« Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Aux sources de l’écologie radicale du XXIe siècle », par Frédéric Rognon

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Frédéric Rognon

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul.
Aux sources de l’écologie radicale
du XXIe siècle

(Paru en 2012 dans le n° 44 de la revue Écologie et politique)

Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) ont traversé presque tout le xxe siècle : siècle de toutes les espérances et de toutes les impostures, de toutes les désillusions. Et ils ont été témoins de ce que Charbonneau a appelé « la grande mue » : cette mutation inouïe de nos paysages et de nos modes de vie, qui fait que nous ne vivons absolument plus dans le même monde que nos aïeux. Le recul de la liberté (à travers les guerres, les totalitarismes et les illusions de démocratie) et le saccage de la planète devaient selon eux être mis en corrélation : les deux mouvements sont des atteintes concomitantes à ce que l’homme a de plus précieux, à ce qui fait que l’homme est homme.

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul peuvent être considérés comme les précurseurs français de l’écologie politique dans l’espace francophone, et pourtant ils restent méconnus. On citera René Dumont, André Gorz, Serge Moscovici, Ivan Illich, Pierre Fournier, Denis de Rougemont, mais Ellul et Charbonneau leur sont bien antérieurs. L’article de Charbonneau intitulé : « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », sur lequel nous reviendrons, date de 1937 et peut être considéré comme l’acte de naissance de l’écologie en France (il s’agit de l’écologie au sens moderne, car on peut aussi se référer à Rousseau, mais davantage comme un ancêtre que comme un fondateur). Et paradoxalement, cette antécédence, liée à une lucidité prémonitoire hors du commun, en fait des penseurs du xxie siècle, des phares pour comprendre notre situation d’aujourd’hui, qui méritent amplement d’être redécouverts.

Nous donnerons tout d’abord quelques éléments d’ordre biographique et bibliographique à propos de nos deux hommes, avant de présenter leur œuvre et son apport à la réflexion écologique (1).

Données biographiques et bibliographiques

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul ont grandi à Bordeaux et se sont connus sur les bancs du lycée vers 1927. Leur fidèle amitié durera près de 70 ans. Ils participeront ensemble, de 1934 à 1937, au mouvement personnaliste impulsé par Emmanuel Mounier autour de la revue Esprit, dont ils animeront un groupe régional dans le Sud-Ouest. Mais ils rompront avec Mounier lorsqu’ils prendront acte de divergences de fond et de stratégie : le mouvement Esprit était devenu purement intellectuel et beaucoup trop parisien et centralisateur à leur goût, tandis qu’ils souhaitaient en faire une fédération souple de groupes locaux à vocation révolutionnaire, la révolution signifiant pour eux un changement radical de mode de vie au quotidien (2).

Provinciaux invétérés, ils resteront dans le Sud-Ouest : Bernard Charbonneau, agrégé d’histoire et de géographie, choisira d’enseigner toute sa vie loin de Paris, à l’école normale de Pau, tandis que Jacques Ellul, bachelier à 16 ans, docteur en droit à 24 et agrégé à 31, après un court passage par Montpellier, Strasbourg puis Clermont-Ferrand, sera professeur à la faculté de droit et à l’institut d’études politiques de Bordeaux, de 1944 à 1980. Signalons qu’Ellul a été révoqué de l’Université en 1940 pour avoir critiqué le maréchal Pétain, et qu’il passera tout le temps de la guerre à cultiver un lopin de terre pour faire vivre sa famille, dans le village de Martres en Gironde, et à participer à la Résistance.

Tous deux s’engageront dans diverses luttes locales pour la sauvegarde de l’environnement, notamment, dans les années 1970, dans un mouvement d’opposition au projet pharaonique visant à « aménager » et à « développer » (c’est-à-dire à bétonner) la côte d’Aquitaine. Ils organisent des réunions dans chaque village concerné, pour informer la population des conséquences de l’instauration d’une deuxième Côte d’Azur, et le mouvement s’avère payant. Ils participent également, avec moins de succès, au combat contre l’implantation d’une centrale nucléaire dans l’estuaire de la Garonne, ainsi qu’à d’autres luttes. Jacques Ellul témoigne à plusieurs reprises dans des procès d’objecteurs et d’insoumis. Ses engagements concernent également les domaines social et ecclésial : il crée et préside, de 1957 à 1973, l’un des tout premiers clubs de prévention de la délinquance, investi auprès des jeunes de la rue (3) ; et il est membre du Synode national (instance législative) de l’Église réformée de France, toujours à contre-courant de ses orientations, « minoritaire dans la minorité protestante ».

