Chronique de l’an deux mille (3)

Version imprimable de Chronique de l’an deux mille (3)

Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (3)

(Article paru en décembre 1973
dans Foi et Vie)

Préambule

Dans cette chronique encore plus que dans les autres, mon lecteur ou plutôt compagnon muet me verra errer de la cave au grenier de la maison que nous habitons provisoirement : de la réflexion sur l’ensemble et son sens à tel ou tel détail politique ou même financier. Qu’il m’excuse si cette série de notes n’a pas la rigueur d’un exposé magistral ; notre époque d’analyse ou d’action spécialisée oublie que la vie mélange les genres. Il arrive que, par souci de rigueur, l’exposé magistral s’écarte de la rigueur qui est fidélité au réel où le discours opère arbitrairement ses coupes. Je propose un jeu à mon lecteur ; ces pierres apparemment dispersées que je lui offre font partie d’un même édifice, d’un même temps vu par le même esprit. Qu’il s’exerce à remplir les lacunes du plan, à renouer le fil çà et là rompu de la démonstration, et il découvrira que les matériaux que je lui offre, s’ils ne forment pas un système, forment un tout.

De la progressivité de l’impôt

Pour changer, passons à la politique, à la vraie, c’est-à-dire aux finances. Si mon lecteur est bon chrétien, c’est-à-dire à peu près inévitablement idéaliste, il sera peut-être choqué, ces chroniques étant jusqu’ici surtout bucoliques, donc littéraires, en dépit des efforts de l’auteur pour les ramener au réel : à la société. Mais l’instant, présent ou futur, mélange les torchons sales des finances aux napperons brodés de la poésie ; et c’est ce qu’il est ou devient qui m’intéresse. Or, entre autres signes des temps, nous – je dis bien nous, le peuple et pas seulement les bourgeois – payons et payerons de plus en plus d’impôts. Ce n’est pas moi, citoyen ou contribuable sans importance, qui le dit mais un prophète (qualifié aujourd’hui de prospectiviste) éminent qui le proclame, sur le Sinaï d’où tombe toute vérité : « En 1985 la part des impôts et cotisations dans le revenu national aura augmenté de moitié » (1). Ce qui laisse entrevoir une époque où, si l’évolution se poursuit, donnant tout à l’État, nous recevrons tout de lui.

Cette augmentation de l’impôt va-t-elle s’opérer par le biais des lois ? Pas du tout, le gouvernement n’a pas à intervenir, cela se fera tout seul, grâce à la combinaison de la progressivité de l’impôt et de l’augmentation du revenu nominal, produit de l’inflation, moteur et effet de la croissance économique accélérée : à la limite, le jour où l’OS célibataire gagnera un million par mois, il devra reverser au fisc la moitié de son salaire. De temps à autre la Presse nous annonce que bon Prince, l’État se décide à nous accorder une « diminution » d’impôt ; c’est-à-dire qu’il élargit les tranches de son barème. Mais c’est toujours insuffisamment et trop tard par rapport à la baisse de la monnaie et à la hausse des prix. Quel merveilleux mécanisme pour le ministre des Finances que celui de la combinaison de la progressivité de l’impôt et de l’inflation ! Où est le temps où, pour augmenter les ressources de l’État, il fallait convoquer le Parlement et risquer une révolution ?

Ceci comporte plusieurs leçons. D’abord que les finances, et l’impôt qui relevaient du boulier, commencent à nous passer par-dessus la tête. L’affaire du citoyen devient de plus en plus celle du technicien. Le mécanisme dont je viens de parler, bien que relativement simple, est déjà trop compliqué, et c’est seulement en recevant l’avis du contrôleur que nous réalisons à quel point l’impôt augmente. Puis nous payons et nous oublions, jusqu’au juillet suivant, où nous serons surpris par la lourdeur de l’addition. Par ailleurs, quel étonnant retournement que celui d’une institution : la progressivité de l’impôt, inspirée par un souci de justice, devenue un moyen de pressurer commodément le peuple ! Et cela se fait sans que les partis, ni même l’opinion s’en soucient. Un petit détail : est-ce que dans l’indice des articles qui sert à définir la courbe des revenus réels on tient compte de la hausse de l’impôt direct ? Pourtant il prélève sa part, au moins autant que le vêtement ou la nourriture. N’étant pas sûr de ce détail je laisse au lecteur le soin de vérifier.

