Chronique de l’an deux mille (1)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (1)

(Article paru en décembre 1971
dans Foi et Vie)

(Foi et Vie ouvre ici une chronique permanente, intitulée « Chronique de l’an deux mille » et qui sera assurée par Bernard Charbonneau, que nous remercions d’entreprendre ce service.)

Jusqu’à une époque récente, l’état du monde était l’immobilité, ou du moins, l’évolution restant lente, son apparence : les sociétés mettant plus de temps à vieillir et à mourir que les individus. Tandis que depuis la première, et surtout la seconde crise de nerfs de l’Espèce, nous traversons une mue : les murs tremblent et s’écroulent, et par conséquent les dogmes se mettent à leur tour à bouger. Aujourd’hui tout homme qui ne vit pas au Jour le Jour – et dans ce courant jamais ce ne fut aussi difficile –, sait qu’il passe d’un monde révolu à un autre. Dans cette traverse incertaine et angoissante, deux tentations menacent ; se cramponner à un passé, à une Vérité, à un Homme, illusoirement immuables ; ou plus encore s’abandonner au flot, croire au Progrès, s’adapter au présent, à l’Histoire. La première abdication pourrait être qualifiée de réactionnaire, et la seconde de progressiste ; mais en réalité elles se combinent : tout peut changer puisqu’au fond rien ne change, Dieu sera toujours Dieu, et l’Homme toujours l’Homme.

Le but de cette chronique est exactement inverse. Persuadé qu’il est au cœur de l’homme un trésor intangible, et qu’il peut le sauver ou le perdre, ancré dans le torrent, je me demande d’où il vient et où il va : j’interroge l’actualité afin de ne pas m’y engloutir, cherchant à saisir le durable dans le vif et le fugace de l’événement. Mais aujourd’hui, qu’il faut lutter et bouger pour rester soi-même !

Vacances espagnoles. – Rias de Santander

L’an 2000 sera-t-il habitable ? Pour le savoir, il faudrait le concevoir, or la prospective ne dépasse guère l’horizon de 1985. Et si elle nous dit beaucoup des tonnages elle ne nous parle guère des hommes. En attendant, nous avons 1970 qui l’annonce et, le temps s’accélérant, sans doute serons-nous en deux mille dès 1995. Mais pour le moment le présent n’est guère habitable, c’est une sorte de vestibule entre une pièce crasseuse encombrée de souvenirs et un extérieur lumineux. C’est un endroit où l’on passe et d’où l’on sort, en tout cas d’où l’on sortirait volontiers pour aller ailleurs.

Ainsi pendant les vacances, qui sont fuite hors du temps dans l’espace comme on sait. Alors nous sortons de notre peau, qui est frontières ; malheureusement, comme notre vrai corps est moins France que Renault nous le transportons avec nous. Pour aller où ? – Ailleurs, c’est-à-dire pour un peuple « développé » dans un pays « sous-développé » : en Yougoslavie ou en Grèce, en Eire ou à Katmandou. Là où les paysages sont encore des paysages, les mœurs des mœurs et les temples des temples ; et il faut bien le dire au touriste, la famine et le choléra, famine et choléra. Pays sous-développé en tonnes d’acier, d’asphalte ou de protéines, mais développés en espace, en eau et en fêtes, en gibier, en poisson, en saveur succulente ou âpre. Ce dont nous sommes pauvres. À quoi rêve l’an 1970 ? – À l’an deux mil ou à l’an mil ?

À l’âge de la Compagnie du Midi et du romantisme déclinant, ce double proche et lointain de notre enfance fut l’Espagne. L’Italie tenant bien haut la dragée de la culture, à la Castille et à l’Andalousie revenait la palme du folklore, agrémentée de quelques hauts monuments abandonnés sur le sable du temps : Escorial échoué avec la grande Armada sur les récifs du Guadarrama, Alhambra perdue dans la sierra par l’Islam en fuite. Mais jusqu’à la dernière guerre le pittoresque espagnol fut le privilège de ce prototype du Français moyen d’aujourd’hui : le bourgeois. Pris entre son désir du neuf et la crainte de sortir de ses habitudes, celui-ci se cramponnait à la voie ferrée Saint-Sébastien-Madrid-Séville-Grenade ; abandonnant à de courageux explorateurs un vaste domaine peuplé d’ours et de loups ; et bien mieux encore de paysans aux mœurs aussi variées qu’anciennes. Le Français capable de prendre, en guimbarde ou à pied, les chemins de traverse, y trouvait bien plus que du pittoresque : traduite en castillan, en basque ou en galicien, son origine rurale encore vivante. Alors quitter la voie ferrée, la route et le guide, c’était remonter les vallées vers les sources du temps. Là-haut, d’où les paysans d’Otin descendaient une fois la semaine par des chemins croulants chercher le sel et le tabac, on regagnait un siècle, à l’âge de la lampe à pétrole et du curé tout noir ; ou mille ans, jusque au temps du copeau de résine brûlant sur un schiste et des danses sacrées.

Mais après la guerre, le peuple s’est engouffré dans les voies que la bourgeoisie avait ouvertes. Et l’Espagne change, la victoire de la réaction dans la guerre civile l’a engagée dans les voies du Progrès ; l’on voit que les républicains et les requetés ne sont pas morts pour rien, sous ses falbalas funèbres l’Église intégriste cachait de blancs dessous de nylons achetés par l’Opus Dei au Super marckett calviniste d’en face. L’économie espagnole démarre, son taux de croissance est le plus élevé après celui du Japon. Si cela continue ce sont les Bilbainos dotés d’un super-port pétrolier, avec les super-pollutions que cela comporte, qui iront respirer le bon air du passé à Bordeaux. L’Espagne décolle, comme disent les économistes. Pour où aller ? – Le sens n’est pas leur affaire.

