«Qui était Bernard Charbonneau ?» par Daniel Junquas

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Daniel Junquas

Qui était Bernard Charbonneau ?

 

(Cette biographie intellectuelle de Bernard Charbonneau a été écrite par l’un de ses anciens élèves, Daniel Junquas, qui anime aujourd’hui un café philo à Biarritz. Elle a été mise en ligne en 2010 sur le site de l’école normale de Lescar.)

C’est vers la fin des années 1960 et au début des années 70, que j’ai eu le privilège de compter parmi les derniers élèves de Bernard Charbonneau, lequel enseignait l’histoire et la géographie à l’école normale des Pyrénées-Atlantiques.

Au début de sa carrière, après être passé par Bordeaux, ce professeur agrégé aurait pu choisir de « monter » à Paris où il serait certainement devenu ce qu’il est convenu d’appeler un « brillant universitaire », mais il préférait la campagne, le silence des roches et le murmure des ruisseaux. Il opta donc pour la province et pour cette petite école normale d’instituteurs nichée dans l’ancien couvent des moines barnabites, à l’ombre de la cathédrale de Lescar.

Si l’on interroge ses anciens élèves, force est de constater qu’il a laissé dans leurs mémoires une trace profonde ; celle d’un professeur hors normes. Comme il n’hésitait pas à agrémenter son cours d’anecdotes piquantes, nous devinions qu’il y avait chez lui un côté iconoclaste et libertaire, mais, et cela je ne l’ai appris que plus tard, l’homme ne se résumait pas à sa fonction d’enseignant. On aurait certes pu le deviner en se donnant la peine de dénicher ses manuscrits, feuillets dactylographiés reliés d’une grossière toile gris-bleu, qui occupaient une place relativement modeste sur l’une des étagères hautes de la bibliothèque. M’étant risqué à cet exercice, je crus déceler une odeur sulfureuse : tel ouvrage offrait, dans un style ironique, la technique pour plumer le coq gaulois, tel autre prétendait aider les humains à résister à un monstre effrayant : le Léviathan totalitaire (1). Le contenu de ces ouvrages avait bien de quoi dérouter l’adolescent que j’étais, partagé entre deux sectes normaliennes d’importances inégales : celle des amateurs de rugby et de vin de Madiran et celle, bien plus restreinte, des intellectuels que l’on appelait par dérision les « pélos ». J’ignorais à l’époque que le fait de refuser l’embrigadement total dans un groupe avec ses codes et ses règles pouvait me rapprocher des idées « charbonniennes ».

Mai  1968 : Même au fin fond du Béarn, l’onde de choc des « événements » se fit tout de même fait sentir et la vague bruyante et colorée de la contestation étudiante vint s’étaler jusqu’à Pau. Nous pûmes, nous aussi « un tant soit peu » (pour reprendre une expression charbonnienne), communier dans la ferveur révolutionnaire : discours enflammés des leaders, charges des CRS (SS !) et grenades lacrymogènes à la clef. Alors que, l’oreille collée à la radio, certains d’entre nous vivaient par procuration la révolte parisienne, au détour d’un des couloirs conventuels s’improvisaient parfois des débats philosophico-politiques.

On pourrait a priori s’étonner du fait que Bernard Charbonneau n’ait pas cru bon de profiter de l’occasion pour faire avancer ses idées, mais il n’a jamais, du moins à ma connaissance, participé à ces joutes oratoires.

Comment cet anticonformiste plus ou moins libertaire a-t-il donc perçu la révolte de Mai ? Lui qui, avec son ami Jacques Ellul, à la veille de la deuxième guerre, avait eu l’ambition d’engager le mouvement personnaliste dans une action révolutionnaire non violente. Sa position par rapport à Mai fut, me semble-t-il, ambivalente. On le comprend à la lecture de son ouvrage Prométhée réenchaîné publié en 2001 en livre de poche aux éditions de la Table ronde (2) :

Étrange “révolution” à la fois bien plus profonde et bien plus superficielle que celles d’autrefois. Car elle met en cause bien plus et bien moins qu’un trône ; ce n’est plus seulement l’autorité d’un roi qui est menacée, mais celle des pères et des maîtres. Ce ne sont plus des partis ou des classes qui s’opposent, mais des générations ; ce n’est plus une société qui est ébranlée mais les bases mêmes de la société. Et pourtant cette crise n’a pas chassé le parti au pouvoir. On pourrait parler de “révolution culturelle” aux deux sens actuels du terme : parce qu’elle concerne les mœurs autant que la politique, et parce que, plus qu’une révolution, elle en est le spectacle.

La force et la faiblesse de la révolte de Mai, c’est sa spontanéité. Elle n’est pas le produit des calculs d’un stratège ou d’un doctrinaire, elle jaillit des profondeurs de l’inconscient, de la jeunesse et des masses…

On sent bien en lisant ces lignes qu’un tel mouvement, spontané, anti-autoritaire, en dehors des partis traditionnels, avait de quoi lui plaire. Mais il ne se laissa cependant pas séduire, préférant se tenir à l’écart de ce qui lui apparaissait sans doute comme un grand défoulement festif, l’équivalent du carnaval médiéval ou des grandes fêtes populaires, lesquels, malgré les apparentes transgressions de l’ordre établi, peuvent, d’un certain point de vue, être considérés comme des soupapes de sécurité permettant au système de se perpétuer. Pour Charbonneau, le mouvement de Mai 68 manquait de maturité, il était trop adolescent. J’aurais bien aimé assister sur ce thème assister à une discussion entre Charbonneau et son ami le sociologue marxiste Henri Lefebvre, originaire du Béarn, intellectuel très en vue à cette époque et qui fut à certains égards l’un des inspirateurs du mouvement de Mai. Ces deux jouisseurs partageaient l’amour des Pyrénées, aimaient trinquer avec un verre de bon vin, manger et se balader en bavardant. Lefevre lui fit rencontrer Duvigneau, Lapassat, Barthe… Mais, contrairement à son ami qu’il « emmerdait en privé sur son marxisme », Charbonneau n’était pas un homme de représentation, il n’avait pas vocation à séduire un public. Cependant, on aurait pu dire de Lefebvre comme de Charbonneau qu’il était « un individu vivant », un franc-tireur. Il eut d’ailleurs à subir les foudres des communistes « orthodoxes » menés par Althusser et sa notoriété en fut sans doute affectée. Un marxiste disciple de Nietzsche, s’intéressant à des questions comme la vie quotidienne, l’architecture, l’espace urbain, ce n’était tout de même pas courant !

L’une des rares fois à ma connaissance (la seule peut-être ?) où Bernard Charbonneau fut entraîné dans une manifestation de masse, ce fut en 1934, quand il participa à la contre-manifestation antifasciste du 9 février. De toute façon, les « manifs » ne pouvaient guère attirer Charbonneau, lui qui n’aimait pas la foule, lieu évidemment peu propice à l’exercice serein de la pensée qui demande silence et méditation.

Dès la période noire de la guerre de 40 et de l’Occupation, il avait l’ambition d’écrire une « somme » pour exposer ses thèses. Au bout du chemin, il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages ; mais il avait également publié de nombreux articles dans des revues et journaux divers tels que La Gueule ouverte, le journal écolo-gauchiste de Pierre Fournier où il tenait dans les années 70-80 sa « Chronique du terrain vague » alors que, dans le même temps, il s’exprimait dans les revues protestantes Réforme ou Foi et Vie. Plus tard, il collaborera régulièrement à la revue écologiste Combat Nature. On peut penser que ce grand écart entre deux mondes radicalement différents est bien dans le style charbonnien, dans la mesure où il n’aurait pour rien au monde voulu être l’otage d’une quelconque chapelle. Mais, pour être parfaitement honnête, il reconnaissait humblement qu’il avait accepté de collaborer à ces journaux parce que ceux-ci lui avaient ouvert leurs colonnes. Si L’Humanité en avait fait de même, il n’aurait sans doute pas refusé, disait-il sous forme de boutade. Il en aurait même probablement retiré un certain plaisir, lui qui était très critique à l’égard de l’idéologie communiste.

Mais, pour tenter une approche de l’homme et du penseur, il convient de revenir sur quelques moments de sa trajectoire personnelle.

Bernard Charbonneau naquit le 28 novembre 1910 à Bordeaux, où son père tenait une pharmacie. Il était issu d’une famille bourgeoise, on peut même dire de bourgeois aisés, qui, nous dit-il, n’étaient pas des intellectuels. Dans ce milieu, la seule chose qui comptait c’était l’argent, la notabilité, la réussite sociale. C’est sans doute la raison pour laquelle le mot de « bourgeois » sera par la suite si péjoratif dans sa bouche.

Quand la Première Guerre mondiale se termine, Bernard a 8 ans. Son frère aîné, qui appartenait à la classe 17, avait été mobilisé (Bernard disait raflé) et avait participé bien malgré lui à la boucherie de Verdun. En 1918 donc, voilà que revient au foyer, la fierté de la famille, celui qui a combattu les « boches », et qui porte dans son corps les stigmates du combat (il a été blessé et gazé). Dans la salle à manger tout le monde l’attend. À la grande surprise du jeune Bernard, voici qu’apparaît un clochard mal rasé, revêtu d’une capote boueuse et déchirée. Comme son père, fier comme Artaban, lui demande de montrer sa blessure, d’un seul coup, le héros se retourne, baisse sa culotte et, montrant son cul, s’exclame : « La voilà ! » Comme dans une chanson de Brassens, la blessure la plus visible était bel et bien congénitale et le « héros » avait visiblement pris un malin plaisir à choquer le père. Pour Bernard, cet épisode tragicomique lui fit prendre conscience très tôt de l’absurdité sociale. Il y reviendra notamment dans son ouvrage intitulé : Je fus (3).

Bernard commence ainsi son apprentissage de la vie qui n’était visiblement pas un conte de fées, « mais un torrent d’événements auxquels nous pouvons tenter de donner une signification mais qui en lui-même, pas plus que le devenir des étoiles, n’a de sens. Ce sens, c’est l’homme, pas l’espèce, pas l’église, mais chaque personne qui est apte à le chercher et à le découvrir »… « C’est ça la liberté pour moi », précisa-t-il dans une interview accordée à France Culture en 1996, peu de temps avant sa mort.

Il voulait dire que la vie en elle-même n’avait aucun sens, mais qu’il appartenait à l’homme de lui en donner. S’il en était autrement, si on devait se résigner à cette absurdité de la vie, pour le jeune Bernard Charbonneau, celle-ci ne valait pas la peine d’être vécue.

