« Réformisme et action révolutionnaire »

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Bernard Charbonneau

Réformisme et action révolutionnaire

(1939)

Quand on parle de réformisme, on donne généralement à ce mot un sens trop étroit. En fait, le réformisme est une tendance qui se rencontre dans tous les mouvements lorsqu’ils se heurtent à la réalité. Les réformistes de tous les partis emploient toujours les mêmes arguments et c’est la valeur de ces arguments qu’il s’agit de discuter ; il ne s’agit pas d’une controverse théorique, puisque nous verrons qu’elle aboutit à placer la question dans le temps et sur le plan de la décision.

Le réformisme – ses justifications

Dans la société actuelle, tous les partis, malgré les haines qui les opposent, ont une conception réformiste de l’action (du communisme à l’hitlérisme en passant par la social-démocratie). L’époque actuelle donne le spectacle étonnant d’une situation révolutionnaire sans précédent et d’une absence totale de mouvement révolutionnaire.

La déviation réformiste ne se produit avec autant de régularité que parce qu’elle naît d’une nécessité profonde. Aucun mouvement n’a pu échapper au dilemme de l’action : être pur ou être efficace ; employer des moyens efficaces et être entraînés par eux jusqu’à la trahison ; à quoi bon alors prendre le pouvoir si le pouvoir devient le principal obstacle à l’action ? Pour échapper à ce dilemme, les intellectuels réformistes distinguent entre le gouvernement qui est obligé de composer avec les faits et les forces révolutionnaires (intellectuels, petits groupes) qui le poussent à l’action ; faire participer au pouvoir ces forces révolutionnaires pures serait les corrompre, une société normale doit admettre les représentants de la révolution permanente.

Le point faible de cette argumentation est qu’elle pose la question en dehors de l’histoire. Il y a des moments où la société, aux yeux de certains hommes, est anormale, c’est-à-dire que, par ses principes et par son fonctionnement, elle s’oppose à eux ; pour eux, la société n’est plus un milieu plus ou moins parfait où ils vivent ; pour un personnaliste par exemple, la société actuelle, par ses principes et son fonctionnement, ne peut avoir qu’un résultat : la dépersonnalisation de ses membres ; elle devient l’ennemi ; il n’y a plus d’action possible des hommes et des mouvements révolutionnaires sur le gouvernement ; le révolutionnaire est hors la loi parce qu’il doit mettre en question la loi elle-même et non pas son application ; alors ne se pose pas toujours la question de la guerre civile, mais toujours la question de force. La querelle du réformisme et de la révolution se ramène à un jugement sur la société présente : « Sommes-nous dans une période extraordinaire qui exige un bouleversement radical de la société, ou suffit-il de la perfectionner par des réformes partielles ? » Dans une société donnée, le réformiste trouve la vie supportable, il se sent membre de cette société, tandis que le révolutionnaire y étouffe et s’en exclut.

Le raisonnement des réformistes est juste si l’on juge la révolution faite ; ils oublient de distinguer la situation révolutionnaire, qui à certains moments impose une rupture avec l’état social existant, de la révolution permanente qui impose à la meilleure des sociétés un perpétuel effort de renouvellement. Dans la société qu’il aura construite, le révolutionnaire ne sera pas conservateur, mais réformiste. Et c’est précisément parce que l’action révolutionnaire est très difficile que la situation est révolutionnaire ; si une société opprime toutes nos activités, il n’est pas étonnant qu’elle rende particulièrement impossible l’action destinée à la bouleverser ; si ses principes et les nôtres sont absolument différents, il n’est pas étonnant qu’on ne puisse plus vivre selon sa conscience. C’est lorsqu’on semble pris dans le cercle infernal de l’impuissance et de la trahison que l’action révolutionnaire doit commencer. La révolution se heurte à un mur, mais c’est quand elle en prend conscience qu’elle a quelques chances de triompher. Considérer par exemple le fascisme comme fatal dans la société actuelle, c’est être amené à lutter contre lui de la seule façon efficace, en transformant le terrain où il pousse, l’état social préfasciste. En période de crise, le réformisme n’est pas une méthode, c’est un moyen de fuir les faits.

– Toute action purement politique, même extrémiste, est au fond réformiste.

Considérer les institutions comme toujours utilisables mène le réformiste à croire que la seule formule possible d’action est la conquête du pouvoir et il est amené à regarder tous les problèmes sous le seul angle politique.