Aussi les amateurs de folklore ont-ils des surprises, mais pas celles qu’ils attendaient. Le peuple et les paysages d’Espagne continuent de nous parler, et plus que jamais c’est de nous-mêmes. Car c’est à la fois de notre passé et de notre avenir. Elle nous offre un digest où l’un et l’autre se percutent de la mue que la France a mis cinquante ans à traverser, et l’Angleterre cent. J’en parlerai moins en touriste qu’en voisin de l’Ibérie ; après tout, pour qui habite les hauteurs de Mixe, l’étranger c’est Paris plutôt que Lequeitio.

Rias de Santander. Ici, comme partout ailleurs sur cette côte abritée des vents du nord-ouest, la campagne, rasée de près par la faux jusqu’au bord de l’abîme il y a quinze ans finissait dans la mer, tranchée net par la morsure des vagues. Le hameau d’Isla s’encagnardait au fond d’une baie, regardant le sud à l’abri d’une montagnette. Au soleil, une immensité bleue que lacèrent des pointes basses de calcaire coupant. Des écueils qui poignardent la houle puis finalement se noient, et derrière le rempart des rochers, des plages jaunes entre le saphir et l’émeraude d’une campagne qu’entoure la farandole des croupes. Par temps calme, les barques rouges et vertes du petit port semblent suspendues dans la lumière bleue au-dessus de la peau de panthère des fonds rocheux surgissant du sable. Mais quand vient l’équinoxe et le vent de noroît, la baie n’est plus qu’un chaudron de sorcière grisâtre qui bouillonne et explose en fusées de toutes parts. Majestueuse, la houle du large s’avance en bon ordre, mais bientôt elle se brise sur maints obstacles, dont bavant de fureur elle se retire.

S’emparant de la vue, la rencontre de la terre et de la mer. Le ciel muet, le bruit des vagues où se discernent d’innombrables paroles ou chants, le vent. Rien d’autre, semble-t-il… Mais si, là-bas sur la dernière île, une lourde bâtisse confond ses murs de rouille avec les rochers : couvent ou caserne abandonnée ? Et à l’entrée de la petite ria quelques constructions continuent le calcaire et l’argile dont elles furent tirées. Des murs passés à la chaux emprisonnent une fissure où clapote la marée : un vivier où se morfondent des langoustes en cuirasse de cérémonie. Quelques maisons blanches et basses aux toits de tuiles rouges que maintiennent des pierres : une fonda où quelques modestes familles de Madrilènes viennent passer l’été. Et sur le dos ras du promontoire, une maison seulement plus haute et plus sévère, qui est celle de Dieu. Cependant placée au centre de l’étendue des montagnes, des nuages et de la mer, dont elle est la clef de voûte.

Un paysage que nul corps étranger ne souille : nulle laideur, pour parler esthétique. Et pourtant si la mer, où grondent encore les hymnes de la création, reste l’empire de la nature, avec la terre commence celui de l’homme, que les générations ont façonné, comme passent les vagues sur les rochers. Pas de paysage sans paysans ; qu’ils se retirent et aussitôt l’œuvre s’efface. Or la Montana est restée jusqu’ici vive en hommes. L’étendue verte qui se déploie en épousant la moindre croupe est conquise et entretenue par la faux. Et comme nous sommes en Espagne dans ce pays qui prolonge la Castille jusqu’à l’Atlantique, les peluqueros sont des artistes du rasoir : pas un poil ne hérisse les maxillaires de marbre que dissimule l’herbe. Quand un chicot sort de terre, la lame se détourne et en suit les moindres barbelures ; la terre est trop précieuse pour de petits paysans. Et ainsi fut créé cet exotique jardin japonais qui longe ici la mer, où des écueils plantés d’arbouses et d’yeuses sombres crèvent le foin comme plus loin le sable. Archipel de maquis et d’eucalyptus dans la ria des prés et des champs. Partout dans ce jardin les jardiniers s’activent, cultivant ici un lambeau de maïs, d’oignons ou de piments, ou menant là un troupeau de hollandaises crasseuses vers quelque abreuvoir de pierre. Car la Montana depuis déjà longtemps c’est la Lechera : Nestlé. Sur la plage, mêlés aux baigneurs, des paysans ratissent l’algue rouge qui sert d’engrais : la mer aussi est un champ. Des paysans, des pêcheurs ; et le dimanche le peuple de la ville voisine qui vient se baigner en famille et casser la croûte sur la plage à côté de la fonda. Mais nulle trace, n’était-ce quelques bouteilles brisées ou boîtes de conserve que les vagues emportent bientôt. Des tempêtes d’automne la plage sort de nouveau vierge et nue. Dans cette étendue parfaite où pas une écharde ne vient se planter dans l’œil, l’homme s’efface, semble-t-il à première vue. Et pourtant si tout se tient, le blanc, le rouge, et le vert, et la terre et la mer, c’est bien à lui qu’on le doit. Il fallait qu’un peuple d’ouvriers batte le métal pendant des siècles pour parer ainsi d’émeraude le visage d’Amphitrite.

*

Mais la campagne au bord de la mer cantabre n’est plus qu’un rêve, l’ombre d’une fête qui danse encore un instant dans la mémoire de ceux qui l’ont connue. Grâce à Franco l’Espagne éternelle n’est plus ; et le progrès, qui est ici celui de l’industrie touristique, ajoute chaque année un pan au mur qui barre l’horizon : le nouvel hôtel emprisonne la vieille fonda. Aux maisons succèdent des cubes qu’on peinturlure pour faire gai, encore des cubes, ou des villas folkloriques. Le paysage se décompose, les bulldozers l’écaillent, il se craquelle en un réseau d’asphalte par où s’écoule le pus de tôle et d’essence jusqu’aux plages de plus en plus souillées de mazout. À l’entrée de la ria voisine d’A… qui s’insinuait toute bleue et jaune jusqu’au plus vert de la campagne, un lotissement a brusquement pustulé sous l’ondée des investissements : des baraques sur de la terre pelée qu’ombragent des réverbères et des poteaux de ciment. Aux banlieusards d’Europe on vend de la banlieue. Mais à Laredo, en face de Santona défendue par sa crasse et ses odeurs, c’est déjà l’an 2000, et la digue des grands immeubles s’oppose au mariage de la terre et de la mer. L’Espagne se développe, grâce à la Sécurité sociale, la souffrance et la mort reculent. La vie devient plus facile, au contraire de la circulation ; promesse de bagnole, les vélomoteurs se multiplient. Le vin capsulé et l’huile claire remplacent le tinto et l’huile d’olive : la fadeur succède à la saveur, désormais récupérée par les paradors.

