Sébastien Morillon, « Bernard Charbonneau (1910-1996) »

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Sébastien Morillon

Bernard Charbonneau (1910-1996)

1re partie
Foi et Vie, décembre 2010

« Sauver la nature – celle de la Terre vivante et non celle d’un Cosmos invincible – qui me donne la vie et ses joies comme à tout homme. Et sauver la liberté : la mienne et celle de mes semblables. Vivre et servir cette vérité quoi qu’il arrive : la crise, la guerre et la révolution, serais-je le seul à parler devant un mur. »

(Bernard Charbonneau, « Bio-graphie »,
in Combat Nature, n° 106, août 1994, p. 38)

« L’un des plus grands penseurs de ce temps (1)… »

(Jacques Ellul)

« Bernard Charbonneau est né le 28 novembre 1910 à Bordeaux (Gironde). Aujourd’hui, avec l’accélération du temps entraînée par l’explosion scientifique et technique, autant dire, il y a plusieurs siècles. De la Belle Époque à la Grande Guerre, à l’entre-deux-guerres et à la seconde, encore plus grande ; de la Révolution pour la justice sociale à Staline et à l’écroulement de l’URSS. Des Trente Glorieuses du développement sans problème à sa crise, de la bombe atomique à la bombe génétique. Du déluge des bagnoles à la mode écolo. De l’existence à la mort de Dieu. Comment faire comprendre l’énormité de cette mue de notre espèce et qu’à travers ses avatars on doit maintenir son cap, si l’on veut que l’homme reste un homme sur la terre ? »

(Bernard Charbonneau, « Bio-graphie »,
in Combat Nature, n° 106, août 1994, p. 37)

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi… » ?

Jacques Ellul disait de son ami Bernard Charbonneau, de deux ans son aîné : « Bernard a été l’élément décisif dans le développement de ma personnalité comme de ma vie intellectuelle. Homme sans concessions dans tous les domaines, il m’a influencé par son exigence morale, son intransigeance et sa rigueur (2). » Dans un court article de 1985, il explique : « Nous avions découvert, au début des années trente, une convergence de nos inquiétudes et de nos révoltes. Mais il était incomparablement plus avancé que moi. Il avait une connaissance de la pensée révolutionnaire et une appréhension de notre société qui m’éblouissaient. Je me suis mis à son école, dans cette orientation socialiste, qui refusait à la fois la mollesse de la SFIO, la dictature du communisme et qui cherchait une voie originale pour la révolution. » Plus loin, il note : « Bernard Charbonneau était le premier à dépasser la critique du machinisme et de l’industrie pour accéder à une vue globale de la technique comme pouvoir structurant de la société moderne. » Avec modestie, Jacques Ellul confie encore, à propos des tentatives pour « constituer des groupes orientés vers une prise de conscience révolutionnaire » : « Je fus pour lui, je dois le dire, un second aussi fidèle que possible mais sans cesse dépassé par le renouvellement et l’approfondissement de sa compréhension de la société occidentale moderne, de l’homme dans cette société, du sociologique en lui-même, et aussi sans cesse remis en question par son impitoyable critique (3). »

Dans une lettre d’août 1936, Bernard Charbonneau écrit de son côté : « La rencontre avec Ellul m’a empêché de complètement désespérer. » En novembre 1994, il rappelle qu’ils sont restés « unis par une pensée commune » : « Avec d’autres, camarades autant qu’amis, on partage surtout les plaisirs de la vie. Moins son sens. Tandis qu’avec mon ami Jacques Ellul, c’est ce qui donne valeur et contenu à une vie que nous avons tenté de partager. Certains diront des idées. Mais au moins c’étaient les nôtres, pas celles de notre époque (4). »

