Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune vient de paraître. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron. Le fichier pdf de la version en ligne (reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

Vous pouvez également commander l’ouvrage (84 pages, format 154 x 236)
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lesamisdebartleby[at]free.fr

(Participation aux frais d’impression et d’envoi : 10 euros)

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Citations, 44

La personne qui s’éveille à la liberté se découvre au cœur du présent, mais ce présent, nul ne peut le saisir. Tout homme conscient vit sur le tranchant d’une épée, qui est celle du temps ; et s’il aime, le fil de cette épée appuie sur son cœur. Toute liberté aspire à l’éternité, et elle apprend ainsi qu’elle n’est qu’un phantasme, bientôt englouti dans le néant. Être libre : être un homme, est une angoisse ; et cette angoisse n’a qu’une issue : le conflit, avec la nature, la société et soi-même. Il est déjà dur de se découvrir libre, le pire est qu’il faille le devenir. La liberté n’est pas donnée elle est à prendre, soit qu’on la pense, soit qu’on la vive. Être libre c’est s’affranchir : toute liberté est libération. L’homme libre apprend vite qu’il doit la conquérir sur les penchants de la nature et les préjugés du monde. Assiégé de toutes parts, il lui faut de plus se battre dans la place, car la nature et le monde sont d’abord en lui. Seul, comme il le sera dans l’agonie, il affronte les dieux, les choses et les hommes, le cœur à vif et à mains nues.

 

Je fus, essai sur la liberté, Opales, 2000

Citations, 41

Celui qui s’engage dans un tel dialogue perd son temps et se perd s’il n’en comprend pas la nature ; car il dialogue tandis que son interlocuteur combat. Là est le ridicule de la plupart de ces discussions entre intellectuels de formation libérale et partisans des mouvements totalitaires. Ce sont plutôt les premiers qu’il faudrait incriminer de duplicité, car, en feignant de prendre pour des vérités les raisons tactiques des seconds, ils s’interdisent d’engager avec eux la seule discussion sérieuse, celle qui porte sur leur seule vérité : le sacrifice de la vérité au nom des nécessités de l’action. Mais il est vrai que cette discussion-là est autrement angoissante qu’une « compréhension » qui ne sert qu’à fuir les questions dangereuses.

 

Rendez à César ce qui est à César, 1951

Rendez à César ce qui est à César

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Bernard Charbonneau

Rendez à César ce qui est à César

(Article paru en mars 1951
dans Foi et Vie)

Ces passages sont tirés d’une description de L’État ; ils sont donc nécessairement fragmentaires et ne prennent leur plein sens que dans l’ensemble dont ils sont extraits. Il m’a cependant semblé qu’ils pourraient aider à connaître l’esprit du monde ou nous vivons.

Ce monde n’est pas chrétien ; il n’est même plus apparemment religieux. Et les chrétiens s’en accommodent car il faut bien vivre – sinon vivre en chrétien. Comme tout péché, cette abdication se justifie au nom d’une vérité : la distinction du spirituel et du temporel. Le chrétien tend irrésistiblement à faire deux parts de sa vie : une vie religieuse où règne sans partage l’absolu divin, et une vie mondaine abandonnée au relatif, puisqu’il est bien entendu que le monde est déchu. Ainsi n’y a-t-il plus de morale chrétienne, à plus forte raison de politique et d’économie chrétienne. Et comme le mensonge n’est jamais que le singe de la vérité, le monde s’accorde avec un certain christianisme pour interpréter la distinction du spirituel et du temporel, il fait de l’univers matériel un domaine clos qui échappa à l’activité de l’esprit ; le domaine des techniques ou règne la seule efficacité.

Les formes de cette démission sont innombrables comme les justifications dont elle se couvre. Ainsi le chrétien oublie qu’il appartient au seul Dieu qui se soit fait homme. Il oublie que le scandale de l’esprit infini ne se manifeste jamais aussi bien que lorsqu’il doit s’incarner dans un monde fini ! Mais alors ce n’est plus un concept qui fait mesurer à quelques théologiens la distance qui sépare la misère humaine de Dieu, mais un drame que n’importe qui est à même de souffrir à chaque instant.

