Chronique de l’an deux mille (4)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (4)

(Article paru en mars 1974
dans Foi et Vie)

L’an deux mil comme l’an mil c’est le grand chambard. Ce qui est angoissant, ou délicieusement vertigineux ; à la condition de ne pas trop se pencher sur la rambarde qui nous protège de l’abîme où mugit une apocalypse. En pareil cas l’on peut adopter deux attitudes : comme en l’an mil, interroger les comètes et battre sa coulpe à grands cris en implorant les secours de la religion, ou bien tenter de s’accommoder du changement : on décrète qu’il faut que tout change puisque c’est d’ailleurs le cas. On se cale dans le fauteuil de l’avion qui vous emporte à mille milles à l’heure, en commandant du whisky ou du hasch à la dame de service. L’on somnole immobile, après tout ça ne bouge pas, pas plus que sur l’autoroute on ne bouge à 150 à l’heure. Peut-être d’ailleurs que la chrétienté d’autrefois, sous le couvert d’une nature et d’une société éternelles, acceptait le changement encore mieux que nous sans tenir de discours. Bien calée qu’elle était dans son satellite naturel toumicolant tout autour du soleil mille fois plus vite.

De quelques virages en épingle à cheveu.

Les sociétés étaient immobiles, ou se figuraient l’être, à l’époque où les armées s’avançaient au pas, le changement est l’état de la nôtre. Il s’opère à tous les niveaux. C’est d’abord le train-train quotidien, insidieux, uniformément accéléré, de l’évolution technique. C’est ainsi que l’anthropoïde agropastoral a pu s’embarquer dans le train du progrès, sinon, tel qu’il est, il eût sauté par la fenêtre. Un rapide ça démarre en silence, au pas d’un char à bœufs, et quand il a pris de la vitesse, il est trop tard pour sauter en marche. On n’arrête pas… le Sud Express. Il s’arrête.

Mais le changement se révèle aussi tout d’un coup dans les grands virages politico-militaires. J’en propose un catalogue sommaire, au cas où on l’aurait oublié, ces demi-tours s’accompagnant d’amnésie, due sans doute à la compression brusque du système cérébral. Qu’on excuse ce schéma sans nuances, mais si le changement quotidien qui lui prépare les voies vient comme un voleur, l’histoire adore la grosse caisse. Donc :

I

Boum (Ce qui s’accompagne d’une Marseillaise qu’il convient d’écouter debout).
Staline devient l’affreux Staline. La drôle de guerre.
La défaite. Travail, Famille, Vichy.
Alger.
Staline devient Stalingrad. La Résistance et la Libération.
Boum. La drôle de Paix.

II

La Croissance (qui n’est pas encore distinguée du Développement).
Le décollage (se fait avec une mécanique américaine au son d’une Internationale dont les paroles sont empruntées à La Marseillaise).
Déclamation d’un poème d’Aragon à la distribution des prix du lycée de JF de Lourdes.
Décollage de la Sainte Courbe – en dépit de quelques avatars indochinois, coréens, algériens etc., sinon atomiques…
Staline devient l’affreux Staline, avatars de la science marxiste à Berlin, Budapest etc. Apparition de Mao.
La science, qui est vérité, est-elle américaine ? Ascension de la Sainte Courbe. Multiplication des autos sur Terre et sur la Lune.

III

C’est plus compliqué que ça.
Mai 68 : Le développement n’est pas la croissance.
1970 : Feu vert pour l’écologie.
1971 : Rapport du MIT. L’ordinateur dénonce l’absurdité de la croissance exponentielle.
1973 : Crise du pétrole. Qui est sous-développé ? Le prix du zinc décuple etc.
À partir de ce catalogue sommaire, utilisant la seule collection du Monde (car c’est la surabondance des preuves qui risque ici de paralyser la recherche), l’historien ou le lecteur courageux s’efforcera d’établir quelle a été l’évolution de l’opinion et des autorités qui la gouvernent. Je crains qu’il ne découvre un rapport assez implacable entre les brusques tournants de l’infrastructure politico-militaire ou économique et la superstructure idéologique. Je ne pense pas qu’il faille s’en désespérer. Quand le vent ne souffle pas, les girouettes, rouillées, se bloquent. Et quand la bourrasque survient, elles s’obstinent contre l’ouragan jusqu’au moment où elles s’envolent. Tandis que lorsqu’il saute sans cesse d’Orient en Occident, celles que la tempête n’a pas abattues ont un pas bien luisant qui leur permet d’enregistrer la moindre brise.

