolu, un homme ne peut songer à la posséder. Tout système qui la met à notre hauteur est donc suspect d’être, non une source de lumière, mais le reflet de notre état. Mais c’est la passion même de la Vérité qui conduit à récuser ses faux-semblants : ces constructions verbales provisoires qui font de l’homme, ou plutôt d’un moment de son histoire, le nombril de l’Univers. Ce qu’il est ne peut pas, — et même ne doit pas —, être totalement expliqué ou justifié.

Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963

Citations, 51

L’espace, comme le temps vivant, est le fruit d’un mystère et d’un conflit ; il n’y a pas d’espace sans le départ de quelque point fixe : le mouvement part d’un enracinement, – là où le monde actuel nous déracine afin de nous concentrer. Pour partir, il faut bien un départ ; pour se détacher, il faut bien une attache. Toutes ces religions et ces philosophies du détachement n’édifient que du néant faute d’une base solide sur laquelle se fonder. Comment pourrait se dépouiller celui qui ne s’est jamais attaché à rien ? Que vaut la spiritualisation d’une âme dépourvue de corps ? Il nous faut donc d’abord, à rebours du courant qui nous entraîne, essayer de nous enraciner quelque part ; mais cet enracinement suppose du temps, d’autant plus que les individus et la société sont moins jeunes. Le monde actuel s’attaque à l’homme par deux voies apparemment contradictoires : d’une part, en l’attachant à une action et à des biens purement matériels ; de l’autre, en privant ce corps sans âme de toute relation profonde avec la réalité. Répudiant ce matérialisme et cet idéalisme, un homme réel, mais libre, cherchera d’abord à s’enraciner en un lieu. Il acceptera l’immobilité – cet autre silence – afin de pénétrer ce lieu en profondeur plutôt que de se disperser en surface. Mais encore faut-il que ce lieu en soit un, et non pas quelque point abstrait. Seulement, pour accepter ainsi de rester à la même place, il faut avoir des raisons de ne pas fuir.

L’homme en son temps et son lieu, 1960. rééd. RN éditions, 2017

Citations, 58

Ce n’est pas un Dieu qui crée ce monde, mais un mécani­cien, qui monte minutieusement de l’extérieur ce qui nais­sait spontanément. Comme il ignore l’esprit et la vie, il copie péniblement les formes de la nature et de la vérité. Il croit avoir une culture, quand il fonde un ministère de la culture. Il croit avoir réalisé l’harmonie sociale, quand sa police assure le bon ordre dans la rue. Il croit même garan­tir le bonheur, lorsqu’il augmente la production de char­bon. Entre les sociétés primitives et les régimes totali­taires, il y a exactement la même différence qu’entre l’être vivant et l’automate. Celui qui crève l’apparence, que dessinent les images de la propagande, pour pénétrer dans les profondeurs de la vie quotidienne, s’aperçoit aussitôt que le paradis terrestre n’est qu’une toile peinte collée sur le squelette d’une machinerie bureaucratique.

 

L’Etat, 1948. Economica, 1987

Citations, 57

L’unité de la société où nous vivons est le fruit d’une fracture radicale entre son esprit et son corps, comme l’est celle d’un schizophrène, en attendant son suicide. Car pour le désir d’unité et d’identité de l’esprit humain, cette coupure est invivable ; et ne peut être supportée que refoulée au plus profond de l’inconscience. Et ce malaise fondamental, inavoué, d’un individu, et plus gravement encore d’une espèce qui ne sait plus ce qu’elle est ni où elle va, ne peut mener qu’à l’autodestruction.

Nuit et jour, Science et culture, Economica, 1991

Citations, 56

Toute vie d’homme est l’expression de la nature, rien d’essentiel ne peut lui être ajouté : dans le meilleur des cas, l’artifice pourra simplement camoufler un vide. Le ciel est bleu sur notre tête et l’eau claire coule entre nos doigts ; notre cœur bat et nos yeux sont ouverts. Que pourrions-nous demander d’autre ? Tout ce qu’il y a de plus beau et de plus fort dans l’existence, du plus simple au plus sublime, personne ne l’a inventé : les inventions nouvelles, dans le meilleur des cas, ne sont que de nouveaux prétextes à de vieilles joies. Boire au jour de la soif et manger à l’instant de la faim, plonger dans la vague et tenir un poisson, plaisanter avec l’ami ou baiser les yeux de l’amie. Tout ce que nous pouvons acquérir n’est qu’un surcroît, l’essentiel nous a été donné le jour de notre naissance.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 55

La merveille de Babylone est ce jardin terrestre qu’il nous faut maintenant cultiver contre les puissances de mort qui l’ont toujours assiégé. Elles ont provisoirement le visage de forces humaines, mais ce sont bien toujours les mêmes : le refus de penser, l’horreur d’agir. Certes notre jardin n’est pas l’Éden, mais l’humble beauté de ses fleurs reflète la gloire d’un autre printemps qui ne passe pas. Et il n’est pas trop de tout l’effort humain pour permettre à l’instant de s’épanouir.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 54

La liberté est en contradiction avec le bonheur. La liberté authentique n’est pas satisfaction, mais risque, effort et non jouissance ; à l’extrême elle est l’angoisse de celui qui tient entre ses mains son salut et sa perte : la moins confortable des situations. Celui qui veut avant tout le bonheur doit sacrifier avant tout sa liberté, car la servitude le décharge du plus lourd des fardeaux : sa responsabilité – le conformisme est la première condition du confort. Le libéralisme répète à l’individu qu’être libre, c’est être heureux ; comme toute servitude apporte un semblant de paix, il finira par croire qu’être serf c’est être libre.

 

L’Etat, 1948. Economica, 1987

Citations, 52

Le christianisme a contribué à libérer l’homme et la nature, en la profanant il a déchaîné la volonté de connaissance et de puissance dans l’Occident postchrétien ; et c’est là que la “modernité” s’est développée. Mais aussi sa critique. On peut opposer que si selon la tradition chrétienne l’homme est le maître de la terre, il n’en est pas le créateur. Et un souverain digne de son nom ne ravage pas son royaume, et se préoccupe de le transmettre au moins intacte à sa descendance. Surtout la tradition chrétienne est formelle pour ce qui est de condamner l’obsession de connaître et d’exploiter. La volonté de puissance, comme pour d’autres grandes religions, est tenue pour maléfique et destructrice, le dénuement, le refus de la puissance et de la richesse, la pauvreté pour salvateurs. N’oublions pas que dans l’Évangile c’est la beauté fragile du lys des champs qui est offerte en modèle à l’homme. Le christianisme est à la fois responsable de la dévastation de la nature à l’Ouest et à l’Est, et porteur de la seule force qui puisse y mettre fin, à la fois poison et contrepoison. La découverte et la protection de la nature sont nées dans des pays protestants. Au point où nous en sommes, le mal étant largement fait, plus question de revenir en arrière ; ce n’est plus en deçà mais au-delà que se trouve l’issue. Non dans un retour à la nature mais dans son antithèse : un surplus de conscience.

« Quel avenir pour quelle écologie », Foi et Vie, 1988

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

Alain Cazenave-Piarrot, « Bernard Charbonneau en ses jardins »

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Alain Cazenave-Piarrot

 Bernard Charbonneau en ses jardins
(Article paru en juillet 2008
dans Foi et Vie)

Bernard Charbonneau s’efforça, toute sa vie durant, de « transformer le désert en jardin » (Es 51,3) par une réflexion profonde sur l’Homme dans la société, couplée à une mise en actes de ses idées. Bernard Charbonneau est né en 1910 à Bordeaux dans une famille bourgeoise originaire du Lot-et-Garonne. Il est décédé au printemps 1996 à Saint-Palais en Basse-Navarre. Géographe de formation, agrégé d’histoire et de géographie en 1934, il adhère au début des années trente au mouvement personnaliste. Mais il rompt vite avec Emmanuel Mounier, trop préoccupé selon lui « de faire glisser son bon Dieu de droite à gauche » (entretien diffusé sur France Culture en août 1996). En revanche, il rencontre dans ces années-là Jacques Ellul, avec lequel il cosigne en 1935 un texte intitulé « Directives pour un manifeste personnaliste », antérieur donc au manifeste de Mounier, publié en 1936. Cette contribution commune constitue la première pierre d’une longue connivence intellectuelle et d’une amitié qui expliquent largement la vie et l’œuvre des deux hommes.

