Henriette Charbonneau, « Nietzsche au panthéon »

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Henriette Charbonneau

Nietzsche au panthéon

Texte paru dans Foi et vie, en décembre 1975

« Pour vous ouvrir tout à fait mon cœur, ô mes amis :
s’il y avait des dieux, comment supporterais-je de n’être pas un dieu ?
Donc il n’y a pas de dieu. »
Ainsi parlait Zarathoustra. – Les îles bienheureuses

 

Réflexions à propos d’un livre de Paul Valadier :
Nietzsche, l’athée de rigueur. Desclée de Brouwer, 1974.

« Certains naissent posthumes… » On nous invite depuis une dizaine d’années à fêter la naissance de Nietzsche. La Nietzsche-Literatur, les ouvrages sur et à propos de Nietzsche, prolifèrent, les derniers effaçant les moins récents, pour ne pas parler des plus vénérables qui, jusqu’à la vogue actuelle, faisaient référence : les sommes (un peu assommantes, mais pas plus que certaines à la mode) de Charles Andler et surtout de Karl Jaspers : Nietzsche, Einführung in das Verständnis seines Philosophierens. Paul Valadier, qui met dès l’abord en garde contre les dangers de la mode nietzschéenne, semble en avoir été lui-même quelque peu victime dans sa très brève bibliographie qui ne mentionne ni Jaspers ni l’étude hardie et éclairante d’Henri Lefebvre parue en 1938. Il fallait faire un choix… L’important, comme Paul Valadier le souligne avec tous les commentateurs sérieux de Nietzsche, est de le lire. Mais comment ? Par quoi commencer ? Paul Valadier conseille de lire d’abord Le Gai Savoir et Zarathoustra ; pourquoi ? Pour être projetés d’emblée à « 6 000 pieds de haut », nous qui pensons assis, qui ne conquérons notre pensée ni à coups d’aile ni même par de longues marches comme le faisait Nietzsche (1) ? Voilà qui est bien dangereux et n’est pas sans rappeler une certaine tentation… Il serait plus judicieux à mon sens de commencer par les œuvres les plus construites, comme le livre dégrisé et dégrisant qui a succédé aux extases et aux dithyrambes de Zarathoustra, cette « critique de la modernité », « noire comme la sépia de la seiche » : Par-delà le bien et le mal, – ou mieux encore pour des jeunes les Considérations inactuelles, œuvre de jeunesse pour laquelle Nietzsche a toujours affirmé une certaine tendresse et qui marque son entrée en guerre avec la modernité dans ce qu’elle a de plus tangible : l’État. Si elles sont touffues, parfois verbeuses, elles offrent l’avantage d’une démonstration suivie –, tandis que la forme aphoristique, brillante, fulgurante parfois, donne une fausse impression de facilité : on croit saisir une pensée et elle vous échappe, éclipsée par la suivante qui paraît sans rapport. Feu d’artifice ou feu follet, nous sommes illuminés et aveuglés, orientés et déroutés. Et surtout, la forme aphoristique telle que la pratique Nietzsche permet toutes les pêches et toutes les sélections, chacun pouvant se fabriquer un Nietzsche selon son tempérament, ses préjugés, ses options ou son système. Reconnaissons-le : tous les « nietzschéistes » en viennent finalement là. Mais il vaut mieux que ce soit le plus tard possible, après une bonne exploration, et en le sachant.

Le titre « L’athée de rigueur » est emprunté à Nietzsche lui-même dans Ecce homo. Paul Valadier, jésuite, professeur de philosophie, auteur d’une thèse sur « Nietzsche et la critique du christianisme », met en garde les chrétiens auxquels il s’adresse, dès son introduction : c’est à tort qu’on range Nietzsche, avec Marx et Freud, parmi les « maîtres du soupçon ». Nietzsche est complexe, contradictoire ; en outre, il a voulu porter un masque, des masques. Il faut surmonter ses répugnances et « oser goûter de son plat », même s’il est difficile à digérer. Et ceci d’autant plus qu’un chrétien est directement intéressé à entendre « l’Antichrist », l’adversaire de rigueur (en français dans le texte) du christianisme. Il ne faut pas avoir peur d’« être changé », de « se perdre quelque peu ». Il s’agit de manger de ce plat étrange, de se l’assimiler (et non de s’assimiler à celui qui l’a concocté).