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul entretiendront pendant toutes ces années un dialogue sans fard. Il s’agit d’une amitié intellectuelle, faite d’estime et d’émulation mutuelles, mais aussi de fertilisation réciproque de deux œuvres parallèles. Jacques Ellul reconnaît sa dette intellectuelle et spirituelle envers son ami en des termes sans équivoque : « Charbonneau m’a appris à penser et il m’a appris à être un homme libre. […] Par ailleurs, moi qui étais un pur citadin, il m’a amené à découvrir la nature (4). » « Il a eu sur moi une influence décisive en orientant ma recherche, ma réflexion, il a en quelque sorte été le déclencheur de toute mon évolution. Sans lui, je pense que je n’aurais pas fait grand-chose – et en tout cas rien découvert (5) ! » « Bernard a été l’élément décisif dans le développement de ma personnalité comme de ma vie intellectuelle. Homme sans concessions dans tous les domaines, il m’a influencé par son exigence morale, son intransigeance et sa rigueur (6). » « Sans [lui] je n’existerais pas, c’est l’évidence (7). » Et Bernard Charbonneau de renchérir : « La rencontre avec Ellul m’a empêché de complètement désespérer (8). »

Jacques Ellul et Bernard Charbonneau resteront liés toute leur vie dans une communion de pensée (9). Celle-ci se manifestera à la fois par une grande proximité d’idées et par une perpétuelle confrontation. Le compagnonnage de plusieurs décennies conduira chacun des deux amis à entendre et à assumer la pensée critique de l’autre, dans une asymétrie féconde, et à affiner ainsi sa propre pensée. Davantage qu’une pomme de discorde, c’est une vive et néanmoins fructueuse tension qui les opposera au sujet de la foi chrétienne. Bernard Charbonneau se définit comme un agnostique « postchrétien », qui reconnaît la profondeur spirituelle de Jésus, mais ne croit ni à sa divinité, ni à sa naissance miraculeuse, ni à sa résurrection. La finitude de l’homme, composante irréfragable du caractère tragique de son existence, se voyait étayée par l’absence d’espérance au-delà de ce monde. Et devant la trahison du christianisme dont les chrétiens se rendent coupables, Bernard Charbonneau défendra régulièrement des positions que Jacques Ellul qualifiera de violemment antichrétiennes (10) : « À chacune de nos rencontres, témoigne Ellul, j’ai à subir un procès des chrétiens (et pas seulement de l’Église…) (11). » Face à ces critiques impitoyables, sans concession aucune, qui le remettent en question dans ses convictions les plus assurées, Jacques Ellul se verra acculé à approfondir et à ciseler son propre rapport à la tradition chrétienne. Mais il apparaît également que Bernard Charbonneau sera lui aussi contraint d’ajuster ses positions et d’amender ses arguments en fonction des plaidoiries prononcées par son ami. Auteurs tous deux d’une œuvre considérable (58 livres à l’actif de Jacques Ellul, 21 à celui de Bernard Charbonneau, des centaines d’articles signés par l’un ou par l’autre), mais rédigée dans un style fort différent (universitaire et argumentatif chez Ellul, lyrique et très personnel chez Charbonneau), les deux amis se sont partagé la tâche : Bernard Charbonneau consacre ses livres à l’État (12), à la société des loisirs (13), au saccage de l’environnement (14), à la critique du développement (15), à l’autocritique du mouvement écologiste (16)… Jacques Ellul analyse le phénomène de la technique (17) et ses implications à tous les niveaux de la société (18) ; mais son œuvre est construite sur un mode dialectique, les livres théologiques et éthiques (19), ainsi que les commentaires bibliques (20), servant de contrepoint à ceux qui déploient une critique sans complaisance de la société technicienne. Les questions afférentes à la révolution et à la liberté seront traitées aussi bien par Jacques Ellul que par Bernard Charbonneau, à partir de présupposés différents et cependant en profonde convergence (21).