Après guerre, toujours associé à Jacques Ellul, Bernard Charbonneau lance un mouvement de pensée écologiste (avant que n’existe le mot, dans son acception sociale actuelle) contre la technicisation accélérée de la société. Il organise chaque été en montagne des « camps », en fait des séminaires de réflexion, avec des jeunes. Professionnellement, il reste enseignant durant toute sa carrière. Il est d’abord professeur au lycée Michel-Montaigne à Bordeaux, puis à Louis-Barthou à Pau et enfin pendant plus de vingt ans à l’école normale de garçons des Basses-Pyrénées, devenues Atlantiques, à Lescar. Il laisse auprès de ses anciens élèves un très vif souvenir : « C’était un professeur exceptionnel, qu’aucun n’a oublié… » Sa réflexion porte sur les dégradations que subit la nature, face aux atteintes de la technicisation qu’il appelle la « Grande Mue ». En géographe, il ancre sa réflexion dans de solides références au terrain, aux milieux, aux paysages, le tout écrit dans un style chatoyant.

Il écrit beaucoup mais publie peu ou plus tard. Les milieux universitaires et l’opinion dominante des années cinquante et du début des années soixante jugent cette pensée réactionnaire. C’est un combat en solitaires que mènent Bernard Charbonneau et son ami Jacques Ellul. Toute sa vie Bernard Charbonneau a vécu, avec la même mélancolie, les bouleversements inexorables du monde et tout particulièrement du monde rural. Il possédait, sur la fin de ses jours, une très noire vision de l’inéluctable avancée du fait social. Il y a dans ses écrits des prémonitions dignes d’Ammien Marcellin.  Lire la suite

Citations, 51

En dépit des apparences, l’écofascisme a l’avenir pour lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité. En effet, les gouvernements seront de plus en plus contraints d’agir pour gérer des ressources et un espace qui se raréfient. Une comptabilité exhaustive enregistrera, avec tous les coûts, les biens autrefois gratuits qu’utilise l’industrie industrielle et touristique. La mer, le paysage et le silence deviendront des produits réglementés et fabriqués, payés comme tels. Et la répartition de ces biens essentiels sera réglée selon les cas par la loi du marché ou le rationnement que tempérera l’inévitable marché noir. La préservation du taux d’oxygène nécessaire à la vie ne pourra être assurée qu’en sacrifiant cet autre fluide vital: la liberté. Mais, comme en temps de guerre, la défense du bien commun, de la terre, vaudra le sacrifice. Déjà l’action des écologistes a commencé à tisser ce filet de règlements assortis d’amendes et de prison qui protégera la nature contre son exploitation incontrôlée. Que faire d’autre? Ce qui nous attend, comme pendant la dernière guerre totale, c’est probablement un mélange d’organisation technocratique et de retour à l’âge de pierre.

Le Feu vert, autocritique du mouvement écologique, Karthala, 1980, rééd. Parangon, 2009

Citations, 50

Un beau jour, le pouvoir sera bien contraint de pratiquer l’écologie. Une prospective sans illusion peut mener à penser que, sauf catastrophe, le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition très minoritaire, dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance gèreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie ; ils ne croient qu’au pouvoir, qui est celui de faire ce qui ne peut être fait autrement.

 

Le Feu vert, autocritique du mouvement écologique, Karthala, 1980

Citations, 47

L’avenir c’est l’eau, le silence, la nature, qui va devenir exactement son antithèse : le plus coûteux des produits. Bayer enténébrera l’atmosphère pour vous fabriquer du ciel bleu, Esso-Standard engraissera l’Atlantique pour dégraisser la Méditerranée. L’ENA vous fabriquera des paysages où les gentianes et les ours seront administrés bureaucratiquement. Et un beau jour, en catastrophe et quand l’irrécupérable sera accompli, MM. Massé et Jérôme Monod planifieront la décroissance ; et le « birth control » irréparable succédera enfin aux allocations familiales. Mais l’un et l’autre auront en commun d’être obligatoires et de contrôler les individus jusque dans l’orgasme. Car si l’on veut le bien du peuple, il faut le rendre heureux ; et la science lui dira quand et comment il doit tirer son coup. Après la quantité, M. Mansholt se chargera d’organiser la qualité de la vie : demain comme hier vous n’y couperez pas.

 

« Chroniques du terrain vague », La Gueule ouverte, n° 4, février 1973

Citations, 46

Quoiqu’à première vue moins tragique, le déracinement social est aussi grand en Occident qu’ailleurs. Mais les effets de la nouvelle abondance s’y combinent avec ceux de nouvelles privations. Là comme ailleurs, avec le milieu les règles et les institutions qui avaient jusque-là donné sa forme à la vie sont ébranlées : la famille aussi bien que le village, la paroisse et le canton millénaires. L’obligation pour les parents de changer de lieu de travail, et celle pour les enfants de poursuivre leurs études et de prendre un emploi ailleurs, rompent le lien qui attache à une patrie et à ses traditions. La seule c’est l’État-nation dont l’étendue fait une abstraction. Sans cesse déplacée ou dispersée, la famille ne peut guère transmettre de patrimoine matériel ou spirituel : et la pensée s’incruste souvent dans la pierre. Si le bien consiste en murs et en terre, la dispersion géographique autant que les lois de succession obligent les héritiers à les transformer en papier monnaie. Jusqu’ici un vieil homme pouvait se donner l’illusion d’avoir vaincu la mort en transmettant à ses enfants ce qu’il avait aimé : maison, croyance en un Dieu ou un souverain bien ; la valorisation de la mobilité sociale met fin à l’héritage. Il n’en restera que du vent : de l’argent. Son fils pourra le réinvestir dans un logement, de nouveau la pierre avec ses os tombera en poussière. Le changement déracine l’individu du foyer et de la tradition familiers dont il puise les sucs sans le savoir. Désormais derrière nous le néant, devant nous le vide. Nous mourrons tous en exil loin de la patrie et de la maison de notre enfance, et quelque part au loin le nom de nos parents s’effacera dans l’herbe.

Le Changement, 1990,  Sang de la terre, 2013.

Citations, 44

La personne qui s’éveille à la liberté se découvre au cœur du présent, mais ce présent, nul ne peut le saisir. Tout homme conscient vit sur le tranchant d’une épée, qui est celle du temps ; et s’il aime, le fil de cette épée appuie sur son cœur. Toute liberté aspire à l’éternité, et elle apprend ainsi qu’elle n’est qu’un phantasme, bientôt englouti dans le néant. Être libre : être un homme, est une angoisse ; et cette angoisse n’a qu’une issue : le conflit, avec la nature, la société et soi-même. Il est déjà dur de se découvrir libre, le pire est qu’il faille le devenir. La liberté n’est pas donnée elle est à prendre, soit qu’on la pense, soit qu’on la vive. Être libre c’est s’affranchir : toute liberté est libération. L’homme libre apprend vite qu’il doit la conquérir sur les penchants de la nature et les préjugés du monde. Assiégé de toutes parts, il lui faut de plus se battre dans la place, car la nature et le monde sont d’abord en lui. Seul, comme il le sera dans l’agonie, il affronte les dieux, les choses et les hommes, le cœur à vif et à mains nues.

 

Je fus, essai sur la liberté, Opales, 2000

Citations, 43

 

 

Depuis Hiroshima un signe étoile de notre ciel, signe d’une question aussi vieille qu’Adam. Serons-nous les maîtres ou les serfs de la force divine captive des formes de la création ? […] Entre le néant et nous, il n’y a plus probablement aujourd’hui que notre liberté ; terrible liberté, puisque seule une décision de la sagesse et de la volonté humaines peut soutenir le ciel sur nos têtes. L’heure de la majorité de l’homme a sonné, il est libre. Désormais, il n’y a plus de secondes qu’il ne puisse vivre sans l’avoir choisie ; l’espèce entière ne peut espérer survivre qu’en se comportant en personne responsable.

Le Système et le Chaos, Anthropos, 1973, rééd. Sang de la terre, 2012.