Les Bordelais se rencontrent probablement au lycée Montesquieu (alors lycée de Longchamps) dès 1927. Mais c’est à l’université, au début des années 1930, qu’ils se lient d’une amitié profonde. Ils sont donc étudiants lorsqu’a lieu la scène décrite soixante ans plus tard par Charbonneau : « … je conserve un souvenir très précis et très vif de l’endroit où cette rencontre a eu lieu. C’était sur le trottoir de la rue Fondaudège à Bordeaux, l’artère principale du quartier où habitait la famille Ellul. Nous avons eu une discussion passionnée. Lui venait de se convertir à un calvinisme strictement orthodoxe, barthien plus exactement, et moi par nature, étant peu doué pour la foi religieuse, je contestais ses arguments. J’étais déjà frappé par ce qui a orienté toute ma vie et m’a d’ailleurs complètement isolé, c’est-à-dire le changement radical de l’espèce humaine provoqué par la montée des sciences et des techniques. Nous voulions nous convertir mutuellement. Cela a été un moment important je crois pour lui comme pour moi (5). »

Cette solide amitié est confortée par des convictions et des combats communs, par une critique radicale de la modernité au nom de la liberté. De grands traits de leurs personnalités distinguent pourtant singulièrement les deux hommes. Charbonneau, élève puis étudiant chahuteur, assez peu disposé à la discipline scolaire et passionné de nature, de balades en montagne, « homme de plaisir (6) », bouscule la culture spécifiquement livresque d’un Jacques Ellul se considérant avec le recul comme une « vraie machine intellectuelle (7) » (avec humour, Charbonneau le décrit encore à la fin de sa vie comme « un monstre de culture qui lit par vice, comme moi je pêche par vice ou je cultive le jardin (8) »). Dans les années 1930, Charbonneau entraîne Ellul dans un périple en Galice, jusqu’à la ria d’Arosa, et lui fait découvrir « le monde de la nature, la montagne, la joie de la marche, […] une dimension qui [lui] était étrangère et qui allait occuper une grande place dans [sa] vie (9) ». L’agnostique Charbonneau entame alors un dialogue, parfois rude, avec le protestant Jacques Ellul, homme d’Église. Se qualifiant lui-même de « postchrétien », Bernard Charbonneau est resté toute sa vie attentif aux prises de position des chrétiens de son temps, et les jugeait (souvent sévèrement) à l’aune de leur propre foi. Jacques Ellul, qui avait régulièrement à subir les foudres de son ami à ce sujet, explique que « ce qu’il ne supporte pas des chrétiens, c’est d’avoir trahi, en tout, estime-t-il, ce que Jésus a porté sur la terre (10) ». Pour preuve de cette connaissance intime et critique du christianisme, le premier ouvrage publié de Bernard Charbonneau, chez Denoël, est une analyse de la pensée de Teilhard de Chardin, qui représente pour lui « la justification de l’engloutissement de la personne dans la collectivité organisée et le Cosmos (11) », c’est-à-dire la justification théologique d’un « monde totalitaire »… Pour lui, le « panthéisme » de Teilhard de Chardin (selon qui tout sur terre est manifestation de l’esprit divin) amène le chrétien, « galet roulé par l’Océan Divin (12) », à accepter béatement les affres du monde moderne. En somme, « si Job avait eu la foi du P. Teilhard, il se serait tu (13)… »

Faire ensemble la révolution du « style de vie »

Au contraire, Jacques Ellul et Bernard Charbonneau ont ensemble multiplié les tentatives pour susciter des mouvements révolutionnaires. Ils animent un groupe, fondé par Charbonneau, qui va devenir à partir de 1934 le « Groupe de Bordeaux des Amis d’Esprit » et qui, avec les groupes « ellulo-charbonnistes » de Pau et de Bayonne, forment la branche « gasconne » du personnalisme : une « véritable troisième voie » mettant en symbiose les tendances des deux revues parisiennes Ordre Nouveau et Esprit (14) : « la fraction la plus individualiste, la plus anti-autoritaire, la plus girondine/régionaliste mais aussi la plus « écologiste » du mouvement personnaliste (15) ». Ils rédigent à cette époque leurs Directives pour un manifeste personnaliste, qui prônent une révolution en profondeur du « style de vie » (paragraphe 45), contre le désordre établi (politique, économique, social) et en faveur d’une « cité ascétique pour que l’homme vive » (paragraphe 52). Bernard Charbonneau publie des articles de fond dans Esprit, en particulier l’une des premières études critiques sur « La publicité » (avril 1935). Mais l’aventure tourne court après 1937. Les Gascons se séparent de la revue de Mounier, ne parvenant pas, notamment, à imposer la nécessité de former de véritables communautés capables de produire, par contagion, la révolution qu’ils jugent nécessaire, et non de simples groupes de réflexion (16). Bernard Charbonneau continue cependant d’organiser en particulier des camps dans les Pyrénées, en 1938 et 1939 (17). La guerre met fin provisoirement à ce type de rencontres. Les deux hommes reprennent dès 1946 une série de camps d’été qui devaient, selon Charbonneau, se traduire par des actions communes. De son point de vue, cette expérience est un échec et il y met fin après 1957.