Une œuvre puissante

Le premier texte, déjà évoqué, que Bernard Charbonneau consacre aux questions écologiques, est extrêmement précoce, puisqu’il date de 1937 (22). Il s’enracine dans l’expérience personnelle de l’auteur : celle du scoutisme protestant, que Bernard Charbonneau a fréquenté dans les années 1920. C’est en effet au cours des camps organisés sur le rivage des étangs des Landes par la troupe des Éclaireurs unionistes de Bordeaux, que se révèle chez le jeune Bernard Charbonneau, enfant puis adolescent, de 10 à 16 ans, une sensibilité exacerbée au milieu naturel, à la vie simple et libre dans la forêt et au bord de l’eau (23). Par le biais du scoutisme protestant, Bernard Charbonneau prend conscience à la fois de ses propres affinités avec la nature, des conditionnements de la vie urbaine et de la possibilité d’échapper un tant soit peu à l’emprise de ces derniers.

Lorsque, à l’âge de 27 ans, Bernard Charbonneau ressaisit cette expérience immédiate dans une analyse plus distanciée, il sait déjà discerner le sceau indélébile de l’ambivalence foncière sous lequel est placée l’institution du scoutisme, notamment dans sa version chrétienne, et il porte sur le scoutisme un regard rétrospectif éminemment critique. Il le rapproche tout d’abord du tourisme : « Le tourisme est à la bourgeoisie ce que le scoutisme est à l’enfance […] : une tentative ridicule du bourgeois pour fuir sa propre vie (24) », une « déviation bourgeoise du sentiment de la nature (25) ». Bernard Charbonneau a en effet saisi l’ambiguïté du scoutisme, qui sert de compensation à l’avancée technicienne, et même d’embrigadement de la jeunesse pour en faire de parfaits citoyens dociles, bons chrétiens et bien intégrés à une société qui s’édifie contre la nature et contre la liberté. Mais l’analyse de notre auteur ne s’arrête pas à cette dénonciation, elle la traverse pour discerner un ferment subversif au sein même de l’organisation institutionnelle : le scoutisme a en effet un double caractère, celui d’un projet conservateur des éducateurs adultes et celui d’un potentiel révolutionnaire semé dans le cœur des enfants. Partant de sa propre expérience intime, Bernard Charbonneau perçoit donc la possibilité de subvertir de l’intérieur l’institution scoute, en poussant jusqu’à leur terme les conséquences du sentiment de la nature éveillé dans l’âme des jeunes éclaireurs au cours de leurs camps (26). Car ce « sentiment de la nature » est « une manifestation d’anarchisme concret (27) », vecteur d’une « révolution personnaliste (28) ». Et notre auteur de conclure son examen critique par un rapprochement saisissant entre la récupération de la sensibilité naturiste au profit de son contraire et les aléas de la tradition chrétienne : « Ce n’est pas la première fois qu’une société utilise subtilement les forces qui devaient la briser, souligne-t-il, il suffit de se rappeler l’histoire du christianisme (29). »

C’est ainsi qu’avec une lucidité précoce inégalée, le jeune Bernard Charbonneau reconnaît à la fois ce qu’il doit au christianisme, à travers l’aventure existentielle du scoutisme, et la part de responsabilité qui revient au christianisme dans l’encasernement social et la rupture avec la nature et la liberté, notamment à travers l’institution du scoutisme. Il ne paraît pas excessif d’affirmer que toute l’œuvre de Bernard Charbonneau se trouve déjà en germe dans cette intuition juvénile, qui ne fera que se déployer, se complexifier et se radicaliser.

