Michel Papy, « Bernard Charbonneau devant ses élèves »

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Michel Papy

Bernard Charbonneau
devant ses élèves

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

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Les remarques qui suivent sont le résultat d’une enquête menée auprès des anciens élèves de l’école normale d’instituteurs de Lescar, où Bernard Charbonneau a enseigné l’histoire et la géographie pendant un quart de siècle après la Seconde Guerre mondiale jusqu’à sa retraite. Bernard Charbonneau a mené une vie de penseur de son temps en marge des institutions qui auraient pu faciliter la diffusion de ses idées, alors même qu’il jugeait avoir un message à transmettre. Il a délibérément choisi de se cantonner dans une activité professionnelle modeste devant des élèves d’origine plus humble que ceux qui à l’époque fréquentaient les lycées, où il aurait pu prétendre enseigner de par son statut d’agrégé, sans parler de l’université de laquelle ses travaux auraient pu lui ouvrir les portes. On peut expliquer ce choix par le souci d’avoir davantage de temps à consacrer à son œuvre. Il est possible également qu’à la source de cette modestie professionnelle ait été une sorte d’orgueil intellectuel, la volonté que son œuvre soit connue par ses qualités propres, non par une renommée qui aurait des causes extérieures. L’idée qui a présidé à cette enquête est d’observer Charbonneau dans ce processus de marginalisation. L’un des rares biais, peut-être le seul possible à l’heure actuelle, par lequel cette question pouvait être abordée, était de repérer l’image qu’ont gardée de lui ceux qui avaient suivi ses cours.

J’ai été aidé dans ce travail par Gérard Guichemerre, lui-même ancien élève de Bernard Charbonneau, ainsi que par la Fédération des œuvres laïques et l’Association des anciens élèves de l’EN de Lescar, grâce auxquelles j’ai pu prendre contact avec d’anciens normaliens. Une grille de lecture avait été élaborée, que le plan de cet exposé suit plus ou moins, mais les entretiens ont été très libres, permettant des divagations fort intéressantes. J’ai eu deux entretiens collectifs, de nombreux entretiens individuels et six témoignages écrits ; en tout 33 personnes ont été touchées. J’aurais pu aisément en voir d’autres, cela n’a pas paru indispensable.

Dans ce genre d’enquête, ceux qui acceptent de témoigner n’ont en général que de bons souvenirs, cela biaise les conclusions car les impressions très favorables l’emportent très largement, en quantité comme en qualité (tant est grand l’enthousiasme que Bernard Charbonneau a suscité). J’ai réussi à « extorquer » quelques confidences à d’anciens normaliens, qui avaient dans un premier temps refusé de parler, ayant gardé une mauvaise impression de Charbonneau voire pour certains de leurs années à l’école normale, pour les raisons les plus variées. À comparer les dires des uns et des autres, on en vient à se demander si c’est bien de la même personne qu’ils parlent ; on sait que les témoignages reflètent plus le témoin que l’objet du discours. Aussi bien ne s’agit-il en rien de quantifier les jugements positifs et les négatifs, pas plus que de rédiger une hagiographie. L’intérêt des anecdotes est qu’elles sont pour la plupart étrangères à ce genre de considérations ; elles n’en sont que plus riches d’enseignements. Il se fait que le personnage de Bernard Charbonneau alimentait des racontars, que l’on se répétait d’une génération à l’autre. Tous les témoins sans exception ont raconté que dès leur entrée à l’EN les anciens leur transmettaient ce qu’on peut appeler la « légende Charbonneau », ou plus tôt la « légende Beñat », car c’est sous ce nom qu’il était couramment désigné.

Il fut souvent délicat de faire la différence dans les témoignages entre l’image que les anciens élèves avaient de Charbonneau durant leur scolarité et ce qu’ils en ont appris par la suite, qui se mêle aux impressions premières. Entre leur passage à l’EN et aujourd’hui il s’est déroulé un demi-siècle ou bien davantage ; eux-mêmes sont très conscients du décalage. Je reviendrai sur ce point.

I. – L’école normale et ses élèves

Aux dires des anciens élèves, l’école normale de garçons de Lescar était un établissement complètement hors normes, non pas de par son statut d’établissement disciplinaire où étaient envoyés, à côté de ceux qui avaient été reçus au concours d’entrée dans les Basses-Pyrénées, des normaliens difficiles, mais du fait de son directeur, Raymond Bertoul, dont tous ont gardé un souvenir ébloui, tant il en avait fait un espace de liberté par la confiance de principe qu’il accordait aux jeunes. Sur lui aussi les anecdotes abondent. Il paraît évident que ce fut une chance pour Charbonneau de tomber sur un directeur de cette trempe, et que cela n’est pas pour rien dans le ton qu’il put lui-même adopter dans son enseignement ; il ne rencontra nul obstacle de la part de la direction, mais au contraire une compréhension rare.

Quant aux élèves, ils se décrivent eux-mêmes rétrospectivement de manière abrupte : « on était cons », « nous étions des morpions », « les normaliens, c’était spécial, c’étaient des hommes du terroir, pas des citadins ; la crème, c’était les fils d’instit », « c’est vrai qu’on était des adolescents boutonneux, pas toujours très fins » ; « les quelques intellectuels étaient appelés par dérision les “pelos” ». « Présence très forte du rugby, et surtout de la troisième mi-temps. Il fallait être bon en sport ; un élève efféminé souffrait, ceux-là ne veulent pas parler de l’EN ». « Je connais quelqu’un qui n’a pas supporté. » À ce tableau s’ajoutent des souvenirs de bizutage, évoqués seulement par ceux qui n’ont pas aimé. Voilà les auditeurs choisis par Bernard Charbonneau pour son enseignement.

II. – Première approche de Charbonneau par les apparences 

« Le premier cours, j’ai cru que j’avais un clown en face de moi, il faisait un tas de gestes, je n’ai pas écouté. » Le premier contact marquait assez les normaliens pour être ancré dans leur mémoire, d’autant que dès le premier jour les nouveaux étaient mis au parfum par les anciens. « Très petit, un drôle de visage très marqué, de grosses lunettes. Première réaction de la promo ; c’est pas possible, qu’est-ce qui nous a foutu un prof comme ça ; on se retenait de rire », « 40 kg tout mouillé, et de gros croquenots », « attifé comme un as de pique ». Il est clair que les anciens prennent plaisir à l’évoquer, même à 50 ans d’intervalle, et trouvent spontanément des expressions bien enlevées. Ceux qui l’ont apprécié lui accordent « des yeux pétillants de malice », pour d’autres cependant « il marchait de façon mécanique ». « Son éternel imperméable, sa cravate, parfois sa double cravate, ses chaussettes disparates, par-dessus le pantalon, pour faire du vélo », car il arrivait à vélo (« on ne risquait pas de le lui piquer »), plus tard en mobylette.

