Jean Bernard-Maugiron, Entretien avec PMO pour la réédition de « L’État »

Version imprimable de l’entretien PMO-JBM

Charbonneau contre l’Etat totalitaire,
entretien avec Jean Bernard-Maugiron

Mis en ligne le 24 mai 2020 sur le site de Pièces et main d’œuvre

 

Introduction de PMO

Les éditions R&N viennent de publier le livre majeur et maudit de Bernard Charbonneau, L’État (550 p., 30 €, préface de Daniel Cérézuelle), écrit entre 1943 et 1949, et ayant subi à peu près toutes les avanies que peut subir un chef-d’œuvre méconnu – sauf la disparition définitive. 

Jean Bernard-Maugiron, animateur du site La Grande Mue, à qui l’on doit cette parution, présente cet ouvrage et son auteur dans notre entretien à lire ci-après.

Il faut dire que Charbonneau (1910-1996) n’a pas de chance. Parce que son nom compte trois syllabes, on dit toujours « Ellul & Charbonneau », alors que son ami de toute une vie a toujours proclamé sa dette et son admiration envers son génie.

Ce n’est d’ailleurs pas de chance pour nos deux libertaires gascons, apôtres du « sentiment de la nature, force révolutionnaire » (Charbonneau, 1934), que d’entamer leur trajectoire critique au moment où leur aîné, Jean Giono, auteur culte du « retour à la terre », multiplie entre 1929 et 1939 les ouvrages anarcho-pacifistes et anti-industriels. Mais quoi, sans Chateaubriand, pas de Victor Hugo.

La suite, la Seconde Guerre mondiale qui débute avec des charges de cavalerie et se termine par des bombardements atomiques, l’avènement de la machine à gouverner cybernétique, l’expansion économique et la destruction de la nature, relève de notre malheur commun.

Ce qui est singulier, c’est l’irréductible détermination de Charbonneau à vivre contre son temps, petit prof binoclard réfugié dans son coin de campagne, et à nous envoyer coûte que coûte ses messages, qui nous arrivent peu à peu avec un demi-siècle de retard. Circulaires à la machine à écrire photocopiées, auto-éditions invendables, éditions invendues, chroniques dans la presse écologique et de plus en plus, maintenant qu’il est mort depuis 24 ans, de vrais livres chez de vrais éditeurs.

Le temps de Charbonneau est venu. Trop tard évidemment. Si une partie du public écologiste et anti-industriel le lit désormais, c’est que sa lucidité enragée et solitaire n’a pu empêcher, ne pouvait empêcher, cette destruction conjointe de la nature et de la liberté que nous subissons maintenant. Quand une pandémie issue du ravage des forêts autorise la Machine étatique à traquer ses machins citoyens par des moyens électroniques, et à les reclure à domicile, chacun peut voir où va le monde. Reste à comprendre comment cela est arrivé, et à démonter avec Charbonneau les ressorts de l’État totalitaire.

1. Quel fil te relie à Bernard Charbonneau ? Comment ton histoire, autant personnelle que politico-intellectuelle, t’amène-t-elle à la création de La Grande Mue et à la réédition de L’État, le maître-livre de Charbonneau, chez R&N ?

Lorsqu’en 2002 les Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, sous la férule de René Riesel et Jaime Semprun, rééditent Le Jardin de Babylone, je suis conquis par l’originalité de Bernard Charbonneau, par sa verve, sa colère, son humour, sa radicalité… Enfin un auteur qui parvient à conjuguer la critique de la civilisation techno-industrielle et l’amour de la vie au quotidien, la poésie et la politique, la question sociale et la question de l’être. C’est un ami qui me parle, un ami exigeant, qui me tutoie, me rudoie, me somme d’exercer ce qui est selon lui « le plus terrible des devoirs » : ma liberté d’homme. Et puis ce nom me dit quelque chose, mais quoi ?…  Ce n’est que des années plus tard, quand je m’intéresserai de plus près à son œuvre, que je ferai le lien avec les « Chroniques du terrain vague » qu’il donnait dans La Gueule ouverte. Un journal que je lisais adolescent, où se mêlaient contestations antinucléaires, antiproductivistes et antimilitaristes, les recherches d’alternatives et les premiers textes de l’écologie politique, le tout dans un esprit Charlie Hebdo – qui présida d’ailleurs à sa naissance.

C’était dans les années 1976-1977. Je préparais mon bachot et habitais Montbéliard, dans le Doubs, au cœur de la plus forte concentration ouvrière de France, les Automobiles Peugeot, cette pieuvre qu’on appelle la Peuge. On naît Peugeot, on vit Peugeot, on meurt Peugeot dans le pays de Montbéliard : de père en fils on travaille chez Peugeot, on fait ses courses dans les supermarchés Ravi du groupe Peugeot, on roule bien sûr en Peugeot, on est logés par Peugeot, divertis par Peugeot (le Football Club de Sochaux-Montbéliard, un des plus anciens clubs de France), emmenés en vacances par le Comité d’établissement Peugeot tenu par la CGT – une manne pour cette mafia stalinienne, « toujours prête à prolonger d’un millénaire la plainte du prolétaire, à seule fin de lui conserver un défenseur » comme l’écrira Guy Debord. Près de 200 000 personnes dans l’agglomération vivent de Peugeot. Sur les hauteurs de la ville, la « tour », le lycée technique, forme la main-d’œuvre qualifiée pour travailler chez Peugeot, destin obligé des élèves exclus du second cycle au lycée Cuvier, où un bac général leur donnerait toutes les chances de devenir cadre-chez-Peugeot.

Il n’y avait pas 20 000 habitants à Montbéliard lorsque j’y vivais, mais, à plein régime, la Peuge a compté jusqu’à 40 000 salariés. Pour les maos qui, après 68, venaient s’y faire embaucher comme « établis », c’était la « base ouvrière numéro un » ou la « petite Sibérie », selon leur degré d’enthousiasme. Des centaines de cars sillonnaient la région, de lourds Saviem aux carrosseries boueuses, avec des bandes rouges ou bleues décolorées, qui déversaient aux portes des usines les ouvriers ramassés à 100 kilomètres à la ronde. En Haute-Saône, dans le haut Doubs, le Territoire de Belfort, le Haut-Rhin, les fils de paysans étaient débusqués dans leurs fermes jusqu’au plus petit hameau. Lever deux heures du matin, rendez-vous au point de ramassage à 3 heures, embauche à 4 heures et demie, débauche à 14 heures, ils étaient chez eux à 16 heures et au lit avant le retour de leurs enfants. La « sortie Peugeot » était le cauchemar des Montbéliardais. On craignait de se trouver bloqués dans cette marée de travailleurs que l’usine dégueulait, ces milliers d’ouvriers dans les autobus, en voiture, à moto, à mobylette, à vélo, à pied… tous pris d’une frénésie de libération, impatients de retrouver leur HLM, leur baraquement, leur pavillon, leur ferme, leur foyer de travailleurs et les deux seules chaînes de télévision, pour revenir le lendemain après une nuit de sommeil toujours trop courte.

Comment, dans un tel contexte, ne pas être révolté ? À partir de 14 ans, pendant trois ans, je bosse un mois tous les étés à la Peuge, pour me faire un peu d’argent et découvrir l’abrutissement, l’aliénation et la dépersonnalisation du travail en usine. La Condition ouvrière de Simone Weil me confirmera dans mes impressions et mon dégoût. Je passe par la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) mais j’ai déjà perdu la foi. À 15 ans, après le BEPC, j’annonce à mon père, inquiet pour mon avenir professionnel, que je compte rejoindre les hippies et vivre en communauté. Ça le réjouit… Fils d’ingénieur-chez-Peugeot, je n’ai pas eu besoin de dessin pour connaître l’existence des classes sociales et pour comprendre que je trahis la mienne.

Je me souviens que le 11 juin 1968 à midi, fait extraordinaire, ma mère vient nous chercher en voiture, ma sœur et moi, à l’école de la Prairie. À cent mètres de là, sur l’avenue d’Helvétie qui conduit à l’entrée principale des usines, on se bat depuis la fin de la nuit. Le Cercle-Hôtel, bâtiment de prestige où les dirigeants d’Automobiles Peugeot reçoivent leurs hôtes de marque, est saccagé et pillé par une centaine de jeunes manifestants. De la cour de récréation on entend les détonations des grenades des CRS et les cris des manifestants. Je suis en CE2 où l’on étudie en cette fin d’année la révolution de 1789. Je demande à ma mère :
« C’est la révolution, maman ?
– Mais non, ne dis pas de bêtises, c’est juste une émeute. »

Les manifestants sont bloqués vers la gare alors qu’ils cherchent à se rendre à la caserne Pajol pour s’y procurer des armes. Des CRS tirent à balles réelles. Officiellement, il n’y a que deux morts ce jour-là, Pierre Beylot et Henri Blanchet, « tombés pour le libre exercice du droit de grève » comme le rappelle cette stèle dans un petit square ; mais d’autres rumeurs ont couru, relayées par les maos et La Cause du peuple. Longtemps les murs furent couverts de graffitis. On pouvait lire « Gilda je t’aime, à bas le travail ! », inscrit à la peinture verte sur le béton gris de l’usine.

Comment, dans un tel environnement, ne pas devenir anti-industriel ? À 16 ans, vaguement anar, je fais mes premières manifs contre la réforme Haby et l’installation des missiles Pluton près de Belfort. Je lis Charlie Hebdo, Actuel, Libération avant son virage libéral, et donc La Gueule ouverte, attiré par ses couvertures et mises en page foutraques, intéressé aussi par ses articles sur l’écologie. Bernard Charbonneau y donne des chroniques depuis 1972, forçant sa nature pour adopter le style relâché de mise.

Puis c’est 1977, l’année du bac, de mes dix-huit ans et de Malville, la grande « marche pacifique offensive » du 31 juillet contre le surgénérateur Superphénix, la tentative d’occupation du chantier et la mort de Vital Michalon.

En septembre je suis à Grenoble, la ville à la mode, inscrit en fac de socio pour des études que j’abandonnerai au bout de quelques mois et dont il ne me reste que le souvenir de deux professeurs : Maffesoli, dandy postmoderne sanglé dans son costume trois-pièces, et Pierre Sansot, gueule et chevelure d’Apache, toute la tendresse et la détresse des « gens de peu » dans les yeux. Moins de deux mois après, l’échec de Malville reste cuisant et l’idée d’une nécessaire radicalisation s’affirme dans les esprits et les textes. Je ne tarde pas à rencontrer, via les squats et les manifs, de jeunes radicaux plus lettrés que moi qui me font découvrir les écrits situationnistes. La lecture du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem est déterminante. Ne voulant plus « d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui », je romps avec mes parents, mes anciens amis, la fac, je me fais réformer du service militaire… et vogue la galère !

Pendant une dizaine d’années, nous avons formé un petit clan d’activistes aussi disparate que bordélique, dans la mouvance des « pro-situs », liés par le refus de parvenir et la mise en pratique de l’injonction « Ne travaillez jamais ». La critique en actes de la vie quotidienne était d’ailleurs une des exigences communes des critiques charbonnienne et situationniste, peut-être par l’intermédiaire de Henri Lefebvre[1] qui fréquenta de près Charbonneau et les situs. Nous tentions de vivre notre révolte au jour le jour, « ici et maintenant », sans attendre le grand soir, en faisant le moins de compromis possible avec le « système ». D’où une forte solidarité et une réelle émulation entre nous, mais aussi une forme de puritanisme, voire de surveillance. À certains égards, nous ressemblions à ces premières communautés chrétiennes qui ne faisaient pas d’enfants, méprisaient l’argent, refusaient de travailler et de porter les armes, pour se consacrer entièrement à la parousie. Notre parousie à nous s’appelait Révolution. Il faut dire aussi que, pour singer Guy Debord, « chacun buvait quotidiennement plus de verres qu’un syndicat ne dit de mensonges pendant toute la durée d’une grève sauvage ». Ce qui n’améliorait pas toujours la pensée critique, ni les rapports humains.

Passons sur les « années fric », Mitterrand-Lang-Tapie, assez désespérantes et désespérées. Temps des échecs, des ruptures, des doutes et des replis. Nombre d’ex-maos et trotskards repentis s’en retournaient « subvertir le système de l’intérieur » – en fait à la chasse aux postes de cadres associatifs, fonctionnaires dans les médias, l’université ou la culture, pourvoyeurs de petites vanités et d’argent facile – pour former ce « libéralisme culturel » que fustigera Jean-Claude Michéa. Il m’a fallu quant à moi cesser ma grève du travail et m’embaucher comme correcteur, dans la presse et l’édition. Pour ce faire j’ai vécu un temps à Paris, où j’ai fréquenté des gens du « Comité irradiés de tous les pays, unissons-nous ! », mais sans m’y engager. Les publications de l’Encyclopédie des Nuisances étaient ce qui se faisait de mieux ces années-là. Mais j’avais besoin d’air, et j’ai passé les années suivantes à naviguer sur mon petit voilier de bois, sponsorisé par l’Assedic. Il fallut attendre le début des années 2000 et le mouvement des ZAD pour que renaisse enfin quelque espoir, même s’il était bien tard. J’ai été moi-même ranimé par l’occupation de Notre-Dame-des-Landes, et c’est en retour que j’imprimerai à quelque deux cents exemplaires le texte de jeunesse de Bernard Charbonneau Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire, à destination des ZAD et en guise de passerelle entre ces nouvelles générations contestataires et les nôtres, puisque la génération intermédiaire avait été portée disparue.

