« Bio-graphie »

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Bernard Charbonneau

Bio-graphie

Combat nature n° 106, août 1994

Le directeur de Combat nature m’écrit pour me dire que certains lecteurs lui ont demandé quel est ce Bernard Charbonneau, auteur d’une série d’articles dans cette revue. Ce qu’il a accepté d’écrire, non sans quelque hésitation, estimant que l’important n’est pas l’auteur mais ce qu’il doit dire. Cependant, peut-être qu’une information sur Bernard Charbonneau aidera à comprendre la question poursuivie toute une vie dans le silence, avant qu’elle ne devienne celle d’un mouvement étiqueté « écologique ».

Bernard Charbonneau est né le 28 novembre 1910 à Bordeaux (Gironde). Aujourd’hui, avec l’accélération du temps entraînée par l’explosion scientifique et technique, autant dire il y a plusieurs siècles. De la Belle Époque à la Grande Guerre, à l’entre-deux-guerres et à la Seconde, encore plus grande ; de la Révolution pour la justice sociale à Staline et à l’écroulement de l’URSS. Des Trente Glorieuses du développement sans problème à sa crise, de la bombe atomique à la bombe génétique. Du déluge des bagnoles à la mode écolo. De l’existence à la mort de Dieu.

Comment faire comprendre l’énormité de cette mue de notre espèce et qu’à travers ses avatars on doit maintenir son cap, si l’on veut que l’homme reste un homme sur sa terre ?

Quand un petit citadin grandit au cœur de la ville dans la pharmacie de son père, il n’a qu’une idée : en sortir. Lire la suite

« Un Satan chrétien. La Parabole du Grand Inquisiteur de Dostoïevski »

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Un Satan chrétien

La Parabole du Grand Inquisiteur
de Dostoïevski

(Tiré de Quatre témoins de la liberté :
Rousseau, Montaigne, Berdiaev, Dostoïevski
.
Inédit, vers 1990)

1. Un texte non littéraire

Rares sont les textes de notre patrimoine littéraire qui ne se réduisent pas à ce que notre société qualifie de culture, sorte d’écume brillante sous laquelle elle camoufle sa structure scientifique et technique. Mais, parfois, tel écrit ne s’en tient pas au divertissement du conte ou au récit des phantasmes d’un individu, il témoigne de l’essentiel : de la vérité fondamentale sans laquelle la réalité reste obscure et une vie humaine privée de sens.

Ces écrits qui nous parlent encore sont en général dispersés çà et là dans des œuvres poétiques, littéraires, théâtrales ou philosophiques. Paillettes d’or égarées dans la montagne de livres accumulée par la culture, formant plus rarement une œuvre achevée. C’est ainsi que, dans la littérature mondiale et russe, dans l’énorme roman Les Frères Karamazov, de Dostoïevski, il faut mettre à part la Parabole du Grand Inquisiteur, elle-même reflet d’un autre texte, plus ancien. Comme il arrive toujours quand une parole chargée de sens « jaillit de source », à la différence de l’énorme masse d’écrits enregistrés par la culture, elle échappe au temps. Enracinée aux origines de l’homme, en éclairant son présent elle annonce prophétiquement son avenir. Tel est le cas de la Parabole du Grand Inquisiteur, en dehors d’un certain nombre de passages dispersés dans l’œuvre de Dostoïevski, notamment dans Les Possédés. Elle exprime méthodiquement les questions fondamentales, propres aux sociétés chrétiennes ou postchrétiennes, qui ont travaillé l’esprit du chrétien Dostoïevski, et qui se posent encore pour nous.

Dans sa parabole, qu’il qualifie de poème, Ivan Karamazov imagine que le Christ, redescendu sur terre à Séville au temps de l’Inquisition, ressuscite un enfant. Et le Grand Inquisiteur le fait arrêter, emprisonner dans un cachot du Saint-Office, où il vient trouver son prisonnier pour lui démontrer qu’il n’a rien à faire sur terre. Car, avec la liberté, il ne peut apporter aux hommes que le trouble et le malheur.