Mais je me place d’un point de vue égoïste : privé ; et il faut considérer la chose du point de vue de l’État, qui est celui de l’intérêt général. Vue sous cet angle, la part grandissante que prélève l’impôt est un phénomène parfaitement rationnel. Il faut bien financer le développement des équipements collectifs : les hôpitaux, les écoles, Concorde et Mururoa. Il faut bien que, pour répartir équitablement le revenu national, l’État commence par le prélever. L’augmentation de l’impôt, signe de l’accroissement des revenus, et par conséquent du bonheur du peuple, est l’indicatif du Progrès. Une fois de plus laissons la parole au J.O. de la Technocratie, c’est-à-dire au Monde. « Il est logique que le poids de l’impôt sur le revenu s’élève à mesure que s’accroît le pouvoir d’achat des contribuables ; la France est même fort en retard sur l’étranger à cet égard. Le niveau de vie des Français s’étant accru de 4,5 % en moyenne cette année, il est donc normal que progresse la part de leurs ressources qui sera consacrée l’an prochain à l’impôt sur le revenu » (2). Ce fonctionnaire, qui touche sans doute de près à l’inspection des Finances, parle d’or. C’est tout juste s’il ne nous dit pas que les Français s’enrichissent parce qu’ils payent plus d’impôts. Et cette vérité de base, que le régime issu de la guerre leur enfonce dans la tête : l’élévation de leur niveau de vie, me semble aussi arbitraire que, dans l’autre sens, la thèse de la paupérisation absolue longtemps soutenue par le P.C. Qu’est-ce que l’élévation du niveau de vie ? A-t-on tenu compte jusqu’ici de la dégradation de la qualité de la vie entraînée par la hausse de son niveau ? Si l’on défalque du revenu du Français moyen la part de l’impôt et celle des divers gadgets dont le plus coûteux est la bagnole, que lui reste-t-il pour vivre ? Ne serait-il pas une sorte de clochard motorisé rêvant de Concorde, assuré de la survie par la Sécurité sociale ? La réplique n’est pas aussi facile qu’on l’a cru jusqu’ici.

Pour justifier la montée de l’impôt, l’on invoque aussi les équipements collectifs et la redistribution des revenus. Mais là aussi, quels équipements et quelle redistribution ? Les fusées – et qui sait peut-être même Fos ou l’aménagement des Landes largement subventionnés – contribuent-ils à l’enrichissement des Français ? Ce n’est vrai que si ceux-ci s’identifient à une certaine France. L’impôt est-il justement réparti ? Pour l’instant, il semble bien que les salariés qui ne peuvent guère frauder soient les perdants. Mais la Justice est en train, l’étau se resserre, le fisc perfectionne son contrôle, et demain tous les Français seront dans le cas des salariés ; l’Égalité, la justice fiscale sera réalisée dans l’aliénation de tous à l’État.

*

Tout ceci mérite réflexion, ou cris. Or, pour ce qui est de l’impôt, ce qui frappe c’est un silence inquiétant : silence des partis, des syndicats, des intellectuels, des jeunes. Ce qui ne veut pas dire que dans la coulisse chacun ne se démerde. Or pendant longtemps la révolution s’est faite contre l’augmentation et l’inégalité de l’impôt. Si le citoyen ne crie plus quand on s’attaque à son portefeuille, qu’en sera-t-il du reste, notamment des libertés ? Et l’État sera perdu lui aussi. Finissant par tout dévorer, ne laissant rien aux individus ou aux sociétés pour le jeu ou la création, il périra d’indigestion, victime de sa boulimie.