L’ombre et la proie.

Pendant des années l’on peut s’obstiner contre un mur : par exemple le fascisme en 1930 ou 40, le stalinisme en 1950, la croissance exponentielle en 1960. Et voici soudain que l’on plonge à terre dans de la vermoulure. Par les temps qui courent – oh combien ! – il convient de ne pas prendre l’ombre : la forme, les paroles et l’idéologie qui reflètent les circonstances pour la proie : le pouvoir, la carrière ou l’argent, qu’il faut conserver à tout prix en dépit des sursauts de la conjoncture. URSS USA ? Croissance, décroissance ? – Qu’importe Mr M… (deux possibilités sont laissées au lecteur informé) présidera. On ne recommence pas mais on prend les mêmes.

Portrait-robot d’un intellectuel exigeant (1904-1974).

Février 1936. Après un bref passage aux Jeunesses patriotes adhère au PPF.
3 septembre 1939. Donne sa démission du PPF.
23 septembre 1940. Cité pour sa brillante conduite sur le front de la Creuse.
Juillet 1940. Fonde « Terre de France ». Dirige l’école de cadres de Chambon-sur-Vouèze.
10 novembre 1942. Donne sa démission au Maréchal, fonde le réseau « Wait and see ».
Octobre 1944. Pour la période juin 1940-novembre 1942 les documents manquent.
Août-septembre 1944. Sous le nom de colonel Bayard se distingue dans les FTP.
Octobre 1944. Fonde Jusqu’au bout, organe des Partisans de la paix du Cantal.
Décembre 1956. Donne sa démission. Nommé à la chaire de sociologie de l’université d’Iowa.
Août 1968. Proteste solennellement contre l’invasion de la Tchécoslovaquie dans un brillant éditorial du Mondain.
Octobre 1968. Est chargé de la réforme de l’enseignement secondaire.
Décembre 1970. Directeur de l’aménagement des Monts d’Auvergne. En propose la remise à feu.
Janvier 1972. Publie Du pain complet pour le peuple. Crée l’IEN (Institut écologique national).
Mars 1973. Dirige Tout Autour, organe du ministère de l’Environnement. Élu à l’Académie française.
1er avril 1975. Meurt d’un infarctus en inaugurant la centrale atomique du Mont-Saint-Michel.
Obsèques nationales.
RIP

Dans le vent (Dédié à Edgard… F ou M).

Je veux bien, j’y suis comme tout le monde. Qu’il rugit, qu’il siffle. Ce n’est pas un zéphyr, mais un typhon.

Dans les sociétés mouvantes, toute personnalité distinguée est dite « dans le vent ». Mais qu’il la faut légère, inconsistante, pour tourbillonner ainsi dans les courants d’air.

Dans le vent tout bouge ; même les hauts campaniles idéologiques ou ecclésiastiques pesamment enracinés dans les siècles. Ce qui ne va pas sans mainte lézarde.

Dans un monde en mouvement il convient d’être dans le vent, et s’il se peut de précéder – un peu mais pas trop – la bourrasque. D’où ce type nouveau : le mou-dur, l’extrémiste par opportunisme. Inutile de donner des exemples, dans cette société changeante où, faute de critères les publics relations (dites relations personnelles) font tout.

La société mouvante est pleine d’auteurs dans le vent, qu’on dit d’avant-garde, dont la devise est juste un petit pas en avant – ou à côté du gros de l’armée.

Là-haut j’aperçois un danseur au sommet de la trombe. Qu’il tourbillonne gracieusement parmi d’autres débris. Est-ce un alcyon, un vieux prospectus ? Qu’il bondit, retombe. Quel envol surprenant ! Bravo Zarathoustra !

