Christian Roy, « Entre pensée et nature : le personnalisme gascon »

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Christian Roy

Entre pensée et nature :
le personnalisme gascon

 Tiré de Une vie entière à dénoncer la grande imposture,
Jacques Prades (dir.), Erès, 1997,

 Je verrais volontiers dans le personnalisme un effort pour redonner à la vie son unité [… or] je ne crois pas qu’elle puisse être trouvée dans le plus parfait des systèmes, mais dans une force vivante capable d’apporter la même lumière dans tous les domaines […]. Pour l’instant le mien [est] le problème de la nature – c’est-à-dire de la rupture du lien qui unit l’individu au cosmos. Ce qui signifie citadins, paysans, maisonnette de banlieue et autobus pour le marché, Giono et boy-scouts, coopératives et cités-jardins ; beaucoup de choses, mais vues en fonction d’une expérience qui est, elle, unique : le miracle de la personne, le fait que ce qu’elle est nul ne peut l’être à sa place. Pourquoi n’essayerions-nous pas de prononcer avec une naïveté totale ce mot aujourd’hui éculé : la Liberté ?

(Lettre de Bernard Charbonneau à Emmanuel Mounier, en
réponse à la circulaire « Pour la formation d’un Collège personnaliste », vers 1937).

Dans la destinée de Bernard Charbonneau, l’amertume du rôle de prophète méconnu de son vivant est doublée de l’ironie du disciple éclipsant le maître à son corps défendant : Jacques Ellul en effet n’a cessé de rappeler, sans trouver le moindre écho parmi son audience mondiale, que c’est son ami Charbonneau qui, à partir de 1930 environ, lui « a fait comprendre ce qu’était notre société. De façon très concrète, il m’a engagé dans ce qui allait devenir l’un des deux grands thèmes de recherche de ma vie : la technique » (1). C’est ensemble qu’ils le formulèrent dans les années qui suivirent, prenant comme forum et banc d’essai les groupes régionaux du mouvement personnaliste qu’ils animèrent dans le sud-ouest de la France. Mais ceux-ci évoluaient librement entre les deux pôles du mouvement qu’étaient les revues Esprit d’Emmanuel Mounier et L’Ordre nouveau d’Arnaud Dandieu, avant de se détacher de la première en 1938 ; ainsi étaient consacrées l’autonomie et l’originalité de cette fraction gasconne, véritable troisième voie du personnalisme.

Tel que défini par Charbonneau et Ellul, ce personnalisme gascon avait pour fondement « le sentiment de la nature, force révolutionnaire », objet d’un des nombreux manifestes et textes doctrinaux qui renferment la première conception complète d’une « écologie politique », conçue en opposition à l’ensemble des idéologies de la société industrielle, qu’elles soient libérales ou totalitaires, comme le projet d’une « éthique de la liberté » (pour reprendre le titre de la « somme théologique » d’Ellul) (2), à vivre dans un rapport dialectique au donné de la nature et de l’héritage socioculturel. C’est dans le prolongement de ce mouvement personnaliste gascon des années trente et quarante que s’inscrivent l’œuvre d’Ellul aussi bien que celle de Charbonneau, qui lui vaudra une certaine audience dans le mouvement écologique français des années soixante et soixante-dix. Mais c’est plutôt le rôle de précurseur de Bernard Charbonneau que je m’attacherai à décrire ici, en suivant sa démarche intellectuelle et politique jusqu’au seuil de l’ère atomique. Hiroshima confirmait en effet l’intuition qui le guidait de longue date sur « la grande mue » de l’espèce humaine sous l’effet de la science, fruit de sa liberté envers la nature qui menaçait d’engloutir l’une et l’autre, liées désormais par ce commun péril.

Bernard Charbonneau est né à Bordeaux le 28 novembre 1910. Son intuition que « la vie des hommes changeait concrètement et radicalement de nature » lui est venue dès l’adolescence du fait de voir la rue du Palais-Gallien, où il avait grandi et joué sans être inquiété par les premières automobiles, soudain envahie par celles-ci, qui en chassaient les enfants avec les chats. La ville de Bordeaux, de milieu humain, se métamorphosait sous ses yeux en réseau de circulation des moyens techniques, rejetant dans ses marges l’activité spontanée des êtres vivants, et à une périphérie de plus en plus lointaine les forêts qui, quelques années auparavant, « commençaient aux portes des dernières échoppes ». C’est dans ces « immensités forestières » (3) des Landes qu’il connut ses jours les plus heureux, dans des camps d’éclaireurs organisés autour de thèmes, par exemple en société lacustre, en village gaulois ou en tribu d’Indiens. Il fit là l’expérience d’une camaraderie virile fondée sur une liberté vécue dans la discipline volontaire au contact de la nature. Il en gardera le besoin de défendre la nature pour réaliser la liberté, dans l’idée d’étendre un jour à l’ensemble de la société l’atmosphère de ces camps, modèles à ses yeux d’une communauté d’hommes libres. Ce n’est que plus tard qu’il découvrira le parallèle frappant de son expérience avec celle des Wandervögel dans les mouvements de jeunesse allemands (4). Mais il devait maintenant constater avec angoisse que les changements sensibles dans sa vie quotidienne indiquaient que la civilisation moderne évoluait rapidement dans la direction opposée, vers toujours plus d’organisation et moins de liberté. Hanté par cette mutation dont les problèmes politiques tels qu’ils étaient posés ne rendaient nullement compte, il avait l’impression d’avoir quelque chose à révéler à ceux dont il pouvait estimer non seulement l’intelligence, mais aussi le caractère : l’aptitude à tirer certaines conséquences dans sa propre vie. L’idée de fonder une sorte d’ordre voué à cette réflexion lui était restée de son expérience d’éclaireur. Aussi se mit-il à approcher des condisciples du lycée de Longchamps (aujourd’hui Montesquieu) qui lui semblaient susceptibles de comprendre et de travailler la question (5).