Dialectique de l’individu et de la société totale

Nous vivons une fin des temps, ou en tout cas des temps extrêmes. Ces extrêmes peuvent être opposés, ils n’en sont pas moins liés par le mouvement brutal qui nous jette de l’un à l’autre. Ainsi en est-il de l’individu à la société, et il faut sans cesse le rappeler. Selon qu’on s’attache à tel ou tel de ses aspects ou de ses moments, notre époque se caractérise soit par un individualisme extrême ou une extrême négation de l’individu. L’analyse la plus fine des sensations ou des pensées individuelles et subjectives dans la littérature s’accompagne de leur réduction à des lois objectives et nécessaires par la science. La mise en cause des vérités et des morales qui semblaient les mieux établies, de la famille, de l’Église et de l’État par les individus y va de pair avec le triomphe brutal des slogans ou des disciplines de caserne. La négation des autorités s’y accompagne de la foi aveugle dans les révélations, invérifiables au profane, de la science, ou l’obéissance aux consignes, militaires administratives ou techniques. Qu’est-ce que le bien, le mal ? – En tout cas de Gaulle, Thorez (le lecteur de mon âge choisira selon ses goûts ce qu’il croit) l’a dit. Le sergent aboie, un voyant s’allume – clic – j’obéis, je passe. Je suis tout seul, je me perds dans la masse ; je discute, j’exécute etc. etc. cela dépend du moment ou de la fonction. Une fois encore, notre époque ne se caractérise pas par l’un ou l’autre mais par l’un et l’autre. Au moins ici.

L’extrême liberté et l’extrême nécessité, le doute le plus radical, la croyance la plus brute, la révolte la plus violente, l’obéissance la plus passive s’engendrant mutuellement, se combinant, s’émulsionnant pourrait-on dire au gré des remous du torrent qui nous entraîne. Mais finalement ne se confondant pas plus que l’huile et l’eau. Celui qui arriverait à préciser et à dire parfaitement le rapport de ces apparents contraires aurait probablement défini l’esprit de notre temps : mais peut-on s’abstraire totalement du sien ?

Pour me faire comprendre, je prendrai un exemple fourni par l’individu public le plus représentatif de la génération qui a traversé les avatars, violemment contrastés, de la période qui va de l’entre-deux-guerres et de la guerre à l’après-guerre et au débarquement sur la Lune : Jean-Paul Sartre. Comment, parti de l’existentialisme, de l’isolement individuel et de la liberté absolue, peut-on faire la guerre et tenter de faire la révolution ? Sartre nous le dit en plus ou moins clair dans ses œuvres non philosophiques. Mon exemple aura trait à la guerre, et non à la révolution. En effet, tant que la révolution n’est pas devenue une guerre, elle ne mobilise pas obligatoirement l’individu, qui reste un individu. Si l’on veut saisir le passage de l’individu au soldat Jean-Paul Sartre, il faut le chercher dans les écrits de la période 1940-1946.

… Relu dans le train le dernier livre des Chemins de la Liberté, La Mort dans l’âme. Interminables descriptions et interminables débats dans les limbes chaotiques de la défaite de juin 40. Quand soudain « Les Fritz, je te dis, les voilà !…. C’étaient des Français, une quinzaine d’hommes commandés par un lieutenant. Ils avaient des visages noirs et durs. Les gens du village se rangèrent sur les bas flancs de la route et les regardèrent venir sans amitié. Des Français, oui, mais qui venaient d’une contrée étrangère et dangereuse. Avec des fusils. Des Français qui sortaient de l’ombre et de la guerre, qui ramenaient la guerre dans ce bourg déjà pacifié. Des Français. Des Parisiens peut-être, ou des Bordelais ; pas tout à fait des Allemands…

« Chariot, toujours obligeant, s’avança : – À gauche, au bout de la route vous avez cent mètres à faire. L’officier se retourna brusquement sur lui et le toisa : – Qu’est-ce que c’est que ces manières de parler à un supérieur ? Vous ne pouvez pas rectifier la position ? Et ça vous étoufferait de dire : mon lieutenant ? Il y eut quelques secondes de silence. L’officier regardait Chariot dans les yeux ; autour de Mathieu les types regardaient l’officier. Chariot se mit au garde à vous. – À vos ordres mon lieutenant. – Ça va. »