Très tôt Bernard Charbonneau a eu le goût (et l’opportunité) de quitter la ville et de voyager à pied ou à vélo, jusqu’en Espagne. Aux portes de Bordeaux s’étendait l’immense forêt des Landes qui lui apparaissait comme un territoire quasiment vierge avec ses étendues boisées et ses lacs auprès desquels il aimait à camper. Le goût de la nature et de la vie de groupe lui a été donné également par sa participation à une troupe de scouts protestants « dirigée par un vrai pédagogue ».

Au lycée Montaigne, c’était un très mauvais élève, un « emmerdeur » selon ses propres termes. Plutôt médiocre en maths, peu doué pour l’abstraction, il était par contre passionné par tout ce qui touchait à l’espace et au temps. Il obtint son baccalauréat de philosophie à Bordeaux, après en avoir raté à trois reprises la première partie. Avec son humour caractéristique, il déclara au journaliste de France Culture qui l’interrogerait : « J’étais un animal à développement lent », ajoutant toutefois qu’il s’était par la suite rattrapé en obtenant brillamment l’agrégation d’histoire-géographie, ce qui lui permit de choisir un poste à Bayonne.

Il a alors vingt-quatre ans et il commence à créer des « clubs de presse » et des groupes de discussion avec quelques personnes de son choix (dont Jacques Ellul) pour réfléchir à tous les changements qu’entraîne le fameux progrès scientifique. Après la fondation (en 1932) de la revue Esprit par Emmanuel Mounier, il rejoint le mouvement et son groupe de copains devient le « groupe personnaliste du Sud-Ouest ». Mais, soucieux de marier la réflexion et la vie active au contact de la nature, il entraîne ses camarades dans des expéditions en Galice, aux îles Canaries, dans les Pyrénées espagnoles. Parmi ses amis de l’époque il y avait par exemple Georges Gusdorf, qui est devenu par la suite un brillant intellectuel, professeur à l’École normale supérieure et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire des idées.

Certes, Charbonneau considérait le moi comme haïssable (« une outre gonflée de vent » écrivait-il dans Je fus) et préférait le pronom personnel « Je » mais l’individu a besoin pour exister de rencontrer les autres et de créer des liens, liens d’amitié ou liens d’amour. En ce qui concerne l’amitié, il pensait que personne mieux que Montaigne n’avait su en définir le fondement quand il disait à propos des liens qui l’unissaient à La Boétie « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». (4)

Au cours de ses années d’études, Charbonneau le vadrouilleur, le pêcheur, le chahuteur, va se lier avec un garçon différent de lui, un étudiant brillant, sérieux et bûcheur : Jacques Ellul (1912-1994). Charbonneau se souvenait que leur première rencontre marquante avait eu lieu sur un trottoir de la rue Fondaudège à Bordeaux et qu’ils avaient eu une discussion passionnée. Ellul cherchait à convertir Charbonneau à un « calvinisme strictement orthodoxe » et Charbonneau, contestant ses arguments, s’efforçait pour sa part de convaincre Ellul que la question essentielle était celle de « la grande mue du XXe  siècle ». Une amitié naîtra, faite de perpétuelles controverses et d’une grande communauté d’idées. « Ellul a reconnu que Charbonneau avait eu une influence décisive en orientant sa recherche, sa réflexion, qu’il avait été le déclencheur de son évolution et qu’au fond, sans lui il n’aurait pas été grand-chose et qu’en tout cas il n’aurait rien découvert »…

Mais, de son côté, la confrontation avec Ellul permettra à Charbonneau de prendre « conscience de l’origine chrétienne de son amour de la nature et de la liberté », ce qui aura probablement joué un rôle non négligeable dans l’élaboration de sa propre pensée.

Charbonneau consacrera sa vie entière à décrire et à analyser les conséquences de ce qu’il a appelé « la grande mue » du XXe siècle, à savoir les bouleversements que l’évolution (on pourrait dire la révolution) technoscientifique a provoqué dans la nature (bien que ce mot soit impropre…) et à mettre en lumière les atteintes que ce développement non maîtrisé portait à la liberté de l’individu.

En 1936, l’année du Front populaire, Bernard considère qu’il est temps pour lui de rencontrer des filles, et c’est une des raisons pour lesquelles il s’inscrit dans un camp organisé par un mouvement pacifiste de gauche qui se déroule en Autriche…

Le destin le favorisera au-delà de ses espérances, car la première demoiselle à laquelle il adresse la parole n’est autre qu’Henriette Daudin, dont la mère est professeur d’allemand et le père un universitaire bien connu à Bordeaux, professeur de philosophie et sympathisant du Parti communiste. Ils auraient pu se rencontrer à Bordeaux, le sort en a décidé autrement… En tout cas, ils ne se quitteront plus… durant soixante années de vie commune… Dans l’une de ses lettres (décembre 2002), Henriette me confiait : « J’ai moi-même mis toute une longue vie (mot souligné) à comprendre vraiment cette pensée vivante, ni rationnelle, ni irrationnelle… inclassable. »

En 1937, se déroule à Paris le congrès d’Esprit auquel assiste Henriette, qui n’est pas encore madame Charbonneau (17 ans à l’époque). Ce congrès marque la rupture de Charbonneau avec le mouvement personnaliste version Mounier. Il considère que la principale préoccupation de Mounier est « de faire évoluer son église de droite à gauche ». De leur côté, Ellul et Charbonneau auraient aimé pouvoir s’appuyer sur le mouvement Esprit pour mettre en place les bases d’une contre-société. En fait, les amis d’Ellul et de Charbonneau, qu’on qualifiera par la suite de « personnalistes gascons », étaient minoritaires dans un mouvement dont l’audience était elle-même limitée. Ils représentaient une version libertaire et écologique avant l’heure du mouvement personnaliste.

C’est aussi en 1937 que Bernard obtient un poste de professeur à Bordeaux et s’y marie l’année suivante. Avant-guerre, le jeune homme, nourri des idées libertaires de Proudhon, qui dévorait les auteurs russes, avait fait circuler dans les cercles personnalistes un pamphlet intitulé Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire et travaillé à un projet de fédération des amis de la nature. En 1939, il voit ses espoirs et peut-être ses illusions se briser dans le fracas des armes… Un mois avant la guerre, il participait avec Henriette à un de ces camps qu’il organisait à Peyranère et au Nistos dans les Pyrénées. Du jour au lendemain, la logique de guerre balaye le régime libéral pour laisser place à un système totalitaire. Pour Charbonneau, cette extraordinaire mobilisation des corps et des esprits en préfigure bien d’autres. (5)

En fait, pour Bernard Charbonneau, la guerre de 40 continue celle commencée en 1914 :

 Ce n’est pas une guerre que déclenche l’attentat de Sarajevo, mais un gigantesque bouleversement qui trouvera son terme dans la mort ou dans un nouvel ordre. Avec le premier conflit mondial commence le paroxysme d’une histoire dont le rythme n’a cessé de se précipiter sous l’impulsion des forces libérées par l’humanité occidentale… 

La guerre de 1914 est la première guerre totale… L’horreur absolue… Les deux conflits mondiaux du XXe siècle n’ont pas de précédents pour ce qui est de l’importance considérable des armées, de leur puissance destructrice, des masses engagées. (6)

Comment rester en marge quand la guerre est totale ?

Plusieurs des amis de Bernard Charbonneau étaient entrés dans la Résistance, et son ami Georges Gusdorf, issu d’une famille juive originaire d’Allemagne, avait été enfermé dans les camps de concentrations nazis de 1940 à 1945. Bernard s’est évidemment posé la question de sa propre participation, et il a finalement opté pour une autre forme de résistance qui n’a pas duré seulement quelques mois mais une vie entière. Résistance contre les totalitarismes qui enferment l’esprit humain, transformant l’homme en mouton docile qui suit le troupeau, résistance contre la centralisation, l’uniformisation, résistance contre la « force des choses », contre ce fatalisme qui fait admettre l’inadmissible comme par exemple la soumission aveugle au pouvoir, qu’il soit technoscientifique, politique ou financier. Sa résistance, il ne l’a pas vécue un fusil à la main mais par la pensée, la parole et l’écriture, ce qui n’est pas forcément le chemin le plus aisé.

Paroxysme de l’horreur, l’explosion de Hiroshima l’a conforté dans son analyse :

L’accélération du progrès technique donne l’impression qu’il résoudra tous les problèmes qu’il pose. Et l’explosion de Hiroshima, trop fulgurante, n’a fait que redoubler ce refus de penser en forçant les peuples et les individus à refouler leur angoisse au plus noir de l’inconscient. 

Par ailleurs en dehors du fait qu’il laissera derrière lui une œuvre considérable, quoique insuffisamment connue, il n’est pas resté dans une tour d’ivoire et a mené des actions sur le terrain, que ce soit en tant que président du Comité de défense de la côte Aquitaine ou au sein d’autres instances comme le mouvement écologique et fédéraliste européen Ecoropa qu’il animait avec notamment Jacques Ellul, Teddy Goldsmith, Denis de Rougemont… Rougemont et Charbonneau se connaissaient d’ailleurs depuis l’époque où ils étaient l’un et l’autre dans la mouvance personnaliste. Denis de Rougemont étant l’un des fondateurs du mouvement l’Ordre Nouveau (à ne surtout pas confondre avec un autre mouvement situé à extrémité droite de l’échiquier politique). À l’époque, Charbonneau avait, selon ses propres dires, un pied à Esprit et un pied à l’Ordre Nouveau, comme plus tard il aura un pied à La Gueule ouverte et un autre à Réforme. Une vie bien remplie donc, qui lui autorisera à dire « Je fus », mais l’ambition de Bernard Charbonneau était semble-t-il bien plus grande. « Orgueilleux dans sa jeunesse, Bernard s’est heurté à la réalité sous différentes formes, elle lui a rabattu son orgueil » comme me l’écrivait Mme Charbonneau dans un courrier du 2 avril 2003.

