Citations, 90

Celui qui justifie sa condition ne la définit pas en fonction de la vérité, il définit la vérité en fonction d’elle. Il ne la sert pas, il s’en sert. Au sens le plus précis du terme, il se taille un dieu à son image. À travers la réalité il ne marche plus à la vérité, mais celle-ci lui sert à fuir celle-là. Et il devra aller jusqu’au bout de cette démarche, la tension qu’il a esquivée de sa pensée à la vérité il l’esquivera de sa vérité à sa vie. Celui qui a refusé le déchirement fondamental de l’angoisse sera porté à l’éviter partout ailleurs. Ayant identifié le bien à ce qui apaise, il identifiera au mal tout ce qui éveille, et d’instinct il s’en écartera avec une parfaite bonne conscience. Il prendra pour foi l’absence de pensée, pour paix celle de guerre et jaugera la valeur d’un régime à l’ordre apparent qu’il maintient dans la rue. Le mal c’est la contradiction, ou plutôt son expression, et surtout la conscience douloureuse qu’un homme peut en avoir. Celui qui s’est inventé un ordre conforme à l’existence doit se persuader que la sienne lui est conforme en tout. Ce n’est plus seulement l’univers, l’homme ou l’histoire qui sera une figure de l’absolu, mais la France ou mon village, le siècle ou ma génération. Il faudra que je justifie jusqu’aux moindres avatars de mon devenir individuel : jusqu’à cette rage de dents sera programmée par Dieu.

La guerre éclate. La contrainte de l’État et celle de l’opinion nous forcent à sacrifier notre vie. Il nous sera donc vital de combattre pour un but qui la dépasse. Chaque homme doit alors prendre parti entre le bien et le mal. Mais, chose étrange, au terme de cet examen chacun choisit d’être mobilisé dans l’armée où il le serait de force. Par une coïncidence admirable et malheureuse, à l’ouest des Vosges des millions de consciences libres découvrent que la cause du droit est celle de la France, tandis qu’à l’Est deux fois plus de libertés la découvrent en Allemagne : nos valeurs spirituelles sont d’abord géographiques. Surtout n’essayez pas de faire admettre à ces nouveaux croisés qu’ils cèdent à la force. C’est librement qu’ils suivent le gendarme envoyé par Dieu qui leur apporte leur livret.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

« Trois pas vers la liberté »(réédition R&N)

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Bernard Charbonneau

Trois pas vers la liberté

(Appendice à la réédition de Je fus chez R&N, à paraître au printemps 2021)

Bernard Charbonneau a rédigé Trois pas vers la liberté près de cinquante ans après Je fus. Pendant cet intervalle, il s’est acharné à écrire des livres pour sensibiliser ses contemporains à la menace que le développement accéléré fait courir à la nature et à la liberté ; mais il s’est heurté à un mur d’incompréhension et de silence. À quatre-vingts ans passés, se sentant désormais talonné par la mort, il rédige cette brève conclusion à son œuvre qu’il communiquera à quelques amis. Tout comme Je fus, ce texte est inspiré par la méditation de son échec à susciter un mouvement social de critique du développement technoscientifique et industriel. Mais ce n’est pas un texte désespéré, bien au contraire. Il rappelle à ceux qui en sentent sourdement l’appel – et ce peut être tout un chacun – trois conditions d’une action libératrice et d’une vie libre :
– reconnaître au plus profond de soi-même la puissance de la détermination sociale afin de pouvoir s’en dégager un tant soit peu ;
– reconnaître et supporter la contradiction entre, d’un côté, le poids des déterminations naturelles ou sociales et de l’autre les aspirations d’ordre spirituel ;
– incarner, c’est-à-dire s’efforcer de réunir, ces deux termes par les actes de notre vie « pas seulement demain dans les grandes choses mais dès aujourd’hui dans les petites ».