Mon désir de faire connaître cet auteur aussi important que méconnu s’est affirmé en 2015, après avoir déniché chez un bouquiniste Le Feu vert, autocritique du mouvement écologiste, publié en 1980 par Bernard Charbonneau, avec cette fameuse prémonition :

Un beau jour, le pouvoir sera bien contraint de pratiquer l’écologie. Une prospective sans illusions peut mener à penser que, sauf catastrophe, le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition très minoritaire dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance géreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie : ils ne croient qu’au pouvoir, qui est celui de faire ce qui ne peut être fait autrement.

J’édite quelques dizaines de livrets du septième chapitre « Nature, liberté et mouvement écologique » et je commence à rassembler les écrits de – et sur – Bernard Charbonneau que je publie sur La Grande Mue, un blog dédié à sa pensée, son œuvre et sa vie. Un « blog technocritique » est un oxymore, je suis d’accord, mais comme vous le dites vous-mêmes, quand on est dans l’eau, on se mouille. Le tout, c’est d’en sortir collectivement.

Daniel Cérézuelle, exécuteur testamentaire, biographe et ancien ami de Bernard Charbonneau, m’invite au sein de l’Association aquitaine Bernard Charbonneau-Jacques Ellul, dont la quinzaine de membres se réunit tous les deux mois chez lui, à Bordeaux, autour d’un bon repas pour discuter de l’actualité des idées de nos deux mentors. J’y rencontre Simon, le fils de Bernard – qui n’est pas toujours tendre avec son père –, Sébastien Morillon, jeune historien, auteur d’une thèse sur Bernard Charbonneau. Agir pour sauver la nature et la liberté, et d’autres technocritiques, tous des pointures dans leurs domaines respectifs.

C’est avec leurs conseils que j’ai pu rédiger en 2017 l’hommage à Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune  que vous m’aviez suggéré d’écrire, publié par Les Amis de Bartleby.

Les textes en ligne sur La Grande Mue sont également mis en page en format « revue » pour être imprimés sur papier. Réunis ensuite en recueils (quatre sont déjà édités, le cinquième le sera à la fin de l’année) ils peuvent être imprimés et reliés dans n’importe quel atelier de photocopie. En cinq ans, j’ai édité près de 1 500 pages de textes, inédits ou peu connus, de et sur Bernard Charbonneau. C’est ainsi que Thomas Bourdier, fondateur des éditions R&N, l’a découvert. Nous avons d’abord publié L’Homme en son temps et en son lieu, dont j’ai rédigé la préface, et un inédit : Quatre témoins de la liberté, préfacé par Daniel Cérézuelle. Nous nous attaquons cette année à L’État, l’un des quatre piliers de l’œuvre de Charbonneau avec Le Jardin de Babylone, Le Système et le Chaos, et Je fus, essai sur la liberté, dont la réédition est prévue pour l’année prochaine.

 

2. Pour en venir à Charbonneau, qui est-il au moment d’écrire L’État et pourquoi se lance-t-il dans cet ouvrage plutôt que dans la Résistance ? Quelle est sa vie quotidienne durant ces cinq années de guerre et d’occupation ?

Bernard Charbonneau commence la rédaction de L’État pendant la Deuxième Guerre mondiale, il l’achève en 1949. Un des plus beaux textes du livre, « Invocation », est d’ailleurs daté de « 1943 et 1945 ».

1943 est une date charnière dans la vie de Charbonneau : il quitte Bordeaux pour la région de Pau, où il vient de se faire nommer professeur d’histoire-géographie au lycée Louis-Barthou. Sa femme Henriette ayant, elle, profité de la création d’un poste de professeur d’allemand au lycée de jeunes filles de Pau. Né en 1910 à Bordeaux, Charbonneau y a fait ses études (il était le condisciple de Jacques Ellul au lycée Montaigne), il s’y est repris à trois fois pour décrocher son bachot avant d’être reçu cacique à l’agrégation d’histoire-géographie en 1935. Puis il entame ce qu’il appelle sa « lente descente dans la hiérarchie scolaire » ou, comme l’écrit Henriette dans ses Mémoires manuscrits, sa « carrière à l’envers » : il abandonne en route la rédaction d’une thèse d’histoire qui lui aurait ouvert les portes de l’université et permis de « monter » à Paris, préférant rester dans le secondaire, puis « rétrograde » dans le primaire lors de la rentrée scolaire de 1945 en choisissant d’enseigner à l’école normale d’instituteurs de Lescar, où il reste jusqu’à sa retraite en 1971. Ses anciens élèves se souviennent de lui, plus de cinquante ans après :

« Le premier cours, j’ai cru que j’avais un clown en face de moi, il faisait un tas de gestes, je n’ai pas écouté. » « Très petit, un drôle de visage très marqué, de grosses lunettes. Première réaction de la promo ; c’est pas possible, qu’est-ce qui nous a foutu un prof comme ça ? On se retenait de rire. » « 40 kg tout mouillé, et de gros croquenots », « attifé comme un as de pique ». « Son éternel imperméable, sa cravate, parfois sa double cravate, ses chaussettes disparates, par-dessus le pantalon, pour faire du vélo » (« on ne risquait pas de le lui piquer »). « La double cravate, un béret sur la tête, un béret à la main, il provoquait. » « Il vivait ses cours intensément, théâtralement souvent », « il faisait un cours à nous faire rêver, super fort ». « Il nous a amenés au col d’Iseye. On a grimpé 800 mètres pour étudier la faune » ; « il nous amenait souvent en montagne, toute la journée, en car. » « On devinait ses positions libertaires, pas écologiques. L’écologie n’était pas entrée dans les pensées. » « Cet homme m’a appris la liberté[2]. »

En 1943, Bernard et Henriette Charbonneau et leurs deux premiers enfants (ils en auront quatre) s’installent dans une grange sommairement aménagée à Mazères, à quatre kilomètres de Pau, où ils demeurent dix ans. Henriette raconte :

Nous allons à Pau soit avec le car soit en vélo en passant par la passerelle de Bizanos. Comme Bernard l’emprunte plusieurs fois par semaine, il ne résiste pas au plaisir non seulement de regarder les poissons, mais de poser le soir un cordeau qu’il relève le matin en se rendant au lycée. Et c’est ainsi qu’il s’est amené à 8 h au lycée un beau matin avec dans la sacoche du vélo un superbe brochet qu’il a fait admirer à ses collègues. Il passait déjà pour un original.

C’est cette proximité avec la nature, la possibilité de balades dans les Pyrénées, de pêche à la truite dans les torrents, de cueillette des champignons, de poser des collets ou de faire un potager que Bernard Charbonneau vient chercher en Béarn. On peut lire dans Pan se meurt, écrit à Mazères pendant la guerre :

Quelques-unes des plus grandes joies de ma vie – et je ne suis qu’un homme parmi d’autres – m’ont été données par ce qu’il est convenu d’appeler un peu bêtement la vie dans la nature. Affût tendu de la pêche ou de la chasse, baptême du bain, neiges de l’hiver, constellations de l’été. Il semble que pour l’individu moderne il ne puisse y avoir de joie sans le soleil, et sous le chêne, la transparence de l’eau sur les graviers du fond. Je dis la joie, et non la jouissance ; celle qui s’adresse à l’être tout entier et qui ne laisse point de remords. […] Pour l’homme d’aujourd’hui, nature et liberté se confondent. Ce que l’homme va chercher loin des villes, c’est une vie personnelle et sociale plus intense, une humanité plus forte. […] Alors il aspire à une liberté concrète qui serait celle d’un style de vie ; une liberté physique, d’espace, de mouvement.

Il ne cessera dans nombre de ses livres (Tristes campagnes, La Fin du paysage, Le Jardin de Babylone, etc.), de dénoncer le massacre des campagnes et le saccage de la nature auxquels il assiste.

Adieu, campagne ! Bien que me parviennent encore à travers les volets fermés l’aboi de tes chiens et l’appel de tes coqs, je me demande si tu existes encore et si je ne parle pas d’une chose morte pour des morts. Adieu. Que restera-t-il de toi ? De vastes espaces déserts ou des champs qui ne seront animés que par des mécaniques. La ville finira-t-elle par rencontrer la ville ? Ou dans la dispersion des maisons, le monde deviendra-t-il une interminable banlieue ? Mais non ! En moi, je te sens vivante, je sais que quelque chose en toi veut et doit exister. Si j’ai mené cette critique jusqu’au bout, ce n’est qu’avec la certitude qu’elle dégagerait l’indestructible : des valeurs universelles que l’humanité ne peut perdre sans tout entière périr. (Pan se meurt).

Henriette en témoigne :

Quand Bernard Charbonneau glorifiait la campagne vivante et déplorait son agonie, les paroles lui sortaient des entrailles. Sa fin lente ou rapide lui arrachait du sang et des larmes, des bouffées de révolte, des imprécations. Il ne cessait d’exprimer sa souffrance – avant de l’écrire – en famille et devant des amis dont l’indifférence apparente le mettait dans une rogne verte.

Quitter la ville, se retirer du monde pour écrire, vivre et respirer, il y songe en août 1939, lors du camp de Nistos organisé dans les Hautes-Pyrénées avec une quinzaine d’amis. Adolescent, il a découvert la nature et la camaraderie avec les scouts dans les camps de Lacanau, en pleine forêt landaise. Il reprend cette idée avec son ami Jacques Ellul dès 1934, pour fortifier les amitiés en les confrontant à la vie réelle et à la libre discussion. « Plutôt des camps que des congrès », affirment-ils. Dans un « Projet de règlement de Fédération des Amis de la nature », il écrit :

Le véritable ami de la nature fuit la ville pour échapper à la vie artificielle qu’il y mène. Il revient à la nature pour retrouver sa condition d’homme, courir un risque, avoir faim et soif, être rassasié. Il revient aussi à la nature pour fuir l’argent et fuir sa classe, retrouver des hommes unis, non par des rapports de politesse mais par des rapports de camaraderie. Il sait que là seulement, il retrouvera franchise et liberté perdues.

Chaque participant y donne une contribution intellectuelle, des « jus », lors d’interminables soirées de débat. C’est, pour Bernard Charbonneau, l’occasion de présenter ses derniers textes ou articles (« car il avait besoin qu’on l’écoute, Bernard ! » s’amusait Ellul), et de provoquer ces débats qui font – ou défont – des amitiés. Comme il vient de l’écrire pour la revue Esprit,

une vie de groupe pure et intense est nécessaire à l’action révolutionnaire. Mais le groupe ne doit pas s’isoler ; c’est une société animée par un désir de conquête, un esprit de pureté et de prosélytisme. […] Le groupe rend possible la rupture nécessaire avec la société existante en créant une nouvelle société plus tangible que l’ancienne par l’intensité de la vie en commun ; la société future ne doit pas être une utopie. Un mouvement révolutionnaire peut grandir mais il ne conservera sa force que dans la mesure où il restera une fédération de groupes de camarades. […]

Ce qui importe, c’est cette vie quotidienne, façon de penser, façon de vivre, si dure à transformer ; c’est le vrai front de la bataille révolutionnaire, bien plus que sur les barricades. […] L’acte le plus révolutionnaire n’est pas d’abattre le chef de l’État ou de remporter une victoire aux élections, c’est de transformer la vie personnelle en créant des institutions.

Lors de cet été 1939 gros d’une « guerre totale », les seize participants se réunissent dans une grange isolée dans une forêt de hêtres et de sapins à 1350 mètres d’altitude dans la haute vallée de Nistos, à 15 kilomètres de la première gare. On discute du Viol des foules par la propagande politique de Serge Tchakhotine, on compare les expériences bordelaises et toulousaines, on s’interroge sur la possibilité d’une alliance entre chrétiens et non-chrétiens, on fait l’ascension de l’Artigous, retour par le Douly, Charbonneau présente son « Projet d’Université libre ».

Dans sa « Bio-graphie» écrite à la troisième personne pour Combat nature en 1994, il rappelle que :

pendant quelques jours on partageait les servitudes d’une vie commune, en discutant des problèmes de fond posés à l’homme par la mutation scientifique et technique, la confrontant à la montée des totalitarismes et de la guerre. Et c’est à la veille de son explosion que Bernard Charbonneau, devant ses amis, fit le serment de se consacrer à cette question, même seul, refusant tout autre engagement, quelle qu’en soit l’urgence. Et il peut se dire que dans l’isolement de la guerre, de la libération, du développement à tout prix, il a tenu son serment.

Dans l’hommage rendu à Jacques Ellul après la mort de son vieil ami en 1994, il revient une dernière fois sur ce moment, deux ans avant sa propre mort :

Ainsi la guerre nous a un temps séparés, Jacques Ellul et moi. Juste à sa veille en juillet 39, ayant réuni quelques amis dans une grange du massif de Nistos, lors d’un camp auquel Jacques Ellul, pris par ses activités d’Église, n’a pas participé, je fis devant eux le serment de me consacrer à la question que posait le Progrès, et quelle que soit la nécessité de se mobiliser dans la guerre d’y rester étranger, bien que déjà informé du totalitarisme et de l’antisémitisme nazi. Après la défaite en 40-41, mon beau-père Henri Daudin, professeur de philosophie sympathisant du communisme jusqu’au pacte germano-soviétique, fut arrêté sur ordre de Vichy ; c’est le seul moment où je fus tenté devant la capitulation générale de m’engager contre l’occupant. Puis, la défaite du nazisme devenue probable avec la participation de l’URSS et des USA me dissuaderait de participer à la Résistance au moment où, fin 42, elle prenait forme. Et quand un représentant d’Esprit vint me proposer à Bordeaux de participer à son réseau, je refusai. Replié du lycée de Bordeaux à celui de Pau par passion de la campagne, les contacts étroits que j’ai pu y avoir avec mes amis résistants que j’espérais gagner après la guerre à mes idées ne peuvent être qualifiés de résistance. Étant resté étranger au pétainisme, je n’avais aucune raison de le condamner sur le tard pour me dédouaner. Et après le départ des Allemands, l’éclair d’Hiroshima allait me rappeler que j’avais eu raison de m’en tenir à l’essentiel.