De quelle façon Paul Valadier lui-même a assimilé ce plat, c’est ce que nous allons voir maintenant.

Son livre comporte trois chapitres, le quatrième étant fait de textes en partie inédits clairs et éclairants, judicieusement choisis en fonction de la démonstration. Car bien qu’il affirme ne pas vouloir « écarter les étrangetés intempestives » ni « éviter les différences déroutantes », Paul Valadier n’échappe pas au besoin, parfaitement légitime à mon sens, à condition de le reconnaître, d’introduire une cohérence dans la pensée de Nietzsche. Le premier chapitre « Ecce homo » esquisse une histoire de l’athéisme de Nietzsche. Athéisme instinctif ? C’est ce qu’affirme Nietzsche en reconstruisant son image au terme de sa route. En réalité, Nietzsche, fils de pasteur, a grandi au sein du christianisme ; les textes I et III cités par Paul Valadier montrent qu’adolescent, il était un Gottsucher, un chercheur de Dieu au sens chrétien du terme. Très tôt pourtant, dès 18 ans, il a su qu’il lui faudrait « renverser des manières de penser millénaires », « jeter un regard libre et ingénu sur la doctrine et l’histoire de l’Église », et que « ce ne pouvait être l’œuvre de quelques semaines, mais d’une vie » (texte II). Et en effet, toute la vie de Nietzsche a été une explication avec le christianisme. Rien de moins « naïf » que son antichristianisme, qui est le résultat de l’expérience d’une vie et d’une réflexion poussée, quasi permanente, sur cette expérience – tout le contraire d’un instinct. Comme le remarque justement Paul Valadier, les titres seuls sont éloquents.

Le Gai Savoir, opposé à « la Bonne Nouvelle »
Ainsi parlait Zarathoustra en quelque sorte un « cinquième évangile » (Nietzsche)
L’Aurore (Jacob Bohme) (c’est moi qui l’ajoute)
Ecce homo, l’antichrist.

Paul Valadier écarte l’objection, fréquente dans les milieux chrétiens, selon laquelle Nietzsche aurait pourfendu un christianisme inauthentique. Ce n’est nullement le cas. Le christianisme de l’enfance de Nietzsche, c’est le piétisme, i.e. une religion du cœur, de l’intériorité, alliée à un très grand rigorisme moral (en ce sens déjà une « a-théologie »), une « religion de la foi pure qui s’élabore dans l’officine du cœur ». (On peut voir là, soit dit en passant, l’une des raisons de l’importance capitale de la psychologie dans la pensée de Nietzsche.) Reste que le débat avec le christianisme eût été plus vite liquidé s’il ne s’était constamment alimenté à une autre source : l’augustinisme « dont le courant souterrain anime la protestation perpétuelle contre la théologie officialisée de l’Église, et, sous la forme du jansénisme, contre l’établissement de l’État centralisé (2) ». Henri Lefebvre note justement l’importance de l’influence janséniste sur Nietzsche à travers Pascal, La Rochefoucauld et les autres moralistes français, que Nietzsche n’a cessé de lire et auxquels il a emprunté sa forme aphoristique. On se demande parfois s’il n’était pas plus antipascalien encore qu’antichrétien : sa critique du christianisme vise toujours le plus sévère, le plus ascétique et mutilant – parce que c’était son ennemi intime.

