Citations, 54

La liberté est en contradiction avec le bonheur. La liberté authentique n’est pas satisfaction, mais risque, effort et non jouissance ; à l’extrême elle est l’angoisse de celui qui tient entre ses mains son salut et sa perte : la moins confortable des situations. Celui qui veut avant tout le bonheur doit sacrifier avant tout sa liberté, car la servitude le décharge du plus lourd des fardeaux : sa responsabilité – le conformisme est la première condition du confort. Le libéralisme répète à l’individu qu’être libre, c’est être heureux ; comme toute servitude apporte un semblant de paix, il finira par croire qu’être serf c’est être libre.

 

L’Etat, 1948. Economica, 1987

Ellul-Charbonneau, « Origine de notre révolte »

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Jacques Ellul
Bernard Charbonneau

Origine de notre révolte

(Première partie des Directives pour un manifeste personnaliste, Bordeaux, 1935)

Naissance de la conscience révolutionnaire

1. Un monde s’était organisé sans nous. Nous y sommes entrés alors qu’il commençait à se déséquilibrer. Il obéissait à des lois profondes que nous ne connaissions pas – qui n’étaient pas identiques à celles des sociétés antérieures. Personne ne se donnait la peine de les chercher, car ce monde était caractérisé par l’anonymat : personne n’était responsable et personne ne cherchait à le contrôler. Chacun occupait seulement la place qui lui était attribuée dans ce monde qui se faisait tout seul par le jeu de ces lois profondes.

2. Nous trouvions aussi notre place marquée et nous devions obéir à un fatalisme social. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien remplir notre rôle et d’aider inconsciemment au jeu des lois nouvelles de la société. Lois en face desquelles nous étions désarmés – non seulement par notre ignorance, mais encore par l’impossibilité de modifier ce produit de l’anonymat – l’homme était absolument impuissant en face de la Banque, de la Bourse, des contrats, des assurances, de l’Hygiène, de la TSF, de la Production, etc. On ne pouvait pas lutter d’homme à homme comme dans les sociétés précédentes – Ni d’idée à idée.

3. Cependant, malgré notre impuissance, nous sentions la nécessité de proclamer certaines valeurs et d’incarner certaines forces. – Or le monde qui nous offrait une place était entièrement construit sans tenir compte de ces valeurs et en dehors de ces forces. Il était équilibré sans que puisse jouer ce qui nous paraissait nécessaire (les libertés de l’homme, son effort vers sa vérité particulière, son contact avec une matière familière, son besoin d’unir la justice et le droit, sa nécessité de réaliser une vocation) ; on offrait bien une place pour ces forces, mais c’était une place inutile, où elles pouvaient s’épuiser stérilement, sans effet dans cette société. Ainsi se posait un double problème : un problème général et un problème personnel.

4. Le problème général consistait à se demander si la valeur de l’homme réside dans la valeur d’un homme pris au hasard dans une société ou dans la valeur de la société où vit un homme. Si, en somme, la société (quels que puissent être ses défauts abstraits ou pratiques mais généraux) reçoit sa valeur des hommes qui la composent, pris un à un, ou si les hommes reçoivent tous d’un bloc, du fait de leur adhésion à une société, les qualités abstraites et générales prévues pour cette société.

5. Le problème personnel consistait à se demander si nous pouvions incarner effectivement la nécessité que nous portions en nous. Si nous pouvions réaliser notre vocation – c’est-à-dire avoir une prise réelle dans cette société au nom des valeurs qui nous faisaient agir et qui étaient pour nous une contrainte intérieure. – Cette contrainte rendait le problème effectif et non pas seulement intellectuel. Lire la suite

Rendez à César ce qui est à César

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Bernard Charbonneau

Rendez à César ce qui est à César

(Article paru en mars 1951
dans Foi et Vie)

Ces passages sont tirés d’une description de L’État ; ils sont donc nécessairement fragmentaires et ne prennent leur plein sens que dans l’ensemble dont ils sont extraits. Il m’a cependant semblé qu’ils pourraient aider à connaître l’esprit du monde ou nous vivons.

Ce monde n’est pas chrétien ; il n’est même plus apparemment religieux. Et les chrétiens s’en accommodent car il faut bien vivre – sinon vivre en chrétien. Comme tout péché, cette abdication se justifie au nom d’une vérité : la distinction du spirituel et du temporel. Le chrétien tend irrésistiblement à faire deux parts de sa vie : une vie religieuse où règne sans partage l’absolu divin, et une vie mondaine abandonnée au relatif, puisqu’il est bien entendu que le monde est déchu. Ainsi n’y a-t-il plus de morale chrétienne, à plus forte raison de politique et d’économie chrétienne. Et comme le mensonge n’est jamais que le singe de la vérité, le monde s’accorde avec un certain christianisme pour interpréter la distinction du spirituel et du temporel, il fait de l’univers matériel un domaine clos qui échappa à l’activité de l’esprit ; le domaine des techniques ou règne la seule efficacité.