Sébastien Morillon, qui a exhumé quantité de pièces pour sa thèse, pense avoir retrouvé ce « serment » sous la forme d’un texte de Bernard Charbonneau intitulé « La guerre,» et annoté de la main d’Henriette : « exposé fait à la veille de la guerre au camp de Nistos ? 38 ou 39 ? ». J’ai consulté aux archives Charbonneau les deux pages de ce lambeau de texte ronéotypé, d’un bleu baveux à peine lisible, où Charbonneau développe son argumentation.

Nous sommes devant une menace effective de guerre. D’un moment à l’autre nous pouvons être forcés de nous abandonner à elle, pris dans une vague d’enthousiasme collectif. C’est le moment de nous demander ce que nous en pensons. Ce n’est pas une tâche gratuite, car si l’on peut démissionner devant la guerre en désertant ou en s’engageant, la première condition de cette démission, c’est de refuser de la penser. […]
La guerre moderne est inhumaine, parce que ce ne sont plus des hommes qui se battent, mais des machines qui fonctionnent. […] L’armée moderne n’a pas besoin de héros, il lui faut des techniciens (cf. les derniers événements d’Espagne). […] La machine à faire la guerre ne comprend plus seulement l’armée, mais toute la société. […] Plus que les guerres anciennes, [elle] oppose des organisations, non des idéologies […]. Celui qui se lance dans la guerre pour poursuivre une fin quelconque n’est jamais sûr qu’elle ne le mènera pas à des résultats bien éloignés. On ne se sert pas de la guerre. […] la guerre est une fin en soi […] parce que l’état de guerre technique impose un type particulier d’organisation sociale (étatisme, censure, autarchie) c’est-à-dire la société totalitaire…
Il semble bien que l’homme seul ne puisse rien devant la guerre. Elle s’impose à lui comme une catastrophe ; mais alors, oui ou non, est-elle due aux taches du soleil ou est-elle faite par les hommes ?
Des solutions ? Contre la guerre, il n’y en a pas. La prochaine nous forcera sans doute à repartir de zéro, à attendre pour laisser passer l’orage et à reprendre la seule lutte efficace, c’est-à-dire la lutte contre cette guerre et contre cette société qui l’a faite.

Dans une des rares archives audio que nous possédions de lui, Bernard Charbonneau raconte un souvenir de jeunesse, le retour en 1918 de son frère, « raflé » deux ans plus tôt pour rejoindre le front, puis blessé et gazé à Verdun : au lieu « du héros qui avait combattu les boches » qui faisait la fierté de la famille se présente « un clochard pas rasé avec une capote crasseuse » à qui son père demande de montrer sa blessure à la famille rassemblée au complet dans la salle à manger et qui « laisse tomber sa culotte et lui montre son cul en disant “la voilà !” » avant de s’enfermer dans le mutisme. Cet épisode déclenche chez le jeune Charbonneau le sentiment de « l’absurdité sociale ». Cette même absurdité, décuplée par l’encasernement, qu’il éprouve pendant quatre mois (d’octobre 1936 à janvier 1937), alors que, fol amoureux d’Henriette tout juste rencontrée, il commence un service militaire de deux ans. Il réussit finalement à se faire réformer à cause de sa forte myopie, mais cette expérience de dépersonnalisation par le collectif sera, au dire d’Henriette, « aussi décisive que celle des camps de Lacanau dont elle fut la parfaite antithèse : la privation totale de liberté ».

C’est ainsi que les thèmes de l’armée, de l’organisation militaire, de la guerre composent la trame des troisième et quatrième livres de L’État, et courent tout au long de l’ouvrage. C’est sans doute aussi une des raisons du choix de repli de Bernard Charbonneau. Pour Sébastien Morillon :

Si Charbonneau ne choisit pas l’exil ou l’action de résistance armée, mais refuse un quelconque engagement dans le conflit, la raison la plus profonde concerne l’émergence d’une “société totalitaire”, qu’une guerre totale, selon lui, ne saurait qu’accélérer. La réflexion qu’il a menée tout au long des années 1930 sur le thème du totalitarisme et de la démocratie est donc au fondement de cette décision. La logique de cette “guerre totale” étant d’entraîner les démocraties elles-mêmes sur le chemin de l’État totalitaire, il importe pour Charbonneau de persévérer dans son combat qui possède une dimension spirituelle. À travers et au-delà de la guerre, c’est le défi d’une crise essentielle de l’humanité et de sa liberté qu’il s’agit de relever.

Et il ajoute :

Charbonneau rejoint là, en quelque sorte, les considérations d’Albert Camus qui, lui, n’a pas pu s’engager sous l’uniforme français malgré ses requêtes répétées, pour cause de tuberculose, et qui écrit en mars 1940 : “Les événements vont à une telle allure que la seule attitude sage et courageuse, c’est le silence. On peut utiliser cette guerre pour une sorte de méditation soutenue qui préparera l’avenir” (cité in Olivier Todd, Camus, une vie).

Bernard Charbonneau n’était ni un pacifiste ni un non-violent, et certainement pas un planqué. Il ne manquait ni de courage intellectuel ni de courage physique, sa vie tout entière est là pour le prouver. Sa volonté profonde, c’était de préparer tout de suite l’après-guerre, en armant intellectuellement la pensée critique pour passer directement de la guerre à la révolution, comme Combat voulait passer « de la Résistance à la Révolution ». C’est l’idée qu’on trouve dans un tapuscrit intitulé « L’expérience de la guerre » écrit vers 1943, un hommage aux

jeunes résistants […] qui se sont engagés dans la Résistance non pas malgré les risques mais à cause des risques et des aventures. Ils l’ont fait sans froid calcul, car la lucidité est rarement la vertu des généreux. Ils n’ont pas réclamé la Révolution, mais lorsque l’occasion de vivre un style de vie révolutionnaire s’est offerte à eux, ils l’ont accepté avec enthousiasme.

Quant à lui :

L’individu solitaire le regarde et pense avec regrets aux joies qu’il ne peut partager. Ce sera la tristesse de sa vie d’avoir eu l’occasion extraordinaire, la dernière peut-être avant l’ordre total, de connaître la camaraderie du risque et la fraternité dans l’action.
J’envie ceux qui luttent… mais mon chemin n’est pas le même et je dois le suivre pour préparer autre chose – une aventure, mais qui sera cette fois une aventure spirituelle, un combat… où la joie de l’action elle-même disparaîtra dans la conscience d’une fin qui la rend nécessaire.
Un risque, mais un risque spirituel couru dans le mépris et la haine de la majorité. La lutte clandestine, non pour la guerre cette fois, mais pour la révolution, la seule qui vaille, sans restrictions, qu’on lui sacrifie des vies.

Bernard Charbonneau n’a perdu ni son honneur ni son temps dans ces cinq années de guerre. Il a tenu son serment, malgré les tensions et les contradictions, et il a tenu parole : l’œuvre écrite pendant cette période est impressionnante (même si ce fut, à vrai dire, au détriment de l’éducation de ses enfants). Surtout si l’on songe que ce père de famille, également professeur à plein temps, allait au lycée à vélo (parfois près de 40 kilomètres par jour !), partait en randonnée, à la pêche, cultivait son potager, recevait ses amis, lisait la presse et nombre d’ouvrages érudits.

Au sortir de la Deuxième Guerre totale, à tout juste 35 ans, il a entamé la rédaction de La Somme, achevé Pan se meurtet certains chapitres de L’État. C’est entre 1947 et 1949 qu’il termine cet ouvrage de plus d’un million de signes (550 pages dans la réédition R&N). Ses sources ? Il les donne à la dernière page : « La plus importante est ma vie d’homme, en France de la Première à la Seconde Guerre mondiale. »

Il écrit partout, tout le temps, compose en pédalant, en pêchant, en marchant, sans doute même en dormant… Henriette se rappelle de lui « écrivant sur une petite table dans un angle de la cuisine (la seule pièce chauffée) au milieu de l’agitation des enfants, imperturbable. Il remplissait des pages et des pages de ses grands cahiers au bistrot également, il faisait totalement abstraction du monde extérieur ». Simon témoigne qu’il lui arrivait de surprendre son père en train de déclamer ses textes à haute voix, scandant sa lecture avec le pied, à la manière d’un Flaubert dans son « gueuloir ». Car, plus qu’un homme d’écriture, Charbonneau est un homme de la parole, et cela s’entend dans son style, sans vocabulaire spécialisé ni concept fumeux, à la syntaxe parfois hardie et au rythme quelquefois répétitif. C’est pourquoi il a toujours vécu le fait d’écrire comme un échec personnel, ainsi qu’il l’exprime dans l’exorde à Pan se meurt.

Maintenant que cette œuvre naît, sa misère m’apparaît. Misère de la littérature. Comment l’esprit peut-il témoigner de ce qui fut sang de la force et chair de la sincérité ? Qui peut forcer à croire qu’il s’est agi pour moi d’autre chose que d’un livre ? […] Car ce livre est le fruit d’un échec autant que d’une espérance. L’écrit n’est que le dernier recours de l’individu dans le monde qui refuse son geste : ce livre est né de la mort d’un acte. […] Mon livre me fait honte, c’est l’échec de ma vie et je ne l’ai écrit que dans l’espérance insensée de pouvoir te le dire un jour ailleurs. Un instant, laisse-moi croire à sa force. Peut-être que ces pages, nées de ma mauvaise chance, engendreront un jour de nouvelles possibilités, ouvrant, à partir de la réflexion qui isole […] le chemin qui ramène à l’action qui délivre.

En résumé, Charbonneau édifie, entre 1940 et 1955, sous l’intitulé général de Par la force des choses, une monumentale pyramide de textes aux sorts divers. L’État, donc, écrit de 1943 à 1949 [3] ; Pan se meurt, long développement du « Sentiment de la nature » qui donnera Le Jardin de Babylone [4], et La Somme – par allusion ironique à la Somme théologique de Thomas d’Aquin –, ouvrage de 1500 pages resté inédit mais qui sera la matrice de nombreux livres : Le Système et le Chaos, Prométhée réenchaîné, Le Paradoxe de la culture, Dimanche et lundi, Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Je fus, essai sur la liberté, Nuit et jour, Une seconde nature. Excusez du peu [5].

 

3. Si Charbonneau commence la rédaction de L’État en 1943, que fait-il entre 1938 et 1943 ?

L’été 1938, tout jeune marié avec Henriette, Bernard Charbonneau organise le premier de ces fameux « camps » destinés à créer un mouvement révolutionnaire, une « école de Bordeaux » qui aurait posé, à l’instar de l’école de Francfort, les bases d’une critique radicale de la technique, du totalitarisme industriel et de la religion du progrès ; de cet emballement fou qu’il nommait la « grande mue » de l’humanité. Comme en témoigne Jacques Ellul :

On voulait créer un vrai moment révolutionnaire sur la base de petits groupes d’une quinzaine de personnes, fédérés entre eux, et agissant concrètement au plan local selon la formule : “Penser globalement, agir localement”.[6]

C’est à Peyranère, en vallée d’Aspe, du 5 au 15 août. Dans son « laïus introductif » sur « les buts du camp de Peyranère » il annonce vouloir « réunir des gens pour qu’ils puissent témoigner d’homme à homme de leur situation dans le monde actuel, […] pour voir quelles peuvent être les conditions d’une action efficace contre le désordre profond du monde actuel […] et permettre le retour à la source des révolutions : la spontanéité de l’expérience personnelle. »

Le but du camp est d’essayer de rendre concret et fécond un genre particulièrement délicat de discussions : les discussions de principes, qui échouent généralement pour trois raisons principales : manque de connaissance mutuelle, manque de sincérité et manque de préparation.
Ces discussions n’auront rien d’académique. Nous sommes absolument intéressés à ce que change notre situation dans le monde actuel et si une discussion a pour but de préciser cette situation et de voir comment s’en tirer, nous devons nous y livrer sans réserves et la liquider complètement. […]
Contre les fatalités sociologiques qui tendent à enfermer les hommes dans leur milieu social, le camp s’efforcera de réunir des hommes de classes sociales différentes afin que l’accord, s’il se produit, soit le résultat, non d’une fatalité, mais d’une connivence commune.
Les buts de la vie en commun dans ces conditions relativement élémentaires sont précisément de permettre un accord difficile qui ne soit pas une duperie. Les membres du camp, d’ailleurs, ne sont pas réunis pour être d’accord à tout prix mais pour que, si jamais ils rencontrent l’accord, cet accord les engage comme une décision d’action.
Ce camp est un essai, nous verrons s’il vaudra la peine de durer […]. Si Peyranère vit, il faut qu’il devienne une institution autonome, une institution existante. […] Venir au camp signifiera toujours prendre les chemins de traverse. Institution autonome, il n’appartiendra jamais à aucune puissance et ne durera que par la volonté des isolés qui viennent s’y réunir[7].