C’est ainsi que, vers le début de 1930, ce garçon d’allure fantasque qui réussissait sans effort à ses examens en se moquant du programme et des bons élèves qui s’y confinaient, vint néanmoins à la rencontre du plus studieux d’entre eux, pour l’inviter à aller camper. Il s’agissait de Jacques Ellul, né à Bordeaux le 6 janvier 1912. Bernard Charbonneau lui ouvrit, en même temps que les horizons de la grande nature, ceux de toute une littérature sur les problèmes de la société (6). Le néophyte protestant Ellul et l’agnostique Charbonneau se retrouvaient sur des positions de départ qu’ils qualifieront plus tard de « post-chrétiennes », soit la reconnaissance comme des évidences, sans égard à la foi ou à son absence, de « quelques vérités simples » issues pour eux de l’histoire chrétienne : « Primauté de la personne, existence de vérités spirituelles éternelles hors de l’homme, commandement d’aimer son prochain, liberté, etc. ». Bernard Charbonneau écrira en 1936 que ces vérités, plutôt qu’un idéal, sont « des commandements qui tendent à chaque instant vers leur réalisation, donc qui suscitent dans la personne la perpétuelle méfiance des apparences, le goût des résultats très terre à terre », et le refus de se laisser obnubiler par « les grandes querelles entre fascismes, libéralismes, communismes », qui « tous sont des réformismes à grand spectacle » (7). « Or une révolte authentique ne peut naître que par une négation du progrès » (8), idéologie philosophique commune aux différents partis politiques actuels, puisque « malgré les prisons et les massacres, communisme, libéralisme et fascisme ont au fond le même argument dernier mesurable en francs, en tonnes et en hectolitres : la production » (9). Donc la révolte de Bernard Charbonneau n’est pas née des émeutes de février 1934.

« Non, elle est née en pleine prospérité au moment où tout allait bien, où le règne de l’argent semblait irrésistible et où personne alors ne pensait à changer parce que l’on était sûr de sa situation. Les troubles qui naissent des variations de l’économie illustrent seulement les thèses de Marx ; ce n’est pas parce que l’économie est troublée que la révolution personnaliste doit naître, mais c’est parce que certains principes qui sont notre raison de vivre risquent de devenir absurdes au monde actuel. Nous savons que si un changement est nécessaire, ce n’est pas parce qu’il y a désordre apparent mais désordre profond ; les pires décadences, ce sont les plus secrètes, les plus dures à atteindre, ce sont celles qui pervertissent insensiblement les multiples actes de la vie matérielle et quotidienne de chacun » (10).

C’est déjà dans cet esprit que Charbonneau et Ellul avaient commencé à se réunir avec d’autres jeunes dans de petits cercles et des camps (11). Ils furent donc vivement intéressés par le mouvement autour de la revue Esprit, dont ils eurent des échos de la fondation par un proche de Mounier, Ayraud, enseignant la philosophie au lycée à Bordeaux (12). « Montés » à Paris durant la première moitié de 1933 afin de rencontrer le groupe d’Esprit, ils y trouvèrent des gens dont la critique de la société moderne rejoignait la leur, en particulier dans le rejet simultané de tous les totalitarismes ainsi que de l’américanisation technocratique, et la recherche d’une nouvelle voie politique au-delà de l’alternative droite/gauche (13).

Néanmoins, la primauté inavouée du catholicisme à Esprit, dans l’idée qu’il ne soit plus identifié à la droite et de le réconcilier avec le progrès et la modernité, motivait certaines réserves d’Ellul et de Charbonneau à l’égard de cette revue (14). En revanche, la « volonté d’action et d’intervention plus concrètement révolutionnaire » que leur semblait manifester l’autre aile du mouvement personnaliste, autour de la revue L’Ordre nouveau, les attirait spontanément. Ils rencontrèrent son fondateur Alexandre Marc et apprécièrent les écrits de son théoricien Arnaud Dandieu, mort prématurément en août 1933 ; comme tant d’autres de leurs contemporains, ils reconnurent en ce compatriote girondin « un homme d’une qualité tout à fait exceptionnelle » (15). Bien que L’Ordre nouveau fût bien moins marqué qu’Esprit sur le plan confessionnel, Ellul pour sa part était mis en confiance par le climat plus protestant qu’il croyait y déceler (16), dû sans doute à la présence de Denis de Rougemont et à celle de Claude Chevalley. Est-ce d’ailleurs un hasard si, parmi toute la génération des non-conformistes des années trente, ce sont ces deux coreligionnaires d’Ellul qu’on retrouvera dans les combats écologiques européens des années soixante et soixante-dix (17) ?

L’Ordre nouveau était particulièrement soucieux de créer de nouvelles institutions à la mesure et sous le contrôle de la « personne », notion dont il avait été le premier, dès ses débuts en 1930, à faire l’axe d’une nouvelle doctrine sociopolitique révolutionnaire appelée « personnalisme », et opposant cet esprit unique, libre et responsable, incarné dans un milieu physique et social donné, à l’individu abstrait et interchangeable dont sont faites les masses. Aussi L’Ordre nouveau se montrait-il résolu à démanteler l’État-nation, creuset fatal de massification, pour le remplacer par un réseau fédéral de communautés locales d’inspiration proudhonienne et syndicaliste (18). En ceci, il avait toute la sympathie d’Ellul et de Charbonneau. Mais si, plus qu’Esprit, il soulevait la question de la technique et de ses effets aliénants sur l’individu et centralisateurs pour la société, L’Ordre nouveau la résolvait trop vite à leur goût, par le recours à la planification pour assurer un minimum vital à chaque personne dans une société décentralisée, ce qu’aurait permis la neutralité de la technique. C’était déjà leur originalité que de remettre en cause cette dernière. En outre, la transformation révolutionnaire du monde passait pour eux par « une transformation à la fois personnelle et collective » qui « ne pourrait emprunter qu’une voie communautaire, celle des petits groupes capables d’inventer localement leur organisation et leur tactique ». Tant Esprit que L’Ordre nouveau leur « paraissaient fournir d’excellents tremplins à la formation de ces groupes ». Mais c’est vers le mouvement d’Esprit, plus important par son audience et plus souple dans son orientation, qu’ils se tournèrent pour essayer de créer ces groupes en le poussant « vers un mouvement révolutionnaire organisé par la base » (19) en vue d’apporter des réponses concrètes aux questions soulevées par la centralisation technicienne (20).