Mais le dernier Allemand parti, avec l’automne revient le silence. Les grands chevaux galopent toujours vers le choc des falaises : tous de front au timon de Neptune, crinière d’écume au vent. Tandis qu’au pied des murs de brique le dernier paysan s’obstine, courbé sur sa faux. Puis il partira, et une brume de ciment effacera ce qui fut un jardin secret à l’ombre des chênes verts. Et alors, où irons-nous en vacances ?

Vacances espagnoles. – Les deux voyages

Quarante-huit heures dans les Pyrénées espagnoles… Le film en Technicolor file sous les vitres de l’auto. Des pics, des sapins, des torrents : rien d’autre. Le ronflement du moteur enroule interminablement le fil de la route qui s’épanouit en gros plan, engloutissant l’horizon. Sous les glaces plates, les formes, imperceptiblement brouillées par la vibration de la course, s’évanouissent aussitôt apparues. Les hêtres sont verts, les sapins noirs, le ciel est gris. La montagne vient à nous ; enfin nous allons l’atteindre. Mais au moment où nous allions la toucher tout s’éteint dans un tunnel : interminable entracte dont chaque seconde égrène une lumière. Nous pénétrons droit dans la profondeur des apparences. Hors de ce monde superficiel il n’est rien qu’une nuit plus dense que le porphyre. Elle finit à une porte qu’un gardien muet nous ouvre sur l’autre versant : le nôtre. Pourtant il fut un temps où le voyageur passait par le col. Alors au paroxysme de l’effort le ciel se dénouait devant sa face. Mais il allait à pied.

Si j’en crois la carte, j’ai dû passer à l’hospice de Viella ; il m’a semblé le distinguer au moment où je plongeais dans le noir du tunnel. J’ai connu cet endroit, mais c’est dans un autre monde, il fallait alors deux jours de marche et passer un port de 2 500 mètres pour l’atteindre, et vers le sud il fallait suivre la vallée de la Noguera Ribargorzena pendant plus de 100 kilomètres pour retrouver la route. Mais chaque pas que faisait le voyageur était alors le sien. Nulle fenêtre pour encadrer la vue, le globe de l’œil était la sphère même du ciel. Nulle glace pour aplatir les formes derrière son reflet, la réalité était directement saisie dans son relief. La démarche lente de l’homme laissait le paysage immobile dans le silence, le frisson du torrent saisissait l’air glacé que fêlait le moindre craquement des pins. Et dans l’air vif leur parfum salait le souffle, amer comme une blessure. Le voyageur n’était plus en montagne, mais ici même, en ce lieu à nul autre pareil, où le granit poli se hérisse du lichen noir des pins, le jet des crêtes se brise en mille blocs sur le bleu intact des lacs. Lente était la marche, vaste le temps, et l’espace immense, inépuisable en trésors. Juste à l’aigu rouillé d’un pic, le point d’un vautour imperceptible. La chute d’une seule pierre éveillait tout un val. Le moindre instant éclatait de force : l’éclair d’une truite au fond d’un gour, le déboulé d’un caillou dans la ravine instable du sentier : la moindre fleur était à la portée de la main. Devant l’homme qui s’arrête l’univers commence.

Il n’y avait pas de route, le voyageur était entièrement plongé dans le paysage. Aucune entaille béante ne le balafrait ; au terme de la pente la piste caillouteuse se perdait dans l’herbe, seule une vague lente effleurait l’Éden intact. À peine une trace sur le gazon incrusté de fleurs. Point d’objet fabriqué pour troubler la donnée originelle. De tout temps les grands arbres s’étaient ainsi groupés pour saluer la venue de l’étranger. Ils l’attendaient ; rien d’autre n’existait que la grandeur de la création et l’homme émerveillé qui pénétrait en elle. Et ce n’était pas là une forme vainement parfaite mais le fruit même d’une vie. Pour atteindre ce lieu il fallait vraiment l’avoir choisi ; aucune publicité n’en montrait la direction, aucune photo ne permettait d’en prévoir l’image. Il fallait passer le port en emportant plusieurs jours de vivres, et l’effort physique répondait à celui du choix. Ce que l’esprit avait saisi, le corps l’appréhendait : chaque pas dévoilait une cime, chaque souffle un nouveau pan de l’horizon. La couleur des roches était de sel et de soif, et leur tranchant pénétrait les muscles. D’un dernier coup de reins la crête enfin vaincue basculait avec le sac, et de tous côtés les monts déferlaient dans le vent. Ce n’était pas là vain spectacle ; sous un ciel plus bas le bleu de la paroi était alors celui d’une menace où les yeux cherchaient anxieusement un passage. Et la brèche juste franchie à la chute du jour, s’ouvrait sur la beauté même de la paix. Le voyageur ne considérera jamais qu’un monde peint sur la platitude de l’apparence, il n’y pénétrera jamais, si l’acte de la personne ne fait pénétrer en lui le relief des choses : mais la pointe des rocs est alors parfois celle d’une épée.