 Le lendemain, il présente un texte important, Réformisme et action révolutionnaire, qui nourrit de longs débats et sera publié dans la revue Esprit en février 1939. Charbonneau y prend ses distances par rapport au mouvement personnaliste d’Emmanuel Mounier, fondateur de cette revue et du mouvement homonyme rejoints en 1934 par les deux Gascons. La rupture sera consommée au lendemain de la guerre et Mounier fera paraître en 1948 La Petite Peur du XXe siècle, un essai technophile qui vise aussi bien Bernanos que, sans les nommer, Charbonneau et Ellul. Quant au texte Réformisme et action révolutionnaire, il n’a pas, lui, été démenti par l’histoire et mérite d’être lu aujourd’hui encore.

Le révolutionnaire ne recherche pas la possession du pouvoir, car le pouvoir est réservé à ceux qui acceptent : il doit créer des moyens d’action. Il faut commencer par rompre : par rapport à la société existante, le révolutionnaire est anarchiste ; mais s’il fait table rase, c’est pour mieux laisser jaillir l’imagination révolutionnaire qui lui permet de voir dans la réalité la nouveauté des menaces et la nouveauté des moyens […]. Le révolutionnaire n’est pas un organisateur, c’est un pionnier.
Le révolutionnaire doit pousser le réalisme jusqu’au bout ; précisément parce qu’il ne veut pas subir les faits, il doit les voir tels qu’ils sont. Le réalisme révolutionnaire est très exactement à l’opposé de ces « réalistes » qui déclarent la morale en danger dès qu’on appelle un chat un chat. La révolution n’a rien à voir avec la morale, elle crée une morale nouvelle, et cette création est toujours précédée de l’anéantissement d’une morale. Défendre la « morale », c’est défendre de la façon la plus efficace l’ordre social ; on ne peut abattre qu’une société démoralisée. Nous appelons ici morale l’ensemble des conventions qui cristallise les mœurs dominantes d’une société. Nous ne confondons pas cette morale et une vie spirituelle disciplinée.
Il est exact que le révolutionnaire doit être parfaitement indifférent à la loi, mais son action doit être plutôt paralégale qu’illégale, il lutte moins contre les lois qu’il ne crée des institutions nouvelles et la création d’institutions nouvelles est un mystère qui s’accomplit en dehors de la loi […]. Créer des institutions autonomes, c’est menacer non les personnes, mais les institutions existantes, d’où fatalement conflit de société à société, non de personne à personne. En ce sens la violence, non pas celle que nous exercerons, mais celle qui s’exercera contre nous, sera la mesure du rapport qui existera entre la pureté et la puissance de notre action.

 À la rentrée scolaire 1938-39, Bernard Charbonneau reprend son poste de professeur d’histoire-géographie au lycée Montaigne, à Bordeaux. Juliette, sa première fille, naît le 30 mai 1939. La famille s’est installée à la Chabanne, dans la propriété d’un des frères de Bernard, le marin Pierre, située sur les hauteurs de Cambes, face à la Garonne, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Bordeaux. C’est là, dans cette chartreuse de l’Entre-deux-Mers, que Charbonneau passe les premières années de la guerre avant de rejoindre Pau, et qu’il écrit Pan se meurt.

Il en profite pour relancer ces réunions entre amis, appelées « clubs de la presse », qu’il organisait lorsqu’il était étudiant. Ce sont des groupes locaux, « sans attaches parisiennes », qui doivent parler de tout sans vouloir « répandre certaines idées, mais pour créer les conditions nécessaires au développement d’une opinion saine, quelle qu’elle soit ». Il en a trouvé le modèle en étudiant la révolution de 1830 : « Il fut un temps où cette opinion se constituait spontanément, lorsque les journaux étaient chers, par exemple, les gens se réunissaient à 15 ou 20 pour parler de l’actualité, c’est ainsi que les forces de l’opinion ont renversé la monarchie en 1830 », écrit-il. Ces réunions se tiennent tous les quinze jours à la Chabanne. Mais bientôt :

L’éclair luit. Dans le silence de la mort les peuples attendent la chute de la foudre : la guerre éclate.
Puis il se fait un grand mouvement, la dérive de l’humanité commence. Vers la forge et la suie, vers la presse et le laminoir, mornes et confondues montent les masses. Les énergies qui déchiraient le monde se libèrent enfin dans des explosions qui dissipent à l’instant le gain des siècles et des peuples. À la poursuite du fer et du pétrole dont se nourrit leur déchaînement, les puissances mondiales se heurtent. Sur un champ de scories grincent les chaînes des monstres aveugles. Schrapnells, escarbilles ; mines de fer, stocks de cuivre. Gisements de chair que rongent des veines de flammes, Andes de nitrates. Plaine de larmes et de plaies ! Quelle prière monterait jusqu’à ta cime, inlandsis de désespoir ? Quel cri humain couvrirait le hurlement de tes sirènes ? Au pied de ton mur de verre que ne fêlerait pas le pleur d’un dieu, l’espoir s’écrase. Dans un tel malheur il n’y a plus de prochain, la multitude cet innombrable. Millions de morts, millions de tonnes. Pourtant, un seul te jugera. (L’État)

Le 20 mai 1940, des flots de réfugiés du Nord affluent en Gironde. Le 14 juin les Allemands sont à Paris, l’appareil d’État fuit la capitale et s’installe à Bordeaux. Henriette Charbonneau raconte dans ses Mémoires :

Nous prenons la voiture pour aller à Cambes, nous embarquons quelques réfugiés affolés qui appellent de tous leurs vœux la paix. “Tout plutôt que ça. Que ça cesse vite !” Pétain répond à leur désir de capitulation. “50 millions de pétainistes”, la formule n’est pas exagérée, puisque statistiquement à ce moment-là les non-pétainistes n’étaient pas décelables… La preuve en est que mon beau-père veut écrire à la Kommandantur pour signaler que sa belle-fille sait bien l’allemand, démarche qui lui semble si naturelle qu’il ne m’en avise pas, et s’étonne de ma réaction ! Très vite il sera critique vis-à-vis de celui qu’il n’appelle plus que Maréchal Pétrin…

 Un peu plus loin, elle témoigne de ces premières années de guerre à la Chabanne :

Nous vivons à Cambes où après la défaite tout se dégrade comme ailleurs en quelques semaines. Les autobus se raréfient, ainsi que les produits alimentaires dont regorgeaient en juin encore tous les petits commerces du village. Le ravitaillement est très difficile dans cette campagne exclusivement vouée à la viticulture. Il n’y a ni œufs ni lait ni volailles, les fruits et les légumes sont apportés une ou deux fois par semaine par l’épicière, la mère Brun. Les ménagères font la queue, elles attendent une heure, deux heures quelquefois. […] Les difficultés quotidiennes mettent en évidence que pour tout le monde, c’est vraiment le “bifteck d’abord”. La misère affecte un caractère médiocre, la lutte pour la vie, c’est le système D, les petites victoires en tickets ou en argent, les femmes s’engueulent pour des poireaux, etc. […] Nous sortirons de la guerre avec la soif de la vie privée. Ce sera le triomphe de l’individualisme dans la prospérité et la tranquillité comme dans la disette et l’inconfort…

Bernard Charbonneau se lasse-t-il de faire tous les jours à vélo les 19 kilomètres qui le séparent du lycée Montaigne ? À la rentrée 1942, le couple et ses deux enfants se replient dans l’appartement bordelais de la rue du Palais-Galien, au-dessus de la pharmacie du père Charbonneau. Bernard se rappelle, dans l’entretien donné à France Culture peu avant sa mort, qu’« on ne mangeait pas à Bordeaux. Il y a deux choses importantes en temps de guerre : soit on y meurt, soit on n’y mange pas. On n’est pas morts, on n’y a pas mangé ». Il décrit l’humiliation du rationnement dans le chapitre « Tout et chacun corps et biens » de L’État.

Par le rationnement, l’économie de guerre achève l’asservissement que le capitalisme avait établi par le système du salariat. Les hommes ne peuvent plus compter sur leur travail pour obtenir les biens qui leur sont nécessaires ; désormais ils n’achètent plus, ils attendent qu’“on” leur distribue. […] Pour entretenir l’attente chez ses esclaves, de temps à autre, Léviathan leur jette un os à ronger comme autrefois les empereurs jetaient des dons de vivres et de vêtements à la foule du cirque : “ils” nous ont réparti un quart de rhum pour la Fête du travail, “ils” nous donneront bien 100 grammes de bonbons pour celle des mères.
Le “socialisme” de guerre distingue strictement dans le socialisme ce qu’il comporte de fatal de ce qu’il comporte d’exigence humaine : la centralisation des pouvoirs, de la justice. En temps de guerre, l’injustice sociale est même poussée au maximum, car le principe de la guerre n’est pas la justice, mais l’utile ; d’ailleurs, le gouvernement a autre chose à faire. La guerre accorde tous les avantages à ceux qui lui sont nécessaires ; pour l’individu ordinaire les 300 grammes de pain, et au gros industriel l’avion. Elle accuse l’inégalité ; renforçant le profit par le privilège, elle crée le “nouveau riche”. Combien, parmi les grandes fortunes du XXe siècle, celle d’un Citroën, d’un Bata par exemple, sont des produits du “socialisme” de guerre ! La guerre totale ne lègue à la paix qu’une révolution : la concentration des pouvoirs aux mains de l’État ; l’aliénation totale de l’homme par la plus efficace des méthodes de domination. Tout notre corps est pris. Comment s’étonner si l’esprit capitule ?

En comparaison avec les contraintes de l’Occupation à Bordeaux, les premiers mois à Mazères près de Pau, à la rentrée 1943, seront « paradisiaques » selon Henriette. Un potager, une basse-cour, les poissons et les écrevisses pêchés dans le gave par Bernard agrémentent le quotidien. Avec les balades à vélo et les randonnées en montagne, « le corps renaît, l’esprit aussi. Impossible de dire le bien spirituel que me font ces balades », dit-elle. À Bernard également, qui entreprend la rédaction de ses livres majeurs.

 

4. Pour revenir à L’État, de quoi parle ce livre ? Suivant quel enchaînement ? En quoi diffère-t-il de ce qui s’est écrit depuis Rousseau (le sentiment de la nature), et Samuel Butler (la critique de la machine, Erewhon) ?

« Cette œuvre a pour objet l’État et pour sujet la liberté de l’homme. » Ce sont les premiers mots du chapitre « Réflexion » en ouverture de L’État. Et Bernard Charbonneau d’enchaîner :

Par son objet, elle n’a donc rien de neuf ; pas plus que si elle traitait de l’amour ou de la mort. Mais il n’y a pas d’homme qui n’ait à enseigner sur la mort ou l’amour à la condition d’exprimer une pensée personnelle ; et c’est une réflexion personnelle sur l’État que j’essaye de communiquer ici. La nouveauté de cet ouvrage consiste en un changement radical de point de vue. L’homme est généralement l’objet de l’action de l’État ; je ferai de l’État l’objet de ma pensée d’homme.

 Voilà d’entrée la réponse à deux de vos questions ! Pour développer : L’État est divisé en cinq livres de taille inégale, le cinquième livre, intitulé Léviathan, composant plus d’un tiers de l’ouvrage. Il est dédié (nous avons retrouvé la dédicace originale, absente de l’édition de 1987) :

À tous ceux qui ont combattu l’État pour l’homme vivant. Aux martyrs des confessions religieuses. Aux révoltés de l’Anarchie. Au peuple des faubourgs et surtout à l’individu anonyme qui ne souhaita jamais être préfet ni soldat et qui voulut seulement accomplir joyeusement et justement sa condition d’homme dans l’instant pour l’éternité.

Cet « individu anonyme » étant sans doute Jacques Ellul, qui refusa un poste de préfet dans le Nord, après guerre. Jacques Ellul et Bernard Charbonneau furent liés de leur adolescence à leurs derniers jours. Avant guerre, ils créent le Groupe de Bordeaux des amis d’Esprit, écrivent article sur article et organisent conférence sur conférence, suscitant ce que Christian Roy a appelé le courant des « personnalistes gascons» ; Ellul se rappelle :

Nous avions pensé ensemble les questions dans la société actuelle à traiter. Charbonneau voulait se réserver l’État. Je lui avais répondu que j’étais juriste et que l’État me revenait plutôt. Il n’a pas voulu et m’a demandé de traiter la technique. Nous nous sommes réparti le travail ainsi. Nous avions une telle communion de pensée que tout ce qu’il pouvait dire sur l’État j’aurais pu le dire, et réciproquement[8].

Sachant que c’est Charbonneau qui a convaincu Ellul de l’importance de la question technique – magistralement traitée par ce dernier dans le triptyque La Technique, ou l’enjeu du siècle, Le Système technicien, Le Bluff technologique –, on mesure combien ce thème de l’État lui était cher pour se le réserver, et on devine les années de travail qu’il lui a consacrées.

*

C’est en historien qu’il ouvre le premier livre : De la nature à la Révolution. Avant l’État, il y avait « des rois glorieux et débiles [dont] le ciel était peuplé de dieux innombrables ».

Dans les vallées écartées de la montagne continuaient à vivre les tribus de bergers perses oubliés du royaume mède, Macédoniens perdus de l’Empire perse, Parthes inconnus de l’empire d’Alexandre ; plus tard, Mahrattes de l’empire du Grand Moghol. Durs noyaux de vie originale, germes des empires futurs.

Car si l’État vient de loin, il n’est pas dans la nature des choses. Le progrès de l’État, c’est même « le combat et la défaite des hommes ». Athènes n’était pas un État, mais « une société des égaux ». Ce n’est pas dans l’Empire perse ni même dans l’Empire assyrien mais dans l’Égypte des Ptolémées que se dessina quelque chose comme une administration qui allait se transmettre à Rome. Car c’est bien Rome qui créa l’État, « le pouvoir souverain, l’armée, le droit et les routes droites […], le camp et le général, la province et la frontière. Notre univers ».