Charbonneau était convaincu, et cela peut sembler ridicule aux yeux des sceptiques et des nihilistes, d’avoir à transmettre une vérité, sa vérité. Solitaire et revendiquant son droit à la solitude, tout en appréciant le contact avec son « prochain » (qui est sans doute en même temps son « lointain », comme aurait dit Nietzsche). Bernard Charbonneau, qui n’aimait guère la promiscuité, appréciait cependant la compagnie des autres. Il aimait le débat, la discussion acharnée « jusqu’à la conversion ou jusqu’à la rupture » comme il le confessait dans un texte inédit intitulé : « De la parole et de la discussion »…

Il considérait d’ailleurs que la parole est toujours plus spontanée que l’écrit. Elle suppose en principe la présence. Mais il dénonçait comme « la perversion la plus infâme » l’art de parler. Cet art de parler était à ses yeux inexcusable. Il n’aurait sans doute pas eu beaucoup de sympathie pour les sophistes mais il défendait les peuples bavards, disant que « le silence est d’or pour le banquier ou le politicien, car une nullité silencieuse a plus de chance de tromper qu’une nullité bavarde. Le tort de l’homme bavard c’est de valoir ce qu’il est. » (« De la parole et de la discussion »)

Que de discussions justement, tournant souvent à des dialogues de sourds, a-t-il pu avoir avec ses amis ! Comme ce fut le cas de Luccioni qui avait un vrai esprit philosophique ou de son ami de l’âge mûr, Maurice Serisé, avec lequel il a entretenu un débat permanent pendant 40 ans « et qui lui avouait dans les années 90 qu’il n’avait jamais su ce qu’il entendait par liberté. Dans son cas l’incompréhension ne venait pas d’un esprit trop philosophique, mais d’un scepticisme viscéral. Pour lui la vie n’avait aucun sens, le seul impératif était d’en jouir au maximum ». (7)

On peut cependant penser, outre la relation privilégiée qu’il a entretenu avec Henriette, son épouse, qu’il a réussi à convertir à sa foi quelques personnes, ainsi ce grand Congolais prénommé Liberté Dolor qui débarqua un jour de l’an de grâce 1984 pour rencontrer dans le fond de sa province le penseur qui l’avait tellement marqué et déclara que Bernard Charbonneau lui avait fait sentir « la tangibilité de l’esprit ».

La communication de l’authentique (il faudrait constamment le rappeler) a toujours un caractère paradoxal. Elle se réalise entre des individus privilégiés et à des instants privilégiés et elle est toujours précaire.

La communication ne se réalise qu’entre quelques individus, les amis, la femme, un lecteur entre mille. Il faut que le chemin d’une solitude individuelle croise celui d’une autre solitude individuelle. Et pour qu’elle s’établisse, il faut une grande force d’expansion et une grande réceptivité, réunies dans le même homme, la volonté de conquérir l’esprit et l’humilité de celui qui écoute. Le rôle de l’amitié et de l’amour, c’est de nous fournir les forces qui nous manquent pour cette tâche.

Se définissant comme post-chrétien, il se disait par ailleurs agnostique et rejetait les Églises comme toutes les formes de dogmatismes, tout en accordant à la personne du Christ, l’homme-Dieu, l’esprit incarné, une place capitale (8). Agnostique mais non athée, nuance !…

Dans une interview à France Culture, donnée l’année de sa mort, en 1996, il dit qu’il a reçu dans son enfance une vague éducation catholique puis qu’il a évolué dans un milieu protestant. Mais pour lui il était si évident que Dieu n’existait pas, qu’il n’avait pas besoin de se poser la question. S’expliquant sur les relations plus ou moins conflictuelles qu’il a entretenues dans les années 30 avec Emmanuel Mounier, considéré comme la figure de proue du mouvement personnaliste, Bernard Charbonneau précise que, contrairement à Mounier, il n’était pas catholique et que sa vie spirituelle ne consistait pas à adorer une divinité… mais à la chercher… Pas de certitude donc, mais un questionnement permanent…

Son sacré à lui était quotidien, c’était la liberté qu’il n’avait pas dans sa poche comme les croyants leur Dieu, mais qu’il cherchait (souligné) et cherchait à incarner, dans sa vie et sa parole. Son dernier message lu au colloque qui s’est tenu à Toulouse quinze jours après sa mort était un « appel à la foi » dans la liberté, l’égalité et la fraternité – ces valeurs galvaudées à redécouvrir pour les vivre. (9)

Il voyait en effet dans cette foi une source d’énergie, « une puissance qui meut sa pensée sur son chemin ». Ne peut-on pas en déduire que pour Charbonneau une pensée « tant soit peu » profonde et intensément vécue ne peut que puiser ses racines dans l’équivalent d’une foi religieuse ? Henriette Charbonneau m’avait confié (courrier du 12 mai) que Bernard avait dit un jour : « La liberté n’est pas une idée mais une puissance et en ceci elle ressemble à Dieu. »

Quoiqu’il s’en défendît, il était doté d’une vaste culture. Seulement, les auteurs qu’il avait lu, ceux qui l’avaient marqués, il les avait digérés, il se les était appropriés, au point que leur pensée était intimement mêlée à la sienne. Il appréciait par exemple Montaigne et avait, comme l’auteur des Essais, conscience que la première et de la plus évidente limite qu’un individu rencontre est celle d’une durée qui le fuit vers la mort, mais ajoutait-il : « affronter la mort n’interdit pas de cueillir les plaisirs de l’instant ». (Quatre témoins de la liberté, p. 28). Dans cet ouvrage inédit, il cite cette célèbre pensée de Montaigne extraite du livre III : « Le grand et glorieux chef-d’œuvre de l’homme est de vivre à propos : toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus… » (10)

Dans certains de ses ouvrages, notamment Je fus, Charbonneau aurait pu, par exemple, citer Berdiaev. L’essentiel de l’accord entre Charbonneau et Berdiaev porte sur les méfaits de « l’objectivation » et la priorité que l’un comme l’autre accordent au sujet sur l’objet. Mais Charbonneau tenait à préciser qu’affirmer la priorité du sujet est le contraire d’un subjectivisme (encore son refus des mots en « ismes ») car, nous dit-il, il n’y a pas d’objet sans sujet qui en prend conscience et par ailleurs « Le sujet humain n’existe qu’aux prises avec l’objet » (11).

Charbonneau nourrit également une certaine tendresse à l’égard de Jean-Jacques Rousseau, en tout cas celui qui se démasque plus ou moins dans Les Confessions et qu’il préfère à celui du Contrat social auquel il reproche de parler de l’Homme avec un grand H, c’est-à-dire d’un homme abstrait, théorique. Il pense que Rousseau a « entrouvert une porte fermée avant lui ». L’individu pouvait enfin revendiquer son droit à l’existence face à la société. Mais il lui reproche d’être resté enfermé dans son personnage.

Jean-Jacques fut le premier à parler vraiment de lui-même… prototype… de l’individu moderne, amateur de nature et d’errances dans les paysages, contempteur et produit de sa civilisation. Révolutionnaire à la recherche d’un paradis à jamais perdu, inventeur d’une société fondée sur la liberté et l’égalité que la Société (avec un S majuscule) a détruites. Jean-Jacques c’est nous-mêmes, en le connaissant nous nous connaissons… (12)

Il est clair que ces remarques valent autant pour Charbonneau lui-même (ainsi que pour ses contemporains qui partagent avec lui le « sentiment de la nature »). Implicitement ici, mais plus explicitement dans d’autres textes, Charbonneau fait preuve d’une certaine capacité de distanciation. Il n’ignore pas les paradoxes, voire « les contradictions qu’il faut surmonter » et qui font le mystère de la personne : « Sans quoi elle n’a ni relief ni vie. Alors que l’admiration des hommes réclame une ombre plate, bien découpée : un personnage conforme à ses idées comme on en décore les murs, sans faiblesses, ou avec de pseudo-faiblesses qui feront d’autant mieux ressortir ses vertus. » (13)

Son ami Jacques Ellul était (notamment) un spécialiste de Marx et de Kierkegaard. De son côté, Charbonneau avouait ne pas avoir lu intégralement ces auteurs, mais il en avait certainement saisi l’essentiel. Un ouvrage l’avait en tout cas particulièrement marqué, c’est le Traité du désespoir. Il partageait avec le philosophe danois le rejet des systèmes (comme le système hégélien par exemple) et des institutions qui briment la liberté responsable de l’individu (les Églises en particulier).

Charbonneau comme Kierkegaard accordait la plus grande importance à l’existence individuelle, à la subjectivité et à sa vérité, faite de lutte, de douleur et d’angoisse.

Autre rapprochement possible, l’un comme l’autre ont vécu leur philosophie, laquelle est intimement liée à leur biographie. C’est d’ailleurs des écrivains ou des philosophes de cette sorte qui pouvaient retenir l’attention de Charbonneau. En dehors de ses quatre principaux témoins de la liberté : Rousseau, Montaigne, Berdiaev et Dostoïevski, il en cite d’autres comme Socrate, Nietzsche ou à Martin Luther, celui qui, seul à Worms devant ses juges avait déclaré « Je ne puis et ne veux rien révoquer, car il est dangereux et il n’est pas droit d’agir contre sa propre conscience. » Il est clair que ces paroles cadrent parfaitement avec la foi agnostique d’un Bernard Charbonneau qui a consacré sa vie à ce qu’il considérait comme une mission ou une vocation. (14)

Par ailleurs, en dépit de l’aspect souvent apocalyptique de ses visions, il ne peut se départir d’une dimension utopique toujours présente dans ses ouvrages même les plus noirs, comme s’il voulait laisser ouverte une fenêtre étroite dans le mur de béton et d’acier qui se dresserait devant nous.

Bernard Charbonneau ne pouvait se contenter de se laisser porter par le temps, les événements… « la force des choses » ; en effet, bien qu’il eût conscience de la folie d’une telle entreprise, même s’il se savait emporté inexorablement, comme tout un chacun, par le courant du temps qui fuit vers une issue inéluctable, même s’il n’ignorait nullement la faiblesse de l’individu seul face à des éléments qui le dépassent, il se voulait un homme qui se dresse et qui hurle, refusant de mourir sans avoir vécu et sans s’être battu contre ces forces terrifiantes que sont le hasard ou les déterminismes sociaux.

Il souhaitait, pour reprendre l’une de ses expressions favorites, soulever « tant soit peu » la chape de plomb qui nous écrase. Nul mieux que l’auteur lui-même ne saurait dire la relation tragique de l’homme et de la société telle qu’il l’exprime dès les premières lignes de son recueil d’aphorismes intitulé Une seconde nature. (15)

Je prétends parler ici de la société : de la mer qui me porte, et du sang qui coule dans mes veines : du vivant déluge dont le flot couvre aujourd’hui la terre et dont les eaux s’infiltrent jusqu’au plus secret de mon cœur. Pour désigner cette puissance protéiforme, je dirai société ; mais son nom est Légion : Armée, État, Église…

Innombrable, elle est ici chef et là peuple, obéissance ou transgression des lois, ici morale et là fête. À perte de vue stagne la grisaille quotidienne, mais là-haut flambe au soleil un totem ou un drapeau. Le cor retentit, le troupeau se rassemble, l’hydre aux millions de têtes. Le collectif, clan, parti ou groupe. Qu’il est bruyant, qu’il pue, qu’on y étouffe !