En 1972 et 1973, ils animent cependant des universités d’été sur l’action écologiste, et Bernard Charbonneau entraîne Ellul dans la création du Comité de défense de la Côte aquitaine, qui constitue l’une des premières actions écologistes majeures de résistance aux projets d’aménagement des régions françaises par l’État. Charbonneau en assure la présidence de 1973 à 1979, puis Jacques Ellul à partir de 1979. Ellul et Charbonneau, en compagnie d’Armand Petitjean, Edward Goldsmith, Denis de Rougemont, Carl Amery et Édouard Kressmann, fondent l’association écologiste européenne Ecoropa en 1973. En 1982, toujours avec la complicité de Jacques Ellul, Bernard Charbonneau fonde un groupe de réflexion écologiste, le Groupe du Chêne, qui a produit de sérieuses études, dont la plupart sont aujourd’hui encore inédites (18). Enfin, Ellul, qui n’a pas ménagé ses efforts pour faire publier des textes de son ami, lui a ouvert les portes du journal Réforme (1950-1965) et de la revue Foi et Vie (1971-1989), dans lesquels Charbonneau a tenu des chroniques régulières.

Bernard Charbonneau : un « inconnu notoire » ?

Au-delà de l’action, l’amitié « ellulo-charbonnienne » s’est exprimée à travers « une pensée commune ». Pourtant, Ellul et Charbonneau bénéficient aujourd’hui d’une inégale reconnaissance du milieu intellectuel comme du lectorat « éclairé ». L’activité éditoriale récente a remis à l’honneur l’œuvre de Jacques Ellul (en France, en tout cas, car elle est depuis longtemps mieux connue aux États-Unis où elle fait l’objet de recherches variées) depuis le livre de Jean-Luc Porquet, L’homme qui avait (presque) tout prévu, jusqu’au plus récent Jacques Ellul, une pensée en dialogue, de Frédéric Rognon, sans compter les multiples rééditions d’ouvrages et de recueils d’articles de Jacques Ellul lui-même. Ce dernier regrettait déjà dans les années 1980, avec une pointe de malice, que la pensée de son ami, trop souvent pillée à ses yeux, reste « notoirement inconnue ». Au-delà d’un cercle assez étroit, dans le milieu écolo, principalement autour du mouvement de la « décroissance », elle ne connaît que peu d’échos, même si les choses sont peut-être en train de changer, grâce à des rééditions (chez Parangon et Opales) et une étude récente, synthétique, de Daniel Cérézuelle (19). Un colloque universitaire lui avait d’ailleurs déjà été consacré dès 1996, dont les Actes ont été publiés sous le titre : Bernard Charbonneau, une vie entière à dénoncer la grande imposture.

Mais il est vrai que Bernard Charbonneau, brillamment reçu à l’agrégation d’histoire et de géographie en 1935, n’a pas poursuivi une carrière lui permettant d’attirer sur lui les feux de la rampe intellectualo-médiatique. Il n’a cessé, au contraire, de rétrograder volontairement dans l’échelle de l’avancement académique, quittant pendant la guerre le lycée Michel-Montaigne (Bordeaux) pour le lycée de Pau Louis-Barthou, puis demandant sa mutation à l’École normale primaire de Lescar, localité proche de l’agglomération paloise. Il y a d’ailleurs laissé une forte impression. En témoigne ce souvenir d’un ancien élève, paru dans La République des Pyrénées en 1996 : « C’était un professeur exceptionnel, qu’aucun n’a oublié… La quarantaine alerte, de taille modeste mais râblé, souple, excellent marcheur, chaleureux. Passionné d’histoire et de géographie, il avait l’art de faire partager sa passion (20). » Il fait alors construire une maison selon des méthodes traditionnelles dans les années 1950, à Laroin, pour lui et sa famille : sa femme, Henriette (agrégée d’allemand, fille du professeur de philosophie bordelais Henri Daudin), et ses quatre enfants. La retraite l’éloigne encore davantage du tropisme parisien et de l’urbanisation galopante, et il s’installe dans ses deux maisons (l’une pour l’été, l’autre pour l’hiver) de Saint-Pée-de-Léren et de Luxe-Sumberraute. Cherchant un cadre de vie agréable et propice à ses passions (les balades en montagne, la pêche), et développant dans le même mouvement une pensée singulière, à l’écart des modes intellectuelles, Bernard Charbonneau a subi un isolement quasi complet, au moins jusqu’à l’apparition du mouvement « écolo » dans les années 1970.