Aussitôt apparu, le fantôme du vieil hospice s’est éteint dans le noir du tunnel. Qu’ai-je vu ? – Une image un peu plus raffinée qu’une photo en couleurs : autant rester chez soi en contemplant un album. J’ai maintenant appris à quel point le touriste qui traverse un pays en auto n’y pénètre pas. Ce tapis volant qui semble nous livrer le monde nous dupe en évoquant une danse d’ombres, et plus cette danse est rapide plus elle est indistincte. La machine parcourt, elle ne saisit pas la réalité ; c’est toujours l’homme avec ses yeux, ses mains, ses jambes. Pour mieux voir, c’est lui qui devrait être perfectionné, non le moteur. Nos engins nous permettent aujourd’hui d’atteindre l’extrémité de la terre, et comme « il faut avoir vu » pourquoi ne pas y aller ? Mais quand nous l’avons atteinte il est juste temps de revenir, pour partir vers d’autres horizons que l’efficacité de nos moyens nous ont ouverts. Ainsi irons-nous, toujours plus loin, toujours plus vite, en devenant toujours plus superficiels. Si nous ne savons pas nous arracher au mouvement fatal d’un mécanisme auquel nous attribuons les vertus d’une connaissance qui est le seul fait de l’homme. Mettons au point mort, coupons le contact, le silence commence, puis l’immobilité : à nous d’entreprendre et de nous mouvoir. Je saisis mon sac, la portière claque, et pas à pas je m’éloigne : le voyage commence. C’est alors que l’auto prend un sens et remplit sa fonction. Ce qui vaut pour les autres machines.

Vacances allemandes. – Les fantômes du Rhin

Le Rhin s’obstine ; on ne bâtit pas encore sur de l’eau. À travers un massif de villes il poursuit sa trouée, non moins héroïque. Car ce n’est plus dans du roc, mais du béton qu’il doit ouvrir sa voie. De la brique, des quais, pointent des récifs d’acier ; soudain sur du gazon le reflux des siècles dépose une cathédrale toute neuve. Parfois le maelstrom des hommes et des autos déferle au pied d’une Lorelei scintillante de verre ; des voix murmurent, des feux nous appellent, mais c’est vers d’autres abîmes que Hoechst nous attire.

De Dortmund à Bonn, et bientôt jusqu’à Saint-Goar, l’espace est clos ; sauf ici où il s’ouvre toujours un passage du ciel à la mer. Rues et machines stoppent au bord du vide ; tout au plus quelque grue délègue une péniche qui disparaît au tournant du fleuve. Là où les hommes et leurs produits s’entassent, le Rhin s’étale ; sous un ciel estompé de fumées les mouettes et le vent annoncent toujours la venue de la mer. De Remagen à Europort, à travers le bruit, va la coulée du silence ; l’eau peut être chargée de débris, à travers les gaz pesants de la chimie passe le souffle vif du large. En vain des rives parvient le grondement d’un cyclone lointain, de patients navires s’essoufflent toujours à vaincre l’entêtement du fleuve. Mais la crue qui vient du nord est inexorable.

*

En effet, aujourd’hui, que reste-t-il du Rhin des romantiques en dehors du fleuve ? Quelle nixe oserait surgir de ses eaux douteuses ? Les ondines ont dû crever avec les poissons. Le Rhin des dieux n’était plus que celui des légendes, et voici que sous nos yeux s’efface celui de la littérature. Il y a un siècle, de la magie subsistait encore la poésie : les romantiques pouvaient l’être parce que s’ils avaient un pied dans l’âge industriel ils avaient l’autre dans le Moyen Âge, et nulle part ailleurs qu’ici les aciéries n’étaient aussi proches des burgs. L’âme et le corps du passé ayant disparu, restait sa carcasse que hantaient les vivants : des ruines aux yeux vides, ou des bourgades biedermeier aux mâchicoulis bien astiqués ; le sang les avait fuis, mais le vin coulait encore du haut des terrasses. D’où, chez les romantiques allemands, la nostalgie d’un Moyen Âge plus réel qu’il ne semble. Autant que leur passé c’était leur présent : un présent qu’ils ne pouvaient saisir, parce qu’il n’était, de plus en plus, qu’une ombre : littérature. En vain leur poésie s’obstine-t-elle à évoquer des dieux ou des démons qui ne sont plus, cette magie sans espoir est tout juste bonne à nourrir l’ironie d’un Heine : vaine ironie elle aussi puisque la nostalgie romantique a finalement récupéré la Lorelei. Un seul moyen de rendre vie à ce décor, de donner un sérieux à la littérature : se tuer au bord du Rhin comme le fit Caroline à Gundelrode.

L’âme triomphe quand elle s’évade du corps. Quand l’Allemagne acclame la Tétralogie, le dragon Fafner effrayé par les locomotives doit quitter sa caverne dans les rocs pour se réfugier dans une autre, en carton-pâte, quelque part du côté de Bayreuth. Quand le tourisme arrive, il est déjà parti, et dans son gîte du Siebengebirge ne traîne plus la moindre odeur de soufre : pour la sentir il faut aller à Duisbourg. Sur le décor du Rhin de 1905 Herr Krupp peut se faire peindre un Moyen Âge plus vrai que nature : des burgs autrement mâchicoulis, Germania n’en est que plus solidement installée à la cime du Taunus. Casquée, bottée, son séant de granit calé sur le roc, elle songe à ses campagnes : Walkyrie de plomb bloquant un caveau. Le crépuscule des Dieux a eu lieu ; au bord du Rhin Hagen a pris ses jumelles, là-bas sur l’autre rive d’autres masses grises s’activent dans la fumée des ruines.

Le décor a flambé, le Moyen Âge a pris fin en 1945 ; et ce que la guerre a épargné, la prospérité l’achève. Il n’y a plus de décor, il n’y a plus que des décombres ; tout au plus un fragment soigneusement recollé du passé s’égare entre un building et un parking. Une ville ne ressuscite pas de ses cendres ; et bientôt le déluge des pavillons et des F3 va tout recouvrir : là où il y avait vingt villes, il n’y a plus qu’une seule banlieue. Déjà une ria d’usines submerge le creux du Rhin jusqu’au-delà de Coblentz, la trouée héroïque ne subsiste plus que de Saint-Goar à Bingen. Reste là-haut, au-dessus des terrasses abandonnées, la pénéplaine déserte que tranche la chaîne sans fin de l’autostrade ; quelque malédiction administrative l’interdit aux fermettes, et la foule en est réduite à faire la queue au portillon de Maria Laach où l’on délivre à chacun sa ration de beauté et de nature. Mais déjà sur la hauteur, des cheminées s’élèvent, qui miment les donjons.

