Bernard Charbonneau, « Sortir de la banlieue »

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Bernard Charbonneau

Sortir de la banlieue

(Conclusion de Notre table rase, 1971)

À vrai dire, la disparition de la campagne : des repas, des vallons et des fêtes, la banlieue dont on ne sort plus, est un changement si angoissant qu’il est inconcevable pour un esprit humain. Non ! Cela ne peut être, c’est trop affreux ; telle est la pensée qui rend le cauchemar inévitable. Qu’on y réfléchisse en pesant chaque mot : plus de pain quotidien, plus de rivière ni de rives ; plus d’ailleurs si ce n’est produit par la drogue. Plus d’air ni d’eau, si ce n’est fabriqué par les machines et les bureaux. L’homme étouffera dans cette tombe creusée dans l’ordure ; mais quand il sera sur le point de tourner de l’œil, Esso ou l’ENA lui feront respirer une bouffée de chlorophylle synthétique en lui montrant une photo du parc de la Vanoise.

Si l’on veut sauver notre civilisation urbaine du naufrage dans l’océan des banlieues, il faut lui rendre sa campagne. Au lieu d’une agriculture « de luxe » fabriquant à grands frais des nourritures et des paysages d’art dans quelques sites classés, alibi de la pilule alimentaire obligatoire, il faut une agriculture tout court, qui rende aux Français la joie quotidienne de casser la croûte en jetant un coup d’œil sur la France. Au lieu du parc tabou – ce verre d’eau qu’on montre à qui meurt de soif –, excuse de l’anéantissement des Alpes et des Pyrénées, du village musée alibi de l’ethnocide généralisé, il faut maintenir et rénover l’ensemble des campagnes et des villages français. Ils ne sont pas de trop si l’on veut que les masses urbaines aient de quoi manger, pêcher, vivre dans la nature et les pays, et non seulement se rincer l’œil en y mettant une goutte de collyre vert. Ce sont au contraire les aérodromes, les aciéries, les usines à ski qu’il faudra bien un jour se décider à mettre sous globe et à cantonner dans des parcs industriels. Sans quoi ils finiront par tout envahir : déjà Fos menace d’infester la réserve de la Camargue.

1. Pour une agriculture agricole  Lire la suite

Citations, 65

Donc, nous n’avons pas à défendre la nature en soi, mais la nature habitée, le droit à la campagne qui implique de durs devoirs. Ce sont des naturalistes qui ont découvert les premiers l’écologie. Mais si l’on s’en tient à la défense des biotopes et des espèces, on néglige l’essentiel du problème qui est humain et l’on se satisfait de réformes ponctuelles. À la limite la nature sera sauvée par quelques réserves – naturelles parce que protégées par la police – où l’écologiste patenté pourra seul pénétrer ; et il ne verra pas d’un si mauvais œil les terrains militaires fermés au public. Pour lui, plus un secteur est inhabitable, plus il est intéressant : c’est pourquoi il défend les vasières plus que les campagnes. Comme le protecteur des sites, le naturaliste ne voit que son job, et pour sauver la nature il est prêt à en priver l’homme. Pourtant il est le premier à savoir que celui-ci ne vit pas du spectacle de la nature et que lui refuser l’eau et le poisson, c’est le tuer.

Notre table rase, Denoël, 1971

Chronique du terrain vague, 11

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 11

(La Gueule ouverte, n° 24, octobre 1974)

Une gueule congestionnée et purulente

(Celle que risque de prendre la planète, en moins d’un siècle,
si la prolifération de l’espèce se poursuit)

Les écologistes (lesquels au juste ?) c’est chiant, comme me le faisait remarquer un promoteur éminent qui se préparait à édifier un Sarcelle du ski sur le plateau du Soussouéou. Et Cavanna, dans Charlie Hebdo, soupçonne fort justement ces maniaques du « bio » d’être les ennemis du « birth control ». Ce qui n’empêche pas DDT dans le numéro suivant de les accuser de malthusianisme, et de reprendre une défense du natalisme qui a dû avoir la bénédiction du « roi des cons ». Décidément on n’y voit plus clair aujourd’hui dans les problèmes ; qui est progressiste et qui réac ? Qui est le roi ? — M. Chou, Pie, Sauvy ou Amin Dada ? Je crains qu’un esprit soucieux de plaire au maximum de monde : aux cathos intégristes et aux admirateurs du progrès, aux gouvernements des pays « insuffisamment développés » et à ceux qui songent à développer encore plus ceux qui le sont trop, misera sur le natalisme plutôt que sur le malthusianisme. Et s’il est un intellectuel distingué, qui lit Le Monde, il misera sur un natalisme nuancé.

Un vieux schnock qui n’a pas cessé de s’intéresser à cette question pourra peut-être aider à démêler cet écheveau dont la Droite et la Gauche ont embrouillé les fils. À l’origine, le malthusianisme est le fait d’une bourgeoisie qui craint la prolifération d’un prolétariat, ce qui ne l’empêche pas de devenir nataliste, car elle a besoin de main-d’œuvre à bon marché. Puis ce « birth control » passe à gauche : les Églises protestantes s’opposent à l’Église catholique qui prône le « Croissez et multipliez ». Les plus fermes défenseurs du contrôle des naissances sont des groupuscules anarchistes qui réclament ce droit au nom de la liberté individuelle. Avant 1936, la Droite est patriote et anti-allemande et la Gauche internationaliste et pro-allemande, et la victoire, comme le pensait Napoléon avant Mao, appartient aux gros bataillons. Qu’importe les morts de Wagram, « une nuit de Paris me remplacera tout cela ». C’est pourquoi la Droite conservatrice et catholique défend la famille et vénère la mère : il vaudrait mieux dire la reproductrice. Elle dénonce le matérialisme marxiste, alors qu’il n’y a rien de plus matérialiste que cette réduction par les natalistes de la femme à une femelle au ventre fécond. Et en Italie et en Allemagne les régimes fasciste et hitlérien sont les premiers à mettre sur pied la propagande et le système d’allocations familiales qui permettent de relever de façon spectaculaire la natalité, notamment dans les villes. Lire la suite

« Quel avenir pour quelle écologie ? »

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Bernard Charbonneau

Quel avenir pour quelle écologie ? 

(Foi & Vie, juillet 1988)

1. Deux mots nouveaux 

En 1970, proclamé officiellement « Année de protection de la nature », au lendemain de la fête de Mai 68, on vit soudain surgir dans les médias, donc l’opinion française, deux mots nouveaux : « environnement », « écologie ». Comme dans d’autres cas ils avaient fait l’aller Europe-USA et le retour USA-Europe.

Remarquons d’abord qu’avant cette date les Français des « Trente Glorieuses » n’avaient pas d’environnement. Ils étaient en quelque sorte suspendus dans le vide, la transformation explosive de la France Éternelle se produisait dans un hexagone abstrait sans nature ni habitants. La transformation du Rhône en égout restait invisible, le massacre de 13 000 morts, 200 000 blessés par l’auto était médiatiquement inexistant. La cause toute-puissante qui était en train de faire le bonheur et le malheur des Français n’avait pas d’effets, le bétonnage des côtes, l’évacuation des campagnes se réduisait à des colonnes de chiffres pour une sociologie qui venait de passer de Marx à Parsons. Il est significatif que ce mot d’« environnement » n’ait pour sens que « milieu » « ce qui entoure » dans le Grand Larousse des années soixante. Et dans l’Encyclopédie de 1970, juste avant l’émergence de l’écologie, il se réduit à un contenu esthétique, au « happening » des artistes de l’époque. L’impact du Grand Bond en avant version occidentale ? – comme en Chine de Mao, connais pas.