Dès les premières années d’après-guerre, Jacques Ellul prend le relais de son ami pour analyser sans fioritures le phénomène technicien. Dans le premier volume de sa trilogie consacrée à la technique (30), il montre que celle-ci est devenue le facteur déterminant de toute la société, bien plus que l’économie, que la politique ou que les valeurs éthiques : elle est « l’enjeu du siècle ». Que faut-il entendre par « technique » ? Si la technique s’est de tout temps offerte à l’homme comme médiation avec le milieu naturel, afin de s’émanciper de ses conditionnements, depuis le début du xxe siècle, la technique a changé de nature : il s’agit de la recherche de l’efficacité à tout prix, de la primauté absolue de la solution la plus efficace. Et c’est ce diktat de l’efficacité qui remodèle toutes les instances de la société, en se riant de toute autre considération, économique, politique ou éthique. Dans la société technicienne, toute activité est soumise à cette valeur suprême, de sorte que les finalités ont disparu : les moyens ont remplacé les fins. La technique ne respecte rien, elle profane ce qui était sacré jusqu’alors, et c’est ce vecteur de désacralisation qui se trouve à son tour investi du sacré : toute remise en question de la technique se voit considérée comme sacrilège. Enfin, l’affirmation que profère Jacques Ellul, totalement inaudible au début des Trente Glorieuses, est la suivante : la technique est devenue autonome, elle s’auto-engendre et accélère elle-même sa course sans aucune intervention décisive ni aucun contrôle de l’homme. Ainsi la politique n’a aucun impact sur les orientations de la société : que l’on soit dans un régime démocratique et capitaliste ou dans un régime totalitaire et communiste, on relève la même course au productivisme et à la conquête spatiale ; ce ne sont pas les hommes politiques qui décident quoi que ce soit, mais les experts et les techniciens, qui sont rigoureusement asservis à l’innovation technique échevelée. Ainsi, l’homme a cessé de se servir de la technique, pour s’en faire le serviteur dévot.

Dans Le Système technicien (31), Jacques Ellul intègre l’innovation majeure qu’a représentée la révolution informatique : la société technicienne est d’ordre systémique, c’est-à-dire que tous les secteurs techniques sont mis en réseau par l’informatique, de telle sorte qu’une innovation technique sur un pôle entraîne des innovations sur les autres pôles (ce qui accélère encore davantage le progrès technique), mais aussi qu’une catastrophe dans un secteur paralyse l’ensemble du système. La société technicienne est ainsi à la fois extrêmement performante et excessivement fragile. Dans Le Bluff technologique (32) et dans son ouvrage consacré à la propagande (33), Jacques Ellul montre que les sociétés démocratiques se nourrissent d’une « propagande sociologique » (ou « propagande horizontale »), qui fonctionne comme les propagandes politiques totalitaires, pour conformer les citoyens à un certain style de vie. Et la propagande ne s’alimente que parce que les « propagandés » en ont besoin et la réclament, afin de supporter leur condition. Ainsi le discours technocratique repose-t-il sur un « bluff » : plus les hommes sont conditionnés, jusque dans leurs loisirs et leur vie la plus intime, par l’intrusion de la technique dans tous les recoins du quotidien, plus on exalte la liberté que l’innovation incessante leur conférerait. Le mensonge d’État au sujet des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl n’est qu’un exemple emblématique de cette propagande permanente. On n’envisage guère que des solutions techniques aux accidents techniques. Un flot ininterrompu d’informations nous submerge, de sorte que nous ne sommes plus en mesure de prendre le moindre recul à l’égard de la société dans laquelle nous vivons, ni de ressaisir le moindre contrôle sur notre vie. Nous sommes fascinés, subjugués par le mirage de la technique, qui nous conduit à l’abîme.

La seule issue qu’envisage Jacques Ellul pour sortir de cette impasse est d’ordre spirituel. Il ne s’agit pas de se conformer aux orientations des Églises, qui depuis 2000 ans ont rigoureusement promu l’exact contraire de l’enseignement du Christ, mais de revenir à ce message originel, qui conserve toute sa vigueur subversive (34). Au prix d’une relecture libertaire des textes bibliques (35), Jacques Ellul montre que l’on ne peut prendre un recul critique envers le système dans lequel nous sommes immergés qu’en nous appuyant sur le Tout Autre qui se situe à l’extérieur de ce système clos et peut sans cesse à nouveau y faire brèche. Lui seul peut nous libérer à l’égard de nous-mêmes, c’est-à-dire de l’emprise que l’idolâtrie technicienne exerce sur nous (36). L’éthique de la liberté nous invite à profaner ce nouveau sacré technicien et à reprendre en main notre vie, en faisant des objets de simples moyens à notre service, au lieu de les servir et de les vénérer. C’est lorsqu’il n’y a plus d’espoir, à vues humaines, que surgit l’espérance, non pas pour adopter une spiritualité désincarnée entièrement tournée vers un autre monde, mais au contraire pour nous engager pleinement dans ce monde-ci, sans illusion mais sans désespoir (37).