Une mobylette que, paraît-il, il ne savait pas arrêter, un élève s’en chargeait. La description se précise parfois : « Il venait à bicyclette de Laroin ; j’arrivais moi aussi à bicyclette ; un jour je le suivis. Il avait une sacoche en cuir verte posée sur le porte-bagages ; pas attachée, elle tombait tous les 10 mètres, il s’arrêtait, il la ramassait, c’était exprès sûrement, c’était un malin. » Ici apparaît un thème récurrent, exprimé ainsi : « Il était un peu dans la lune, mais il cultivait. » Le plus étonnant est que cette supposition est faite par tous les interviewés sans exception, elle fait à l’évidence partie intégrante du personnage ; il est souligné notamment par les admirateurs de Charbonneau. Ce jeu avec lui-même se retrouve apparemment dans diverses circonstances, comme le port d’une double cravate au moins une fois dans l’année. « La double cravate, un béret sur la tête, un béret à la main, il provoquait. » Bernard Charbonneau est décrit comme maître de son apparence ; ce point me paraît important. Une apparence qui peut tromper, ainsi, « la première fois que je m’aperçus qu’il avait un fils, j’ai été surpris qu’il ait été marié avec des enfants, ce n’est pas du tout l’image qu’il présentait ». Il suscitait assez la curiosité pour qu’on aille au besoin en savoir davantage sur sa vie intime : « À Lescar, on prenait la bicyclette et on allait voir sa maison à Laroin, sans y entrer, en se cachant. » Il fallait absolument qu’une telle marginalité soit reconnue à l’extérieur de l’école : on raconte qu’un jour où il pêchait, il s’était fait « gauler » par les gendarmes, qui le trouvaient bizarre et ne l’avaient pas cru quand il avait décliné son identité ; il avait fallu que le directeur contacté par téléphone confirme. On est un peu là comme devant un récit mythologique ; comme tout récit de ce type il en existe différentes variantes. « Cette histoire circulait », m’a-t-on dit ; de fait, elle m’a été dite par presque tous mes interlocuteurs, et toujours présentée comme une histoire qui circulait, puisque personne n’a pu en être témoin direct. L’essentiel est que cela paraissait vraisemblable.

III. – Bernard Charbonneau en cours 

« Dès qu’on arrivait en première année, les anciens disaient : il va sortir des vannes, vous rigolez fort, sinon il n’est pas content. Même depuis le bistrot à 200 mètres de l’EN, on entendait le bruit. On tapait du pied, on tapait sur la table pendant dix secondes. Cinq minutes après, il en sortait une autre. La tradition était bien ancrée dès le premier jour. » À l’évidence, ses cours se déroulaient selon des traditions bien établies, et surtout établies par Charbonneau lui-même. Le jeu faisait partie des traditions, car c’est bien de jeu qu’il s’agit, le terme est régulièrement employé. Soit dit en passant, le souvenir de ces chahuts illustre un des changements dus au temps écoulé entre les faits et leur rappel, celui du vocabulaire : les personnes interrogées parlent de vannes et de chahut, ou de bordel, voire de bronca, terme très actuel ; un seul a employé les mots qu’il déclare être ceux de l’époque, « burnes » au lieu de vannes, et « gueuleps » au lieu de bordel ; leur caractère précis et, pourrait-on dire, spécialisé donne à penser que c’était réellement les mots utilisés. C’est là un exemple parmi d’autres des modifications, toutes subtiles, dans le travail de la mémoire. Pour en revenir à Charbonneau, l’impression de maîtrise qu’il a laissée est très nette. « Il faut dire que les cours d’histoire à nos âges c’était rébarbatif. On était plutôt à l’affût de ses blagues. » « Quand il sentait que la fatigue arrivait, il sortait une vanne monstrueuse ; là on avait droit à un chahut phénoménal. Il rétablissait le silence avec deux doigts ; s’il était en forme, il en faisait une seconde. » « Il organisait le bordel quand il voulait ; c’est le seul prof que j’ai vu faire comme ça. Il était très très respecté. » « Dès qu’il reprenait la parole, ça s’arrêtait. » « On savait quand il allait sortir une blague, il sortait les mêmes d’une année sur l’autre, on riait avant, il disait : attendez que je la sorte. Il y avait de la complicité. » Le même témoin ajoute cependant : « Il se vexait quand on ne réagissait pas. » Un autre déclare à propos des chahuts : « Cela m’a toujours choqué, même quand je voyais qu’il était content. » Pourtant il contrôlait la situation, ainsi, « quand en 62 le nombre d’élèves augmenta à cause des rapatriés d’Algérie, il ne toléra plus de notre part que des manifestations mesurées ». D’ailleurs, en règle générale, « quand il parlait, c’était le silence ».

Il avait un don de conteur unanimement reconnu. Sur un mode plus ou moins critique, cela donne :

« Il jouait, il faisait le pitre. » Mais c’est plutôt l’admiration qui pointe : « Il vivait ses cours intensément, théâtralement souvent », ainsi, anecdote souvent racontée, quand il évoquait les personnages d’Alexandre ou de Pierre le Grand, « 2 mètres 03 et il se passait la main à mi-poitrine. Hilarité. » Il mimait « à la perfection » le travail de l’ouvrier à la chaîne de montage à la manière du Charlot des Temps modernes.

La plaisanterie pouvait être très classique, ainsi à propos des abattoirs de Chicago, « Un ouvrier tombe dans la chaîne, on ne l’arrête pas pour ça », avec la variante suivante : « Un député tombe dans la chaîne, on fait marche arrière, et le député ressort entier. » Il mimait l’entrevue célèbre entre Napoléon et Pie VII « commediante ! tragediante ! » « Il faisait vivre les personnages. » En géographie aussi, le récit l’emportait prenant la place des photos : « On voyait le pays dont il parlait, c’était bien plus impressionnant que des photos. » L’humour venait relayer le spectacle, par exemple : « La Chine s’appelle l’empire du Milieu, parce qu’ils ont remarqué que les autres pays sont situés autour. » Il avait aussi le goût de la formule, ainsi « dans les pays du Sud-Est asiatique, ils pratiquent l’assolement carpe-canard ». Ses cours étaient marqués par un grand contraste entre ces parenthèses-là et le reste qui était ce qu’il y a de plus classique. Sur ce sujet, le ton des témoignages diffère beaucoup selon l’intérêt éprouvé pour les matières enseignées. Le résultat peut être brutal : « Moi, je n’allais presque jamais à ses cours, certains n’y allaient pas du tout. » Ce qui n’était possible que par l’extrême liberté que le directeur de l’EN laissait délibérément aux élèves pour les aider à faire l’apprentissage de la liberté, et aide à comprendre la marge de manœuvre dont disposait un professeur hors norme tel que Charbonneau. Le contraste entre les deux faces de ses cours autant que les centres d’intérêt variés des élèves explique le contraste des impressions laissées, où voisinent les déclarations suivantes : « comme prof, il débitait ses cours ; pas très pédagogue, il allait à toute vitesse, si on ne comprenait pas, tant pis ; ça me passait par-dessus la tête », mais aussi « ses cours étaient très vivants » ou encore « il vivait ses cours intensément ». Certains expliquent ainsi la situation : « Dans la promo, on était trois ou quatre que l’histoire intéressait. Les autres ? Ils suivaient le cours mais ne le perturbaient pas. » L’un de ceux que l’histoire et la géographie passionnaient porte ce diagnostic qui semble une bonne analyse : « C’étaient des cours d’avant-68. Il circulait sans arrêt, n’arrêtait pas de parler. Grand comédien, mais aucun dialogue. Ce petit bonhomme marchait à grands pas. Ses cours étaient très clairs, extrêmement construits, mais il ne disait jamais grand I, grand II, grand III, il nous laissait les mettre. Il écrivait seulement les mots qu’on ne connaissait pas. C’est avec lui et avec lui seulement qu’on a appris à prendre des notes. D’ailleurs il notait les cahiers, la façon de prendre des notes. » Ce qui n’empêche un ancien normalien de déclarer : « On buvait ses paroles, je n’ai jamais pris de notes. » En somme, il laissait les élèves se débrouiller : « Son rythme de parole était normal, c’était crevant de le suivre, il sortait alors une ou deux vannes et réattaquait aussitôt. » « Ses cours étaient débités, il ne revenait pas sur ce qu’il avait dit et on ne lui posait pas de questions. » Il utilisait continuellement le tableau noir ; « je n’ai jamais vu un prof se servir autant du tableau : les croquis, les plans, les coupes », et là aussi, c’était un spectacle. « On s’arrangeait pour mettre devant le tableau de tout petits bouts de craie ; il s’en mettait sur les doigts, et comme il se remontait sans arrêt ses lunettes avec les doigts, à la fin du cours il avait le pif plein de craie de toutes les couleurs. » Quant à la qualité de ses cartes, il paraît bien difficile de s’en faire aujourd’hui une idée. Voici en effet ce que donnent les souvenirs des uns et des autres. D’un côté, « pour moi qui dessinait si bien, ses cartes de géo étaient effarantes, on ne pouvait rien reconnaître, c’était approximatif, ou poétique ou ubuesque ; un prof de géo qui faisait des cartes comme ça, j’étais ahuri » ; et de l’autre : « Il était très doué pour dessiner les cartes de géo de mémoire à main levée ; quand on comparait avec un atlas, on ne voyait pas de différence. » On peut sans doute s’expliquer ces contradictions par le fait qu’il surchargeait le tableau et qu’il allait très vite, « il faisait des cartes, des schémas au tableau vite effacés ». « Il faisait en deux temps trois mouvements des cartes de tous les pays, tous les noms incurvés par le bas car il commençait très haut. » « Les villes, une grande croix, la carte de la Ruhr, ça dépassait du tableau. » Comme il ajoutait les noms au fur et à mesure là où il restait de la place, on comprend le désarroi des élèves lents ou peu motivés. Ce sont à vrai dire là défauts classiques de la part des enseignants ; dans le cas de Charbonneau ils n’ont laissé de trace que du fait de son usage constant du tableau. « Il écrivait n’importe où sur le tableau, c’était à photographier à la fin du cours. »