Le Parlement a un rôle capital dans le développement du réformisme. C’est par le Parlement que la société capitaliste a pu absorber les mouvements socialistes ; la Chambre est importante moins par ce qu’elle fait que par ce qu’elle permet de ne pas faire ; elle existe pour nier les conflits et l’union nationale de tous les députés est sa fin naturelle.

La conception purement politique de l’action mène les réformistes à considérer les conflits entre nations en faisant abstraction de ce qu’elles sont intérieurement ; ils ne veulent pas plus connaître en politique extérieure la structure des pays que celle des institutions en politique intérieure. L’idée de la politique en soi mène à celle de la politique extérieure en soi (les nationalistes nient la solidarité internationale des ouvriers ou des religions, et les pacifistes veulent une entente entre une France démocratique et une Allemagne fasciste).

– Les extrémistes qui ont une conception purement politique de l’action sont plus proches que l’on pense des réformistes. L’extrémisme se définit :

1) par un programme uniquement revendicatif et une grande indifférence vis-à-vis des réformes de structure (exemple : le Parti communiste).

2) par l’exploitation du goût de l’aventure chez ceux qui veulent échapper à leur vie quotidienne ; pour beaucoup de gens, le besoin de descendre dans la rue est le désir d’échapper à soi-même, non le besoin d’échapper à la menace des choses par un acte (exemple : l’anarchisme de droite).

3) par le manque d’objectivité ; l’extrémiste pense par rapport à ses adversaires ; il est contre ; il cherche à leur répliquer, non à découvrir la vérité ; les extrémistes peuvent être à l’extrémité de la Chambre, ils sont dans la Chambre ; comme les réformistes, mais par d’autres moyens, ils n’envisagent que la prise du pouvoir ; le putsch n’est que la variété sanglante de l’élection. Le danger de l’action violente ce n’est pas le bouleversement, c’est qu’elle risque de tromper les gens par des changements superficiels en donnant une satisfaction immédiate à leur instinct de révolte.

Caractères de l’action révolutionnaire opposée au réformisme

L’action révolutionnaire n’est pas extrême, elle est extraordinaire.

Le révolutionnaire ne recherche pas la possession du pouvoir, car le pouvoir est réservé à ceux qui acceptent : il doit créer des moyens d’action. Il faut commencer par rompre : par rapport à la société existante, le révolutionnaire est anarchiste ; mais s’il fait table rase, c’est pour mieux laisser jaillir l’imagination révolutionnaire qui lui permet de voir dans la réalité la nouveauté des menaces et la nouveauté des moyens (Marx découvre un fait : la situation des ouvriers, et un moyen : l’action de classe en dehors des cadres politiques). Le révolutionnaire n’est pas un organisateur, c’est un pionnier.

– Le réalisme révolutionnaire.

Les réformistes traitent les révolutionnaires d’utopistes : ils se justifient ainsi de confondre le réel et le possible et de se refuser à envisager le sort de l’homme dans son ensemble, de la vie intérieure au pain quotidien. Le révolutionnaire au contraire doit chercher à embrasser cette condition dans son ensemble et non dans un découpage en petits problèmes partiels qui font la matière des programmes des écoles de commerce et des facultés des lettres. Le révolutionnaire doit faire abstraction des « grandes » catégories, des « grands » problèmes européens et voir la réalité avec une naïveté complète ; mais une vue aussi directe de la totalité suppose l’isolement et le dépouillement de celui qui cherche. Le révolutionnaire qui ne sait pas se réserver le temps et la solitude trahira et sera dupe ; la méditation est un dangereux acide qui ruine les vérités les plus respectables et qui mène parfois celui qui la risque au dégoût ou à la folie, mais on oublie de dire que la méditation solitaire est en général honnête et qu’elle ne ruine que ce qui est déjà pourri ; s’il est une conviction révolutionnaire qui n’y résiste pas, c’est que la révolution envisagée est inutile au sort véritable de l’homme.

Une révolution nécessaire en effet naît d’un besoin profond de l’homme, de l’intérêt le plus immédiat (qu’il s’agisse du pain ou de la liberté spirituelle). Les partis actuels ne s’appuient plus du tout sur cet intérêt, même le Parti communiste depuis l’abandon de la théorie de la lutte de classes.