C’est dans la troisième « considération inactuelle » : « Schopenhauer éducateur », où Nietzsche décrit la genèse de sa vocation de penseur, qu’on mesure le mieux à quel point sa démarche initiale fut pascalienne. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler rapidement le début de cette œuvre à laquelle les nietzschéistes ne font pas assez référence. Tout homme sait très bien au fond de lui-même qu’il est un être unique, mais il refoule cette vérité par paresse et surtout par pusillanimité. (Notons en passant l’extraordinaire parenté de cette entrée en matière avec celle de l’essai de Kant sur « les Lumières » : l’homme est majeur et pourrait penser par lui-même s’il n’était si paresseux et si craintif…). L’être jeune a peur de la solitude et pourtant il est affronté à la question : « Pourquoi est-ce que je vis justement aujourd’hui ? Pourquoi suis-je venu au monde précisément maintenant ? » Il sent qu’il doit assumer sa vie et faire en sorte qu’elle ne soit finalement pas le produit de circonstances fortuites. C’est par hasard que l’on appartient à telle ou telle nation, à telle ou telle religion ; il s’agit là de déterminations extérieures dont l’être jeune doit se libérer s’il veut parvenir à se trouver lui-même. Et dans cette recherche il est seul : « Personne ne peut bâtir pour toi le pont sur lequel tu dois, toi précisément, franchir le fleuve de la vie, personne si ce n’est toi-même. Certes, il y a d’innombrables ponts, chemins et demi-dieux qui s’offrent à te faire traverser la rivière, mais seulement au prix de toi-même : tu te livrerais en gage et tu te perdrais. Il n’y a qu’un chemin au monde que personne ne peut suivre, sinon toi. Où mène-t-il ? Ne le demande pas, suis-le. » Se trouver est difficile, mais une chose est certaine : il s’agit de se dépouiller : « Mais comment se trouver soi-même ? Ce ne sont que voiles et obscurité ; et si un lièvre a sept peaux, l’homme peut se dépouiller 77 fois sans pouvoir dire encore : cette fois-ci, c’est réellement toi, ce n’est plus une pelure (3). »

On saisit là sur le vif l’identité profonde du dépouillement ascétique et de la « psychologie du dévoilement » (enthüllende Psychologie) dans laquelle Nietzsche est passé maître pour l’avoir d’abord pratiquée sur lui-même. Car, Paul Valadier a raison de le noter : « Nietzsche fait la théorie de son expérience en même temps que sa vie se veut expérimentale. » Et c’est cette folle passion d’une pensée vécue qui le détourne de la philosophie, même de celle de Schopenhauer où il ne tarde pas à découvrir « le péché originel de toute philosophie : l’esprit de système », qui isole encore plus sûrement de la réalité que la religion. En revanche, la philosophie est parfaitement décodable par la psychologie « qui prend pour Nietzsche la place de la métaphysique (4) ». Comme ses inspirateurs français, notamment La Rochefoucauld, Nietzsche pratique systématiquement « le dévoilement par la généalogie ab inferiori », note E. Fink, qui voit là « l’hypothèque fatale qui pèse sur sa philosophie ». Il est amusant et instructif de voir avec quelle irritation à peine dissimulée le métaphysicien met en cause le « philosophe » qui ne joue pas le jeu : « Nietzsche ne pénètre jamais dans la dialectique interne des concepts ontologiques (l’être et le devenir), il se tient opératoirement à sa limite (5). » Mais si c’était justement là le retournement copernicien qui, un peu comme chez Marx, permettait à la pensée d’engrener sur la réalité (6) ? Dès sa jeunesse, Nietzsche avait refusé la philosophie en soi : « La seule critique d’une philosophie qui reste possible et prouve quelque chose (est d’) essayer de vivre selon cette philosophie (7) ». Parce que Nietzsche se refuse à séparer la pensée de la vie, le « dévoilement » du « dépouillement », ses « ruptures successives » (avec Wagner, Schopenhauer, l’Allemagne impériale, l’Université, la science) ne relèvent pas d’une simple « notice biographique » (Paul Valadier p. 26). C’est au cœur de ses ruptures qu’il faut chercher Nietzsche, ce « champ de bataille » (Peter Gast), et non se hâter de passer outre pour parvenir au « positif ». Paul Valadier cite intégralement le célèbre passage de Par-delà le bien et le mal qui énumère les liens dont il faut se défaire : ne pas rester dépendant d’une personne… d’une patrie… d’une science… etc. (Paul Valadier p. 27). De 1873 à 1886, en dépit de Saint-Janvier, du Gai Savoir, du Retour éternel et de Zarathoustra, il s’agit toujours de démasquer les faux-semblants, de dépouiller ses illusions. C’est d’abord en lui que Nietzsche a découvert et observé « le laboratoire aux illusions » auquel Paul Valadier consacre son 2e chapitre ; c’est en lui qu’il a constaté le pouvoir falsificateur de la morale et de la logique, l’impossibilité de saisir « la chose en soi » et de trouver un sens à l’existence.