Dans la « légende Charbonneau » il est encore un trait qui a marqué tous ses élèves : l’usage de fiches de bristol, tachées de crasse, de graisse et de craie. Une anecdote pour introduire la question : « Un jour, une seule fois en trois ans, on l’appelle au téléphone, il sort en laissant ses affaires. On se précipite sur ses fiches, il y avait presque uniquement les blagues qu’il sortait. » « Il faisait tous ses cours avec une toute petite fiche qu’il tenait souvent à l’envers, technique immuable » ; « il avait un côté provocateur, comme quand il tenait ses fiches à l’envers pendant tout le cours. Pour moi il le faisait exprès ». Cet usage ou plutôt ce non-usage de ses fiches est un sujet d’admiration. « Il avait une fiche à la main, il lisait sur la fiche, et au vu et au su de tout le monde, il la retournait et elle était blanche. » Avec une vive conscience de leurs propres ignorances comme de leur manque de curiosité, les anciens normaliens ne cachent pas l’étonnement qui était le leur devant le savoir qu’ils jugeaient encyclopédique de leur professeur. « Remarquable d’aisance, il dominait tout ça. » « Pour moi, il a été admirable. J’avais déjà l’amour de l’histoire, mais avec lui ç’a été le summum. D’abord son érudition incroyable. Il faut voir le contenu de ses cours, la richesse de ses connaissances ; c’est incroyable ce qu’un homme peut emmagasiner ; ça devait demander un travail énorme. » « Je ne sais pas comment on avait appris qu’il était agrégé. On savait qu’il avait un grade que les autres n’avaient pas. » Certains se rappellent qu’il disait lui-même qu’il était agrégé : « Bernard Charbonneau a été très jeune agrégé et aimait bien nous le dire ; il nous le disait souvent. » Il est même possible qu’il en ait tiré quelque fierté, car d’anciens collègues disent avec une certaine amertume que dans la salle des professeurs il ne parlait qu’aux deux autres agrégés de l’EN.

IV. – Le contenu de son enseignement

Alors que dans la forme son enseignement alliait le classicisme et l’incongru, le contenu en était rigoureusement conforme aux programmes. « Il faisait le programme, pas de problème, et l’heure de cours, c’était une heure de cours sans désemparer. On ne peut pas en dire autant de tous les profs de l’EN. » De même en ce qui concerne les compositions, « il donnait des sujets à l’ancienne, c’est-à-dire des morceaux de cours, pas comme aujourd’hui où on donne des sujets sur lesquels même avec les livres on n’est pas sûr de réussir. » Un ancien normalien déclare : « Je ne me souviens pas qu’il parlait de l’actualité. Il restait dans ses clous, du moins à mon souvenir. » En revanche, sur la façon dont il traitait le programme, les témoignages se contredisent, tant la réception diffère selon les auditeurs. Ainsi pour les uns il préférait nettement l’histoire, pour d’autres c’était la géographie. En histoire, pour l’un, « il se bornait juste à ce qu’il fallait de l’histoire événementielle pour faire chronologique ; plus que d’anecdotes, je peux dire qu’il élaborait sous nos yeux une réflexion ». Pour tel autre, tout aussi admiratif que le précédent, « il replaçait les hommes, plus que les grands événements. Il faisait vivre les présidents de la IIIe République, et les présidents du Conseil. » Suit l’anecdote célèbre de la mort de Félix Faure : « Monsieur le président a-t-il encore sa connaissance ? Non, elle vient de partir par la porte de derrière. » Il semble bien qu’il ait effectivement soigné le détail anecdotique, soit par souci de maintenir un minimum d’attention auprès d’un auditoire plus préoccupé d’histoires au pluriel que d’Histoire au singulier et avec une majuscule, soit par réel intérêt personnel, ce que je n’exclus pas, car l’attention aux grandes évolutions sur la longue durée passe par des détails qui ne paraissent secondaires qu’à un regard lointain et distrait. Il me semble que Bernard Charbonneau en était conscient. En somme, les anecdotes qu’il racontait sont aussi suggestives que celles qui circulaient à son sujet. Quelques idées générales émergeaient-elles ? Apparemment, et malgré son goût pour les anecdotes qui amenaient l’attention des élèves sur les grands de ce monde, « on devinait qu’il avait beaucoup plus de tendresse pour les oubliés de l’histoire que pour les héros. Son ironie sur certains faits historiques ne nous laissait aucun doute. » Parmi les oubliés de l’histoire il comptait aussi les hommes du cru : « C’est lui qui nous a initiés à l’histoire locale, qui ne faisait pas partie des programmes officiels. Par exemple il nous disait : nous n’avons rien à voir avec les Gaulois. Il nous disait que le pouvoir de Louis XIV était très limité par les droits des provinces ; ce pouvoir était plus théorique que réel. Par exemple pour vous, X. [il s’adressait à un élève originaire de la vallée d’Aspe], la Révolution a été un retour en arrière ; pour moi c’était une révélation. » En géographie « il avait un don assez extraordinaire de développer les exemples régionaux ».