De l’immobilité du mouvement.

Aux libres esprits qui se veulent « dans le vent ». Dire « Amen » à l’histoire est-ce cela l’u-topie ? Bouger quand ça bouge n’est pas plus original que rester là quand ça ne bouge pas. Nous vivons le changement comme autrefois la stabilité : immobiles. Attention, par temps de crue, il n’est de chien crevé qui, au fil de l’eau, ne galope.

On peut même avancer que l’on bouge d’autant moins que cela va vite. Soit que nous soyons bien calés dans notre fauteuil de première, soit pire, qu’ayant pris le train en marche, nous nous cramponnions à la portière. Excusez-moi de ne pas répondre à vos questions, avec ce fichu vent on ne s’entend plus ; et j’ai d’autres chats à fouetter. Vous dites ?… Hein ? Mais que voulez-vous que je fasse, j’ai mes deux mains prises.

Aux pauvres vieux qui courent après le train, et tôt ou tard vont le manquer.

Dédié aux vieux schnocks de Verdun, de la Résistance, de Mai, du Mit etc. Dans un monde stable les vieux restent jeunes, tandis que dans un univers qui change tous les dix ans il faut courir sans cesse après le train. D’où à la fois ce besoin féroce de se cramponner au cocotier et cette volonté proclamée d’être un jeune parmi les jeunes, de rester au goût du jour. Quel sentiment de ne plus l’être se cache sous tant de discours sur la jeunesse ; que de rides sous tant de fards. Les pauvres vieux, regardez-les courir sur le quai. Que le sourire jeune qu’ils se donnent est crispé ; en dépit des massages au club du président, que leurs articulations craquent. Un beau jour ils resteront là, sans même avoir la force de le dire.

Du retour apparemment éternel.

La tempête ça fonce ; mais en même temps ça tourbillonne. Et il arrive qu’une feuille morte, stupéfaite, se retrouve à son point de départ : c’est cela l’Éternité. Ainsi en est-il de la Droite et de la Gauche, le vent de l’histoire les fait jouer aux quatre coins et occuper les postes que le camp d’en face évacue. L’Allemagne, la France ? la paix, la guerre ? la nature qu’on exploite ou celle qu’on détruit, la mystique ou la critique du Progrès ? – L’institution ou l’homme de pouvoir ne s’y intéresse pas, ce qui compte c’est la position du camp d’en face et le gain de la partie. Ils ne changent pas, et si quelqu’un, s’en tenant à ses fins et à son objet, se trouve successivement à gauche ou à droite, c’est lui qui aura changé pour l’homme ou le partisan politique.

Le vent tourne.

Plus la situation est élevée, plus une girouette est exposée au vent. L’humble caillou resté au sol peut échapper à la bourrasque, il n’en est pas de même du coq de clocher qui attire l’ouragan, comme la foudre. Or le vent qui jusqu’ici se contentait de sauter de l’Est à l’Ouest saute brusquement du Sud au Nord. Il faut bien que le coq enregistre.

Monsieur U. V… fut il y a quelques décennies un des hommes qui ont le plus fait pour répandre l’idée que Staline était un humaniste. Heureusement que depuis, cet esprit libre est revenu de son erreur (voir les dates). Puis il a mis ses espoirs dans un progrès technique qui serait éclairé par celui des sciences de l’homme. Mais les temps ont changé et le doute s’est emparé de lui (cf. dates), et l’on croirait entendre ces vieux schnocks de droite qu’il a tant dénoncés. Pendant longtemps il a nié qu’il y eût un milieu technique au nom du socialisme, et maintenant il écrit : « Dans le milieu technique l’homme peu à peu perd ses instincts… Des événements s’y produisent mais ne signifient rien ; partout le rationnel ronge le vital… Les adorateurs de la Grande Mutation demandent à l’homme d’adorer ses outils. » Ce qui est dû « au grand déséquilibre entre les progrès de la science et l’homme châtré de tout pouvoir créateur, et qui ne sait même plus au fond des villages créer une danse et une chanson ». Une solution pour cet ex-marxiste : le bon vieux supplément d’âme : « L’homme du Capital est loin d’être l’homme tout entier… pour s’élever il faut s’élever. » U. V… est un esprit libre, il a changé. Malheureusement ce n’est pas lui, ce sont ses artères, et surtout son milieu.