Mais qu’il y fait tiède, et qu’il fait bon se ruer en bêlant vers le pacage ou l’abattoir ! Un individu peut un instant s’écarter du troupeau, mais plus se tend l’invisible lien qui vous ramène à lui. Tout homme a le choix : sortir du rang ou le rejoindre, c’est-à-dire mourir seul ou mourir pour la France…

À y regarder de plus près, on ne peut que constater que toutes nos pensées, tous nos actes, sont déterminés par notre appartenance à une société, une collectivité : qu’il s’agisse d’une bande, d’un clan, d’un parti ou d’une église et nos activités qu’elles soient utilitaires ou ludiques, nos admirations ou nos haines, bref en dernier ressort tous nos actes, ont une origine, une signification ou une destination sociale. Et la raison plus ou moins cachée qui nous pousse à agir (que ce soit pour partir à la neige, à la guerre et même quand il s’agit de militer pour telle ou telle cause) c’est la peur de se retrouver seul, isolé du troupeau. On pourrait s’en tenir à ce constat et nier l’existence d’un quelconque libre arbitre mais Charbonneau s’y refuse. Il pense que la prise de conscience du fait social est justement le chemin vers une forme de libération et il aurait aimé pouvoir en convaincre ses semblables. (16)

Très jeune, comme l’atteste un texte inédit des années 40, il s’était convaincu d’avoir une vérité à transmettre, et que cette vérité était difficile et même quasiment impossible à communiquer. L’échec de l’entreprise lui semblait inscrit dès le départ, comme une fatalité, mais il se devait de relever le défi. Comme Martin Luther à Worms, il ne pouvait faire autrement… car « l’homme qui s’éveille découvre en lui un trésor ». (17)

Bernard Charbonneau professeur, 1965

Peut-être que l’une des raisons qui expliquent que Charbonneau n’ait pu toucher un plus large public, outre le fait qu’il avait délibérément choisi de vivre à l’écart des cercles intellectuels parisiens et bien loin des sunlights, c’est que son message était probablement par trop à contre-courant : critiquant la religion du Progrès quand celle-ci était dominante, positionné en dehors du clivage traditionnel droite-gauche qui structurait la pensée politique et culturelle, électron libre au franc-parler, en marge des mouvements écologistes qui se réclameront de lui quand bien même ils l’auront plus ou moins ignoré de son vivant. Qu’était-il ? D’où parlait-il ? Comment le classer ? Écrivain, Poète à ses heures, Philosophe quoiqu’il s’en défendît, sociologue, historien, géographe, penseur post-chrétien, Précurseur, dès les années 30, de l’écologie politique… Ceux qui l’ont connu savent qu’il aurait refusé de se voir enfermer dans l’une quelconque de ces catégories, mais il était tout cela à la fois et avant tout il se voulait un homme vivant, un témoin, un guetteur, un sonneur de tocsin. Homme de parole, de convictions et de fidélité bien qu’habité par le doute, penseur paradoxal, toujours en quête de son Graal, la « liberté ».

 Je ne suis pas un écrivain, la parole me sort des entrailles. Je dois parler, je crie. Mais comme pour tous, à tout jamais, mes mots doivent sonner, je les grave dans l’airain de l’écrit. Je ne suis pas un artiste mais un artisan fondeur de cloches dont l’appel réveille les campagnes. Même si c’est un tocsin dans le silence de la nuit. 

Ses écrits peuvent en effet prendre tour à tour la forme de thèses, de discours philosophiques, sociologiques, historiques, de satires ou de pamphlets, parfois même de contes ou de poésies en prose. Notre table rase, sorti dans les années 1970 et aujourd’hui introuvable, est un de ces ouvrages ou le style du pamphlétaire féroce de Bernard Charbonneau me semble le plus efficace. Après avoir feint, naguère, de glorifier le coq gaulois, le voici vantant le monde idéal du poulet de batterie. Attention ! La flèche ne vise pas qu’une seule cible ! Ces poulets de batterie n’évoquent-ils pas d’autres lieux concentrationnaires ?

 De quelque chose en forme de poulet
 Le poulet en effet avait goût de poulet mais il avait des défauts. Il mettait du temps à croître, perdait du kilo dans des errances ridicules à la poursuite des lombrics, une quantité appréciable de protéines se gaspillait en cocoricos matinaux et en piaillements à l’approche de la fin. Comment faire de cette coquecigrue emplumée et crêtée du poulet ?
[…] Pour obtenir ce résultat il fallait mettre fin à l’individualisme qui a coûté si cher au coq gaulois, le fabriquer en série et le rassembler en masse dans un poulailler de rêve où, à l’abri du renard, plus il mangerait, plus on lui en donnerait le désir ; au moment voulu quelque contact électrique mettrait fin à ce beau rêve. Quelle belle vie ! Pleine, fraternelle : tous tout blancs ou tout noirs, sans vain sprint final sous le couteau, rien que le bruit des becs dans la mangeoire… etc. (18)

Accordant autant d’importance au corps qu’à l’esprit, aux plaisirs des sens qu’aux constructions de la raison, Bernard Charbonneau savait goûter les petits bonheurs de la vie de la vie quotidienne : un morceau le pain, une tranche de jambon ou de fromage de pays et un verre de « sang de la vigne » ; de vraies nourritures et non des protéines produites par l’agrochimie. Naturellement, il n’ignorait pas que le poulet fermier ou le vin de pays sont des produits fabriqués et non des nourritures « naturelles ». (Au demeurant, il n’avait rien d’un « Khmer vert » et plaidait plus pour une agriculture agricole si l’on peut dire que pour une agriculture nécessairement biologique… toujours sa méfiance à l’égard des extrêmes, des mouvements risquant de virer au sectarisme.) (19)

Écoutant autant ses papilles, son odorat que sa raison, ils ne pouvaient se résoudre à mettre dans le même sac le jambon « de la bête vivant au grand air sous les chênes et celle de la larve d’usine, concentrée dans ses déjections, gavée de granulés indéfinissables, et bientôt de protéines de pétrole » (20). Bernard Charbonneau n’a pas vécu assez longtemps pour avoir eu connaissance du scandale dit de la « vache folle ». Il n’aurait sans doute pas été trop surpris que l’on cherche à faire de la protéine et du fric en nourrissant des herbivores avec des granulés fabriqués à partir de déchets d’abattoirs. Dans Notre table rase justement, il écrivait ceci sous le titre :

Des protéines pour le peuple, du bifteck pour le roi.
La disparition du pain, de la pêche, du repas, on ne peut imaginer plus grand changement dans l’histoire des hommes. Or celui-ci n’a pas été enregistré ; on s’obstine à parler de pain et de pêche comme si de rien n’était…
Dieu sait pourtant que les Français avaient jusqu’ici grande et fine gueule ! Il faut croire qu’ils ne tiennent pas plus aux libertés du pot qu’à celle de l’individu. Sans doute le goût des aliments est-il un critère trop abstrait, trop subjectif pour cette époque scientifique. Ce que l’on refuse au fond dans cette affaire en écartant le critère du goût, c’est la validité de l’expérience personnelle du réel. (21)

Bernard Charbonneau supportait mal la vie dans les grandes villes en général et la vie parisienne en particulier. Quand, par exemple, contraint de se rendre chez son éditeur, il était amené à prendre le métro, la foule compacte qui se pressait l’effrayait ; « hydre aux mille visages anonymes et fermés ». Il est évident qu’il préférait la marche à pied, la lenteur, le silence, propice à la méditation, à la réflexion, à une forme de volupté. Car ce penseur exigeant (et même dur) avec lui-même comme avec les autres était aussi un sensuel, encore un de ses paradoxes. Dans un autre pamphlet intitulé L’Hommauto, édité chez Denoël, Charbonneau écrivait ces lignes savoureuses :

Faut-il glorifier le pied, au moment où le coussin d’air va succéder à la roue ? Peut-être qu’ainsi protégé des durillons il va devenir à la mode comme l’art roman ou Lascaux.
Le pied peut sembler primitif ou lourd ; sans cette assise horizontale jamais l’anthropoïde n’aurait atteint la verticale. Inébranlable, claudélien, le pied nous enracine, semble-t-il dans le cosmos. Et contrairement au préjugé, sa sensibilité est grande. Nue, au contact du sable ensoleillé, cette plante dont les pétales sont des orteils s’épanouit de plaisir : la moindre chatouille la bouleverse. Volupté suprême ! prendre son pied ; mais il est vrai qu’un rien nous les casse… (22)

Certes il n’aimait pas beaucoup la voiture (il disait plutôt avec un brin de mépris : « la bagnole ») mais il ne la rejetait pas, car s’il n’était pas hostile par principe à toute innovation technologique ; en fait il se méfiait d’un moyen de transport qui, sous prétexte de nous libérer, pouvait nous asservir. Ce type de critique qui vise l’acceptation sans réflexion et sans discussion des innovations technologiques même les plus dangereuses quels qu’en soient les coûts environnementaux et humains, reste valable dans bien des domaines. (On peut penser au nucléaire, aux manipulations génétiques, mais aussi à la dictature consentie de la télévision… Pour désigner l’antenne de télé, il parlait du « râteau à sottises ».)

En somme, Bernard Charbonneau n’a cessé de défendre l’idée que toute innovation avant d’être adoptée devrait être l’objet d’une réflexion approfondie, d’un débat, et que tous les paramètres devaient être pris en compte, avant de décréter qu’il s’agit bien d’un progrès. Un tel souci qui semble pourtant frappé au coin du bon sens ne pouvait qu’apparaître comme utopique, parce qu’incompatible d’une part avec le mythe du Progrès (qui veut que tout changement soit une amélioration) et d’autre part avec les intérêts notamment économiques qui sont en jeu chaque fois qu’est lancé un projet ou un produit nouveau.

En ce qui concerne les effets pervers d’une technoscience sans conscience, Bernard Charbonneau rejoint les thèses de son ami et disciple Jacques Ellul (1912-1994), sans doute plus connu aux États-Unis qu’en France, auteur notamment de l’ouvrage intitulé La Technique ou l’enjeu du siècle (1954, réédité en 1990). Bernard Charbonneau a donc traversé le XX siècle en témoin lucide des profonds changements qui sont intervenus. Il a eu le sentiment qu’en même temps qu’il passait de la jeunesse à l’âge adulte le monde lui aussi basculait, d’une société qui restait encore largement agropastorale à une société industrielle, technicienne et urbaine.

Si je suis un individu, si comme mes contemporains je puis parler de la société, c’est parce que je suis passé de celle d’hier à celle de demain ; et sans doute dans l’histoire de l’espèce humaine il n’y a pas eu un tel passage. (23)

L’air, l’eau, l’espace qui étaient autrefois des richesses inconnues, parce que les hommes, même les plus pauvres en jouissaient sans en avoir conscience, ont pris une valeur marchande quand elles ont commencé à se raréfier.

