Bernard Charbonneau, « Sortir de la banlieue »

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Bernard Charbonneau

Sortir de la banlieue

(Conclusion de Notre table rase, 1971)

À vrai dire, la disparition de la campagne : des repas, des vallons et des fêtes, la banlieue dont on ne sort plus, est un changement si angoissant qu’il est inconcevable pour un esprit humain. Non ! Cela ne peut être, c’est trop affreux ; telle est la pensée qui rend le cauchemar inévitable. Qu’on y réfléchisse en pesant chaque mot : plus de pain quotidien, plus de rivière ni de rives ; plus d’ailleurs si ce n’est produit par la drogue. Plus d’air ni d’eau, si ce n’est fabriqué par les machines et les bureaux. L’homme étouffera dans cette tombe creusée dans l’ordure ; mais quand il sera sur le point de tourner de l’œil, Esso ou l’ENA lui feront respirer une bouffée de chlorophylle synthétique en lui montrant une photo du parc de la Vanoise.

Si l’on veut sauver notre civilisation urbaine du naufrage dans l’océan des banlieues, il faut lui rendre sa campagne. Au lieu d’une agriculture « de luxe » fabriquant à grands frais des nourritures et des paysages d’art dans quelques sites classés, alibi de la pilule alimentaire obligatoire, il faut une agriculture tout court, qui rende aux Français la joie quotidienne de casser la croûte en jetant un coup d’œil sur la France. Au lieu du parc tabou – ce verre d’eau qu’on montre à qui meurt de soif –, excuse de l’anéantissement des Alpes et des Pyrénées, du village musée alibi de l’ethnocide généralisé, il faut maintenir et rénover l’ensemble des campagnes et des villages français. Ils ne sont pas de trop si l’on veut que les masses urbaines aient de quoi manger, pêcher, vivre dans la nature et les pays, et non seulement se rincer l’œil en y mettant une goutte de collyre vert. Ce sont au contraire les aérodromes, les aciéries, les usines à ski qu’il faudra bien un jour se décider à mettre sous globe et à cantonner dans des parcs industriels. Sans quoi ils finiront par tout envahir : déjà Fos menace d’infester la réserve de la Camargue.

1. Pour une agriculture agricole 

Pour produire des fruits aussi bons à manger que beaux à voir, l’arbre humain a besoin d’être enraciné dans la terre. D’où la nécessité de réinventer l’agriculture agricole, et de la faire progresser sans la détruire. Ce qui exige un esprit d’invention autrement subtil que pour produire de plus en plus, mécaniquement, la même chose. Ce serait la tâche d’une science véritablement agronomique : biologique, écologique avant d’être physique, soucieuse de la nature et de l’homme plus que du rendement. Inspirée par l’amour de la terre, des arbres et de la vie, la pensée des équilibres, elle ne s’en tiendrait pas aux champs, mais rappellerait les fonctions du bocage et du marais, qui à des titres divers font aussi partie de la campagne. Elle défendrait la forêt dont elle envisagerait la rentabilité à longue échéance et sur tous les plans, écologiques, esthétiques et sociaux. Une telle agronomie, véritablement objective et non mystifiée par la religion du gain, serait à l’origine d’une agriculture respectueuse des sols, des produits, des paysages et des paysans, l’orientation d’une science dépend de ses fins qui n’ont en général rien de scientifique. Pourquoi la recherche agronomique ne se tournerait-elle pas vers le progrès d’une agriculture biologique qui n’est rien d’autre que l’agriculture tout court ? Pourquoi n’y aurait-il qu’un machinisme toujours plus lourd, pourquoi pas un outillage plus simple et plus maniable, si la science peut tout (1) ? N’y aurait-il de rendement que par les engrais et les poisons ? Ne pourrait-on pas orienter les recherches vers le perfectionnement du compostage qui permet de recycler les déchets et des techniques de lutte biologique ? Enfin, surtout, au lieu de multiplier les traitements qui multiplient les traitements, pourquoi ne pas sélectionner des espèces robustes qui s’en passent ? Mais Pechiney le supportera-t-il ? Au lieu de standardiser en fonction de la production et du transport, pourquoi ne pas favoriser des variétés locales afin d’accroître l’originalité et la diversité des produits dont on irait consommer certains sur place ? Les pépiniéristes renonceraient ainsi à une standardisation qui est une des causes les plus graves de l’appauvrissement des nourritures et des paysages. Rien n’oblige la science agronomique à s’en tenir à la monoculture ; elle peut continuer dans la voie du progrès agricole en perfectionnant les assolements. Enfin, autant qu’aux fléaux naturels, elle peut s’intéresser aux nuisances d’origine humaine : le DDT vaut bien parfois le doryphore, le bull est un parasite du chêne encore plus nuisible que le capricorne, et les mœurs de la tronçonneuse ou de la DDA mériteraient bien une étude si l’on veut sauver le tapis végétal. Et pourquoi une science véritablement agronomique n’étendrait-elle pas de tels soucis à l’élevage, sélectionnant des bêtes plus robustes, adaptées à la vie au grand air, dont le fumier – pas le lisier – pourrait enrichir et non infecter les champs ? Au lieu de raser le bocage, elle rechercherait dans quelle mesure il doit être conservé au profit de la terre et des bêtes, et comment utiliser au mieux l’herbe des prés pour la qualité de la viande, du lait et du paysage ; et l’on cesserait de subventionner les tunnels qui produisent des protéines et des ronces. Pourquoi la « stabulation libre » aurait-elle dit son dernier mot ? La recherche agronomique ferait ainsi progresser des techniques non seulement favorables à la conservation du capital naturel, mais à l’égalité, à la liberté et à la variété des entreprises agricoles. Tournée vers l’expérience et le concret autant que vers les chiffres, elle tiendrait compte des facteurs locaux : nationaux, régionaux ou cantonaux. Au lieu de renoncer au sol, l’agriculture retrouverait son fondement : la terre.

