L’Émeute et le Plan

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Bernard Charbonneau

L’Émeute et le Plan

(1968)

Le monde où nous vivons se caractérise par deux aspects superficiellement contradictoires, mais profondément liés : un désordre et un ordre extrêmes. Des sociétés libérales où les religions et les morales traditionnelles sont contestées au nom de la liberté de l’individu coexistent avec des régimes totalitaires. Et à l’intérieur même des sociétés industrielles de type occidental, le désordre contraste avec l’ordre. Tandis que la critique et l’imagination poussées jusqu’au bout mettent en cause la raison et le langage dans le domaine littéraire, dans le domaine scientifique la logique la plus rigoureuse règne, et elle s’exprime dans un langage mathématique encore plus abstrait et contraignant que l’ancien. Les vérités religieuses et morales qui avaient jusqu’ici fondé les sociétés sont mises en cause à la fois par les progrès des sciences et le besoin de liberté, les mœurs semblent infiniment plus libres que dans le passé ; mais le conformisme recule au moment où les mœurs s’uniformisent ; et si l’enfant et la femme s’émancipent de la famille, ils n’en sont que d’autant plus soumis à l’État ou au métier.

L’ordre industriel progresse dans le chaos qu’il engendre ; comme une armée disciplinée s’avance dans la nuée des explosions et des ruines, notre société avance en détruisant les équilibres naturels ou sociaux. Dans la France du pouvoir personnel et de la technocratie, les événements de mai ont fait éclater ce contraste au grand jour. D’une part le renforcement de l’État, le Plan sous le signe des ordinateurs, de l’autre le vide et la négation : la révolte pure ; jamais émeute ne fut aussi irrationnelle dans une société aussi rationnelle. Mais si de Gaulle aboutit aux barricades, les barricades ramènent à de Gaulle.

L’ordre et le désordre sont liés, comme la thèse à l’antithèse. En prenant pour exemple la crise de mai, je vais maintenant m’efforcer de montrer comment, et pourquoi. Lire la suite

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Citations, 23

Et nous voici, tenant à la main la moitié déchirée de cette image qui fut l’homme : les réalistes sans pensée, ou les penseurs ignorant du réel. Par les voies du rêve, puis celle de l’action, toujours condamnés à produire des fruits empoisonnés. Car il est aussi facile d’agir sans pensée que de penser sans agir… Si la révolte humaine veut la proie de la liberté et non l’ombre, il lui faut tenir à la fois les deux bouts de ce tout dont une part plonge aux enfers et dont l’autre s’envole vers la lumière. La matière et l’esprit, la nécessité et la liberté, l’efficace et le juste, la société et l’individu, il nous faut réunir l’un et l’autre. Tout est dans la conjonction. Mais pour être un homme, pour rassembler ainsi ce qui se fuit vers en bas et vers en haut de toute la force du corps et de l’intellect, il faut l’énergie d’Hercule…

Prométhée réenchaîné, La Table ronde