Daniel Cérézuelle

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Citations, 75

Choisis ta liberté, ne t’en justifie plus. Il est encore temps, tu es encore vivant sur terre. Nul ne peut le faire à ta place ; ni la nature qui n’a pas d’esprit hors du tien, ni Dieu qui, s’il existe, te veut libre à son image. Je ne puis faire qu’une chose pour t’aider dans un si grand travail : te dire que je pressens ton angoisse et ta peine. Que sur la route où nous cheminons côte à côte, rendus muets par la fatigue et la longueur du chemin, je marche aussi vers l’horizon où s’engloutit le jour. Et avec nous s’écoule invisiblement le fleuve sans bord des hommes. Sache-le, même si bientôt il ne reste que cette phrase pour en témoigner : frère, si tu es allé jusqu’au bout de ta liberté, tu n’es plus seul.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 74

L’angoisse qui nous serre aujourd’hui la gorge n’est pas autre chose que la conscience vague de la gravité de la décision. Ce n’est pas pour rien que monte en nous cette houle venue des tréfonds de la chair et de l’esprit. Je ne sais si la liberté est le bien suprême ; en tout cas je ne vois pas d’autre chemin qui y mène. Le salut d’un homme doit passer par la conscience d’un individu et celui de son prochain par son amour. Comme il n’y aurait ni Dieu, ni humanité, ni nature, sans quelqu’un pour les aimer, si l’univers a une chance d’être sauvé de l’entropie, il la devra à la seule révolte qui puisse se produire dans l’empire de la mort. Il n’y a qu’une porte pour passer, la plus étroite : une. La liberté d’un homme peut être misérable, dérisoire, elle est tout sauf vaine. Ce grain de sang peut se diluer dans la mer ou se dessécher sur le roc où l’a laissé un souffle issu du fond des temps, il n’en est pas moins germe d’une autre vie.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 73

Le mensonge de la liberté qui la place dans le donné fournit tous les prétextes de la refuser. Se nier, la pente de chacun, devient ainsi le commandement et l’effort. Comment ne pas succomber… au devoir ? S’abandonner au courant c’est être libre, s’absorber dans le tout affirmer sa personne : identifiée au donné, la liberté l’est finalement à la Chute, le poids des choses prend le caractère absolu de l’Esprit. La liberté n’est pas fatale, un homme peut très bien refuser de naître à sa vie. Dès lors, muré dans la nécessité par l’illusion intéressée de son autonomie, il ira où va toute chose laissée à elle-même : au plus bas. Le responsable, le coupable, c’est celui qui se sert de sa liberté pour la détruire avec sa personne : le lâche qui se refuse au non comme au oui, l’hypocrite dont la vie n’est qu’un rôle et la parole un alibi. Le légataire infidèle, qui ne fait rien pour garder et transmettre le trésor dont il nourrit sa médiocrité au jour le jour. Liberté, je sais que sur ton chemin je rencontrerai d’abord ton mensonge. Puissé-je dire ton nom sans éveiller le démon qu’il évoque. Puissé-je en dépouiller le langage, les monts et leurs forêts, les empires et leurs gloires, pour la retrouver en elle-même. Dans la révolte nue, dans le feu de l’esprit embrasant la personne présente.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Citations, 69

La liberté c’est le je quand il n’est pas un faux-semblant : un pronom qualifié à juste titre de personnel. Mais il exige un verbe, à la différence du Moi, cette outre gonflée de vent qui prétend contenir l’univers. Quand la première personne du singulier est ainsi dite au présent, alors l’Être s’incarne dans un être. Alors la liberté n’est plus une valeur parmi d’autres, mais l’acte originel qui les crée toutes. « Je suis » c’est fiat lux qui distingue la lumière des ténèbres : le sujet de l’objet, l’individu de la société. Mais l’un c’est l’autre ; pour connaître l’autre il faut être soi. Il faut un je pour dire tu… es mon prochain. Tel est le cri de la liberté quand elle découvre l’universel dans l’unique : dans l’amour.