Une telle révolution peut commencer à l’instant et ici même : dans votre jardin. En effet la considération du rendement y passe après le plaisir de produire soi-même des fruits savoureux. Plus qu’ailleurs la multiplication des traitements y devient une corvée insupportable. Aujourd’hui on n’y cultive plus des fruits, mais du lindane, on n’y fait plus pousser des salades, mais des limaces au limatox. Économiquement dérisoire, il ne faut pas oublier que ce secteur horticole concerne des millions de Français. Quand donc pourront-ils trouver un manuel d’horticulture simple et pratique qui ne sera pas une pure brochure de publicité pour les engrais, les pesticides, les plants standards et les mécaniques (2) ? En tout cas, il ne tient qu’à eux de renoncer dès aujourd’hui dans la mesure du possible à l’agrochimie, à pratiquer le compost en diminuant les engrais, à refuser d’acheter aux pépiniéristes les plants surtraités des espèces qui crèvent si on ne les couvre pas de poison tous les huit jours et ne produisent que de la fadeur. À quoi bon s’épuiser à produire soi-même des pêches (?) qu’on trouve dans tous les supermarchés ? Le jardin familial doit être à l’avant-garde de la rusticité et de la saveur et, embryon d’autarcie, fournir directement du producteur au consommateur des fruits que la dictature de Pechiney-Progil rend introuvables sur le marché.

Depuis déjà longtemps, en marge de la doctrine officielle, l’agriculture biologique combat l’agrochimie et la monoculture qui tôt ou tard épuise les sols. Elle a donc un rôle essentiel à jouer dans la défense de l’agriculture. Mais, cédant à la tentation de tout mouvement marginal et non conformiste, il ne faudrait pas que, se repliant sur elle-même, s’attachant au détail et à la lettre de sa doctrine, elle oppose au système de l’agrochimie un intégrisme naturiste qui ferait le jeu de l’adversaire. Au contraire, qu’elle élargisse son horizon au-delà du problème des sols et des traitements, qu’elle nuance et approfondisse ses vérités et elle démontrera que ce n’est pas elle mais les maniaques de la chimie qui nient la complexité du réel et refusent de s’incliner devant l’expérience. Le parti pris, le mythe et le système, d’autant plus redoutable qu’il ne semble pas tel parce qu’il règne, c’est l’industrie agricole officielle, et il ne faut pas perdre une occasion de le prouver. Mais, comme toujours, on ne pourra le faire qu’en reconnaissant la demi-vérité dont se justifie l’agrochimie, et admettre que dans l’état actuel des choses l’agriculture ne pourra pas se contenter de moyens parfaitement naturels. On n’en sera que plus à son aise pour critiquer la mythomanie qui pousse à une « agriculture » parfaitement antinaturelle. Si l’agriculture biologique élargit ainsi son horizon, elle élargira son public. À la campagne et à la ville ses adhérents potentiels sont innombrables : exploitations familiales de polyculture qui font encore de l’agriculture « biologique » sans le savoir, citadins affamés de nourritures et de paysages, et jeunes assoiffés de nature et de liberté. En même temps qu’on dénoncera la pratique de l’agrochimie par les agriculteurs, on s’efforcera de les encourager là où ils ne la pratiquent pas encore. Ceux qui ont encore une vocation de paysan ne s’y abandonnent qu’à regret sous la pression du système, ils seraient les premiers à suivre un mouvement qui leur indiquerait les moyens de commencer à en sortir : au lieu de leur interdire tout engrais ou traitement il vaudrait mieux leur montrer comment les utiliser le moins possible. L’agriculture biologique ne peut plus être une chapelle agronomique, sa cause est autrement vaste, puisqu’il s’agit du sort de tous les paysans et de tous les citadins, peut-être même de celui de l’espèce qui, privée des nourritures et des joies de la terre, risque d’étouffer.

Mais bien entendu un changement aussi radical de la théorie et de la pratique agricole doit mener à une autre politique. Il suffirait, prenant son étiquette à la lettre, que le ministère de l’Agrochimie redevienne celui de l’Agriculture et des Agriculteurs, qu’il admette qu’il a en même temps qu’une fonction de production, une fonction de conservation de la nature et des paysans. Alors dans chaque département ses fonctionnaires formeraient une direction véritablement départementale et agricole, chargée de l’entretien et du progrès des campagnes du lieu. Et tout le secteur tertiaire qui en dépend : Safer, coopératives, etc., au lieu d’avoir pour fin la destruction ou la colonisation de la campagne et des paysans, s’occuperait de les défendre. Ainsi, cessant de fabriquer des produits industriels ou de servir d’intermédiaires aux trusts, les coopératives commercialiseraient les produits venant vraiment de la ferme. Mais cela suppose que ce secteur tertiaire reste plus enraciné dans la terre que dans le papier, et que sa formation et des stages l’aident à se rappeler qu’il est au service de la paysannerie. On m’objectera la concurrence de l’agriculture hollandaise ou italienne – comme en Hollande ou en Italie celle de l’agriculture française – mais une telle politique est aussi concevable dans le cadre de l’Europe que dans celui de la France. Après tout il y a deux plans Mansholt, pourquoi ne pas adopter le second après l’avoir précisé et purgé de ses contradictions, qui ne sont pas petites ? Rien n’empêche de mettre au point un plan européen qui se donnerait pour but la conservation de tous les fruits : de toutes les nourritures, paysages et ethnies rurales d’Europe. Quelle richesse, du cap Nord au détroit de Sicile ! Au lieu de l’Europe du poulet fondant et de l’Iowa 637 pourquoi pas celle de la Bresse et de l’Émilie et de leurs produits ? Il suffirait d’étendre le statut de « l’agriculture de montagne » aux plus belles collines, puis ensuite aux vallées, sauf quelques régions maudites, vouées au nylon ou à l’enfer vert de l’hybride.

Les partisans de l’agriculture officielle, en dépit des arguments déjà donnés, invoqueront une fois de plus Dieu : la rentabilité. Mais si, dans cette Europe surpeuplée d’hommes et de machines, on veut tant soit peu maintenir les plaisirs du manger et du voir, ou tout bêtement la vie, combien coûteront le recyclage des agriculteurs, l’épuration, et les asiles, qu’il va falloir généraliser dans le moindre écart, l’entretien de l’espace par une horde de machines et de spécialistes ? Le maintien de ce qui est, de l’agriculture, des paysages et des paysans qui subsistent, coûterait infiniment moins cher que leur reconstitution artificielle à grands frais dans quelques îlots. Chaque semaine qui passe, et chaque paysan qui part augmente le prix.