Certes le Rhin s’obstine ; en temps de crue parfois sa voix s’élève, et il écume comme autrefois, à Bingen ou au Pfalz. Mais en cet âge de fer il n’est pas d’eaux qu’une étrave, tôt ou tard, ne puisse fendre. Le Rhin demeure ; mais désormais il traverse en étranger sa propre vallée, prisonnier d’une double paroi d’asphalte et d’acier que parcourt la foudre. Pour les navires, la Lorelei advient toujours en son lieu, et à son heure car les moteurs sont assez puissants, mais les touristes ne la chantent plus en chœur ; dominant la voix du fleuve un disque le fait à leur place.

Aujourd’hui comment être romantique ? Les dieux du Rhin sont morts, et voici qu’à son tour leur momie tombe en poussière. Bientôt la marée des bâtisses suivant la montée des transports, la Mégalopolis rhénane va déborder par la brèche, et Solingen-Gelsenkirchen rejoindra Mannheim-Ludwigshaven. Déjà de Saint-Goar à Bingen, l’ultime image, jadis pimpante, d’un Moyen Âge bieder- meiyer s’efface sous la suie du mazout. Nous irons voir Cologne parce que Michelin nous invite, mais entre les buildings nous chercherons en vain Saint-Cunibert. Avec le décor disparaît la magie romantique ; bientôt, comme au Moyen Âge, la forme sera celle du fond : comme la carrosserie de nos machines, celle de notre société sera fonctionnelle. D’autres donjons s’élèvent, qui sont ceux des konzerns ; d’autres clochers, dont l’invisible appel fait le tour de la terre. Nous n’aurons plus un pied dans le passé et dans l’avenir comme Hölderlin, demain comme avant-hier nous n’aurons plus qu’un univers. Pour quelque temps encore, dans la grande banquise, s’ouvre une fissure où passe l’eau et le vent : telle une épée l’espace entrouvre encore la ville. Puis un beau jour sa crue noyant le fleuve, les lèvres des quais se fermeront sur le cri des mouettes.

Le défi américain

L’an deux mille ? Il nous attend là-bas sur l’autre rive, d’où l’homme est parti vers la lune et à tous les coups il nous surprend.

L’Amérique reste à découvrir, l’Atlantique nous en sépare encore, mais par ailleurs il nous est impossible de nous distinguer de cet autre nous-mêmes. L’Amérique est une invention de l’Europe, on l’oublie trop souvent, la connaître serait nous connaître nous-mêmes. De là, l’attitude des Français de droite ou de gauche auxquels elle fournit l’alibi rêvé. L’Amérique, c’est l’Autre, le prochain lointain, doué de toutes les vertus ou de tous les péchés d’Israël. Elle nous permet d’esquiver nos problèmes, qui sont aujourd’hui ceux de l’espèce, en les réduisant aux dimensions d’une querelle de boutique nationale. La bagnole (mais elle a fini par traverser l’océan), la bombe, les ordinateurs, Mégalopolis ? – Il n’y a problème que parce qu’ils sont américains. Ce qui n’empêche pas que la France ne restera la France que si elle relève le défi que lui lance la prestigieuse et odieuse Amérique. La rattraper, et si se peut la dépasse, fut toujours la devise de ses ennemis.

Le livre de J. F. Revel Ni Marx, ni Jésus (mais pourquoi tant de Jésus y portent-ils barbe ?) témoigne une fois de plus de la difficulté pour un Français de penser l’Amérique. Pourtant l’auteur dégonfle fort justement l’antiaméricanisme de droite ou de gauche, rappelle que les États-Unis n’ont aucune leçon à recevoir de la France en matière de liberté, de démocratie ou de culture, quoi qu’en pensent les idéologues marxistes ou les mythomanes gaullistes. Mais il faut croire que lorsqu’on n’est pas américanophobe, il faut être américanophile comme on l’est dans l’entourage de M. Servan-Schreiber. Le tort de Revel, en bon Français qui se cramponne à ses valeurs de gauche, est de s’obstiner à valoriser les États-Unis en fonction de la Révolution. La Révolution c’est le Progrès, par conséquent les USA. Mais si les USA – l’industrie avancée, les Mass media etc. –  c’est la Révolution, pourquoi la faire ? Elle se fait elle-même tous les jours. Si le mérite d’une société est d’engendrer une contre-société, pour assurer celle-ci il faut maintenir celle-là. Dans cette optique, la contre-société n’est plus qu’un vain remous du Mississippi américain. C’est ainsi qu’en minimisant ses contradictions et ses conflits, on simplifie une fois de plus l’image de l’Amérique.

Car si le monde des hippies ou du « Jour de la Terre » est un produit de celui de Mac Luhan, il n’en est pas moins l’antithèse, s’il y a un rapport de cause à effet entre le rêve naturiste et la prolifération technique c’est un rapport de conflit. Rien de plus américain que l’attaque contre la réalité américaine : de Thoreau à Mailer, la nouveauté c’est qu’elle s’est étendue du ghetto littéraire à l’ensemble des campus. Mais comme le signale Revel, la révolte américaine, à la différence de l’européenne, ainsi que la société même qu’elle dénonce, est moins tournée vers l’idéologie que vers les mœurs, la vie qu’on mène tous les jours. La Révolution, si elle s’y fait, n’aura pas lieu seulement à la Maison Blanche, mais dans les rues et les usines.