Les formes de cette démission sont innombrables comme les justifications dont elle se couvre. Ainsi le chrétien oublie qu’il appartient au seul Dieu qui se soit fait homme. Il oublie que le scandale de l’esprit infini ne se manifeste jamais aussi bien que lorsqu’il doit s’incarner dans un monde fini ! Mais alors ce n’est plus un concept qui fait mesurer à quelques théologiens la distance qui sépare la misère humaine de Dieu, mais un drame que n’importe qui est à même de souffrir à chaque instant.

Cette erreur en entraîne une autre, opposée et complémentaire, que ces pages ont pour but de souligner. Le chrétien, comme d’ailleurs l’individu moderne en général, ne se rend pas compte à quel point ce monde, soi-disant purement temporel, n’est qu’une apparence. Niée, l’aspiration religieuse qui subsiste dans l’homme moderne anime cette société matérielle qu’il prétend fondée sur la raison et la pratique : une religiosité de l’État succède par exemple aux religions révélées. Ainsi, dans la mesure où une volonté d’incarnation ne se tourne pas vers le monde temporel pour lui imposer consciemment l’autorité de l’esprit, le monde temporel s’érige inconsciemment en absolu spirituel. Se refuser à considérer les faits économiques ou politiques au nom de la transcendance de la foi, c’est nier que la foi soit source de vie ; et c’est aussi croire que l’homme, à son stade actuel, peut vivre sans vérité. Les constats rassurants de la politique et de l’industrie dissimulent fort mal les mythes et les possessions. À défaut d’un intérêt pour les activités temporelles, la sensibilité religieuse du chrétien devrait le rendre attentif à la spiritualité démoniaque qui meut ces activités superficiellement positives. Il est vrai que chez la majorité des chrétiens l’adhésion consciente à la foi traditionnelle s’accommode très bien de l’appartenance inconsciente à la religion du jour : durant la deuxième moitié du xixe siècle, l’orthodoxie calviniste ou thomiste s’est fréquemment associée à l’idolâtrie nationaliste. Ainsi, ayant rendu, une fois pour toutes, à Dieu ce qui est à Dieu, rendons-nous quotidiennement à César ce qui est à César. Lire la suite

Citations, 39

Être… libre. Celui qui lance l’appel contre l’État doit savoir toute la gravité de cet appel. Car il n’apporte pas, comme les zélateurs de l’État, le système ou la discipline qui dispense d’être. Il n’apporte que le choix dans la solitude et l’angoisse. Et son appel n’est pas si différent de celui des prophètes : réfléchis et par toi-même découvre et vis des valeurs personnelles. Ce n’est que là où commencent l’individu et le groupe vivant, que recule l’État. La liberté du peuple naît quand l’homme va vers l’homme, pour nouer de justes liens. Quand à perte de vue les flancs des vallées sont semés de richesses, de couleurs et de champs, de contes et de maisons inépuisables.

L’État, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1949.
Economica, Paris, 1987. Réimpression 1999.

Citations, 38

La conquête étatique crée aussi l’homme qui lui cède : l’individu moderne, l’être pour lequel il ne saurait exister d’ordre en dehors des contraintes extérieures de l’État. Il est aujourd’hui impossible de dire si le progrès de l’État naît de la destruction des liens sociaux ou s’il l’engendre. L’ordre extérieur de l’État crée le désordre social qui le rend nécessaire. Là où l’individu sentait en lui l’autorité qui règle les choses, il ne sent plus que le caprice qui les trouble ; il ne sait plus ordonner, nouer de lui-même des liens avec les hommes et les choses.

L’État, édition ronéotypée (à compte d’auteur), 1949.
Economica, Paris, 1987. Réimpression 1999.

«Qui était Bernard Charbonneau ?» par Daniel Junquas

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Daniel Junquas

Qui était Bernard Charbonneau ?

 

(Cette biographie intellectuelle de Bernard Charbonneau a été écrite par l’un de ses anciens élèves, Daniel Junquas, qui anime aujourd’hui un café philo à Biarritz. Elle a été mise en ligne en 2010 sur le site de l’école normale de Lescar.)