Paul Valadier expose rapidement, mais clairement, dans la langue de tout le monde, comment Nietzsche a découvert la totale hétérogénéité du cosmos et de l’homme. Il analyse la maladie religieuse et ses fruits : le ressentiment et la mauvaise conscience, l’idéal ascétique comme moyen de surmonter l’angoisse de l’altérité, la panique devant la puissance non maîtrisée qui se manifeste jusque dans notre propre corps, l’ascétisme comme moyen de vivre en neutralisant la vie. Tout ceci, qui fut pensé, vécu, souffert par Nietzsche a été maintes fois exposé et analysé, et ainsi dédramatisé avec d’autant plus d’efficacité que ces thèmes ont depuis Nietzsche largement perdu leur sens, comme le notait déjà Henri Lefebvre en 1938. C’est donc ailleurs que dans le renversement des valeurs, opéré fort efficacement, depuis, par la société, en douceur et par la violence, qu’il faut chercher la « modernité » de Nietzsche. Elle n’est pas dans les concepts, mais dans les analyses concrètes (du travail, de la spécialisation scientifique, du nationalisme, etc.) et dans des portraits au vitriol (de l’intellectuel, du socialiste, de l’artiste, etc.). Nietzsche a percé à jour les nouveaux masques du pouvoir, ces substituts de religion que sont l’État, la Science, l’Économie – et les nouvelles fuites qu’il provoque : fuite dans la littérature, l’art, la spécialisation scientifique, l’accomplissement des tâches quotidiennes… Paul Valadier n’a pas vu, semble-t-il, que Nietzsche mettait en question non seulement l’ordre ancien, établi, mais aussi celui qui était en train de s’établir : la société moderne. Lefebvre n’a pas tort d’écrire que « Nietzsche refuse globalement le réel (8) », il « ne daigne pas s’intéresser aux phénomènes sociaux ou politiques en tant que phénomènes de masse ». Il méprise la société dans laquelle il vit et lui refuse toute autorité. À l’amor fati, amour du fatum individuel, biologique et psychologique, répond l’odium facti, la haine du fait (9), du « faitalisme » envahissant du monde moderne. Le « dire non » au fait ne peut être escamoté au profit du « dire oui » au destin personnel. C’est justement cet irrespect souverain (le mot non-conformisme est devenu purement et simplement inutilisable…), plus joyeux que le gai savoir, qui nous plaît chez Nietzsche, c’est son côté salubre, tonique. C’est alors que nous, qui sommes plus que jamais sous cloche, nous respirons l’air du large et des hauteurs.

Or Paul Valadier, pressé de montrer la « positivité » de Nietzsche, fait en bon disciple et moins bon compagnon le saut dialectique dans le gai savoir, « la vue embellissante des choses », « le savoir amoureux de la belle nécessité des choses ». Nous voici à la fin de l’itinéraire, dans « Le gai savoir » (3e chapitre). Nous avons marché dans les ténèbres, et voici que nous débouchons dans la lumière. La révélation du retour éternel « donne non pas de voir la vie en rose, mais de saisir que l’horreur est constitutive du réel au même titre que le beau ». « Elle suppose une volonté assez déprise d’elle-même (10) pour ne pas tenter de donner par elle-même une justification aux choses, mais pour accepter de reconnaître ce qui est tel qu’il est et de le vouloir activement. » Ma foi, on dirait presque du Hegel : es ist so. En tout cas il y a là quelque chose qui ressemble furieusement au fiat volontas tua. Le passage du Gai Savoir cité par Paul Valadier (p. 91) : « Providence personnelle », malgré sa conclusion désinvolte sur « le cher hasard » semble chanter à des oreilles chrétiennes un air familier et aller dans le sens apologétique qu’en dépit du « nietzschéisme » de l’auteur, l’on sent sous-jacent au livre. De même le chapitre suivant : « Enfant comme Jésus » – « seul l’enfant est capable du heiliges Ja-Sagen » (le saint consentement). Comme au dernier jour, tout est récapitulé : le polythéisme retour au divin, la volonté de puissance, l’éternel retour, le surhomme « l’homme capable de dire oui à la réalité abyssale et de redire son oui infiniment ». Tant et si bien que les paroles tragiques de Nietzsche : « Nous avons embarqué… Nous avons coupé les ponts derrière nous… » prennent, (ô paradoxe !) une consonance teilhardienne : « la flamme a jailli… l’énergie a débordé… » (après Hiroshima). Que s’est-il passé ? Il semble bien que nous ayons perdu en route Nietzsche, « ce malade qui voulait la santé, ce faible qui voulait trouver la force, cet homme abstrait qui voulait atteindre le concret dont il était privé (11) ». Avec ses perpétuelles contradictions, son refus de toute cohérence rationnelle, Nietzsche sollicite les interprétations les plus opposées, cela fut souvent dit. Si la plupart l’ont tiré vers le nihilisme – non sans quelque fondement, il faut le reconnaître –, Paul Valadier le tire dans un sens « positif », insistant sur le « dire oui » et « faire oui ». Qui reconnaîtrait dans ce « béni-oui-oui » l’homme de l’ultime cruauté, le guerrier (12), le « champ de bataille » ?