2. Du pain pour les Français

Il faut enfoncer le clou : si l’on tient compte de tous les facteurs, c’est l’agriculture industrielle et non l’exploitation familiale de polyculture qui n’est pas rentable. Mais si l’on veut mettre un frein au flot visqueux de plastique qui menace de nous remplir la bouche, encore faut-il crier sur les toits la vérité qu’on se dit partout de bouche à oreille. À savoir que le système Gervais-Danone ne fabrique pas des nourritures mais leur apparence, et que ces produits hygiéniques sont dégueulasses. Il faut rompre la conspiration du silence, rappeler qu’à l’inverse de la nectarine, le brugnon mûr c’est merveilleux : cela a du goût, son goût. Les partisans des aliments « naturels » ont souvent le tort de céder à un puritanisme hygiénique qui transforme leurs magasins en des sortes de pharmacies, ils devraient faire appel au vice : à la gourmandise. Le premier allié de la révolution contre l’abstraction industrielle c’est la volupté. Consommateurs ! ne vous laissez pas gaver de pétrole ni mettre en batterie ! Contribuez à l’échec du poulet ou du porc industriel ! On veut vous fermer la gueule, on vous fait la guerre à grand renfort de publicité ou de propagande lourde, contre-attaquez pour défendre une des joies les plus sûres de la vie : celle de la table. À vous de jouer, dès aujourd’hui, clamez bien haut votre opinion sur le pain gonflable chez votre boulanger et quittez-le avec fracas devant les autres clients s’il l’inauguré. Ne vous laissez pas bourrer, ne fermez pas la gueule : chez votre épicier tordez le nez sur la jolie barquette de fraises sans odeur ou le munster dans son imper. Faites de la contre-propagande. Tant que vous le pouvez encore, laissez le plastique alimentaire… S’il le faut, laissez le plastique alimentaire biodégradable encombrer les caves des coopératives et des hypermarchés qui le distribuent, et chaque fois que vous en avez l’occasion, allez directement vous fournir à la source : au paysan. Et s’il reste tel, ne manquez pas de le féliciter de la qualité de ce qu’il produit.

Encore faut-il que le public, en particulier les ménagères qui sont cuisinières, réapprenne à les apprécier. Cela suppose un éveil et une éducation de l’opinion : voici un travail tout indiqué pour les intellectuels qui sont fine gueule. Qu’ils l’ouvrent, et les considérations de La Reynière rejoindront enfin celle de M. Doutrelant. Puisqu’on nous propose les USA comme modèle, suscitons un Ralph Nader français, c’est-à-dire gourmand, qui défendrait notre pot.

Les produits véritablement agricoles de l’exploitation familiale de polyculture n’ont rien à voir avec ceux de l’agrochimie. Il est scandaleux de confondre l’incomparable dans les comptes et de le tarifer au même prix. L’ersatz industriel, pour porcs ou pour hommes, produit en masse, devrait être vendu à très bas prix. Sanders, Danone ou Nasa, parfumé à la framboise ou à la langouste, conditionné, tout préparé pour astronautes ou ménagères en détresse, il serait distribué gratuitement à l’armée ou aux peuples affamés. Au lieu d’un label « produit fermier » toujours sujet à caution, l’État imposerait un antilabel « produit industriel ». Et toute apparence chimique qui se donnerait pour viande ou fruit serait attaquée devant les tribunaux par les agriculteurs pour concurrence déloyale, et condamnée pour fraude.

Par ailleurs le produit agricole – et non « fermier » – serait vendu à son juste prix, qui permettrait aux paysans de vivre sans subventions et de remplir leurs fonctions de gardiens de la campagne. Dans la mesure où la production des exploitations familiales représentera une part non négligeable de la production globale, la qualité pourra être sanctionnée par une élévation raisonnable des prix. Sans cela ce n’est pas vingt pour cent, mais cent pour cent plus cher que Nestlé nous vendra les derniers produits fermiers.

D’ailleurs, la plus grande partie de cette augmentation pourrait être absorbée par une simplification des circuits commerciaux. Dès à présent, chacun peut s’adresser directement au producteur, ou former une coopérative d’amis pour s’y fournir ; ce qui est un profit et un plaisir en même temps qu’un devoir. Et, nous l’avons vu, la première tâche des coopératives, au lieu de fabriquer des produits industriels, devrait être la commercialisation des produits paysans. Aux municipalités aussi de réveiller cette vieille institution : le marché paysan. Maurice Mességué a, paraît-il, divisé celui de Fleurance en deux secteurs dont l’un est réservé aux produits non traités. La ville manifesterait ainsi sa solidarité avec la campagne et l’une et l’autre y gagneraient.

Ainsi la vie de l’exploitation familiale d’agriculture serait assurée par une revalorisation modérée justifiée par la qualité de ses produits, le tourisme dispersé qui enrichit les campagnes pauvres et belles sans les détruire n’étant jamais qu’un complément. Quant à l’usine, elle aussi ne peut contribuer à l’équilibre d’un pays que si elle ne l’anéantit pas. L’industrie lourde indispensable étant concentrée dans quelques ghettos sacrifiés à cette calamité bénéfique, la campagne serait un domaine tout indiqué pour expérimenter une soft technology soigneusement choisie comme non polluante. L’organisation du travail à mi-temps, dans toutes sortes d’entreprises artisanales, intellectuelles, etc. au bourg ou à la ferme, serait un bon moyen d’aider au maintien des petites exploitations, tout en valorisant par contraste le travail de la terre. Des vignerons-horlogers, ou des professeurs-horticulteurs, des écrivains-bergers, etc., pourquoi pas ? On s’acheminerait ainsi, par une voie réaliste, vers la liquidation de la dichotomie du travail intellectuel et du travail manuel. Et pour une fois, les moyens de transport et de communication modernes pourraient servir à quelque chose en rassemblant des hommes par ailleurs dispersés.

3. De l’espace-temps pour le peuple 

Si la société qui prétend protéger à grands frais l’environnement était logique avec elle-même, elle devrait aussi calculer la rentabilité de l’EFP non pas en fonction du prix de revient du kilo de veau au pétrole mais de celui de la rénovation et de l’entretien de l’hectare de parc national. Et dans les calculs de rentabilité de l’élevage en batterie, elle devrait intégrer le tort causé au paysage par les bâtiments et le coût de la station d’épuration de l’air et de l’eau : on s’apercevrait qu’à ce compte le jambon de Bayonne revient sans doute meilleur marché.