Sous un certain angle, la pensée de Charbonneau peut apparaître comme révolutionnaire mais elle peut aussi être cataloguée par d’autres de passéiste voire de réactionnaire. On sait que la phraséologie de gauche emprunte traditionnellement à la mythologie progressiste et, malgré la relative dévaluation du mythe, elle continue à utiliser ce vieux ressort. La religion du Progrès nous a en effet enseigné qu’il fallait aller de l’avant, que demain était forcément mieux qu’hier… Mais, dans Le Feu vert, écrit en 1980, il note que la nature (il a du mal à adopter le mot écologie) est passée de droite à gauche et que « ce qui était indicible à gauche du temps de Keynes ou de Staline est soudain reçu d’avance ». Et il explique les raisons historiques et psychologiques de ce chassé-croisé, affirmant au passage que la révolution naturiste échappe au cadre polémique de la droite et de la gauche, car elle est à la fois ultra-réactionnaire et ultra-progressiste ».

Ses thèmes de prédilection, il les a développés très tôt. Certains mots reviennent dans ses écrits comme des cauchemars : « banlieue », « zone », « terrain vague », « limbes »… Vision apocalyptique d’un monde de laideur, d’uniformité et de désolation. À plusieurs reprises, il exprime sa crainte de voir le « système » n’engendrer que le chaos… « à moins que… » ajoute-t-il… À moins que l’individu ne se décide enfin à reprendre en main son destin. Il y a en effet toujours ce « à moins que »… car si le fond de son discours est pessimiste, et même parfois franchement désespérant, il y a toujours cet espoir d’un possible sursaut.

Dans Le Jardin de Babylone (24), Bernard Charbonneau montre que, du fait que l’homme primitif ne se distingue pas de la nature, on peut dire que pour l’homme il n’y a pas encore de nature.

À l’origine – pour certains individus et pour certains pays, elle n’est pas bien lointaine –, il n’y avait pas encore de nature. Nul n’en parlait, parce que l’homme ne s’était pas encore distingué d’elle pour la considérer. Individus et sociétés étaient alors englobés dans le cosmos. Une puissance omniprésente, sacrée parce qu’invincible, cernait de toutes parts la faiblesse humaine. La civilisation n’était qu’une clairière précaire, maintenue au prix d’un effort écrasant dans la marée des forêts. Des déluges, grouillants de monstres, clamaient leur règne. La vie, comme le feu, n’était qu’une étincelle incertaine perdue dans un océan d’obscurité. En vain le soleil triomphait-il ; chaque crépuscule ramenait la défaite du jour et le retour triomphal des puissances infernales. Comment nos ancêtres auraient-ils parlé de nature ? Ils la vivaient, et ils étaient eux-mêmes nature : force brutale et instincts paniques. Ils ne connaissaient pas des choses, mais des esprits ; dans l’ombre où ils étaient encore plongés, les arbres et les rochers prenaient confusément des formes et une vie surhumaine. Paysans et païens, ils ne pouvaient aimer la nature ; ils ne pouvaient que la combattre ou l’adorer…

Il fallait bien que l’homme se décidât à abattre ses idoles, à profaner le cosmos, distinguant la lumière des ténèbres, l’esprit de la matière. Plus tard, grâce à aux progrès scientifiques et techniques, l’homme se mit à croire qu’il pouvait se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Parallèlement à cette foi dans le dieu Progrès, naissait ce fameux « sentiment de la nature », ainsi que la prise de conscience par certains que nous ne pouvions vivre dans la nature « comme un conquérant règne sur un pays étranger, mais que nous lui appartenions » et que, dès lors, toute agression contre celle-ci se retournerait contre nous. On reconnaît ici l’argument écologique classique. Mais Charbonneau va sans doute plus loin, car il craint que la technoscience n’accouche d’une seconde nature (ou d’un artifice total) qui nous envelopperait et nous aliénerait bien davantage encore que la nature primitive. Selon lui, c’est la liberté même qui est en jeu. « Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les Français connurent une société de transition où coexistaient le passé et l’avenir : ce qui permettait de jouir des plaisirs de la nature grâce au progrès. » (25)

À la lecture des ouvrages de Bernard Charbonneau, ce qui m’a frappé c’est la grande cohérence de sa pensée et la grande fidélité à ses convictions. On peut dire que c’était en toutes choses un homme de fidélité. Il disait malicieusement qu’il n’était bigame qu’en matière de maison à cause des deux résidences « principales » distantes de 20 km, l’une en Béarn, au bord du gave, l’autre au Pays basque avec vue sur la montagne, qu’Henriette et lui occupaient alternativement. Ses divers ouvrages visant à éclairer tel ou tel aspect du réel (que ce soit la destruction des paysages, la « malbouffe » comme on dirait aujourd’hui, l’évolution de l’État, le rapport à l’argent etc.) sont toujours construits à partir du point de vue d’un. Sous des formes différentes, qui apparaissent comme des variations autour d’un thème central, c’est le même message fondamental que cherche à délivrer Charbonneau. Prenons par exemple son ouvrage critique consacré à Teilhard de Chardin « prophète d’un âge totalitaire »…

 

À cette aube de l’an 2000, Dieu, plus que jamais, s’est évanoui dans l’Infini. Et si nous n’avons plus de Père, nous n’avons plus de Mère : nous ne pouvons plus compter sur la nature. L’homme est adulte ; il doit désormais penser et décider par lui-même. Mais est-il de force à se supporter orphelin ?

Pour le père Teilhard, l’Histoire, instant de l’évolution, est celle d’un Progrès irrésistible que les crises ne font que relancer. Accepter avec résignation la nécessité, ou le destin, « nous incorporer et nous subordonner à une Totalité organisée dont nous ne serions cosmiquement, que les parcelles conscientes » comme le préconisait Teilhard, est aux antipodes des idées charbonniennes. À la rigueur, Bernard Charbonneau aurait pu suivre le père Teilhard jusqu’à un certain point, car comme lui il considérait que l’humanité traversait une crise majeure, une mutation profonde… Mais, disait-il, « c’est du point de vue de l’homme et de sa liberté que la pensée du Père pose un problème. Et que si elle est contestable du point de vue de l’orthodoxie chrétienne, c’est dans la mesure où la personne, divine et humaine, est au fond de cette orthodoxie ». On remarquera qu’ici Bernard Charbonneau, l’agnostique, donne au père Teilhard des leçons de christianisme. Dans un autre texte (inédit) intitulé Le Fils de l’homme et les enfants de Dieu, il s’adressera aux chrétiens et aux non-chrétiens pour leur expliquer qu’ils n’ont sans doute pas bien compris le message du Christ. (26)

Si Bernard Charbonneau avait dû emporter sur une île déserte un ouvrage fondamental, il est possible qu’il eut choisi Les Frères Karamazov et ce, non pas pour l’œuvre entière, mais pour ce passage intitulé « La parabole du Grand Inquisiteur ». Cette parabole étant elle-même le reflet d’un texte bien plus ancien. « Enracinée aux origines de l’homme, en éclairant son présent elle annonce prophétiquement son avenir. » Chez Dostoïevski, athéisme et foi profonde se combattent comme le Grand Inquisiteur affronte le Christ (ce qui ne peut qu’interpeller Charbonneau lui-même, qui voit en outre dans cette parabole le défi lancé par la liberté chrétienne). (27)

Le Grand Inquisiteur considère que Jésus a surestimé les hommes :

« Car ce sont assurément des esclaves, bien qu’ils aient été créés révoltés. » « Regarde autour de toi et juge : quinze siècles ont passé. Va les voir. Qui as-tu voulu élever jusqu’à toi ? Je te le jure, l’homme a été créé plus faible et plus vil que tu ne pensais !… Tu lui as trop demandé. Toi qui pourtant l’aimais plus que Toi-même. En l’estimant un peu moins, Tu aurais moins exigé de lui et cela aurait été plus proche de l’amour, car son fardeau aurait été plus léger. »

On peut penser que cette question brûlante et fondamentale de la « nature humaine », de la capacité des hommes à assumer cette liberté qui ne semble pas à leur mesure, Charbonneau l’a eu sans cesse à l’esprit. Dans son ouvrage fondamental intitulé Je fus, on a le sentiment que Charbonneau se bat avec le concept de liberté, concept au demeurant bien difficile à cerner. L’expérience de « la famine de liberté qui vaut celle de pain » montre à quel point la liberté ne peut être considérée comme un privilège d’aristocrate mais comme l’air dont vit n’importe qui. Ici, Bernard Charbonneau fait notamment allusion à l’expérience vécue de la dernière guerre. Il conseille également de relire Dostoïevski dans Souvenir de la maison des morts car, nous dit-il, ce n’est pas au philosophe qu’il faut demander ce qu’est la liberté mais notamment au prisonnier. (28)

Et plutôt que ou…

Dans la conclusion de son Prométhée réenchaîné, Bernard Charbonneau refuse la dichotomie entre idéalisme et réalisme, matière et esprit, individu et société… À la conjonction « ou », il préfère la conjonction « et » :

Et nous voici, tenant à la main la moitié déchirée de cette image qui fut l’homme : les réalistes sans pensée, ou les penseurs ignorant du réel. Par les voies du rêve, puis celle de l’action, toujours condamnés à produire des fruits empoisonnés. Car il est aussi facile d’agir sans pensée que de penser sans agir… Si la révolte humaine veut la proie de la liberté et non l’ombre, il lui faut tenir à la fois les deux bouts de ce tout dont une part plonge aux enfers et dont l’autre s’envole vers la lumière. La matière et l’esprit, la nécessité et la liberté, l’efficace et le juste, la société et l’individu, il nous faut réunir l’un et l’autre. Tout est dans la conjonction. Mais pour être un homme, pour rassembler ainsi ce qui se fuit vers en bas et vers en haut de toute la force du corps et de l’intellect, il faut l’énergie d’Hercule…

Enfin, ce n’est pas l’un des moindres paradoxes charbonniens que son invitation à tenter de donner forme au chaos et ce, même si le projet dépasse largement les forces humaines :

Que la réalité ne soit pas taillée à l’image de notre esprit, quoi d’étonnant ? Le donné ne fournit qu’un matériau ; si la pierre ne défiait le sculpteur, l’écriture la pensée, la politique la morale, l’œuvre et l’ouvrier manqueraient d’un moteur. Il faut qu’un Sphinx provoque Œdipe, et un Caucase Prométhée. Si l’entreprise qui consiste à donner forme au chaos, à animer l’inerte, passe ses forces, si l’œuvre achevée n’est qu’une dérisoire esquisse, qu’importe ! Un trait qui n’est pas un jeu de la nature – un signe – balafrera le roc.