Tous jugent ses cours ardus et brillants, voire éblouissants ; ces termes reviennent souvent. « Remarquable d’aisance, il dominait tout ça », ou encore « il faisait un cours à nous faire rêver, super fort ». Mais il est clair que ces jugements n’ont pas le même sens selon les anciens élèves. Les uns admirent surtout l’érudition, la masse et la précision des données. « Sur l’économie des États-Unis, je me souviens, il sortait des chiffres en cascade. » « Bernard Charbonneau était un pacifiste forcené, mais je n’ai jamais vu quelqu’un expliquer les grandes batailles et les grandes campagnes avec autant de précision que lui. Austerlitz était décortiqué en dix minutes, tout cela détaillé au tableau. Waterloo idem. » « On m’a dit qu’un jour devant un inspecteur, il faisait un cours de géographie sur Paris, il a sorti le nombre de kilomètres de fils de téléphone. » On remarquera tout de même que ce dernier cas relève de la légende charbonnienne puisque c’est un on-dit, qu’il appartient au domaine de l’épopée (nous sommes en présence d’un inspecteur), et qu’on peut y voir surtout une manifestation d’humour de la part de Charbonneau ; je vais y revenir, mais il n’empêche que l’exemple choisi est quantitatif et que les élèves avaient vraisemblablement été marqués par les données quantitatives contenues dans les cours. Reste à savoir ce que cela que signifiait aux yeux de Charbonneau. Or, là-dessus nombre de témoignages disent clairement qu’elles signifiaient autre chose qu’elles-mêmes, qu’elles devaient être prises et comprises comme des sortes d’introductions à plus important. Au besoin il ne se gênait pas pour suggérer leur intérêt très relatif. « Il relativisait les quantités, par exemple la population des villes, c’était accessoire chez lui. Il disait, Moscou, Lille, telle population ; il y avait toujours un con qui disait : pardon, monsieur, Moscou, vous avez dit combien, il répondait : ben t’nez (c’était une expression qu’il employait souvent), et il sortait un autre chiffre. Un nommé X était préposé à ces questions. » J’ai recueilli d’autres exemples de ces approximations délibérées. On est bien dans le jeu, comme si par le jeu et la complicité il atteignait mieux le but recherché. Il semble bien que le nombre de kilomètres de fils de téléphone à Paris ait la même signification dans un autre registre. Cela laisse à penser que Bernard Charbonneau s’amusait dans ses cours, sans doute pour son propre plaisir, mais sans doute aussi pour susciter chez les potaches un embryon d’esprit critique.

V. – Les relations de Charbonneau avec ses élèves

La première remarque à faire à ce sujet est le nom par lequel toutes les générations d’élèves l’ont toujours désigné pendant le quart de siècle où il a enseigné à l’école normale : Beñat, à savoir la version locale, basque et béarnaise à la fois, de son prénom Bernard. À vrai dire, la plupart des enseignants étaient désignés par leur prénom quand on parlait d’eux à la troisième personne, mais dans son cas l’emploi de la version très courante et populaire du prénom, même si elle banale dans la région, est un « diminutif plutôt affectueux », comme le dit un ancien. Ceci étant, on disait « Monsieur », bien sûr, quand on s’adressait à lui, comme pour les autres enseignants. Les relations de Charbonneau avec ses élèves apparaissent complexes. À l’image de ses cours, elles présentent des aspects apparemment contradictoires. Le trait de comportement qui paraît le plus évident pour tous les anciens normaliens est la distance ; j’insiste sur ce point car il est mis en avant, y compris par ceux qui disent avoir été très marqués par lui et avoir éprouvé de la sympathie à son égard. Voici quelques déclarations d’admirateurs : « Il n’aimait pas la promiscuité » ; « Beñat mettait beaucoup de distance entre lui et nous ». « Il y avait de la distance, pas d’échange personnel après le cours ; il faut dire qu’il n’y en avait pas non plus avec les autres profs, alors que le directeur, Bertoul, portait une très grande attention aux personnes. » « Il vivait dans sa bulle ; on sentait bien que ses cours étaient alimentaires, il avait la tête ailleurs. » Il faut bien comprendre qu’il entre une grande part d’admiration dans ces impressions ; le même ajoute aussitôt : « C’était un être à part, il nous dépassait et quand on est dépassé on prend les choses à la dérision. » Il vient aussi de dire : « Il était au-dessus des chiffres et des dates. » Si l’on comprend bien, il était au-dessus de nous et au-dessus des chiffres et des dates, c’est un peu le même comportement qui caractérise Charbonneau dans son rapport avec les élèves autant qu’avec les données qu’il leur apporte. Cette attitude n’exclut pas forcément la sympathie réciproque. Un ancien élève va même jusqu’à dire : « Dès qu’il franchissait le portail d’entrée de l’EN, il apostrophait les normaliens présents d’un sonore : bonjour les amis ! », qui étonne un peu, à vrai dire, quand on compare avec le ton général des témoignages. La même scène donne, sur un ton plus neutre : « Il arrivait, il disait bonjour, il repartait ; l’ambiance était bonne quand même, c’était sympathique, mais il y avait de la distance. » « Il était ironique, mais sans méchanceté, une ironie chaleureuse, non caustique. Tout le monde le trouvait sympathique. » Tous, en réalité, n’ont pas senti ce courant de sympathie. Dans le registre négatif, cela donne : « Il nous intriguait, mais il n’était pas chaleureux ni sympathique ; à la fin des cours, il mettait son béret et partait, il était très renfermé sur lui-même », ou encore : « Pas chaleureux, assez distant avec les élèves, il ne faisait pas attention aux individus. Après le cours, c’était plié, il partait, il allait à la bibliothèque. Certains n’ont pas de bons souvenirs de lui. » « Il nous voyait, mais ne nous regardait pas », ou encore « Quand il ne voulait pas voir quelqu’un, il ne le voyait pas, par contre quand il voulait, il voyait très bien ». L’intérêt de ces dernières remarques sur Charbonneau n’est pas dans leur contenu, car on peut sans doute en dire autant de tout un chacun : elles soulignent simplement le rejet dont il a été l’objet de la part de certains. Un aspect surprenant de ses relations avec ses élèves était sa façon de les noter. Les cours commençaient tous de façon classique par l’interrogation d’un ou de deux, voire trois élèves ; il notait séparément la leçon et le cahier, c’est-à-dire la façon de prendre des notes. Or plusieurs témoignages, même venant de bons élèves, disent qu’il se faisait une idée de chacun d’eux dès les premiers temps et que l’on gardait pendant toute sa scolarité les notes des premières interrogations, quoi qu’on fasse par la suite. Ainsi, « X avait la cote ; il faisait n’importe quoi en cours ; je le vois l’épaule nue avec dessus un tablier noir mis comme une toge, Beñat, ça l’amusait. Il faisait de temps en temps spontanément une remarque, Beñat appréciait. » « Les élèves étaient répertoriés dans sa tête : les bons, les moins bons. Moi j’ai eu un petit coup de pouce, j’étais mal à l’aise dans ces cas ; une fois, j’étais sec pour la leçon et j’ai eu une bonne note du genre 15 pour la leçon, 16 pour le cahier. Il y a eu un petit murmure dans la classe ; ce jour-là, je n’étais pas très fier de moi. » Un de ceux qui n’ont pas voulu participer à l’enquête et que j’ai tout de même réussi à interroger sur le seuil de sa maison, m’a dit : « Quand il avait noté un élève, c’était une fois pour toutes, on gardait la même note quoi qu’on fasse. Moi j’ai eu tout de suite une mauvaise note. » Et pourtant un autre dit : « Je ne l’ai jamais entendu saquer quelqu’un, ni mépriser, il n’était jamais négatif. » Ou encore : « Ses notations étaient toujours valorisantes, quel que soit le niveau de nos réponses. » La clef de sa façon de noter est peut-être dans ce jugement : « Il devait noter, ça le gonflait. » Voici un exemple de cette attitude qui confine à l’indifférence : « Un nommé X, un mastodonte, un grand sportif, faisait toujours des tours de con. Beñat l’appelle pour l’interroger. X arrive, il s’était foutu une bande blanche sur le bras droit et dit à Charbonneau : “excusez-moi (je le vois encore), je n’ai pas pu étudier l’interro parce que je me suis luxé le bras”. N’importe qui aurait dit : “ça n’empêche pas d’étudier”. Charbonneau n’y a pas pensé. Il dit : “ben t’nez, vous passerez plus tard”. » De même, les compositions devaient être pour lui une corvée. « Il y en avait plein qui pompaient ; il n’y voyait rien, ou il s’en foutait. » « Pour les compos, on s’entendait à deux, l’un bûchait l’histoire, l’autre la géo et on s’échangeait les copies sans mettre les noms. Je ne sais pas s’il s’en apercevait. » Le plus vraisemblable est qu’il ne remarquait rien, par ennui pour ce genre d’exercice. En effet une fois, « un gars nous a dit : vous êtes cons de bûcher. Vous allez voir comment je vais le baiser. Il avait le livre de Bordas. Beñat l’a chopé ; c’est peut-être le seul gars qui ait été chopé. Beñat a été sec. » Nous pouvons constater une fois de plus deux faces dans Charbonneau. Tel qui vient de dire qu’il était distant, ajoute : « Mais à chaque session de bac, lui et sa femme venaient nous voir à la sortie. » Surtout, il y avait les fameuses sorties avec les élèves. Elles sont de deux sortes ; les sorties d’une après-midi et les sorties de la journée. Quelques souvenirs des sorties de l’après-midi : « Les sorties de première année aux cerises sur les coteaux de Jurançon. On cueillait les cerises jusqu’à ce que, de sa voix si caractéristique il nous criait : Pet ! Pet ! Voilà le proprio ! » « Presque tous les ans, pour les premières années, il organisait la visite du vignoble de Jurançon. Il nous demandait de nous procurer un vélo ou un vélomoteur. On arrive chez lui ; tout à coup on voit déboucher un gars à vélo et en bleu de travail, il démarre aussitôt et nous fait crapahuter toute la journée dans le vignoble. Il suait tant qu’il a dû se mettre torse nu. Revenu chez lui, il nous offre le jurançon. » « Un jour, on avait cours de 3 à 4, il nous a tous amenés à vélo à Saint-Faust-de Bas. On était 14 ou 15. Il y avait un bistrot, il a commandé une ou deux bouteilles de jurançon qu’il nous a offertes, et on est redescendu comme ça. Il avait fait sauter un cours. »