Là aussi il ne s’agit pas de subventionner mais de payer l’agriculteur pour son produit, et de faire payer à l’industrie ce qu’elle détruit. Pourquoi ne pas exempter officiellement l’EFP d’impôts ? Vivant en partie sur elle-même et détruisant moins de biens gratuits, elle coûte moins cher à la collectivité que le commerce ou l’industrie. Cela suppose bien entendu que le paysage reste tel et qu’on n’en fasse pas le pire ennemi de la campagne en lui vendant toutes sortes de poisons ou d’engins sans lui enseigner le mode d’emploi. L’éducation et la loi devront bien mettre un jour fin au ravage. Plus de ces chaos d’arbres brisés et tronçonnés qui font de la campagne un archipel de ronciers grouillant de vermine, plus de ces aulnes abattus qu’on laisse pourrir dans l’eau. L’entreprise qui utilise un bull sera tenue de rétablir les bordures ; et l’on remettra en vigueur les vieilles coutumes qui frappaient d’une amende ceux qui détruisent le rempart végétal des berges. La tronçonneuse est une arme trop dangereuse pour qu’elle soit abandonnée à la fantaisie des particuliers. Si l’éducation est inefficace, il faudra bien se résigner à l’enfermer à la mairie, qui la louera contre justification de l’utilité du travail.

Là où celui-ci sera le fait d’une administration, elle donnera l’exemple. La SNCF ou les Ponts et Chaussées contribueront à la restructuration du paysage en plantant des arbres du pays : chênes ou cerisiers rustiques, le long des voies. Plus question de répandre du poison sur des kilomètres ; et là où le débroussaillage sera fait à la machine, il sera fini à la main. Au lieu de supprimer les postes de cantonniers comme on le fait, on devrait les multiplier dans une campagne qui se dépeuple. Pourquoi pas des cantonniers hippies, qui pourraient ainsi vivre modestement en pleine nature ? Après tout, notre société finance bien une horde de bureaucrates et de militaires à ne rien foutre, ou pire pour détruire.

De même que dans l’alimentation c’est le produit agricole qui doit être de règle, dans l’espace c’est le paysage campagnard. Si l’on veut que le peuple puisse vivre tant soit peu dans la nature, et non jeter le regard désespéré du pauvre sur quelque vitrine. L’exception ce n’est pas la réserve naturelle mais la réserve industrielle. Il ne faut pas seulement préserver un site classé égaré dans la banlieue totale mais définir les règles qui assureront la préservation du quotidien et de l’ordinaire : de la forêt, des champs, du bocage et de la lande, de la rivière et de l’étang. De même qu’en ville ce qui importe plus que le monument historique c’est la rue, la place, le quai, etc. Ce qui est divers, vivant, c’est la différence, le contraste : la ville dans la campagne. L’île de pierre dans le bocage, ou celle qui cache ses jardins dans des murs où il suffirait d’ouvrir des portes pour le public. Ce qui est mort, informe c’est le bâtard : l’espace vert dans l’asphalte, la cité-jardin, la banlieue.

Ainsi, vivante parce qu’habitée, la campagne ne se décomposerait plus en banlieue, elle évoluerait à son rythme comme elle l’a toujours fait. Allant de soi, le paysage n’aurait plus besoin d’un architecte paysagiste. Produit de la nature autant que de l’homme, il ne se fabrique pas, il pousse ; quand l’homme innove en ce domaine, c’est sans le savoir. La fabrication systématique et autoritaire du paysage par des spécialistes est l’antithèse de la synthèse équilibrée et spontanée du peuple et de la nature. Le produit de la science ou du pouvoir, l’œuvre du roi, qu’elle soit ville ou à plus forte raison campagne, porte la marque rigide de la hâte et de la force ; c’est Versailles, non Paris ou Cordes. Ce qui sort des bureaux est toujours tant soit peu tiré à la règle.

Malgré tout, on ne pourra éviter l’intervention de la science et même de l’État, il faudra seulement qu’elle soit prudente et n’oublie jamais à quel point elle est paradoxale en ce domaine. Au lieu de combiner comme on le fait le laisser-aller avec l’aménagement dévastateur, on pratiquerait une politique des bâtiments ruraux sans lesquels il n’y a pas de paysage. L’entretien du patrimoine immobilier aurait la priorité sur les constructions neuves, on aiderait les propriétaires et l’on frapperait au besoin de déshérence ceux qui s’y refuseraient ; quant aux constructions neuves, on vulgariserait des exemples locaux. Au contraire de ce qu’il fait, l’État transférerait aux gîtes ruraux les crédits des VVF, ce qui permettrait, tout en conservant l’habitat rural, de disperser les touristes et de les mettre en contact avec les paysans. Cessant de leur proposer des F4, la DDA les aiderait à situer leur maison et à l’intégrer dans le pays. Quant aux résidences secondaires, il suffirait de décourager les villas, et d’encourager la rénovation et la construction selon la bonne règle, ce qui ne serait d’ailleurs que précéder l’opinion. Quant aux bâtiments industriels ou annexes, si l’on ne peut les bâtir en dur, qu’on les bâtisse au contraire en ultraléger, en bois brut par exemple comme on le fait pour les « crips » ; de cette façon on pourra les démolir vite s’il le faut. Pour éviter la laideur, qu’on la camoufle de couleur de campagne, c’est-à-dire de terre et d’herbe. Pour ce qui est du plastique, il serait temps que la loi interdise à ce genre d’étron de gueuler si fort dans les marguerites. D’une façon générale, si l’on veut préserver la vue il vaut mieux réserver à l’entretien les crédits qu’engloutissent des constructions ambitieuses et inutiles, et encourager celles qui sont plus modestes, basses et dispersées. C’est ainsi qu’au lieu de piscine les bourgades auraient intérêt à aménager pour la baignade un coin de rivière ou de ruisseau ; ce qui les obligerait à veiller à leur propreté.

4. Des Berrichons pour la Bretagne 

Dans une campagne peuplée et habitée, comment aider les pays à reprendre racine ? Une telle entreprise est en contradiction avec le principe de notre civilisation qui veut que tout soit déterminé, instruit, administré d’en haut. Comment veut-on par exemple qu’une socialité originale se développe dans une population dont le temps se partage entre le travail éreintant et la rêvasserie devant la TV ?