Au soir de sa vie, éprouvant le besoin de faire un bilan de tous ses efforts, Bernard n’éprouvait pas le sentiment d’avoir réussi à faire passer réellement son message, mais, par contre, il avait celui d’avoir fait tout ce qui lui était possible.

Le défi était-il démesuré ? Dans le préambule à son ouvrage intitulé L’État, l’auteur nous fait part d’une vision hors du temps ; celle d’un homme solitaire, Cléomène, qui surgit d’une ruelle sombre et oubliée sur la place d’Alexandrie. La foule, masse en mouvement, semble n’avoir qu’une seule figure sans yeux ni bouche. « La certitude de cette foule le ridiculise ; il était parti pour une aventure glorieuse et il reste brusquement misérable en plein soleil. »

Cléomène (mais je pourrais dire Cléomène-Charbonneau) a envie de s’en aller mais il a un devoir. Il doit témoigner, pousser son cri. « Alexandrins, je vous appelle à la liberté ! » Il se heurtera à l’indifférence générale et « les spécialistes de l’hygiène sociale » s’occuperont, en l’éliminant proprement, de régler définitivement le problème et de rétablir l’ordre qui avait été un instant perturbé.

En 1943 il écrivait :

Lorsque j’embrasse dans toute son ampleur l’œuvre que je veux créer, elle m’apparaît comme une île avec ses côtes ardues, ses puissantes montagnes, ses lacs immobiles, ses fleuves tour à tour impétueux et lents, surtout ses chemins, ses fermes et l’infinie variété de l’entreprise humaine sous l’infinie variété d’un ciel vivant.
Une entreprise littéraire, une œuvre de sociologue ou d’économiste ? Non, tout ceci serait faux. Ce que j’entreprends, c’est probablement l’épopée de l’univers individuel en révolte. Dans sa totalité l’épopée de l’individu seul… 

 … Celui qui a quelque chose à dire sait que la communication est toujours un échec. Mais cet échec il ne doit y aboutir que par un effort vivant de tout l’être. Celui qui se relâche n’y aboutit pas et son échec n’a pas le droit d’être appelé communication. La communication d’une expérience authentique est toujours un échec, mais c’est l’échec d’une entreprise surhumaine dont les résultats se situent bien au-delà de ce qu’on appelle “réussis”. Car l’exigence porte toujours en elle-même les forces qui tendent à la réaliser. 

En 1990, près d’un demi-siècle plus tard, Bernard Charbonneau contemplera avec une certaine amertume l’œuvre accomplie et dans un texte intitulé : « La spirale du désespoir ». Il la verra comme un fruit tombé d’un arbre et abandonné. Constat d’échec donc pour ce penseur exigeant dont l’ambition était immense et profond sentiment de solitude. Heureusement, ajoute-t-il, « être seul est aussi mon vice ».

Qu’importe le succès ou l’échec ! Le sens de mes paroles dépasse mon individu. Je ne suis pas un auteur, un “créateur” comme On dit, mais un porteur, le facteur d’une nouvelle venue d’ailleurs… Mes amis, le public n’en veulent pas ? Tant pis, c’est leur affaire ; quant à moi, ayant fait ce que j’ai pu, me voici en paix avec mon premier juge : moi-même. 

Certes, les ouvrages de Bernard Charbonneau n’incitent pas à un optimisme démesuré, il est aux antipodes de ceux qui proposent des recettes simples du bonheur. La liberté n’est pas donnée, nous dit-il, elle est à prendre. Il savait bien qu’il est quasiment impossible d’échapper à l’ordre social :

La société attend le non-conformiste ou prétendu tel au tournant : première communion ou mariage. De toute façon elle l’a eu à sa naissance et elle l’aura à l’enterrement. Mais vieille pute, tu n’auras jamais que mon cadavre ! 

Ce qui sous-entend que l’homme vivant qu’il fut a su « tant soit peu » (comme il aimait à dire) échapper à cet ordre social. À l’écart du village, au bout d’un chemin et à quelques encablures du gave, sur un terrain privé il y a une simple tombe, surmontée d’une croix… Dans la logique du combat de toute sa vie, Bernard Charbonneau a réussi à échapper à la promiscuité du cimetière !

Notes

(1) Célébration du coq, Robert Morel 1966, et L’État, dont il n’existait à l’époque qu’une version ronéotypée et qui ne sera édité qu’en 1987 aux éditions Economica.
Citation extraite de L’État, p. 263 : « Tristement seul est l’homme dans ce désert… Non. Car maintenant voici Léviathan, tellement énorme que bien des années avant son règne l’ombre s’en est progressivement étendue sur la fête des hommes – mais pour des regards aveugles il n’y a pas d’ombre. Nous avons vu grandir sa nuit en silence avant de sentir le poids de son corps et grincer les rouages de sa minutieuse mécanique. Nous avons essayé de fuir très vite ; mais nous vivons en un rêve où une menace lente rattrape, inexorablement, la fuite la plus rapide. Et maintenant nous sommes dans l’estomac du Léviathan qui ne peut vivre qu’en digérant toute la chair vivante de l’univers.
Même pas libres comme Jonas, et sans espoir d’être jamais vomis aux rives d’une terre promise. Car nous sommes coincés dans son affreux rouage, obligés de nous courber à son jeu pour ne pas être déchirés. En prenant une position compliquée, je peux encore bouger l’index de la main droite – ce que certains appellent Liberté. Mais bientôt nous serons pris dans sa glace, lucides et paralysés. Car Léviathan nous conservera jalousement la vie – ce que certains appellent Bonheur ; nous engraissant pour des fins aveugles. Horreur de penser encore dans les ténèbres de l’estomac d’un monstre. »
Autre citation concernant les totalitarismes communistes et fascistes (p. 285-286) : « La plus brûlante des révoltes aboutit au plus froid de tous les monstres froids. Cette évolution est perceptible dans tous les pays totalitaires, mais elle l’est particulièrement dans l’histoire des deux régimes totalitaires par excellence ; l’URSS et le IIIe Reich. Ce qui diffère, c’est l’origine (le pays, la classe sociale, la doctrine) non l’aboutissement ; mettre en relief leurs différences, c’est mettre en valeur l’identité de cet aboutissement : la dictature hitlérienne évoluant vers un nationalisme socialiste, tandis que la dictature stalinienne évolue vers un socialisme nationaliste. Seulement Staline a dû trahir Marx, tandis qu’Hitler n’a eu qu’à être Hitler. À celui qui ne le juge pas à travers Le Capital, mais qui le regarde vivre, le communisme apparaît comme une religion, comme la religion de notre temps ; bien autrement que ces survivances archéologiques que nous continuons par habitude d’appeler églises… » Ce type d’analyse peut sembler courant aujourd’hui mais ne perdons pas de vue que ces textes ont été écrits au lendemain de la guerre !

(2) « Nous voici libres, l’imagination a pris le pouvoir, mais elle ne sait qu’en faire. Car la fête n’est pas plus liberté que quotidien, elle est le fait d’une société, et l’unanimité précaire où elle mêle ses manifestants le démontre. Ça et là, quelques individus errent dans la salle de bal, des étrangers de passage, ou des professionnels qui s’affairent parmi les cris, en calculant les profits qu’ils pourront tirer de cette folie passagère : pour qui le sait, voici le moment de rafler les mises et de prendre les places. La fête aura rempli sa fonction, l’ordre se rétablira, d’autant plus strict qu’elle aura été totale. La fête ne menace pas l’ordre, ce brouhaha de cris n’est pas l’instant de la pensée ; s’il est contesté, ce ne sera pas par des foules, mais en silence par des personnes. Espérons que le désordre de Mai n’engendrera pas un ordre scientifique ou politique à sa mesure. » Prométhée réenchaîné, La Table ronde, chapitre IV, page 314 et suivantes…

(3) Je fus, essai sur la liberté, éditions Opales, 2000, préface de Daniel Cérézuelle.

(4) « Quatre témoins de la liberté ». Texte inédit venant en quelque sorte illustrer Je fus. page 26.

(5) Guerre totale (L’État, page 179 et suivantes) :
« L’éclair luit. Dans le silence de la mort les peuples attendent la chute de la foudre : la guerre éclate. Puis il se fait un grand mouvement, la dérive de l’humanité commence. Vers la forge et la suie, vers la presse et le laminoir, mornes et confondues montent les masses. Les énergies qui déchiraient le monde se libèrent enfin dans des explosions qui dissipent à l’instant le gain des siècles et des peuples. À la poursuite du fer et du pétrole dont se nourrit leur déchaînement, les puissances mondiales se heurtent. Sur un champ de scories grincent les chaînes des monstres aveugles. Schrapnells, escarbilles, mines de fer, stocks de cuivre. Gisements de chair que rongent des veines de flammes, Andes de nitrates. Plaine de larmes et de plaies ! Quelle prière monterait jusqu’à la cime, inslandsis de désespoir ? Quel cri humain couvrirait le hurlement de tes sirènes ? Au pied de ton mur de verre que ne fêlerait pas le pleur d’un dieu, l’espoir s’écrase. Dans un tel malheur il n’y a plus de prochain, la multitude est innombrable. Millions de morts, millions de tonnes. Pourtant, un seul te jugera. »

(6) Autre extrait de L’État : « La masse : le moutonnement étale de l’infanterie de 1914, l’interminable flot des colonnes motorisées de 1940. À travers les plaines l’armée déferle, vermine pullulante où le caractère individuel sombre dans la monotonie des uniformes. Pendant des jours piétine le troupeau, couchant les moissons, rasant les bois, submergeant les rues des villes ; irrésistible marée qui se retire un jour aussi subitement qu’elle est venue. Partout la masse, qui écrase aussi parfaitement le soldat qu’elle englobe le pays qu’elle envahit. Sur chacun le poids de tous les autres, la moite promiscuité que déchire seul l’éclair du destin qui vient frapper sa victime. Le “matériel humain” dont le malheur s’exprime en pourcentages la morne “chair à canon” qui attend passivement son tout devant les portes de l’abattoir où grondent les machines à tuer. La vie et la mort anonymes où la personne “disparaît” sans laisser de traces. Le virage. La civilisation agro-industrielle de la France prend fin en 1945. Le génocide de 14-18 avait préparé le terrain – le monument aux morts qu’on trouve partout est aussi celui de la mort du village – la guerre de 39-45 acheva de déraciner les paysans en les tenant mobilisés ou prisonniers pendant près de six ans ; tandis qu’elle précipitait les progrès de la motorisation, de la chimie, de l’électronique et de la manipulation des choses et des hommes par l’État…
Ce tournant capital de l’histoire de la France et de l’espèce humaine : le passage de la ville et de ses campagnes à l’industrie et à la banlieue totale, a été pris sans pensée sous la pression des circonstances et des intérêts. Le terme de plan (X ou Y) est abusif, car au fond rien n’est prévu, n’était-ce une certaine croissance économique. Ce blocage de la réflexion critique par l’obsession de la production s’explique en partie par la guerre totale. Celle-ci en effet a souligné à quel point le sort des sociétés est suspendu à la puissance de leur industrie. En ramenant à des conditions de vie inconfortables et précaires, la guerre a valorisé à l’extrême l’organisation et le confort : sans tant d’errances à pied à la poursuite d’un jambon, la 4 CV n’aurait pas eu ce caractère magique ; bien qu’elle eût pu aussi rappeler à quel point on peut se passer de ce qui semble nécessaire. Par ailleurs la guerre a crétinisé les esprits. Tout s’y ramène à l’immédiat, qui est militaire, politique et national. Le chauvinisme et l’idéologie nécessaire à toute croisade détournent de la critique économique et sociale, un certain marxisme l’ayant défini une fois pour toutes. »

(7) Courrier d’Henriette Charbonneau du 22 janvier 2003.