Charbonneau accordait un sens tout particulier au silence qui a entouré la publication de la plupart de ses livres, et qu’il a vécu parfois douloureusement : « J’ai dû parler, mais pour cette raison, à défaut du oui j’ai obtenu ce non qu’on ne dit même pas. Je reste seul, rendu muet par ma parole, nul prochain, nul public ne reconnaît son contenu. Vais-je m’en indigner, en souffrir ? – Car je ne l’ai pas dit pour être reconnu, mais parce que c’était vrai, pour moi et pour autrui. Et que la seule gloire vient d’en haut, non d’en bas : des ténèbres de plomb de la matière physique ou sociale. Qu’importent le succès ou l’échec ! […] Seul ? quoi d’étonnant puisque j’ai fait un pas de plus hors des rangs ? Pourquoi m’indignerai-je parce que ma société refuse d’accepter une œuvre qui la met en cause ? […] Je ne suis que le porteur d’une nouvelle importante et urgente : la terre et la liberté de l’homme sont en jeu (21). »

Notes

1. Jacques Ellul, Didier Nordon, L’homme à lui-même. Paris, Éd. du Félin, 1994, p. 49.
2. Jacques Ellul, À temps et à contretemps, Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Ed. du Centurion, 1981, 205 p., p. 29.
3. Jacques Ellul, « Une introduction à la pensée de Bernard Charbonneau », in Ouvertures – Cahiers du Sud-Ouest, n° 7, janvier-mars 1985, p. 39-43.
4. Bernard Charbonneau, « Unis par une pensée commune avec Jacques Ellul », Combat Nature, n° 107, novembre 1994, pp. 36-39.
5. Bernard Charbonneau, Patrick Troude-Chastenet, « Bernard Charbonneau : génie méconnu ou faux prophète ? », art. cit., p. 196.
6. « Bernard Charbonneau, géographe historien », France culture, 23 août 1996.
7. Jacques Ellul, À temps et à contretemps. Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Paris, Centurion, 1981, p. 25.
8. Bernard Charbonneau, Patrick Troude-Chastenet, « Bernard Charbonneau : génie méconnu ou faux prophète ? », art. cit., p. 196.
9. Jacques Ellul, À temps et à contretemps, op. cit. p. 30.
10. Idem, pp. 26-27.
11. Bernard Charbonneau, Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Paris, Denoël, 1963, p. 188.
12. Pierre Teilhard de Chardin, cité in Bernard Charbonneau, Teilhard de Chardin, op. cit., p. 48.
13. Bernard Charbonneau, Teilhard de Chardin, op. cit., p. 81.
14. Christian Roy, « Entre nature et liberté : le personnalisme gascon », in Jacques Prades (dir.), Bernard Charbonneau, une vie entière à dénoncer la grande imposture, Paris, Eres 1997, 219 p., p. 41.
15. Patrick Troude-Chastenet, « Jacques Ellul : une jeunesse personnaliste », Cahiers Jacques Ellul. Pour une critique de la société technicienne, vol. 1, 2003, p. 52.
16. Sur les autres raisons de cette rupture, lire en particulier Daniel Cérézuelle, Écologie et liberté. Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie, Lyon, Parangon, 2006, 200 pages, pp. 23-25.
17. Au cours de ce camp dans la vallée de Nistos, en août 1939, Bernard Charbonneau affirme solennellement « ne pas vouloir participer volontairement à la guerre », convaincu que « même si l’on admet que la France et les autres grandes démocraties sont encore des sociétés libres, leur évolution ne peut mener qu’au régime totalitaire, et la guerre moderne, par son organisation et ses destructions énormes ne ferait que précipiter cette évolution. » (Texte inédit, cité in Daniel Cérézuelle, Écologie et liberté. Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie, Lyon, Parangon/Vs, 200 p., p. 25). Par ailleurs, il a de plus en plus nettement l’assurance d’avoir une vocation personnelle à tenir : celle de lutter contre le saccage de la nature dans une société en voie de totalisation.
18. Daniel Cérézuelle, Écologie et liberté. Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie, op. cit., p. 32.
19. Voir la bibliographie.
20. Cité in Alain Cazenave-Piarrot, Altitude, latitude et espaces ruraux. Territoires de conquête et territoires de déshérence au Burundi et dans les Pyrénées, Orthez, imprimerie ICN, Mémoire de HDR – Bordeaux III, 2003, 440 p., p. 423.
21. Bernard Charbonneau, « La spirale du désespoir », texte inédit, 1990, 1 page.

