Michel Papy, « Bernard Charbonneau devant ses élèves »

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Michel Papy

Bernard Charbonneau
devant ses élèves

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

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Les remarques qui suivent sont le résultat d’une enquête menée auprès des anciens élèves de l’école normale d’instituteurs de Lescar, où Bernard Charbonneau a enseigné l’histoire et la géographie pendant un quart de siècle après la Seconde Guerre mondiale jusqu’à sa retraite. Bernard Charbonneau a mené une vie de penseur de son temps en marge des institutions qui auraient pu faciliter la diffusion de ses idées, alors même qu’il jugeait avoir un message à transmettre. Il a délibérément choisi de se cantonner dans une activité professionnelle modeste devant des élèves d’origine plus humble que ceux qui à l’époque fréquentaient les lycées, où il aurait pu prétendre enseigner de par son statut d’agrégé, sans parler de l’université de laquelle ses travaux auraient pu lui ouvrir les portes. On peut expliquer ce choix par le souci d’avoir davantage de temps à consacrer à son œuvre. Il est possible également qu’à la source de cette modestie professionnelle ait été une sorte d’orgueil intellectuel, la volonté que son œuvre soit connue par ses qualités propres, non par une renommée qui aurait des causes extérieures. L’idée qui a présidé à cette enquête est d’observer Charbonneau dans ce processus de marginalisation. L’un des rares biais, peut-être le seul possible à l’heure actuelle, par lequel cette question pouvait être abordée, était de repérer l’image qu’ont gardée de lui ceux qui avaient suivi ses cours.

J’ai été aidé dans ce travail par Gérard Guichemerre, lui-même ancien élève de Bernard Charbonneau, ainsi que par la Fédération des œuvres laïques et l’Association des anciens élèves de l’EN de Lescar, grâce auxquelles j’ai pu prendre contact avec d’anciens normaliens. Une grille de lecture avait été élaborée, que le plan de cet exposé suit plus ou moins, mais les entretiens ont été très libres, permettant des divagations fort intéressantes. J’ai eu deux entretiens collectifs, de nombreux entretiens individuels et six témoignages écrits ; en tout 33 personnes ont été touchées. J’aurais pu aisément en voir d’autres, cela n’a pas paru indispensable. Lire la suite

«Qui était Bernard Charbonneau ?» par Daniel Junquas

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Daniel Junquas

Qui était Bernard Charbonneau ?

 

(Cette biographie intellectuelle de Bernard Charbonneau a été écrite par l’un de ses anciens élèves, Daniel Junquas, qui anime aujourd’hui un café philo à Biarritz. Elle a été mise en ligne en 2010 sur le site de l’école normale de Lescar.)

C’est vers la fin des années 1960 et au début des années 70, que j’ai eu le privilège de compter parmi les derniers élèves de Bernard Charbonneau, lequel enseignait l’histoire et la géographie à l’école normale des Pyrénées-Atlantiques.

Au début de sa carrière, après être passé par Bordeaux, ce professeur agrégé aurait pu choisir de « monter » à Paris où il serait certainement devenu ce qu’il est convenu d’appeler un « brillant universitaire », mais il préférait la campagne, le silence des roches et le murmure des ruisseaux. Il opta donc pour la province et pour cette petite école normale d’instituteurs nichée dans l’ancien couvent des moines barnabites, à l’ombre de la cathédrale de Lescar.

Si l’on interroge ses anciens élèves, force est de constater qu’il a laissé dans leurs mémoires une trace profonde ; celle d’un professeur hors normes. Comme il n’hésitait pas à agrémenter son cours d’anecdotes piquantes, nous devinions qu’il y avait chez lui un côté iconoclaste et libertaire, mais, et cela je ne l’ai appris que plus tard, l’homme ne se résumait pas à sa fonction d’enseignant. On aurait certes pu le deviner en se donnant la peine de dénicher ses manuscrits, feuillets dactylographiés reliés d’une grossière toile gris-bleu, qui occupaient une place relativement modeste sur l’une des étagères hautes de la bibliothèque. M’étant risqué à cet exercice, je crus déceler une odeur sulfureuse : tel ouvrage offrait, dans un style ironique, la technique pour plumer le coq gaulois, tel autre prétendait aider les humains à résister à un monstre effrayant : le Léviathan totalitaire (1). Le contenu de ces ouvrages avait bien de quoi dérouter l’adolescent que j’étais, partagé entre deux sectes normaliennes d’importances inégales : celle des amateurs de rugby et de vin de Madiran et celle, bien plus restreinte, des intellectuels que l’on appelait par dérision les « pélos ». J’ignorais à l’époque que le fait de refuser l’embrigadement total dans un groupe avec ses codes et ses règles pouvait me rapprocher des idées « charbonniennes ».

Mai  1968 : Même au fin fond du Béarn, l’onde de choc des « événements » se fit tout de même fait sentir et la vague bruyante et colorée de la contestation étudiante vint s’étaler jusqu’à Pau. Nous pûmes, nous aussi « un tant soit peu » (pour reprendre une expression charbonnienne), communier dans la ferveur révolutionnaire : discours enflammés des leaders, charges des CRS (SS !) et grenades lacrymogènes à la clef. Alors que, l’oreille collée à la radio, certains d’entre nous vivaient par procuration la révolte parisienne, au détour d’un des couloirs conventuels s’improvisaient parfois des débats philosophico-politiques. Lire la suite