Plus savant, le mot d’« écologie » a séduit les médias par son air ésotérique (du grec oïkos, habitat). Mais cette étiquette dissimule des réalités très différentes : une discipline scientifique, un mouvement social. Une des sciences de la vie et un mouvement social plus ou moins spontané propre aux sociétés industrielles avancées, en réaction contre les effets destructeurs de leur développement incontrôlé pour la nature et pour l’homme, l’écologie scientifique participant à ce mouvement.  Lire la suite

Chronique du terrain vague, 9

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 9

(La Gueule ouverte, n° 11, septembre 1973)

Une sale gueule de diffamateur

C’est celle du Comité de défense du Soussoueou, qui s’est avisé de qualifier de mensongère la publicité du promoteur qui rêve de bétonner cet alpage ossalois. Cet ami du peuple et de la nature se jugeant diffamé par les critiques du comité vient de le citer en justice. Et si celle-ci suit son cours, après une escarmouche de procédure en juin, le tribunal de grande instance de Pau jugera en automne sur le fond. Cette affaire dépasse de loin le plan local, elle concerne tous les amis et tous les ennemis de la nature, le jugement engageant l’avenir de l’industrie du ski et celui du mouvement de défense « écologique », comme je vais m’efforcer de le montrer.

L’affaire du Soussoueou

Je me contente de rappeler l’essentiel. La Gueule ouverte en ayant déjà parié (cf. n° 4 : « Soussoueou-Artouste »). D’abord, plantons le décor du Soussoueou. Pour cela nous n’avons qu’à emprunter les jolies photos de nature vierge qui servent à illustrer la réclame du promoteur. Une vallée en auge suspendue entre 1 500 et 2 000 mètres au-dessus de la haute vallée d’Osssau, dans les Pyrénées béarnaises, juste aux confins du parc qui se réduit ici à une bande de 800 mètres de rocs et de névés. En juin, un parterre d’herbe rase et de fleurs, là-haut en plein ciel où plane un aigle ou des vautours. En été, une pelouse immense où errent librement brebis et chevaux. En hiver, la page blanche bien égale où le Soussoueou assagi burine en noir ses méandres. En cadrant la plaine, les versants raides de forêts balayés de raillères d’une auge glaciaire qui s’élève en marches d’escalier jusqu’au grand lac d’Artouste et aux confins du parc. Voici le gisement d’air et d’eau transparente, de neige et de forêts vierges qu’il s’agit d’exploiter.

Longtemps il n’y eut ici que les hommes et le faune sauvage ou domestique de la montagne, si ce n’est, très haut au-dessus de la « plaine » du Soussouéou, le petit chemin de fer du lac d’Artouste établi dès avant la guerre, et une modeste station de ski, fréquentée par quelques skieurs qui fuyaient les foules de Gourette. Puis vint un promoteur qui projeta d’établir dans la plaine du Soussouéou une station de plus de 6000 lits, l’équivalent d’une petite ville sur ce replat d’à peine un kilomètre carré, qui devait être réuni par un tunnel routier de plus de trois kilomètres de long à la haute vallée d’Ossau. Car il devait s’agir d’une station sans voitures. C’est alors que fut fondé un comité de défense pour sauver le Soussouéou de l’asphalte et du béton. Je ne reprends pas ses arguments contre la station (destruction d’un site unique, le parc écologiquement coupé en deux, les risques d’avalanche, l’incertitude des emplois procurés aux Ossalois, etc.). Il suffit de se reporter aux n° 4 et 10 de La Gueule ouverte. Quant aux arguments du promoteur, ce sont ceux qui traînent partout en pareil cas : le bonheur du peuple qui réclame des loisirs de grand standing dans la nature garantie vierge par l’asphalte et le béton, et bien entendu pour les Ossalois, créer des emplois en achevant de détruire le peu qui reste d’économie et de société montagnarde. Lire la suite

« Problèmes théoriques et pratiques du mouvement écologique en Europe »

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Bernard Charbonneau

Problèmes théoriques et pratiques
du mouvement écologique en Europe

(Article paru en avril 1977
dans Foi et Vie)

Ce qu’on appelle le « mouvement écologique » est sans doute la grande nouveauté sociale et politique de ces dernières années. Depuis 1970 il a fait en quelque sorte irruption dans la jeunesse des pays développés : en Amérique, dans les pays du Nord puis en France. La nature est à la mode et ne se vend que trop bien. Partout se multiplient les comités de défense qui s’opposent à telle ou telle opération de développement, notamment aux centrales nucléaires. Des communautés de jeunes tentent de s’établir à la campagne. Enfin des candidats verts obtiennent des pourcentages importants de voix (7 % à Paris, plus de 10 % en Alsace). D’après certaines enquêtes d’opinion, un jeune sur deux serait prêt à soutenir un candidat écologique. Mais ce succès même pose un problème : a-t-il laissé au mouvement écologique le temps d’enraciner son action dans une pensée solide et profonde ? Il ne faudrait pas que le sentiment, légitime, de l’urgence lui fasse oublier une des grandes lois de l’écologie : qu’il n’est de fruit nourrissant et fertile qu’au bout d’un temps de maturation. Le texte où ce problème est posé a été rédigé pour une réunion tenue à Paris les 11-12 décembre 1976 qui rassemblait des représentants du mouvement écologique européen (1). Bien entendu, il représente d’abord l’opinion de son auteur qui s’est contenté de quelques modifications pour en faire un article. 

I. Problèmes théoriques 

1. — Nécessité d’une réflexion fondamentale et globale.

De même que le bouleversement de la terre par le « développement », sa critique ne peut être que globale, allant jusqu’au fond de l’essentiel et embrassant l’ensemble de l’espace-temps terrestre.

On ne saurait trop proclamer l’énorme évidence : à savoir que nous sommes pris dans une prodigieuse mue (positive ou négative, là n’est pas la question car elle est vertigineusement ambiguë) qui s’étend à la totalité de l’œkoumène et met en cause ce que l’on avait cru jusqu’ici être l’invincible nature et l’immuable nature humaine.

Notre seule chance de réussir est de ne pas nous illusionner sur l’étendue d’une tâche qui nous oblige à la fois à attaquer le phénomène à sa racine et dans toutes ses répercussions matérielles, biologiques, économiques, sociales et politiques. Peut-être jamais dans l’histoire, des hommes ne se sont vus ainsi contraints à un tel renversement du cours des choses, donc pour une part des valeurs de l’époque.  Lire la suite

« Le mouvement écologiste. Mise en question ou raison sociale »

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Bernard Charbonneau

Le mouvement écologiste.
Mise en question ou raison sociale

(La Gueule ouverte, n° 21, juillet 1974)

  1. Ambiguïté du mouvement écologique

Bien des mouvements d’opposition et même des révolutions sont ambigus. Autant ils détruisent une société, autant ils régénèrent le gouvernement, l’économie, la morale, l’armée et la police. L’histoire de l’URSS en est un bon exemple. Elle a réussi un renforcement de l’État et de la société russes que le régime tsariste était impuissant à réaliser. Le mouvement d’opposition à la société industrielle occidentale que l’on qualifie de « mouvement écologique » n’échappe pas à cette ambiguïté, surtout en France où il s’est manifesté tardivement à la suite des USA. D’une part, il s’agit bien d’une critique et d’une opposition au monde où nous vivons. Ses thèmes (critique de la croissance, de la production etc.) sont neufs par rapport aux thèmes traditionnels de la droite et de la vieille gauche (n’étaient-ce les oeuvres de quelques isolés sans audience qui ont mis en cause la société industrielle dès avant la guerre). À ses débuts, surtout après Mai 68, ce mouvement a été le fait de personnes marginales, comme Fournier, de groupes de jeunes et de quelques sociétés (Maisons paysannes de France, Nature et progrès etc.), réagissant spontanément à la pression grandissante de la croissance industrielle. Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation. Mais très vite, ce mouvement est devenu l’expression de cette même société qu’il critique et entend changer. Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée. C’est en 1970, année de la protection de la nature, que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante. On peut parler d’un véritable « feu vert » donné cette année-là à la critique de la pollution et de la destruction de la nature. Jusque-là, aveugles au ravage qui s’étendait depuis au moins dix ans devant leurs yeux, les Français le découvrent sur l’écran de La France défigurée. La presse prend le relais, du Figaro au Monde, qui inaugurent la rubrique « Environnement », que confirme la création d’un ministère. Chaque grande maison d’édition ou revue a son secteur écologique. L’« environnement » devient subitement source de notoriété et de places. Les intellectuels (qui sont de gauche comme la banque et l’industrie sont de droite), à la suite de l’Amérique représentée par Ivan Illich, découvrent les problèmes de la société industrielle qu’ils s’étaient obstinément refusé à se poser. Et Morin, Domenach, Dumont etc., se convertissent à l’écologie. Les technocrates, les industriels, les politiciens avec quelque retard, se montrent depuis aussi souples. Lire la suite