C’est ainsi qu’est fondé par Bernard Charbonneau le groupe Esprit de Bordeaux, qui se signale bientôt par « une série de prises de conscience sur “l’irréalité du monde actuel” (faux romantismes qui se glissent dans certaines conceptions de la patrie, de la politique, dans le culte de la vedette ou du héros, illusions de la liberté, évasions, etc.) » (21) ainsi que des études sur la presse et sur l’argent (22). Les thèmes des principaux livres d’Ellul et de Charbonneau se retrouvent dès lors formulés dans le cadre d’une critique des simulacres dont est faite la vie moderne quarante ans avant Jean Baudrillard. En collant ainsi aux réalités quotidiennes, le groupe de Bordeaux compte montrer « incessamment que la révolution spirituelle est plus matérielle, plus tangible que toute autre » (23). Elle exige selon lui, pour créer une communauté nouvelle, susceptible de résister à cette société condamnée, et même d’en faire craquer les cadres, une sociabilité différente, au contact de la nature. Dès 1934, il est suggéré « que les membres des groupes d’une même région se voient de plus en plus dans des camps plutôt que des congrès » (24).

« Promenades de grange en grange, séjours en chalet » soudent le noyau du groupe de Bordeaux (25). Tel était déjà l’esprit d’un travail sur le problème fédéral, cité dans Esprit en juin 1934, où sont mariés l’universel et le particulier dans un esprit écologique : « Maintenir l’homme en contact avec ses voisins, avec une terre dont la vie concrète est seule créatrice, sans pour cela oublier l’existence de réalités supérieures communes qui doivent être le principe même de toute diversité, et également la nécessité de maintenir entre ces foyers de vie autonome des échanges suffisants pour les alimenter. » C’est à elle que répond l’achat, proposé fin 1934, d’une « presse d’imprimerie intergroupe […] pour publication de tracts et journal circulant » (26). Le Journal intérieur des groupes d’Esprit, réalisé par le groupe de Montpellier, reconnaîtra son ancêtre dans celui du groupe de Bordeaux (27).

La collaboration des groupes locaux à la revue Esprit par des textes tirés de leurs bulletins fut inaugurée par un article de Bernard Charbonneau sur « La publicité », en avril 1935. Charbonneau passa l’agrégation en histoire et en géographie en octobre (28). D’abord nommé professeur au lycée de Bayonne (29), il mena pour Noël 1935 un camp de trois jours dans une grange en haute montagne (30), ayant mis sur pied dans cette ville un groupe Esprit (31) composé de gens de professions libérales : deux architectes et une majorité de professeurs de l’enseignement féminin (32), dont Claire Lataste de L’Ordre nouveau qui l’animait (33). Au même moment, un fonctionnaire des impôts, le régionaliste félibre André Sarrail, s’offrait pour y constituer une cellule Ordre nouveau (34). C’est lui qui, sans autre formalité, prit officiellement en main le groupe Esprit de Bayonne au départ de Bernard Charbonneau (35).

Cette situation concrète de symbiose, sinon de fusion, entre les deux tendances parisiennes du personnalisme, a caractérisé la vie du mouvement dans le Sud-Ouest, en contraste frappant avec le reste du pays, où prévalait entre membres d’Esprit et de L’Ordre nouveau une certaine défiance due à une antinomie de tempérament qui suffisait souvent à empêcher une coordination efficace de leurs diverses initiatives. Ainsi, en 1936, après avoir répercuté avec la meilleure volonté un appel à la coopération à la base lancé par Robert Aron de L’Ordre nouveau au premier congrès d’Esprit, son Journal intérieur sera forcé d’admettre que « sauf à Pau où le groupe Ordre nouveau est absorbé par le groupe Esprit depuis six mois (en gardant, si nous comprenons bien, une certaine autonomie à l’intérieur du groupe Esprit), nous n’avons aucune indication que de véritables conversations de bases aient pu être entreprises » (36). Le pasteur Roger Jézéquel, romancier et critique pour Esprit sous le pseudonyme de Roger Breuil, tenait Alexandre Marc au courant des activités des groupes Ordre nouveau et Esprit de Pau ; fin 1936, il lui écrit que « le groupe Esprit est maintenant tout à fait Ordre nouveau » (37). Breuil sera plus nuancé dans les propos que lui prêtera Sarrail en commentant pour Marc une visite à Pau d’Ellul : « Nous sommes tiraillés entre les tendances Esprit (pas bien impérieuses), Ordre nouveau (rigoureuses) et charbonnistes (pas toujours très approfondies dans leur partie constructive) » (38). En 1937, Breuil ne parle plus que du groupe « personnaliste » tout court (39).

Le caractère distinct du personnalisme défendu par Charbonneau et Ellul était donc clairement reconnu dans le Sud-Ouest, où tous deux faisaient de fréquentes tournées de conférences sur les thèmes qu’ils discutaient entre eux à Bordeaux. Leurs textes étaient repris intégralement non seulement dans le Journal intérieur de Bordeaux, mais aussi dans celui des groupes du Sud-Ouest : Bordeaux, Bayonne, Pau et Toulouse. C’est celui de Pau qui, comptant deux typographes, composa et imprima le journal régional intergroupes (40), tirant le premier numéro à quatre-vingts exemplaires fin 1936. Jacques Thérond, animateur du groupe de Pau, était dès lors acquis à la ligne promue par Bernard Charbonneau, qui faisait bonne impression sur l’ensemble des membres actifs du mouvement dans la région (41) ; c’est donc une variante locale du personnalisme qui y prévaudra, avec le groupe Esprit de Bordeaux comme principal point d’ancrage. Parmi les personnalités parfois marquantes qui l’ont fréquenté, on compte surtout des universitaires, malgré l’importance accordée par Charbonneau au contact avec les « milieux réels » de gens ordinaires. C’est devant cet auditoire réduit et pas toujours réceptif que seraient peut-être pour la première fois soulevés, dans une perspective tant politique que critique, des problèmes de civilisation qui sont entre-temps devenus incontournables.