Je fus. Essai sur la liberté. Opales, 2000. Rééd. R&N, 2021.

Henriette Charbonneau, « À propos de Je fus »

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Henriette Charbonneau

À propos de Je fus

(Manuscrit inédit d’Henriette Charbonneau, vers 2000)

Lichtenberg disait : « Une préface pourrait être intitulée : “paratonnerre”. » Il savait de quoi il parlait puisque ses aphorismes soulevèrent des cris d’indignation chez les Allemands bien-pensants du XVIIIe siècle. Comment tolérer un homme capable de dire et d’écrire : « Je suis athée, Dieu merci » ? Quelle préface pouvait amortir le choc ? Pour Je fus, le choc précède la préface. D’abord le titre, puis la dédicace.

Essayons de nous mettre à la place du lecteur. Pourquoi ce titre ? Comment peut-il dire : « je fus » à 40 ans, en pleine vie ? Il aurait dû écrire : « je suis ».

Bernard Charbonneau répond : « Je suis… qui peut ainsi le dire ? Le simple je est dérobé au feu du ciel. Je suis… Allons donc ! Dans le marbre de l’éternel je ne graverai jamais que ces deux mots : je fus. »

Un passé simple irrévocable crié par un homme vivant. Irrévocable ? Non. À tout instant il peut arriver, s’il se sent et se sait vivant, qu’il revienne irrésistiblement au je suis. Mais « comment oser dire je suis, et le signer ? Un seul moyen ; dire je suis dieu, je suis le dieu qui meurt » (1). Pascal ne disait pas autre chose : « Croirai-je que je ne suis rien ? Croirai-je que je suis Dieu ? » « Je suis en un état à plaindre […] ignorant ce que je suis et ce que je dois faire. » Notons que Pascal, qui haïssait le moi, revenait au je dès qu’il s’agissait de sa misère et de sa soif d’éternité, à ce « je furtif » qui échappe au philosophe du cogito. « Je pense, donc je suis » est une devise d’intellectuel qui ne résiste pas à l’expérience de la vie et de la mort. Lire la suite

Jean Brun, « Une ascèse de la liberté »

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Jean Brun

Une ascèse de la liberté

À propos de Je fus
Réforme, 1980

Bernard Charbonneau n’appartient à aucune de ces sociétés d’admiration mutuelle sans la carte desquelles il est impossible de « réussir » dans le monde des lettres. Il ne fait pas partie du Club des Grands Inévitables dont les membres se livrent à des matraquages idéologiques intensifs pour nous inculquer ce qu’il faut penser afin que nous puissions être libres. Charbonneau n’est pas un adepte de l’existentialisme, du karaté, du structuralisme, de Mességué, de la phénoménologie, de l’herméneutique spectrale, de l’École de Francfort ni du matérialisme historique. Il ne cite ni Lacan, ni Althusser, ni Foucault, ni Roland Barthes, ni Derrida, ni aucun autre de ces Cagliostro de la philosophie tellement tenus en estime dans les théâtres de poche de l’actualité. Il emploie un langage compréhensible et écrit pour dire quelque chose, ce qui, en France, ne pardonne pas.

Le cri de gloire de la vérité

Tout cela permettra de comprendre que ses chances de succès auprès du « grand » public sont réduites à zéro et que l’obligation qui est la sienne de publier à compte d’auteur était inexorable, d’autant plus qu’il a l’audace d’affirmer : « Le marxisme est une idéologie, une construction du langage. » Dans beaucoup de paroisses on va hurler au sacrilège.

Pourtant, ou plutôt à cause de cela, Je fus est un livre dans la véritable acception du terme. Un livre qui, tout au long de ses pages, nous fait réfléchir, nous apporte quelque chose et nous délivre du brouillard des réductions éidétiques (1), des pauvretés de la structure et des diarrhées verbales de la dialectique.

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