Le lecteur bon public sent qu’un souffle d’air frais dissipe soudain les miasmes de la défaite. Enfin l’on va se battre contre et avec les Allemands, et du coup l’on prend leur gueule guerrière, durcie par la bataille et le grand air. Et l’intellectuel velléitaire va en effet mourir au champ d’honneur au sommet d’un clocher dans le plus pur style des Dernières cartouches. Notons en passant que la petite troupe qui s’avance en bon ordre parmi les fuyards débandés de la débâcle, est naturellement une troupe d’élite : ce sont nos vaillants chasseurs à pied commandés par un militaire visiblement de carrière, et non un civil déguisé en militaire. L’intellectuel de gauche en train de récupérer l’armée est obligé d’emprunter son matériel à Déroulède. Et comme tous les néophytes il en rajoute : tout le monde sait qu’à Verdun les formes extérieures du respect qui font la force des casernes, sinon des armées, passaient quand même au second plan. Mais il faut sans doute avoir connu la gauche individualiste pacifiste et internationaliste et révolutionnaire de l’entre-deux-guerres pour mesurer toute l’étendue du demi-tour qui transforme l’intellectuel décadent en statue de bronze pour monument aux morts. Une telle conversion (demi-tour) ne va pas sans reniement, haine secrète de soi-même, favorisée par le masochisme plus ou moins chrétien de Sartre. Laissons l’auteur s’exprimer par le truchement de ses héros :

« Pourquoi c’est con, demanda Pinette irrité. Je veux descendre un Fridolin, ça n’a rien de con. – Tu peux en descendre cent, la guerre sera perdue tout de même. Pinette ricana – Je sauverai l’honneur ! – Aux yeux de qui ? Pinette marchait la tête basse sans répondre – Et même si on t’élevait un monument ? dit Mathieu. Même si on foutait tes cendres sous l’Arc de Triomphe. Est-ce que ça vaudrait le coup de faire brûler tout un village ? – Qu’il brûle dit Pinette, c’est la guerre. – Il y a les femmes, les gosses. – Ils n’ont qu’à se barrer dans les champs. Ah ! dit-il d’un air idiot, faut que ça pète !…. Ne me fais pas chier, j’en ai marre de tes enculages de mouches. Si c’est tout ce que ça donne l’instruction, je me consolerai de ne pas en avoir. – Ils avaient atteint les premières maisons du village ; tout d’un coup, Mathieu se mit à crier lui aussi : J’en ai marre ! cria-t-il J’en ai marre ! J’en ai marre ! » Sur quoi Mathieu va chercher un fusil et monte dans le clocher, moins pour tirer contre les Allemands que contre soi-même : « Il s’approcha du parapet et se mit à tirer debout. C’était une énorme vengeance ; chaque coup de feu le vengeait d’un ancien scrupule. Un coup sur Lola que je n’ai pas oser voler, un coup sur Marcelle que j’aurai dû plaquer, un coup sur Odette que je n’ai pas voulu baiser. Celui-ci pour les livres que je n’ai pas osé écrire, celui-là pour les voyages que je me suis refusés, cet autre sur tous les types, en bloc, que j’avais envie de détester et que j’ai essayé de comprendre. »

Ainsi, grâce à la guerre, voici la nature et la simplicité, la fraternité, l’action, et même pour finir la liberté retrouvées : « Il tira ; il était pur, il était tout-puissant, il était libre. » Tel est en effet le chemin de la liberté pour qui l’a réduite à son individu. Si un jour il découvre qu’elle le dépasse, il l’identifiera à sa négation. Sans doute est-ce la raison profonde pour laquelle les totalitarismes divers du vingtième siècle ont succédé à l’individualisme libéral du dix-neuvième.

Des fonctions sociales

Maintenant, aidons le lecteur à philosopher tout seul, en osant le faire nous-mêmes. Une telle outrecuidance, pour qui n’a pas son permis : pour qui n’est pas un fonctionnaire de la philosophie, peut-être scandaleuse ou ridicule, elle n’est pas inutile si elle réaccoutume chacun à prendre la responsabilité de sa pensée.

*

Au fond, les grandes fonctions sociales se ramènent à cinq : la religion (la mystique et la théologie), la science (et la technique), l’économie (et les finances), la politique (et l’armée, l’administration), la culture (les divers arts). À quoi correspondent les grandes catégories sociales dirigeantes (prêtres et mages, savants et techniciens, industriels et trafiquants, politiciens bureaucrates et militaires, littérateurs et artistes de tout poil). Sitôt qu’un homme sort de la masse il rentre dans la hiérarchie des fonctions, ce pourquoi la société le paye et l’honore. Aussi même s’il ne sert pas l’État, il peut être traité de fonctionnaire. Toutes ces grandes fonctions évoluent et interfèrent entre elles, et tiennent une place plus ou moins importante selon les sociétés : ainsi la religion, d’officielle et institutionnelle, devient privée et spontanée dans la nôtre, ce qui ne veut pas dire qu’elle disparaisse comme nous allons le voir. Certains métiers marginaux, ou qui le sont devenus, se situent à la charnière de plusieurs fonctions. Ainsi celui du philosophe, ce survivant, qui se maintient au contact de la religion, de la science et de l’art ; par contre il semble bien que la politique lui échappe, et bien plus encore l’économie et les finances.