Citations, 42

La nature est une invention des temps modernes. Pour l’Indien de la forêt amazonienne, ou, plus près de nous, pour le paysan français de la IIIe République, ce mot n’a pas de sens. Parce que l’un et l’autre restent engagés dans le cosmos. À l’origine, l’homme ne se distingue pas de la nature ; il est partie d’un univers sans fissures où l’ordre des choses continue celui de son esprit : le même souffle animait les individus, les sociétés, les rocs et les fontaines. Quand la brise effleurait la cime des chênes de Dodone, la forêt retentissait d’innombrables paroles. Pour le païen primitif il n’y avait pas de nature, il n’y avait que des dieux, bénéfiques ou terribles, dont les forces, aussi bien que les mystères, dépassaient la faiblesse humaine d’infiniment haut.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 41

Celui qui s’engage dans un tel dialogue perd son temps et se perd s’il n’en comprend pas la nature ; car il dialogue tandis que son interlocuteur combat. Là est le ridicule de la plupart de ces discussions entre intellectuels de formation libérale et partisans des mouvements totalitaires. Ce sont plutôt les premiers qu’il faudrait incriminer de duplicité, car, en feignant de prendre pour des vérités les raisons tactiques des seconds, ils s’interdisent d’engager avec eux la seule discussion sérieuse, celle qui porte sur leur seule vérité : le sacrifice de la vérité au nom des nécessités de l’action. Mais il est vrai que cette discussion-là est autrement angoissante qu’une « compréhension » qui ne sert qu’à fuir les questions dangereuses.

 

Rendez à César ce qui est à César, 1951

Citations, 40

On oublie que l’État fasciste n’est pas autre chose qu’une société où les responsabilités politiques sont abandonnées aux militants d’un parti et si l’on veut combattre efficacement le fascisme, il faut se préoccuper de faire cesser cette spécialisation de l’action politique. Elle révèle le vice profond de l’époque présente : le refus d’incarner sa pensée dans un acte. Tous, y compris les militants, en sont responsables. Le militantisme est peut-être même la forme la plus radicale du refus d’agir, parce qu’il donne la justification d’une action illusoire.

Le Militant (1939)

Citations, 39

Être… libre. Celui qui lance l’appel contre l’État doit savoir toute la gravité de cet appel. Car il n’apporte pas, comme les zélateurs de l’État, le système ou la discipline qui dispense d’être. Il n’apporte que le choix dans la solitude et l’angoisse. Et son appel n’est pas si différent de celui des prophètes : réfléchis et par toi-même découvre et vis des valeurs personnelles. Ce n’est que là où commencent l’individu et le groupe vivant, que recule l’État. La liberté du peuple naît quand l’homme va vers l’homme, pour nouer de justes liens. Quand à perte de vue les flancs des vallées sont semés de richesses, de couleurs et de champs, de contes et de maisons inépuisables.

L’État, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1949.
Economica, Paris, 1987. Réimpression 1999.

Citations, 38

La conquête étatique crée aussi l’homme qui lui cède : l’individu moderne, l’être pour lequel il ne saurait exister d’ordre en dehors des contraintes extérieures de l’État. Il est aujourd’hui impossible de dire si le progrès de l’État naît de la destruction des liens sociaux ou s’il l’engendre. L’ordre extérieur de l’État crée le désordre social qui le rend nécessaire. Là où l’individu sentait en lui l’autorité qui règle les choses, il ne sent plus que le caprice qui les trouble ; il ne sait plus ordonner, nouer de lui-même des liens avec les hommes et les choses.

L’État, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1949.
Economica, Paris, 1987. Réimpression 1999.

Citations, 37

 Il n’est pas de lieu plus artificiel que ceux où la nature est vendue. Si un jour elle est détruite, ce sera d’abord par les industries de la mer et de la montagne. Si un « aménagement du territoire » désintéressé et intelligent s’efforce d’empêcher le désastre, il ne pourra le faire qu’au prix d’une organisation raffinée et implacable. Or l’organisation est l’exacte antithèse de la nature. Le « sentiment de la nature » s’est laissé refouler dans le domaine du loisir, du superflu et du frivole. La révolte naturiste n’a engendré qu’une littérature et non une révolution. Le scoutisme n’a pas dépassé l’enfance.

Les passionnés de la nature sont à l’avant-garde de sa destruction : dans la mesure où leurs explorations préparent le tracé de l’autostrade, et où ensuite pour sauver la nature ils l’organisent. Ils écrivent un livre ou font des conférences pour convier l’univers à partager leur solitude : rien de tel qu’un navigateur solitaire pour rassembler les masses. L’amoureux du désert fonde une société pour la mise en valeur du Sahara. Cousteau, pour faire connaître le « monde du silence », tourna un film qui fit beaucoup de bruit. Le campeur passionné par les plages désertes fonde un village de toile. Ainsi, réaction contre l’organisation, le sentiment de la nature aboutit à l’organisation.

En réalité il n’y a probablement pas de solution au sein de la société industrielle telle qu’elle nous est donnée. L’organisation moderne nous assure le superflu en nous privant du nécessaire. En dehors de l’équilibre naturel dont nous sommes issus, nous n’avons qu’un autre avenir, un univers résolument artificiel, purement social. L’homme vivra de la substance de l’homme, dans une sorte d’univers souterrain. Si l’espèce humaine s’enfonçait ainsi dans les ténèbres, elle n’aurait fait qu’aboutir à la même impasse obscure que les insectes. A moins qu’on ne s’adapte pour grouiller comme des rats dans quelque grand collecteur. Que faire ?

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 36

Il a pu te sembler bizarre que j’aie pu faire grève, je ne suis pas membre de la CGT […]. Mais la grève a pu apparaître comme un acte grave comportant certains risques et c’est à ce point de vue-là que je me suis placé. […] Ceux qui faisaient grève étaient menacés de révocation, les autres recevaient l’éloge du gouvernement, on était forcément placé dans l’un ou l’autre parti (et Dieu sait, si le gouvernement avait appliqué sa menace, si l’abîme aurait été grand entre les révoqués et ceux qui auraient continué à passer à la caisse). D’autre part il m’était personnellement très dur de me prononcer parce qu’il m’est apparu alors avec une grande clarté que je n’avais jamais eu l’occasion de me trouver en conflit dangereux avec l’ordre social. La vie de fonctionnaire et de Français moyen supprime les plus petites occasions de conflit violent avec l’ordre social établi. Je t’assure que j’ai pu mesurer à quel point il est parfois surprenant de prendre une responsabilité de cet ordre et je crois que si je n’avais [pas] choisi le risque je n’aurais jamais pu affirmer du fond du cœur que je n’avais pas succombé à la crainte d’entrer en conflit avec la société. Il y a autre chose. À quatre heures du soir le mardi, les profs ont reçu une circulaire ministérielle impérieuse qui nous menaçait de la révocation et de la prison, un appel direct à la lâcheté. J’aurais pu la mépriser totalement, mais nous ne pouvons pas rester complètement impassibles lorsqu’on nous menace de nous enlever le beefsteack. J’ai eu peur mais en même temps une violente poussée de colère me révélait brusquement que les idées pour lesquelles je me croyais obligé de lutter étai[en]t réellement vivantes ; bien que les rapports entre la grève et celles-ci fussent très lointains elles ont eu suffisamment de force pour me mettre en contradiction avec l’état social, pour me forcer pour la première fois à avoir une conduite cohérente ; je t’assure que j’ai pu saisir à quel point ce qui fait la force d’un homme ce n’est pas son caractère (je me sais absolument incapable de courage, tu connais ma prudence) mais la vigueur (le degré de vérité) de sa conviction. […] Je sais maintenant que cette société est une idole, que j’y suis un étranger, elle pourra me faire céder par la peur, elle pourra me briser, sa domination n’est plus qu’une force brutale. […]

 

Lettre à Jacques Ellul, décembre 1938

Citations, 35

Coûts de la croissance et gains de la décroissance.

(…) Il s’avérait donc que la croissance exponentielle, autant qu’elle les résolvait, posait des problèmes ; qu’elle comportait des coûts de toutes sortes : économiques, écologiques, sociaux. On découvrait que, toute action étant ambiguë, la production pouvait être aussi dite destruction de matière première : qui produit du bois rase une forêt, la même chose se dit de deux façons. Qui épure souille, la civilisation de l’hygiène est en même temps une civilisation de l’ordure. Qui cultive – au sens d’acculture – détruit la nature d’un peuple, aussi bien que celui qui fait d’une forêt un parc ; celle d’un pays qui pour des raisons économiques prône la mobilité sociale par ailleurs déracine les individus et les familles. Et s’il ne s’interroge plus sur les coûts de son action, c’est alors que ses conséquences risqueront d’être surtout négatives : on pourrait allonger à l’infini ce catalogue des productions destructives d’une société qui refuse de s’interroger sur les conséquences de l’économique.