Chroniques du terrain vague, 2

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 2
(La Gueule ouverte, n° 4, février 1973)

Le terrain vague c’est vague ; ça fume, ça bouge, ça borborygme ; et dans cet espace douteux l’on ne sait où poser le pied. Il faut tâter le sol, prendre des repères. Or je crains qu’aujourd’hui tout ne soit terrain vague, à commencer par la défense de l’environnement. Je crains que là aussi on ne soit obligé de dissiper le smog entretenu par les divers pollueurs : d’où le titre de cette chronique. 

Mansholt ou Mansholt ?
La gueule fermée (puis ouverte) 

 

Notre société n’est pas une société, c’est un ordinateur

Jusqu’en 1970 – et que dire d’avant 1965 – pas moyen d’ouvrir publiquement la gueule sur le ravage de la nature et des campagnes, à plus forte raison sur les périls de la croissance : l’auteur de ces lignes en connaît quelque chose. Puis tout d’un coup, clic ! C’est l’année de la protection de la nature, le feu vert s’allume sous l’index du président Nixon et les grosses bagnoles se précipitent : la TV, la presse et les divers notables. Pas de maison d’édition qui ne tienne à avoir son bouquin ou sa collection d’écologie. Partout l’on aménage pour sauver la nature, comme dans le Languedoc ou dans les Landes, et les bulls suivent aussitôt les beaux discours. On crée des parcs nationaux, et pour les protéger on installe tout autour une « zone périphérique » livrée à la banlieue du ski. Dernièrement d’ardents défenseurs de la nature se sont réunis pour élaborer une « Charte de la Nature ». Mais il y a un point qui me tracasse. Elle prévoit entre autres qu’il faudra réserver un tiers de l’espace montagnard ou des côtes à la nature, soit, si je comprends bien, les deux tiers aux diverses banlieues : allons ! il y a encore de beaux jours pour le béton. Le minimum vital ce serait plutôt l’inverse. Je rappelle aux lecteurs de La Gueule ouverte qui aiment à planter leur tente dans un vallon tranquille que l’espace campagnard encore disponible en France représente au moins les huit dixièmes du territoire. Qu’ils imaginent ce qui leur restera quand les deux tiers des côtes et des montagnes seront livrés à l’asphalte et au béton ! Si la nature c’est l’exception et l’anti-nature la règle, celle-là ne tarde pas à devenir anti-nature à son tour et la forêt tourne au square. Désormais la société qui détruit la nature la protège, que voulez-vous de plus ? Il lui faut donc un protecteur qui l’aide à faire le trottoir pour le compte de Trigano-Rothschild, et la nature a désormais son ministre. Dans une société mouvante comme la nôtre il faut savoir prendre les devants : et toutes sortes de girouettes palpent l’espace pour prendre le vent. Tôt ou tard la protection de la nature devait poser la question de la croissance : le tout est qu’elle soit posée par des experts en la matière. J’étonnerai peut-être mes lecteurs en leur apprenant que le Club de Rome, initiateur du rapport du MIT, réunit quelques-uns des plus éminents dévastateurs de la terre, ainsi pour la France, Pierre Massé, ex-directeur du Plan, et rien moins que Jérôme Monod, directeur de l’Aménagement du territoire. Mais il y a mieux, et tout le monde le sait sans le savoir. La nature en Europe étant d’abord campagnes, si l’on doit décerner le titre d’ennemi public numéro 1, il faut certainement l’attribuer à l’auteur du plan Mansholt. Donc (telle est la dialectique) qui va partir en guerre contre les méfaits de la productivité au nom de la « qualité de la vie » ? – Coucou ! Ah le voilà ! De la dernière haie sort le museau pointu du vieux renard batave. Le plan Mansholt ? Mais de quel plan Mansholt parlez-vous ? Le second a fait oublier le premier malheureusement, si celui-ci s’inscrit dans les discours, celui-là continue de s’inscrire dans le paysage. Lire la suite

Sébastien Morillon, « Bernard Charbonneau (1910-1996) »

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Sébastien Morillon

Bernard Charbonneau (1910-1996)

1re partie
Foi et Vie, décembre 2010

« Sauver la nature – celle de la Terre vivante et non celle d’un Cosmos invincible – qui me donne la vie et ses joies comme à tout homme. Et sauver la liberté : la mienne et celle de mes semblables. Vivre et servir cette vérité quoi qu’il arrive : la crise, la guerre et la révolution, serais-je le seul à parler devant un mur. »

(Bernard Charbonneau, « Bio-graphie »,
in
Combat Nature, n° 106, août 1994, p. 38)

« L’un des plus grands penseurs de ce temps (1)… »

(Jacques Ellul)

« Bernard Charbonneau est né le 28 novembre 1910 à Bordeaux (Gironde). Aujourd’hui, avec l’accélération du temps entraînée par l’explosion scientifique et technique, autant dire, il y a plusieurs siècles. De la Belle Époque à la Grande Guerre, à l’entre-deux-guerres et à la seconde, encore plus grande ; de la Révolution pour la justice sociale à Staline et à l’écroulement de l’URSS. Des Trente Glorieuses du développement sans problème à sa crise, de la bombe atomique à la bombe génétique. Du déluge des bagnoles à la mode écolo. De l’existence à la mort de Dieu. Comment faire comprendre l’énormité de cette mue de notre espèce et qu’à travers ses avatars on doit maintenir son cap, si l’on veut que l’homme reste un homme sur la terre ? »

(Bernard Charbonneau, « Bio-graphie »,
in Combat Nature, n° 106, août 1994, p. 37)

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi… » ?

Jacques Ellul disait de son ami Bernard Charbonneau, de deux ans son aîné : « Bernard a été l’élément décisif dans le développement de ma personnalité comme de ma vie intellectuelle. Homme sans concessions dans tous les domaines, il m’a influencé par son exigence morale, son intransigeance et sa rigueur (2). » Dans un court article de 1985, il explique : « Nous avions découvert, au début des années trente, une convergence de nos inquiétudes et de nos révoltes. Mais il était incomparablement plus avancé que moi. Il avait une connaissance de la pensée révolutionnaire et une appréhension de notre société qui m’éblouissaient. Je me suis mis à son école, dans cette orientation socialiste, qui refusait à la fois la mollesse de la SFIO, la dictature du communisme et qui cherchait une voie originale pour la révolution. » Plus loin, il note : « Bernard Charbonneau était le premier à dépasser la critique du machinisme et de l’industrie pour accéder à une vue globale de la technique comme pouvoir structurant de la société moderne. » Avec modestie, Jacques Ellul confie encore, à propos des tentatives pour « constituer des groupes orientés vers une prise de conscience révolutionnaire » : « Je fus pour lui, je dois le dire, un second aussi fidèle que possible mais sans cesse dépassé par le renouvellement et l’approfondissement de sa compréhension de la société occidentale moderne, de l’homme dans cette société, du sociologique en lui-même, et aussi sans cesse remis en question par son impitoyable critique (3). » Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (5)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (5)

