« Problèmes théoriques et pratiques du mouvement écologique en Europe »

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Bernard Charbonneau

Problèmes théoriques et pratiques
du mouvement écologique en Europe

(Article paru en avril 1977
dans Foi et Vie)

Ce qu’on appelle le « mouvement écologique » est sans doute la grande nouveauté sociale et politique de ces dernières années. Depuis 1970 il a fait en quelque sorte irruption dans la jeunesse des pays développés : en Amérique, dans les pays du Nord puis en France. La nature est à la mode et ne se vend que trop bien. Partout se multiplient les comités de défense qui s’opposent à telle ou telle opération de développement, notamment aux centrales nucléaires. Des communautés de jeunes tentent de s’établir à la campagne. Enfin des candidats verts obtiennent des pourcentages importants de voix (7 % à Paris, plus de 10 % en Alsace). D’après certaines enquêtes d’opinion, un jeune sur deux serait prêt à soutenir un candidat écologique. Mais ce succès même pose un problème : a-t-il laissé au mouvement écologique le temps d’enraciner son action dans une pensée solide et profonde ? Il ne faudrait pas que le sentiment, légitime, de l’urgence lui fasse oublier une des grandes lois de l’écologie : qu’il n’est de fruit nourrissant et fertile qu’au bout d’un temps de maturation. Le texte où ce problème est posé a été rédigé pour une réunion tenue à Paris les 11-12 décembre 1976 qui rassemblait des représentants du mouvement écologique européen (1). Bien entendu, il représente d’abord l’opinion de son auteur qui s’est contenté de quelques modifications pour en faire un article. 

I. Problèmes théoriques 

1. — Nécessité d’une réflexion fondamentale et globale.

De même que le bouleversement de la terre par le « développement », sa critique ne peut être que globale, allant jusqu’au fond de l’essentiel et embrassant l’ensemble de l’espace-temps terrestre.

On ne saurait trop proclamer l’énorme évidence : à savoir que nous sommes pris dans une prodigieuse mue (positive ou négative, là n’est pas la question car elle est vertigineusement ambiguë) qui s’étend à la totalité de l’œkoumène et met en cause ce que l’on avait cru jusqu’ici être l’invincible nature et l’immuable nature humaine.

Notre seule chance de réussir est de ne pas nous illusionner sur l’étendue d’une tâche qui nous oblige à la fois à attaquer le phénomène à sa racine et dans toutes ses répercussions matérielles, biologiques, économiques, sociales et politiques. Peut-être jamais dans l’histoire, des hommes ne se sont vus ainsi contraints à un tel renversement du cours des choses, donc pour une part des valeurs de l’époque.  Lire la suite

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« Le système et le chaos » (introduction à l’édition de 1989)

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Bernard Charbonneau

Le système et le chaos
(introduction à l’édition de 1989)

Le temps de la parole étant peut-être bientôt révolu, il me faut marquer ce livre d’un signe ésotérique, semblable à ceux qui s’inscrivirent un jour sur les murs de Babylone. Un signe : un signal – rien d’autre. Pour ce qui est de la réponse, c’est à Balthazar de la donner ; mais aujourd’hui, comprend-il le chaldéen ?

10 000 000… 20 000 000… 40 000 000… de tonnes, de kilowattheures. Tous les dix ans, la production double, et la population tous les quarante… Jusqu’à nous la Terre restait engluée dans l’éternel retour des saisons ; tandis qu’aujourd’hui l’univers dégèle : il craque, il s’ébranle. Par les brèches des bombes d’une seconde guerre, nous avons vu jaillir la matière en fusion, tandis que les astres chaviraient jusqu’à portée de nos mains. Il y a quelques décennies, il fallait une oreille fine pour sentir la sourde vibration d’un monde qui démarre, mais aujourd’hui dans le fracas de sa ruée, on ne s’entend plus. La croissance qui était inconcevable en 1930 pour le paysan français monté à Paris devient toute naturelle pour le banlieusard de la campagne mécanisée de 1970. Sous la IIIe République le monde pouvait changer, au fond il ne bougeait pas ; il suffisait d’un tour à vélo pour s’en assurer, la rivière était toujours là : dans le cristal des sources les cheveux verts de la nixe ondulaient au soleil, et les coquillages de l’aube étoilaient encore des grèves intactes. En 1930 la nature était immuable, en 1960 il est non moins sûr qu’il n’y en a pas ; mais dans les deux cas la plus grande aventure humaine de tous les temps ne met pas l’homme en cause, et il n’a pas à intervenir.

