« La détérioration du paysage rural et du paysage de banlieue »

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Bernard Charbonneau

La détérioration du paysage rural
et du paysage de banlieue

Article paru en 1970 dans la revue Nature et aménagement

Jusqu’à la dernière guerre, la France, comme les autres vieux pays d’Europe, se caractérisait par l’opposition de la ville à la campagne – n’était-ce une troisième zone, mouvante et chaotique, que l’on peut qualifier de banlieue. Mais jusque-là, cette zone ne s’était développée qu’autour de quelques grandes villes ou dans quelques agglomérations industrielles ; elle ne commençait d’envahir vraiment l’espace français que tout autour de Paris. La seconde « révolution » industrielle qui a suivi la guerre tend au contraire à répandre le paysage, et sans doute l’état social, qui caractérise la banlieue dans la totalité du territoire. Cette évolution, déjà très avancée sur les côtes et le long de toutes les grandes voies de circulation, gagne même les campagnes et les montagnes reculées. Avant d’envisager les moyens de contrôler le phénomène, il convient d’en rappeler les aspects, forcément négatifs dans la mesure où il n’a pas été dominé. Pour éviter que le débat ne s’égare dans les idées générales, je prendrai pour exemple de l’évolution actuelle d’un paysage campagnard, celui du Béarn et du Pays basque, leur cas me paraissant, sauf certains détails, celui de beaucoup d’autres campagnes. Mais comme ces sociétés rurales étaient restées particulièrement vivantes, leur ruine est particulièrement frappante.

I. – De la campagne à la banlieue.

Une campagne se caractérise par une certaine forme : un certain style du paysage, sans lequel il n’y aurait pas de pays. Un pays, un paysage, se regarde, et, pour l’œil attentif, les moins « pittoresques » ont leur beauté et leur intérêt. Au contraire, à la différence des villes ou des campagnes, la banlieue est en général informe, et riche ou pauvre, résidentielle ou industrielle, son chaos se répète partout. Aussi ne regarde-t-on pas la banlieue : on la traverse. Pourquoi ? Parce qu’à la différence de la campagne, elle ne forme pas un ensemble équilibré et structuré qui associe la nature et l’homme. Au contraire, tout pays a son paysage. Dans l’exemple considéré (Béarn et Pays basque), on peut distinguer, comme ailleurs, deux types de paysages : des « campagnes » à champs autrefois ouverts, puis encadrés de haies et de fossés dans les vallées des gaves, et surtout dans les coteaux des bocages aux écarts dispersés dans un lacis de haies et de grands chênes, paysage intact jusqu’en 1960 et qui subsiste encore dans l’intérieur du Pays basque. Malheureusement, depuis cette époque, le paysage basco- béarnais est en voie de destruction accélérée : il a disparu en grande partie dans les vallées et il est menacé dans les coteaux et même, çà et là, dans les montagnes.A. La croissance urbaine a considérablement étendu l’auréole de la banlieue industrielle et résidentielle autour des villes, qui tendent parfois à se rejoindre le long des grandes voies de circulation. C’est déjà chose à peu près faite entre Hossegor et Hendaye et entre Orthez-Lacq-Pau-Soumoulou. L’automobile a complètement changé les données de la croissance des villes, et elle tend à ajouter à la banlieue en auréole une banlieue linéaire le long des grands axes et des côtes (cf. vallée du Rhône, Côte d’Azur, etc.). Le temps est proche où il n’y aura plus rien à regarder le long des grandes routes.

B. Mais l’industrialisation générale fait aussi surgir la banlieue en pleine campagne. La raréfaction de l’espace et la hausse du prix des terrains aux abords des villes, les subventions de l’État dispersent les usines et leur environnement banlieusard. Plus de bourgade qui ne souhaite d’avoir sa zone industrielle, ses immeubles et ses lotissements. Il faut insister surtout sur deux causes essentielles de la transformation de la campagne en banlieue : l’industrialisation des activités agricoles, et celle des loisirs. Dans ces deux cas en effet, ce n’est plus seulement aux abords des villes que le paysage se dégrade, mais en pleine campagne, là même où la nature est la plus belle : sur les côtes ou dans la montagne. La croissance démographique et industrielle, jusqu’ici incontrôlée, n’a qu’une expression : la banlieue. Du point de vue de la nature et du paysage, il est temps de s’apercevoir qu’elle pose un problème, qui ne sera pas résolu en fermant les yeux. Avant d’envisager des solutions, il importe de bien le poser en faisant le constat des faits, qui seront forcément négatifs dans la mesure où rien n’a été fait jusqu’ici. Naturellement, la liste des diverses causes de dégradation du paysage qui va être dressée ici n’a rien d’exhaustive.