L’agnostique Bernard Charbonneau porte un autre jugement sur le christianisme et s’intéresse en particulier aux rapports que celui-ci entretient avec la crise écologique actuelle. Sa position est éminemment dialectique : selon lui, la responsabilité du christianisme dans les désastres environnementaux induits par la grande mue s’avère ambivalente ; à l’instar de l’antique pharmakon grec, la foi chrétienne constitue à la fois le poison et l’antidote. Le désenchantement du monde et la profanation des lieux sacrés peuvent être considérés comme des effets plus ou moins directs de l’injonction du dominium terrae du premier chapitre de la Genèse, et cependant l’héritage biblique s’avère être le seul vecteur crédible et efficace de résistance à la destruction totale du vaisseau planétaire.

Cette dialectique se structure nettement dans Le Feu vert : Bernard Charbonneau montre que la foi chrétienne a joué et joue encore, même inconsciemment, un rôle déterminant dans le mouvement écologique, comme dans le développement qu’il combat ; et la contradiction ne peut être dépassée que si elle est reconnue et endurée (38). Notre auteur relève l’ambiguïté redoutable du christianisme dans bien des domaines (39). Le progrès scientifique et technique est inséparable de la foi chrétienne évangélique, et les Églises seraient bien inspirées de s’éveiller à « leur responsabilité dans un progrès déchaîné par l’ambiguïté du christianisme (40) ». Bernard Charbonneau précise alors la nature de cette ambiguïté : « Cette liberté de l’homme qui menace de le détruire avec sa terre contient son antidote. C’est dans les sociétés mêmes où la science et l’individualisme issus du christianisme se sont le plus développés que le sentiment de la nature puis le mouvement écologique ont pris naissance. Ce n’est pas par hasard que Rousseau est fils de la Rome calviniste (41). » Ainsi, à la condition d’aller jusqu’au bout, « la foi chrétienne répond aux questions qu’elle pose. Bien plus que la création, l’incarnation rend paradoxalement toute leur importance spirituelle à la matière et au corps. Et la foi seule pourra imposer l’ascèse qui tient compte de leurs limites dans tous les domaines (42) ».

Enfin, un des apports majeurs de l’œuvre de Bernard Charbonneau réside dans son autocritique du mouvement écologiste. Son jugement énoncé et étayé à la fin des années 1970 dans Le Feu vert (43) n’a pas pris une ride. L’auteur y dénonce la récupération des aspirations écologistes par la politique politicienne et entrevoit la prolifération des thématiques vertes dans tous les partis et jusque dans les temples de la consommation. Il stigmatise également l’idéologie de la croissance verte et les dérives de l’écologie technicienne. Quelque peu Cassandre, il envisage dans un avenir plus ou moins proche le scénario selon lequel à l’impuissance du mouvement écologiste, récupéré et phagocyté par le spectacle politique et le consumérisme le plus échevelé, répondra une écologie autoritaire, imposant par la force à l’ensemble des peuples des mesures de survie devenues inévitables. Comme tout prophète de malheur, Bernard Charbonneau lance son cri d’alarme pour faire en sorte que ce qu’il annonce n’arrive pas : sa parole est un appel à un surplus de conscience et à une mutation radicale des comportements.