Cette erreur en entraîne une autre, opposée et complémentaire, que ces pages ont pour but de souligner. Le chrétien, comme d’ailleurs l’individu moderne en général, ne se rend pas compte à quel point ce monde, soi-disant purement temporel, n’est qu’une apparence. Niée, l’aspiration religieuse qui subsiste dans l’homme moderne anime cette société matérielle qu’il prétend fondée sur la raison et la pratique : une religiosité de l’État succède par exemple aux religions révélées. Ainsi, dans la mesure où une volonté d’incarnation ne se tourne pas vers le monde temporel pour lui imposer consciemment l’autorité de l’esprit, le monde temporel s’érige inconsciemment en absolu spirituel. Se refuser à considérer les faits économiques ou politiques au nom de la transcendance de la foi, c’est nier que la foi soit source de vie ; et c’est aussi croire que l’homme, à son stade actuel, peut vivre sans vérité. Les constats rassurants de la politique et de l’industrie dissimulent fort mal les mythes et les possessions. À défaut d’un intérêt pour les activités temporelles, la sensibilité religieuse du chrétien devrait le rendre attentif à la spiritualité démoniaque qui meut ces activités superficiellement positives. Il est vrai que chez la majorité des chrétiens l’adhésion consciente à la foi traditionnelle s’accommode très bien de l’appartenance inconsciente à la religion du jour : durant la deuxième moitié du xixe siècle, l’orthodoxie calviniste ou thomiste s’est fréquemment associée à l’idolâtrie nationaliste. Ainsi, ayant rendu, une fois pour toutes, à Dieu ce qui est à Dieu, rendons-nous quotidiennement à César ce qui est à César. Lire la suite

« Seul meurt le vivant »

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Bernard Charbonneau

Seul meurt le vivant

(Article paru en 1959 dans la revue Foi et Vie)

Je suis né, j’aime, et je mourrai : je ne peux rien dire de plus réel, ni de plus vrai ; et seul ce troisième terme le sera durablement. Pourtant, comme la liberté elle-même, c’est le plus évident qui nous est le moins concevable. Il n’est pas naturel d’évoquer la mort ; si nous ne sommes pas rendus muets par cette présence insupportable, nous ressentons confusément la gêne d’employer les mots pour traduire ce qui passe toute expression humaine : après la mort de Dieu, le dernier sacré est la mort de l’homme. Pour la dire, dans le meilleur des cas, nous serons à la fois grandiloquents et plats. Mais comment parler à un homme de sa vie sans considérer son terme ? Aussi, la loi serait ici de se taire : toute parole sérieuse sur la mort est un effort de liberté. Du moins si la mort devient ma mort.

Car la mort est toujours une mort, et d’abord celle-ci. Ce prodigieux accident arrive à un homme, sous-tend son devenir : toute existence est une agonie. Chaque fois, c’est un homme qui meurt, dont le prix est ainsi unique : ceci nous est révélé quand nous perdons celui que nous aimons. La mort est le propre de l’homme : ce qu’il ne peut partager, sa solitude fondamentale. « On » ne meurt pas, mais quelqu’un. Et surtout seul un homme le sait et l’éprouve à travers une mort : espèces et nations ne connaissent point leur fin.

La conscience de la mort est la mesure de l’existence personnelle. Elle est plus vive dans nos instants les plus vifs ; souvent plus aiguë chez l’adolescent que chez le vieillard, chez le civilisé que chez le primitif. Aussi est-elle parfois plus nette dans la paix que dans la guerre. Le soldat, pris dans la glèbe de la tranchée et dans l’engrenage du combat, peut appréhender physiquement la mort, il n’a pas le temps de l’angoisse : « La mort est une idée de civil. » (1) Lire la suite

« Comment l’Histoire fait l’histoire »

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Comment l’Histoire fait l’histoire

(Ce texte écrit en 1950 est paru pour la première fois en  novembre 2013 dans le numéro 15 de la revue Entropia, avec une présentation
de Sébastien Morillon )

Mon propos est d’écrire ici en historien et en sujet de l’Histoire. Je ne parlerai pas d’une science du passé étrangère aux hommes dans son immuable impersonnalité, mais de ce qu’une société donnée peut entendre par ce mot à une époque donnée : ainsi tenterai-je de réintroduire l’histoire dans l’Histoire. Mais pour connaître l’action de l’Histoire sur cet homme – celui de ce pays et de ce temps – je dois prendre la seule voie qui puisse permettre d’atteindre la réalité vivante : celle de l’expérience vécue. J’essaierai de dire brièvement quel fut mon passé d’élève, d’étudiant et de professeur d’histoire dans cette province du sud-ouest de la France des années 1920-1950.