L’Amérique est à la fois la terre du progrès et de sa contestation radicale ; en insistant sur un seul volet du diptyque, J.-F. Revel fait passer au second plan la véritable révolution, ou plutôt révolte, américaine qui est prise de conscience, critique de la mutation industrielle et refus de ses effets négatifs. Si la révolution de notre temps doit se produire, elle aura lieu en effet dans les pays avancés, et non dans les pays sous-développés encore aux prises avec les problèmes du xixe siècle. Et elle mettra en cause les fondements de notre société qui sont aujourd’hui science, technique, économie, État, comme la première révolution a mis en cause Dieu, l’Église, le Roi et la féodalité foncière. Plus moderne que nous, paysans juste sortis de leur glèbe, fascinés par les machines et la ville, l’avant-garde des USA ne croit plus au progrès parce qu’elle l’a vécu ; c’est ainsi qu’elle fera d’un mythe un moyen pratique. Si l’on veut, comme le souhaite J.-F. Revel dans sa conclusion, « prendre la civilisation technologique comme un moyen et non comme une fin, puisque nous ne pouvons être sauvés ni par sa suppression ni par sa continuation », il faudra bien que l’Amérique engage la lutte contre elle-même, afin d’aboutir à la révolution, ou au juste compromis, de la liberté, du bonheur humain et de la technique. Au moment où Paris s’attarde à bâtir Concorde, le Sénat de Washington refuse par deux fois de financer le Boeing supersonique. Avec la mobilisation des foules pour la défense de l’air et de l’eau, voici le véritable défi que les USA lancent à l’Europe.

Le refus du vote des crédits du SST par la plus haute instance de la démocratie la plus développée marque peut-être un tournant, et en tout cas un signe dans l’évolution des sociétés industrielles : jusqu’ici elles ne pensaient pas plus leurs machines que le Papou son anthropophagie rituelle ou le poisson ses nageoires. Elles nous poussaient, voilà tout ; et tout le reste, l’homme et son « environnement » suivaient tant bien que mal. Les engins se multipliaient et se perfectionnaient tout seuls, chaque fois plus puissants et plus rapides ; pour notre bonheur, et notre malheur. L’Atlantique était traversé en six heures, il le sera en trois, mais l’on en mettra peut-être autant pour aller de Paris à Poissy et de New York à Idlewild. Et il faudra investir cinq fois plus. Sans tenir compte des frais d’études et de construction de Concorde, que l’on calcule seulement au prix du mètre carré de la banlieue parisienne, le coût de l’aérodrome de Paris-Nord : 35 kilomètres carrés avec les zones de bruit intense où il sera impossible de bâtir. Et si la loi de fer du progrès nous impose un avion deux fois plus rapide que Concorde, pour gagner cette fois une heure il faudra investir dix fois plus et sacrifier 100 kilomètres carrés ; car pour un progrès arithmétique les coûts croissent géométriquement. À la limite, le jour où nous fabriquerons le super-Concorde qui traversera l’Atlantique en dix minutes au lieu de vingt, les Français ne sortiront plus de l’aérodrome.

Mais qu’importe ! On n’arrête pas le cours du Progrès (puisque ce terme humain et moral a fini par signifier la forme moderne du fatum). Certains diront : pourquoi gagner deux heures, et demain une, qui risquent d’être perdues en encombrements et en formalités ? Pourquoi engloutir des fonds qui seraient plus utilement employés à lutter contre la souffrance et pour la qualité de la vie ? Il s’agit bien ici des raisons : de transport ! On ne peut faire autrement ; et d’ailleurs on le doit. Il le faut pour fournir des emplois, développer la technologie, soutenir la concurrence, donner un sens à l’Histoire : le divin Concorde n’est pas plus un moyen de transport que Karnak n’était un logement. C’est la gloire et la raison d’être d’une société : le Dieu en l’honneur duquel elle mobilise les fonds comme autrefois Chéops les hommes. Qu’importent les coûts ! Comme pour la guerre, qui est pour cela source de progrès technique, on ne compte, on ne raisonne plus. La liberté bourgeoise avait mis le processus en train, le dirigisme économique en faisant passer la rentabilité financière au second plan l’accélère – mais sur les mêmes rails.

Nous ne conduisons plus nos bagnoles, aériennes ou terrestres, elles nous mènent. Mais c’est toujours au même endroit, qui est silo de ciment grouillant d’hommes, bourré à éclater de décibels, fleurant l’hydrocarbure. Nous commençons à comprendre que nos sociétés sont moins capitalistes ou socialistes que plus ou moins industrielles ; l’économique y détermine le social, et le technique – ou un certain technique –, l’économie dirigée aidant, l’économique. Ainsi l’auto a plus fait pour changer en vingt ans le paysage et les mœurs de nos villes que Marx et Jésus. Et encore, si nous pouvions tenir le rythme ! Mais nous nous époumonons à suivre, et pour se rassurer gouvernements et Églises ressassent sans arrêt que l’homme doit s’a-dap-ter : signe certain qu’il ne l’est pas. Quand par hasard il y arrive, le train est déjà reparti. Est-il le maître ou l’esclave de ses produits ? L’avenir serait-il façonné par nos ordinateurs, nos désirs ou nos rêves ?