Les sorties en montagne n’étaient semble-t-il pas systématiques ; elles se raréfièrent vers la fin de sa carrière : « Nous, il ne nous a pas amenés en montagne. » Mais pour ceux qui en ont profité, le souvenir est durable : « Mon souvenir le plus marquant : une expédition pour pister l’omble chevalier dans un lac de montagne. Départ en train jusqu’à Etsaut, montée dans le brouillard, nuit sous la tente. J’avais amené une petite canne à pêche. Le lendemain, c’est le beau temps. Chacun a eu droit à un omble, pas plus. C’était en 1947, j’étais en quatrième année. » Il semble que les sorties avec nuit sous la tente n’aient pas duré longtemps. Les souvenirs ultérieurs parlent de journées à la montagne. « Avec S. (le professeur de mathématiques, un montagnard lui aussi) il nous a amenés en bus au col d’Iseye. C’était ma première sortie en montagne. Il avait fait le pitre, de la ramasse sur un névé avec son anorak. C’était en mai 1956. » « Il nous a amenés au col d’Iseye. On a grimpé 800 mètres pour étudier la faune » ; « Il nous amenait souvent en montagne, toute la journée, en car. On écoutait plus ou moins ses explications. » Sa résistance étonne : « Un jour de neige en troisième année, il nous avait fait monter à Lhers, on était monté à pied. Il était increvable ; il n’allait pas vite, mais il ne s’arrêtait jamais. » Il est clair que c’était là un moyen de faire découvrir à ses élèves un rapport avec la nature que l’enseignement traditionnel ne privilégiait pas. On le voit avec l’initiation à la pêche. Il est d’autres témoignages : « Je me souviens qu’il nous avait amenés à la forêt d’Issaux, toute la promo. On y avait passé toute la journée. Il nous avait fait découvrir les plantes, les animaux ; il s’attardait sur un torrent. » « Il nous avait appris à capter l’eau avec une peau d’orange vidée. » On voit combien l’avait marqué pendant son enfance bordelaise son passage chez les Éclaireurs unionistes et sa découverte d’une vie au contact direct avec les plantes et les animaux non domestiqués par l’homme. Sur la base de témoignages aussi divers, il paraît bien ardu de se faire une idée cohérente des relations de Bernard Charbonneau avec ses élèves ; comme celle de tout un chacun, son attitude n’était peut-être pas cohérente, précisément, et comportait des contradictions internes. Il me semble pourtant qu’il était très conscient de la difficulté de faire passer ses idées, qu’il avait peur de ne pas être compris s’il parlait trop directement à ses élèves, et que, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, cette crainte est pour beaucoup dans le choix d’un public de normaliens plus rustres que le public des lycéens de l’époque, à plus forte raison des étudiants. Il aurait en somme choisi une forme d’exil dans un monde étranger à ses pensées les plus intimes. Cela pourrait expliquer son attitude vis-à-vis de ceux qu’il jugeait les plus mauvais, les plus étrangers à ses préoccupations, et le fait que ce jugement était définitif. Il y a eu chez lui une sorte de mal-être.

Un ancien normalien l’exprime de façon particulièrement dure : « Pour moi, Charbonneau était un ultra-citadin, venu à la campagne, mais resté citadin. C’était un homme très maladroit, pas à l’aise dans son corps, il se situait mal dans l’espace, et du même coup dans le monde dans lequel il vivait. » Cette appréciation reprend de façon « vacharde », tout en leur conférant une unité, des traits de comportement décrits par les élèves ; elle me semble pourtant passer à côté de l’essentiel pour deux raisons. D’abord parce que l’essentiel est comme toujours dans le projet quelles que soient les raisons qui rendent comptent du choix du projet. Mais aussi parce qu’elles ne voient pas un point central : pour qui sait que la vision charbonnienne de la vie souhaitable est à situer dans le quotidien, on repère dans sa vie une unité qui n’est pas seulement du mal-être, mais la guérison de ce mal-être par le contact avec le monde non humain, qu’il a pris soin de proposer discrètement à ses élèves dans les sorties et dans quelques apartés (« Il racontait parfois ses parties de pêche », « Il disait : quand vous tenez un brochet au bout de la ligne, Dieu n’est pas votre cousin »), et par le plaisir qu’il prenait manifestement à jouer ses cours, à faire au besoin le pitre, comme l’ont dit certains ; de cela ses élèves étaient conscients. « Il vivait ses cours intensément, théâtralement souvent. » Même ses partis pris vont dans ce sens ; les élèves avaient bien remarqué que, quand il interrogeait les bons élèves, « il se faisait plaisir ». Sans doute de tels traits de comportement sont-ils courants dans le corps enseignant, mais ils paraissent ici poussés à l’extrême. Le personnage que Charbonneau paraît s’être construit à l’école normale, comme le choix de cet établissement pour son activité professionnelle, est peut-être plus central dans sa vie qu’on serait porté à le penser à première vue : au même titre que ses parties de pêche, une manière de jouer, d’exorciser et de guérir autant que faire se peut ce que sa vie comportait de malaise. Car cet homme décrit comme mal à l’aise dans son corps est aussi celui qui attachait tant d’importance au corps et qui en a étonné plus d’un par sa résistance physique.

VI. – L’apport de Charbonneau à la formation de ses élèves 

L’apport de Charbonneau à la formation de ses élèves est bien difficile à évaluer sur la base de ce qu’en disent les anciens normaliens, et ce pour plusieurs raisons. J’en vois au moins deux. La première est classique, elle vaut pour tout enseignement : tout enseignement porte en effet en lui des résultats qui n’apparaissent que plus tard, quand l’élève a mûri, et dans le cas de Charbonneau, c’est bien ce qu’affirment d’anciens normaliens ; mais qui peut dire ce que ce mûrissement doit à l’enseignant lui-même et ce qui vient d’un cheminement intérieur ? Cette incertitude se devine dans le fait que beaucoup sont peu précis quand ils évoquent l’influence qu’il a eue sur eux. La seconde est propre à Charbonneau ; déjà, du temps de leur présence à l’EN, on savait qu’il écrivait des livres (j’y reviendrai) ; de plus, un grand nombre ont par la suite entendu parler de lui et certains même ont lu ne serait-ce qu’une petite partie de son œuvre ou ont eu vent de ses engagements concrets, comme celui pour la sauvegarde de la côte aquitaine. Ces images ultérieures de leur ancien professeur modifient leurs témoignages, car les souvenirs s’élaborent sans cesse au cours de l’existence. Il en est qui font bien la distinction entre leurs souvenirs scolaires et ce qu’ils ont connu par la suite. Ainsi tel ancien élève qui a ensuite fait partie de groupes de réflexion autour de Charbonneau et d’Ellul déclare : « À l’EN, il donnait l’image d’un prof très vivant à l’esprit critique, qui nous éveillait, mettait en doute les idées toutes faites, mais ça n’allait pas plus loin. » Mais la plupart y arrivent mal et en ont conscience.