Nous n’avons pas affaire ici à une invention littéraire, mais à une inspiration prophétique concernant l’origine et les fins, qui s’appuie sur une autre, celle-là explicitement divine : les trois Tentations de l’Évangile. Pour Dostoïevski, « en ces trois questions tiennent toutes les contradictions insolubles de la nature humaine qui s’expriment dans son histoire » (1). Et si elles n’avaient pas été posées, toute la science humaine n’arriverait pas à le faire. Lire la suite

Citations, 57

L’unité de la société où nous vivons est le fruit d’une fracture radicale entre son esprit et son corps, comme l’est celle d’un schizophrène, en attendant son suicide. Car pour le désir d’unité et d’identité de l’esprit humain, cette coupure est invivable ; et ne peut être supportée que refoulée au plus profond de l’inconscience. Et ce malaise fondamental, inavoué, d’un individu, et plus gravement encore d’une espèce qui ne sait plus ce qu’elle est ni où elle va, ne peut mener qu’à l’autodestruction.

Nuit et jour, Science et culture, Economica, 1991

« Trois pas vers la liberté »

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Bernard Charbonneau

Trois pas vers la liberté
(inédit, vers 1990)

Les quelques pages qui suivent paraîtront sans doute, parce que trop générales, abstraites, éloignées de toute réalité concrète, naturelle ou humaine. Mais si les détails de cette weltanschauung – sinon philosophie – sont peu visibles, c’est parce qu’ils sont vus de trop haut, au bout de toute une longue vie, acharnée à poursuivre dans le même sens la même connaissance. Ce court texte vient en conclusion de près de vingt livres. En s’y référant, le lecteur pourra vérifier que l’auteur s’est au contraire préoccupé de l’infinie diversité des phénomènes concrets, matériels et humains, que les sens et l’esprit d’un homme peuvent enregistrer au cours de son existence. Ces quelques pages ne font que résumer tant d’autres.

I — On et moi

La société et l’individu ; à première vue tout l’homme. On : l’innommé humain ; car depuis les païens on ne se dit plus des forces de la nature. L’on, l’hom en général. Invisible et partout présent, l’insaisissable inexistant collectif. L’impersonnel ; mais comme pour notre espèce vouée à la liberté il est impensable, on pour le peuple devient aussitôt ils, ces responsables de nos malheurs.

En tout cas une chose est sûre, on ce n’est pas moi. Moi je… d’abord. L’individu présent en ce vif instant que je suis. À moi la douleur qui me poigne, la volupté qui me saille. Le possessif du possesseur : mon pain, ma maison, ma famille… Mes intérêts, mes rêves… Mes sensations, mes désirs, c’est moi qui les éprouve, non un autre. En moi le cœur, le centre interne, hors de moi l’externe. De toute évidence c’est moi d’abord qui existe. Et si on me dit que mes pensées et mes actes ne sont pas les miens, n’importe, c’est quand même moi qui le pense et le fais. Même s’ils me dépassent, à moi le sens et le non-sens, le oui et le non. Comment, sans même me l’avouer et encore moins me le dire, tel Stirner ne me prendrais-je pas pour le nombril de l’univers ?

Ma vie, ma peau, ma carrière ? Autant que le possesseur j’en suis le possédé ; qu’on y touche et l’on verra ! Mon ego est le rempart qui enferme tous mes biens ; comment ne pas jeter à la face du monde ce moi qui claque comme un soufflet ? À lui seul l’être, tout autre n’est qu’un reflet de celui-ci. Moi… ici même, aujourd’hui, l’individu que je suis. Mais alors, hier comme demain, à lui le néant. Lire la suite

« Le devoir de conscience »

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Bernard Charbonneau

Le devoir de conscience
(inédit, vers 1990)

Celle dont il est question ici n’est pas seulement la conscience morale, ou éthique. Elle n’est pas un idéal, mais la sur-réalité vivante et agissante, l’esprit, dont tout homme individuel peut constater la présence plus ou moins forte en lui. Plus que son cœur de chair, elle est le soleil qui éclaire et réchauffe son existence, sans lequel un homme n’existe pas, seulement son fantôme.