 

Bernard Charbonneau (1910-1996)

2e partie
Foi et Vie, février 2011

La « Grande Mue » de l’humanité

« …un grand changement. Depuis deux siècles, le destin tourne. Ce n’est pas la civilisation seule qui change de base, c’est la société, c’est l’être humain dans ce qu’il a de plus intérieur. Présente à toutes les révolutions du passé qui pourtant étaient loin d’engager l’essentiel comme la crise actuelle, la conscience humaine défaille aujourd’hui devant l’immensité de l’effort. Les glorifiant sous le nom de progrès, ou les subissant sous le nom de fatalité, l’homme s’abandonne aux avatars du devenir. Il fait pire. Il prétend appeler sens ce qui n’est que l’accident d’une évolution, et il travaille de toutes ses forces à accélérer la vitesse du mouvement qui l’entraîne. Non seulement il dénie à la pensée le droit d’orienter ce qu’il appelle l’action, mais il rejette avec horreur tout examen de celle-ci par la connaissance. Il n’est que la chose du courant brutal qui l’entraîne. »

(Bernard Charbonneau,
Pan se meurt,
« explication au lecteur », 1945)

Au cœur de l’œuvre de Bernard Charbonneau, il y a donc cette intuition fondamentale, qui remonte à ses années de jeunesse, comme l’atteste cet extrait d’une lettre d’août 1936 : « Toute ma jeunesse fut à la fois angoisse et recherche, sentiment d’être placé devant la plus extraordinaire transformation de l’histoire. » À l’origine de cette intuition, deux sources vécues intimement : l’expérience de la Grande Guerre, et le bouleversement du rapport ville-campagne à Bordeaux dans les années 1920-1930.

Sauver la liberté…

Son frère aîné, Jacques, a été envoyé à 17 ans vers « l’inconcevable » (Verdun, le Chemin des Dames…) et a été blessé et gazé… A posteriori, il note : « Je crois que cela a déclenché très tôt chez moi une certaine connaissance de ce que j’appellerais l’absurdité sociale (1). » Cette question essentielle de la situation de l’individu dans la société, et de la place de la liberté personnelle dans le monde moderne, se trouve au centre de la réflexion de Bernard Charbonneau. Les guerres « totales » (celle de 14 et celle de 40), comme les totalitarismes de droite et de gauche (nazisme et communisme) sont de ce point de vue des expériences limites où se joue la tragédie de la liberté. Le livre de Bernard Charbonneau publié par souscription (avec le soutien de Jacques Ellul) en 1950 et commencé dès 1942-1943, L’État, a d’ailleurs « pour objet l’État et pour sujet la liberté de l’homme » (p. 7). L’auteur décrit, de l’Antiquité au xixe siècle « libéral » et au xxe « totalitaire », le développement de la puissance de l’État : pouvoir politique, administratif, militaire, économique et technique, pouvoir de manipulation des masses… qui sont à la mesure de la démission de l’homme face au défi, toujours renouvelé, de sa liberté. Car cette liberté n’est jamais donnée, elle n’est pas le droit accordé par les démocraties libérales, mais « le plus terrible des devoirs ». Elle n’est pas une idée mais elle « existe », « naît, vit et meurt » (2), en un homme, lien qui unit autant que faire se peut la Terre et le Ciel, l’esprit et la matière…