Monsieur Van X. Y… a transformé la campagne d’Europe en champ de manœuvre pour tracteurs au nom de la productivité. Puis il a lu le rapport du MIT et là-dessus la crise du pétrole est arrivée. Du coup ce prophète ignoré dénonce la stupidité des technocrates qui, obsédés par le PNB, ont tout misé sur les hydrocarbures. Certes M. Van X. Y… est tout indiqué pour dénoncer l’atteinte à la « qualité de la vie » que représente le saccage des campagnes, la liquidation des paysans et de leurs produits, au nom de la productivité. Mais une fois encore méditer sur les dates.

Monsieur Mac Z… est un de ces esprits agiles qui pratiquent la sociologie amusante. Il s’est rendu célèbre en dansant la danse du scalp sur les décombres de la galaxie Gutenberg (ce qui lui a valu d’être imprimé à un million d’exemplaires). II a prophétisé la venue des grandes communions électroniques grâce aux mass media. (Heureux coquin, vous en avez une veine de vivre à une époque aussi passionnante. Grande claque dans le dos. Ou bien, surtout ne vous y trompez pas, je ne porte pas de jugement de valeur, c’est un constat objectif. Au choix selon l’interlocuteur). Dernièrement cette sautillante girouette, propre à égayer l’emmerdante banlieue de Toronto, a été interviewée par Le Sauvage. Il dénonce la pollution des esprits par la surabondance de l’information : « Il peut exister une pollution de l’information, trop c’est de la pollution comme trop peu. » Et en conclusion le gai fossoyeur de la galaxie Gutenberg nous invite à « casser les médias » : « Je dis simplement que si nous étions réalistes nous ferions très bien de fermer tous les circuits électriques du monde pendant quelques années. Les fermer, les éteindre, les tuer. » Pour séduire ses étudiants hippies monsieur le professeur doit chanter une autre chanson.

Il ne faudrait pas attribuer trop d’importance aux exemples qui viennent d’être donnés, ils n’ont pour but que d’illustrer la règle, qui seule importe. Messieurs U. V…, Van X. Y…, Mac Z… n’ont rien d’exceptionnel, leur comportement est essentiellement vulgaire.

Vocabulaire.

L’expression sans détour du demi-tour est : palinodie, reniement. Élevant ce phénomène au niveau spirituel on peut dire conversion, miraculeux dans les sociétés stables il devient de règle dans un monde mouvant (cf. fascistes ou libéraux convertis au stalinisme, staliniens convertis au libéralisme et à la sociologie anglo-saxonne etc.). La conversion se reconnaît à ce qu’elle est foudroyante, et que le foudroyé renaît, oubliant toute sa vie antérieure. Il ressuscite enfant, innocent, ce qui le qualifie pour convertir les autres. Il le fait avec un zèle tout neuf. Rien de tel qu’un stage au sein d’une Église (pardon, hérésie) totalitaire pour donner des leçons de liberté d’esprit. Rien de tel qu’un séjour aux abords du PC pour faire démontrer le péril qu’il fait courir à la démocratie et à l’humanisme. Ce qui est rarement expliqué, c’est comment l’intéressé a pu être ainsi séduit : la conversion est un phénomène fulgurant qui escamote le passage et transcende toute explication. Et l’on comprend que celui qui opère pareil saut soit immédiatement désigné pour mettre en garde le public contre l’erreur. Mais conversion se dit aussi d’un demi-tour opéré à des fins tactiques : en général il s’exécute avec ensemble au commandement. Jamais monde n’a ainsi poussé les hommes à se convertir (ou se renier). Certains me répliqueront qu’on s’est toujours converti (ou renié). Quand même, ni si vite, ni si souvent. D’autres diront, seul l’imbécile ne change pas. Ainsi moi : 1945 feu rouge, je fonce. 1970 feu vert, je stoppe. C’est bien de changer, mais de là à changer au coup de sifflet (cf. date).