Mais à première vue rien de plus insupportable que ce don, fait à l’homo sapiens par quelque créateur inconnu. C’est par la conscience qu’en chacun de nous le temps naît, aussitôt passe. Et que lorsqu’avec l’âge sa fin approche, chaque aube de plus est un jour de moins. Et être conscient que l’implacable érosion du temps n’est pas seulement l’être de la fuite du sien, mais de la décrépitude de tout ce qu’on aime plus que soi-même.

Pourtant jusqu’au bout il me faudra choisir l’éveil, seul, hors de la nuit sans bornes. Jusqu’au bout il me faudra choisir d’ouvrir les yeux sur l’insupportable réalité d’une existence insaisissable, sans la fuir dans ce suicide au rabais : le mensonge. Car le prix infini dont est payée la conscience n’est que celui d’un bien tout aussi grand. Pour un homme, la refuser c’est se réduire à néant. Nier aussi bien toute connaissance de la réalité universelle qui nous entoure que celle de la vérité qui nous permet de l’éclairer et nous donne motif de le faire. La connaissance est hantée par le désir d’un sens, faute duquel une vie humaine n’est qu’absurdité ; la refuser c’est se vouer au départ au néant dont on fuit le terme. Par contre, sitôt que je le pense, je suis. Lire la suite

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

« Bernard Charbonneau : génie méconnu ou faux prophète ? »

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Bernard Charbonneau :
génie méconnu ou faux prophète ? 

Entretien avec Patrick Chastenet

 Bernard a coutume de dire : “J’ai attaqué la société au point le plus sensible ; et une société, quand on l’attaque, elle se défend. Et sa défense a été le silence”. Je crois qu’il a raison.  (1)

Nous avons suivi deux routes parallèles, la sienne au grand soleil de la notoriété, la mienne dans l’ombre. L’on sait que les parallèles, tout en suivant la même direction, restent distinctes. Dans notre cas, aussi bien sur le plan religieux que sur celui de la critique sociale. Mon ami Ellul mettant sur la technique un accent que je mettrais sur une science qui ne s’en distingue plus.  (Lettre de Bernard Charbonneau à Patrick Troude-Chastenet du 7 novembre 1992)

Si Jacques Ellul n’a pas eu en France la reconnaissance qu’il était en droit d’attendre, son ami Bernard Charbonneau, en dépit de la publication d’une quinzaine de livres (2), est resté quant à lui presque totalement ignoré. Né le 28 novembre 1910 à Bordeaux, cet agrégé d’histoire et de géographie n’a pas cessé au cours de sa carrière d’enseignant de s’éloigner des grands centres urbains. Arrivé à l’âge de la retraite, l’auteur du Jardin de Babylone a fini par se retirer dans un coin perdu au pied des Pyrénées où il s’est éteint le 28 avril 1996, laissant derrière lui une œuvre en partie inédite (3).

Préférant la fréquentation du gave d’Oloron à celle des plateaux de télévision, Bernard Charbonneau a toujours voulu vivre en conformité avec ses idées, assumant pleinement le risque de l’isolement intellectuel. Si sa notoriété a rarement franchi le cercle des lecteurs de La Gueule ouverte, de Réforme et de Combat Nature, son rôle de précurseur de l’écologie politique commence enfin aujourd’hui à lui être reconnu. (4)

Président du Comité de défense de la côte aquitaine de 1973 à 1977 et fondateur avec Denis de Rougemont de l’association écologique européenne Ecoropa, sa critique du caractère totalitaire de l’organisation scientifique et technique remonte en réalité au début des années trente.

Avec Jacques Ellul, Bernard Charbonneau est en effet à l’origine de la fraction la plus individualiste, régionaliste, libertaire et fédéraliste mais aussi la plus « écologiste » du mouvement personnaliste. Loin de constituer des clones provinciaux des leaders non conformistes de la capitale, les deux jeunes Gascons ont marqué leur spécificité, notamment en voulant faire du « sentiment de la nature », au sein du personnalisme, ce qu’avait été la conscience de classe pour le socialisme. Soucieux de construire une « cité ascétique », leur projet anticipait le fameux rapport Meadows et préfigurait les thèses de l’écologie politique fondées sur le principe de « l’austérité volontaire ».

Jacques Ellul, qui le tenait pour un des plus grands génies méconnus de son temps, disait de son ami qu’il lui avait appris à penser et donné le goût de la liberté. Ils ont tous deux en effet nourri cette passion commune et consacré leur vie à l’étude du changement radical de la condition humaine provoqué par l’emprise croissante de la science et de la technique.

