Lettre à Survivre et vivre

Lettre à Survivre et vivre

(publiée sous le pseudonyme de «Renée» dans Survivre… et Vivre n° 17, 1973)

Je m’inquiète de l’évolution de Survivre. Je partage beaucoup de ses critiques sur le mouvement « écologique ». Mais c’est précisément dans la mesure où je me fous de cette étiquette que le contenu m’intéresse plus que le contenant. Je suis le premier à considérer comme fâcheux, sinon l’écologie qui n’est pas une discipline comme une autre, mais l’écologie qui se manifeste dans le biologisme, le naturalisme, etc. (par exemple Faussurier dans La Gueule ouverte). La grande nouveauté du mouvement écologique, et le fait que j’y trouve sur le tard une place, c’est qu’il apprend précisément aux Français à penser autrement qu’en termes d’idéologie, à se poser des problèmes concrets, exprimables dans le langage de tout le monde, parce que ces problèmes concernent les hommes et non les marxistes, les linguistes, etc. J’ajouterai par ailleurs que l’intérêt du mouvement écologique est de nous sortir aussitôt du problème écologique, de nous poser les problèmes sociaux et ceux de l’action ; c’est en ceci qu’il est révolutionnaire, à la différence de bien des mouvements qui s’affirment tels mais qui, au fond, se réduisent à mettre au pouvoir d’autres groupes et d’autres hommes pour faire la même chose. Je crains qu’en reniant l’écologie (je ne dis pas l’écologisme) Survivre ne tombe dans l’idéologie, le spectacle qui, lui, est facilement récupérable par la bourgeoisie industrielle. Après le simplisme (parfois trop systématique à mon goût) de Grothendieck, Survivre retomberait dans le discours idéologique et fumeux, émaillé de bandes dessinées de l’Internationale situ : discours qui a sa place toute trouvée dans le secteur « culturel » de la société néo-bourgeoise. Attention à ne pas se donner en spectacle ! D’autant plus que, le jour où l’on se trouve en présence d’un problème, d’une misère, d’une violence concrète, l’on risque de retourner aux vérités, aux mystiques et aux disciplines de l’action d’un parti militairement organisé. Depuis ma jeunesse, je vois les jeunes intellectuels tourner en rond du surréalisme au stalinisme : de la revendication d’une liberté parfaite à sa négation parfaite. Et, bien entendu, le jour où l’on en a assez des vérités et des casernes, l’on retourne au nihilisme intellectuel et moral, etc. J’espérais que « le problème écologique » allait enfin forcer les jeunes intellectuels à se poser les questions et à s’engager dans l’action de leur époque. Je crains de me tromper. En tout cas, ce serait désastreux de voir le mouvement qui s’ébauchait éclater entre des groupuscules d’intellectuels abstracteurs de quintessences, et des mystiques naturistes ou des opportunistes.

Si je reste à La Gueule ouverte, c’est entre autres pour faire contrepoids à ces derniers ; je pense d’ailleurs surtout aux mystiques du yoga et du blé germé plus qu’aux opportunistes, qui se rassemblent plutôt au Sauvage et dans les institutions de « défense de l’environnement ». Moi aussi, si j’attendais un accord à 100 % pour me lier à autrui, je fonderais une Église dont je serais le pape et le seul fidèle, et je passerais mon temps à distribuer excommunications et prix de vertu à la manière de Breton. Malheureusement, on pille mon pays, jusque devant ma porte, et demain mes enfants étoufferont peut-être dans un monde totalitaire : c’est la guerre, la mienne, puisque j’ai besoin d’air et d’eau, et je la fais avec l’allié que je rencontre sur mon chemin.

J’arrête là ma lettre, qui est à la fois trop courte et trop longue sur ce sujet : mais c’est râlant, une génération après, de voir un mouvement qui pouvait être libératoire tourner en rond dans le cercle vicieux que l’on a soi-même connu. Je crois quand même que Survivre laissera au moins derrière lui sa critique de la science. Mais, au lieu de tourner à la chapelle des purs, qu’il lutte au contraire pour maintenir le mouvement « écologique » dans la bonne voie, qui n’est ni celle des opportunistes, ni celle des idéologues de la nature. Qu’il empêche ce mouvement d’être le dupe de l’étiquette « écologique » en rappelant tous les arrière-plans sociaux, politiques et même – pourquoi pas ? – spirituels du « problème écologique », qui est surtout celui du rapport de l’homme avec son univers, donc de l’homme avec l’homme. J’aimerais bien n’être pas seul à le faire, surtout à un âge où les forces morales déclinent.

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