Le révolutionnaire doit pousser le réalisme jusqu’au bout ; précisément parce qu’il ne veut pas subir les faits, il doit les voir tels qu’ils sont. Le réalisme révolutionnaire est très exactement à l’opposé de ces « réalistes » qui déclarent la morale en danger dès qu’on appelle un chat un chat. La révolution n’a rien à voir avec la morale, elle crée une morale nouvelle, et cette création est toujours précédée de l’anéantissement d’une morale. Défendre « la morale », c’est défendre de la façon la plus efficace l’ordre social ; on ne peut abattre qu’une société démoralisée. Nous appelons ici morale l’ensemble des conventions qui cristallise les mœurs dominantes d’une société. Nous ne confondons pas cette morale et une vie spirituelle disciplinée.

La révolution n’a pas besoin d’une « mystique », elle a besoin d’hommes conscients. C’est ce besoin et cette nécessité d’être conscient qui isolent le révolutionnaire des masses, parce que les masses ont rarement conscience de l’histoire qu’elles vivent ; les hommes d’état non plus, car le propre des hommes d’état, c’est de fermer les yeux sur la vérité, sitôt que la vérité menace l’état ; dans une situation révolutionnaire, ils ne peuvent retarder la catastrophe qu’en divertissant les masses d’une réalité menaçante. Ce sont les conservateurs et les réformistes qui ont besoin d’une mystique ; les mystiques actuelles ne sont pas des solutions, ce sont les rêves d’une humanité qui cherche à refouler une réalité gênante ; en période de crise, pas de réformisme possible sans une bonne mythologie.

– La conscience révolutionnaire : conscience d’une double réalité.

1) Conscience de principes spirituels qui exigent d’être incarnés hic et nunc. – La vocation révolutionnaire est éternelle ; la révolution que nous devons faire est enseignée par les faits ; nous avons conscience de maux et de remèdes définis, nous devons nous méfier aussi bien des systèmes philosophiques que des exaltations collectives ; en un certain sens, notre jugement doit être aussi glacialement impartial que celui du savant ; rien n’est plus loin de l’utopie que la critique révolutionnaire. La révolution est nécessaire lorsqu’il faut adapter la société à une situation nouvelle, lorsque les faits ont dépassé les institutions, lorsque la situation est révolutionnaire ; les analogies avec le passé ne peuvent donc pas nous enseigner grand-chose et nous devons nous en méfier d’autant plus que c’est précisément dans les périodes de transformations profondes que les hommes se cramponnent au passé. L’histoire est faite pour tranquilliser ceux qui seraient perdus dans le temps comme une mouche dans un océan. L’homme parfois absurde à l’histoire, l’histoire parfois absurde à l’homme, voilà ce qui leur fait peur. La philosophie de l’histoire est indispensable à la solidité de tous les ministères, parce qu’elle est obstacle à toute critique menaçante du temps présent.

2) Conscience de la vie quotidienne. – La révolution vise à la délivrance de l’homme de chair et d’esprit, c’est-à-dire que les révolutionnaires doivent penser beaucoup plus « près » que l’économiste ou le politicien : à la vie que nous menons et à nos prochains. Tout l’effort de notre pensée doit aboutir à retrouver cette simplicité. Or, les systèmes ont en général fait abstraction aussi bien de la question du sens de nos actes que de notre besoin de manger. Le révolutionnaire doit sans cesse se poser la question : « Est-ce que mon sort sera changé et l’exercice de ma pensée et le milieu qui m’entoure ? » Le révolutionnaire doit fuir l’abstraction des masses, il doit regarder au niveau de chaque personne qui les compose ; à chaque instant il doit voir aboutir les principes aux plus humbles des réalités immédiates. L’idéalisme est stupide en affaire, il est criminel chez ceux qui veulent changer le sort de l’homme. Ce qui importe, c’est cette vie quotidienne, façon de penser, façon de vivre, si dure à transformer ; c’est le vrai front de la bataille révolutionnaire, bien plus que sur les barricades. À la lutte pour le pouvoir s’oppose donc la lutte pour la transformation du sort de l’homme : le révolutionnaire ne lutte pas contre des hommes mais contre des faits et l’acte le plus révolutionnaire n’est pas d’abattre le chef de l’état ou de remporter une victoire aux élections, c’est de transformer la vie personnelle en créant des institutions. Nous devons rejeter le nom d’utopistes s’il signifie que nous méconnaissons les faits, le revendiquer dans la mesure où il signifie que nous surmontons l’état de fait.

– L’action révolutionnaire et le possible.