Car il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une croissance exponentielle : d’une production augmentée de 8 % qui augmente chaque année de 8 %. Peu importe que le taux de croissance soit de 8 ou de 12 %, irrésistiblement la courbe décolle et se redresse, et elle tend à la verticale, c’est-à-dire à l’absolu. Or l’espace-temps terrestre est fini… Plus nous irons plus nous payerons cher des gains qui vont s’amenuiser. Au début les avantages de la croissance sont évidents, pour quelques millions l’on a pu gagner des mois sur la traversée de l’Atlantique, mais pour gagner trois heures on aura investi des milliards. Au bord du Rhin, la croissance ne pourra se poursuivre que si l’on investit une bonne part de la production destructrice pour produire ce qui était donné au départ : un fleuve d’eau. Autant que les centrales atomiques, il va coûter cher. Et ce ne sera pas seulement en dollars mais en organisation raffinée, en disciplines implacables : en liberté.

 

Chronique de l’an deux mille (4),  mars 1974

 

Citations, 34

L’écologie nous rappelle (mais on peut l’apprendre sans passer par le canal de la science) que l’homme est nature et que, s’il pousse trop loin l’exploitation destructrice de son milieu naturel,  il se détruira. Mais par ailleurs il est surnature, et il rêve d’un ordre ou la mort, la souffrance, la lutte pour la vie, le règne du fort sur les faibles qui sont de règle dans les écosystèmes, seraient abolis. L’homme n’est pas nature ou surnature, il est l’un et l’autre; et chaque fois qu’il oublie l’un ou l’autre des termes de la contradiction qui constitue son existence, il se nie.

Sauver nos régions, Sang de la terre, 1991

Citations, 33

De même que le Dieu personnel est l’auteur de la création, l’individu moderne est celui de la nature : ce n’est pas pour rien que son inventeur le plus notable est le protestant Rousseau. Parce que l’Éden était perdu, il fallait bien le retrouver. Comme l’individu ne pouvait pas maîtriser ses passions, échapper à la chute, il lui fallait bien répliquer que l’état originel était l’état de nature – d’innocence. L’homme bon et rationnel de Rousseau a été inventé par un pécheur calviniste. En débarrassant la foi chrétienne de ses signes de contradictions : le mal, le Dieu personnel et incarné, le vicaire savoyard tente de réintégrer Dieu dans le cosmos, mais il est trop tard.

Le Jardin de Babylone, Gallimard, Paris, 1969.
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002.

Citations, 32

D’un dernier coup de reins la crête enfin vaincue basculait avec le sac, et de tous côtés les monts déferlaient dans le vent. Ce n’était pas là vain spectacle; sous un ciel plus bas le bleu de la paroi était alors celui d’une menace où les yeux cherchaient anxieusement un passage. Et la brèche juste franchie à la chute du jour, s’ouvrait sur la beauté même de la paix. Le voyageur ne considérera jamais qu’un monde peint sur la platitude de l’apparence, il n’y pénétrera jamais, si l’acte de la personne ne fait pénétrer en lui le relief des choses: mais la pointe des rocs est alors parfois celle d’une épée.

Chroniques de l’an deux mille (1)

Citations, 31

Mais à quoi bon esquisser ainsi une utopie ? — C’est définir une autre Culture. Et nul ne peut dire quelles seront les formes engendrées par un esprit vivant, tourné vers le réel par passion du vrai : elles seront encore plus surprenantes que Picasso aurait pu l’être pour Henner. Ce n’est pas l’Art qui résoudra les problèmes de l’Art — pas plus que l’Économie ceux de l’Économie —, mais l’homme engagé dans sa vie, corps et âme. Seulement, je me rends compte de ma folie, car au lieu de fournir des formules intellectuelles ou esthétiques, je suppose une conversion qui aboutirait à une révolution. Pourtant, je ne vois rien d’autre; au moins pour les hommes de cette génération qui ne se satisfont encore pas de l’utile et de l’immédiat. À moins qu’ils n’acceptent de se survivre en errant dans ce vaste capharnaüm où tombe progressivement en poudre tout ce qui fut créé : fantômes errant parmi des fantômes. Je doute qu’ils puissent longtemps jouir du fumet délicat qu’exhale tout corps qui se décompose : le néant n’a pas d’odeur.

Périsse la Culture si un jour elle doit renaître de ses
cendres ! Pour un créateur je donnerais toute la création.

Conclusion du Paradoxe de la culture, Denoël, 1965

Citations, 30

Vérité et réalité, esprit et corps, liberté et nécessité, ces termes contradictoires désignent une même expérience : celle d’un homme. La logique peut les opposer, nous ne pouvons parler de l’un sans parler de l’autre. Comme le jour et la nuit, c’est leur opposition même qui les unit. S’il n’y avait pas l’enfer il n’y aurait pas de ciel, pas de liberté s’il n’y avait de nécessité, mais des limbes indistinctes. Et surtout il n’y aurait pas d’homme sur terre, contemplant cet horizon qui les sépare et où l’un et l’autre se rencontrent. Plus il prend conscience de sa condition, mieux il les distingue – pour les réunir.

 

Je fus, essai sur la liberté, Opales, 2000

Citations, 29

Le processus de la Culture est exactement celui d’une dés-incarnation. L’esprit s’associait au corps dans une existence; le monstre social le digère pour en restituer le spirituel pur. De l’encombrante vérité, et de l’agressive réalité, il ne subsiste plus qu’un produit rose et bien moulé à l’odeur décente. C’est du rimbô, dit-on : une matière rigoureusement aseptisée, inoffensive, assimilable par l’estomac des érudits les plus fatigués. Vos bébés – et ce grand bébé, le public – peuvent désormais l’absorber sans danger. Des envoûtements de Lascaux aux cortèges des Panathénées, tout se confond dans cette matière interchangeable et plastique dans laquelle sont coulés tous les objets qui encombrent le vide des maisons bourgeoises, en attendant de peupler la nudité des bureaux totalitaires.

Le Paradoxe de la culture, Denoël, 1965

Citations, 28

En dépit des apparences, l’écofascisme a l’avenir pour lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité. En effet, les gouvernements seront de plus en plus contraints d’agir pour gérer des ressources et un espace qui se raréfient. Une comptabilité exhaustive enregistrera, avec tous les coûts, les biens autrefois gratuits qu’utilise l’industrie industrielle et touristique.
La mer, le paysage et le silence deviendront des produits réglementés et fabriqués, payés comme tels. Et la répartition de ces biens essentiels sera réglée selon les cas par la loi du marché ou le rationnement que tempérera
l’inévitable marché noir. La préservation du taux d’oxygène nécessaire à la vie ne pourra être assurée qu’en sacrifiant cet autre fluide vital : la liberté. Mais, comme en temps de guerre, la défense du bien commun, de la terre, vaudra le sacrifice. Déjà l’action des écologistes a commencé à tisser ce filet de règlements assortis d’amendes et de prison qui protègera la nature contre son exploitation incontrôlée. Que faire d’autre ? Ce qui nous attend, comme pendant la dernière guerre totale, c’est probablement un mélange d’organisation technocratique et de retour à l’âge de pierre.
Le Feu vert, Karthala, 1980 ;  Parangon, 2009.

Citations, 27

Fabricant d’un superflu qui peut être indéfiniment accru, l’industrie du loisir est l’un des moteurs du développement et, comme la nature est son principal objet, la première cause de son ravage. Seule la guerre peut gaspiller encore plus de d’énergie et d’espace. Or ce loisir standardisé et concentré parce qu’organisé n’a pas de raison d’être, n’était-ce les profits des tours operators. Car sa justification est de fournir à tous ce qu’il anéantit : la nature et la liberté.

Le Feu vert, Parangon, 1980

Citations, 26

La crise de la Culture, de toute façon, ne saurait indéfiniment durer. L’esprit ne peut pas rester longtemps séparé du corps : de la vérité, de la réalité et du peuple. Ou il se réincarnera, ou il disparaîtra dans le néant. La crise de la Culture, c’est-à-dire la Culture, n’a qu’un temps, soit qu’elle disparaisse avec l’homme dans une organisation totalitaire, soit qu’une pensée, donc un art, vivants, renaissent d’un homme libéré. Mais ce n’est pas là un problème culturel ; la « crise de la culture » sera tout autant résolue par un esprit, une politique et une économie neuves. À la personne comme à la société, la gloire de la beauté est toujours donnée par surcroît ; si l’esprit nourrit la racine, il s’épanouit dans la fleur.

