Henriette et Bernard Charbonneau

 

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Henriette (née Daudin, 1919-2005) et Bernard Charbonneau (1910-1996)

(Maison du Boucau, Saint-Pé-de-Léren, vers 1990)

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Sébastien Morillon, « Jeunesse de Bernard Charbonneau (1910-1937) »

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Sébastien Morillon

Sentiment de la nature,
sentiment tragique de la vie.
Jeunesse de Bernard Charbonneau (1910-1937)

Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011

Introduction

« … ce qui nous intéresse, c’est de connaître la révolte qui a fait écrire le gros livre, la fièvre qui couvait dans les autres hommes qui l’ont lu, qui n’y ont plus vu l’imprimé mais le cri décuplé de leur propre indignation… » (Charbonneau, 1937, p. 1)

L’œuvre de Bernard Charbonneau est un appel à la conversion pour « sauver la nature »… « et la liberté » (Charbonneau, août 1994). À 27 ans, il est l’auteur de « ce texte capital, qu’on est en droit de considérer comme l’acte de naissance de l’écologie politique » (Roy, 1991) : « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire ». Daté de juin 1937, et publié dans le Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest (Bayonne, Bordeaux, Pau et Toulouse), ce long article pose les fondements de la critique menée par la branche gasconne du personnalisme, que l’auteur anime avec son ami Jacques Ellul, contre les « fatalités » du monde moderne portées par la technique (1). Bernard Charbonneau y résume ses revendications révolutionnaires en quelques mots :

L’idée de lutte et de responsabilité mise avant l’idée de confort, la prééminence de la personne concrète et des communautés sur les masses, la supériorité de la “culture de production” sur la “culture de consommation”, hostilité commune contre le rationalisme bourgeois sous ses deux formes, idéaliste et matérialiste, la grande ville, la bureaucratie, l’oppression de l’argent et de l’État. Le sentiment de la nature doit être au personnalisme ce que la conscience de classe a été au socialisme : la raison faite chair.  (Charbonneau, 1937, p. 48).

Manifestation du « désir de changer de vie », le sentiment de la nature s’est exacerbé avec la naissance de la modernité. C’est « un sentiment tragique antagoniste de la vie quotidienne que nous menons » (idem, p. 4). Cette dernière expression n’est pas sans rappeler le titre du livre de Miguel de Unamuno, Sentiment tragique de la vie, dont une traduction française paraît chez Gallimard au cours de cette même année 1937. Lire la suite

«Qui était Bernard Charbonneau ?» par Daniel Junquas

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Daniel Junquas

Qui était Bernard Charbonneau ?

 

(Cette biographie intellectuelle de Bernard Charbonneau a été écrite par l’un de ses anciens élèves, Daniel Junquas, qui anime aujourd’hui un café philo à Biarritz. Elle a été mise en ligne en 2010 sur le site de l’école normale de Lescar.)

C’est vers la fin des années 1960 et au début des années 70, que j’ai eu le privilège de compter parmi les derniers élèves de Bernard Charbonneau, lequel enseignait l’histoire et la géographie à l’école normale des Pyrénées-Atlantiques.

Au début de sa carrière, après être passé par Bordeaux, ce professeur agrégé aurait pu choisir de « monter » à Paris où il serait certainement devenu ce qu’il est convenu d’appeler un « brillant universitaire », mais il préférait la campagne, le silence des roches et le murmure des ruisseaux. Il opta donc pour la province et pour cette petite école normale d’instituteurs nichée dans l’ancien couvent des moines barnabites, à l’ombre de la cathédrale de Lescar.

Si l’on interroge ses anciens élèves, force est de constater qu’il a laissé dans leurs mémoires une trace profonde ; celle d’un professeur hors normes. Comme il n’hésitait pas à agrémenter son cours d’anecdotes piquantes, nous devinions qu’il y avait chez lui un côté iconoclaste et libertaire, mais, et cela je ne l’ai appris que plus tard, l’homme ne se résumait pas à sa fonction d’enseignant. On aurait certes pu le deviner en se donnant la peine de dénicher ses manuscrits, feuillets dactylographiés reliés d’une grossière toile gris-bleu, qui occupaient une place relativement modeste sur l’une des étagères hautes de la bibliothèque. M’étant risqué à cet exercice, je crus déceler une odeur sulfureuse : tel ouvrage offrait, dans un style ironique, la technique pour plumer le coq gaulois, tel autre prétendait aider les humains à résister à un monstre effrayant : le Léviathan totalitaire (1). Le contenu de ces ouvrages avait bien de quoi dérouter l’adolescent que j’étais, partagé entre deux sectes normaliennes d’importances inégales : celle des amateurs de rugby et de vin de Madiran et celle, bien plus restreinte, des intellectuels que l’on appelait par dérision les « pélos ». J’ignorais à l’époque que le fait de refuser l’embrigadement total dans un groupe avec ses codes et ses règles pouvait me rapprocher des idées « charbonniennes ».

Mai  1968 : Même au fin fond du Béarn, l’onde de choc des « événements » se fit tout de même fait sentir et la vague bruyante et colorée de la contestation étudiante vint s’étaler jusqu’à Pau. Nous pûmes, nous aussi « un tant soit peu » (pour reprendre une expression charbonnienne), communier dans la ferveur révolutionnaire : discours enflammés des leaders, charges des CRS (SS !) et grenades lacrymogènes à la clef. Alors que, l’oreille collée à la radio, certains d’entre nous vivaient par procuration la révolte parisienne, au détour d’un des couloirs conventuels s’improvisaient parfois des débats philosophico-politiques. Lire la suite