(Article paru en décembre 1975
dans Foi et Vie)

I. La petite peur de l’an deux mil

Contrairement aux dires d’un philosophe connu (1), fondateur d’une revue qui s’intéresse aujourd’hui au « problème écologique », la petite peur du vingtième siècle n’a pas consisté en un refus du progrès technique mais dans celui d’envisager ses coûts. Car plus que tout, notre faiblesse redoute les questions à se poser, les contradictions à surmonter, surtout lorsqu’elles s’inscrivent comme celles-ci au plus profond de la réalité quotidienne, économique, politique et sociale. Ce que toute une génération de bourgeois a fui depuis la dernière guerre, ce n’est pas le « progrès » – il y a tout autour de nous assez de ferraille, de béton et de plastique dans nos décharges pour en témoigner –, ce sont les problèmes, assez terribles, qu’il pose à notre besoin de nature, de liberté et même d’égalité. Ce que cette génération a esquivé c’est l’angoisse inhérente à toute vraie question. Elle a eu tellement peur de la peur, entre autres de la mort atomique stockée sous maintes formes en des lieux secrets qu’elle s’est voulue systématiquement optimiste jusqu’en mai 68 et à la crise de l’énergie. Et elle a censuré toute interrogation à ce sujet, la censure sociale a suffi, pas besoin d’employer la censure d’État. Ce n’est pas nouveau d’ailleurs, lorsqu’on n’y peut rien ou qu’on le croit, pourquoi gâcher l’instant en se posant des questions apparemment insolubles, on verra bien ; c’est pourquoi il vaut mieux éconduire l’emmerdeur qui trouble votre tranquillité en évoquant ce qui risque de suivre. À quoi bon aller jeter un coup d’œil sur ce POS (plan d’occupation des sols de votre commune) ou sur celui de cette autoroute qui doit passer non loin de votre maison ? De toute façon ça se fera… On verra quand les bulls seront-là… En attendant, autant de gagné. Et c’est ainsi que la peur de la peur dissuade les hommes d’intervenir pour maîtriser le déluge. J’en donne ici un exemple, qui montre aussi à quel point celui-ci est absurde.

Tout le monde connaît l’Aga Khan et ses entreprises. Quand on a de l’argent il faut le placer, et par ces temps d’inflation autant se peut dans du solide. C’est pourquoi vers 1960 ce richissime sous-développé eut l’idée géniale d’acheter en bloc la Gallura, cinquante kilomètres de côte déserte dans la Sardaigne du Nord-Est. Et les quelques bergers une fois mis à la porte et reconvertis dans la chimie à Milan, le maquis granitique fut transformé en une nouvelle Sardaigne à la Walt Disney pour vacanciers à leur aise. C’est le paradis comme dans Paris Match, au fond des calanques ont surgi de petits ports de pêche pour gros bateaux à moteurs qui pêchent la pin-up de roche. Les toits sont roses, la mer est bleue, l’eau cristalline. Trop cristalline, car la Française en vacances qui s’y plonge découvre avec étonnement qu’elle est remplie de particules rougeâtres en suspension, à tel point que la grande bleue certains jours en devient rouge. Qu’est-ce à dire ? Voyons, réfléchissez un peu, consultez la carte de la mer Tyrrhénienne, n’oubliez pas que la Sardaigne est juste au sud de la Corse, et cela va vous rappeler quelque chose. Les boues rouges, les émeutes de Bastia… L’Italie de Montedison est en face, séparée des deux îles par une mer étroite et relativement peu profonde. On n’arrête pas le cours du progrès, il n’y a pas que l’industrie touristique pour créer des emplois, il y a aussi l’industrie chimique et métallurgique, qu’elles se débrouillent entre elles ! En France, par exemple, on se propose bien de développer, cette fois juste à côté, au débouché de l’estuaire de la Gironde, l’industrie de la baignade et celle du chlore, du nucléaire et de la pétrochimie. Pas de problème… C’est pourquoi la Costa Smeralda est menacée de rubéole et la Côte de Beauté de jaunisse. Lire la suite

« Un nouveau fait social : le mouvement écologique »

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Bernard Charbonneau

Un nouveau fait social :
le mouvement écologique

(Article paru en décembre 1974
dans Foi et Vie)

L’an deux mil c’est comme l’an mil, c’est l’an zéro ou zéro un. L’on stoppe puis l’on repart pour aller ailleurs. Espérons que ce n’est pas simplement pour aller en sens inverse sur la même ligne.

Jusqu’ici, surtout depuis la dernière guerre, il était entendu qu’il fallait foncer en avant. Le progrès exponentiel de tout : de la production d’hydrocarbure, donc de bains de rivière et de mer, de paysages, de liberté et d’égalité etc. était la vérité révélée de tous les régimes du monde industriel ou appelé à l’être. Et le char du développement économique fonçait droit devant lui, écrasant les arbres, les murs, et parfois les hommes. Parce que c’était ainsi, cela devait être.

Puis un beau jour l’on s’aperçut que « le développement n’est pas la croissance » – vous pouvez d’ailleurs retourner la formule, c’est sans importance. C’est-à-dire que la divine Ascension des courbes comportait des coûts. Les premiers à le constater, n’était-ce quelques écrivains sans importance, furent des biologistes et des naturalistes spécialisés dans 1’étude des équilibres naturels ou écosystèmes : ainsi en France Roger Heim puis Jean Dorst. Mais c’est surtout dans la société industrielle la plus avancée que cette discipline s’est développée et a fini par influencer l’opinion publique. En effet tout ensemble naturel, marais ou steppe, hêtraie ou terre est le fruit d’un équilibre où la partie contribue à l’équilibre du tout ; et si par hasard le développement ou l’absence d’un facteur le rompt, par exemple la multiplication d’une espèce, la mort rétablit l’équilibre. Or plus prolifique et puissante que toute autre est l’espèce humaine. Dès l’origine elle a donc tendu à le rompre, mais comme pendant longtemps le rythme de son action a été lent et limité, et que l’impuissance incitait à la sagesse, cet équilibre finissait parfois par se rétablir et le bocage remplaçait la forêt : l’harmonie des paysages campagnards n’est rien d’autre que le signe de cet équilibre précaire de l’homme et de son environnement. Mais la croissance démesurée et indéfinie de nos moyens, si elle a permis de lutter contre certaines formes de la misère et de la mort, a déchaîné le déséquilibre sur la totalité de l’espace-temps terrestre et même océanique, source de toute vie. Ce qui est en cause, ce n’est plus tel écosystème particulier mais l’écosystème terrestre dans sa totalité. Tôt ou tard la montée de la courbe vers l’absolu se heurte à l’espace-temps limité. Si le pétrole s’épuise, on pourra imaginer d’autres sources d’énergie ou de matières premières, toujours en les payant à un prix de plus en plus élevé, il sera autrement difficile d’inventer un ersatz de mètre carré.

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Chronique de l’an deux mille (4)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (4)

(Article paru en mars 1974
dans Foi et Vie)

L’an deux mil comme l’an mil c’est le grand chambard. Ce qui est angoissant, ou délicieusement vertigineux ; à la condition de ne pas trop se pencher sur la rambarde qui nous protège de l’abîme où mugit une apocalypse. En pareil cas l’on peut adopter deux attitudes : comme en l’an mil, interroger les comètes et battre sa coulpe à grands cris en implorant les secours de la religion, ou bien tenter de s’accommoder du changement : on décrète qu’il faut que tout change puisque c’est d’ailleurs le cas. On se cale dans le fauteuil de l’avion qui vous emporte à mille milles à l’heure, en commandant du whisky ou du hasch à la dame de service. L’on somnole immobile, après tout ça ne bouge pas, pas plus que sur l’autoroute on ne bouge à 150 à l’heure. Peut-être d’ailleurs que la chrétienté d’autrefois, sous le couvert d’une nature et d’une société éternelles, acceptait le changement encore mieux que nous sans tenir de discours. Bien calée qu’elle était dans son satellite naturel toumicolant tout autour du soleil mille fois plus vite.