Toutes ces fonctions sont indispensables à la vie de la société, et par conséquent à ses membres, et au premier abord il ne vient pas à l’esprit de les critiquer en tant que telles, mais de dénoncer ce que le sociologue appelle aujourd’hui leurs « dysfonctions », c’est-à-dire leur mauvais fonctionnement. Tout au plus arrive-t-il qu’un fonctionnaire critique la fonction d’en face ; ainsi la science, au nom de la littérature ou de la religion qui lui assurent notoriété et fins de mois. Pourtant comme tout ce qui est ici-bas, ces grandes fonctions – la société – sont ambiguës. Ont-elles en effet pour raison d’être de servir les hommes qui composent la société et les fins que poursuit l’esprit humain, ou bien de les intégrer dans la société, sous telle ou telle forme particulière ? Cette puissance d’intégration – donc de désintégration – sociale, devient aujourd’hui si grande que le moment semble venu de faire la critique de la religion, de la science, de l’art, de l’économie ou de la politique – c’est-à-dire de la société – en tant que tels. Évidemment, l’entreprise n’est pas facile : pour un individu, critiquer la société, c’est tailler dans sa propre chair. Et le couteau que manie la pensée : le langage, c’est elle qui nous l’offre. Mais la tentative n’est pas nouvelle, depuis la Grèce et le Christ, des hommes se sont exercés à la critique sur tel ou tel détail ou avatar de ces fonctions. Et sur la cime vertigineuse (cote 2000) où nous a hissés le cours du temps, nous pouvons l’exercer sur l’ensemble.

Tout commence par la religion, qu’il faille s’y convertir ou s’en déprendre, ce qui revient au même. D’où vient le sens, qui est ma raison d’être et de parler ? L’ai-je inventé ou l’ai-je reçu ? Peu importe si j’ai fini par me l’approprier. On n’échappe pas à la religion, il est toujours aussi dur de lutter avec l’ange du bien et du mal. Si la critique de la religion d’hier, et d’avant-hier, est assez répandue, par contre celle des religions à l’état naissant d’aujourd’hui est moins commune.

Il m’arrivera probablement de parler assez peu dans ces chroniques de la plus ancienne et de la plus fondamentale des fonctions sociales. La religion est en mue, ce qui ne veut pas dire qu’elle disparaisse. Tant qu’il y aura un esprit humain, il cherchera le sens ; et tant qu’il y aura des êtres sociaux, il leur faudra des mythes et des rites. L’énergie religieuse persiste, mais comme les institutions se dissolvent, la plus redoutable des puissances se répand au petit bonheur dans la société où elle se manifeste à l’état sauvage : notamment en politique. Mais ni l’art, ni l’économie, ni même la science ne sont exempts de cette contamination.

La critique de la politique – je dis bien de la politique et non pas de celle-ci – bien que déjà moins générale que celle de la religion, semble assez répandue. Malheureusement elle se réduit dans la plupart des cas à dénoncer la politique d’en face ; et elle est animée par la foi en une politique, un État, idéal qui, lui, assurerait la Justice et la Liberté sur terre. Et quand la religion fait ce fruit à la politique, on peut être sûr qu’elle accouchera d’un monstre.

Quant à la critique de l’économie, elle est encore moins fréquente dans nos sociétés qui se qualifient d’industrielles, c’est tout juste si elle commence à se manifester en France depuis 1970. L’opposition ne dénonçant jusqu’ici les vices de l’économie que pour proposer de produire encore plus, l’économie remplissait avec la politique le vide, semble-t-il, laissé par la religion : mais en vérité c’est la politique et l’économie qui aujourd’hui nous mystifient.