Rien de plus assommant pour la conduite qu’une route tirant son trait dans la plaine, si ce n’est celle qui ne cesse de tourner : il faut des lignes droites pour mettre les tournants en valeur, et vice versa.

La vertu du changement est d’imposer l’adaptation, le recyclage. La société prône l’adaptation au changement comme elle prônait l’obéissance à la tradition. S’a-dap-ter… À quoi ? question superflue : à ce qui est. Au fond rien n’a changé, dans les deux cas le devoir c’est la conformité à ce qui est.

Une fois encore s’a-dap-ter, je veux bien, mais à quoi ? Les choses vont si vite que si par hasard on y arrive péniblement, on est adapté à un état de choses qui n’existe déjà plus. M’adapter ? J’aime autant rester tel que je suis, le tourbillon des choses aidant, sans bouger de place je me retrouverai peut-être demain dans le vent.

S’adapter ? Dites se recycler, cela fait économiste distingué, humanisme technique. Achetez un attaché-case et des lunettes en or et vous ressemblerez à un cadre de la Datar. Le recyclage se dit des déchets, mais en particulier des déchets humains.

Technique du demi-tour.

Deux écoles : l’une prétend qu’il faut s’y préparer, l’autre qu’il faut le prendre en catastrophe. Les deux méthodes ne sont d’ailleurs pas contradictoires. Il vaut mieux repérer le tournant un peu d’avance si cela se peut, mais il serait également catastrophique de donner trop tôt un coup de volant : tout doit se passer dans l’esprit du conducteur et la préparation doit rester discrète. On lève un peu le pied, et l’on jette un coup d’œil à gauche et à droite. Il n’est d’ailleurs pas mauvais de laisser quelques traces qui permettront plus tard d’affirmer comme M. X… à propos de sa critique de la croissance exponentielle : « Je disais déjà en 1968… » (Éviter de remonter trop haut, en 1967 par exemple) (1). Mais le mieux est de prendre son virage sans rien dire, et de continuer imperturbablement : on le transforme ainsi en quelque sorte en ligne droite.

L’essentiel.

En réalité, ce qui demeure de la prédication, ce n’est même pas le prédicateur, c’est la chaire.

Face au vent.

(Ce qui vous place aussi – et peut-être plus qu’un autre – dans le vent.)

Celui qui a un long chemin à faire vers un but doit savoir, qu’en dépit des détours qu’il ne pourra éviter, la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre.

Droit au but vole aussi la flèche qu’a libérée l’archer. Elle ne le sait, encore moins que le faucon ébloui de lumière lâché sur sa proie par le fauconnier.

Prendre le vent ne veut pas toujours dire ce qu’on pense, c’est parfois pour le remonter. Alors dans la clameur on le reçoit de plein fouet. L’on s’obstine, on louvoie, le tout pour peu de chose : se maintenir, être soi-même. Mais cette vibrante immobilité exige l’élan de la tempête.

Cassandre l’idiote.

L’individu qui, pour avoir pris ses distances, précède son temps, est assuré de perdre de toute façon. Tout d’abord il sera scandaleux ou, le plus souvent, ésotérique ; car les propositions les plus claires qui ne sont pas reçues dans la société sont obscures : ainsi, tenter de dire en 1946 dans certains milieux mondains que Staline est un dictateur, ou en 1960 qu’il est absurde de tout baser sur une source d’énergie aussi précaire que le pétrole. Et si ces prédictions (mais peut-on parler de prophétie pour des évidences aussi grossières ?) se réalisent, elles paraîtront rabâchages et truismes déjà repris avec autrement de brio et d’audience par les esprits agiles qui sont à l’affût de la nouveauté. Le malheur de la pensée inactuelle c’est, tôt ou tard, de devenir trop actuelle.

Pour conclure.