Les techniques de l’administration et du droit étaient déjà presque parfaites, mais il manquait au pouvoir les machines et la puissance économique qui auraient armé sa contrainte, la propagande qui l’aurait devancée.

Après un chapitre sur « l’Anarchie chrétienne » (« Et les hommes fuyaient les temples lumineux pour célébrer leurs mystères dans l’ombre fraîche des catacombes »), c’est du Prince qu’il s’agit, de Machiavel – le créateur de la science politique – à Hobbes – le théoricien de l’État totalitaire. Puis survient Bellone, déesse de la guerre, car « l’État c’est la force », « l’État c’est l’armée-police », « l’État c’est la guerre », « le seul Prince c’est le glaive ». « L’État c’est le pouvoir ; parler d’État autoritaire, centralisé ou hiérarchisé, c’est commettre un pléonasme. »

Mais l’État ne naît réellement que le jour où la monnaie porte son signe. « En créant le billet de banque, Law mit aux mains de l’État l’instrument docile par lequel il pouvait dominer toute la vie économique » et lever l’impôt, car « le progrès de l’État est celui de l’impôt » ; et non le progrès de l’homme, qui se révolte : « vérité scandaleuse pour une tradition qui définit le progrès par l’État pour justifier l’État. Mais il y a suffisamment de martyres et de victimes pour que les flots de leur sang noient le filet d’encre des historiens ». Cependant l’Histoire a ses propres contradictions, et c’est de la révolte des hommes même que naît l’État : « Du conflit du peuple anglais et de son roi surgit la guerre, et pour vaincre dans le camp du peuple se constitue l’armée : le rebelle devient soldat et le prophète général ; le cantique qui exaltait le martyre rythme la marche des régiments. »

*

Il n’y a pas de liberté politique est le titre du deuxième livre. Pourtant, « avec la Révolution française commencèrent les temps de la liberté ». Mais « la certitude d’avoir fixé la liberté par des textes fit oublier la seule loi qui puisse la fonder : être libre ».

Aussitôt atteinte, la liberté se perd. Lorsque l’État libéral prétend la garantir à tous, il la garantit du même coup à ceux qui la menacent : aux puissances économiques et aux partisans du coup d’État. Alors il ne lui reste plus pour la sauver qu’à proclamer la dictature ; à la détruire lui-même pour empêcher qu’elle ne le soit par ses ennemis. De l’État libéral naît Bonaparte, ou Robespierre.

Et tombe la sanction de Bernard Charbonneau, sans appel : « Le siècle des Droits de l’homme est celui de la police et du service militaire obligatoire ; préparant celui de la déportation et de l’assassinat massif. »

Pourquoi cet aboutissement ? Pourquoi, forte dans la conscience de sa servitude, la volonté de liberté s’épuisa-t-elle ainsi au lieu de s’accomplir ? Parce qu’au lieu de la placer en eux-mêmes, les hommes l’avaient placée dans l’État. Rappelle-toi le premier des devoirs. Il ne s’agit pas de définir, mais d’être. N’attends pas qu’un autre… Saisis !

Alors vint Thermidor, puis Napoléon, dont le mythe n’existe que pour mieux nous cacher le mécanisme de la dictature : « Dans le tonnerre romantique des canons : la tragédie et le Héros ; et pour toujours dans le silence : l’administration et le Code. Aujourd’hui encore, c’est ainsi que nous dupe le politique. » « La Révolution avait fait des martyrs, il fit des fonctionnaires. » Il sut normaliser les institutions créées par les Jacobins : l’université, le Code civil, la police, l’administration des finances, organisa la propagande en contrôlant puis en achetant la presse.

 Napoléon n’est plus. Mais ses juges et ses préfets sont restés pour servir deux monarchies, un empire, et trois [cinq aujourd’hui !] républiques. Comme s’ils poursuivaient tous la même fin, tous les régimes ont gardé un appareil administratif dont la raison d’être était de servir la volonté de puissance du dictateur.

Charbonneau s’attaque ensuite au système parlementaire, à la pseudo-démocratie qu’il induit et à la notion même de peuple.

Dans la plupart des cas, la majorité n’est que la somme des médiocrités individuelles, et l’honnêteté nous impose de la juger d’après l’ignorance et l’absence de but de la moyenne des individus. Voilà la réalité que les démocrates doivent voir en face, s’ils veulent que la démocratie devienne un jour aussi tangible dans sa splendeur que la médiocrité humaine. Toutes les désillusions engendrées par le régime parlementaire ont pour origine ce mensonge : un homme qui n’existe pas, auquel d’ailleurs nous ne feignons de croire que dans les circonstances politiques. […] Le système majoritaire est un mensonge parce qu’à l’échelle des grandes nations les majorités n’ont pas de volonté propre. Elles sont inertes et elles ne se meuvent que par la manœuvre des minorités ; le suffrage universel a simplement remplacé une minorité d’aristocrates par une minorité d’hommes d’affaires et de militants.

Sans jamais employer le terme de « démocratie directe », il en énonce les fondements. Pour lui, « le pouvoir ne se délègue pas ». Il affirmera ne jamais avoir voté de sa vie, considérant le vote en régime parlementaire comme une démission.

Dans le régime parlementaire, le peuple n’exerce pas le pouvoir. Il ne fait plus de lois, il ne gouverne plus, il ne juge plus. Mais il dépose un bulletin dans l’urne ; sorte d’opération magique par laquelle il s’assure d’une liberté qui n’est plus dans ses actes quotidiens. À tous les degrés, et surtout au premier, c’est sous la forme de la démission que se manifeste la vie politique : démission du peuple entre les mains de ses représentants, démission de la majorité parlementaire entre les mains de son gouvernement, démission des hommes de gouvernement devant la nécessité politique incarnée par les grands commis de l’administration.

La démocratie n’est pas la solution la plus facile, mais la plus dure ; elle n’est pas donnée dans l’immédiat, elle est fin suprême. Son égalité est la reconnaissance chez tous d’une même possibilité humaine, et le devoir pour chacun d’exercer les pouvoirs dont il peut assumer effectivement la charge. La démocratie est le gouvernement de tous les hommes dignes de ce nom sans distinction de classes, et la passion de faire accéder le plus grand nombre à cette dignité. C’est tout ; mais jamais tyran n’exigea tant des forces humaines.

La liberté ne se demande pas. Elle se prend. Mais la police veille, car dans la mesure où s’étend l’État s’étend la police. Laquelle police se modernise, suivant la marche du progrès.

Pour assurer la répression, la science lui a fourni les armes les plus perfectionnées : il n’est pas d’émeute aujourd’hui qu’une police bien équipée ne puisse vaincre. Mais ses armes les plus redoutables ne sont pas les mitrailleuses ou les gaz lacrymogènes, c’est l’anthropométrie : l’archive et la fiche ; un esprit de méthode qui ferme peu à peu à l’individu toutes les issues. Dans le temps et dans l’espace, l’action de la police gagne ; de plus en plus, au lieu de réprimer elle cherche à prévenir le crime, elle tisse sur le pays une toile d’araignée qui aboutit à elle ; c’est pourquoi il est si important qu’il n’y ait qu’une seule police : celle de l’État. Qu’un jour la conquête ou même un accord international, en effaçant les derniers lieux d’asile où le crime puisse se faire oublier, fasse de toutes les polices du monde la police, alors un énorme filet sans commencement ni fin emprisonnera la Terre.

Toutes les issues sont fermées. Terribles prémonitions que nous lisons soixante-quinze ans plus tard, à l’époque du fichage numérique, du traçage par GPS, de la reconnaissance faciale et de la notation sociale ! Charbonneau annonce même le thème de Minority Report[9] : « Il manque jusqu’à ce jour à la police l’appareil qui lui permettrait de prévenir le crime en le traquant au cœur de l’homme. La puissance de ses armes est trop exclusivement physique, cet escroc narquois : la vie, lui échappe encore. Malheur à nous s’il est pris ! »

La technique prend son essor. Les progrès mécaniques du XIXe siècle et l’organisation industrielle fournissent aux Princes des armes et un modèle. « Car si la machine a prodigieusement accru le pouvoir de l’homme sur la nature, elle a bien plus affirmé celui de l’homme sur l’homme ; fait capital dont les conséquences se manifesteront jusqu’au bout avec l’État totalitaire. »

Et la machine donne à l’État bien plus que des instruments de répression perfectionnés ; par le téléphone et la TSF, les moyens de rassembler et de conduire les peuples : par le chemin de fer et la production en série les moyens de transporter et de nourrir les armées nationales ; par la presse et le cinéma, ceux de leur forger méthodiquement un moral. Surtout, en imposant partout le contrôle de l’État, elle le fait pénétrer dans les activités les plus élémentaires d’une société qui ne peut même plus le combattre parce que sans lui elle ne serait pas.

L’État est une machine, « mais ce qu’il tend à mécaniser n’est pas tel processus de l’activité économique, c’est la vie sociale dans son ensemble, et la matière sur laquelle il agit c’est l’homme ». L’État c’est la machine, la machine c’est la puissance, et c’est le puissant qui s’en sert. « La concentration économique entraînée par le développement du machinisme impose tôt ou tard la centralisation politique. Le règne du grand capital ne fait que précéder celui de l’État. »

La mainmise sur l’enseignement est pour Charbonneau le progrès le plus lourd de conséquences pour l’avenir. « En organisant l’instruction et en la rendant obligatoire pour tous, l’État remplit ce qui est par excellence une fonction sociale. Celle qui devrait avant tout échapper à la puissance politique, car il s’agit ici de bien autre chose que d’efficacité matérielle : des hommes, et de leur liberté. » Cette éducation obligatoire a-t-elle rendu l’homme meilleur ? S’est-elle préoccupée de forger le caractère et la volonté de l’élève ? Lui a-t-elle appris à penser par lui-même ? Le professeur Charbonneau ne le pense pas, convaincu qu’elle a préparé au contraire « un nouveau type d’analphabète, la brute au cerveau bourré de mots, bloqué par l’imprimé : le lecteur du journal, l’intoxiqué de propagande ». Aujourd’hui l’écran a remplacé l’imprimé, et les technozombies les analphabètes.

À qui penserait que Charbonneau se focalise trop sur les questions de technique, d’organisation ou de propagande en délaissant la critique de l’économie, celui-ci répond :

Il est inutile de rappeler longuement l’influence politique du grand capital dans la société libérale ; cette prédominance des plus forts économiquement est organique dans une société axée sur le progrès matériel. La direction politique tombe alors aux mains de la haute finance, moins parce que ses membres composent le gouvernement que parce que l’argent est le principe de l’ordre social. Tenant la banque, et par la presse la confiance, une minorité de banquiers et d’industriels tient un gouvernement que paralyse le mythe de l’équilibre budgétaire. Le ministre des Finances est au centre ; il contrôle l’activité de tous les autres départements ; tant la croyance qui ramène les crises de régime à des crises financières est tenace. […] L’État bourgeois n’existe que par le capital, mais le capital n’existe que par l’État ; et c’est pour cela qu’il lui cède toujours dans la plus grave des circonstances. De l’individu à l’État, de l’individualisme à l’étatisme économique, la même évolution se poursuit.

Qui plus est, « l’État qui garantit le grand capital contre la concurrence le garantit aussi contre la révolution ». Ce XIXsiècle qui a connu les révolutions de 1830, 1848 et la commune de Paris, a vu naître un puissant mouvement ouvrier, où les anarchistes et les révolutionnaires sont majoritaires. Charbonneau estime qu’à ses débuts, « le mouvement ouvrier est une puissante réaction contre l’État, qu’il ne faut pas chercher dans une théorie anarchisante, mais dans les actes mêmes du peuple. Le peuple est libre d’instinct, si libre qu’il vit sa liberté sans s’en rendre compte ».

Mais, en moins d’un siècle, « le prolétariat a parcouru le chemin qui mène de la fierté d’être soi-même à la soumission à l’État ». Pourquoi ? Parce que les succès du mouvement ouvrier l’ont rapproché du pouvoir et qu’alors les marxistes ont pris le pas sur les anarchistes. Trop rousseauistes ? Trop progressistes ? Trop naïfs ? Tout ça à la fois.

Il avait manqué aux théoriciens anarchistes d’exprimer jusqu’au bout dans une critique raisonnée et des institutions positives l’obscure réaction du peuple. Ils avaient justement senti que partout où il y a pouvoir, il y a servitude, qu’il n’y a pas de liberté dans l’État. Mais ils s’étaient trompés sur l’homme, et sur leur temps ; comme leurs adversaires, ils avaient voulu résoudre à bon marché le problème d’une liberté qui ne peut s’atteindre que par un effort à rebours des choses et de soi-même. A priori, ils avaient décrété l’homme bon et affirmé qu’il suffisait de détruire les contraintes pour retrouver l’ordre. Eux aussi, à leur façon, avaient résolu le problème de l’État en niant l’État ; ils avaient fermé les yeux aux raisons profondes qui commandaient son développement : à la nature de l’homme et à l’histoire. Car, condamnant l’État et adorant le progrès qui conditionnait sa croissance, ils ne pouvaient concilier ces deux fondements de leur croyance qu’en niant les réalités de leur temps. Et c’est ainsi que, légitime dans ses origines, la tendance anarchiste du mouvement ouvrier a dépéri pour s’être coupée du réel. Plus l’évolution du monde a imposé l’extension de l’État, plus le règne d’un homme libre et raisonnable est devenu lointain, plus l’anarchisme s’est transformé en secte ; car il ne répondait pas plus à ceux qui veulent s’abandonner à l’histoire au nom du devenir collectif, qu’à ceux qui veulent la rompre au nom de la personne libre.
Et la dernière classe vivante, la seule qui méritait encore le nom de peuple, va être absorbée dans l’État. Humanité ! Si tu n’es pas sauvée par tes ignorants, par tes pauvres : tes barbares, par qui désormais le seras-tu ?