(8) Dans Je fus page 212 il écrit ceci : « S’il faut dater la liberté, c’est de l’an I de J.-C. Seul un Dieu pouvait créer le nouvel homme. Pour diviniser ainsi non pas l’Homme (avec un grand H), mais celui qui vit et meurt chaque jour, il fallait que Dieu s’humanisât : que l’esprit divin s’incarnât en un corps et que l’amour du Père fût cloué sur la croix de son fils. Le nouvel Adam, le nouveau Dieu était né, qui n’était pas à l’image de l’homme mais fils de l’homme. Son corps n’était plus de marbre comme Zeus, il portait les marques du désespoir et du fouet…
“Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?” – Parce qu’il faut bien qu’un jour le père qui aime son fils cesse de le tenir par la main. »

(9) Courrier d’Henriette Charbonneau.

(10) « La liberté de penser et d’agir dans une certaine mesure est d’abord celle de l’individu que nous sommes. C’est lui qui pense, qui souffre et qui jouit, qui fait et qui subit : c’est par la fenêtre d’un regard et d’une conscience que le soleil illumine la plaine. Tout ce qui vient d’ailleurs passe nécessairement par ce centre individuel ; même s’il emprunte une idée ou une recette, c’est lui qui emprunte. » Et Charbonneau de citer à nouveau Montaigne : « La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites après : ce n’est plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi voyons de même » (Essais, I, 25). (Quatre témoins de la liberté, page 27)

(11) Un passage des Quatre témoins de la liberté (texte inédit) me semble intéressant à cet égard et de plus il nous apporte un autre éclairage sur la position de Charbonneau qui se prétendait peu doué pour la philosophie entendue comme activité intellectuelle dirigée vers la construction de grands systèmes… « L’entreprise purement logique, généralisante et abstraite qui caractérise [la philosophie] sa tendance à élaborer des systèmes, m’est étrangère. Surtout quand elle ajoute un isme à l’existence. Pourtant, la lecture de l’œuvre philosophique de Berdiaev, exprimée dans un langage relativement simple, m’a fait découvrir une pensée qui, dans une autre langue, était proche de la mienne sur l’essentiel. N’était-ce une foi chrétienne hautement proclamée par Berdiaev, qu’un incroyant post-chrétien n’a aucune raison de récuser. Car cette foi de Berdiaev est d’abord la puissance qui meut sa pensée sur son chemin, et l’aide à dépasser certains faux dilemmes de droite et de gauche où d’autres chrétiens s’embourbent. »

(12) Ibid, page 15.

(13) Une seconde nature, ouvrage publié à compte d’auteur en 1981, page 48.

(14) Si Kierkegaard a été catalogué comme penseur chrétien, Charbonneau n’aurait pas assumé cette étiquette, cependant il se disait volontiers « post-chrétien ». « Trop d’hommes confondent foi et bonheur, ce bonheur élémentaire que donne un état de tranquillité spirituelle qu’ils prennent pour la paix. Ils croient trouver la Vérité quand ils se sont seulement fabriqué une “raison de vivre”, c’est-à-dire une raison pour vivre. Ils ont fait de la puissance terrible qui doit faire éclater notre médiocre existence le tranquillisant qui l’endort. » (Je fus, page 168)
« La personne divine a créé l’homme à son image ; puis elle s’est recréée à l’image de l’homme. Elle ne s’est pas incarnée dans une race ou un peuple élu, mais dans un individu nommé Jésus, voué au temps et à la mort : il lui fallait bien périr pour renaître. Dieu nous a voulus libres comme lui pour le oui ou le non. » (Je fus, p. 37) »

(15) Une seconde nature.

(16) Ibid. Mais pour bien montrer la folie d’une telle entreprise, celle d’un homme seul face à des individus largement inconscients de leur aliénation, il a notamment écrit ceci, toujours dans le même ouvrage :
« Comment la partie pourrait-elle connaître le tout, un homme Dieu ? Et si tout de même il ose, il ne peut en parler qu’à des individus. Or leur révéler le fait social, c’est leur refuser l’existence : nier apparemment la vie et les opinions qu’ils croient personnelles. Comment leur dire qu’ils doivent se libérer en prenant conscience de leur servitude, alors que tout leur dit qu’ils sont assurés de la liberté, dans l’abandon confortable à l’état des choses ? Qui a vocation d’enseigner la liberté par la reconnaissance de la nécessité sociale, doit s’attendre à être exclu. Par le corps social, et chacun de ses membres.
J’ai connu la société… J’ai souffert d’avoir vécu sur la lune, n’était-ce quelqu’un, croisé sur mon chemin. J’ai quotidiennement tâté ce mur dont les pierres sont des visages, dont les traits, les regards sont de pierre. Car les murs ne bougent pas, ils s’écroulent un jour en broyant les vivants qu’ils protègent. Voulant la liberté et non son apparence, j’ai cherché les preuves ; et j’en ai eu mille, qui m’ont enseveli vivant sous un monceau de pierres. J’ai connu la société… et je l’ai connue sous le masque de mon prochain. »

(17) Extraits de l’essai de 1944 sur « l’expression et de la communication » : « L’homme qui s’éveille découvre en lui son trésor. Révélation qu’il lui faut proclamer, révélation si profondément racinée qu’il ne peut l’arracher à lui-même.
Celui qui a le “sens de la montagne” – à l’instant où il l’éprouve – dans l’abrutissement solide de l’effort, ou un soir dans la rue, brusquement saisi par la nostalgie d’un hiver pluvieux, celui-là apprend soudain que tout ce qui a été écrit sur la montagne n’est qu’un assemblage de formules, une littérature fade et idiote, la moins bavarde étant la plus supportable. Et avançant silencieusement, il se tait.
Celui qui reçoit l’amour ne peut en dire grand-chose et, s’il est illuminé de sa grandeur, la création poétique elle-même lui devient ridicule. Et pour rendre hommage, il se tait. Lorsque nous disons que nous avons éprouvé une expérience unique, nous entendons par là même que nous n’en sommes que les dépositaires et que nous devons la transmettre. La marque de l’authenticité d’une expérience, c’est qu’elle investit d’une mission. L’individu unique doit faire partager l’instant unique à l’univers, celui qui le garde pour lui est sûr d’en être dévoré.
[…] Mais il y a contradiction complète entre l’expression d’une expérience intérieure et communication. Plus l’expérience est profonde, plus sa communication est difficile. C’est parce que j’ai l’expérience de la montagne que je sens en moi une difficulté à la décrire, la brûlure de l’expérience vécue est un défi aux mots. »
« […] Celui qui a quelque chose à dire sait que la communication est toujours un échec. Mais cet échec il ne doit y aboutir que par un effort vivant de tout l’être. Celui qui se relâche n’y aboutit pas et son échec n’a pas le droit d’être appelé communication. La communication d’une expérience authentique est toujours un échec, mais c’est l’échec d’une entreprise surhumaine dont les résultats se situent bien au-delà de ce qu’on appelle “réussis”. Car l’exigence porte toujours en elle-même les forces qui tendent à la réaliser. »

(18) « Malheureusement la production du kilo de poulet se heurte à un obstacle : la forme de la bête, qui est inutilement compliquée, notamment la plume qu’il faut plumer. Elle ne sert plus à rien, si ce n’est de “suivez-moi jeune homme” au coq gaulois. Quand produira-t-on du poulet écorché, ou même tout bridé ? À quoi bon la crête, qui pourrait avantageusement être remplacée sur la tête par du croupion ; et ce 1 % purement culturel : le bec autrefois fonctionnel ? Pourquoi les pattes, inutiles depuis que Chantecler ne fait plus de footing ? Pourquoi pas le poulet d’emballage en forme de sphère ou de cube ? Ou le poulet tout emballé dans du plastique biodégradable, prêt à être digéré ? Celui-ci remplacerait avantageusement cette peau suspecte qui donne la chair de poule… » (Notre table rase, p. 93 à 95)

(19) Un festin pour Tantale, éd. Sang de la Terre, 1997.

(20) Notre table rase, éd. Denoël, p. 8-9.

(21) Ibid, p. 81.

(22) « Le pied fonde l’homme ; privé de pied, réduit au cerveau, l’intellectuel n’est qu’un cul-de-jatte. Et pourtant cette base : le pied, n’est pas sans rapport avec le mouvement. On lui reprochera la dépense d’énergie qu’exige son va-et-vient, et la lenteur de son allure ; quelle autre carrosserie serait mieux adaptée à l’homme, aussi personnalisée, que celle qu’il supporte ? Et quelle autre offrirait ainsi une visibilité totale, grâce à la vitre largement ouverte de l’œil ? De toutes parts s’étend la vue ; pas un lichen du rocher, pas une nuance du vert de la feuille n’échappe au piéton.
On me dira que dans son véhicule il n’est pas assis, certes. Mais la maîtrise de la vitesse y est aussi parfaite que la vue. On a médit du pied ; il n’est pas si stupide ; il tâte, il pèse, il pense. Tout espace qu’arpente le pied devient immense, plein de saveur et de relief, riche de mille possibles. Et ce qu’il appréhende, il le voit ; le pied autant que la main est l’œil de l’aveugle. » L’Hommauto, Denoël, page 26.

(23) Une seconde nature, p. 16.