Une pensée pour aujourd’hui

Pour quelles raisons Bernard Charbonneau et Jacques Ellul sont-ils restés méconnus, tant dans la société française que dans les milieux écologistes ? Dans la société, il apparaît clairement que leur provincialisme a constitué un handicap : on ne peut se faire connaître et reconnaître en France si l’on reste à l’écart des réseaux intellectuels, éditoriaux et médiatiques parisiens. La volonté manifestée par Jacques Ellul de dépasser les clivages disciplinaires ne pouvait que heurter les traditions universitaires hexagonales passablement frileuses. Le style d’écriture de Bernard Charbonneau ne l’a sans doute pas aidé à se faire publier par de grandes maisons d’édition. Mais surtout, c’est leur posture à contre-courant des modes intellectuelles et culturelles de leur époque qui a le plus puissamment hypothéqué leur reconnaissance : critiques du progrès technique dès avant les Trente Glorieuses ; refusant toute allégeance au marxisme à une période où celui-ci était la pensée dominante dans l’Université française ; se défiant de la politique à l’époque du « tout est politique » ; et, pour ce qui concerne Ellul, n’hésitant pas à confesser sa foi chrétienne : tout cela sonnait comme des tares rédhibitoires au regard du conformisme ambiant, y compris au sein de la contre-culture, dans le conformisme de l’anticonformisme.

Au sein du mouvement écologiste, leur radicalité les rendait inaudibles : leur critique de la technique (et non seulement de ses retombées), leur méfiance à l’encontre de l’informatique, et là aussi leur mise en cause anarchisante de la politique et du marxisme (sans parler de la foi d’Ellul), les ont passablement desservis. L’autocritique de l’écologie qu’ils ont déployée en fait les précurseurs du mouvement de la décroissance, singulièrement dans sa polémique envers le « développement durable ».

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul méritent amplement d’être découverts ou redécouverts : peut-être ont-ils eu simplement le tort d’avoir raison trop tôt, car la suite de la marche de la planète a trop souvent, hélas, validé leurs analyses. On le sait bien, nul n’est prophète en son pays, ni en France ni même sur la planète écologiste. Et pourtant, ces deux visionnaires, trop lucides pour leur époque, ont quelque chose d’essentiel à nous dire aujourd’hui.