Bien entendu l’éducation aurait un rôle essentiel en cette affaire ; et l’on peut parler d’éducation de la liberté, puisqu’il s’agit de préparer des hommes à vivre seuls, en famille ou en groupe, dans l’espace et la nature. La vie à la campagne, que les citadins considèrent selon les cas comme une malédiction ou un grand bonheur, suppose une aptitude à remplir sa solitude : à penser, à lire, à s’activer, à se supporter, soi-même et son prochain. Quand elle n’est pas une corvée ou un jeu de vacances, elle exige force morale et spirituelle. Comment l’acquérir sans beaucoup de caractère et de foi ? Ce ne sont pas les Églises survivantes qui ont donné trop de preuves de leur peu d’imagination et de leur lâcheté devant le monde industriel qui nous la fourniront : aujourd’hui Dieu est mort, et c’est à chaque homme de le ressusciter. Nouveau paysan à l’ouvrage. Cultive ta liberté.

Un autre enseignement, basé sur l’écologie, l’histoire et la géographie locales, aiderait à rendre aux jeunes paysans le sentiment de leur utilité et de leur dignité. Des écoles et des lycées agricoles dotés d’un personnel aussi qualifié que celui des villes pourraient cultiver en eux l’amour de la nature, de leur pays et de leur métier, au lieu d’entretenir leur sentiment d’infériorité. Solidement enraciné dans la terre, établi en plein bocage, cet enseignement serait d’autant plus ouvert sur l’extérieur : pour une fois ce foutu car pourrait servir. Des stages feraient connaître aux futurs agriculteurs les autres campagnes, ainsi que les splendeurs et les misères de la ville et de l’industrie.

Au lieu de dégoûter systématiquement le jeune paysan de sa condition en en faisant un sous-petit-bourgeois, on lui montrerait à quel point l’agriculture est plus intéressante et variée que les fonctions spécialisées de l’employé : pour une fois un enseignement pluridisciplinaire serait tout indiqué. Mais il faudra que la formation et l’esprit des enseignants change : espérons que les nouveaux normaliens, venus maintenant de la ville, au lieu d’y monter rêveront d’en sortir. Quand on aura ainsi rendu conscience au jeune paysan de la valeur de la fonction, essentielle parce qu’antithétique, qu’il remplit au profit des citadins, il cessera d’être le plouc, l’hilote de la ville. Alors le progrès qui en est issu ne signifiera plus la fin de la campagne, prise jusqu’ici entre le dilemme d’une tradition figée et d’une modernisation mortelle. On ne mécaniserait plus l’éreintement, la crasse, on n’ajouterait plus la TV à l’inculture. Le progrès serait cette fois celui des hommes, des femmes, des familles et des villages, et pas seulement celui des techniques. Et l’on peut être sûr que cela se verrait dans le paysage : la propreté et le style des bâtisses.

Mais il n’y a pas d’illusions à se faire ; dans la banlieue rurale, détruite et saignée à blanc, un changement aussi radical ne peut venir que de la ville, qu’il faut greffer sur la campagne. Si, pour maintenir les paysans à la terre, il faut en faire en quelque sorte des citadins par la passion de la liberté, l’initiative et l’imagination, pour régénérer la campagne il faudra aussi exploiter le besoin qu’en éprouve l’élite des villes.

Le tourisme peut contribuer à cette greffe, s’il est vraiment la rencontre de la ville et du village. Il faut cesser de le considérer comme une simple industrie des loisirs ; sa raison d’être c’est le séjour dans la nature, le voyage à travers la diversité des pays. Sa condition nécessaire c’est donc leur maintien, tout doit être fait pour que le tourisme de masse ne détruise pas son objet. Il est absurde de bâtir la ville à la campagne : plus de grands ensembles ou de lotissements à villas. Plus de village musée alibi, le touriste logera dans le musée : dans le village tout court. On peut calculer dès à présent la charge humaine que peut encaisser la campagne si l’on veut qu’il y ait effectivement loisir dans la nature et le pays. Une commune rurale moyenne d’environ 500 habitants ne peut guère accueillir plus d’une vingtaine de familles, soit 10 habitants-loisirs au kilomètre carré au maximum. Au-delà, il n’y a plus loisir dans la nature mais en banlieue. Si l’on veut que les citadins aient encore des vacances : une interruption de leur état de banlieusard, on voit qu’il est impossible de diminuer l’espace rural, et l’on peut estimer à quel chiffre la population urbaine française devra se stabiliser. Il est vrai qu’il y a encore 4 000 kilomètres de côtes en Norvège, puis pour l’Europe ce sera fini.

Pour préserver et même étendre l’espace-temps, il faudra bien se résigner un jour à stopper la construction des routes qui le crevassent et l’infectent. L’auto serait le privilège des travailleurs du pays, les vacanciers se baladant à pied, à vélo, en stop ou grâce à un bon réseau de transports publics. Ceux qui aiment à retrouver à Saint-Trop les joies de la circulation place de la Concorde pourront toujours y aller, rien ne sera fait pour l’améliorer, c’est-à-dire l’aggraver. Autre plaie pour la campagne et la nature, l’organisation et la propagande touristique toujours faites à des fins intéressées. Le tam-tam pour faire consommer cataractes ou peintures rupestres, la dévastation organisée des fonds sous-marins ou des alpages par le Club Méditerranée sera interdite : plus de ces safaris minutés qui permettent aux veaux de tuer les lions. Voyager, aujourd’hui bien plus qu’autrefois où l’on y était contraint, c’est découvrir, se risquer.

Si la campagne répond au besoin profond du citadin, c’est moins à celui d’y passer qu’à celui d’y vivre. Au lieu de décourager les résidents « secondaires », pourquoi ne pas les encourager ? On m’objectera que la campagne française n’est pas assez vaste pour que tous les citoyens puissent s’y établir. Mais, si l’on élimine la part de la mode et du prestige, le nombre de ceux qui en ont vraiment le besoin est moins grand qu’on ne pense. Pour opérer une sélection qui ne soit pas seulement celle de l’argent, il suffirait d’imposer un minimum de présence et d’entretien. La résidence secondaire n’est justifiée que si l’on y réside ; si elle est primaire – essentielle – l’appartement en ville n’étant pas une maison mais un logement de fonction. Alors le Parisien tournerait au paysan, et la conservation de son environnement, qui est un travail pour le cultivateur deviendrait pour lui un plaisir : si tel n’est pas le cas il n’a aucun droit à la campagne. On la peuplerait ainsi d’une bourgeoisie intéressée à la défense du paysage et des paysans, auprès desquels elle valoriserait la vie dans la nature.