De quelques virages en épingle à cheveu.

Les sociétés étaient immobiles, ou se figuraient l’être, à l’époque où les armées s’avançaient au pas, le changement est l’état de la nôtre. Il s’opère à tous les niveaux. C’est d’abord le train-train quotidien, insidieux, uniformément accéléré, de l’évolution technique. C’est ainsi que l’anthropoïde agropastoral a pu s’embarquer dans le train du progrès, sinon, tel qu’il est, il eût sauté par la fenêtre. Un rapide ça démarre en silence, au pas d’un char à bœufs, et quand il a pris de la vitesse, il est trop tard pour sauter en marche. On n’arrête pas… le Sud Express. Il s’arrête. Lire la suite

« Le sentiment de la nature, force révolutionnaire »

Lorsqu’il rédige ce texte, Bernard Charbonneau a 26 ans. Avec son ami Jacques Ellul, il a rejoint les personnalistes de la revue Esprit et publié les Directives pour un mouvement personnaliste deux ans plus tôt. Contre le capitalisme libéral et contre le communisme soviétique, le personnalisme communautaire se voulait une « troisième voie », fondée sur le respect et l’accomplissement de la personne humaine. Ellul et Charbonneau quitteront bientôt ce mouvement, quand celui-ci s’abandonnera aux mirages de la technique et du progrès, et continueront leurs foisonnantes recherches en toute liberté et toute indépendance.

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Le sentiment de la nature, force révolutionnaire

Le sentiment de la nature, force révolutionnaire ? Est-ce bien le moment de s’occuper d’un sujet aussi inactuel ? Force révolutionnaire ? Non, tout le monde sait que la véritable force révolutionnaire, c’est la haine du nain Chiappe ou du chameau Blum. Le sentiment de la nature, c’est une émotion littéraire : un beau jeune homme brun absorbé dans ses pensées devant un lac ; un lac où il ne fera jamais de canot et où il ne pêchera jamais.

Pour nous faire confondre nature et littérature, la civilisation actuelle nous a invertis. Le sentiment de la nature n’est pas le monopole des gens cultivés, et sa plus belle expression n’est qu’un balbutiement informe. D’autre part, comme toute puissance poétique, le sentiment de la nature est une force vulgaire et, si l’on cherchait bien, on trouverait à son actif la chute de quelques ministres polis ou réalistes. Certes, il est bien plus facile de trouver à la source des révolutions des faits « précis » comme la haine d’un personnage en vue ou le gros volume d’un doctrinaire distingué. Mais la haine est à fleur de nerfs, elle pourra provoquer l’émeute, elle n’accouchera pas d’une révolution ; ce qui nous intéresse, c’est de connaître la révolte qui a fait écrire le gros livre, la fièvre qui couvait dans les autres hommes qui l’ont lu, qui n’y ont plus vu l’imprimé mais le cri décuplé de leur propre indignation. Alors, si nous faisons effort pour saisir à sa source même l’esprit révolutionnaire, là où il jaillit le plus violent et le plus dru, nous trouverons, présent ou caché, le sentiment de la nature.

Tant qu’il y aura des gouvernements bien organisés, les ministres de la police feront bien de se méfier des jeunes qui partent seuls parcourir les chemins creux : ce sont certainement de mauvais esprits, beaucoup plus que tel sénateur communiste ; « mais ils sont si gentils, ils ont des idées généreuses et vagues, ils ne font pas de politique » – sans doute, mais il se peut toujours à la longue qu’un mauvais esprit finisse par devenir conscient de ses exigences. Les gouvernements se méfient des excités possédés par l’esprit de justice, le sentiment d’une misère commune ; qu’ils se méfient aussi de l’amour authentique de la nature, car si un jour, brisant brutalement les constructions subtiles de la politique, un mouvement se dresse contre la plus raffinée des civilisations, ce sentiment en sera la force essentielle. Lire la suite

Frédéric Rognon, « Bernard Charbonneau et la critique des racines chrétiennes de la Grande Mue »

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Frédéric Rognon

Bernard Charbonneau
et la critique des racines chrétiennes de la Grande Mue

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

Introduction

La teneur du rapport que Bernard Charbonneau a entretenu avec le christianisme tout au long de sa vie est tout sauf linéaire et univoque. Tout se passe comme si la tradition chrétienne avait représenté pour notre auteur, davantage qu’un objet de débat, une occasion de combat intérieur permanent, un vis-à-vis récurrent avec lequel il entretenait une relation ambivalente d’attraction et de répulsion. Et c’est sans doute cette subtile dialectique qui confère à cette dimension de l’œuvre de Bernard Charbonneau toute sa pertinence, toute sa puissance et toute son actualité. Dans son effort tenace pour penser la terre, la nature et la liberté, il dut sans cesse se confronter à la question des responsabilités du christianisme dans l’émergence et le déploiement de la « Grande Mue », et par conséquent dans le saccage de la planète. Or cette interrogation, on le sait, s’est aujourd’hui imposée comme décisive, au centre des réflexions sur les racines historiques de la crise écologique. La contribution de Bernard Charbonneau à ce débat, lucide et prémonitoire, ne peut que s’avérer pour nous infiniment précieuse.

Afin de mesurer les ressorts et les enjeux de l’apport charbonnien à cette problématique, nous envisagerons successivement quatre lieux de son itinéraire biographique et intellectuel : tout d’abord, le scoutisme protestant à l’origine du sentiment de la nature ; ensuite, un dialogue sans fard avec Jacques Ellul ; troisièmement, la critique de l’œuvre de Teilhard de Chardin, comme expression emblématique de l’húbris chrétienne ; et enfin, l’examen frontal des racines historiques de la crise écologique. Lire la suite

« Unis par une pensée commune »

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Bernard Charbonneau

Unis par une pensée commune

(Un hommage posthume à Jacques Ellul,
paru en décembre 1994 dans Foi et Vie)

À un ami disparu, on voudrait avoir tout dit. Mais il n’en reste que « trop tard… ».

Avec d’autres, camarades autant qu’amis, on partage surtout les plaisirs de la vie. Moins son sens. Tandis qu’avec mon ami Jacques Ellul c’est ce qui donne valeur et contenu à une vie que nous avons tenté de partager. Certains diront des idées. Mais au moins c’étaient les nôtres, pas celles de notre époque. Nous n’avons guère eu l’occasion de partager le pain quotidien, n’était-ce, quand il était étudiant en droit, moi d’histoire et géographie, une expédition sac au dos dans une Galice alors ignorée du tourisme. Au temps de notre jeunesse, pour lui l’essentiel était sa conversion à la foi chrétienne sur laquelle il est resté discret ; pour moi, le sort de l’homme et de sa liberté, mis en jeu par le changement explosif dû au progrès scientifique et technique. Ainsi, quelques années avant la guerre nous avons tenté mutuellement de nous convertir, et aujourd’hui nous pourrions dire que nous y avons réussi à moitié. Il me semble que je nous vois encore certaine nuit faisant les cent pas de la porte de sa maison à la rue Fondaudège, discutant passionnément du sens de notre vie dans un monde menacé du pire, et de la nécessité de le changer. La liberté, alors pour lui du chrétien, pour moi de l’homme, nous semblait menacée sur deux plans. Dans l’immédiat par la montée des totalitarismes politiques de droite et de gauche, à plus longue échéance par les moyens de propagande et de répression que la technique fournissait aux trusts et à l’État. Or, à une époque où la menace de la guerre et de la Révolution exaspérait les passions politiques, sauf pour quelques individus une telle question était impensable.