 

Le Paradoxe de la culture, Denoël, 1965

Citations, 25

Mais le plus souvent la religion n’est pas une question, c’est une réponse que vient nous livrer à domicile le gourou du coin. N’étant pas de la boutique, je n’ai pas à vendre ce tranquillisant aux écologistes, tout au plus puis-je éclairer leur chemin. C’est pourquoi j’y ai placé ces deux pancartes tirées de la décharge publique : la nature et, surtout, la liberté.

Le Feu vert, Karthala, 1980

Citations, 23

Et nous voici, tenant à la main la moitié déchirée de cette image qui fut l’homme : les réalistes sans pensée, ou les penseurs ignorant du réel. Par les voies du rêve, puis celle de l’action, toujours condamnés à produire des fruits empoisonnés. Car il est aussi facile d’agir sans pensée que de penser sans agir… Si la révolte humaine veut la proie de la liberté et non l’ombre, il lui faut tenir à la fois les deux bouts de ce tout dont une part plonge aux enfers et dont l’autre s’envole vers la lumière. La matière et l’esprit, la nécessité et la liberté, l’efficace et le juste, la société et l’individu, il nous faut réunir l’un et l’autre. Tout est dans la conjonction. Mais pour être un homme, pour rassembler ainsi ce qui se fuit vers en bas et vers en haut de toute la force du corps et de l’intellect, il faut l’énergie d’Hercule…

Prométhée réenchaîné, La Table ronde

Citations, 22

À l’origine – pour certains individus et pour certains pays, elle n’est pas bien lointaine –, il n’y avait pas encore de nature. Nul n’en parlait, parce que l’homme ne s’était pas encore distingué d’elle pour la considérer. Individus et sociétés étaient alors englobés dans le cosmos. Une puissance omniprésente, sacrée parce qu’invincible, cernait de toutes parts la faiblesse humaine. La civilisation n’était qu’une clairière précaire, maintenue au prix d’un effort écrasant dans la marée des forêts. Des déluges, grouillants de monstres, clamaient leur règne. La vie, comme le feu, n’était qu’une étincelle incertaine perdue dans un océan d’obscurité. En vain le soleil triomphait-il ; chaque crépuscule ramenait la défaite du jour et le retour triomphal des puissances infernales. Comment nos ancêtres auraient-ils parlé de nature ? Ils la vivaient, et ils étaient eux-mêmes nature : force brutale et instincts paniques. Ils ne connaissaient pas des choses, mais des esprits ; dans l’ombre où ils étaient encore plongés, les arbres et les rochers prenaient confusément des formes et une vie surhumaine. Paysans et païens, ils ne pouvaient aimer la nature ; ils ne pouvaient que la combattre ou l’adorer…

Le Jardin de Babylone, éditions de l’Encyclopédie des nuisances

Citations, 21

 On comprend qu’on soit tenté de fuir ce redoutable honneur qui nous découvre seul, portant la terre et l’univers sur nos épaules. Si l’homme, se réengloutissant dans le tout social, devait un jour se détruire avec sa maison, il aurait seulement démontré que sa liberté n’était qu’un mythe dépassant de trop haut la taille de l’anthropoïde. Et la nature aurait automatiquement rectifié son erreur. 

Le Feu vert, éditions Parangon.

Citations, 20

Sciences humaines ?

De deux choses l’une : ou la science tiendra compte de l’homme, de sa subjectivité,  du sens qu’il rêve de donner à sa vie et à l’univers et elle ne sera pas scientifique ; ou, fidèle à elle-même elle éliminera de la connaissance tout souci de bonheur ou de beauté, toute référence à Dieu, aux valeurs ou au sens et elle ne sera plus humaine. Donc, niant ici ce qui fait la spécificité de son objet, elle ne sera pas scientifique.

Une seconde nature, Sang de la terre.

Citations, 19

Conclusion (79 ans le 28 novembre 1989, relue cinq ans après).

Toute ma science personnelle peut se résumer en trois propositions, déduites l’une de l’autre.
a) Notre monde est pris dans un développement  qui mène droit soit à une catastrophe, soit à un totalitarisme scientifique planétaire.
b) Aujourd’hui semble-t-il, rien à faire pour en sortir. Pourquoi ? – Parce que l’homme reste jusqu’ici un être social. S’il a tant soit peu vaincu la nature, il n’est que le matériau de l’avalanche sociale.
c) Reste une issue, minuscule : le savoir. Ce que seul, quelqu’un peut faire librement.

 

Une seconde nature, Sang de la terre.

 

Penser le politique

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Bernard Charbonneau

Penser le politique

Extraits sélectionnés et présentés par Sébastien Morillon

Le libéralisme (ici, du XIXe siècle) : un mensonge ?

« La liberté avait triomphé. Tous l’invoquaient […]. Et le mot revenait partout dans la somnolence des digestions, dans le déluge monotone des discours qui noyaient le chaos frénétique d’un monde dévalant vers sa catastrophe. Et plus le mot allait et revenait dans les phrases, plus la liberté devenait formule ; celle qui avait surgi, âcre et sanglante, dans la tempête des révolutions, charnelle comme le parfum de la terre sous l’orage, n’était plus qu’un mot livide. Au fronton glacé des monuments publics, une inscription souillée par la crasse de la ville.[…]

Partout triomphaient les Droits de l’Homme, mais partout les nations et les villes s’étendaient sans limites ; des races inconnues de tyrans et d’esclaves y naissaient, d’innommables malheurs foudroyaient des masses innombrables. Cela ne s’appelait pas Despotisme mais travail, guerre, métier, argent : vie quotidienne. C’est dans le Droit qu’il était question de Liberté, car les mots sont toujours les derniers à mourir. La Liberté des libéraux fut un mensonge […].

Pourquoi cet aboutissement ? Pourquoi, forte dans la conscience de servitude, la volonté de liberté s’épuisa-t-elle ainsi au lieu de s’accomplir ?… Parce qu’au lieu de la placer en eux-mêmes, les hommes l’avaient placée dans l’État. Rappelle-toi le premier des devoirs. Il ne s’agit pas de définir, mais d’être. N’attends pas qu’un autre… Saisis ! » (L’État, 1949, p.  68)

La démocratie est-elle possible ?

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Citations, 18

Entre la culture et la civilisation, il n’y a pas de problème, mais un drame; une société où se synthétisent culture et civilisation n’est qu’un jeu de l’esprit, comme d’ailleurs une société purement civilisée. La culture arme l’homme pour le combat, mais c’est aussi dans la mesure où une classe, une société sont cultivées qu’elles manquent de génie créateur; elles l’expriment parfaitement bien, ce qui n’est pas la même chose; mais qui songerait à opposer la vivacité d’esprit d’un enfant à celle d’un membre de l’Institut? La solution est donc à rechercher dans une tension entre culture et civilisation et comme cet équilibre est perpétuellement rompu, le propre d’un acte révolutionnaire est d’analyser la situation historique pour savoir s’il s’agir de combattre pour les forces de la culture ou pour les forces de la civilisation.

Nous pouvons crier « Vive la nature, vive la culture », ce cri de guerre n’est pas éternel, il n’a de valeur que pour le moment où il retentit; l’action nécessaire au Moyen Âge ne consistait pas à hurler avec les loups de la forêt  et à exaspérer les instincts, mais à recopier les manuscrits; il y avait  d’ailleurs à ce moment un certain risque à défendre la culture. La seule question est de savoir si aujourd’hui, nous, représentants de la classe bourgeoise, nous sommes trop cultivés ou trop spontanés. Or, nous possédons le sentiment plus ou moins net de ce qui nous manque et le désir de revenir à la nature nous fournit un bon critérium: c’est dans la mesure où un homme vit dans une société cultivée que vient ce besoin, sa puissance est en mesure directe de la nécessité d’une révolution faite contre la culture pour permettre la perpétuelle naissance de la civilisation.

 

Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, Le Seuil, 2014.

Citations, 17

De l’art sacré

À l’origine il n’y en a pas d’autre. Pas de conte qui ne soit un mythe, de signe qui n’évoque un dieu. Nous l’avons oublié ; mais pourtant, rosace ou soleil, la fleur magique s’épanouit toujours au linteau de la porte. Quelle est belle ! — Aujourd’hui c’est tout ce que nous trouvons à dire…

Pas de roi, pas de sociétés nues. Elle n’est elle-même que drapée dans de brillants oripeaux que lui ont tissés d’humbles artisans qualifiés plus tard de poètes ou d’artistes. Mais pour être dissimulée dans un splendide fourreau, la lame n’en est que plus terriblement nue.