Le Programme des réunions d’octobre 1935 à octobre 1936, distribué sous forme de tract à la porte des facultés et envoyé dans divers cercles de Bordeaux, fut reproduit dans le Journal intérieur des groupes d’Esprit en novembre 1935 ; il mentionne dix titres de conférence, dont le quatrième est le plus représentatif : « Révolution contre l’argent et pour le contrôle de la technique ». En effet, « on ne peut être aujourd’hui révolutionnaire sans se poser d’abord le problème d’une direction à des fins clairement aperçues de la technique et de l’économie ». Aussi, ajoutait Charbonneau dans une note sur le thème d’une « troisième force » (ni gauche, ni droite) publiée dans le Journal intérieur d’Esprit en mars 1936 : « Nous devrons chercher à briser toutes les formes de centralisation que le jeu aveugle de la technique et de l’argent a cristallisées ». La mise en cause de la technique dans sa dynamique de réduction uniformisante de tout le social était donc reconnue comme le problème essentiel de notre ère, touchant à sa réalité profonde ; ceci à une époque où il commençait à peine à être envisagé comme tel par Martin Heidegger, par l’École de Franc-fort et par Lewis Mumford. Ainsi Jacques Ellul, fort de sa réputation de pionnier, pourra-t-il un jour affirmer que la première personne à avoir insisté sur l’importance de la technique avait été son ami Bernard Charbonneau (42). Celui-ci fut en tout cas certainement le premier à en faire de sa critique le pivot d’une nouvelle orientation politique, pour la remettre en question radicalement et concrètement, globalement et localement.

Les autres conférences au programme pour 1935-1936 confirment la teneur écologique de cette contestation du règne de la technique. La huitième vise « la révolution pour une civilisation “terre à terre” », c’est-à-dire limitée à la mesure de l’homme dans une société locale, « un groupe dont tous les individus ont un maximum d’expériences semblables », et sont donc susceptibles de former une véritable communauté, qui ne saurait se décréter à l’échelle d’un pays ou du monde comme le font les idéologies en cours. C’est ce qu’explique Bernard Charbonneau dans ses « Directions pour la construction d’une société personnaliste », second volet des Directives pour un manifeste personnaliste. Quant au premier, écrit avec Jacques Ellul, bien qu’intitulé « Origine de notre révolte », il serait également désigné comme le Manifeste en 83 points. L’avant-dernier point élucide le titre de la neuvième conférence, sur « La révolution pour une civilisation ascétique, contre la misère et contre la richesse » : « Pour que chaque homme trouve dans une cité volontaire ce qui lui est nécessaire de vivre (sic). Fût-ce un minimum de vie pour tous, mais que ce minimum de vie soit équilibré, soit à la fois matériel et spirituel. L’homme crève d’un désir exalté de jouissance matérielle, et pour certains de ne pas avoir cette jouissance. » Il est permis de voir dans ce projet personnaliste d’une « cité ascétique » (43), formulé dès l’hiver de 1937, la première proposition occidentale moderne d’une limitation volontaire de la croissance économique, impliquant des sacrifices dans le « niveau de vie » quantifiable au nom d’une notion « holistique » de la qualité de la vie.

La dernière réunion au programme du groupe Esprit de Bordeaux pour octobre 1936 devait discuter « Comment réhabiliter le risque et la responsabilité concrète » ; or, une réponse se trouve dans un « Projet de règlements pour une fédération des amis de la nature », qui « n’a pas pour but de faciliter le retour à la nature », « de créer des refuges confortables, de poser des crampons. Celui qui part sac au dos en montagne vient y chercher la lutte et le droit de choisir sa route ». D’après l’article 5, « le véritable ami de la nature fuit la ville pour échapper à la vie artificielle qu’il y mène. Il revient à la nature pour retrouver sa condition d’homme, courir un risque, avoir faim et soif, être rassasié […]. Il sait que là seulement, il retrouvera la franchise et la liberté perdue. » Cet appendice à la vaste étude consacrée, dans le Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest de l’été 1937, au « sentiment de la nature, force révolutionnaire », répond bien à l’esprit de ce texte capital, qu’on est en droit de considérer comme l’acte de naissance de l’écologie politique. Charbonneau ne le signe pas, mais y parle du plus vif de son expérience personnelle, développant cette constatation que « le sentiment de la nature naît chez un homme qui dans sa vie pense à une autre vie ». Manipulé, ce sentiment entretient son aliénation ; pris au sérieux, il pourrait l’en libérer. En soi, il est une aspiration à la liberté, croissant avec la prépondérance de la société sur la nature comme environnement immédiat de l’homme. Bernard Charbonneau en retrace l’évolution avec pénétration dans une synthèse fulgurante à laquelle il est difficile de rendre justice en quelques mots. Il l’illustre brillamment d’exemples tirés de la littérature, suivant notamment le fil d’une certaine tradition anglo-saxonne qui va de Swift et Defoe à Kipling et Lawrence en passant par Thoreau, sans pour autant oublier les Ramuz et Giono. Il n’ignore pas non plus la « littérature vulgaire » et le cinéma avec Tarzan, et stigmatise « le tourisme, déviation bourgeoise du sentiment de la nature » et plaie de son pays (44).