(24) Le Jardin de Babylone, éd. de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2002.

(25) Ibid. « Il y eut un jour où pour [les hommes] il n’y avait pas de nature ; et nous vivons l’aube d’un autre où il n’y en aura sans doute plus. À l’origine – pour certains individus et pour certains pays, elle n’est pas bien lointaine –, il n’y avait pas encore de nature. Nul n’en parlait, parce que l’homme ne s’était pas encore distingué d’elle pour la considérer. Individus et sociétés étaient alors englobés dans le cosmos. Une puissance omniprésente, sacrée parce qu’invincible, cernait de toutes parts la faiblesse humaine. La civilisation n’était qu’une clairière précaire, maintenue au prix d’un effort écrasant dans la marée des forêts. Des déluges, grouillants de monstres, clamaient leur règne. La vie, comme le feu, n’était qu’une étincelle incertaine perdue dans un océan d’obscurité. En vain le soleil triomphait-il ; chaque crépuscule ramenait la défaite du jour et le retour triomphal des puissances infernales. Comment nos ancêtres auraient-ils parlé de nature ? Ils la vivaient, et ils étaient eux-mêmes nature : force brutale et instincts paniques. Ils ne connaissaient pas des choses, mais des esprits ; dans l’ombre où ils étaient encore plongés, les arbres et les rochers prenaient confusément des formes et une vie surhumaine. Paysans et païens, ils ne pouvaient aimer la nature ; ils ne pouvaient que la combattre ou l’adorer.
Tout changea ; mais d’abord imperceptiblement. Peut-être fut-ce au soleil de la Grèce. Dans cette terre desséchée où la nuit même était transparente, les plaines brisées de monts et la mer brisée d’îles, l’homme et l’individu trouvèrent un espace et un milieu à leur mesure ; et dans la clarté de la raison les formes monstrueuses se pétrifièrent en objets. Mais c’est surtout en Judée que naquit la nature, avec la Création : quand la lumière fut distinguée des ténèbres, l’esprit de la matière. Alors Dieu ne fut plus que Dieu, et les choses ne furent plus que les choses. En le créant, Jahvé avait profané le cosmos et l’homme put y porter la main. L’ordre cosmique pouvait encore avoir un poids, il n’avait plus d’autorité sur l’esprit humain : il avait perdu son âme. Il devenait possible de la connaître et d’agir sur lui. La nécessité n’était plus que la nécessité ; même provisoirement écrasée, la révolte de la liberté humaine était à tout jamais déchaînée. Alors naquirent parallèlement la maîtrise et le sentiment de la nature. La science pénétra le mécanisme du cosmos, et ainsi la technique permit de le transformer. Mais cette transformation, progressivement accélérée, se limite d’abord à certains lieux de certains pays. En Occident, l’homme vécut dans le milieu artificiel des villes, mais à leur porte commençait la campagne, et avec elle la nature. Ainsi, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les Français connurent une société de transition où coexistaient le passé et l’avenir : ce qui permettait de jouir des plaisirs de la nature grâce au progrès. »

(26) À la rigueur, Bernard Charbonneau aurait pu suivre Teilhard jusqu’à un certain point car comme lui il considérait que l’humanité traversait une crise majeure, une mutation profonde… « Mais le cours de l’Évolution n’est pas continu. Elle passe par des crises, qui préparent un nouveau bond en avant. L’humanité actuelle traverse précisément une de ces périodes. L’homme, et avec lui le cosmos, est maintenant arrivé à un point critique où il doit s’élever bien plus haut ou retomber. Le meilleur de la pensée du P. Teilhard est dans l’expérience de cette crise. Il a senti plus qu’un autre moderne la profondeur de cette mutation où est engagée l’humanité contemporaine ; il ne s’est pas laissé distraire de ce fait essentiel par les guerres et les révolutions locales. »

(27) « Dans sa parabole, qu’il qualifie de poème, Ivan Karamazov imagine que le Christ, redescendu sur terre à Séville au temps de l’inquisition, ressuscite un enfant. Et le Grand Inquisiteur le fait arrêter, emprisonner dans un cachot du Saint-Office, où il vient trouver son prisonnier pour lui démontrer qu’il n’a rien à faire sur terre. Car, avec la liberté, il ne peut apporter aux hommes que le trouble et le malheur. »
Cette parabole s’appuie sur les trois tentations que racontent explicitement les Évangiles de Matthieu et de Luc. Dans l’Évangile de Matthieu, il est dit que Jésus fut amené par l’esprit au désert pour y être tenté par le diable. Comme Jésus avait faim, le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Jésus répondit : « Il est écrit que l’homme ne vivra pas de pain seulement mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Le Grand Inquisiteur de Dostoïevski oppose au refus de Jésus l’argument qu’en refusant le pain aux hommes il leur a proposé une liberté qui les dépasse.
« Je Te le dis, il n’y a pas chez l’homme de souci plus lancinant que celui de trouver à qui remettre sa liberté, ce don avec lequel l’infortuné est venu au monde… Or avec le pain tu as repoussé le seul emblème absolu qui T’était offert pour faire tomber le monde à Tes pieds et c’était l’emblème du pain terrestre. Tu l’as repoussé au nom de la liberté et du pain céleste. Au lieu de prendre leur liberté aux hommes, tu l’as étendue encore… »
Dans la deuxième tentation, toujours selon Matthieu, Satan qui avait transporté Jésus au sommet d’une montagne, lui propose de lui donner tous les royaumes du monde s’il accepte de se prosterner devant lui. Mais Jésus refuse à nouveau. Accepter aurait conduit à imposer une paix romaine à la Terre. En fait il choisit donc « d’abandonner les hommes aux désordres de leur liberté ».
Dans la troisième tentation, Jésus est sommé, par un miracle, de prouver sa divinité. Mais le « fils de l’homme » refuse de renoncer à son humanité. Il « propose aux hommes le modèle divin d’une condition humaine à la fois spirituelle et charnelle, consciemment et librement accomplie ».
D’autre part il affirme : « Chrétiens nous le sommes et la plupart malgré nous, il ne nous reste plus qu’à nous convertir. » Mais de quelle conversion parle donc cet hérésiarque ? « Réaliser la transcendance mais surtout le mystère encore plus grand – peut-être le seul impénétrable pour l’homme – de son incarnation. Car l’étonnant, ce n’est pas un Dieu divin, mais le Dieu humain. En cherchant à ouvrir cette porte, j’engage certains chrétiens qui s’ignorent, c’est-à-dire la majorité des fidèles et des infidèles à dépasser un certain nombre de faux problèmes qui les empêchent de reconnaître les paradoxes de notre condition humaine actuelle. Parler de l’action du Christ, c’est parler du camping, du roman, aussi bien que du fascisme ou du communisme, puisque aujourd’hui, déchaîné, l’esprit souffle n’importe où en tempête. Évoquer les responsabilités des chrétiens, c’est rechercher comment notre trop humaine liberté pourrait sortir de ce cercle qui nous ramène de la totalité et de l’inconscience à la totalité et à l’inconscience. Comment retrouver la nature au-delà de la nature, la morale au-delà de la morale, l’ordre au-delà – et non en deçà – de la liberté ? »

(28) Je fus, extrait :
« La meilleure expression qui puisse être donnée de la liberté n’est pas abstraite, mais redonnée depuis des millénaires dans toutes les langues chaque fois qu’un homme assume sa pensée ou son acte. La liberté c’est la première personne, le nouvel Adam accédant à l’autonomie de sa conscience et de sa volonté. “Je suis.” Jahweh qui le créa à son image ne portait pas d’autre nom. “Je pense donc je suis”, disait le philosophe. Mais l’essentiel ce n’est ni la pensée, ni l’être, c’est ce je furtif qui entre les deux nous échappe. »
« La liberté c’est ce je quand il n’est pas un faux-semblant : un pronom qualifié à juste titre de personnel. Mais il exige un verbe, à la différence du moi, cette outre gonflée de vent qui prétend contenir l’univers.
Quand la première personne du singulier est ainsi dite au présent, alors l’Être s’incarne dans un être. Alors la liberté n’est plus une valeur parmi d’autres, mais l’acte originel qui les crée toutes.
“Je suis” c’est le fiat lux qui distingue la lumière des ténèbres : le sujet de l’objet, l’individu de la société. Mais l’un c’est l’autre ; pour connaître l’autre il faut être soi. Il faut un je pour dire tu… es mon prochain. Tel est le cri de la liberté quand elle découvre l’universel dans l’unique : dans l’amour. Pour qu’il soit il faut qu’une personne rencontre une personne singulière. »
« Quand elle s’estompe et se perd dans la masse, l’amour décline. Et il est mort quand un homme, cessant de parler au singulier dit : “Vous…” Le singulier précède le pluriel et l’un fait le multiple ; mais la liberté n’est assurée que lorsque d’autres libertés lui répondent : “Nous sommes…” »
« Où se situe la décision ? Sur qui pèse la responsabilité ? Collective, elle devient impensable. Par abus de langage on parle de conscience de classe ou de liberté du peuple, alors que la classe n’est qu’inconscience, et la nation mobilisation.
Quel clan ou tribu s’est jamais arraché à son être pour se considérer dans ce miroir que lui tend l’esprit ? Quel empire, triomphant ou vaincu, se mit jamais en cause… »
« L’ascèse par laquelle un homme se dégage de l’objet, cette prise de conscience, seul un sujet peut l’opérer.
La liberté c’est l’homme
La liberté n’est pas dans les mots, ni dans des objets ou des conditions extérieurs, mais dans un sujet…
La seule surréalité qui mérite ce nom, la seule liberté qui soit vraiment dite, l’est à chaque instant par chaque homme à son insu : je suis… Inutile de la chercher dans l’empyrée, elle est dans le plus commun et le plus ordinaire de la vie et par conséquent du langage. Sitôt que dépassant le mot, nous cherchons à saisir son insaisissable contenu, nous découvrons ce centre où nous sommes. Elle n’est rien d’autre que quelqu’un ouvrant les yeux sur lui-même, et du même coup sur l’univers et son semblable : “Je suis…” Par conséquent je pense, et donc je fais. »

Sur Bernard Charbonneau

Jacques Prades (sous la direction de) : Bernard Charbonneau : une vie entière à dénoncer la grande imposture. Éditions Érès, collection Socio-économie, Toulouse, 1997, 223 p.

Patrick Troude-Chastenet, « Bernard Charbonneau : génie méconnu ou faux prophète ? », Revue internationale de politique comparée, vol. 4, n° 1, 1997.

Daniel Cérézuelle, Écologie et Liberté. Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie politique, Parangon, collection après-développement, 2006.

 

 

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