C’est le cœur de son œuvre entière, et le sujet explicite de ce livre magistral qu’est Je fus : Essai sur la liberté. Il y revient dans Prométhée réenchaîné, lorsqu’il étudie les métamorphoses de l’homme révolté ou dans Quatre témoins de la liberté : Rousseau, Montaigne, Berdiaev, Dostoïevski (inédit), alors que les deux recueils d’aphorismes Une seconde nature, et Une seconde nature II (inédit) insistent sur les implications de la liberté personnelle dans la vie sociale.

… et la nature !

La « seconde nature », la société, se substitue à la nature – tout court – comme milieu de vie de l’être humain. Cela renvoie à la seconde expérience au fondement de l’intuition charbonnienne de « Grande Mue » de l’humanité : l’invasion de sa rue, celle de la pharmacie que tiennent ses parents dans le centre-ville de Bordeaux, par les « bagnoles » qui chassent chats, chiens, enfants et ménagères. C’est aussi l’étirement démesuré de la ville et de sa banlieue, qui éloigne son domicile d’une nature auparavant accessible en tramway, cadre merveilleux des camps des éclaireurs unionistes qu’il affectionne ! Le jeune Charbonneau, comme l’homme mûr, est un amoureux des balades en montagne, dans les Landes, en Espagne, à Ténériffe, en Algérie… mais aussi un pêcheur passionné. « Bernard était vivant et saisissait toutes les occasions de l’être intensément […]. Il impliquait dans ses entreprises toute l’énergie de son corps et de son esprit. De là son amour du froid (il aurait voulu vivre un hiver russe), son goût de la montagne qu’il faut gravir, sa haine du confort. Vivre et être conscient de vivre, par tous les sens : vue, goût, ouïe, odorat, toucher… », confiait Henriette Charbonneau en 2001.

Cette dimension charnelle de sa relation à la nature, à son « environnement », a fait de lui un précurseur de l’écologie politique, en particulier à travers le texte qu’il rédige en 1937, Le sentiment de la nature, force révolutionnaire, premier d’une longue série d’ouvrages interpellant ses contemporains sur le saccage de la nature, sur les menaces pesant sur le monde paysan et les campagnes, sur l’urbanisation galopante : Pan se meurt (devenu Le Jardin de Babylone) puis Tristes campagnes, Notre table rase, Sauvons nos régions, Finis Terrae… De là aussi lui vient une attention particulièrement aiguë aux dimensions concrètes de la vie quotidienne transformée par la Grande Mue : la nourriture et la perte du goût (Un festin pour Tantale), la « bagnole » (L’Hommauto), l’argent (Il court, il court, le fric), la propriété individuelle (La propriété c’est l’envol), la dichotomie grandissante, schizophrénique, entre loisir et travail (Dimanche et lundi), etc.

Dans les années 1970, Bernard Charbonneau est moins isolé dans le paysage intellectuel, avec l’émergence d’un mouvement écolo dont il a été l’un des initiateurs plus ou moins reconnus. Il collabore activement à la revue de Pierre Fournier La Gueule ouverte, et publie régulièrement dans Combat Nature. Devant la structuration du mouvement en parti et le choix des écolos d’emprunter les modes d’actions politiques traditionnels qu’il récuse, il écrit son Feu vert, autocritique du mouvement écologique.

La Technique, enjeu du siècle ?

Pionnier du combat antinucléaire, Bernard Charbonneau organise à Pau dès septembre 1945 une conférence publique, devant le préfet des Basses-Pyrénées, sur la bombe atomique (3). À mille lieues de la fascination de la plupart de ses contemporains vis-à-vis de cet événement majeur (la lecture des journaux de l’époque est de ce point de vue édifiante !), Bernard Charbonneau insiste sur l’ampleur des enjeux : « Il n’y a plus d’éternité, il n’y a plus de nature, mais une situation précaire artificiellement maintenue par une convention entre grands États (4). » Toute sa vie durant, et encore en mai 1991, dans un article paru dans Combat Nature, il insiste sans relâche sur ce qui constitue à ses yeux « la priorité des priorités » : « Interdire à tout prix la diffusion de l’arme ultime (5) » !