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« Le changement »

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Bernard Charbonneau

Le changement
(1990)

Conclusion : devenir soi-même

Changer ? Si c’est seulement pour changer cela ne veut rien dire. Je vous apprends que vous avez le cancer, quel changement dans votre vie ! Quoi, vous faites la gueule ? Refuseriez-vous le changement ? Vous répliquez que vous n’êtes pas pour n’importe lequel. À la bonne heure ! Voici la réponse ! Ce n’est pas le changement que vous souhaitez mais celui que vous jugez positif. Si vous le savez, vous êtes sur la bonne voie. Le seul moyen de mettre un terme au délire du changement qui mène à n’importe quel celui-ci, est d’en profaner le tabou en le soumettant à la question. Lequel ? Il suffit de ce mot pour tout changer, et pour de bon cette fois. Changer ? Quoi ? Pourquoi, comment ? S’agit-il du changement que j’ai mûrement choisi ou de celui qui me tombe du ciel sur la tête ? Vers quelles fins fastes ou néfastes me mène-t-il ? Par quel chemin et à quel train ? Cela seul importe.

En soi le changement n’est qu’abstraction meurtrière, décomposant la vie en charogne grouillante, en attendant le terme : l’immobilité d’un tas d’os. L’élan de la vie prend toujours appui sur quelque point fixe ; le jeu des deux fait qu’au lieu de se dissoudre elle croît. Si le paysage n’était pas enraciné, il ne défilerait pas ainsi derrière les vitres de l’auto : s’il n’y avait en l’homme un axe immuable, il ne parlerait pas de changement. C’est ce qui ne varie pas dans la nature ou dans l’homme qui mesure la vitesse, donc au-delà d’un certain point engendre son vertige. Alors pour la fuir nous nous absorbons en elle, refusant de confronter le changement à ces jalons externes, d’abord internes, sans lesquels nous n’en aurions pas connaissance. Au fond, d’une autre façon que les sociétés synchroniques réfugiées dans l’instant éternel, la nôtre fuit la contradiction de tout homme qui se découvre précipité dans le temps parce qu’il rêve d’y échapper. Contradiction déchirante, sans laquelle pourtant nul n’accouche de sa liberté. Tout l’art est de tenir bon entre ses deux termes, en mettant l’accent selon les temps sur le devenir ou la permanence. On devine lequel aujourd’hui.

Tout changement créateur est pour une part conservateur, fruit d’une connaissance de ce qui ne doit ou ne peut être changé : autant des fins intemporelles qui lui donnent un sens, que des limites et des coûts de la transformation des choses et des hommes. Lire la suite

Citations, 46

Quoiqu’à première vue moins tragique, le déracinement social est aussi grand en Occident qu’ailleurs. Mais les effets de la nouvelle abondance s’y combinent avec ceux de nouvelles privations. Là comme ailleurs, avec le milieu les règles et les institutions qui avaient jusque-là donné sa forme à la vie sont ébranlées : la famille aussi bien que le village, la paroisse et le canton millénaires. L’obligation pour les parents de changer de lieu de travail, et celle pour les enfants de poursuivre leurs études et de prendre un emploi ailleurs, rompent le lien qui attache à une patrie et à ses traditions. La seule c’est l’État-nation dont l’étendue fait une abstraction. Sans cesse déplacée ou dispersée, la famille ne peut guère transmettre de patrimoine matériel ou spirituel : et la pensée s’incruste souvent dans la pierre. Si le bien consiste en murs et en terre, la dispersion géographique autant que les lois de succession obligent les héritiers à les transformer en papier monnaie. Jusqu’ici un vieil homme pouvait se donner l’illusion d’avoir vaincu la mort en transmettant à ses enfants ce qu’il avait aimé : maison, croyance en un Dieu ou un souverain bien ; la valorisation de la mobilité sociale met fin à l’héritage. Il n’en restera que du vent : de l’argent. Son fils pourra le réinvestir dans un logement, de nouveau la pierre avec ses os tombera en poussière. Le changement déracine l’individu du foyer et de la tradition familiers dont il puise les sucs sans le savoir. Désormais derrière nous le néant, devant nous le vide. Nous mourrons tous en exil loin de la patrie et de la maison de notre enfance, et quelque part au loin le nom de nos parents s’effacera dans l’herbe.