II. – Revue des divers facteurs de la dégradation du paysage.

A. On pourrait d’abord parler d’une érosion et d’une sédimentation industrielle, La puissance de l’action humaine est devenue telle en effet qu’elle se marque dans le relief de la façon suivante :

a) Attaque des collines par les carrières, compensée – si l’on peut dire –, par le comblement des vallons par les déchets des plâtreries. Versants décapés, puis creusés par l’extraction des divers matériaux. Entailles aux flancs des coteaux pour l’élargissement et la multiplication des routes. Destruction des vallées par le creusement des gravières.

b) Par contre, multiplication des déblais et des ordures, qui s’accumulent en masses énormes aux abords des villes dépourvues de système d’épuration et d’incinération (cf. Pau qui s’est donné un second pont, assez peu utilisé jusqu’ici, avant une station d’épuration). Cependant la combinaison de l’automobile et de l’emballage « perdu » disperse un peu partout les déjections urbaines, notamment sur les chemins retirés et les berges des rivières, aux abords de tous les ponts. D’autre part, l’amélioration du niveau de vie fait que chaque village a sa décharge, installée au bord de l’eau, etc. (urbanisation sauvage sans système d’évacuation et d’élimination des ordures).

c) Élévation du coefficient de turbidité de l’air et de l’eau par les déchets industriels, notamment ceux de l’industrie chimique. Généralisation de la rivière ou du ruisseau-égout (ce qui est à peu près terminé pour ce qui est du gave de Pau et de l’Adour, sauf la Nive et le gave d’Oloron). Pollution par les villes dépourvues de système d’épuration, par les usines, les laiteries, la culture chimique du maïs, etc., assèchement des ruisseaux par les pompes-canons, les plans d’eau, etc. Dispersion des ordures olfactives (cf. Lacq, dont l’odeur est perceptible à plus de trente kilomètres) et des ordures soniques (bang, circulation automobile, généralisation de la motorisation du travail agricole, certains moteurs s’entendant parfois à plus d’un kilomètre comme la tronçonneuse, etc.).

B. Mais le paysage, c’est surtout une certaine couverture végétale ; or elle se dégrade encore plus vite que le relief.

a) La prolifération dès moyens de circulation morcelle de plus en plus l’espace campagnard, réduit bientôt à quelques îlots (aérodrome, et surtout routes). Destruction des lignes d’arbres qui les intégraient dans le paysage (complètement effacées quand il s’agit d’autoroutes). Destruction de la végétation rejetée pêle-mêle à coup de bulldozer le plus loin possible sur les bas-côtés. Multiplication des voies secondaires à des fins agricoles, forestières et surtout de tourisme. Il ne faut pas seulement considérer la chaussée, mais une zone beaucoup plus large, plus ou moins dévastée par la masse motorisée qu’attire la route. Destruction des arbres aux abords des villages, autour des pavillons et sur les places aux fins, ici plus ou moins utiles, de parking.

b) Érosion du tapis végétal par la multiplication des chantiers et constructions nouvelles ; la poussée des arbres, quand on les plante, étant plus lente que la durée des constructions. Extensions des « zones » industrielles où les dépôts se mêlent aux dépotoirs. L’industrie peut-elle être intégrée dans le paysage ? En tout cas, si la question n’est même pas posée, on peut être sûr qu’elle ne le sera pas. Mais la destruction du paysage est surtout le fait de l’industrialisation désordonnée de l’agriculture. Sans doute est-ce là le problème essentiel : le paysan qui avait fait jusqu’ici le paysage devient aujourd’hui son ennemi. Défrichements des marais, salignes et landes, et surtout de la structure végétale du bocage (chemins creux, haies, bouquets d’arbres), dont les débris sont repoussés à la lisière d’énormes champs de monoculture qui ne tiennent aucun compte du relief. Premières marques des effets de l’érosion fluviale ou éolienne. Destruction des bois de feuillus, parfois replantés en espèces étrangères au pays. Non-entretien des bas-côtés des champs et des routes ; décapage des berges des ruisseaux qui sont « rectifiés » ; destruction des berges des rivières, dont les grands arbres sont rejetés dans l’eau, la ronce, repaire de vermine, sinon de prédateurs, se substituant partout aux chênes.

C. Destruction de l’habitat. Le paysage est fait de l’association de la nature et de l’homme : c’est le village et la maison qui donnent son sens à la campagne. Or ils sont encore plus fragiles que les arbres ; et, encore vivants, en Béarn et en Pays basque, il y a une décennie et demie, ils sont en voie de disparition rapide.

a) Comme autrefois la ville, le village commence à disparaître du paysage, dissimulé par une gangue banlieusarde de pavillons, et parfois d’immeubles. Abandon des maisons traditionnelles intégrées dans l’environnement au profit de « villas », mal situées et médiocrement bâties qui n’en tiennent aucun compte. La ferme disparaît, mais elle renaît fermette, plus ou moins rustique (encore rare en Béarn, loin de Paris).

b) Tandis que dans l’habitat traditionnel les divers bâtiments annexes, construits dans les mêmes matériaux, font corps avec la maison, ils contribuent à l’enlaidissement de la campagne industrielle. Construits en « léger », recouverts d’Everite ou de tôle ondulée, embellis par la citerne blanche du butane qui trône au premier plan, ils se voient d’autant mieux que les arbres ont été supprimés. On pourrait parler d’une « clochardisation » de la campagne par le développement, comme au début de l’ère industrielle aux abords des villes. Quant aux bâtiments des diverses industries agricoles (élevage de poulets et bientôt de porcs), construits de la même façon, bien en vue sur le terrain nu, ils font d’autant plus tache que leurs silos sont peints de couleurs vives à des fins publicitaires. Leur environnement est en outre enlaidi par la multiplication des poteaux en ciment et des fils. Si on y ajoute les châteaux d’eau qui couronnent le paysage, ce mélange désordonné de pavillons à bon marché, de hangars, de machines et de déchets divers (dont il n’est plus question de faire du compost), constitue exactement une « zone ».