L’art est la fonction collective par excellence. Le style c’est la société ; plus on s’élève dans la hiérarchie, plus les marches de l’autel resplendissent d’or. L’art est l’expression de la foi et du lien commun, là où ils sont le plus fort le style est le plus strict : la société qui n’en a pas n’est pas. Aussi à la source, où l’eau est la plus pure et le jaillissement le plus dru, pas question de création individuelle ; les temples et leurs idoles ont pour auteurs des dieux dont les architectes et les sculpteurs ne sont que les manœuvres. Pas de discours sur la magie de l’art, il l’est. La splendeur du style naît du frisson de la terreur sacrée par quoi les sociétés manifestent leur divinité. Dans tout grand style s’exprime l’orthodoxie, l’absolu, en quoi s’anéantit l’individu. L’implacable beauté des idoles mayas évoque les charniers sur lesquels elles ont régné, et la haute flamme rose qui s’épanouit à la voûte des jacobins de Toulouse est celle-là même des bûchers de l’Inquisition qui a édifié l’église.

Qu’il faut être superficiel pour s’en tenir à la forme, pour être un esthète ! La rigueur du style est celle de la société. Dans celles qui s’humanisent, comme dans la Grèce de Praxitèle, la magie des formes se perd, ou bien elles se brouillent, comme au XIXe siècle. Et quand les religions politiques du XXe reconstituent la totalité sociale, le grand style ne se manifeste pas dans la peinture ou la littérature, mais dans les messes révolutionnaires et militaires. C’est à Nuremberg ou dans les parades de la Wehrmacht, et non dans les fades chromos des artistes de service qu’il faut chercher l’art du IIIe Reich ; de même pour la Russie de Staline. Leur style est celui de l’Assyrie. Le trait qu’une société incise dans la pierre est celui-là même quelle taille dans la chair. Mais il arrive parfois, un bref instant, quand le lien trop tendu est au point de se rompre, que la liberté s’éveille dans la foi, la raison, la nature et la loi intactes. Alors les dieux de l’Acropole frémissent, et Don Juan se dresse à l’appel du commandeur. Mais si brève est l’éblouissante acmé qui annonce la foudre ! Et si long l’interminable roulement de la nuée…

Une seconde nature, Sang de la terre, 2012

Penser la science

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Bernard Charbonneau

Penser la science

« L’analyse du rôle joué par la science dans la société contemporaine », extraits sélectionnés, soulignés et présentés par Sébastien Morillon à partir des ouvrages : Finis Terrae, A plus d’un titre éditions, 2010, p. 173-216 (FT) ; Nuit et Jour. Science et Culture, Economica, 1991, p. 157-307 (NJ). (Ces deux textes ont été écrits au cours des années 1980.)

I. Les fondements d’une critique de la science

Qui peut critiquer la science ?

Que la science seule puisse mettre la science en cause suffit à montrer qu’elle est taboue.

La critique qui va suivre […] est en quelque sorte celle d’un ignorant, d’un homme quelconque contraint de poser sa question parce qu’il sait quel rôle la science joue et jouera dans la vie privée ou publique de n’importe qui.  (FT, p. 173)

Aujourd’hui, pourquoi mettre en cause la science ?

 Tout homme est membre d’une société. Pour la connaître, il doit d’abord se demander : “Quelle est sa vérité ?”. Puis, s’il l’ose “Est-elle vraie ? Est-ce la mienne ?”  (NJ, p. 167)

Ce n’est pas sans crainte ni tremblement qu’un individu se voit contraint de mettre en cause la vérité et l’autorité fondatrices de sa société hors desquelles on n’est rien. Il le faut cependant si l’on veut être autre chose qu’un pantin ou un robot.  (FT, p. 174)

Notre société se fonde sur des vérités scientifiques comme l’ancienne sur des vérités religieuses. Et l’on ne peut changer une société sans mettre tant soit peu en cause son principe ; comme l’ont fait les philosophes pour abattre la monarchie, ils se sont attaqués à la religion.  (FT, p. 177)

Prétendre pousser à fond la connaissance critique du monde actuel sans mettre en cause la science équivaut à vouloir édifier une maison sans commencer par les fondations.  (FT, p. 187)

Sans une critique de la science, une problématique et un jugement de ses gains et de ses coûts, celle de la société industrielle manque de base. Et parce que la racine n’aura pas été tranchée, sans cesse l’arbre repoussera. Qu’est-ce que la science ? Que vaut la vérité ? Cette interrogation devrait être celle de tout homme de l’âge atomique naissant. Non seulement du savant, mais de la masse des ignorants, comme le fut autrefois l’interrogation religieuse en dépit des clercs qui prétendaient eux aussi s’en réserver le monopole. Car toute la suite découle de cette question comme nous allons le voir.  (FT, p. 177)

De quelle science s’agit-il ? Lire la suite

Citations, 16

Occident-Orient

Depuis plus d’un siècle certains milieux extrême-occidentaux, notamment écologistes, par réaction contre le développement industriel, mais aussi angoissés par la mort de Dieu, sont tentés de se convertir aux religions orientales, hindouiste ou bouddhiste, même à un paganisme animiste. Mais refuser l’héritage de la Grèce et de la Judée, et toutes les suites qu’il comporte : la science, la liberté de l’individu, etc. est-ce possible et honnête ? Car cet héritage nous colle à la peau, jusque dans notre aptitude à critiquer la société occidentale et à juger sans préjugé les sociétés étrangères. Fils de la Grèce, de Rome et de la Bible, nous le sommes, dans cet acte même de liberté qui nous fait nous critiquer nous-mêmes. D’où le caractère artificiel et trouble de ce retour, californien, londonien ou parisien à un panthéisme oriental ou tribal. Ou, plus proche de nous, à l’Islam.

Une seconde nature, Sang de la terre, 2012

Citations, 15

Le fric galope, tirant derrière lui le char de la France éternelle, et de quelques autres États encore plus provisoires. Mais comme pour ne pas se casser la gueule, entraînant la production, il est condamné à foncer de plus en plus vite, ce quitte ou double risque de mal finir : l’inflation qui allait son petit trot est en train de prendre le galop. Le fric qui a toujours eu des lubies s’emballe. Puis capricant stoppe net : après la stagflation, la stagdéflation, après le boom, le krach, puis… Notre apocalypse, faute d’être atomique, pourrait bien être monétaire.

Pour maintes raisons, publiques et privées, il serait temps de museler cet étalon-papier et de le tenir en laisse. Mais, individu et plus encore société, comment se passer de monnaie ? Comment assurer l’échange, définir une juste mesure : une valeur universelle, qui ne soit pas la négation des biens dont elle prétend fixer le prix, délire du trafic et du pouvoir ? Et si l’on nie le problème des finances en édifiant une cité idéale où tout est en commun, comment faire pour qu’elle ne soit pas une hyprocrisie, ou la négation de l’individu ? Comment faire régner l’abondance où la « prise au tas » succède à la monnaie sans qu’elle devienne l’abondance du peu : la production standardisée, le brouet spartiate où chacun trempe sa gamelle ? Qui possède la solution du problème financier a résolu tous les autres, mais je le regrette, je ne peux signer à mon lecteur un tel chèque en blanc. Tout ce que je sais, c’est que l’homme et la terre ne seront sauvés que si l’on met un terme à la prolifération cancéreuse du fric, que l’on ne pourra maîtriser le délire économique sans rétablir un équilibre : dans ce cas, monétaire. Peut-être alors l’on pourra restreindre l’impérialisme de l’Argent et de la Valeur en redonnant sa place à tout ce qui est « sans prix » : la nature, la qualité qui n’est pas chiffrable, l’amour qui se donne. J’ai tendu la main, et voici qu’y brille tout l’or de Golconde.

Il court, il court le fric, Opales, 1996

Citations, 14

La question fondamentale, ce n’est pas de savoir si l’emploi de l’énergie atomique fera le bonheur ou le malheur de l’humanité, mais si, dans cet emploi, l’homme sera libre ou serf, question à  laquelle il est beaucoup plus facile de répondre. La tâche immédiate, c’est de constater dans quelle mesure les nouveaux moyens commandent de nouvelles servitudes et de lutter pour que les hommes prennent conscience du terrible problème que leur pose cette antécédence des moyens. La tâche, c’est de mettre en question ce donné que tous acceptent, sans préjuger de la réponse. Mais n’est-ce pas parce que la réponse est impliquée dans la question que tant d’hommes ne se la posent point ?