Le Changement, 1990,  Sang de la terre, 2013.

« Hommage à Armand Robin »

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Hommage à Armand Robin

(Article paru en avril 1990
dans Foi et Vie)

Le présent fracas de l’actualité (perestroïka soviétique, répression sanglante en Chine,  etc.) pourrait faire croire que le temps des totalitarismes et de leur propagande est révolu, ce serait plutôt celui de leur soi-disant contraire : le désarroi et le scepticisme.

Et le petit livre d’Armand Robin : La Fausse Parole, ne serait plus d’actualité. Mais pour le penser il faudrait ne pas l’avoir lu, tellement par la beauté de la forme et la profondeur de l’analyse il dépasse la simple critique du communisme stalinien et de sa propagande.

Issu des profondeurs de la Bretagne paysanne, Robin, pour défendre les humbles, s’est converti vers 1930 au communisme, puis un voyage en URSS l’en a radicalement détaché : « À l’origine, mes jours indiciblement douloureux en Russie. Là-bas je vis les tueurs de pauvres au pouvoir… » (1) Pour vivre et par vocation de défense de la Parole, au lendemain de la guerre, Robin consacra ses nuits à l’écoute en vingt langues des radios : « Je perçus que le salut par la création esthétique ne suffisait plus : il fallait ou monter plus haut ou tomber d’une chute verticale dans la mort. Le temps n’allait plus nulle part : un événement dont rien ne parlait avait commencé sur le plan des bouleversements non manifestables ; énorme, il remplissait le siècle. Un nouvel esprit humain était quelque part sur le chantier et tous les bruits qui n’étaient pas le bruit de cette construction n’étaient qu’un épouvantable silence ». Armand Robin est mort à 59 ans en 1961, ayant assisté au démarrage de la télévision. Lire la suite

« Unis par une pensée commune »

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Bernard Charbonneau

Unis par une pensée commune

(Un hommage posthume à Jacques Ellul,
paru en décembre 1994 dans Foi et Vie)

À un ami disparu, on voudrait avoir tout dit. Mais il n’en reste que « trop tard… ».

Avec d’autres, camarades autant qu’amis, on partage surtout les plaisirs de la vie. Moins son sens. Tandis qu’avec mon ami Jacques Ellul c’est ce qui donne valeur et contenu à une vie que nous avons tenté de partager. Certains diront des idées. Mais au moins c’étaient les nôtres, pas celles de notre époque. Nous n’avons guère eu l’occasion de partager le pain quotidien, n’était-ce, quand il était étudiant en droit, moi d’histoire et géographie, une expédition sac au dos dans une Galice alors ignorée du tourisme. Au temps de notre jeunesse, pour lui l’essentiel était sa conversion à la foi chrétienne sur laquelle il est resté discret ; pour moi, le sort de l’homme et de sa liberté, mis en jeu par le changement explosif dû au progrès scientifique et technique. Ainsi, quelques années avant la guerre nous avons tenté mutuellement de nous convertir, et aujourd’hui nous pourrions dire que nous y avons réussi à moitié. Il me semble que je nous vois encore certaine nuit faisant les cent pas de la porte de sa maison à la rue Fondaudège, discutant passionnément du sens de notre vie dans un monde menacé du pire, et de la nécessité de le changer. La liberté, alors pour lui du chrétien, pour moi de l’homme, nous semblait menacée sur deux plans. Dans l’immédiat par la montée des totalitarismes politiques de droite et de gauche, à plus longue échéance par les moyens de propagande et de répression que la technique fournissait aux trusts et à l’État. Or, à une époque où la menace de la guerre et de la Révolution exaspérait les passions politiques, sauf pour quelques individus une telle question était impensable.