C’est cette obligation où le révolutionnaire est d’accomplir ce qu’il doit accomplir qui fournit au réformiste son dernier argument : « Oui, vous avez sans doute raison dans l’absolu, mais il vous sera impossible de faire. » Ils laissent entendre qu’il y a deux attitudes possibles, celle du moraliste qui se demande : « Faut-il le faire ? » et celle de l’homme d’action qui se demande : « Peut-on le faire ? » et que seule la dernière question intéresse l’action. Les réformistes oublient que pour qui se pose honnêtement la question : « Faut-il le faire ? », la seconde question est immédiatement impliquée. Une conscience qui n’aboutit pas à la décision est une duperie. Se poser seulement la question de la possibilité c’est s’abandonner à un opportunisme pur. Pour les réformistes, faire son possible signifie prendre à l’avance la décision de ne rien faire qui ne soit possible étant donné l’ordre des choses, et possible finit de la sorte par signifier facile. On déclare impossible l’innovation la plus anodine, parce qu’évidemment le possible que l’on peut prévoir c’est ce qui est conforme à l’ordre de choses existant. Avant d’agir, le révolutionnaire envisage le possible et l’impossible mais il sait que le propre d’une action nécessaire, c’est de dépasser les limites du possible et que ce dépassement échappe toujours à l’esprit de l’homme. Celui qui agit par foi peut transporter des montagnes, parce qu’il ne reçoit pas passivement la leçon des faits et qu’il est contre eux en état d’agressivité. La qualité essentielle du révolutionnaire, c’est la conscience qui éclaire les réalités spirituelles cachées aux hommes comme les détails des faits matériels, qui fait voir avec la même netteté l’accident dans la rue et l’offense à la justice. Au politicien réformiste qui ne sait qu’appuyer sur des mécanismes inconnus, à l’homme de gouvernement qui n’aperçoit qu’une des multiples réalités, s’oppose le révolutionnaire, technicien et prophète, qui les connaît toutes et poursuit des fins.

Les moyens d’action

Pour le révolutionnaire, l’action est la difficulté tandis que pour le réformiste, elle est la facilité. Elle est difficile, parce qu’elle s’exerce en dehors des cadres habituels. La première tâche du révolutionnaire en effet n’est pas de rechercher quelles formes d’action existantes il faut adopter, mais de créer ses moyens d’action. Ce mot d’action crée des malentendus parce que, pour la plupart, agir signifie rentrer dans les cadres existants, et pour le révolutionnaire, il signifie créer des moyens.

1) Nécessité du petit groupe.

Les révolutionnaires sont toujours isolés, ils sont toujours en minorité, mais s’ils forment de petits groupes, ce n’est pas seulement par la force des choses, c’est aussi parce qu’une vie de groupe pure et intense est nécessaire à l’action révolutionnaire. Mais le groupe ne doit pas s’isoler ; c’est une société animée par un désir de conquête, un esprit de pureté et de prosélytisme. L’action révolutionnaire ne peut être le fait d’une majorité, elle est menée, non pas nécessairement par des sociétés secrètes, mais nécessairement par des sociétés minoritaires. Le groupe rend possible la rupture nécessaire avec la société existante en créant une nouvelle société plus tangible que l’ancienne par l’intensité de la vie en commun ; la société future ne doit pas être une utopie. Un mouvement révolutionnaire peut grandir mais il ne conservera sa force que dans la mesure où il restera une fédération de groupes de camarades.

2) Action du groupe.

Le groupe révolutionnaire ne peut donc agir masse contre masse, il l’emporte par sa tangibilité, dans la mesure où il exige de ses membres des sacrifices. Il faut que des rites se créent, mais cette création n’a rien à voir avec l’apprentissage de règles incompréhensibles.

Camaraderie et traditions communes ne doivent pas enfermer ses membres dans leur société (risques de la société secrète ; exemple : la maçonnerie) ; les véritables initiés savent que l’âme de la société, ce sont les raisons qui l’ont rendue nécessaire, la conscience de l’accomplissement d’une œuvre commune nécessaire au destin personnel de chacun de ses membres. Dans une société sans raison d’être domine la consigne, la conscience y est en danger. Dans une société nécessaire, cette conscience renforce la cohésion et la rigueur de l’accomplissement ; c’est en en poussant la conscience jusqu’au bout que nous apercevons ce que notre situation a d’intenable et la dérision de notre isolement. L’initiation doit finir par dépasser les rites et découvrir leur véritable sens.