Cette conférence offre par ailleurs une expression synthétique et puissante des intuitions charbonniennes des années 1930 concernant le rôle déterminant de la technique dans l’évolution des sociétés modernes. Il s’alarme de l’incapacité humaine à contrôler son destin : « Une fois encore nous aurons inventé nos moyens sans nous préoccuper des fins qu’ils servent, acceptant celles que leur fonctionnement impose (6). » Constatant dans une première partie « l’autonomie du technique », il lance dans un second temps un appel à « maîtriser les techniques » : « L’accent ne doit plus être mis sur l’invention, mais sur son utilisation à des fins humaines (7). »

Sur ces questions, Le Système et le Chaos, paru en 1973, peu de temps après Le Système technicien de Jacques Ellul auquel il fait référence, pousse l’analyse plus loin encore. Pour Charbonneau, les multiples avatars de la Grande Mue au xxe siècle (développements des sciences, de la technique, de l’État, de l’économie) forment système, tendant à englober totalement, les sociétés (qu’elles soient « libérales » ou « totalitaires », de l’Est ou de l’Ouest). Mais dans le même temps, ce système, basé sur l’idéologie du Développement, engendre un chaos culturel, social, écologique. Celui-ci exige en retour des solutions techniques plus complexes mais potentiellement dangereuses et qui consolident toujours plus le système… qui lui-même est lourd de menaces multiples ! Le monde moderne est donc le produit du lien dialectique et permanent entre le système et le chaos, l’un étant à la mesure de l’autre, et tous deux niant la liberté humaine. Daniel Cérézuelle résume ainsi l’idée fondamentale de ce livre : « … en même temps qu’elle se constitue, grâce à l’organisation, en une totalité de plus en plus intégrée, la société contemporaine est travaillée par des contradictions qui sollicitent en retour son dynamisme totalisateur (8). »

Toutefois, Charbonneau insiste davantage que son ami sur le rôle de la science (entendant par ce terme les sciences « dures » et « humaines »), dont la Vérité a supplanté l’ancienne Vérité religieuse, mais qui, privée de sens et de conscience, se détourne de l’humain par les jeux de l’abstraction ou de la soumission aux exigences de la technique. C’est un des aspects développés dans Nuit et Jour, Science et Culture : « Fruit de l’esprit, le développement de la science l’éloigne de la source qui l’a engendrée. Parce que la connaissance scientifique veut tout connaître en détail, submergée, elle se spécialise. Et elle s’organise, devenant de plus en plus impersonnelle, le fait de spécialistes qui en connaissent de plus en plus sur de moins en moins. Et dépendant de son coûteux outillage, elle se confond avec ses applications techniques. Elle s’institue en Recherche scientifique financée par le Capital et par l’État, qui lui demandent le secret de la puissance – qui est de vie et de mort. Tels savants, telle science. Ses fondateurs restaient animés d’un souci religieux puis moral, au-dessus d’eux subsistait un Au-delà non scientifique. Tandis que plus rien n’incite le “chercheur” à se dépasser sinon une petite trouvaille qui est la condition de sa carrière (9). »

Cette critique d’une Science qui n’est pas neutre, qui se développe contre la liberté et la démocratie, est reprise dans le texte inédit Finis Terrae, réflexion sur « la fin de l’espace-temps », qui se conclut par un appel solennel lancé aux écologistes, aujourd’hui pleinement d’actualité. Bernard Charbonneau imagine, dans un avenir proche et sur une Terre pillée de toutes ses ressources, l’épanouissement d’un « pouvoir scientifique et technique globalisant [qui] ferait de la planète et de son habitant un ensemble uniforme et clos », et où les écologistes auraient par conséquent une « place tout indiquée dans la gestion scientifique de cet écosystème planétaire. » Contre la tentation d’un totalitarisme « vert », il s’élève par avance : « il faut leur crier qu’ils ne doivent contribuer à aucun prix au salut physique de la terre et de l’espèce au prix de la liberté, don de la nature, ou d’un Dieu inconnu (10) » !