Alors, inconnus, perdus, loin du centre parisien, nous avons tenté de réunir quelques amis bordelais pour discuter de questions que nul ne posait, au moins en France. De mon côté j’organisais dans la solitude des Landes ou de la montagne pyrénéenne des camps de réflexion où nous partagions quelques jours de vie commune dans la nature. Et avec Jacques Ellul nous avons essayé de diffuser notre critique de la société, qu’on ne qualifiait pas encore d’industrielle ou de technicienne, dans des bulletins grossièrement polycopiés. Emmanuel Mounier ayant fondé en 1933 la revue Esprit, présentée comme un centre de pensée « personnaliste » neuve, posant les problèmes de la société moderne ignorés par les intellectuels de droite ou de gauche, nous y avons adhéré en 1934. Nous avons organisé les groupes de soutien de la revue dans le Sud-Ouest en étroit contact notamment avec le groupe de Pau. On y analysait les causes profondes de la montée des totalitarismes de droite détectées moins dans l’idéologie que dans les lieux communs et l’imagerie des médias de l’époque : grande presse, radio, cinéma. Et nous en profitions pour aider les membres des groupes à dépasser l’actualité. Tandis que Jacques Ellul publiait un article intitulé « Le fascisme, fils du libéralisme » pour montrer ses origines dans la société industrielle libérale, j’en rédigeais un autre, « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », pour tenter de le dégager de la littérature bucolique et d’en faire un mouvement social et politique. Et Esprit acceptait mon article « La Publicité » où je montrais comment, pour vendre un produit, celle-ci changeait les goûts et les mœurs. Lire la suite

« Les pieds sur terre »

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Bernard Charbonneau

Les pieds sur terre

(Chapitre 10 de Sauver nos régions, Sang de la terre, 1991)

Pas de cultures locales sans agriculture

Il n’y a pas de mariage de l’homme et de la nature, de société différente parce qu’enracinée en son lieu, sans campagne où des paysans pratiquent l’agriculture. Celle-ci nourrit son homme, au plein sens du terme. Par le biais du pain et du vin (toujours du cru, s’il n’est pas fabriqué en usine), l’habitant de la terre en puise les sucs savoureusement nutritifs qui le font croître en force et en originalité. La nourriture est la première racine. C’est d’abord par le corps, dont les portes sont la bouche et les yeux, qu’il communie avec la nature, qui n’est pas une superstar invisible et divine mais toujours celle, bien charnelle, d’ici. Tout repas est une cène dont les espèces sauvent de la mort en donnant sang et volupté. N’allons donc pas trop vite, prenons notre temps pour rompre, mâcher ce pain, méditer le bouquet de ce vin : la vie ne s’avale pas comme une pilule. Alors pénètrent en nous ce sol, ce climat, cette saison ; c’est effectivement du soleil en bouteille ou en fruit dont l’ardeur nous gagne. À table, la nature donne corps à la culture : elle l’in-carne. Tout ce qui concerne l’alimentation est fondamental, comme l’ont pressenti les grandes religions ; elle concerne l’homme en sa totalité, et toute atteinte aux vivres est atteinte aux vivants. La nourriture (si elle est vraie, produite par l’agriculture) donne leur identité à la personne et à la société. C’est pourquoi la cuisine par laquelle le cru est cuit – ou le cuit maintenu cru par un raffinement suprême – est le dernier rempart des cultures locales. Qu’il s’écroule, faute de nourritures, et c’en est fait d’elles.

Une société a aussi besoin de sa campagne parce qu’il lui faut un espace où elle puisse se déployer en le marquant de son empreinte. L’habitant se nourrit aussi par la vue, dégustant cet autre pain quotidien qu’est son paysage. Ce à quoi une vie ne suffit pas, avec ses instants, ses saisons, ses années ; et moins encore le coup d’œil du voyeur touristique. Il est vrai que le paysan semble aveugle au paysage. Il en vit sans le savoir, et il ouvrira trop tard les yeux s’il part en ville. Car le paysage n’est pas un spectacle, mais un signe. Signe de vie, d’une certaine façon de cultiver, de sentir et de penser ici sur terre. Pas plus que s’il n’avait ses nourritures, le pays n’aurait de corps s’il n’avait son paysage, son œuvre du paysan, maître et serviteur de la nature, qui fait de la jungle hostile un jardin où subsistent d’ailleurs maintes réserves naturelles sans pancarte. Il est effectivement le conservateur du paysage – mais il ne faudrait pas qualifier ainsi l’agrochimiste qui en est le pire ennemi, parce qu’il étend la lèpre de l’industrie à la totalité de l’espace. Tandis que l’agriculteur est producteur, non seulement de lait ou de viande, mais de splendeurs dont les plus précieuses sont gratuitement offertes à tous et d’abord aux citadins. Lire la suite

Citations, 19

Conclusion (79 ans le 28 novembre 1989, relue cinq ans après).