C’est la ville qui repeuplera la campagne. Pour qui en vient, quelle révélation crue les arbres, les bêtes, l’espace. Qui ne les paierait au prix du sang comme autrefois la sécurité et le confort ? Un statut de l’habitant des campagnes aiderait le nomade du désert industriel à trouver son Chanaan, qui serait Berry ou Sicile. Il saurait qu’en choisissant la campagne il renonce à la ville, qu’il échange une vie plus facile contre une autre, plus rude et plus libre. Et que là on ne voit le voisin que lorsqu’on va le voir. Mais s’il n’y a plus les devantures et le cinoche il y a le bois et le gibier. La chasse, la pêche, cessant d’être le privilège du riche Parisien, redeviendraient celui de l’habitant et de ses hôtes. Dans certains secteurs où la nature serait particulièrement préservée, ainsi aux abords des parcs nationaux, le paysan de choix jouirait de l’avantage et des inconvénients de ne pas avoir l’électricité et la route : d’être oublié par la société. Sur la carte il y aurait des blancs, cette fois volontairement maintenus, où l’on pourrait s’installer à ses risques et périls ; comme à l’époque des pays neufs, il serait possible de vivre ailleurs. Ainsi pour ceux qui seraient prêts à en payer le prix élevé, serait maintenu le droit à l’objection de conscience vis-à-vis de la totalité industrielle.

Une des chances actuelles de la campagne, c’est le désir de s’y installer qui hante certains jeunes citadins. S’il est normal que l’élite rurale soit tentée de monter vers la ville qu’elle ignore, c’est l’élite de l’élite : la fleur des jeunes citadins, qui la remplacera. Des mesures simples feraient sortir de l’utopie la fondation de communautés e ! limiteraient les échecs. Un service civil – obligatoire pour les étudiants en biologie, histoire naturelle, etc. – où les jeunes deviendraient bergers, bûcherons, cantonniers, etc., les aiderait à faire l’épreuve du travail et de la vie aux champs. Ainsi seraient écartés les instables ou les névrosés que séduisent les mythes naturistes, et les citadins mis en contact avec les paysans ; s’ils fondent ensuite une communauté elle ne serait pas étrangère au village dont elle recevrait soutien et conseil. Sa fondation, faite aujourd’hui au petit bonheur, serait préparée par des stages chez les agriculteurs du pays, financée par des prêts de démarrage et des exemptions fiscales qui permettraient d’acheter la terre et d’attendre la récolte. Hélas, aujourd’hui les nouvelles abbayes ne trouveront plus de forêts à défricher, c’est dans la jungle sociale, qui absorbe la totalité de l’espace et des ressources, qu’elles devront faire leur trou. La nôtre sera-t-elle assez libérale pour reconnaître le droit de la déserter ? En tout cas, il vaut mieux que les jeunes sachent qu’en fuyant dans la campagne ils vont affronter la société.

S’il en est ainsi, peut-être qu’un jour la ville retrouvera son corps, dont on ne peut dire ce qu’il sera, sinon différent, encore plus riche en nourritures, en paysages et en cultures qu’il ne le fut jamais. Et l’on pourra parler de progrès : d’un plus ajouté à ce qui est. Alors, cessant de perdre aussitôt sur un tableau ce qu’on acquiert sur l’autre, pourra-t-on se servir des moyens scientifiques et techniques utiles sans pour cela renoncer aux joies fondamentales : s’en mettre plein la panse et la vue, et la vie. Dans un espace-temps inépuisable, parce qu’on y est libre, et qu’il n’est jamais le même.

Certains m’objecteront : tout cela est très beau, mais c’est un problème de luxe pour pays surindustrialisé qui ne concerne pas les pays sous-développés. Je répondrai que la conservation des éléments, des terroirs et de la variété des ethnies est une nécessité vitale commune à l’espèce humaine. Le problème de la campagne est celui des sociétés pastorales d’Afrique et d’Asie encore plus que le nôtre. Si nous devons les aider à se développer il est essentiel qu’elles ne copient pas notre Raubwirtschaft, car alors ce serait l’écosystème terrestre qui serait en jeu. Ce n’est pas en leur vendant nos tanks démodés, ou en y implantant nos aciéries que nous les tirerons d’affaire mais en les aidant à faire la première révolution agricole : celle des assolements et des bocages, de l’association de l’agriculture et de l’élevage. Si ces pays passaient directement de l’écobuage au tracteur, leurs sols et leurs sociétés, encore plus fragiles que les nôtres n’y tiendraient pas. Un outillage moins coûteux, plus simple et plus léger, leur permettrait de se dégager du milieu sans le détruire, et de développer une culture qui ne soit pas la caricature de la nôtre. À cette fin (si jamais l’accord se fait pour sauver la terre) les pays « en voie de développement » pourraient user de moyens techniques interdits aux pays déjà développés. Et l’on mettrait à leur compte, en dollars ou en or tout ce que ce prétendu « sous-développement » a conservé comme réserve de matières premières, paysages, produits agricoles ou artisanaux. Comme aux paysans, la société industrielle occidentale ne ferait que leur payer ce qu’elle leur doit. Mais les peuples du Tiers-Monde prendront-ils conscience de leur valeur au lieu de copier notre technique, notre bureaucratie, notre armée ?

5. Le paradoxe de la révolution verte

Mais je vois que mon lecteur commence à m’abandonner en se disant : il n’y va pas de main morte ! Hélas oui. Et je suis le premier à me rendre compte à quel point je vais à rebours du courant ; tout au moins du flot des bagnoles, sinon du courant humain. Ce que je propose met en cause à la fois les principes et les « faits » de notre temps dans tous les domaines. À commencer – et en ceci M. Mansholt n’a pas tort – par le déluge économique et démographique. Si on ne le maîtrise pas, les mesures de détail prises pour défendre l’environnement seront emportées comme fétus de paille ; et la dépollution ne fera que courir après la pollution. Il ne faut pas se le cacher, défendre la nature et la campagne c’est s’engager dans la plus grande révolution ou innovation qui soit. La nature étant vaincue par la technique, l’obstacle à maîtriser c’est désormais le produit humain : la technique, l’économie, la politique, c’est-à-dire la société. Ne nous y trompons pas, pour des hommes, comme il s’agit de maîtriser l’œuvre de l’homme, rien de moins naturel que la révolution pour la nature et la campagne. S’il y a un mot dont le défenseur de la nature doit se méfier, c’est bien de celui-ci. Car nature signifie donné, spontanéité, inconscience ; or sur ce champ de ruines tout est à inventer et à faire. Ce n’est pas à la nature de sauver l’homme, mais à l’homme de sauver la nature. C’est pourquoi je préfère le terme de campagne qui met l’accent sur leur rapport.