Il semble bien que Charbonneau, s’il lui arrivait comme on vient de le voir de faire part de ses plaisirs et de ses goûts pour une vie proche de la nature, n’a jamais explicitement parlé aux normaliens des idées auxquelles il tenait et qu’il jugeait important de diffuser. Les témoignages à ce sujet sont tous sans ambages : « On percevait son originalité : pas sur les grandes idées, mais sur le vécu quotidien. » « Bien des années plus tard, quand j’ai appris ses engagements, je n’ai pas été surpris du tout. On voyait qu’il ne vivait pas et ne pensait pas comme tout le monde, et qu’il avait réfléchi sur beaucoup de choses ; ça, on le voyait. » « Il ne parlait pas de ses idées. » « Il ne nous a jamais parlé de ses livres ; il y en a qui ont pu le prendre pour un péquenot. » « Il n’a jamais fait de prosélytisme… » « On devinait d’autant moins ses positions qu’à quinze ans on n’a rien à foutre des positions des profs. » Mieux même : un ancien élève, qui par la suite a été assez proche de lui, m’a dit : « Je me suis toujours demandé quelles étaient ses opinions religieuses. Il était très spiritualiste. Était-il protestant ? Dans ses cours, il ne faisait pas d’allusion à ses croyances. » Peut-on dire pour autant que ses élèves n’en avaient aucune idée ? C’est vrai pour certains : « En quatre ans, je ne me suis pas aperçu qu’il avait une œuvre. » « Je crois que c’est après coup qu’on a connu ses écrits. Et pourtant dès le temps de l’école normale, beaucoup savaient qu’il avait à son actif ce qu’on appelle une œuvre. » « On savait que c’était un philosophe, mais il n’en parlait jamais ; une pudeur, c’est un des éléments du respect profond qu’il nous inspirait. Je suis de ceux qui ont découvert dès l’EN l’autre Charbonneau. J’en ai parlé avec Bertoul, mais jamais avec lui-même ; c’est une des choses que je regrette. » « On parlait de son livre L’État. Je crois que c’est Bertoul qui nous en parlait. » « Il avait écrit un ou plusieurs livres ; ils étaient à la bibliothèque de l’EN ; certains les lisaient. » Apparemment avec difficulté, même pour les plus courageux : « J’ai été impressionné par son tapuscrit L’État. Sa préface m’avait impressionné, j’avais 15-16 ans. » « Je ne sais pas du tout comment on avait su que cet homme écrivait, mais on l’avait su. Il y avait à la bibliothèque des livres de lui, dont certains non édités, mais dactylographiés et reliés. Ses bouquins avaient été, dit-on, censurés, c’était un attrait. On les feuilletait, on les reposait vite, car on n’y pompait rien. C’est alors qu’on voyait que son langage dans les cours et son langage écrit, c’était pas du tout les mêmes. »