Enfin deux fonctions sociales sont aujourd’hui littéralement taboues, bien que ce tabou prenne des formes très différentes : la Sciences et la Culture. Il semble en effet que dans les pays les plus développés, les évidences de la croissance économique soient mises en cause, au moins pour quelques individus, dans quelques milieux marginaux. Par contre la science reste au-dessus de tout débat, comme la religion le fut en son temps – n’était-ce les critiques de Nietzsche qui s’attaquent à la science en tant que telle.

Quant à l’art, sous des formes spécifiques, il est encore plus tabou que la science. Car si l’on tolère avec une douce indulgence qu’un artiste s’en prenne à la science, nul savant ne critiquera l’art : ce sont deux territoires trop parfaitement distingués, sans frontières communes. Et si un jour tel scientifique dénonce la « littérature », c’est précisément lorsque, cessant d’être littéraire, elle empiétera sur le territoire de la science en se préoccupant de la réalité matérielle et humaine, et en s’efforçant de raisonner. Alors le gentil bébé sera renvoyé avec pertes et fracas à la nursery.

Pourtant, pas plus que tout le reste, l’art n’échappe à l’ambiguïté. S’il y a une fonction sociale suspecte, dans le domaine même où les artistes prétendent régner : celui de la gratuité et de la liberté, c’est bien l’art. Car ce mot sous-entend invinciblement qu’il est hors du sens, de l’usage, de la vie quotidienne et pratique. Quand l’art a un sens, comme en URSS par exemple, il n’y a plus d’art. Ce terme suggère que toute beauté ou poésie doit être le fait d’individus ou d’instants privilégiés. Et dans nos sociétés industrielles l’art est l’alibi du prosaïsme et de la laideur : le musée excuse la grisaille de la rue, comme le parc national celle de la banlieue usinière ou touristique.

Ma liberté, que je retrouve en mon prochain, m’oblige à contester la religion : celle de mon temps. Si Dieu est Dieu, qu’il le démontre en me forçant à plier genou. Et Dieu aujourd’hui c’est la science que je dois contester parce qu’elle fait de l’homme et de son univers, un objet, une chose qu’elle manipule. Et je dois aussi prendre mes distances vis-à-vis de l’économie qui transforme tout en produit et en marchandise. Je refuse de m’identifier à l’État. qui sera toujours tant soit peu caserne ou prison. Ces fonctions sont nécessaires, je le sais, raison de plus pour s’en méfier.

Et je contesterai l’art aussi bien que la religion, la science, l’économie ou la politique, mais pour la raison inverse. Je prétends que la qualité de la vie est aussi nécessaire que la quantité : l’existence confond ce que notre société distingue. J’ai besoin de beau comme d’air pour vivre : le bleu du ciel c’est d’abord pour moi de l’ozone. J’ai besoin de voir. Plutôt que d’un tableau, ou de son reflet photographié, j’ai besoin d’ouvrir la fenêtre de ma maison sur une place ou une campagne que mon regard se régalera à contempler : c’est mon pain quotidien, ma fête. Hypocrisie de l’art, et notamment de l’art moderne… Placé sous le signe de la liberté, de la gratuité, du non-conformisme, cette fonction est en réalité la plus conformiste. Identifié au luxe, l’art est sous le signe, en même temps que de l’amour, du prix fou. Il s’identifie toujours aux prestiges de la classe dirigeante, que l’artiste, vivant ou mort, est chargé de fournir en couronnes d’or ou de diamants. L’art est inséparable de la hiérarchie sociale, il est lié à la finance autant que l’économie, et aux princes autant que l’État. La mythologie romantique de l’artiste, illustre ou maudit, unit le créateur génial aux duchesses ou aux princesses : voir par exemple Balzac où ce mythe se manifeste dans toute sa naïveté. Et c’est en vain que, travaillés par la mauvaise conscience, les artistes se déguisent en communistes ou en anarchistes, la bourgeoisie leur colle à la peau. Et c’est dans la société en progrès, où l’on parle « d’art pour le peuple », que le mouvement de la mode se précipite, réservant sans cesse plus strictement la connaissance et l’usage des signes de l’art à la fine pointe de l’élite cultivée.

Notes

(1) Cf. Rapport du « groupe 1985 » publié dans Le Monde.
(2) Ibid.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s