Le sujet de la société industrielle qui envisage ce radical demi-tour découvre à quel point il est paradoxal, tant dans la théorie que dans la pratique. Le définir en détail serait passer en revue tous les contraires que notre monde oppose, afin de les dépasser : la subjectivité et l’objectivité, la sensibilité et la raison, l’individu et la société, la gauche et la droite, etc. Ainsi pour défendre la nature ou la campagne il faut l’avoir connue : l’avoir aimée et avoir souffert dans sa chair de son ravage. Mais il faut aussi savoir le dire, organiser sa réflexion : refuser de le faire serait trahir sa cause en refusant la communication et l’action. Tout mouvement de défense de la nature peut trahir de deux façons : ou bien, refusant de prendre forme intellectuelle ou sociale, il restera dans les limbes de la poésie, ou bien s’organisant en système idéologique et politique, il oubliera sa vocation qui est celle de la nature et de la liberté. De même cette révolution, conservatoire sinon conservatrice, devra dépasser l’opposition de la tradition et du progrès. À la fois engagée dans les réalités les plus anciennes de la terre et de l’homme et dans celles de notre temps, elle ne s’en dégagera pas moins pour les juger.

On voit à quel point l’esprit, comme l’action, doit sortir des rails. Mais c’est ce qui fait l’intérêt profond du mouvement que l’on dit écologique. Sous la pression brutale du développement moderne, il se voit obligé de définir non plus une nouvelle idéologie ou mythologie politique, mais une critique et une action qui se fondent à la fois sur les réalités les plus concrètes du présent et les besoins constants de la biosphère et de l’homme. Et cette action critique met en cause des principes et des structures communes aux sociétés industrielles capitaliste ou socialiste. Le problème écologique force les Français amateurs d’idées à dépasser leurs conformismes politiques traditionnels, à repenser la société en fonction de ce qu’ils ont devant les yeux et à inventer empiriquement de nouvelles formes d’actions ou d’institutions. La jeune gauche découvre la défense de la nature et la campagne ; peut-être qu’au lieu de courir après l’ombre de la société de son temps elle va enfin traquer la proie : l’usine, le bureau, la banlieue. Malheureusement le temps presse.

Ce renouvellement concerne au premier chef un mouvement naturiste jusqu’ici dispersé en petites sectes, ou récupéré par la littérature et le tourisme (3). Jusqu’ici, en France, pour s’intéresser à ces questions, il fallait sortir de la norme, c’est-à-dire être tant soit peu névrosé – et comment ne le serait-on pas quand le corps et l’esprit subissent une telle agression ? La défense de la nature attire des individus non conformistes ou marginaux qui sont plus doués pour commander que pour suivre, et chacun est tenté de définir ce qu’il croit sa vérité et de fonder son Église. Chacun a son territoire : l’un défend les oiseaux, l’autre les sites, d’autres une vie ou une alimentation « naturelle » qui l’est parfois bien peu. Ils sont végétariens, refusent l’alcool, le tabac, et leurs magasins ressemblent à des cliniques. Car ce protestantisme-là comme l’autre a parfois le sens des affaires.

Ce mouvement d’opposition marginal jusqu’ici très minoritaire est tenté de compenser son petit nombre par l’illuminisme, l’extrémisme. Mais ces petites sectes de purs ne gênent guère la société globale : leur faiblesse rend leur intransigeance négligeable. Comme le naturisme n’a pas de politique propre, il n’embarrasse pas plus les partis que les affaires, et la société régnante n’a pas de mal à intégrer ces mouvements auxquels elle est prête à louer une réserve ou un stand dans ses expositions. Au milieu des villas ou des machines il y a le coin des Amis des sites ou des bêtes, le point de vente des produits naturels ou des livres de nature.

Pour être à la hauteur des problèmes du monde actuel et de ce qu’un vaste public attend de lui, le mouvement écologique doit sortir du ghetto où on l’enferme. Pour résister au totalitarisme industriel, ses sociétés devront se fédérer, en prenant conscience que le détail dont elles s’occupent fait partie d’un tout : l’arbre, les oiseaux, les toits, même le passant qui traverse la rue ou celui qui contemple, participent d’une seule vue. Il ne s’agit pas de retourner à la nature : de fuir dans le rêve de l’Éden perdu, mais de poursuivre la vieille bataille de l’homme pour l’homme, sa vie et sa liberté. La nature elle-même n’est qu’un mot et un concept humains, elle n’existerait pas s’il n’y avait des hommes qui, vivant d’elle, la pensent. Sa préservation, autant qu’un retour à l’origine, est un pas en avant, l’acte de liberté le plus grand qui fut jamais accompli dans l’univers. Celui qui en est l’ultime expression prend conscience de la nécessité, signant la paix avec le cosmos, il décide d’en être le roi et non le pillard. Aujourd’hui ce n’est plus seulement le campagnard mais le citadin : le savant, l’industriel, l’administrateur, qui doit gérer la terre en paysan s’il veut en faire un jardin et non un désert de lave.

Donc, nous n’avons pas à défendre la nature en soi, mais la nature habitée, le droit à la campagne qui implique de durs devoirs. Ce sont des naturalistes qui ont découvert les premiers l’écologie. Mais si l’on s’en tient à la défense des biotopes et des espèces, on néglige l’essentiel du problème qui est humain et l’on se satisfait de réformes ponctuelles. À la limite la nature sera sauvée par quelques réserves – naturelles parce que protégées par la police – où l’écologiste patenté pourra seul pénétrer ; et il ne verra pas d’un si mauvais œil les terrains militaires fermés au public. Pour lui, plus un secteur est inhabitable, plus il est intéressant : c’est pourquoi il défend les vasières plus que les campagnes. Comme le protecteur des sites, le naturaliste ne voit que son job, et pour sauver la nature il est prêt à en priver l’homme. Pourtant il est le premier à savoir que celui-ci ne vit pas du spectacle de la nature et que lui refuser l’eau et le poisson, c’est le tuer.