Car son œuvre aussi appartenait à sa légende, une légende selon laquelle ses livres étaient censurés, voire interdits. « Beñat avait écrit Le Jardin de Babylone, non publié. La rumeur disait qu’il avait été censuré ; on l’avait lu, du coup. » « On savait qu’à la bibliothèque son livre L’État était en reliure, car le livre était interdit. Ce livre n’avait pas reçu l’autorisation d’être publié. Je crois qu’il y avait en tête : ce livre est interdit aux militaires et aux ecclésiastiques. J’ai un peu parcouru L’État, je n’ai rien compris ; j’avais 16 ans. » La publication de l’un de ses ouvrages avait été suivie d’une émission de présentation à la télévision. « Toute l’EN, directeur en tête, suivit l’émission littéraire où on l’interrogeait sur son livre Le Paradoxe de la culture. » Dans une autre version, (à moins qu’il y ait eu deux émissions), c’est du Jardin de Babylone qu’il est question : « Quand son livre Le Jardin de Babylone est paru, il est passé à la télé. On était tous allés le voir. Chaque fois qu’il en remontrait au présentateur, on criait, comme dans ses cours quand il sortait une burne. Le cours suivant, on avait écrit au tableau : vu à la télé. » En somme, pour les normaliens qui en ont eu connaissance, l’œuvre écrite de Charbonneau faisait partie de l’apparence du personnage, du spectacle qu’il offrait ; dans le cas de l’émission télévisée, le spectacle fut un match entre leur champion et le monde extérieur. Les personnes interrogées ont presque toutes dit la place prépondérante qu’avait le sport dans les préoccupations, le sport pratiqué et le sport vu en spectateur, un sport considéré à la fois comme distraction et comme preuve de virilité. Charbonneau avait à leurs yeux sa place dans cette vision sportive, agonistique, du monde, une place insolite, mais une place tout de même. Mais la censure voire l’interdiction supposées de ses livres, l’émission de télévision, tout cela ne fait pas une initiation à l’œuvre. C’est dans l’enseignement qu’il dispensait qu’il nous faut chercher s’il a plus ou moins introduit ses élèves à quelques-unes des idées qui parsèment cette dernière. Nous sommes une fois de plus au cœur du contraste, dans la façon dont il se présentait à eux, entre l’apparent et l’essentiel. Ce contraste était-il vraiment clair aux yeux de ceux qui se traitent eux-mêmes rétrospectivement de petits morpions incapables de saisir la valeur de leur professeur ? « Nous étions, hélas, trop insouciants et immatures pour mesurer notre chance. » « Les idées qu’il balançait, on ne les percevait pas. » En réalité, Charbonneau « balançait-il » vraiment des idées dans ses cours ? Il semble les avoir plutôt suggérées de temps à autre, quand l’occasion s’en présentait, et de façon indirecte de préférence, par le biais de l’humour ou de l’absurde, en tout cas par un de ces décrochages dans le rythme de son élocution, comme il les aimait. C’est sans doute pour cette raison que les impressions de ses anciens élèves sont sur ce point assez vague. « J’ai senti sa passion pour la nature, le plaisir d’aimer la montagne, mais de son enseignement, je n’ai pas de souvenirs précis. » Certains ont pourtant perçu quelque chose ; voici ce qu’ils en disent : « Charbonneau nous a beaucoup appris, non pas par ses cours, qui étaient classiques, mais par des choses à côté. Il y avait deux niveaux, l’enseignement, qui était classique, et un autre niveau que l’on sentait mais qui nous dépassait. » « Mais c’est vrai qu’il avait un fil conducteur. C’est maintenant, en y repensant, qu’on se le dit. » Il a été pour certains de ses élèves un véritable éveilleur. C’est en ces termes qu’ils en parlent et cela peut être dit sous une forme abrupte : « Il m’a ouvert au monde. » « Il avait une très grande pureté, une honnêteté intellectuelle. On le pressentait déjà, c’est pour cela qu’il était admiré et respecté. » Beaucoup de normaliens ont été sensibles à son humour et à ce qu’avaient d’absurde certaines anecdotes qu’il racontait, ou plutôt qu’il « sortait » comme ils disaient, mais, alors que pour beaucoup ce n’était apparemment qu’un jeu de la part de leur professeur, jeu dont ils n’ont compris le sens que plus tard, certains disent avoir perçu d’emblée la portée de ces à-côtés, et ceux-là reconnaissent ce que dès leur passage à l’école normale ils lui doivent. « Il avait surtout le goût du paradoxe ; ça mettait en cause beaucoup de préjugés. Il critiquait les certitudes de la religion républicaine. » « Ce qui était typique de Charbonneau, c’était sa méthode pour construire son jugement, et son intelligence des faits. Comme un oignon que l’on desquame, il m’a appris à voir au-delà des apparences. Il m’a appris à apprendre. Il m’a fait comprendre qu’être scientifique, c’est être indiscipliné dans sa discipline, butiner dans les marges. S’éduquer avec lui, c’était aussi aborder la recherche scientifique avec le doute constructif », écrit un ancien normalien devenu chercheur en géographie du monde tropical. Il a ainsi été à l’origine de vocations : « Beaucoup ont très bien réussi en histoire et géographie grâce à lui ; ça m’a marqué définitivement. » « Je pense qu’il a été déterminant dans mon choix d’étudier la géographie et dans mon engagement dans la Fédération nationale des associations d’usagers des transports. » Quelques témoignages relèvent la lucidité dont il a pu parfois faire preuve quant à l’évolution historique. Dans son cours sur l’Union soviétique, un ancien élève se rappelle : « Sur les villes de l’URSS. On apprenait les deux noms, l’ancien à côté du nouveau ; apprenez-les, disait-il, parce que ça reviendra. Je ne le verrai peut-être pas, mais vous, oui. Et idem pour la Yougoslavie. » Il semble n’avoir jamais commenté de quelque façon que ce soit l’actualité politique. « En Mai 68, il nous a dit : ce ne sera qu’un feu de paille. Était-ce le fond de sa pensée ? C’est en tout cas le langage qu’il avait décidé de tenir. » Un autre s’interroge sur ce silence : « En 68, il est resté à l’écart, c’est étonnant. Il n’a pas compris le mouvement, et en même temps il avait une certaine sympathie. Mais il ne venait pas discuter avec nous. » Les deux versants majeurs de son œuvre, la liberté et la nature, transparaissaient plus ou moins pour les plus lucides des normaliens. C’est en tout cas ce qu’ils en disent aujourd’hui. Avec des variantes. Ainsi lors d’un dialogue entre deux anciens, l’un avance : « J’ai davantage retenu ses critiques sur la condition humaine que sur la nature », et l’autre répond : « Moi c’est l’inverse », en ajoutant aussitôt : « Ça dépend de ce à quoi chacun est attentif. » L’un qui a été particulièrement sensible au message de liberté au point qu’il en a parlé tout de suite et avec précision, ajoute : « Je n’ai pas repéré le message écolo (ce sont ses termes propres) ; là, je suis passé complètement à côté ; en trois ans il n’a fait aucun prosélytisme. » Un autre fournit un témoignage analogue et explique pourquoi à son avis les jeunes normaliens n’ont rien suspecté : « On devinait ses positions libertaires, pas écologiques. L’écologie n’était pas entrée dans les pensées. » Et cependant, si la notion d’écologie étant hors du système de pensée ordinaire de l’époque ne pouvait être repérée, les réflexions de Bernard Charbonneau sur la dégradation des relations de l’homme avec la nature semblent avoir retenu particulièrement l’attention et c’était certainement cela le plus important à ses yeux ; c’est le domaine qui semble avoir alimenté le plus grand nombre d’anecdotes ou simplement laissé le plus de souvenirs, sans doute parce que le lien est facile à faire avec les sorties à la campagne ou à la montagne. « Il nous disait : vous êtes encore à une époque qui a encore un pied dans le Moyen Âge, un pied dans la modernité. Il nous parlait des charrettes tirées par des bœufs dans la rue du XIV-Juillet, qui ramenaient les ajoncs coupés au Pont-Long et qui allaient à pied jusque dans la vallée d’Ossau. Il nous disait : regardez, ça ne va pas durer. » « On sentait qu’il avait un truc de défense de la nature. » Lui qui aimait tant pêcher et à qui il arrivait de parler à ses élèves des plaisirs de la pêche, a souvent fait des remarques sur la pollution croissante des rivières et leur dégradation par les prélèvements des hommes. « Il parlait du scandale des gravières du Gave, qui allaient modifier la nappe phréatique. » « En décrivant la mousse sur le Gave, il disait : merci Monsieur Sanders ! ». Ou encore : « Dans cinquante ans on fera la guerre pour l’eau. Cela nous a beaucoup marqués. » Dans une anticipation humoristique sur la fin du monde, il aurait déclaré : « Le jour où il ne restera plus qu’une pâquerette, on l’entourera de fils de fer barbelés, on la regardera et on se dira avec satisfaction : c’est tout de même mieux que rien. » En somme, il lui arrivait dans ses cours de laisser échapper des pointes de cet humour qu’il manifeste souvent dans maints passages satiriques de son œuvre écrite. Ses critiques sur l’organisation de la société étaient peut-être encore plus discrètes que ses réflexions dites aujourd’hui écologiques ; en tout cas je n’ai pas relevé d’anecdote à ce sujet. Tel, qui vient de parler de ses positions libertaires, précise : « On ressentait ses positions sur la société, mais c’était du non-dit, je ne me souviens pas de prises de positions précises à ce sujet. » D’ailleurs, cet ancien normalien qui a commencé l’entretien en déclarant avec enthousiasme : « Cet homme m’a appris la liberté », enchaîne non pas par des paroles tirées des cours de Charbonneau, mais par le récit de son comportement à l’occasion de la visite d’un inspecteur général. « Je l’ai vu sortir un inspecteur général venu de Paris de sa classe. On était impressionnés. D’habitude il y avait des blagues toutes les cinq minutes et il aimait qu’on réagisse bruyamment. Il sort une première vanne ; silence de mort. Je le revois comme si c’était hier. Il enlève ses lunettes, jette un coup d’œil. Cinq minutes après, il en sort une deuxième, rien. Il sort ses lunettes et dit : qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ? Ça ne va pas. Une troisième. L’inspecteur lève la main. Oui, monsieur l’inspecteur, qu’est-ce qu’il y a ? Monsieur Charbonneau, je vois que vous voulez maintenir une certaine bonne humeur, mais il ne faut pas exagérer. Écoutez, monsieur l’inspecteur, les gens qui viennent dans mon cours, c’est que ça les intéresse, et si aujourd’hui quelqu’un n’est pas intéressé, il n’est pas obligé de rester. L’inspecteur se dirige vers la porte, M. Bertoul lui court derrière : M. l’inspecteur ! M. l’inspecteur ! On ne l’a plus revu. »

Une conclusion ?

Peut-on tirer quelque conclusion autre qu’anecdotique de ces bribes de témoignages donnés avec un demi-siècle de décalage et formés d’un assemblage d’anecdotes les unes pittoresques, les autres banales, certaines pittoresques et banales à la fois ? La première impression est que Bernard Charbonneau a fortement marqué beaucoup de ceux qui l’ont connu comme professeur. Cela est peut-être vrai même pour ceux qui ne l’ont pas du tout apprécié pour antipathie réciproque et ont séché ses cours ; ce genre de témoignage n’est pas aisé à repérer ; il faut l’extraire du silence qui l’entoure. Cela est sans doute vrai aussi de ceux qu’il a impressionnés mais qui portent quand même un regard très critique sur lui. Mais l’intérêt de l’enquête n’est pas dans ce constat qui n’a rien d’étonnant. Il n’est pas non plus dans les contrastes qu’il révèle, sinon entre les différents aspects de l’homme Charbonneau qui resteront toujours un mystère comme il en est de tout être humain, du moins entre les images que l’on a eues de lui ; car on se trouve là encore en pleine banalité : de qui ne pourrait-on pas en dire autant ? L’essentiel me paraît tout simplement dans la violence de ces contrastes. Car elle rappelle une autre violence, un autre contraste.