Surtout, Charbonneau s’attache à analyser les trois grands mouvements contemporains fondés sur la revendication d’une vie dans la nature, soit les raisons de l’émergence et de l’échec du scoutisme, du naturisme et de la Jugendbewegung. N’hésitant pas à faire une comparaison à laquelle recourent aujourd’hui certains leaders écologistes, Charbonneau prétend tirer le sentiment de la nature de la demi-conscience de ses fins où il en est resté chez les mouvements de protestation précédents, affirmant qu’il « doit être au personnalisme ce que la conscience de classe a été au socialisme […] ». Pour Charbonneau, « étudier le sentiment moderne de la nature, c’est le voir naître avec la civilisation industrielle, s’exaspérer contre elle, esquisser son histoire, c’est rechercher en quoi certains progrès de cette civilisation entrent en conflit avec nos besoins essentiels, c’est donc préciser les causes profondes de la révolution personnaliste en les distinguant des conflits de la superstructure politique qui effleurent seulement notre vie quotidienne », où « une tyrannie se crée, d’autant plus dangereuse qu’elle ne heurte pas directement nos habitudes et qu’elle peut se glisser au plus particulier de notre vie », celle d’une Société parfaite qui, consommant le totalitarisme auquel tend toute société, selon Charbonneau, prévoit tout d’avance pour l’homme, ayant « supprimé la part de liberté qui s’incarne paradoxalement dans l’oppression d’une vie naturelle ». Dans une civilisation devenue trop lourde, l’homme « s’affaiblit et devient la proie des déterminismes sociaux, car ceux-ci ont pour eux l’inertie tandis que lui ne peut vivre qu’en continuant contre elle l’antique combat livré contre la nature ». Il s’appuie maintenant sur celle-ci, « parce que nous savons que nous allons à la montagne chercher une vie nouvelle et que nous ne pourrons la vivre tous les jours qu’en refaisant contre le désordre actuel une société complète : une économie, un droit, une politique ». Cette tendance radicale se fit beaucoup remarquer au premier rassemblement annuel des Amis d’Esprit à l’auberge de la jeunesse de Plessis-Robinson dans la banlieue parisienne, les 26 et 27 septembre 1936. Elle était cependant isolée, représentée seulement par « Charbonneau (Bayonne), Ellul, Gouin (Bordeaux), et Soutou (Pau) que notre ami Davenson [pseudonyme de l’historien de l’Antiquité chrétienne Henri-Irénée Marrou], avec une mauvaise foi bien marseillaise, ne tarda pas à baptiser le groupe des Gascons ». De là le terme « personnalisme gascon » que j’utilise pour désigner l’approche révolutionnaire alternative élaborée dès avant-guerre par Charbonneau et Ellul en de nombreux textes, dont un devait être inclus en appendice du compte rendu du rassemblement dans le journal intérieur d’Esprit. Comme Charbonneau l’avait anticipé dans ses critiques, la question des engagements précis qu’il souleva fut une fois de plus « résolue avec élégance par une synthèse de contradictions » (45).

Le deuxième congrès d’Esprit à Jouy-en-Josas, encore près de Paris, du 28 juillet au 1er août 1937, confirmerait le peu de poids dans l’ensemble du mouvement de sa tendance gasconne. D’après un compte rendu détaillé pour le Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest de décembre 1937, la question : « Devons-nous être une société de pensée ou un mouvement d’action ? est obscurcie par le front commun de ceux qui veulent d’abord réfléchir avant de s’engager et de ceux qui estiment que c’est “appauvrir” Esprit que de lui imposer un programme minimum » personnaliste, comme le réclament les délégués de L’Ordre nouveau. Les dirigeants d’Esprit voyaient plutôt en la politique l’affaire des professionnels, des « techniciens » comme disait le philosophe Jean Lacroix, alors que pour les Gascons : « Notre tâche est de construire une société qui ne laisse plus de place ni à une technique politique, ni à une technique diplomatique, où la politique, “art” de gouverner la cité, devienne enfin l’affaire des citoyens eux-mêmes ». C’est une tout autre orientation qui se faisait jour dans l’intervention pontifiante de l’économiste François Perroux sur la réforme du parlementarisme, qui frappa les Gascons par « un très grand réformisme de fond et une grande excitation en ce qui concerne les moyens. Perroux est docteur honoris causa de l’université de Coimbra (Portugal) », et sera à la tête de l’Institut d’études corporatives fondé par Vichy en 1940. Bien d’autres personnalistes et apparentés se retrouveront dans les nouvelles institutions du régime de Vichy, qui sont souvent à l’origine des structures technocratiques de l’État français telles qu’elles se sont développées depuis la guerre. Cette dérive étatiste du personnalisme à Esprit, qui l’inclinera ensuite vers le communisme, était déjà bien perçue par Charbonneau, et prophétiquement décrite quand il demandait à propos du discours de Perroux, pour qui « la France aussi est une personne » (46) : « Est-il scandaleux qu’un personnaliste ne se sente pas de “vocation française” […] ? »

« Si oui, acceptons la nécessité d’une nation forte, d’un chef à la tête de cette nation. Réformons les cadres politiques, de façon à donner à l’exécutif (au chef) plus de pouvoir sur le législatif, réconcilions les classes pour le plus grand bien de la nation, faisons collaborer ouvriers et patrons dans une Arbeitsfront à la française, faisons passer un “souffle nouveau” (personnaliste) dans les rouages de l’administration, maintenons l’ordre public contre les perturbateurs à la solde de l’étranger, et nous aurons fait la révolution. Quant à savoir si la personne sera plus libre, ça c’est une autre question. »

Cette question, on le sait, se posera bientôt de façon redoutablement concrète. Hubert Beuve-Méry, directeur du bureau d’études de l’École des cadres d’Uriage (censé former les nouvelles élites du régime de Vichy) avant de devenir celui du journal Le Monde, y répondra en 1940- 1941, dans Esprit, en réclamant, pour une « Révolution humaine […] autant que nationale » reniant celle de 1789 après « cent cinquante ans d’individualisme », « un chef, des cadres, des troupes, une foi ou un mythe » soit « le binôme Personne et Communauté », « pas encore suffisamment dégagé de sa gangue philosophique » pour acquérir « une valeur de dogme ou de talisman » qui lui permette de « saisir à la gorge », de « frapper à la hauteur du diaphragme », « pour reprendre un terme de François Perroux » (47). Aux antipodes d’une telle démiurgie idéologique, Charbonneau avait pu, dès 1936, en appeler à la conscience, qu’elle soit « probité bourgeoise » ou « esprit critique perpétuellement en éveil », comme « l’instrument nécessaire à un idéal qui vous possède », alors « que les mystiques permettent de jouir de l’idéal que l’on croit posséder » ; or, comme elles n’ont « rien à voir avec la réalité, tout continue comme avant ». Bernard Charbonneau n’est pas dupe de l’alibi rhétorique d’un tel « réformisme lyrique » (comme dirait L’Ordre nouveau du fascisme) ; pour lui, « il n’y a pas d’idéal révolutionnaire. Il y a des vérités éternelles, des hommes dont elles sont la vie, il y a des circonstances données, par ces trois points passe une seule ligne de conduite » (48). Certain de ce que « les sociétés sont formées par la mentalité des gens non par leur idéal » (49), il a mis au point avec Ellul une « nouvelle méthode de recherche » (50) critique propre au personnalisme gascon : « Notre exégèse des lieux communs a précisément pour but de nous apprendre à juger personnellement des faits à première vue de peu d’importance et à nous habituer à réagir selon le même esprit dans les grandes et dans les petites affaires » (51).