Toute ma science personnelle peut se résumer en trois propositions, déduites l’une de l’autre.
a) Notre monde est pris dans un développement  qui mène droit soit à une catastrophe, soit à un totalitarisme scientifique planétaire.
b) Aujourd’hui semble-t-il, rien à faire pour en sortir. Pourquoi ? – Parce que l’homme reste jusqu’ici un être social. S’il a tant soit peu vaincu la nature, il n’est que le matériau de l’avalanche sociale.
c) Reste une issue, minuscule : le savoir. Ce que seul, quelqu’un peut faire librement.

 

Une seconde nature, Sang de la terre.

 

Penser le politique

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Bernard Charbonneau

Penser le politique

Extraits sélectionnés et présentés par Sébastien Morillon

Le libéralisme (ici, du XIXe siècle) : un mensonge ?

« La liberté avait triomphé. Tous l’invoquaient […]. Et le mot revenait partout dans la somnolence des digestions, dans le déluge monotone des discours qui noyaient le chaos frénétique d’un monde dévalant vers sa catastrophe. Et plus le mot allait et revenait dans les phrases, plus la liberté devenait formule ; celle qui avait surgi, âcre et sanglante, dans la tempête des révolutions, charnelle comme le parfum de la terre sous l’orage, n’était plus qu’un mot livide. Au fronton glacé des monuments publics, une inscription souillée par la crasse de la ville.[…]

Partout triomphaient les Droits de l’Homme, mais partout les nations et les villes s’étendaient sans limites ; des races inconnues de tyrans et d’esclaves y naissaient, d’innommables malheurs foudroyaient des masses innombrables. Cela ne s’appelait pas Despotisme mais travail, guerre, métier, argent : vie quotidienne. C’est dans le Droit qu’il était question de Liberté, car les mots sont toujours les derniers à mourir. La Liberté des libéraux fut un mensonge […].

Pourquoi cet aboutissement ? Pourquoi, forte dans la conscience de servitude, la volonté de liberté s’épuisa-t-elle ainsi au lieu de s’accomplir ?… Parce qu’au lieu de la placer en eux-mêmes, les hommes l’avaient placée dans l’État. Rappelle-toi le premier des devoirs. Il ne s’agit pas de définir, mais d’être. N’attends pas qu’un autre… Saisis ! » (L’État, 1949, p.  68)

La démocratie est-elle possible ?

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Bordeaux avant et après l’invasion automobile 

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Bordeaux avant et après
l’invasion automobile 

(Extrait de l’ouvrage Le Changement, 1990)