C’est vers la fin des années 1960 et au début des années 70, que j’ai eu le privilège de compter parmi les derniers élèves de Bernard Charbonneau, lequel enseignait l’histoire et la géographie à l’école normale des Pyrénées-Atlantiques.

Au début de sa carrière, après être passé par Bordeaux, ce professeur agrégé aurait pu choisir de « monter » à Paris où il serait certainement devenu ce qu’il est convenu d’appeler un « brillant universitaire », mais il préférait la campagne, le silence des roches et le murmure des ruisseaux. Il opta donc pour la province et pour cette petite école normale d’instituteurs nichée dans l’ancien couvent des moines barnabites, à l’ombre de la cathédrale de Lescar.

Si l’on interroge ses anciens élèves, force est de constater qu’il a laissé dans leurs mémoires une trace profonde ; celle d’un professeur hors normes. Comme il n’hésitait pas à agrémenter son cours d’anecdotes piquantes, nous devinions qu’il y avait chez lui un côté iconoclaste et libertaire, mais, et cela je ne l’ai appris que plus tard, l’homme ne se résumait pas à sa fonction d’enseignant. On aurait certes pu le deviner en se donnant la peine de dénicher ses manuscrits, feuillets dactylographiés reliés d’une grossière toile gris-bleu, qui occupaient une place relativement modeste sur l’une des étagères hautes de la bibliothèque. M’étant risqué à cet exercice, je crus déceler une odeur sulfureuse : tel ouvrage offrait, dans un style ironique, la technique pour plumer le coq gaulois, tel autre prétendait aider les humains à résister à un monstre effrayant : le Léviathan totalitaire (1). Le contenu de ces ouvrages avait bien de quoi dérouter l’adolescent que j’étais, partagé entre deux sectes normaliennes d’importances inégales : celle des amateurs de rugby et de vin de Madiran et celle, bien plus restreinte, des intellectuels que l’on appelait par dérision les « pélos ». J’ignorais à l’époque que le fait de refuser l’embrigadement total dans un groupe avec ses codes et ses règles pouvait me rapprocher des idées « charbonniennes ».

Mai  1968 : Même au fin fond du Béarn, l’onde de choc des « événements » se fit tout de même fait sentir et la vague bruyante et colorée de la contestation étudiante vint s’étaler jusqu’à Pau. Nous pûmes, nous aussi « un tant soit peu » (pour reprendre une expression charbonnienne), communier dans la ferveur révolutionnaire : discours enflammés des leaders, charges des CRS (SS !) et grenades lacrymogènes à la clef. Alors que, l’oreille collée à la radio, certains d’entre nous vivaient par procuration la révolte parisienne, au détour d’un des couloirs conventuels s’improvisaient parfois des débats philosophico-politiques. Lire la suite

Penser le politique

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Bernard Charbonneau

Penser le politique

Extraits sélectionnés et présentés par Sébastien Morillon

Le libéralisme (ici, du XIXe siècle) : un mensonge ?

« La liberté avait triomphé. Tous l’invoquaient […]. Et le mot revenait partout dans la somnolence des digestions, dans le déluge monotone des discours qui noyaient le chaos frénétique d’un monde dévalant vers sa catastrophe. Et plus le mot allait et revenait dans les phrases, plus la liberté devenait formule ; celle qui avait surgi, âcre et sanglante, dans la tempête des révolutions, charnelle comme le parfum de la terre sous l’orage, n’était plus qu’un mot livide. Au fronton glacé des monuments publics, une inscription souillée par la crasse de la ville.[…]

Partout triomphaient les Droits de l’Homme, mais partout les nations et les villes s’étendaient sans limites ; des races inconnues de tyrans et d’esclaves y naissaient, d’innommables malheurs foudroyaient des masses innombrables. Cela ne s’appelait pas Despotisme mais travail, guerre, métier, argent : vie quotidienne. C’est dans le Droit qu’il était question de Liberté, car les mots sont toujours les derniers à mourir. La Liberté des libéraux fut un mensonge […].

Pourquoi cet aboutissement ? Pourquoi, forte dans la conscience de servitude, la volonté de liberté s’épuisa-t-elle ainsi au lieu de s’accomplir ?… Parce qu’au lieu de la placer en eux-mêmes, les hommes l’avaient placée dans l’État. Rappelle-toi le premier des devoirs. Il ne s’agit pas de définir, mais d’être. N’attends pas qu’un autre… Saisis ! » (L’État, 1949, p.  68)

La démocratie est-elle possible ?

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