La société plus développée nous lance aujourd’hui un défi, en nous rappelant que l’important n’est pas l’avion mais ce vers quoi il nous mène. Mais je crains que la France soit trop proche de ses origines agropastorales pour voir dans Concorde ce qu’il est : une carriole infiniment plus rapide, mais bien plus encombrante. Je sais bien que ses chevaux sont des chevaux-vapeur, mais le charretier, les voyageurs qu’elle transporte et la terre qu’elle survole, sont bien toujours les mêmes. De plus en plus notre « environnement », notre vie, sera ce qu’en feront nos engins ; à nous de le savoir afin qu’ils redeviennent ce qu’ils sont : des moyens et non des fins en soi. Il va falloir replacer les bœufs, les hommes et leurs projets, devant la charrue mécanique. Sous l’influence du socialisme la génération précédente avait fini par accepter l’idée de diriger l’économie, comment le faire sans diriger la technologie ? Quelle prospective peut-on faire si à chaque instant de nombreux facteurs techniques viennent en modifier les données ? La méditation sur ses effets, chaque jour plus considérables, devrait toujours précéder la mise en œuvre du progrès. Il faut se donner le temps de voir venir, de souffler, et même de choisir. Sans cela, si nous n’avons qu’une loi : appuyer sur le champignon, nous irons tôt ou tard percuter un mur. Après tout la machine n’est que notre œuvre, au lieu de nous effrayer ou de nous ébahir comme des primitifs, il vaudrait mieux nous demander si celle-ci est humainement payante : c’est en ceci que l’Amérique, pays où elle a été profanée par l’usage, est en avance sur nous. De plus en plus le problème des sociétés industrielles ne sera pas de fabriquer des tronçonneuses plus puissantes mais de moins bruyantes, et d’en limiter l’usage afin de préserver les arbres ; de choisir des engins moins efficaces mais moins polluants. On invoquera la Sainte Production ; mais après tout renoncer à Concorde eût produit 35 kilomètres carrés d’espace à cinquante francs le mètre, et des millions d’hectos de silence : au prix qu’ils coûteront à fabriquer, le bénéfice était certain. Tôt ou tard le progrès technique nous contraindra à moins nous soucier de la mécanique que de ses effets sur la nature, la société et l’individu. Nous devrons imaginer un autre machinisme, plus discret et moins concentré : si la machine est comme on le dit une invention de l’homme et non quelque appendice qui lui aurait poussé, qui est-ce qui nous empêche d’en fabriquer d’autres que ces monstres puants et dévorants ? Nous aurons les mécaniques de notre société, et non la société de nos mécaniques. Mais sommes-nous devenus assez forts pour résister au vertige mortel du pouvoir ? Et, le pied sur l’accélérateur, la main sur le volant, saurons-nous quand il faut appuyer sur le frein ?

L’Europe du quintal ou l’Europe des pays

L’émeute de Bruxelles nous a rappelé qu’il y a encore des paysans, et que la société industrielle occidentale a autant de mal à résoudre sa question agraire que sa rivale orientale. Et si cette question n’est pas résolue c’est parce qu’elle n’est pas posée : à l’Est à cause de l’idéologie politique, à l’Ouest en raison des mythes et des intérêts qui se camouflent, comme au siècle dernier, sous de prétendues « lois économiques ». Et ce n’est pas le paysan qui la posera, depuis toujours il se tait, sauf quand il crie. À l’Ouest comme à l’Est le problème agraire ne sera résolu que lorsque le dernier paysan aura disparu du dernier pays transformé en combinat agricole. Mais ce sont les citadins qui paieront la note : en pain, en œufs, en jambon, en paysages ; condamnés à perpétuité à une ville – ou plutôt à une banlieue dont on ne sort pas.

*

On peut avoir bien des opinions sur l’actuelle mutation des campagnes, elle n’en reste pas moins le changement le plus considérable que l’espèce humaine ait jamais subi. Il n’y a pas de « problème paysan », le passage de la « société agropastorale » (en réalité il y en a mille) à la société industrielle (et on n’en connaît guère que deux variétés) est le problème de notre génération. Et ce qu’elle fera en ce domaine concerne toutes les générations à venir, peut-être même la survie de l’espèce.

Or, la plus grave des révolutions sociales s’opère pour des raisons purement économiques, ou plutôt en fonction de l’idée intéressée que la classe dirigeante d’une société s’en fait. Il n’y a même pas eu le débat qui s’est engagé à propos des mutations sociales entraînées par la première société industrielle, la liquidation de la ferme et du village s’est opérée à la sauvette, avec la bénédiction de l’instituteur et du curé : l’ère quaternaire a succédé à l’ère tertiaire, et c’est tout. Mais si le village est rayé de la carte, il n’en subsiste pas moins dans le cœur des hommes, et dans la propagande des promoteurs qui le détruisent : comme l’arbre, l’eau, la campagne. Ainsi que d’autres biens, elle ne peut être niée qu’en son nom.

Il est aujourd’hui évident que l’entreprise de polyculture familiale n’est plus rentable, et que si la grosse industrie succède à l’artisanat, les producteurs des campagnes en bénéficieront autant que les consommateurs des villes, du moins ceux qui y resteront. Malheureusement ceci n’est qu’un facteur économique d’une équation qui en comporte cent : biologiques, esthétiques, sociaux et – pourquoi pas ? – spirituels. Même si l’on s’en tient à la production, les statistiques laissent échapper un élément, essentiel lorsqu’il s’agit de production d’aliments : la qualité – le goût. Il est scandaleux, lorsqu’il s’agit de la production du porc, qu’on ne considère que le kilo de viande et qu’on attribue la même valeur à la larve d’usine bientôt gavée de protéines de pétrole, et au porc de ferme qui court sous les châtaigniers. Si l’on intègre dans les calculs la saveur du jambon, les pollutions olfactives et autres, il se pourrait bien que ce soit l’élevage industriel, qu’on multiplie à coup de subventions au profit de Sanders, qui ne soit pas rentable. L’industrialisation aveugle de l’agriculture signifie la fin des nourritures : du pain, du poulet, du porc. Ou plutôt on aboutira, comme nous l’annonce déjà le Dr Pons, sous-secrétaire d’État à l’Agriculture, à une stricte dichotomie : au peuple la quantité, la viande au pétrole en attendant le rosbeef chimique, et à l’élite, à M. Sicco Mansholt ou au professeur Vedel, la qualité : les produits des fermes du parc régional.