« Conclusion

(79 ans, le 28 novembre 1989, relue cinq ans après)
Toute ma science personnelle peut se résumer en trois propositions, déduites l’une de l’autre.

a) Notre monde est pris dans un Développement qui mène soit à une catastrophe, soit à un totalitarisme scientifique planétaire.
b) Aujourd’hui, semble-t-il, rien à faire pour en sortir. Pourquoi ? Parce que l’homme reste jusqu’ici un être social. S’il a tant soit peu vaincu la nature, il n’est que le matériau de l’avalanche sociale.
c) Reste une issue, minuscule : le savoir. Ce que seul, quelqu’un peut faire librement. »

(Bernard Charbonneau,
Une seconde nature II, inédit, p. 101)

Les œuvres de Bernard Charbonneau sont exigeantes. Elles sont le cri d’un homme, convaincu que « la conscience de la servitude est celle qui brise un jour les fers (11) », et qui appelle son lecteur à une véritable conversion… Le style en est incisif, décapant, alternativement lyrique, poétique, polémique et descriptif, inscrivant dans la lettre la multiplicité de la vie elle-même, et surtout, très souvent, ironique et drôle. Ceci n’est pas pour étonner ceux qui ont connu cet « homme de parole » qui aimait à rire et à faire rire : que l’on se réfère pour en juger à sa Célébration du coq, par exemple, qui s’attaque avec un humour cinglant au nationalisme et aux Grands Hommes qui lui donnent une figure humaine toujours renouvelée…

Charbonneau ne s’est cependant fait écrivain que parce qu’il ne parvenait pas à susciter par des contacts personnels le mouvement révolutionnaire qu’il souhaitait. Il l’exprime d’une manière poignante vers 1945 : « L’écrit n’est que le dernier recours de l’individu dans le monde qui refuse son geste : ce livre est né de la mort d’un acte. Mais le vrai livre aussi ne commence que là où le geste se brise, et le seul sang qui puisse animer les mots, est celui qui jaillit d’une telle blessure. Lecteur, compagnon de ma recherche, pardonne-moi les mots, pardonne-moi les formes. Mon livre me fait honte, c’est l’échec de ma vie et je ne l’ai écrit que dans l’espérance insensée de pouvoir te le dire un jour ailleurs. Un instant, laisse-moi croire à sa force. Peut-être que ces pages, nées de ma mauvaise chance, engendreront un jour de nouvelles possibilités, ouvrant, à partir de la réflexion qui isole, par les voies de la méditation et de la connaissance, le chemin qui ramène à l’action qui délivre (12). »

Surtout, ces écrits nous frappent par la profonde cohérence des idées qu’ils expriment. Cela ne doit pourtant pas étonner, car l’essentiel en a été pensé entre 1940 et 1947, et mis en forme dans un gigantesque ouvrage, jamais publié, d’un millier de feuillets très denses que Bernard Charbonneau avait intitulé Par la force des choses (13) C’est l’abandon à cette force insidieuse et brutale qu’il n’a eu de cesse de dénoncer.

Notes

1. « Bernard Charbonneau, géographe historien », France Culture, 23 août 1996.
2. Bernard Charbonneau, Je fus. Essai sur la liberté, Pau, imprimerie Marrimpouey, 1980, p. 15.
3. Bernard Charbonneau, « An deux mille », Écrits d’Ouest, n° 11, 2003, p. 231-243. Pour une présentation détaillée du contexte de cette conférence, je me permets de renvoyer à Sébastien Morillon-Brière, « Bernard Charbonneau en quarantaine », dans la même revue, p. 197-230.
4. Bernard Charbonneau, « An deux mille », art. cit., p. 233.
5. Bernard Charbonneau, « La priorité des priorités », Combat Nature, n° 93, mai 1991,
p. 32.
6. Idem, p. 234.
7. Idem, p. 243.
8. Lire sur ce sujet Daniel Cérézuelle, Écologie et liberté. Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie politique, op. cit., p. 120-122.
9. Bernard Charbonneau, Finis Terrae, inédit, p. 79 (in « Postface et conclusion »).
11. Bernard Charbonneau, Je fus, op. cit., p. 50.
12. Bernard Charbonneau, Pan se meurt, « Explication au lecteur », texte inédit.
13. Voir sur ce sujet Daniel Cérézuelle, Écologie et liberté…, op. cit. pp. 27-29.

 

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