Ce contraste me paraît résider dans le rapport de Charbonneau avec son œuvre : autant il jugeait important ce qu’il avait à dire, autant il pensait que c’était quasiment impossible à communiquer. Ce dilemme est classique chez nombre de créateurs. La solution ou plutôt les solutions que chacun d’eux trouve pour y faire face varient bien sûr selon la personnalité ; c’est une sorte de bricolage qui tient compte de la nature du message et de celle du messager. Bernard Charbonneau, dont la pensée accordait tant d’importance à tous les aspects de la vie concrète, corporelle, dans sa vision de ce que doit être une vie digne d’être vécue, semble avoir joué de son apparence physique pour exprimer et cacher à la fois sa pensée à des élèves choisis pour leur rusticité. Il entre sans doute dans cette attitude une part d’élitisme, voire de raideur et de dureté, comme s’il se disait que sa pensée n’était pas de ce monde, et cela pourrait rendre compte de l’ignorance méprisante dans lequel il semble avoir tenu certains de ses élèves, qui lui en ont d’autant plus voulu qu’ils devinaient sa valeur, mais aussi l’inspecteur général, car son mépris était extérieur aux critères de valeur en cours dans la société. Sans doute y avait-il aussi chez lui une part de souffrance, et de plaisir également, l’une n’allant pas sans l’autre, car il semble avoir aimé se faire plaisir pendant ses cours et pas seulement dans son œuvre écrite et dans sa vie quotidienne ; de là son indulgence pour ceux qu’il sentait aptes à saisir sa pensée. Comme il semble avoir pâti d’un isolement qu’il a pourtant voulu. Il existe sans doute un lien entre sa carrière professionnelle à l’école normale d’instituteurs de Lescar et le fait que c’est à titre posthume que son œuvre écrite commence à être reconnue à sa juste valeur. On peut condenser en termes simples les impressions tirées de l’enquête auprès des normaliens de Lescar : Bernard Charbonneau semble avoir joué de son apparence vestimentaire et comportementale, profité en quelque sorte de son physique disgracieux, pour vivre en lui-même et faire sentir à ses contemporains la vanité des apparences extérieures face à la réalité belle et bonne à vivre. Les fameux « gueuleps » parfaitement maîtrisés, principal souvenir de ses anciens élèves, auraient été la fois des concessions à l’impatience de ce monde-ci, le monde d’ici-bas, et des ouvertures vers l’explosion inévitable de la vie, comme une façon de suggérer qu’une fenêtre était toujours ouverte entre d’un côté les conventions sociales que Charbonneau acceptait et appliquait dans ses cours qui avaient une fonction immédiate (préparer à des examens) et finale (former de futurs formateurs) et de l’autre la « vraie vie ».

Liste des témoignages

Entretiens collectifs : Michel Arribe, Jean-Paul Basly, Gérard Carassou, Léo Carrère-Gée, Jean Cauhapé, Jean-Pierre Coy, Gérard Guichemerre, Daniel Junquas, Robert Mesplé-Somps, Michel Syndique.

Entretiens individuels : René Acin, René Arripe, René Bougues, Jacques Bouhaben, Jean-Claude Bourtoul, André Cazetien, Jean Cédet, Claude Dendaletche, René Descazeaux, Noël Estarziau, Jean-Baptiste Etchandy, Michel Etcheveste, Pierre Goudicq, Maurice Haristoy, André Lamarque, Paul Larreya, Paul Lavie,

Témoignages écrits : Pierre Garestéguy, Jean-Bernard Lugadet, Michel Mounaix, Gérard Pissondes.

M.G. auteur d’un chapitre de l’ouvrage collectif sur l’école normale de Lescar. Par ailleurs Daniel Junquas, ancien normalien et élève de Charbonneau, qui a participé aux entretiens collectifs, est l’auteur d’un travail intitulé « Bernard Charbonneau ou le choix de la liberté » (1), rédigé en 2010 et dactylographié. Je ne l’ai pas utilisé, car il est une réflexion sur l’œuvre écrite et n’entrait pas dans le projet d’enquête qui visait à repérer Bernard Charbonneau dans son rôle d’enseignant.

Note

(1) Ce texte est disponible sur le site de La Grande Mue. Nous publions, en complément à l’article de Michel Papy, cet hommage que Daniel Junquas a rendu à Bernard Charbonneau à la mort de celui-ci.

Nous l’appelions familièrement « Beñat »…

Dans l’ouvrage consacré à l’école normale de Lescar paru en 1981 (et dont M. Pierre Barets fut la cheville ouvrière), Bernard Charbonneau y est décrit en ces termes par un ancien normalien : « Un curieux bonhomme, sec, mal habillé, noir de peau, myope, qui venait faire de l’histoire et géographie sur une vieille bicyclette. Il sortait des fiches jaunies de son cartable et commençait son cours… Passionné de pêche à la ligne, de montagne, increvable, il nous emmenait une fois par an à travers les Pyrénées et nous faisait tirer la langue sur les pentes »…

Bernard Charbonneau avait un sacré sens de l’humour, un tantinet libertaire, franchement iconoclaste. Parmi ses anecdotes favorites, l’histoire des abattoirs de Chicago : « Lors d’une visite, un député trop curieux se pencha un peu trop et tomba sur le tapis roulant. Le grand Noir, distrait, l’égorgea machinalement… des boîtes de conserve arrivèrent en fin de parcours. Quand on s’aperçut de la disparition de l’élu, on arrêta le tapis roulant. Arrivé à ce stade, deux versions possibles suivant l’humeur du conteur : Soit on mettait la machine en arrière et on récupérait notre député intact au départ de la chaîne ; soit on analysait les boîtes de conserve et on gardait celles qui n’avaient pas les mêmes pourcentages de matières azotées que les autres pour les remettre à la veuve : Voilà votre mari ! »

Autre trait de caractère de ce prof hors du commun : Quand venait un inspecteur général, il conservait son cartable bien rivé sous le bras droit et tendait la main gauche à « l’élégant bipède », comme il disait…

Mais les normaliens, adolescents plus ou moins boutonneux, amateurs de rugby et de vin de Madiran, s’ils appréciaient l’originalité de ce professeur hors normes ne soupçonnaient guère qu’il était l’un des penseurs les plus importants de son époque. Certes, ses manuscrits occupaient un rayonnage de la bibliothèque de l’EN mais le style de ses premiers écrits rebutait quelque peu les rares élèves qui avaient la curiosité de les ouvrir. Je me souviens du Mythe du coq, de L’Hommauto, de L’État… On ne comprenait pas grand-chose, mais on sentait bien l’odeur de soufre qui s’en dégageait…

Plus tard, vers la fin des années 70, j’ai eu le privilège de le faire venir à Biarritz pour une conférence portant sur la destruction des paysages, les excès de la mécanisation et de la monoculture. Bernard Charbonneau avait à cette époque publié Tristes campagnes et Notre table rase aux éditions Denoël. Malheureusement on ne peut plus trouver ces ouvrages en librairie, c’est pourquoi je regrette amèrement d’avoir prêté l’un d’eux à un copain indélicat…

Je regrette aussi de ne lui avoir rendu visite que deux ou trois fois dans sa maison de Saint-Pé-de-Léren, « Le Boucau », nichée à deux pas du Gave.

Un sage s’est éteint le 28 avril 1996, mais son œuvre n’est pas tout à fait oubliée.

 

 

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