Les conséquences politiques à tirer pour les Gascons d’un personnalisme assumé dans ses conséquences immédiates et jusqu’à ses horizons ultimes feront l’objet d’un « Questionnaire sur le fédéralisme », inclus en dernière heure dans le Journal intérieur d’Esprit en octobre 1937 ; il y est stipulé que « le personnaliste ne peut concevoir qu’une politique fédéraliste basée sur la personne et la communauté (vie politique partant de la base, tandis qu’en régime centralisé la vie politique est toujours distribuée d’en haut quelle que soit la forme du gouvernement) ». On n’aurait su être plus près de la forme politique du personnalisme prôné par L’Ordre nouveau (ni plus loin des cadres technocratiques du régime de Vichy). C’est pourquoi il était déploré dans le compte rendu du Jouy-en-Josas pour le journal intérieur du Sud-Ouest que le projet de rapprochement à la base entre Esprit et L’Ordre nouveau émis en 1936 n’ait pas eu de suite apparente. Emmanuel Mounier répliqua dans le Journal intérieur d’Esprit de janvier 1938 par une note offusquée où il se défendait de n’avoir pas fait tout son possible, citant le manque de réaction des cellules Ordre nouveau (52). Mounier perdait patience, ainsi que toute influence sur ces jeunes Turcs que rebutaient sa susceptibilité et son autoritarisme. Charbonneau et Ellul lui envoyèrent leur démission qui leur valut une lettre d’injures (53).

C’est indépendamment qu’ils poursuivront, avec leurs camarades gascons et des amis de L’Ordre nouveau, leur réflexion sur le lien nécessaire et précaire de la nature et de la liberté. En plus de divergences doctrinales et tactiques, leur critique des congrès personnalistes, jugés trop… impersonnels, se fondait sur l’exigence d’un engagement dans une communauté, lieu de l’être au monde de la personne. Elle prendrait maintenant pour eux la forme d’une série de camps en pleine nature dans les Pyrénées avant la guerre et dans les Landes après où tous seraient mis en situation de le vivre. Charbonneau expliquait dans le brouillon d’une invitation à Denis de Rougemont que son but était « de réunir des gens qui n’auraient que peu de chances de se rencontrer autrement », surmontant les cloisonnements de la société moderne pour mettre en contact ses opposants de quelque groupe, classe ou confession qu’ils soient, définir les motifs de leur révolte, et envisager les modalités d’une action révolutionnaire. Pour ce faire, il fallait d’abord susciter « les conditions minima pour la création d’une communauté : une doctrine commune, un même esprit ne suffisent pas ; il faut qu’on y ajoute la vie en commun ». Par exemple, « dans un coin perdu de montagne où tous seront forcés de cohabiter au lieu de rentrer le soir à Paris, et de collaborer à des travaux aussi bassement matériels que d’allumer un feu et de faire la cuisine » (54).

Le camp de Peyranère, d’août 1938, peut être vu comme une tentative particulièrement réfléchie de donner forme à la dimension communautaire du personnalisme. La Constitution due surtout à Charbonneau stipule que « 8. Peyranère réunit des êtres humains qui se sentent en hostilité foncière avec la civilisation actuelle », parce qu’elle « tend à détruire les conditions élémentaires de l’existence de la personne et de la communauté. […]10. Peyranère prépare ses membres à mener une action efficace contre la civilisation actuelle et à constituer les bases d’une nouvelle forme de vie ». Ce monde qu’ils rejetaient les acculait cependant à une prise de position vitale jusque dans la haute vallée de Nistos, où ils étaient réunis dans une grange en pleine forêt, pour une semaine d’août 1939 qu’ils savaient être une des dernières de paix. Dans son exposé sur « La politique étrangère », Charbonneau déclarait « pour sa part ne pas vouloir participer volontairement à une guerre », dans « la nette conviction que je ne défendrai ni des biens matériels ni des valeurs spirituelles. […] Même si l’on admet que la France et les autres grandes démocraties sont encore des sociétés libres, leur évolution ne peut mener qu’au régime totalitaire, et la guerre moderne par son organisation et ses destructions énormes ne ferait que précipiter cette évolution. Ainsi pour lutter contre le fascisme nous défendrions l’état de choses qui le rend inévitable ! » Comme il l’avait déjà dit l’année précédente dans une analyse de « L’échec du Front populaire, échec du réformisme », citant le cas de l’Espagne démocratique : « Pour vaincre le fascisme, il faut faire la guerre technique, mais la société organisée pour la guerre technique, c’est la société fasciste. »

Ce dilemme retint Charbonneau, une fois réformé, de prendre part, fût-ce dans la Résistance comme feraient, après 1942, Jacques Ellul et d’autres amis, à un conflit où la victoire d’un camp comme celle de l’autre marquerait un nouveau stade de la mobilisation du monde par la technique, soit du seul ennemi qui comptait vraiment à ses yeux, mais que personne d’autre, lui semblait-il, n’osait regarder en face. L’éclair aveuglant d’Hiroshima ne fit que le confirmer dans son appréhension d’une concentration universelle de puissance, indifférente à toutes valeurs dans la logique autonome de son développement incontrôlé. En effet, ce n’était pas Hitler qui avait lancé la bombe A, mais un grand pays démocratique et chrétien, et les savants qui l’avaient conçue étaient tels des saints ou des enfants (55). « Déjà, dans le corps de la libre Amérique, tout ce qui concerne la bombe forme un petit cancer totalitaire, isolé dans un désert » (56). Charbonneau mit sur papier, en 1945, une question plus radicale encore, acte de foi personnaliste qui pourra passer inchangé dans les deux éditions de son livre le plus lu, Le système et le chaos : « Depuis Hiroshima un signe étoile notre ciel, signe d’une question aussi vieille qu’Adam. Serons-nous les maîtres ou les serfs de la force divine captive des formes de la création ? […] Entre le néant et nous, il n’y a plus probablement aujourd’hui que notre liberté ; […] L’heure de la majorité de l’homme a sonné, il est libre. Désormais, il n’y a plus une seconde qu’il ne puisse vivre sans l’avoir choisie ; l’espèce entière ne peut espérer survivre qu’en se comportant en personne responsable » (57).