Il s’agit de Bordeaux, une des grandes villes françaises, moins développée ces dernières années que Toulouse ou Grenoble. Avant la guerre, en plein centre, chats et chiens continuaient de circuler et de vivre dans la rue devant la Grande Poste. Les vivants imposaient leur rythme aux machines, non le contraire. Pas question de réagir au rouge et au vert, l’on empruntait à son gré les premiers passages cloutés ; la ville n’était pas encore un labyrinthe de signes livré à d’innombrables Minotaures. Sauf à la sortie de midi et du soir, le ronflement de la circulation n’empêchait pas d’écouter les paroles du voisin. Et le dimanche, au lieu d’être un désert abandonné aux clochards, le centre était animé par une foule de piétons endimanchés. Si vous vouliez sortir de ville, à une demi-heure à pied, un quart d’heure de vélo, vous atteigniez le premier pré ou bois non clôturé. La ville elle-même en bien de ses quartiers restait campagne, seulement plus peuplée, et dans le vieux Bordeaux sordide. Dans le quartier des bordels, sur une place entourée d’arbres et d’échoppes, chiffonniers et gitans écoulaient à bas prix des vieilleries qui n’étaient pas encore des antiquités. Le prolétaire ou l’étudiant désargenté pouvait satisfaire son appétit sa gourmandise à même le bois de « Chez Marthe » en attaquant un civet de lapin ou une tranche d’alose grillée. Le menu et les prix étaient inscrits à la craie sur une ardoise, et chemineaux, souteneurs et jeunes bourgeois fraternisaient le nez dans leur assiette. Dehors les moineaux piaillaient dans les platanes, dominant le brouhaha des conversations. Passons sur le vin qui n’était pas « de table » mais de quelque coin du Médoc ; faute d’appellation, son contrôle, le peuple bordelais l’exerçait dans sa bouche. À la nuit, dans le silence des rues juste interrompu par le passage d’une auto, l’on descendait en discutant sous la lune avec un ami vers les quais du grand fleuve. La lumière électrique éclairait pavés et trottoirs vides. Nulle grille n’isolait Bordeaux de son port et de cargo en paquebot on allait enjambant les amarres et passant sous les grues. Au large, les morutiers étaient encore ancrés. On s’arrêtait pour regarder un pêcheur lever un carrelet où brillait une gate. Majestueuse, la ville épousait l’ample courbe que remontaient mer et mouettes. Lire la suite

Citations, 12

L’esprit, la chair. Deux termes et non un seul comme le veulent religions et idéologies. Même trois si, entre les deux, j’ajoute ma liberté. Deux pôles, plus loin l’un de l’autre que les galaxies les plus lointaines, sauf dans la cervelle humaine. Rien d’aussi différent, pourtant ils sont bien là, dans ma tête et ma vie. S’ils s’y confondaient, celle-ci ne serait plus vivante. C’est parce que, radicalement distincts, le corps et l’esprit sont en tension dans une existence humaine que celle-ci, d’inerte devient mouvante. Tels que l’homme et la femme, ils se veulent un parce que différents, esprit charnel d’un corps spirituel. Celui qui les confond par peur d’être libre fuit l’unité vivante et surnaturelle qui tend à réunir dans sa vie personnelle, sa famille, sa patrie, sa terre.

Trois pas vers la liberté (inédit)

La Spirale du désespoir

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Bernard Charbonneau

La Spirale du désespoir

(vers 1990)

Celui qui fait un pas de plus dans la voie de la vérité : de ce qui est ou doit être, le fait seul. Les informations, la culture qu’il a reçues, par ailleurs ne sont que le matériau de ce plus. Pourtant, l’énergie qui pousse son individu en avant, surgie des profondeurs de lui-même et de l’homme, source d’une seconde naissance, est bien antérieure à la sienne. C’est l’esprit qui le force à se distinguer du donné : à poursuivre le vrai au-delà du faux, à tirer le sensé de l’insensé, le bon du mauvais, l’utile de l’inutile.

Plus, donc seul. Ce fait, en même temps qu’il définit la condition première de toute liberté et chance de progrès humain, fixe l’intolérable prix dont il doit être payé par l’individu. Car ce pas le fait sortir de la troupe de ses frères. Même pas scandaleux, publiquement maudit, seulement perdu de vue. Automatiquement, il n’est plus là pour autrui. Seul, plus que le fou qui se donne l’illusion d’un public imaginaire ; car, entre autres forces de l’esprit, la raison le mène. En voulant proclamer sa découverte, il se rend muet.

Comme dans un cauchemar, sa parole – son cri – ne peut sortir de sa gorge. Du sommeil de tous quelqu’un s’éveille : « Notre maison est en feu ! » Aujourd’hui c’est même pire. Car il s’agit de la seule que nous puissions habiter ensemble : vivre libre sur terre. Parole terrible que celle d’un seul, qui ne peut être criée en plein air. Rentrée dans la gorge et la tête, elle étrangle. Unique recours pour s’en délivrer : les mots, à quelqu’un d’autre, sinon tracés sur le papier. Non, je ne suis pas seul, je parle, j’écris la même langue que des générations d’hommes. Si je suis seul, je le suis avec eux quand pour eux je me prends corps à corps avec les mots, les lois et les raisons du langage. Si nul ne m’entend, au moins, hors de moi, ces signes seront là, noir sur blanc. Peut-être que…

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