Il nous faudrait une conscience de la condition humaine qui ait le réalisme d’une conscience de classe, une revendication qui embrasse tous les aspects de la vie faite, non seulement aux ouvriers, mais aux bourgeois, aux hommes en général. La conscience de la solidarité de tous les hommes devant la société totalitaire doit être aussi cynique et aussi rigoureuse que le fut la conscience de classe. Il ne s’agit plus d’une union pour un gouvernement nouveau : c’est le fait des partis ; mais pour une nouvelle façon de vivre : c’est l’affaire des sociétés. Le parti rassemble les adhérents à certains moments donnés ; sa raison d’être, c’est le pouvoir, et pour l’atteindre, tous les moyens sont bons ; c’est ce qu’il appelle tactique ; les sociétés n’ont pas de tactique parce qu’elles ne sont pas libres vis-à-vis de leurs moyens. À chaque jour, à chaque heure, le membre du groupe vit pour le groupe. Les membres du Parti doivent se soumettre aveuglément à une consigne gratuite ; le militant de la société au contraire sait que la tâche de la société est déterminée, il peut se référer à des institutions sacrées et en appeler de la trahison des chefs aux institutions.

3) L’action illégale.

Toutes les sociétés révolutionnaires repartent à zéro (une pièce et quelques hommes) et au début action révolutionnaire et action personnelle sont confondues. Cependant, à l’origine de toute révolution, il y a moins une forte personnalité qu’une société étroite à vie intense (apôtres, sociétés de réformes, saint-simoniens, le petit groupe qui entourait Lénine, etc.). Comme elles ne peuvent employer les moyens existants, le critérium de l’action révolutionnaire, pour certains, est l’illégalité.

Il est exact que le révolutionnaire doit être parfaitement indifférent à la loi, mais son action doit être plutôt paralégale qu’illégale, il lutte moins contre les lois qu’il ne crée des institutions nouvelles et la création d’institutions nouvelles est un mystère qui s’accomplit en dehors de la loi (caractère absurde des syndicats du point de vue légal au moment où ils se sont créés). Mais il ne faut pas oublier que la légalité limite chaque jour plus strictement les activités de l’homme. Créer des institutions autonomes, c’est menacer non les personnes, mais les institutions existantes, d’où fatalement conflit de société à société, non de personne à personne. En ce sens la violence, non pas celle que nous exercerons, mais celle qui s’exercera contre nous, sera la mesure du rapport qui existera entre la pureté et la puissance de notre action. La société n’inquiète pas plus les puissants que les purs, mais une action puissante et pure menace l’ordre social et il arrive un moment où la société finit par découvrir ses véritables ennemis.

4) Le devoir de présence.

Comme le révolutionnaire, la société révolutionnaire est donc fatalement isolée, tous ses efforts doivent tendre à rompre cet isolement. Être présent, ce n’est pas être accepté, c’est s’imposer par l’originalité et l’agressivité ; la véritable présence est celle qui s’impose. Nous n’avons donc pas à transiger pour profiter des organisations existantes (partis, syndicats, etc.). Nous devons dire qui nous sommes et ce que nous voulons faire, après quoi, les organisations qui nous accepteront seront celles où nous rentrerons. Il ne s’agit donc pas d’opposer l’action au sein des organisations à l’action des petits groupes ; il s’agit de savoir si certaines théories radicales risquent d’être acceptées par les organisations, si les fins sont les mêmes. II y a de fortes chances pour que ceux qui cherchent à créer une tendance dans les partis poursuivent des fins différentes de ceux qui ne peuvent rien y faire. L’isolement est pénible, mais lorsque les efforts du révolutionnaire ont réussi à jeter un pont entre son isolement et les masses, la révolution est presque faite.

Conclusion

Cette tentative de démonstration a été faite en pensant au temps où nous vivons. Nous traversons une période redoutable où risquent de disparaître totalement les valeurs que défend le mouvement personnaliste ; nous avons la mission extraordinairement difficile d’engager l’action révolutionnaire. Ce n’est pas un divertissement pour intellectuels, c’est une nécessité. Si les partis ont tous succombé à la tentation réformiste, c’est parce que leur action n’offrait aucun caractère de nécessité. Le personnalisme ne peut y céder sans nier l’existence des valeurs qu’il doit défendre.

Esprit, n°  77, février 1939.

Les Amis de Bartleby, septembre 2015

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