À la girouette qui, lorsqu’elle est bien graissée, a son utilité puisqu’elle nous indique la direction du vent, j’opposerai un autre instrument indispensable à qui veut s’orienter. Lui aussi est sensible : il n’y a qu’à voir frémir sa fragile aiguille sitôt qu’on la débloque. Pour la calmer il faut la poser bien à plat sur un socle ; c’est là qu’après quelques hésitations elle indiquera la direction.

Elle n’a d’appui qu’en un point, le moindre souffle la fait hésiter ; pourtant elle ne varie pas, et, ce nord, elle y reviendra toujours. Quel pôle invisible l’aimante-t-il ainsi ?

*

Passons maintenant à une démonstration qui, à ce jour, ne scandalisera plus personne.

Coûts de la croissance et gains de la décroissance.

Jusqu’en 1970, la société industrielle née de la Seconde Guerre mondiale a vécu dans l’illusion que la croissance exponentielle résolvait tous les problèmes. À l’Ouest comme à l’Est, c’était l’évidence que nul ne discutait : si la quantité de pétrole ou d’acier doublait, la qualité de la vie faisait de même. Et si le libéralisme ou le socialisme n’avaient pas démontré l’excellence de leur régime par un taux de croissance plus élevé, ils eussent échoué. Les idéologies et les intérêts pouvaient opposer les nations, la référence ultime que symbolise la courbe restait la même. Et les peuples « sous-développés » n’avaient qu’un but : rattraper et dépasser la production de cet Occident détestable.

Puis les temps ont changé. Il y a eu d’abord la crise de Mai 68 qui a révélé que la prospérité pouvait fort bien aller avec le malaise, et en 1970 l’année de protection de la nature et le mouvement écologique venu des USA permirent de dire que bâtir une usine peut également signifier détruire une rivière. En 1972, le rapport du MIT apprit aux Français étonnés que la science et l’ordinateur pouvaient contester la croissance exponentielle du monde qui en est le produit. Enfin, les restrictions imposées par les cheiks du pétrole, peu pressés d’échanger un bien réel dont les réserves s’épuisent et que sa raréfaction rend de plus en plus cher, contre du papier qui perd de sa valeur, révélèrent que la crise de l’énergie n’avait rien de théorique. Et maints bons esprits corrigèrent leurs discours en fonction de cette conjoncture nouvelle.

Il s’avérait donc que la croissance exponentielle, autant qu’elle les résolvait, posait des problèmes ; qu’elle comportait des coûts de toutes sortes : économiques, écologiques, sociaux. On découvrait que, toute action étant ambiguë, la production pouvait être aussi dite destruction de matière première : qui produit du bois rase une forêt, la même chose se dit de deux façons. Qui épure souille, la civilisation de l’hygiène est en même temps une civilisation de l’ordure. Qui cultive – au sens d’acculture – détruit la nature d’un peuple, aussi bien que celui qui fait d’une forêt un parc ; celle d’un pays qui pour des raisons économiques prône la mobilité sociale par ailleurs déracine les individus et les familles. Et s’il ne s’interroge plus sur les coûts de son action, c’est alors que ses conséquences risqueront d’être surtout négatives : on pourrait allonger à l’infini ce catalogue des productions destructives d’une société qui refuse de s’interroger sur les conséquences de l’économique.

Car il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une croissance exponentielle : d’une production augmentée de 8 % qui augmente chaque année de 8 %. Peu importe que le taux de croissance soit de 8 ou de 12 %, irrésistiblement la courbe décolle et se redresse, et elle tend à la verticale, c’est-à-dire à l’absolu. Or l’espace-temps terrestre est fini… Plus nous irons plus nous payerons cher des gains qui vont s’amenuiser. Au début les avantages de la croissance sont évidents, pour quelques millions l’on a pu gagner des mois sur la traversée de l’Atlantique, mais pour gagner trois heures on aura investi des milliards. Au bord du Rhin, la croissance ne pourra se poursuivre que si l’on investit une bonne part de la production destructrice pour produire ce qui était donné au départ : un fleuve d’eau. Autant que les centrales atomiques, il va coûter cher. Et ce ne sera pas seulement en dollars mais en organisation raffinée, en disciplines implacables : en liberté.