Alors, inconnus, perdus, loin du centre parisien, nous avons tenté de réunir quelques amis bordelais pour discuter de questions que nul ne posait, au moins en France. De mon côté j’organisais dans la solitude des Landes ou de la montagne pyrénéenne des camps de réflexion où nous partagions quelques jours de vie commune dans la nature. Et avec Jacques Ellul nous avons essayé de diffuser notre critique de la société, qu’on ne qualifiait pas encore d’industrielle ou de technicienne, dans des bulletins grossièrement polycopiés. Emmanuel Mounier ayant fondé en 1933 la revue Esprit, présentée comme un centre de pensée « personnaliste » neuve, posant les problèmes de la société moderne ignorés par les intellectuels de droite ou de gauche, nous y avons adhéré en 1934. Nous avons organisé les groupes de soutien de la revue dans le Sud-Ouest en étroit contact notamment avec le groupe de Pau. On y analysait les causes profondes de la montée des totalitarismes de droite détectées moins dans l’idéologie que dans les lieux communs et l’imagerie des médias de l’époque : grande presse, radio, cinéma. Et nous en profitions pour aider les membres des groupes à dépasser l’actualité. Tandis que Jacques Ellul publiait un article intitulé « Le fascisme, fils du libéralisme » pour montrer ses origines dans la société industrielle libérale, j’en rédigeais un autre, « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », pour tenter de le dégager de la littérature bucolique et d’en faire un mouvement social et politique. Et Esprit acceptait mon article « La Publicité » où je montrais comment, pour vendre un produit, celle-ci changeait les goûts et les mœurs. Lire la suite

« Les pieds sur terre »

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Bernard Charbonneau

Les pieds sur terre

(Chapitre 10 de Sauver nos régions, Sang de la terre, 1991)

Pas de cultures locales sans agriculture

Il n’y a pas de mariage de l’homme et de la nature, de société différente parce qu’enracinée en son lieu, sans campagne où des paysans pratiquent l’agriculture. Celle-ci nourrit son homme, au plein sens du terme. Par le biais du pain et du vin (toujours du cru, s’il n’est pas fabriqué en usine), l’habitant de la terre en puise les sucs savoureusement nutritifs qui le font croître en force et en originalité. La nourriture est la première racine. C’est d’abord par le corps, dont les portes sont la bouche et les yeux, qu’il communie avec la nature, qui n’est pas une superstar invisible et divine mais toujours celle, bien charnelle, d’ici. Tout repas est une cène dont les espèces sauvent de la mort en donnant sang et volupté. N’allons donc pas trop vite, prenons notre temps pour rompre, mâcher ce pain, méditer le bouquet de ce vin : la vie ne s’avale pas comme une pilule. Alors pénètrent en nous ce sol, ce climat, cette saison ; c’est effectivement du soleil en bouteille ou en fruit dont l’ardeur nous gagne. À table, la nature donne corps à la culture : elle l’in-carne. Tout ce qui concerne l’alimentation est fondamental, comme l’ont pressenti les grandes religions ; elle concerne l’homme en sa totalité, et toute atteinte aux vivres est atteinte aux vivants. La nourriture (si elle est vraie, produite par l’agriculture) donne leur identité à la personne et à la société. C’est pourquoi la cuisine par laquelle le cru est cuit – ou le cuit maintenu cru par un raffinement suprême – est le dernier rempart des cultures locales. Qu’il s’écroule, faute de nourritures, et c’en est fait d’elles.

Une société a aussi besoin de sa campagne parce qu’il lui faut un espace où elle puisse se déployer en le marquant de son empreinte. L’habitant se nourrit aussi par la vue, dégustant cet autre pain quotidien qu’est son paysage. Ce à quoi une vie ne suffit pas, avec ses instants, ses saisons, ses années ; et moins encore le coup d’œil du voyeur touristique. Il est vrai que le paysan semble aveugle au paysage. Il en vit sans le savoir, et il ouvrira trop tard les yeux s’il part en ville. Car le paysage n’est pas un spectacle, mais un signe. Signe de vie, d’une certaine façon de cultiver, de sentir et de penser ici sur terre. Pas plus que s’il n’avait ses nourritures, le pays n’aurait de corps s’il n’avait son paysage, son œuvre du paysan, maître et serviteur de la nature, qui fait de la jungle hostile un jardin où subsistent d’ailleurs maintes réserves naturelles sans pancarte. Il est effectivement le conservateur du paysage – mais il ne faudrait pas qualifier ainsi l’agrochimiste qui en est le pire ennemi, parce qu’il étend la lèpre de l’industrie à la totalité de l’espace. Tandis que l’agriculteur est producteur, non seulement de lait ou de viande, mais de splendeurs dont les plus précieuses sont gratuitement offertes à tous et d’abord aux citadins. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (2)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (2)

(Article paru en décembre 1972
dans Foi et Vie)

De la nécessité et du hasard, et de celui qui est pris entre les deux

Bien que notre époque ne sache guère où elle va, elle continue de s’interroger sur le sens de l’univers et de l’homme. Et faute d’autres références communes elle s’adresse à la science pour lui fournir des indications. Mais frappe-t-elle à la bonne porte ? C’est douteux, la science nous dit ce qui est, et c’est tout, pas quel est le sens de l’univers et de nous-mêmes : sinon elle n’est que scientisme. Mais alors à qui s’adresser aujourd’hui, puisque ce besoin d’un sens a été inscrit – par suite de quel hasard ou de quelle nécessité ? – dans nos gênes. À Dieu ? Il est mort, ou plus ou moins muet pour ce qui est de ce monde. À Karl Marx ? C’est moins de saison depuis quelques années. C’est pourquoi nous espérons que la science nous fournira au moins quelques cartes dont nous pourrons déduire l’ensemble du jeu. Ainsi depuis ses débuts, à chaque phase de l’ère moderne, nous interrogeons le sphinx, qui n’a pas de cœur, tout juste une tête.

Et à chaque époque, sous forme de livres, il nous fournit un oracle provisoire, exprimé dans le patois local. Après 1945 il fut donné aux Français, qui sortaient tout juste du sein de la guerre et de leur mère l’Église, par un paléontologue en soutane : le révérend père Teilhard. C’est l’époque où l’on croyait au progrès sans restrictions, et l’Évolution – ou Staline – vous menait par la main jusque dans la noosphère. Puis les temps et les générations ont changé. Il est apparu que le progrès, l’histoire et l’évolution, c’était plus compliqué que cela, quelques accrocs s’étant produits dans le système. Et d’autres autorités, plus compétentes, des biologistes cette fois, sont venues nous informer. M. Monod nous a parlé du Hasard et de la Nécessité, et M. Jacob de La Logique du vivant.

Pas question de suivre la démonstration dans le détail pour un profane, qui n’a pas fait d’études de biologie ; mais nous pouvons faire confiance, les auteurs ayant reçu le prix Nobel – malheureusement pas de théologie, ce prix n’étant plus distribué depuis qu’il fut donné par Rome à saint Thomas. Cependant, l’ensemble n’en reste pas moins assez clair. L’univers, comme on pouvait s’y attendre en se référant à la science et non à quelque bâtard de science et de religion, perd la belle logique qu’il avait à l’époque du Père Teilhard. Il devient à la fois plus rigoureux et contingent, et Jésus-Christ a encore moins à voir à l’affaire. Lire la suite

Chronique de l’an deux mille (1)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (1)

(Article paru en décembre 1971
dans Foi et Vie)

(Foi et Vie ouvre ici une chronique permanente, intitulée « Chronique de l’an deux mille » et qui sera assurée par Bernard Charbonneau, que nous remercions d’entreprendre ce service.)