«An deux mille», conférence donnée fin 1945 à Pau, reproduite dans
Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, Le Seuil, 2014

Citations, 13

Il n’est pas d’entreprise qui soit plus totalitaire que celle des sciences de l’homme si les savants n’y prennent garde. Au fond, il ne s’agit de rien moins que d’organiser un nouveau cosmos : avec un autre monde et un autre société. – Quelle autre ? – Peu importe, elle sera autre et parfaite, puisqu’elle saisira tout. Bien plus que les révolutions politiques totalitaires qui relèvent encore des religions et des idéologies, l’organisation du Léviathan scientifique substituera à l’ancienne société un ordre social fondé sur la reconnaissance et l’exploitation systématique des déterminismes humains. Et si l’ordre arrive à gagner la course sur le désordre, cette révolution se fera sans violence. Alors, l’homme ayant réussi à maîtriser l’homme autant que la nature, les mécanismes de l’organisation redoublant ceux de l’antique nécessité, Prométhée réenchaîné sur son Caucase dominera l’univers.

Le Système et le Chaos, Anthropos, 1973, rééd. Sang de la terre, 2012.

Citations, 12

L’esprit, la chair. Deux termes et non un seul comme le veulent religions et idéologies. Même trois si, entre les deux, j’ajoute ma liberté. Deux pôles, plus loin l’un de l’autre que les galaxies les plus lointaines, sauf dans la cervelle humaine. Rien d’aussi différent, pourtant ils sont bien là, dans ma tête et ma vie. S’ils s’y confondaient, celle-ci ne serait plus vivante. C’est parce que, radicalement distincts, le corps et l’esprit sont en tension dans une existence humaine que celle-ci, d’inerte devient mouvante. Tels que l’homme et la femme, ils se veulent un parce que différents, esprit charnel d’un corps spirituel. Celui qui les confond par peur d’être libre fuit l’unité vivante et surnaturelle qui tend à réunir dans sa vie personnelle, sa famille, sa patrie, sa terre.

Trois pas vers la liberté (inédit)

Citations, 11

Il fut un temps où l’esprit avait un corps ; où la splendeur des dieux s’exprimait dans des signes sensibles ; où l’indicible s’incarnait dans un symbole taillé dans le roc. Et ce corps appartenait à tout un peuple; ces signes ne s’adressaient pas seulement à quelques initiés, ils parlaient à tous les hommes. Puis les dieux sont morts, et leur sens s’est perdu ; et il n’en est plus resté qu’une forme pure : un squelette de marbre, une fleur glacée dont l’esprit s’est enfui. Un sphinx, ravagé par le temps, où les siècles achèvent d’effacer cet énigmatique sourire qui flotte encore un instant : la Beauté. – Il nous arrive encore parfois d’employer ce mot quand ce sont nos sens qui appréhendent la culture. Mais rien n’est plus fragile que la beauté quand elle se réduit à elle-même : il lui faut la vérité qui lui a donné la vie ; même celle des dieux de porphyre est périssable. L’adagio finit ; et, un instant encore, le divin fantôme tremble avant de s’évanouir dans la nuit. Un instant, nous n’avons pas plus pour répondre au signe qui vient de nous être adressé. Nous n’avons qu’une vie pour remonter, de la culture, jusqu’à la source d’où elle jaillit.

Le Paradoxe de la culture, Denoël, 1965

Citations, 10

Le progrès des loisirs ? Non, atteinte fondamentale à l’homme. Certains me comprendront, qui connurent l’instant éternel le jour où ils tirèrent, pantelant, le grand poisson sur la rive. Pour cet instant ils vendraient leur âme. Qu’importe Concorde, la pénicilline, les années rajoutées à la vie, si elle est sans joie ? Si l’on ne peut plus ni chasser ni pêcher, à quoi bon la vie ? C’est pour cela qu’on la gagne. La société qui nous frustre de poisson ou de gibier mérite la haine ; car elle nous frustre bien plus que du pain : du sang de la liberté. Elle nous prive d’air et d’eau, d’espace et de silence, et en guise de bécasse prétend nous faire manger ce rôti de carton qu’elle appelle la Culture. Après tout les Béarnais et les Basques sont bien contraints de défendre une France abstraite ; pourquoi pas leurs pays incarnés dans les chênes et les saumons ? Cela mérite qu’on tue et se fasse tuer afin que la plus forte des voluptés soit transmise à nos enfants. Pêcheur, le jour où tu ne pourras plus pêcher, au moins pars à la chasse : le gros gibier abonde.

Tristes campagnes. Le Pas de côté, 2013

Citations, 9

Chasse et pêche

Mais tout le monde ne peut pas mourir sans avoir vu Naples ; la plupart se contentent de gagner les bords d’une rivière ; leur sentiment de la nature se confond avec leur instinct de chasse ou de pêche. Beaucoup d’instincts primitifs de l’homme se sont atténués, mais ceux-là au contraire semblent s’exaspérer ; plus le gibier ou le poisson devient rare, plus le nombre des chasseurs et des pêcheurs augmente. Vous pouvez parler à un vrai chasseur, de ceux qui aiment passer la soirée à fumer la pipe et à décrotter leurs pantalons, il ne vous parlera pas du pourpre de l’automne, mais il vous avouera peut-être quel plaisir il trouve à arpenter les labours gelés de bon matin, à sentir la boue collée aux bottes, à contourner « le bois », à prendre le chemin des ormes et à entendre l’aboi des chiens répercuté partout dans la grande plaine. Parlez à un pêcheur d’étang, à un pêcheur de rivière ou à un pêcheur de truites, ils vous diront qu’une truite prise a les reins bleus piqués de rouge, que l’aube est l’heure la plus agréable lorsque les brumes montent de la rivière. L’amour de la nature est un sentiment spontané (un sentiment antérieur aux autres, qui sont acquis) ; ce n’est pas une classe qui a ces instincts, ce sont des hommes.

Pour eux, la nature, ce n’est pas un spectacle ; on ne parcourt pas beaucoup de terrain lorsqu’on remonte un ruisseau pour pêcher la truite, mais il faut connaître chaque souche, savoir le moment des montées d’insectes, être sensible à la direction du vent, frémir d’une ombre, bref, devenir truite soi-même. Les pêcheurs au coup savent qu’il n’y a aucun ennui à rester seul des heures au même endroit, parce que celui qui pêche acquiert une ouïe et un regard plus perçants, que là où un autre passerait sans voir, il voit la lumière changer, des animaux vivants passer sous la surface indifférente de la rivière ; le soir une carpe saute, tombe à plat sur l’eau, la nuit quand il dort il sent encore les ondes de sa chute s’élargir, la queue humide du poisson prisonnier bat ses doigts. La nuit est une anguille.

Ainsi, ils ont beau être citadins, les vrais pêcheurs et les vrais chasseurs sont bien près de redevenir d’authentiques paysans ; pêcher s’apprend par expérience et il faut la même connaissance directe de la nature qui est celle du paysan. Par la chasse et par la pêche, les citadins peuvent mener quelque temps la vie paysanne qui leur manque ; pas besoin de fuir à Tahiti pour retrouver la nature primitive, la Seine coule encore à ciel ouvert dans Paris. Ces hommes qui n’étaient de nulle part connaissent très bien l’étang de Fieux ou la forêt de Vinax et je crois qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’ils dessinent des carpes ou sculptent des feuilles de chêne sur des bâtons. C’est le seul retour naturel à la nature qui existe encore aujourd’hui.

Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire, 1937. Le Seuil, in
Nous sommes révolutionnaires malgré nous, 2014.

Citations, 8

La liberté est toujours dans son apparent contraire. La conscience de la détermination mène à l’acte libre. Parce que nous sommes conditionnés nous devons agir sur les conditions. Mais parce que nous sommes libres nous agirons librement sur elles, ce qui n’aurait pas été le cas si nous les avions ignorées. Toute l’histoire du progrès scientifique le démontre ; et c’est parce que nous n’avons pas voulu jauger ses conditions qu’il nous a enchaînés.

Si la liberté est disponibilité devant les possibles, l’acte libre est le choix qui les sacrifie : la liberté réelle est toujours négation de la liberté théorique. L’ordre du monde est celui des choses et il subit leur poids quels que soient nos vœux idéalistes, il risque même de devenir encore plus lourd dans la mesure où l’individu sera intégré dans l’organisation matérielle. Pourquoi t’obstines-tu à chercher autour de toi les causes qui meuvent l’univers ? La vraie cause c’est toi, ou à travers toi une autre dont tu es le chemin. La réalité de la liberté n’est pas dans les preuves de la science ou de la philosophie – elles te l’assureraient que tu l’aurais perdue – mais dans la personne vivante. Ce qui départage la fatalité de la liberté ce n’est pas ta métaphysique mais ton acte, celui qui les réunit tous : ta vie. Le déterminisme n’est vrai que dans la mesure où quelqu’un refuse la décision qui manifesterait son inanité. Prends-la, et tout change. Mais cette preuve à la différence des autres n’est pas donnée une fois pour toutes. Si l’effort se relâche le monde se remet à crouler. Atlas n’a pas fini de porter le faix de la terre.