On retrouvera cet appel à une liberté active s’exerçant par la maîtrise de soi dans Le jardin de Babylone (1969), dont le premier chapitre est tiré d’un autre manuscrit rédigé pendant la guerre : Le grand Pan est mort. Dans la foulée du « Sentiment de la nature, force révolutionnaire », Charbonneau y rappelle que « la nature est une invention des temps modernes », pour conclure qu’elle « est vaincue, c’est pourquoi nous en prenons conscience. Nous nous sommes libérés d’elle ; il nous reste à continuer non seulement au-delà de la nature mais du progrès. Il reste à notre force de choisir des bornes que nous imposait notre faiblesse » (58). C’est là toute la tâche qu’il nous laisse.

Notes

1. Jacques Ellul, À temps et à contretemps. Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Paris, Éditions du Centurion, collection « Les interviews » dirigée par Jacques Duquesne et Claude Sales, 1981, p. 30. Cf. p. 27 : « Il a eu sur moi une influence décisive en orientant ma recherche, ma réflexion, il a en quelque sorte été le déclencheur de toute mon évolution. Sans lui, je pense que je n’aurais pas fait grand-chose, et en tout cas rien découvert. »

2. J. Ellul, Éthique et liberté, 2 tomes, Genève, Labor et Fidès, 1975.

3. Bernard Charbonneau, Le feu vert. Autocritique du mouvement écologique, Paris, Éditions Karthala, collection « Point d’interrogation », 1980, pp. 6-7.

4. Entretien avec B. Charbonneau, Saint-Pé-de-Léren, 8 juillet 1988, et lettre de B. Charbonneau à l’auteur, 4 janvier 1992. Parmi les livres où Charbonneau a dû puiser sa conscience et une part de sa vision du phénomène des Wandervögel se trouvait probablement La tragédie de la jeunesse allemande (Paris, Grasset, collection « Les Écrits » dirigée par Jean Guéhenno, 1935) par le jeune émigré Ernst Erich Noth, proche des personnalistes ; Charbonneau citera dans son manifeste « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire » l’opinion selon laquelle la victoire de Hitler résulterait de l’échec de la Jugendbeviegung.

5. Entretien avec B. Charbonneau, Saint-Pé-de-Léren, 8 juillet 1988, et lettre de B. Charbonneau à l’auteur du 4 août 1991.

6. Entretien avec J. Ellul, Pessac, 6 juillet 1988.

7. B. Charbonneau, « Les actes nécessaires », Bulletin du groupe de Bordeaux des amis d’Esprit, n° 2, s.d. Cf. J. Ellul, Présence au monde moderne Problèmes de la civilisation postchrétienne, Genève, Roulet, 1948.

8. B. Charbonneau. « L’esprit personnaliste », exposé manuscrit ronéotypé, s.d.

9. B. Charbonneau, « Le progrès contre l’homme », conférence faite à l’Athénée de Bordeaux, le 15 janvier 1936, Bulletin du groupe de Bordeaux des amis d’Esprit, n° 1, s.d.

10. B. Charbonneau, « L’esprit personnaliste », exposé manuscrit ronéotypé, s.d.

11. Entretien avec Bernard Charbonneau, Saint-Pé-de-Léren, 8 juillet 1988.

12. Entretien avec J. Ellul, Pessac, 6 juillet 1988 et lettre de B. Charbonneau à l’auteur, 4 août 1991.

13. J. Ellul, À temps et à contretemps, p. 34.

14. Entretien avec Bernard Charbonneau, Saint-Pé-de-Léren, 8 juillet 1988.

15. J. Ellul, À temps et à contretemps, p. 3 5, et lettre de B. Charbonneau à l’auteur, 4 août 1991.

16. Entretien avec J. Ellul, Pessac, 6 juillet 1988.

17. Soit à Ecoropa, l’Action écologique européenne, basée à Bordeaux et fondée par Denis de Rougemont et Edouard Kressmann, coauteur avec Ellul et son mentor en religion Jean Bosc (voir J. Ellul, À temps et à contretemps, pp. 27-29), de Conférence de Saint-Agnan, 1946 ; quant à lui, le mathématicien Claude Chevalley anime avec son confrère Alexandre Grothendieck le mouvement de savants Survivre et vivre, voué à « une critique approfondie de la fonction sociale de la science » (Dominique Simonnet, L’écologisme, Paris, Presses universitaires de France, collection « Que sais-je ? » n° 1784, 1979, p. 99).

18. Voir ma thèse de doctorat en histoire à l’Université McGill, Alexandre Marc et la jeune Europe. L’Ordre nouveau aux origines du personnalisme, Montréal, 1993. Voir aussi ma communication (conjointe avec John Hellman) sur « Le personnalisme et les contacts entre non-conformistes de France et d’Allemagne autour de L’Ordre nouveau et de Gegner 1930-1942 » au colloque de l’Institut d’histoire du temps présent et du DAAD sur « Les relations culturelles franco-allemandes dans les années trente », qui s’est tenu du 6 au 9 décembre 1990 au siège du CNRS à Paris, et dont les actes sont parus chez CNRS Éditions, en 1993 : H.M. Bock ; R. Meyer-Kalkus ; M. Trebitsch, (dir. publ.) Entre Locarno et Vichy, vol. II, pp. 203-218.

19. J. Ellul, À temps et à contretemps, pp. 35-37.

20. Entretien avec B. Charbonneau, Saint-Pé-de-Léren, 8 juillet 1988.

21. Journal intérieur des groupes d’Esprit, décembre 1935.

22. Esprit, n° 28, janvier 1935 (d’après l’album de notices concernant les Activités des groupes des amis d’Esprit de 1934 à 1936, classées par départements et villes par Emmanuel Mounier, conservé parmi ses papiers à Châtenay-Malabry, et où les numéros de pages sont omis).