c) Pour terminer, il faut dire quelques mots du rôle joué par la dispersion des industries du loisir. Sur ce sujet, je me contenterai de rappeler que dans certains secteurs (côtes, alpages skiables), la transformation en banlieue est déjà en grande partie accomplie (les Pyrénées, moins atteintes, vont l’être bientôt, cf. projet des Quatre Véziaux). Il ne faudrait pas que la déconcentration des loisirs sur toute l’étendue des campagnes (multiplication des terrains de camping, villages (?) de vacances construits en léger, prolifération de l’accès automobile) n’achève la destruction de la nature et du paysage entraînée par le développement des causes signalées plus haut.

III. – Quelles solutions ?

Si certaines sont immédiatement applicables selon les circonstances, il ne faut pas se cacher qu’elles seront inopérantes si un esprit nouveau n’entraîne pas certains choix en faveur de la nature et de la campagne.

a) La condition nécessaire de toute action positive, c’est une analyse critique qui ne se cache pas les données du problème et la difficulté et la gravité des choix. Si les mesures partielles servent d’alibi au refus d’infléchir l’évolution générale, elles ne serviront qu’à la précipiter.

Ceci dit, on s’aperçoit que, dans bien des cas, il suffirait de peu de choses pour freiner la destruction du paysage, si l’opinion était éveillée à ces questions. Il faut donc l’éveiller et l’alerter (et c’est le rôle de l’enseignement). La géographie, qui est aujourd’hui uniquement une géographie de la production plaquée sur une géographie des paysages traditionnels, pourrait être une géographie de leur destruction. Rôle de l’histoire naturelle (devenant une analyse de la rupture des équilibres, etc.). Peut-être qu’alors l’opinion comprendrait le sens, qui n’est pas seulement esthétique, de l’intégration de l’habitat dans le paysage. Il serait facile d’utiliser des couleurs moins voyantes ; les diverses administrations devant donner l’exemple du camouflage, et non de l’exposition, de leurs machines. Le goût de la « fermette », au lieu d’être réprimé, devrait être orienté dans le sens d’une conservation de l’habitat traditionnel, la rénovation prudente devant être encouragée plutôt que la bâtisse (cf. cas du Danemark). Si l’esprit changeait, il serait facile, dans bien des cas, de sauver à relativement peu de frais ce qui peut l’être de l’habitat traditionnel. Un autre esprit pourrait aussi présider à la « révolution » agricole, qui ferait intervenir les facteurs écologiques, sociaux, etc. Le paysage n’existe que par le paysan ; pourquoi, dans certaines campagnes particulièrement belles, ne pas soutenir l’entreprise familiale en considérant qu’elle conserve le paysage, et que ses productions sont rentables parce qu’elles sont de qualité ? On peut aussi envisager de l’associer à des formes de tourisme familial et dispersé, etc. Dans bien des cas, un peu d’esprit critique et d’imagination changerait les données du problème.

b) Mais il ne faut pas se cacher que la croissance industrielle et urbaine, pour être dominée, exigera des sacrifices. Les divers systèmes d’épuration de l’air et des eaux, la bâtisse de qualité, sont coûteux. Il est évident que si l’on choisit le parc, on choisit tant soit peu contre l’usine à ski, que si l’on édifie une station d’incinération, ces crédits manqueront aux autoroutes ou à la force de frappe. Par ailleurs, dans un système industriel, la protection de la nature et du paysage est coûteuse en libertés ; elle impose des disciplines. Si on pose en principe que de toute façon il n’y a pas de contradictions entre la protection de la nature et des paysages et la « croissance » telle qu’elle est conçue aujourd’hui, je crains que celle-ci ne l’emporte à tous les coups sur ceux-là.

Si la production des hommes et des choses doit s’accroître indéfiniment à raison de 3 à 15 % par an, comment assurer la protection de la nature et du paysage ? Mais la peau de chagrin ne cessera pas de se rétrécir. Un beau jour il faudra choisir entre l’automobile et ce qu’elle nous mène voir. Toutes les solutions vivables et équitables étant le fruit de compromis entre des intérêts et des passions contraires, il manque à Sa Majesté la Société Industrielle une opposition qui la contrôle et la force à se tenir dans de justes limites ; c’est seulement à cette condition qu’au lieu de s’aliéner totalement à elle, nous pourrons cueillir les fruits qu’elle peut donner. La révolution qui s’est faite pour la défense du prolétariat, sacrifié à la première mue industrielle, pourrait bien se faire demain pour la défense de la nature, donc de l’homme, sacrifiés à la seconde.

Nature et aménagement n° 20, 1970

 

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