La nécessité et la liberté ne sont que les deux acteurs d’une même tragédie qui se joue dans chaque vie. La seconde n’existe que par rapport à la première qui lui donne son vrai sens. Si la liberté était fatale elle ne mériterait plus son nom. Hors de toi tu ne trouveras rien, sinon le vide que ton pas doit franchir. Hélas ! toi seul peux le faire. Il n’y a pas de liberté, mais une libération, et surtout un libérateur.

Je fus, essai sur la liberté, Opales, 2000

Citations, 7

Tant quil y aura des gouvernements bien organisés, les ministres de la police feront bien de se méfier des jeunes qui partent seuls parcourir les chemins creux : ce sont certainement de mauvais esprits, beaucoup plus que tel sénateur communiste ; « mais ils sont si gentils, ils ont des idées généreuses et vagues, ils ne font pas de politique » sans doute, mais il se peut toujours à la longue quun mauvais esprit finisse par devenir conscient de ses exigences. Les gouvernements se méfient des excités possédés par lesprit de justice, le sentiment dune misère commune ; quils se méfient aussi de l’amour authentique de la nature, car si un jour, brisant brutalement les constructions subtiles de la politique, un mouvement se dresse contre la plus raffinée des civilisations, ce sentiment en sera la force essentielle.

Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire, 1937. Le Seuil, in
Nous sommes révolutionnaires malgré nous, 2014.

Citations, 6

L’État est notre faiblesse, non notre gloire ; voilà la seule vérité politique. Toute société où l’individu se dégage de la totalité primitive suppose un gouvernement, des lois et même une police, sans lesquels elle sombrerait dans un chaos plus écrasant que leurs contraintes. Mais l’organisation politique contient les germes du désordre auquel elle remédie, au-delà d’un certain point elle devient plus oppressive que le trouble dont elle prétend libérer. Il est impossible de supprimer l’État ; mais il est non moins nécessaire de le réduire au minimum. Le plus sûr moyen d’y arriver, c’est de la connaître : d’être à la fois conscient de la raison qui l’impose et de la détermination qu’il fait peser. Nul ne peut mesurer la vérité de l’anarchie s’il n’a mesuré la nécessité de l’État ; et seul l’esprit d’anarchie peut fonder un bon usage de l’État : cet ouvrage n’est pas autre chose qu’une introduction à l’art de gouverner. Ce n’est pas un système, mais une conscience qui nous permettra ainsi de déterminer constamment le point d’équilibre où les maux se compensent ; et ce n’est qu’un effort de plus en plus pénible qui pourra étendre le domaine de la liberté aux dépens de l’automatisme administratif : certes l’État détruit l’homme, mais l’homme seul détruit l’État. Comme la démocratie, l’anarchie se conquiert et se paye par un sacrifice aussi lourd que la solution politique est légère ; la justice sociale ne se réalisera pas par la dictature d’un État prolétarien, mais par un socialisme coopératif, seulement ce socialisme-là exigera des hommes, prolétaires compris, infiniment plus de vertus pour des résultats matériels plus médiocres. L’anarchie est un sens ; une société sans État où la liberté des individus serait à la fois nature et vérité est aussi inconvenable que l’accomplissement sur terre de l’harmonie céleste. Mais elle doit être le but où tend constamment l’action ; une interminable marche à rebours du courant qui n’aboutira sans doute qu’à nous maintenir là où nous sommes : à maintenir l’homme en son humanité.

L’État, Economica, 1987

Citations, 5

Lorsqu’on parcourt à pied la banlieue, l’impression de confusion monotone est à son paroxysme. Il y a d’abord, et c’est ce qui frappe en général le passant, la manifestation de la misère : la banlieue-dépotoir, la flaque, ailleurs couverte de nénuphars, ici enduite d’une pellicule aux irisations suspectes, bourrée de gaz qui crèvent en bulles lorsqu’on agite l’eau avec un bâton ; le terrain vague hérissé de tessons, de brocs, de ressorts de lit, de fourchettes à deux dents, cette pourriture mécanique que notre civilisation laisse après elle, engraissée de pneus et de linges à tous les degrés de décomposition, depuis le terreau jusqu’à la charogne presque comestible. La banlieue malsaine, plus malsaine que la forêt équatoriale ; le sol gras de ses coteaux engraisse des frondaisons lourdes, moins lourdes que les eaux moirées du fleuve dont le courant entraîne lentement des poissons ballonnés et livides que les maladies épidémiques font remonter le ventre en l’air par masse. La charogne tourne au rosâtre comme la putain au sentiment. La banlieue autrefois élégante dont le luxe rococo achève de pourrir sous l’ombre humide des marronniers centenaires. La zone, vasière où échouent toutes les épaves : le broc percé, la bagnole sans pneus, le chômeur ou la prostituée hors de service, le ministre bolivien devenu alcoolique. Un monde vaincu, affairé, fouille dans les tas de bourrier pour enlever quelques bribes de chair à l’os de la misère.

Le Jardin de Babylone, éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 4

Nature… ce mot éveille en nous le pressentiment d’un donné fondamental et sacré qui est à l’origine de notre vie, physique et spirituelle : le mythe de l’Éden ou de l’âge d’or signifie seulement que ce qui est au terme de notre effort est aussi donné au départ. Il nous rappelle, à l’instant même où nous sommes en train de le rompre, notre lien avec le cosmos ; que nous sommes à la cime d’un équilibre qui – s’il nous entraîne dans la mort – nous a aussi donné la vie. Il faut être bien superficiel pour réduire la nature à un spectacle, ou à un stock d’énergie et de matière première. Les romantiques disaient : la nature est une mère… Ils avaient tort, elle n’est pas une mère au sens sentimental du terme, elle est la Mère : l’origine de l’homme. La pourpre de l’aube est faite de l’indicible colère des soleils, et ces fleurs sont des foudres. Malheur à qui ne les toucherait pas avec la délicatesse d’un dieu ! Il sera calciné par le déploiement de l’énergie que contenait leur forme.

Le Jardin de Babylone (1969), Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002

Citations, 3

Être un individu

Tu l’as voulu, tu es né. Tu t’es dressé dans ce vide où le public n’est plus qu’un anneau de brume bientôt perdu dans le lointain. Matador, voici ton arène. Qu’elle est parfois brillante au débouché du tunnel ! Que la foule, la femme t’appellent ! Elle t’a jeté son gant, tu le ramasses… Puis la partie s’engage et tu t’y découvres seul. Le temps passe, et à chaque instant l’illusion se dissipe. Et cependant le jeu continue, dont la pratique seule peut t’enseigner les règles, que toutes sortes d’accidents compliquent. Les secondes, qui sont des jours puis des mois, passent ; le soleil troue parfois la bourrasque, mais invinciblement la nuit vient. L’ombre de l’adversaire grandit, tandis que décline la force qui tient l’épée. Maintes sanglantes banderilles sont posées, jusqu’à l’estocade finale qui est donnée par la corne du plus noir de tous les Minotaures.

Une seconde nature, Sang de la terre, 2012

Citations, 2

Rien ne nous est plus naturel que de nous considérer comme libre : comme un homme parmi d’autres, semblables à nous parce qu’également singuliers. Pourtant, si par extraordinaire nous cessons de supposer que cette liberté va de soi, alors s’ouvre un abîme ; et chaque effort pour le sonder nous le révèle plus creux. Jusqu’au jour où nous réalisons l’insondable profondeur de notre liberté : la force qui nous en écarte est exactement celle de ce vertige. Plus un homme fait l’expérience de sa liberté et découvre à quel point elle est le centre de sa vie, plus il éprouve combien il lui est difficile de la vivre. Être libre, c’est supporter cette tension au lieu de la fuir.

Je fus. Essai sur la liberté. A compte d’auteur, 1980, Opales, 2000.

Citations, 1

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps. Comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celui du passé. La Grande Mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chaque homme l’expérimente à chaque instant et partout, par-delà classes et frontières, elle met en jeu l’humanité.

Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel,
Anthropos, 1973, rééd. Sang de la terre, 2012.