*

Ouverture du troisième livre : Parti-Nation-Guerre. « Les hommes du XIXe siècle voulaient la liberté, ils fondèrent la tyrannie ; ils croyaient imposer la raison, ils déchaînèrent la frénésie : nous ne réfléchirons jamais assez sur ce contraste. » C’est, pour Charbonneau, la conséquence d’un processus politicien qui confondit la liberté avec les libertés, le droit avec les droits politiques, puis la liberté avec l’ordre social et la culture même, et qui engendra « ces redoutables nouveautés : le parti, la nation, la guerre totale ». « La période qui va de 1848 à 1948 mériterait d’être appelée siècle de la politique, et l’homme de ce temps Homo politicus. Celui qui priait, dansait et façonnait devient un maniaque de l’État pour lequel imaginer un nouveau régime tient lieu d’imaginer un nouveau style. »

Alors s’élève la prière de l’individu moderne écrasé, excédé de politique : “Délivre-nous de la misère et de l’épidémie, mais surtout délivre-nous de la prison et de la guerre ; des lois injustes, mais surtout des lois inutiles. Quant à ces chefs, toujours prêts à imposer leur dévouement aux peuples, ne pourraient-ils pas nous laisser vivre, nous laisser aux prises avec nos problèmes ? Ils sont plus graves et plus sérieux que les leurs. Notre abandon n’est plus désormais qu’une attente sur laquelle plane toujours la menace du commandement. Délivre-nous des frontières et des recensements, de l’ennemi et de l’allié. Délivre-nous des drapeaux et des hymnes, ils mentent à celui qui ne sait plus voir la splendeur de la nuit ni entendre le chant du silence. Délivre-nous des traités ! Rends-nous la paix ! Rends-nous à nous-mêmes”.

Bernard Charbonneau se livre à une critique féroce du régime des partis, et de la notion même de parti, très proche de la Note sur la suppression générale des partis politiques écrite par Simone Weil en 1940, que Charbonneau ne semble pas avoir lue. Pas plus du reste que son texte de 1933 intitulé « Allons-nous vers la révolution prolétarienne ? » où la philosophe étrille la bureaucratie russe autant que l’américaine, l’asservissement à la machine, la rationalisation et l’organisation qui favorisent le développement du fascisme. Simone Weil n’avait qu’un an de plus que Bernard Charbonneau. Quel rendez-vous manqué !

Le militant en prend à son tour pour son grade, ce « soldat politique », ce « bureaucrate du parti étranger à tout ce qui s’élabore en dehors ». Charbonneau reprend là un article donné à Esprit en mai 1939 « Le militant ».

Le militant est heureux, il participe à l’Histoire. Mais il paye cher ce bonheur, en sacrifiant tout ce qui constitue l’existence des hommes. Tout entier absorbé dans l’action politique, il finit par oublier ce que le commun – et les meilleurs – des mortels, nomme vivre : la famille et le métier, la réflexion et le plaisir. Comme ces généraux ou ces chefs d’État qu’il sert en sous-ordre, il pense masse, économies, armées ; jamais personnes, argent, souffrances.

Or, « la même révolution devra libérer le militant de la politique, refaire de lui un homme, tout en dégageant de l’homme ordinaire le citoyen qui prend en charge les libertés publiques ». En finir avec les partis, c’est aussi en finir avec cette division droite-gauche et leurs mensonges respectifs, « qui distraient les hommes des terribles réalités de l’âge moderne ». L’une comme l’autre ont sans cesse trahi les valeurs dont elles se proclament les championnes, au point qu’« aujourd’hui la droite et la gauche n’existent plus qu’à titre de secte : quelque part dans une section de typos anarchistes ou dans une gentilhommière de Vendée ».

Désormais la droite et la gauche forment un tout que nous ne pouvons plus qu’accepter ou rejeter en bloc. Là est notre chance, car si le risque d’être possédé par le mensonge politique est maintenant total, totale est notre possibilité de nous en libérer. Le jour est enfin venu pour nous de rejeter à la fois la droite et la gauche, afin de les réconcilier en nous dans la tension de leurs aspirations fondamentales. De réaliser ce scandale : un sens de l’universel qui serait expérience de la pluralité des patries, une foi dans l’homme telle qu’elle pourrait mener à voir l’homme en face, un amour si grand de la liberté que nulle détermination ne pourrait vaincre sa lucidité. Ainsi les forces sociales en conflit ne détourneraient plus la revendication de l’esprit humain en la divisant contre elle-même. Désormais, libéré de toutes les formes d’aliénation, dans ce monde et pour s’en dégager, c’est pour lui seul qu’il combattrait.

Autre idée forte : la nation, qui au XIXe siècle succède à Dieu comme vérité absolue, « aussi sanglante que les anciennes vérités ». La nation est née de l’État, et de la destruction des communautés naturelles. Elle est construite par le Prince, rarement par le peuple. « Il y a toujours eu des cultures, et depuis deux cent cinquante ans il y a des nations. » La nation n’est pas le « pays » ni même la « patrie », directement saisissables, qui s’incarnent dans un temps et dans un lieu, la patrie étant pour Charbonneau « la mieux bornée des réalités : rien au monde ne saurait la déformer en deçà ou au-delà d’elle-même ». La nation, c’est l’État, et « le sentiment national (souvent provoqué) n’est que le sentiment d’être lié à la grandeur d’un État ; c’est pourquoi le nationaliste, tout en souffrant comme d’une blessure des mutilations qui déforment la silhouette de son pays, est toujours prêt à accepter les accroissements qui la rendent méconnaissable : la Nation tend à se dégrader en Empire ». Charbonneau reprend les mots de Nietzsche dans Zarathoustra, qui décrit l’État comme « le plus froid des monstres froids ; il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : “Moi l’État je suis le peuple” ».

L’État détruit la patrie, détruit le peuple, détruit l’Église. Mais ainsi parle la Nation aux démocrates : “Moi l’État je suis le peuple.” Aux patriotes elle dit : “Moi l’État je suis la Patrie”, et aux esprits religieux : “Moi l’État je suis la Vérité.” L’État détruit la société, mais parce qu’il ne détruit pas du même coup l’Homme, il doit se substituer à elle. La passion de l’État ne pourra jamais s’avouer comme telle : les peuples ne sont pas mûrs pour se sacrifier à la pure volonté de puissance. La force du nationalisme vient de ce qu’il obéit à cette fatalité historique qui pousse à une organisation mécanique, tout en répondant mensongèrement aux aspirations des individus : pour mieux assurer l’avenir il berce les rêves du vieil homme.

 

La nation, c’est la guerre. Elle n’est jamais si vivante que dans l’exercice de sa puissance, face à l’ennemi. C’est en retour la guerre qui fonde et cimente la nation.

Dans le monde libéral apparemment menacé de décomposition par les progrès de l’individualisme, la guerre reconstitue un ordre social en justifiant la mainmise de l’État sur les individus et sur les biens : le peuple, c’est la confusion de tous les groupes dans l’État, ou plus exactement, dans l’armée du service militaire obligatoire.

C’est la Révolution française, en décrétant le service militaire obligatoire, qui fut le premier État national. Et « le service militaire obligatoire est le point de départ de l’État totalitaire ».

L’individu appartient à l’État, corps et biens : tel est le contrat social du monde actuel. Le “citoyen” moderne n’est pas l’homme qui fait l’État, mais l’individu qui n’existe que par rapport à lui ; rien ne lui appartient, ni son toit, ni son pain, ni sa vie ; son sort est à la merci du coup de tampon d’un bureaucrate. Cet homme théoriquement libre est soumis pendant les années décisives de sa jeunesse à des contraintes telles qu’elles n’étaient connues que des esclaves ou des bagnards. Il est enfermé, déplacé, dévêtu, sacrifié ; et s’il n’est pas toujours battu – ce qui lui arrive –, il est méthodiquement brisé par la discipline de la caserne. Être libre n’est pas dans sa nature, c’est le privilège constamment révocable d’une période de sa vie. Telle est la réalité cachée par la façade libérale. En principe, l’individu est à l’origine de l’État, il constitue l’État… au même titre que l’atome de béton dans le barrage – comme matière première.

*

La Guerre totale est la conséquence logique de ce qui précède, et le titre du quatrième livre. Les années 1914-1918 signent la première guerre industrielle, la première « guerre totale ». « Ce n’est pas une guerre que déclenche l’attentat de Sarajevo, mais un gigantesque bouleversement qui trouvera son terme dans la mort ou dans un nouvel ordre. » La guerre est le temps de la machine : la machine qui détruit, transmet, transporte et nourrit.

La guerre moderne précipite ainsi extraordinairement le rythme du progrès technique. Alors, rien ne peut l’entraver, ni le manque de crédits, ni le respect des lois ; le monde sort transformé de la guerre totale. Mais c’est en vain que les hommes s’efforcent de convertir à l’usage de la paix le machinisme engendré par la guerre : l’outil fait pour servir la volonté de puissance sert mal le bonheur et la vérité.

Et la machine suppose des ressources telles que seuls les puissants peuvent disposer de sa puissance. Alors « l’homme ne combat plus l’homme, mais la masse mécanisée pèse sur la masse mécanisée ».

Où est l’homme ? L’engin lui a échappé. Maintenant, bien plus haut et bien plus vite, le robot fuit dans le vide : astre, satellite, que ne soutient plus le jeu des mondes, mais une charge d’explosifs. Dans sa révolution il va, tout autour de la terre : de ses engins l’homme n’est plus que la cible.

L’État moderne doit néanmoins habiller sa soif de conquête et ses ambitions impérialistes de beaux et grands principes. C’est, comme nous l’avons vu il n’y a pas si longtemps, un combat des forces du Bien contre les forces du Mal « pour un nouvel ordre mondial ». « Toutes les guerres totales sont des guerres saintes qui mènent le guerrier au paradis et non à la mort. » Mais au bout du compte, la seule vérité de la guerre, c’est l’État.

Au-delà du rideau de flammes du mal, la guerre fait pénétrer l’homme dans un univers glacé où ne joue plus que l’automatisme ou la nécessité. Le propre de la technique militaire est de ramener au plan pratique des actes qui relèvent de l’horreur sacrée, un vocabulaire approprié y donne au sang et à l’agonie une objectivité rassurante. On s’étonne parfois de l’esprit borné des généraux, on oublie qu’ils sont les plus techniques des techniciens : leur fonction est d’abstraire la vie, comment pourraient-ils la comprendre ?

Tout s’est donc joué à la veille d’août 1914. Pourtant, un mouvement ouvrier puissant s’était développé dans l’Europe entière, caractérisé par un pacifisme intransigeant. La révolution était à portée de main, sinon de fusil. La puissante CGT, alors anarcho-syndicaliste, tenait un discours antimilitariste et antipatriotique, tout comme les anarchistes Sébastien Faure ou Gustave Hervé, fort écoutés. Mais, avec l’assassinat de Jaurès et le clairon de la mobilisation, « cette force s’est dissipée comme un fantôme ».

La capitulation du mouvement socialiste en août 1914 est un événement dont on n’affirmera jamais assez la gravité tragique. À l’avènement de l’âge totalitaire, elle aura peut-être marqué la liquidation de la dernière espérance révolutionnaire. Ce ne furent pas seulement quelques dirigeants qui trahirent, mais tout un mouvement de pensée qui avorta : un siècle d’espoir fondé sur une confiance trop facile dans l’homme et dans l’histoire. Il semble que toute la hauteur de l’échec aurait dû apparaître, plus qu’à d’autres, à ceux qui plaçaient l’essentiel de leur foi dans le progrès. La leçon de la guerre aurait pu régénérer la gauche en libérant en elle les sources d’un pessimisme révolutionnaire : d’une volonté de servir l’esprit dans le monde, malgré le monde.

Charbonneau fustige à leur tour les intellectuels, dénonce leur démission autant que leur abdication, et plus encore leur « engagement » :

L’intellectuel croit “s’engager”, c’est la guerre qui l’engage. […] Tandis que le paysan part au front triste et silencieux, dans les bureaux de la propagande le poète chante l’épopée. Comme le marin ou le cheminot, l’intellectuel est mobilisé dans son arme ; seulement, à la différence du peuple, il se donne le ridicule d’avoir choisi.

Quels sont les ressorts cachés de cette fascination pour la guerre ? À quels profonds besoins de l’homme donne-t-elle satisfaction ? Faut-il donc « vaincre ou mourir pour vivre » ? Charbonneau pense que « la force de la guerre est de résoudre les contradictions dans lesquelles le monde moderne plonge l’homme. […] La guerre offre à l’individu un Bien et un Mal aux traits fortement accusés, des amis et des ennemis sur lesquels il ne peut se méprendre. Plus de doute, le Bien est en moi, le Mal est en face […]. La guerre purifie l’homme du Mal qui est en lui : aussi elle en souille le monde. » La guerre totale est une religion, elle donne un sens à la médiocrité de l’existence de l’homme moderne en lui permettant d’incarner un absolu. Elle est ainsi pour lui, comme pour la société, la solution.