Ce n’est pas la nature seule qui est en cause, mais l’homme dans la nature. Ce serait une erreur capitale de vouloir en expulser les paysans, les chasseurs ou les pêcheurs, ce sont les témoins d’un besoin essentiel : vivre dans la nature. On ne sauvera pas la campagne européenne sans les paysans qui l’habitent : à moins d’en faire un square entretenu par des fonctionnaires. Et il ne faut pas oublier que le chasseur ou le pêcheur a intérêt à conserver le gibier ou le poisson qu’il détruit. Pour peu qu’on les y aide, ils seront les premiers à comprendre que vivre dans la nature implique sa préservation ; et ils seront prêts à défendre leur champ, leur terrain de chasse ou leur maison avec une autre vigueur que cette jolie vitrine qu’on invite les touristes à lécher. Le mouvement qui sauvera l’œkoumène du totalitarisme industriel ne réunira pas seulement quelques naturalistes ou naturistes, mais tous ceux qui vivent de la terre : les agriculteurs, les consommateurs de pain et de vin, ceux qui rêvent d’une maison dans un village au bord de l’eau, c’est-à-dire l’humanité tout entière.

Alors, bien au clair sur l’énormité, la complexité et l’unité du phénomène, rassemblant des forces puissantes, ce mouvement de défense de la ville et de la campagne sera en mesure d’agir. Ce n’est pas seulement pour les espaces verts qu’il va falloir se battre, mais pour une société contre un empire. Si la révolte écologique réalise à quel point elle met en cause les principes et les structures économiques et sociales du monde existant, devenue de mouvement de loisir, société de pensée et d’action révolutionnaires, elle ne sera plus aussi facile à récupérer par les grands intérêts ou l’État. Et si au début elle sera bien contrainte de faire appel aux fonds privés ou publics, elle pourra le faire avec un minimum de compromis. Plus le mouvement écologique se développera, plus il sera tenté par l’argent ou le pouvoir qui chercheront à le gagner par d’inoffensifs cadeaux. Qu’il en profite, il faut bien un minimum de moyens pour agir ; et dans cette société qui les monopolise, où trouver des armes sinon en les lui prenant ? Qu’il accepte les aumônes qu’on lui accorde : réserves naturelles, fonds ou séances à la télé. Mais que ces dons, dérisoires par rapport aux besoins, ne lui ferment pas la bouche. Qu’il ne cède pas sur l’essentiel : les principes et la critique, et qu’il refuse de transiger sur les points véritablement importants. Mais qu’il n’oublie pas qu’il faut une longue louche pour souper avec le diable, et qu’il faut devenir tant soit peu diabolique sans devenir diable pour autant. Surtout, le mouvement pour la nature et la campagne ne doit jamais oublier que sa vraie tâche au premier stade de l’action c’est la conquête de l’opinion, seule capable de forcer l’adversaire au compromis. Alors peut-être que le récupérateur s’apercevra qu’en voulant faire la part du feu, il a déchaîné l’incendie.

D’ailleurs je ne pense pas qu’au train où vont les choses – le ravage de la terre et l’éveil de l’opinion – l’ambiguïté des rapports du mouvement écologique et de la société néo-industrielle puisse durer longtemps. En même temps qu’il se développe, le mouvement venu des USA mue : il étend son horizon et se radicalise. Il sort de son ghetto naturiste ou bucolique, et même en France, des groupes de plus en plus conscients de l’originalité de leur cause et de leur conflit radical avec le monde actuel se développent : Charlie Hebdo, Gueule ouverte, Survivre notamment. Le stade de la protection des sites est en voie d’être dépassé, c’est bon signe, même si certains se réfèrent à Trotsky qui se foutait bien de ces problèmes. Il reste à la plupart de ces groupes à mûrir, c’est-à-dire à vieillir sans cesser d’être jeune ; à joindre aux vertus de la jeunesse : la vigueur, la passion, celles de l’âge et de l’expérience : la lucidité, la prudence du vieux guerrier qui est celle du serpent.

Car je ne pense pas qu’on évitera l’affrontement avec la société actuelle, ce serait bien la première qui disparaîtrait sans lutte. La révolution verte (ou écologique si vous préférez, je me fous du mot c’est la chose qui m’importe) met en effet en cause, bien plus que le socialisme, les principes et les intérêts de la société bourgeoise où nous vivons. Il va falloir s’attaquer à rien moins qu’à Dieu et au portefeuille : à l’Église et à l’épicerie. Évitera-t-on la violence, la guerre ? Qui aime la campagne a d’autres chats à fouetter qu’à jouer au petit soldat, mais je crains que les rapports du mouvement écologique et de notre société ne restent polis que dans la mesure où celui-ci ne sort pas de l’enclos où on le parque. Je ne vois pas comment il évitera des actes de « sabotage » symboliques punis par la loi ; car elle s’appliquera dans ce cas avec autrement de rigueur que lorsqu’il s’agit de la pollution des rivières. C’est probablement en voyant couler son sang que nous saurons que la révolution de l’an 2000 est née.

Ainsi, après avoir privé mon lecteur de nourritures, de paysages et de danses folkloriques, voici que je l’invite à se mobiliser dans une guerre civile écologique : payer environ 20 francs l’annonce de tant d’ennuis c’est bien cher. Qu’il m’excuse, sur le gros des faits, notamment sur les trois points mentionnés dans ma critique, l’ai-je trompé ? Je l’ai mené jusqu’au pied du mur, ou de l’abîme ; existe-t-il ? Si tel est le cas, qu’il considère bien cet ersatz d’avenir, fait d’un bloc de plastique excrété par ordinateur. Il n’aura pas la banlieue totale et la campagne, que choisit-il ? Certes je l’invite à faire demi-tour dans le courant et il le reçoit de plein fouet dans la gueule : les chances de gloire et de victoire sont minces pour tant d’efforts, on ne peut guère compter sur l’histoire puisqu’on s’y attaque. Mais comment faire autrement ? Peut-on se passer d’air, d’eau, de se nourrir, de voir et d’aimer l’Autre ? Comme dans toutes les grandes décisions, quand il s’agit de sauver le monde ou sa vie, j’espère qu’il se dira : « Je ne puis autrement… » Quand retentit cet air de trompette, parfois les murs s’écroulent. 

Notes

1. La soft technology américaine cherche à promouvoir un artisanat non polluant, utilisant des sources d’énergie modestes et discrètes. Après tout l’EDF a bien découvert que les petits barrages étaient parfois plus rentables que les gros. Pourquoi pas une rénovation des moulins, à eau ou à vent ? L’imagination des chercheurs a là de quoi s’exercer.

2. Claude Aubert vient de publier un petit manuel, Le jardin potager biologique.

3. Il vaudrait mieux d’ailleurs qu’elle ait pour cadre le pays ou la province qui est une unité naturelle.

 

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