Jusqu’à une époque récente, l’état du monde était l’immobilité, ou du moins, l’évolution restant lente, son apparence : les sociétés mettant plus de temps à vieillir et à mourir que les individus. Tandis que depuis la première, et surtout la seconde crise de nerfs de l’Espèce, nous traversons une mue : les murs tremblent et s’écroulent, et par conséquent les dogmes se mettent à leur tour à bouger. Aujourd’hui tout homme qui ne vit pas au Jour le Jour – et dans ce courant jamais ce ne fut aussi difficile –, sait qu’il passe d’un monde révolu à un autre. Dans cette traverse incertaine et angoissante, deux tentations menacent ; se cramponner à un passé, à une Vérité, à un Homme, illusoirement immuables ; ou plus encore s’abandonner au flot, croire au Progrès, s’adapter au présent, à l’Histoire. La première abdication pourrait être qualifiée de réactionnaire, et la seconde de progressiste ; mais en réalité elles se combinent : tout peut changer puisqu’au fond rien ne change, Dieu sera toujours Dieu, et l’Homme toujours l’Homme.

Le but de cette chronique est exactement inverse. Persuadé qu’il est au cœur de l’homme un trésor intangible, et qu’il peut le sauver ou le perdre, ancré dans le torrent, je me demande d’où il vient et où il va : j’interroge l’actualité afin de ne pas m’y engloutir, cherchant à saisir le durable dans le vif et le fugace de l’événement. Mais aujourd’hui, qu’il faut lutter et bouger pour rester soi-même !

Vacances espagnoles. – Rias de Santander

L’an 2000 sera-t-il habitable ? Pour le savoir, il faudrait le concevoir, or la prospective ne dépasse guère l’horizon de 1985. Et si elle nous dit beaucoup des tonnages elle ne nous parle guère des hommes. En attendant, nous avons 1970 qui l’annonce et, le temps s’accélérant, sans doute serons-nous en deux mille dès 1995. Mais pour le moment le présent n’est guère habitable, c’est une sorte de vestibule entre une pièce crasseuse encombrée de souvenirs et un extérieur lumineux. C’est un endroit où l’on passe et d’où l’on sort, en tout cas d’où l’on sortirait volontiers pour aller ailleurs. Lire la suite

« Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Aux sources de l’écologie radicale du XXIe siècle », par Frédéric Rognon

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Frédéric Rognon

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul.
Aux sources de l’écologie radicale
du XXIe siècle

(Paru en 2012 dans le n° 44 de la revue Écologie et politique)

Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) ont traversé presque tout le xxe siècle : siècle de toutes les espérances et de toutes les impostures, de toutes les désillusions. Et ils ont été témoins de ce que Charbonneau a appelé « la grande mue » : cette mutation inouïe de nos paysages et de nos modes de vie, qui fait que nous ne vivons absolument plus dans le même monde que nos aïeux. Le recul de la liberté (à travers les guerres, les totalitarismes et les illusions de démocratie) et le saccage de la planète devaient selon eux être mis en corrélation : les deux mouvements sont des atteintes concomitantes à ce que l’homme a de plus précieux, à ce qui fait que l’homme est homme.

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul peuvent être considérés comme les précurseurs français de l’écologie politique dans l’espace francophone, et pourtant ils restent méconnus. On citera René Dumont, André Gorz, Serge Moscovici, Ivan Illich, Pierre Fournier, Denis de Rougemont, mais Ellul et Charbonneau leur sont bien antérieurs. L’article de Charbonneau intitulé : « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », sur lequel nous reviendrons, date de 1937 et peut être considéré comme l’acte de naissance de l’écologie en France (il s’agit de l’écologie au sens moderne, car on peut aussi se référer à Rousseau, mais davantage comme un ancêtre que comme un fondateur). Et paradoxalement, cette antécédence, liée à une lucidité prémonitoire hors du commun, en fait des penseurs du xxie siècle, des phares pour comprendre notre situation d’aujourd’hui, qui méritent amplement d’être redécouverts.

Nous donnerons tout d’abord quelques éléments d’ordre biographique et bibliographique à propos de nos deux hommes, avant de présenter leur œuvre et son apport à la réflexion écologique (1). Lire la suite

« La détérioration du paysage rural et du paysage de banlieue »

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Bernard Charbonneau

La détérioration du paysage rural
et du paysage de banlieue

Article paru en 1970 dans la revue Nature et aménagement

Jusqu’à la dernière guerre, la France, comme les autres vieux pays d’Europe, se caractérisait par l’opposition de la ville à la campagne – n’était-ce une troisième zone, mouvante et chaotique, que l’on peut qualifier de banlieue. Mais jusque-là, cette zone ne s’était développée qu’autour de quelques grandes villes ou dans quelques agglomérations industrielles ; elle ne commençait d’envahir vraiment l’espace français que tout autour de Paris. La seconde « révolution » industrielle qui a suivi la guerre tend au contraire à répandre le paysage, et sans doute l’état social, qui caractérise la banlieue dans la totalité du territoire. Cette évolution, déjà très avancée sur les côtes et le long de toutes les grandes voies de circulation, gagne même les campagnes et les montagnes reculées. Avant d’envisager les moyens de contrôler le phénomène, il convient d’en rappeler les aspects, forcément négatifs dans la mesure où il n’a pas été dominé. Pour éviter que le débat ne s’égare dans les idées générales, je prendrai pour exemple de l’évolution actuelle d’un paysage campagnard, celui du Béarn et du Pays basque, leur cas me paraissant, sauf certains détails, celui de beaucoup d’autres campagnes. Mais comme ces sociétés rurales étaient restées particulièrement vivantes, leur ruine est particulièrement frappante.

I. – De la campagne à la banlieue.

Une campagne se caractérise par une certaine forme : un certain style du paysage, sans lequel il n’y aurait pas de pays. Un pays, un paysage, se regarde, et, pour l’œil attentif, les moins « pittoresques » ont leur beauté et leur intérêt. Au contraire, à la différence des villes ou des campagnes, la banlieue est en général informe, et riche ou pauvre, résidentielle ou industrielle, son chaos se répète partout. Aussi ne regarde-t-on pas la banlieue : on la traverse. Pourquoi ? Parce qu’à la différence de la campagne, elle ne forme pas un ensemble équilibré et structuré qui associe la nature et l’homme. Au contraire, tout pays a son paysage. Dans l’exemple considéré (Béarn et Pays basque), on peut distinguer, comme ailleurs, deux types de paysages : des « campagnes » à champs autrefois ouverts, puis encadrés de haies et de fossés dans les vallées des gaves, et surtout dans les coteaux des bocages aux écarts dispersés dans un lacis de haies et de grands chênes, paysage intact jusqu’en 1960 et qui subsiste encore dans l’intérieur du Pays basque. Malheureusement, depuis cette époque, le paysage basco- béarnais est en voie de destruction accélérée : il a disparu en grande partie dans les vallées et il est menacé dans les coteaux et même, çà et là, dans les montagnes. Lire la suite

Lettre à Survivre et vivre

Lettre à Survivre et vivre

(publiée sous le pseudonyme de «Renée» dans Survivre… et Vivre n° 17, 1973)