La guerre sauve l’individu dans la société ; aussi toute guerre est contre-révolutionnaire. Plus elle prend l’homme, plus il est impuissant à se révolter – le militaire l’est encore plus que le civil. L’illusion de la gauche est d’avoir cru que guerre signifiait révolution ; la révolution ne se produit pas au début de la guerre mais à son terme, à la défaite ; et dans ce cas elle ne se fait pas contre, mais par la guerre qui lui donne son sens. […] Toute foi révolutionnaire est contradictoire à la guerre totale, elle ne saurait servir deux maîtres aussi exigeants. La foi révolutionnaire est mise en question du monde au nom de la vérité ; la guerre totale est justification totale du monde par le sacrifice total.

On a vu plus haut les raisons du « dégagement » de Charbonneau hors de la Deuxième Guerre totale. Il précise ici encore une fois que « la guerre moderne enferme les sociétés chrétiennes et démocratiques dans un dilemme sans issue : respecter la liberté au risque de perdre la bataille contre ses ennemis, ou devenir comme eux totalitaires pour les vaincre et ôter ainsi à la lutte sa raison d’être. “Aime ton prochain comme toi-même”, dit la loi divine. “Hais ton semblable, et pour cela deviens semblable à lui”, hurle la guerre. » Rivalité mimétique, dira René Girard.

Vingt ans avant que Hannah Arendt ne développe son concept de « banalité du mal » qui fit tant de bruit, Charbonneau criait dans le désert :

Le monstrueux, c’est l’hitlérisme ; mais aussi une civilisation où des médecins, des cheminots, des professeurs, etc. en arrivent à exécuter leur tâche professionnelle sans s’interroger sur elle. Parce que telle est l’habitude, parce qu’on ne doit pas se poser le problème du Mal à propos des choses qui vous touchent de très près ; parce que la seule obligation concevable pour les plus dévoués à leur prochain, c’est de bien faire son boulot.
Voici qui est infiniment plus terrible que le viol ou l’incendie, car il s’agit d’une monstruosité normale, c’est l’existence d’organisations dont les membres sont devenus de purs fonctionnaires, des instruments qui servent – n’importe qui pour n’importe quoi. Car si les États modernes veulent tout, c’est grâce à une telle mécanique qu’ils peuvent tout ; et que les crimes, d’inimaginables, deviennent possibles.

*

Il y a des hommes dont le seul tort fut d’avoir raison trop tôt, que ce soit sur l’État, la technique et le développement industriel responsables du saccage de la nature et de l’asservissement de l’homme, ou sur la vraie nature des régimes politiques de l’URSS, du IIIe Reich ou des USA, autant de thèmes du cinquième livre, intitulé Léviathan et consacré aux totalitarismes.

Pour demain, la dictature et le bureau, la caserne et le camp ; la propagande. La guerre totale noue en invincible faisceau les déterminations latentes, et elle ne mène jamais l’homme que là d’où il est parti : par l’État à l’État. Voilà le seul vainqueur ; peu importe son nom : IIIe Reich, URSS, USA – par rapport à l’énormité des changements provoqués par la guerre, il ne s’agit là que de détails. Et il n’y a qu’un vaincu : l’homme, pensant et libre.
Tel est le seul sens de cette guerre et du combat que nous devons mener contre elle, le même que nous devons mener contre cette paix. La guerre éclate, et cet éclat foudroie. Mais elle n’est qu’un signe monstrueux écrit pour des géants – ou pour des aveugles. Malheur à nous si la passion ou la peur nous hypnotisent !

 Léviathan est un livre en soi, un foisonnant chef-d’œuvre de 225 pages, impossible à résumer ici. Charbonneau y analyse l’histoire, les fondements et les différentes formes de ce qu’il nomme l’État totalitaire.

Je dis État totalitaire, et non État fasciste ou soviétique, parce que cet adjectif me paraît désigner l’essentiel : non des systèmes d’idées qui ne cherchent qu’à justifier après coup le fait accompli, mais le fait lui-même : à la fois l’esprit et la réalité sensible.

Une de ses originalités est de montrer en quoi la civilisation techno-industrielle mène inéluctablement au fait totalitaire.

Le régime totalitaire pourrait se définir comme un brusque accomplissement des virtualités sociales de la technique moderne. Le même esprit anime celle-ci et celui-là : le moyen conçu abstraction faite de toute fin.

Ce monde est totalitaire. […] Partout, se justifiant d’un bien absolu, et par l’ennemi intérieur et extérieur, une agressivité à base de peur mène la guerre à tout ce qui prétend exister par soi-même : à l’individu, au groupe, aux peuples voisins. Servie par une technique concentrée et proliférante, une volonté qui s’étend avec elle à tout, et qui elle aussi ne connaît d’autres bornes que celles des possibilités pratiques. Partout le chef et le parti, l’insigne et le slogan, la bureaucratie et la masse, la propagande. Partout les mythes qui exaltent une civilisation mécanisée : la production, le travail.

Comme il le soutenait déjà avant guerre avec Jacques Ellul dans leur conférence « Le fascisme, fils du libéralisme », Bernard Charbonneau affirme la continuité entre l’ère libérale et celle des tyrannies.

La contrainte totalitaire s’est développée à l’intérieur même de la société libérale. Certes, ce ne fut pas sur le plan des principes, mais sur celui des techniques et des mythes qui constituent la vie de tous les jours du commun des mortels. D’une part dans les moyens : l’administration, l’armée, la machine, le style de vie et les formes sociales qu’ils conditionnent. De l’autre dans les réactions anarchiques qu’ils provoquent chez un être humain travaillé par ces forces qu’il ne sait pas maîtriser : une mentalité collective qui, comme ces techniques, dépasse infiniment les limites d’une classe parce qu’elle est l’expression d’une réaction humaine à des conditions communes à presque toutes les classes. Le plus directement saisissable de la vie et de l’esprit de la civilisation moderne : voilà ce commun dénominateur que révèle brusquement la “révolution” totalitaire. Elle n’a qu’une origine : sous le régime des droits de l’homme la civilisation de la masse, de la machine et de l’État.

L’historien Johann Chapoutot soutient dans Libres d’obéir[10] que les nazis ont inventé le management moderne – celui qui gère partout le monde d’aujourd’hui. Un management basé sur une technocratie toute-puissante, des technologies de pointe et un esclavage librement consenti – la « liberté d’obéir » –, imposé en fait par une propagande qui fait passer le libéralisme pour le parangon de la liberté, alors qu’il en est le fossoyeur. C’est le processus décrit par Charbonneau :

Tout se passe comme si la technique moderne avait eu besoin de la société libérale pour naître, et de l’État totalitaire pour se développer jusqu’au bout : l’une crée les moyens, il reste à l’autre de les utiliser. Si en effet la liberté est favorable au développement de la science, l’État totalitaire permet d’en tirer toutes les conséquences techniques : la guerre totale nous le prouve.

La science offre en effet à l’homme des possibilités telles qu’elles font éclater les cadres traditionnels de l’humanité : ceci est vrai des sciences de la matière, mais l’est bien plus encore des sciences de l’homme et de la vie. En face de ces virtualités, la société libérale adopte une attitude élusive ; elle admet le progrès technique, mais sans aller jusqu’au bout de ses possibilités, et surtout sans les regarder en face. C’est ainsi qu’elle inventera le Penthotal et la narco-analyse, mais qu’elle hésitera à s’en servir pour la défense de l’ordre social ; et bien qu’ayant créé les techniques du birth control et de l’insémination artificielle, les vieux tabous l’empêcheront de s’en servir pour résoudre les problèmes démographiques.

Car la technique, comme toute chose, n’est pas neutre ; si elle n’est pas plus au service de telle idée que de telle autre, elle est absolument au service du nihilisme qui se laisse guider par la loi du résultat. La technique n’est qu’un moyen – mais pour celui qui confond la fin et les moyens, elle est une fin toute-puissante.

La technique prive petit à petit l’homme de sa liberté, en le dépossédant de ses facultés et en lui imposant sa totalisation. Mais elle n’étend son territoire qu’à la mesure où l’homme s’en retire et démissionne. Bernard Charbonneau se rapproche là d’Étienne de La Boétie, cet autre Gascon, pourfendeur de la servitude volontaire.

Partout où pénètre la technique recule la liberté car, à la différence de la pensée libérale, ses vérités sont sans appel et leur exécution automatique. La technique comme la loi impose à tous la même discipline et, partout où elle s’établit, s’établit la loi qui peut seule rendre ses applications possibles : la discipline totalitaire dans ce qu’elle a d’apparemment légitime ne fait qu’exprimer en clair la discipline industrielle. Ainsi, sous le couvert du libéralisme, l’évolution économique réalise dans la vie quotidienne des individus la condition fondamentale du régime totalitaire : la démission de l’homme, qu’il s’agisse de l’indifférence atone du plus grand nombre à des déterminations qui les dépassent, ou de la participation frénétique de quelques-uns.

Cette démission, l’homme est libre, à chaque instant, d’y résister. Pour en revenir à cette « banalité du mal » : qui est responsable des crimes nazis ? L’homme ? L’appareil ? « Là est précisément l’horreur du crime, la plus insondable de toutes : qu’il n’y ait pas de responsables ; et que pour s’empêcher de désespérer de la justice les hommes soient obligés d’en inventer. »

L’effrayant, c’est cet individu de plus en plus passif dans cet appareil irrésistible ; son crime n’est pas d’avoir torturé, mais précisément d’avoir subi, de s’être placé dans une situation telle qu’il ne pouvait que subir, physiquement et spirituellement. Car, fondamentalement, l’homme est un être responsable, un être libre. Libre de tout, même d’accomplir la plus grande des fautes : libre de rejeter la liberté. Le crime, c’est l’abandon à la nécessité ; car à partir de lui tout est possible. Cet appareil irrésistible ne s’est constitué que par la démission de l’homme ; mais ce n’est pas un jour dans le tonnerre d’un événement historique que l’homme a à choisir entre cette liberté et cette démission : c’est à chaque instant, dans la continuité de sa vie qu’il choisit entre devenir un rouage ou rester lui-même.

Mais ce qui distingue Charbonneau d’Hannah Arendt ou d’autres penseurs du totalitarisme, c’est que pour lui « le moteur des régimes totalitaires est moins une doctrine qu’une attitude instinctive devant la vie : la mentalité qu’impose la direction de l’État moderne ». La justification idéologique du fait totalitaire ne vient qu’après coup.

La nouveauté de l’esprit totalitaire n’est pas dans une théorie, mais dans l’absence de théorie. L’homme n’aura mesuré toute son inhumanité que lorsqu’il aura vraiment réalisé l’État inhumain, non seulement celui qui déporte les peuples et torture les individus, mais l’État impensable. Il n’y a pas d’idéologie au-dessus de l’action, même pas d’idéologie nihiliste. Seulement un réalisme politique qui se développe irrésistiblement dans une civilisation où rien ne compense les nécessités de l’activité pratique.

C’est la fonction de la propagande, du « ministère de l’Hallucination publique », de cultiver, grâce à la puissance des nouvelles techniques psychologiques, « une mystique du prolétariat dans un pays primitif, une mystique du chef et de la terre dans une nation surindustrialisée : la politique de Sirius couvre celle de Machiavel. Exerçant une action compensatrice, cette culture de propagande sera le plus souvent le négatif exact de la vie. »

Castoriadis aimait citer cet aphorisme de Thucydide : « Il faut choisir : se reposer ou être libre. » Pour Charbonneau aussi, il faut choisir : ou le confort de la vie moderne et le mensonge du bonheur, ou la difficile expérience de la liberté.

La liberté est en contradiction avec le bonheur. La liberté authentique n’est pas satisfaction, mais risque, effort et non jouissance ; à l’extrême elle est l’angoisse de celui qui tient entre ses mains son salut et sa perte : la moins confortable des situations. Celui qui veut avant tout le bonheur doit sacrifier avant tout sa liberté, car la servitude le décharge du plus lourd des fardeaux : sa responsabilité – le conformisme est la première condition du confort. Le libéralisme répète à l’individu qu’être libre, c’est être heureux ; comme toute servitude apporte un semblant de paix, il finira par croire qu’être serf, c’est être libre.

On reconnaîtra que cette exigence n’est guère vendeuse, à l’ère du supermarché du développement personnel et du coaching en méditation transcendantale. Charbonneau a recours à des images kafkaïennes pour décrire les impressions de celui qui se refuse au jeu social.

L’homme qui ouvre les yeux sur cet univers artificiel se réveille comme dans une forêt de monstres. Plus rien ne l’unit à ce qui l’entoure ; fermé sur lui-même par ce milieu qui l’enferme, il erre à travers un labyrinthe de couloirs aux perspectives en trompe-l’œil. S’il pousse une porte elle le conduit à des pièces dont les portes s’ouvrent sur des pièces toujours semblables.

Puis on sursaute : « Léviathan n’a pas à craindre la guerre ; sa propagande est d’ailleurs là pour lui donner le nom de paix ». George Orwell écrit substantiellement la même chose (« la guerre c’est la paix ») au même moment, à Barnhill, pour 1984. Et un peu plus loin, on croirait vous lire, Chimpanzés du futur, critiquant le transhumanisme.

Ce n’est pas un Dieu qui crée ce monde, mais un mécanicien qui monte minutieusement de l’extérieur ce qui naissait spontanément. Comme il ignore l’esprit et la vie, il copie péniblement les formes de la nature et de la vérité : il croit avoir créé une culture quand il fonde un ministère de la Culture, il croit avoir réalisé l’harmonie sociale quand sa police assure le bon ordre dans la rue, il croit même garantir le bonheur quand il augmente la production du charbon.