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps, comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celle du passé. La grande mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une Histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chacun l’expérimente à chaque instant, et pourtant, par-delà classes et frontières, elle met en jeu l’humanité. Lire la suite

Citations, 35

Coûts de la croissance et gains de la décroissance.

(…) Il s’avérait donc que la croissance exponentielle, autant qu’elle les résolvait, posait des problèmes ; qu’elle comportait des coûts de toutes sortes : économiques, écologiques, sociaux. On découvrait que, toute action étant ambiguë, la production pouvait être aussi dite destruction de matière première : qui produit du bois rase une forêt, la même chose se dit de deux façons. Qui épure souille, la civilisation de l’hygiène est en même temps une civilisation de l’ordure. Qui cultive – au sens d’acculture – détruit la nature d’un peuple, aussi bien que celui qui fait d’une forêt un parc ; celle d’un pays qui pour des raisons économiques prône la mobilité sociale par ailleurs déracine les individus et les familles. Et s’il ne s’interroge plus sur les coûts de son action, c’est alors que ses conséquences risqueront d’être surtout négatives : on pourrait allonger à l’infini ce catalogue des productions destructives d’une société qui refuse de s’interroger sur les conséquences de l’économique.

Car il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une croissance exponentielle : d’une production augmentée de 8 % qui augmente chaque année de 8 %. Peu importe que le taux de croissance soit de 8 ou de 12 %, irrésistiblement la courbe décolle et se redresse, et elle tend à la verticale, c’est-à-dire à l’absolu. Or l’espace-temps terrestre est fini… Plus nous irons plus nous payerons cher des gains qui vont s’amenuiser. Au début les avantages de la croissance sont évidents, pour quelques millions l’on a pu gagner des mois sur la traversée de l’Atlantique, mais pour gagner trois heures on aura investi des milliards. Au bord du Rhin, la croissance ne pourra se poursuivre que si l’on investit une bonne part de la production destructrice pour produire ce qui était donné au départ : un fleuve d’eau. Autant que les centrales atomiques, il va coûter cher. Et ce ne sera pas seulement en dollars mais en organisation raffinée, en disciplines implacables : en liberté.

 

Chronique de l’an deux mille (4),  mars 1974

 

Chronique de l’an deux mille (4)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (4)

(Article paru en mars 1974
dans Foi et Vie)

L’an deux mil comme l’an mil c’est le grand chambard. Ce qui est angoissant, ou délicieusement vertigineux ; à la condition de ne pas trop se pencher sur la rambarde qui nous protège de l’abîme où mugit une apocalypse. En pareil cas l’on peut adopter deux attitudes : comme en l’an mil, interroger les comètes et battre sa coulpe à grands cris en implorant les secours de la religion, ou bien tenter de s’accommoder du changement : on décrète qu’il faut que tout change puisque c’est d’ailleurs le cas. On se cale dans le fauteuil de l’avion qui vous emporte à mille milles à l’heure, en commandant du whisky ou du hasch à la dame de service. L’on somnole immobile, après tout ça ne bouge pas, pas plus que sur l’autoroute on ne bouge à 150 à l’heure. Peut-être d’ailleurs que la chrétienté d’autrefois, sous le couvert d’une nature et d’une société éternelles, acceptait le changement encore mieux que nous sans tenir de discours. Bien calée qu’elle était dans son satellite naturel toumicolant tout autour du soleil mille fois plus vite.

De quelques virages en épingle à cheveu.

Les sociétés étaient immobiles, ou se figuraient l’être, à l’époque où les armées s’avançaient au pas, le changement est l’état de la nôtre. Il s’opère à tous les niveaux. C’est d’abord le train-train quotidien, insidieux, uniformément accéléré, de l’évolution technique. C’est ainsi que l’anthropoïde agropastoral a pu s’embarquer dans le train du progrès, sinon, tel qu’il est, il eût sauté par la fenêtre. Un rapide ça démarre en silence, au pas d’un char à bœufs, et quand il a pris de la vitesse, il est trop tard pour sauter en marche. On n’arrête pas… le Sud Express. Il s’arrête. Lire la suite

Citations, 1

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps. Comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celui du passé. La Grande Mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chaque homme l’expérimente à chaque instant et partout, par-delà classes et frontières, elle met en jeu l’humanité.

Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel,
Anthropos, 1973, rééd. Sang de la terre, 2012.