Je m’inquiète de l’évolution de Survivre. Je partage beaucoup de ses critiques sur le mouvement « écologique ». Mais c’est précisément dans la mesure où je me fous de cette étiquette que le contenu m’intéresse plus que le contenant. Je suis le premier à considérer comme fâcheux, sinon l’écologie qui n’est pas une discipline comme une autre, mais l’écologie qui se manifeste dans le biologisme, le naturalisme, etc. (par exemple Faussurier dans La Gueule ouverte). La grande nouveauté du mouvement écologique, et le fait que j’y trouve sur le tard une place, c’est qu’il apprend précisément aux Français à penser autrement qu’en termes d’idéologie, à se poser des problèmes concrets, exprimables dans le langage de tout le monde, parce que ces problèmes concernent les hommes et non les marxistes, les linguistes, etc. J’ajouterai par ailleurs que l’intérêt du mouvement écologique est de nous sortir aussitôt du problème écologique, de nous poser les problèmes sociaux et ceux de l’action ; c’est en ceci qu’il est révolutionnaire, à la différence de bien des mouvements qui s’affirment tels mais qui, au fond, se réduisent à mettre au pouvoir d’autres groupes et d’autres hommes pour faire la même chose. Je crains qu’en reniant l’écologie (je ne dis pas l’écologisme) Survivre ne tombe dans l’idéologie, le spectacle qui, lui, est facilement récupérable par la bourgeoisie industrielle. Après le simplisme (parfois trop systématique à mon goût) de Grothendieck, Survivre retomberait dans le discours idéologique et fumeux, émaillé de bandes dessinées de l’Internationale situ : discours qui a sa place toute trouvée dans le secteur « culturel » de la société néo-bourgeoise. Attention à ne pas se donner en spectacle ! D’autant plus que, le jour où l’on se trouve en présence d’un problème, d’une misère, d’une violence concrète, l’on risque de retourner aux vérités, aux mystiques et aux disciplines de l’action d’un parti militairement organisé. Depuis ma jeunesse, je vois les jeunes intellectuels tourner en rond du surréalisme au stalinisme : de la revendication d’une liberté parfaite à sa négation parfaite. Et, bien entendu, le jour où l’on en a assez des vérités et des casernes, l’on retourne au nihilisme intellectuel et moral, etc. J’espérais que « le problème écologique » allait enfin forcer les jeunes intellectuels à se poser les questions et à s’engager dans l’action de leur époque. Je crains de me tromper. En tout cas, ce serait désastreux de voir le mouvement qui s’ébauchait éclater entre des groupuscules d’intellectuels abstracteurs de quintessences, et des mystiques naturistes ou des opportunistes. Lire la suite

Penser le politique

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Bernard Charbonneau

Penser le politique

Extraits sélectionnés et présentés par Sébastien Morillon

Le libéralisme (ici, du XIXe siècle) : un mensonge ?

« La liberté avait triomphé. Tous l’invoquaient […]. Et le mot revenait partout dans la somnolence des digestions, dans le déluge monotone des discours qui noyaient le chaos frénétique d’un monde dévalant vers sa catastrophe. Et plus le mot allait et revenait dans les phrases, plus la liberté devenait formule ; celle qui avait surgi, âcre et sanglante, dans la tempête des révolutions, charnelle comme le parfum de la terre sous l’orage, n’était plus qu’un mot livide. Au fronton glacé des monuments publics, une inscription souillée par la crasse de la ville.[…]

Partout triomphaient les Droits de l’Homme, mais partout les nations et les villes s’étendaient sans limites ; des races inconnues de tyrans et d’esclaves y naissaient, d’innommables malheurs foudroyaient des masses innombrables. Cela ne s’appelait pas Despotisme mais travail, guerre, métier, argent : vie quotidienne. C’est dans le Droit qu’il était question de Liberté, car les mots sont toujours les derniers à mourir. La Liberté des libéraux fut un mensonge […].

Pourquoi cet aboutissement ? Pourquoi, forte dans la conscience de servitude, la volonté de liberté s’épuisa-t-elle ainsi au lieu de s’accomplir ?… Parce qu’au lieu de la placer en eux-mêmes, les hommes l’avaient placée dans l’État. Rappelle-toi le premier des devoirs. Il ne s’agit pas de définir, mais d’être. N’attends pas qu’un autre… Saisis ! » (L’État, 1949, p.  68)

La démocratie est-elle possible ?

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Nature, liberté et mouvement écologique (1980)

(Le texte qui suit est tiré de l’ouvrage Le Feu vert – édité d’abord chez Karthala en 1980 puis réédité aux éditions Parangon en 2009 –, dont il constitue le septième chapitre.)

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Bernard Charbonneau

Nature, liberté et mouvement écologique

(1980)

Tout mouvement véritablement créateur est un fruit de l’esprit (dont il importe assez peu qu’il soit divin ou humain). Or ce fondement spirituel manquera au « mouvement écologique » tant qu’il n’aura pas dépassé – donc posé – sa contradiction de base entre la nature et la liberté. Comme il ne s’est pas encore figé en une idéologie et une organisation monolithiques, jusqu’ici les partisans de la tribu et de la famille y coexistent avec les membres du MLF et les anars à tous crins. Mais un tel accord risque de ne pas tenir devant les exigences de la réflexion ou les choix de l’action, car ce débat théorique est lourd de conséquences pratiques. Si le mouvement écologique pris dans l’immédiat et la politique ne l’engage pas, il restera cantonné dans un confusionnisme superficiel et, un beau jour, au gré des circonstances, il éclatera entre un intégrisme naturiste de droite et un intégrisme libertaire de gauche. Alors que s’il tient les deux bouts de la nature et de la liberté il pourra aller de l’avant dans sa voie propre.

La tentation de l’intégrisme naturiste

En dépit de Rousseau, la nature est à droite ; déjà Burke et de Maistre reprochaient à la révolution d’ignorer les lois naturelles, divines et humaines. La liberté n’est qu’un leurre si elle ne tient pas compte des nécessités qui commandent toute réalité. L’univers n’a rien à voir avec les désirs bornés et les rêves fous des hommes qui sont forcés et ont le devoir de se conformer à ses lois et d’accepter ses mystères. Ce que nous prenons pour son absurdité et son imperfection obéit à des raisons plus profondes que la nôtre : la souffrance, la mort et la guerre sont la rançon de la vie. La partie n’existe que par rapport au tout : l’homme en fonction de l’ordre cosmique, l’individu de la société. Et de même que la nécessité prime sur la liberté, ce qui est a le pas sur ce qui pourrait – et à plus forte raison devrait – être. L’existant vaut mieux que l’idée, ce qui est établi par la tradition que l’u-topie qui rêve d’avenir.

Le triomphe, sans doute provisoire, de la culture sur la nature a entraîné la réplique d’un naturalisme qui oppose en tout la nature à la culture. Mais trop souvent, comme la droite réplique à la gauche et vice-versa, cet intégrisme naturiste reproduit les moindres détails de la matrice progressiste qui l’a engendré. Réprimé par la religion de gauche jusqu’ici dominante dans l’intelligentsia, il en est réduit à se réfugier dans une idéologie quasi clandestine ou le ghetto d’une littérature romantique ou postromantique. L’intégrisme naturiste est le fait de théoriciens peu connus, mais parfois influents comme R. Hainard, de biologistes et de naturalistes que leur spécialité porte à insister sur la nature et la vie. Mais, depuis l’échec du nazisme, comme pour Lorenz il leur est difficile de traduire en clair le jugement sur les sociétés humaines que leur inspire leur science des sociétés animales. La condamnation du Progrès et de la culture occidentale est le plus souvent prononcée par des romanciers, tel D.-H. Lawrence, qui ont le privilège de l’artiste d’être de gauche tout en étant de droite. Le naturiste antichrétien peut aussi se référer à Nietzsche, mais qu’il se méfie, car avec lui le contre n’est jamais loin du pour. Cet intégrisme, jusqu’ici refoulé dans les marges par le règne de la gauche intellectuelle progressiste, n’en joue pas moins un rôle important dans les groupuscules et sectes du mouvement écologique. Jusque dans sa gauche ; rien n’empêche d’être anar et de croire à l’orgone et à la parapsychologie.

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