Notes

1. Pour une présentation plus détaillée de la vie et de la pensée de Bernard Charbonneau et de Jacques Ellul, voir D. Cérézuelle, Écologie et liberté. Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie politique, Parangon/Vs, Lyon, 2006 ; F. Rognon, Jacques Ellul. Une pensée en dialogue, Labor et Fides, Genève, 2007.
2. C. Roy, « Aux sources de l’écologie politique : le personnalisme “gascon” de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul », Annales canadiennes d’histoire, vol. XXVII, avril, 1992.
3. J. Ellul, Jeunesse délinquante. Des blousons noirs aux hippies. Une expérience en province (avec Y. Charrier, 1971), Éditions de l’Arefppi, Nantes, 1984 ; Déviances et déviants dans notre société intolérante, Érès, Toulouse, 1992.
4. P. Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, La Table Ronde, Paris, 1994, p. 92-93.
5. J. Ellul, À temps et à contretemps. Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Le Centurion, Paris, 1981, p. 27.
6. Ibid., p. 29.
7. Ibid., p. 28.
8. Lettre de Bernard Charbonneau à son épouse Henriette, 1936.
9. B. Charbonneau, « Unis par une pensée commune », Foi et Vie, vol. XCIII, n° 5-6, 1994, p. 19-22.
10. J. Ellul, À temps et à contretemps, op. cit., p. 26, 31.
11. Ibid., p. 27.
12. B. Charbonneau, L’État, Economica, Paris, 1999 [1949].
13. B. Charbonneau, Dimanche et lundi, Denoël, Paris, 1966 ; L’Hommauto, Denoël, Paris, 2003 [1967].
14. B. Charbonneau, Le Jardin de Babylone, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2002 [1969] ; La Fin du paysage (avec M. Bardet), Anthropos, Paris, 1972 ; Tristes campagnes, Denoël, Paris, 1973 ; Notre table rase, Denoël, Paris, 1974 ; Sauver nos régions. Écologie, régionalisme et sociétés locales, Sang de la Terre, Paris, 1991 ; Finis Terrae, À plus d’un titre éditions, La Bache, 2010.
15. B. Charbonneau, Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel, Economica, Paris, 1990 [1973].
16. B. Charbonneau, Le Feu vert. Autocritique du mouvement écologique, Paragon/Vs, Lyon, 2009 [1980].
17. J. Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, Economica, Paris, 2008 [1954] ; Le Système technicien, Le Cherche Midi, Paris, 2011 [1977] ; Le Bluff technologique, Hachette, Paris, 2004 [1988].
18. J. Ellul, Propagandes, Economica, Paris, 1990 [1962] ; L’Illusion politique, La Table Ronde, Paris, 2004 [1965] ; Métamorphose du bourgeois, La Table Ronde, Paris, 1998 [1967] ; Les Nouveaux Possédés, Mille et une nuits, Paris, 2003 [1973] ; L’Empire du non-sens, PUF, Paris, 1980 ; La Parole humiliée, Le Seuil, Paris, 1981.
19. J. Ellul, Le Vouloir et le faire. Recherches éthiques pour les chrétiens, Labor et Fides, Genève, 1964 ; L’Espérance oubliée, La Table Ronde, Paris, 2004 [1972] ; Éthique de la liberté, Labor et Fides, Genève, 1975 ; La Foi au prix du doute : « encore quarante jours… », La Table Ronde, Paris, 2006 [1980] ; Les Combats de la liberté, Le Centurion & Labor et Fides, Paris & Genève, 1984 ; La Subversion du christianisme, La Table Ronde, Paris, 2001 [1984] ; Ce que je crois, Grasset, Paris, 1987 ; Anarchie et christianisme, La Table Ronde, Paris, 1998 [1988] ; Le Défi et le nouveau. Œuvres théologiques 1948-1991, La Table Ronde, Paris, 2007.
20. J. Ellul, Sans feu ni lieu. Signification biblique de la Grande Ville, La Table Ronde, Paris, 2003 [1975] ; L’Apocalypse : architecture en mouvement, Labor et Fides, Genève, 2008 [1975] ; La Genèse aujourd’hui (avec F. Tosquelles), Éditions de l’Arefppi, Le Collier, 1987 ; La Raison d’être. Méditation sur l’Écclésiaste, Le Seuil, Paris, 2007 (1987) ; Ce Dieu injuste ? Théologie chrétienne pour le peuple d’Israël, Arléa, Paris, 1991 ; Le Défi et le nouveau, op. cit.
21. Sur la révolution : J. Ellul, Autopsie de la révolution, La Table Ronde, Paris, 2008 [1969] ; De la révolution aux révoltes, La Table Ronde, Paris, 2011 [1972] ; Changer de révolution. L’inéluctable prolétariat, Le Seuil, Paris, 1982 ; B. Charbonneau, Prométhée réenchaîné, La Table Ronde, Paris, 2001 [1972]. Sur la liberté : J. Ellul, Éthique de la liberté, op. cit. ; B. Charbonneau, Je fus. Essai sur la liberté, Opales, Bordeaux, 2000 [1980].
22. B. Charbonneau, « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest, juin, 1937, p. 1-53.
23. C. Roy, « Aux sources de l’écologie politique… », op. cit., p. 71-72 ; D. Cérézuelle, Écologie et liberté, op. cit., p. 14-15.
24. B. Charbonneau, « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », op. cit., p. 23.
25. Ibid., p. 26.
26. Voir ibid., p. 29-31.
27. Ibid., p. 39.
28. Ibid., p. 35, 43.
29. Ibid., p. 43.
30. J. Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, op. cit.
31. J. Ellul, Le Système technicien, op. cit.
32. J. Ellul, Le Bluff technologique, op. cit.
33. J. Ellul, Propagandes, op. cit.
34. J. Ellul, La Subversion du christianisme, op. cit.
35. J. Ellul, Anarchie et christianisme, op. cit.
36. J. Ellul, Éthique de la liberté, op. cit.
37. J. Ellul, L’Espérance oubliée, op. cit.
38. B. Charbonneau, Le Feu vert, op. cit., p. 79.
39. Ibid., p. 83-84.
40. Ibid., p. 87.
41. Ibid., p. 87-88.
42. Ibid., p. 89.
43. Voir ibid.

 

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