Il y a évidemment quelque outrecuidance à s’adresser à des historiens en rejetant aussi délibérément les méthodes qui sont leur raison d’être. Mais peut-être ainsi arriverai-je à déchirer le voile de l’Histoire pour atteindre la chair et l’esprit de l’homme : les faits concrets que dissimulent les problèmes abstraits du spécialiste. Peut-être contribuerai-je ainsi, au lieu d’échanger par-dessus l’impénétrable paroi des frontières l’impalpable monnaie des idées, à ouvrir les yeux de mon prochain sur l’existence de son prochain. Le professeur d’histoire allemand qui lira ce témoignage d’un professeur d’histoire français ne découvrira pas ici l’Histoire qu’ils ont en commun, mais les mœurs et les pensées des hommes d’une autre nation. S’il fait l’effort de dépasser la diversité des situations concrètes, il retrouvera ce qu’elles dissimulent d’authentiquement universel.

Histoire… quel peut être le sens de ce mot pour le jeune Français qui écoute les paroles de son professeur dans la salle d’un lycée de province ? Il faut dire tout de suite que l’Histoire du professeur n’est pas celle de l’élève, et que ce malentendu, dont peu de maîtres sont conscients, constitue la grande difficulté de la pédagogie de l’histoire. Le constat objectif du passé demande des vertus d’adulte – et à ce compte bien des hommes demeurent des enfants dans la mesure où l’objectivité de l’enseignement historique était le but de nos maîtres l’histoire cessait de nous concerner, et je me demande si l’indifférence des élèves pour cette discipline secondaire ne reflétait pas celle d’une société qui avait cessé de croire à son passé en même temps qu’à elle-même. Lire la suite

Avant-propos de « Je fus, essai sur la liberté »

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Bernard Charbonneau

Avant-propos de

Je fus, essai sur la liberté

(1980)

(L’essentiel de Je fus a été rédigé vers 1950. Après l’avoir présenté en vain à nombre d’éditeurs, Bernard Charbonneau l’a fait imprimer à compte d’auteur en 1980. Il fut enfin édité à Bordeaux par Opales, en 2000.)

Au lecteur

Dans ce livre je parlerai de la liberté… Mais voici que déjà se mettent au travail les puissances qui tendent à la détruire  ; car elles jouent dans l’esprit de chaque homme, Il fallait bien commencer par ce mot, et voici qu’il glace, et que mon lecteur est tenté de s’en tenir là. J’ai été comme lui quand il s’est agi de l’écrire, mais j’ai passé outre. Nous ne vivons plus au siècle où l’étendard de la liberté claquait au vent des barricades, son buste en plâtre s’empoussière dans le coin d’un bureau. Nous ne sommes plus en 1789, mais à l’aube de l’an 2000. La Liberté a triomphé, du moins le XIXe  siècle l’a cru, et elle en est morte. Et au XXe des fossoyeurs sont venus, de droite et de gauche, pour balayer ses ossements. Nous parlons encore de liberté – il faut bien remplir le silence – mais la liberté n’est qu’un mot : un vague son, un appel d’angélus, qui se perd dans le grondement des canons ou le ronflement des voitures. Un signe, bientôt effacé, s’inscrit encore sur un linteau brisé d’un temple dont les ruines émergent à peine de l’humus et de l’oubli. Maintenant nul n’en connaît le sens ; et pourtant ce signe qui fut adressé à d’autres retient encore notre attention, comme si son hiéroglyphe scellait la tombe d’un esprit.

Liberté… Mais seul le silence répond : la grisaille de l’ennui, le vide de l’abstraction ; ou le bruit, plus vide encore, des discours officiels, là où l’on finit de l’enterrer sous les fleurs. La liberté n’existe pas, toutes sortes de voix nous le disent – même la nôtre. L’éternelle voix de l’Autorité, qui retentit encore dans la nef des dernières églises ; et celle, nouvelle, d’une Science qui ne connaît que les mécanismes invisibles de l’Univers. La liberté n’existe pas ; c’est le Pouvoir qui le proclame. Le souverain qui domine les peuples du haut du trône ; et l’État moderne qui fait l’Histoire parce qu’il agit dans le réel. La liberté n’existe pas : tout nous le dit, mais surtout notre propre faiblesse.

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