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L’économique ne fonctionne pas dans le vide, comme le présuppose le technocrate, il fonctionne dans de la chair vivante : du social. Tout ne se ramène pas au quintal. L’adoption du maïs hybride signifie le bouleversement d’un pays et le départ des paysans. Que sont-ils devenus ? Le sociologue qui intitule son livre La Fin des paysans pourrait bien nous le dire au lieu d’en consacrer les deux tiers au temps d’adoption des nouvelles techniques. Quand le paysan part, le pays s’en va : l’« environnement », puisque ce terme est aujourd’hui de rigueur. Et cette mue est d’autant plus tragique qu’elle s’opère dans une campagne vivante. Quelle souffrance pour qui a vécu en Béarn, de voir les murs de galets se couvrir de crasse, les grands toits s’écailler, le pré-bois se souiller de dépotoirs et de bagnoles, tandis que le pus d’une patrie qui se décompose jaunit ses gaves ! Et quelle angoisse pour qui voit briller sur la face à peu près intacte du Pays basque intérieur les premiers signes de la fin inscrits dans la tôle ! Le prix de la monoculture, c’est la monotonie : l’océan de maïs cerné d’une écume d’arbres brisés vomis par le bull, parsemé de récifs de ruines et de ronces hantés de rats. En Europe, pour faire un Middle West, il faut détruire une Alsace ou une Toscane.

Des tuiles et des chênes on fait de l’ordure. Qui produit du quintal sans autre considération produit du néant : du terrain vague. Et quand les terrasses et les murs s’écroulent, que les haies volent en cendres, partout s’étend la lèpre violâtre ou rose vif de la banlieue automobile et pavillonnaire : quand ce n’est pas la rouille du bidonville. Il n’y a pas de paysage sans paysans ; la campagne n’est que le tissu vivant d’une société, quand celle-ci meurt celle-là pourrit avant de tomber en poussière. Que restera-t-il des paysages les plus fameux si les paysans les désertent ? De la Trouée héroïque, quand les terrasses des vignobles auront croulé ? Du Pays basque, si les pavillons remplacent les fermes ? – Rien, de la pierraille ou de l’argile informe. Que restera-t-il de ce miracle fragile : un ruisseau bordé d’aulnes ?, lorsque les bulls auront arraché les arbres et l’auront rectifié ? Que deviendra ce rêve : l’orée d’un bois, si nulle faux ne vient raser l’herbe ? Au sortir de la ville, le citadin ne retrouvera plus que la zone ; des pistes de karting, ou bien des parcs nationaux sous cellophane.

Tant bien que mal la ville peut croire qu’elle progresse, tandis que la montée du chaos crie sous le ciel qu’on n’a pas fait progresser la campagne, mais qu’on l’a pillée sous prétexte de la développer. Et demain sera pire, si l’obsession économique continue de régner. Le culte de la production fait oublier les destructions dont elle se paye, même d’un strict point de vue financier. C’est ainsi que dans les Pyrénées-Atlantiques, sous prétexte de modernisation, on laisse dépérir un capital de fermes traditionnelles représentant des milliards, qu’on a dotées de l’eau et de l’électricité avant de les vider. Comme les vieux bahuts, les promoteurs recueilleront un jour les dernières pour les vendre au prix fort. Et avec les agriculteurs, ce sont des cultures – des façons de penser et de vivre – qui disparaissent. Comme les paysages, en France il y en avait mille ; il n’y en aura plus qu’une qui est pour l’instant dans les limbes. On croyait moderniser ; faute d’y penser, on a méthodiquement pratiqué l’ethnocide, sous le couvert d’un folklore figé pour touristes. On a fait l’Europe du poulet plastique ; mais que sera l’Europe sans Bourgogne et sans Ombrie ? Un monde sans Ifugao ou Dogons ? Une prison – si une prison c’est un endroit dont on ne sort pas. S’il n’y a plus de campagnes, où iront les gens des villes ? La bagnole implacable leur démontrera qu’on tourne en rond dans ce tunnel d’asphalte et de ciment zébré de signes qui va de feu rouge en feu rouge. Il n’y aura plus qu’un paysage : celui, imaginaire, qui hante les écrans de la TV. Pour sortir, à défaut de campagnes, nos fils auront la drogue. Mais grâce à la croissance, notre enfer aura le chauffage central.

*

Il est moins cinq, si l’ont veut sauver ce qui reste de la campagne : avant vingt ans, Espelette ne sera plus qu’une décharge ou un décor. Et alors prendront fin non seulement le bocage et le village, mais cette greffe des hommes et du lieu qui fait la saveur et la diversité de la Terre. Ce qui est en cause, c’est l’habitat et l’habitant : le mariage de l’homme et du pays qui fait la maison, les mets, le paysage. Peut-être faut-il changer, mais alors que nous propose-t-on à la place ? Quel ersatz de vin ou de gibier, de soleil ou de mer ?

Ce qui est en jeu, ce n’est pas un folklore que l’on met en bocal pour le vendre aux touristes le long des autostrades, mais l’essentiel de la vie. Son sens et ses plaisirs : voir, ouvrir les yeux sur les bois et les prés, sentir, boire à la source ou se remplir les poumons d’air. Surtout bouger, sortir de son trou, qui est aujourd’hui de béton, pour aller voir ailleurs. La cause des paysans est celle de tous les hommes, mais surtout celle des gens des villes, condamnés sans campagnes à périr peut-être d’étouffement et sûrement d’ennui. Que deviendra Bruxelles sans les Ardennes, et Bordeaux sans les Landes ? Si l’on n’en préserve qu’un coin il faudra faire la queue au tourniquet. Il est vrai que les riches auront toujours leur Pyla. C’est aux citadins de rappeler aux gens de finance et de pouvoir que la grande aventure du millénaire, le passage de la société agropastorale à ce qui suivra, ne se ramène pas à un simple calcul de rendement à l’hectare de maïs. Si l’on évalue les gains et les coûts, au moins que l’on tienne compte de tous. C’est-à-dire : a)de la saveur des produits authentiquement paysans, b) de l’entretien de « l’environnement », c) enfin de la variété des sociétés, et de leurs « cultures ».

S’il y a vraiment enrichissement de la vie, c’est moins le rendement à l’hectare que la diversité des pays, de leurs paysages et de leurs mœurs, qui augmentera. Pourquoi le progrès (?) agricole serait-il forcément celui de la monoculture ? C’est la machine et ses fabricants qui l’imposent et non l’homme. S’il en est le maître, il le démontrera en faisant l’Europe des paysans et non celle de la gelée au mazout.

 

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