Forcément la courbe retombera, on l’admet maintenant ; et ce sera bien avant l’an 2050 et qu’elle ait été multipliée par cinq comme nous l’a montré Le Monde dans l’un de ses derniers numéros. Il faudra bien la freiner, autant que ce ne soit pas en catastrophe : une crise limitée comme celle du pétrole peut être un avertissement utile. Certes, dans un système qui a tout misé sur l’accroissement indéfini de la production, un simple abaissement des taux de croissance se payera cher : en niveau de vie et d’emploi, en crises de toutes sortes avant qu’il y ait adaptation. Mais si la croissance est un phénomène ambigu, la décroissance l’est aussi, et ses coûts comportent des gains. En produisant moins de pétrole, les États arabes ménagent leurs réserves et le temps de la transition pour le jour où elles seront épuisées. Et s’il faut renoncer à Concorde, la production d’air pur et de silence, qui coûte cher au mètre cube, augmentera. Au lieu d’un journal de 40 pages nous aurons une rivière plus claire ; et l’environnement sera mieux préservé par la baisse des crédits que par ceux qu’on accorde à son ministre. La crise de l’industrie automobile aura des effets dramatiques en paralysant toutes sortes d’activités qui en dépendent, notamment le tourisme. Mais les coûts énormes entraînés par la multiplication des accidents et le développement à tout prix des routes diminueront, et les gouvernements devront bien se résigner à développer les transports publics, et Paris sera sauvé. Si la crise du pétrole va poser des problèmes pour la fabrication des pesticides et des engrais, peut-être aussi qu’elle forcera à nuancer une « haubwirtschaft » qui aboutit à la fin des nourritures, des paysages et des ethnies rurales. Quant aux peuples du tiers-monde, ils réalisent déjà les richesses d’un « sous-développement » qui leur a permis de conserver des réserves d’énergie ou de matières premières qui sont ailleurs épuisées. Si la croissance entraîne la mobilité sociale, la décroissance favorise la stabilité, donc l’équilibre social qui peut être lui aussi source de bonheur ; et autant que sur la production l’examen se portera sur ses modes et sa répartition. Et on peut allonger la liste…

*

Mais le gain le plus sûr de la crise du pétrole est de nous forcer à un temps de réflexion, et à repenser notre action au lieu de foncer toujours plus vite sur la même ligne afin d’éviter la chute. Elle va nous obliger à faire preuve d’imagination : à exploiter plus soigneusement les ressources dont nous disposons comme le charbon, et à chercher de nouvelles sources d’énergie. Il va falloir gaspiller moins, donc polluer moins, fabriquer plus solide et inventer des procédés de recyclage pour les plastiques. Il nous faudra imaginer d’autres loisirs : au lieu de passer huit jours aux Indes nous irons à vélo sur les routes tranquilles du Berry où nous pourrons de nouveau pêcher la truite. Faute de crédits, la Mission Aquitaine sera bien obligée d’envisager un autre aménagement de la côte landaise : moins brutal, plus réfléchi, plus léger, qui ménagera mieux la nature et la population locale. Jusqu’à présent la société industrielle a foncé sur les rails de la croissance, aussi inerte dans sa ruée que les sociétés traditionnelles l’étaient dans leur immobilité.

Toute action, ou absence d’action humaine est ambiguë ; il n’est pas de gain qui ne soit payé de coûts, ou l’inverse. Mais il en est quand même une qui est sans doute largement négative : le refus de peser les coûts, de s’interroger. Le temps de la réflexion nous est donné, quel beau gisement de pensée, qui vaut bien ceux de pétrole ! À nous de savoir l’exploiter.

Note

1. Dans cette poubelle des lieux communs, c’est-à-dire Paris Match, je tombe sur cette déclaration de M. X d’Y… « Au printemps de 1972 j’ai réuni un colloque international sur les limites de la croissance. Mais le slogan à la mode du jour était : tout et tout de suite. Souvenez-vous : des taux de croissance de 6 % par an étalent jugés timides. »

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