23. Ibid.

24. Esprit, n° 21, juin 1934.

25. Journal intérieur des groupes d’Esprit, décembre 1935.

26. Esprit, n° 31, avril 1935.

27. Journal intérieur des groupes d’Esprit, décembre 1935.

28. Lettre de B. Charbonneau à l’auteur, 4 août 1991.

29. Journal intérieur des groupes d’Esprit, décembre 1935, et lettre de B. Charbonneau à l’auteur, 4 août 1991.

30. Journal intérieur des groupes d’Esprit, novembre 1935.

31. Journal intérieur des groupes d’Esprit, décembre 1935.

32. Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest (Bayonne, Bordeaux, Pau, Toulouse), décembre 1936 ?

33. Lettre de B. Charbonneau à l’auteur, 4 août 1991.

34. Lettre d’André Sarrail à Alexandre Marc, 19 décembre 1935.

35. Journal intérieur des groupes d’Esprit, 2e année, n° XII, 1er février 1937, p. 7.

36. Journal intérieur des groupes d’Esprit, 2e année, n° X, décembre 1936, p. 3.

37. Lettre de R. Breuil à A. Marc, 9 novembre 1936.

38. Lettre d’A. Sarrail à A. Marc, 18 décembre 1936.

39. Lettre de R. Breuil à A. Marc, 22 janvier 1937.

40. Henre Eggly, notes sur « Le groupe Esprit à Pau de 1935 à 1938 ».

41. Lettres de R. Breuil à A. Marc, 9 novembre 1936 et 22 janvier 1937.

42. J. Ellul, Perspectives on our Age. Jacques Ellul Speaks on bis Life and Work, édité par William H. Vanderburg, traduit du français par Joachim Neugroschel, New York, The Seabury Press, 1981, pp. 31-32. Dans La pensée écologiste. Essai d’inventaire à l’usage de ceux qui la pratiquent comme de ceux qui la craignent (Bruxelles, ERPI Science, collection « Sciences-Ethiques-Sociétés » dirigée par G. Hottois, G. Fourez, C. Antoine, 1991) de Philippe Van Parijs et Frank De Roose, ce dernier, auteur de l’article sur Jacques Ellul (pp. 66-67), le mentionne aussi, avec Mumford, comme le père de la « critique de la technique » sous cette rubrique (p. 49) ; mais il ne la fait remonter qu’aux années cinquante, et Charbonneau n’est nulle part mentionné. Ellul rappelle pour sa part dans Le système technicien (Paris, Calmann-Lévy, 1977, p. 43) que « la première définition satisfaisante que nous puissions rencontrer de la technique est celle de Weber, précisément en tant que Moyen », alors que lui y voit plutôt « une médiation entre l’homme et le milieu naturel ».

43. La résonance protestante de cette conception, qui semble faire contrepoids à l’innerweltliche Askese (Max Weber) à la racine calviniste du capitalisme et de la technique, n’est peut-être pas un hasard, vu le climat spirituel spécifique du milieu qui la vit naître. Ceci pourrait tendre à confirmer la supposition courante d’un lien entre la mentalité protestante et la problématisation du rapport à la nature que suppose la pensée écologique.

44. « La région côtière qui s’étend de Bayonne à la frontière espagnole s’est organisée non pas en fonction de la famille basque, de la culture du maïs et de la pêche, mais en fonction de la vue sur la mer. » À maints égards, la critique par Charbonneau de l’organisation de masse du retour à la nature rejoint celle d’Aldo Léopold (1887-1948), pionnier américain de l’approche écologique de la conservation de l’environnement, et que l’on compare parfois à Thoreau. Pour Léopold (dans un article de 1938 intitulé « Conservation Esthetic », dans : A Sand County Almanac and Sketches Here and There, New York, Oxford Universitv Press, 1949, reprint 1974, p. 172), « it is clear […] that mass-use involves a direct dilution of the opportunity for solitude ; that when we speak of roads, campgrounds. trails, and toilets as “development” of recreational resources, we speak falsely in respect of this component ». Je remercie ma sœur Lucie Roy, biologiste, de m’avoir signalé ce parallèle.)

45. Journal intérieur des groupes d’Esprit, n° 10, octobre 1936.

46. Lettre de B. Charbonneau à l’auteur, 4 août 1991.

47. Extraits des numéros d’Esprit de novembre 1940, mars et juillet 1941, cités par Zeev Sternhell. Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Paris, Le Seuil, 1983, pp. 306-309.

48. B. Charbonneau, « Les actes nécessaires », Bulletin du groupe de Bordeaux des Amis d’Esprit, n° 2, s.d.

49. B. Charbonneau, « L’esprit personnaliste », exposé manuscrit ronéotypé, s.d.

50. Titre d’une rubrique du Bulletin du groupe de Bordeaux des Amis d’Esprit, n° 2, s.d., sous-titrée « L’exégèse des lieux communs ». Cf. J. Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs, Paris, Calmann-Lévy, 1966.

51. B. Charbonneau, « L’esprit personnaliste », exposé manuscrit ronéotypé, s.d.

52. Journal intérieur des groupes d’amis d’Esprit, 33e année, n° XXII, 1er janvier 1938.

53. Entretien avec Bernard Charbonneau, Saint-Pé-de-Léren, 8 juillet 1988.

54. Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest (Bayonne, Bordeaux, Pau et Toulouse), n° 4 et 5, décembre 1937.

55. Entretien avec B. Charbonneau, Saint-Pé-de-Léren, 8 juillet 1988, et lettre de B. Charbonneau à l’auteur, 4 août 1991.

56. B. Charbonneau, Le système et le chaos. Critique du développement exponentiel, Paris, Éditions Anthropos, 1973 ; 2e édition, Paris, Éditions Economica, collection « Classiques des sciences sociales » dirigée par Hervé Coutau- Bégarie, 1990, p. 190.

57. Ibid., p. 192. Cf. les réflexions contemporaines de Denis de Rougemont (Lettres sur la bombe atomique, préface de Christophe Calame, Paris, Éditions de la Différence, 1991) et d’Emmanuel Mounier (La petite peur du XXe siècle. Neuchâtel, Éditions de la Baconnière, 1948, p. 34), allant aussi dans le sens d’un existentialisme né de la bombe.

58. B. Charbonneau, Le jardin de Babylone, Paris, Gallimard, 1969, pp. 17,32.

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