Puis Léviathan découvrira alors son dernier ennemi : l’homme, et aucun souci extérieur ne pourra le distraire de faire son bonheur. Avec le secours des sciences humaines la raison d’État fabriquera l’être rationnel, sexuellement neutre, dépourvu de complexe religieux : utilisable à 100 %. Alors l’État disparaîtra ; au lieu du chef une administration, au lieu d’un dogme matérialiste une morale de l’utilité ou plutôt des réflexes ; au lieu de la mise au pas la standardisation. Ni casernes ni bagnes, des techniciens et des asiles ; plus d’exécutions faute de rebelles. L’homme y deviendra enfin libre… de rester là où l’État l’aura placé.

 

Arrivé à ce point, quelle chance reste-t-il à l’homme ? Quel geste, quelle pensée pourrait menacer Léviathan ? Comment ne pas le fuir dans l’illusion de quelque issue ? » Là encore nous devons déchanter : pour Charbonneau il n’y a plus d’issue possible. « La distance devient si grande entre les forces de l’homme et celle du pouvoir qu’il n’y a même pas d’épreuve de force : l’émeute du désespoir devient aussi utopique que la révolution triomphante. » Pis, elles ne font que renforcer son organisation et sa police. « Il n’est pas de solution qui puisse nous sauver de l’aliénation politique. Elle n’est pas dans la meilleure des Constitutions, elle n’est même pas dans la suppression de l’État ; elle est dans l’affirmation de l’homme.

 

Je n’ai pas de solution à donner, parce que seule la conscience d’une impossibilité peut provoquer une rupture, qui se situe d’abord sur le plan intérieur : celle qui arrache l’esprit du monde, pour l’en distinguer.
L’adversaire que je dois combattre n’est pas un fatalisme que je ne trouverai nulle part, pas même chez les marxistes, mais ce refus du conflit de la liberté et de l’histoire qui permet à l’individu moderne de céder au monde tout en demeurant justifié par l’esprit. Tant que l’homme survit, une dernière chance nous reste : dénoncer la contradiction de l’esprit et des faits pour l’acculer au choix… parce que je dois croire qu’en face du choix il ne pourra que choisir l’esprit. J’ai dû fermer toutes les issues – et elles l’étaient déjà –, parce qu’il fallait que notre vraie force s’ouvre le seul chemin qui lui reste.
La conscience de l’impossible est le moteur de l’acte libre. C’est parce que je n’ai plus d’issue que je suis forcé d’agir : s’il restait un moyen d’échapper, il me suffirait bien de vivre au lieu de mettre en question l’État ! […] Si je n’apprenais pas d’abord que nous devons agir contre toute espérance, qu’aurais-je appris de positif ?

Charbonneau se disait agnostique et postchrétien. C’est pourtant à une véritable conversion qu’il nous convie, animé de sa spiritualité libertaire. On note que la transcendance ici proposée pour nous arracher à la médiocrité de notre humaine condition est la même que celle prônée par le Christ voici deux mille ans : la liberté et l’amour. Mais qu’y a-t-il d’autre pour nous donner la force de vivre – et le courage de mourir ?

Celui qui paye ce privilège de l’angoisse et de l’effort sait qu’ils lui sont payés non par la justification, mais par l’être : la conscience de la validité universelle de cette existence finie, et la capacité de s’émerveiller en la découvrant dans l’autre. Ce qui s’appelle d’un nom aussi éculé que la liberté : l’amour.

Il n’y a pas de solution extérieure à l’homme. C’est démissionner encore que de s’en tenir à la question sociale, sans poser d’abord la question de l’être. Il n’y a pas de solution dans l’engagement politicien, puisque de l’extrême gauche à l’extrême droite tous participent à nourrir Léviathan. Abattre l’État et advienne que pourra, comme le clament certains ? Mais depuis des siècles il nous a tellement désocialisés, tellement dénaturés, tellement déculturés, tellement déspiritualisés, en un mot tellement déshumanisés, que ce serait comme relâcher dans la nature les animaux d’un zoo. Affamer Léviathan, inventer de nouvelles institutions, arracher notre liberté, reconquérir notre humanité, reconstruire des sociétés. Le chantier vers l’autonomie et la démocratie est titanesque.

Combattre l’État ne peut être un principe d’action, mais vivre libre ; si je mets l’accent sur l’anarchie, c’est parce que toutes les menaces contre la liberté se nouent aujourd’hui sous la direction du pouvoir, en d’autres temps elle m’eût peut-être commandé de lutter pour un ordre politique. Il ne s’agit pas de choisir idéalement la Liberté pour refuser les contraintes qui s’imposeront inévitablement à l’homme, mais d’un choix historique entre les dernières libertés et la contrainte absolue : ce n’est pas moi qui refuse l’État mais l’État moderne qui se refuse au plus humble de mon besoin d’être libre. Et si un jour il devait être vaincu, il ne pourrait être détruit ; car l’État n’est que le produit de la faiblesse humaine, il ne disparaîtrait que pour livrer l’homme à d’autres contraintes. La société sans État est une utopie, autant que l’homme sans péché. Elle supposerait des individus parfaitement lucides, parfaitement bons et parfaitement forts ; capables de penser et d’agir à chaque instant en fonction de l’humanité. Elle supposerait aussi absurdement un monde où chaque individu serait maître de refuser les impératifs de l’organisation technique qui nous permet de vivre. Nous vivons de l’État, parce que depuis des siècles l’État est dans l’homme ; notamment en Europe occidentale, il ne saurait être question de trop l’affaiblir ; pas plus qu’on ne saurait enlever brusquement la morphine à un intoxiqué.
L’État est notre faiblesse, non notre gloire ; voilà la seule vérité politique. Toute société où l’individu se dégage de la totalité primitive suppose un gouvernement, des lois et même une police, sans lesquels elle sombrerait dans un chaos plus écrasant que leurs contraintes. Mais l’organisation politique contient les germes du désordre auquel elle remédie, au-delà d’un certain point elle devient plus oppressive que le trouble dont elle prétend libérer. Il est impossible de supprimer l’État ; mais il est non moins nécessaire de le réduire au minimum. Le plus sûr moyen d’y arriver, c’est de le connaître : d’être à la fois conscient de la raison qui l’impose et de la détermination qu’il fait peser. Nul ne peut mesurer la vérité de l’anarchie s’il n’a mesuré la nécessité de l’État ; et seul l’esprit d’anarchie peut fonder un bon usage de l’État : cet ouvrage n’est pas autre chose qu’une introduction à l’art de gouverner.

 

5. Un mot pour finir sur les précédentes éditions de L’État ?

Fin 1949, Bernard Charbonneau envoie son tapuscrit à plusieurs éditeurs. Il n’essuie que des refus, ou le silence. L’été 1950, il se résout à tenter une publication à compte d’auteur. Une souscription est lancée, dont nous avons retrouvé l’appel.

Ce livre décrit l’un des automatismes qui tendent à détruire la liberté de l’Homme : l’État. Il y en a d’autres, de plus anciens, peut-être de plus graves, mais non qui soient actuellement aussi menaçants. Cette description n’est pas celle d’un spécialiste ou d’un théoricien, mais celle d’un homme comme les autres pensant à sa vie : au recensement, à l’impôt, au bureau, à la caserne, à la guerre. Aussi l’ouvrage est-il nécessairement volumineux – bien moins cependant que l’énormité du monstre froid, et bien moins riche que l’expérience de la personne.

Les 550 pages ronéotypées de L’État sont réunies en trois cahiers agrafés. Chaque souscripteur est invité à envoyer au moins la somme de 1000 francs (une trentaine d’euros actuels), le « minimum nécessaire », sur le compte CCP de l’auteur avant le 31 décembre 1950, date à laquelle il sera avisé de l’impression du livre, ou remboursé. La date fatidique passe, Charbonneau est découragé. « Alors que Bernard, raconte Henriette, s’apprêtait à renoncer parce qu’il mettait toutes ses ressources financières dans la construction de la maison, son ami fait un battage préalable pour la souscription et donne une bonne contribution en argent. » C’est Ellul, l’ami qui se démène pour réunir les fonds nécessaires, comme il l’explique dans cette lettre de 1951.

J’ai actuellement en main 13 000 francs de souscription + 10 000 de moi. Je compte au moins en avoir 10 000 de plus car j’ai encore 30 lettres à écrire : j’ai dû m’interrompre pendant que nous n’avions pas de bonne. Tu peux compter au moins sur 30 000 de moi que je te verserai fin décembre. Je t’avoue que ça sera désagréable de rembourser : la plupart de ceux à qui j’ai écrit ont répondu d’enthousiasme, et attendent fermement ton livre. Ce n’est pas une question d’engagement, mais le fait que des gens sont vraiment inquiétés par la question posée, et cherchent à voir clair. Je ne puis accepter qu’on refuse de les aider, malgré toutes les expériences passées, et les échecs prévisibles. […] C’est vraiment un instrument important que nous aurions en main. Et j’aurais toujours l’amertume de savoir que nous n’aurions pas fait l’impossible pour arriver.

 Le 16 décembre 1952, Jacques Ellul publie un article élogieux dans Le Monde, « L’homme et l’État » pour annoncer la sortie du livre « chez l’auteur ».

Nous sommes en présence d’un diagnostic profond, qui met en jeu à la fois la condition humaine et la “force des choses” – qui nous rappelle que notre vérité d’homme consiste à défier la fatalité, quelle qu’en soit la nature. C’est donc un livre redoutable. Il l’est de deux façons. D’un côté sa démonstration précise, sa systématique politique, peut mettre aux mains du tyran une arme d’oppression inégalée : il est à notre État ce que Le Prince de Machiavel a été pour l’État de Frédéric II. D’un autre côté, il est redoutable pour le simple lecteur, qu’il place “au pied du mur” d’une façon bien plus précise que Camus. Chaque page nous prend à partie, exige de nous une décision.

En 1985, Ellul rédige, dans son Introduction à la pensée de Bernard Charbonneau  une autre brève critique de L’État, où l’on peut lire :

Bernard Charbonneau a l’air de décrire un mécanisme abstrait, l’État, qui fonctionne par lui-même, qui a son poids, sa raison de développement, sa cohérence. Comme si l’on avait un cancer qui se développe dans la société, en soi, par soi, hors des prises de l’homme. Et c’est la première impression que l’on peut avoir lorsque justement on lit ce sous-titre “Par la force des choses”. Je suis donc hors de question. L’avalanche s’accumule sur les sommets, moi qui suis dans la vallée, je n’y peux rien. Et précisément c’est avant tout cette illusion et cette justification que Bernard Charbonneau dénonce tout le long de ce livre. L’État s’est développé par soi exactement dans la mesure où l’homme a cédé, bien plus : a désiré qu’il en soit ainsi. La force des choses fonctionne, aveugle, dans l’exacte mesure où l’homme démissionne. Le pouvoir grandit implacablement, parce qu’aucun homme n’est capable du plus petit acte de liberté. Autrement dit, le lecteur, en lisant ce développement du plus froid de tous les monstres froids, est devant le miroir de sa propre complicité, de sa propre lâcheté. Et c’est pourquoi nous avons un livre qui se situe à la limite du tolérable.

Quelque 300 exemplaires sont tirés de ce qu’un lecteur qualifie de « forme d’épave, de serpillière ronéotée, quasiment illisible »… et qui tombe dans l’oubli. Il faut attendre 1987 pour que les éditions Economica – toujours par l’entremise de Jacques Ellul – sortent enfin L’État en livre. Le maigre tirage n’a été épuisé qu’en 2019, il y a seulement quelques mois ! Le texte, non relu, est truffé de coquilles que nous avons supprimées par centaines, mais il en reste sans doute. Charbonneau ajoute des notes de bas de page et une préface dans laquelle il explique que l’échec de la première édition était en partie due à la toute-puissance du parti communiste, à une époque où, comme l’affirmait Sartre, « tout anticommuniste est un chien ».

Certaines analyses des faits, inconcevables à l’époque, paraîtront aujourd’hui des banalités, tellement la suite les a vérifiées. […] Ce constat irrecevable pour une intelligentsia fascinée par la Russie de Staline devient un truisme pour celle qui, après Khrouchtchev découvre le goulag, et sous Brejnev l’existence de la nomenklatura. […] Et, sauf pour les derniers orthodoxes du PC, il n’est plus scandaleux de parler d’un totalitarisme brun ou rouge. Mais il en était tout autrement quand L’État fut écrit ; alors, le plus bourgeois des éditeurs était tenu à la prudence.

Puisse cette réédition R&N, augmentée de notes d’éditeur et d’une préface de Daniel Cérézuelle, donner à ce maître-livre les lecteurs et les débats qu’il mérite. C’est à La Boétie, à Rousseau, Tocqueville, Marx, Simone Weil, Hannah Arendt, et autres penseurs majeurs qu’il faut confronter Bernard Charbonneau, et non l’abandonner au silence du désert.

 

Bordeaux, le 27 avril 2020

 

[1] Cf. Critique de la vie quotidienne. L’Arche, 3 volumes, 1947, 1961, 1981.

[2] Bernard Charbonneau devant ses élèves, disponible sur La Grande Mue.

[3] Auto-édité en 1951, réédité en 1987 chez Economica et en 2020 chez R&N.

[4] Gallimard, 1969. Rééd. Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002.

[5] La bibliographie complète est consultable sur La Grande Mue.

[6] A contre-courant, La Table ronde, 1994.

[7] Fonds Bernard Charbonneau, Sciences Po Bordeaux.

[8] A contre-courant, op. cit.

[9] Cf. Philip. K. Dick, The Minority Report, 1956.

[10] Gallimard, 2020.

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