La lecture d’un autre livre de Paul Valadier (Essai sur la modernité, Nietzsche et Marx, Desclée de Brouwer) corrobore l’impression d’un désir inconscient de désarmer Nietzsche, de le « verharmlosen », rendre inoffensif, en lui enlevant bec et ongles. Il n’en aurait pas tellement besoin, paraît-il, et nous non plus, puisque le projet global de notre société n’est pas contestable. « Personne ne conteste le projet de l’action cohérente transformatrice de la réalité naturelle et historique et les conséquences empiriques de ce projet : le développement des techniques et des sciences, l’industrialisation, voire même la société d’abondance. » « À part quelques contestations antimachinistes marginales, personne ne met sérieusement en cause la catégorie même de la société moderne. » Paul Valadier en serait-il resté à Georges Duhamel ? Ignore-t-il Huxley, les hippies, Illich, les écologistes, une bonne partie de la jeunesse intellectuelle ? sans parler du directeur de cette revue ! (13) De telles assertions, en tout cas, nous feraient croire qu’il est plus facile de mettre en question Dieu et la morale que les structures de notre société.

Aussi lorsqu’en conclusion Paul Valadier nous propose comme modèle l’homme « de la grande santé » qui dirait un oui inconditionnel à la vie, « adhérerait activement à la vie multiforme », « serait ouvert aux tâches qui s’offrent et les aborderaient comme tâches à résoudre », il nous semble entendre non pas Nietzsche certes, mais nos hommes d’action, technocrates ou administrateurs qui au nom du « positif » rejettent toute critique, nécessairement nihiliste et destructrice, affirment-ils. Discours moderne si l’on veut, puisque prononcé en 1975, mais en fait dépassé, la jeunesse lui refusant toute crédibilité. Or c’est justement aux réactions et aux choix de cette jeunesse que nous nous référerons pour imaginer les rapports que pourrait avoir Nietzsche avec notre modernité (14). Qu’il nous soit permis de prendre au mot ce que Nietzsche écrivait dans Ecce Homo sur l’importance du corps, du régime de vie, du choix du milieu, etc. Pourquoi, laissant aux philosophes la dérision des idées, « dieux et surhommes sis sur des nuages, juste assez légers pour ce genre de sièges » (Zarathoustra), ne pas « rester fidèle à la terre », sans que ce soit pure métaphore ? Nietzsche est l’homme qui pensait en marchant – 5 à 10 heures de marche par jour – en Engadine, au-dessus de Nice, dans la campagne de Turin, de Gênes. Aujourd’hui que verrait-il ? Que respirerait-il ? Qu’entendrait-il ? Que mangerait-il dans une modeste pension de famille ? Après tout n’est-ce pas d’abord cela, la modernité ? Le vrombissement des avions, le rugissement des autos, l’odeur d’essence, la Méditerranée souillée, bientôt morte, les sentiers impraticables ou remplacés par des voies automobiles, la pression démographique, la dévaluation qui rend impossible de vivre de ses rentes ou d’une petite pension, le nourrissage industriel, l’invasion de l’actualité grâce aux journaux (que Nietzsche abhorrait), et à la TV (à laquelle il n’aurait pu échapper). C’est tout cela le « corps », dont les commentateurs de Nietzsche font souvent état, mais qui peut aussi bien que le « vécu » ou le « désir » rester pur concept.

En bref, l’ouvrage de Paul Valadier ne nous propose en effet qu’une énième lecture de Nietzsche assez peu convaincante et peu « kongenial ». Plutôt que de tenter de cerner « la pensée de Nietzsche » (autant vouloir étreindre la mer…), n’aurions-nous pas intérêt à méditer tel ou tel aphorisme qui met en question notre personnage, ou la société en nous-mêmes ? Je ne résiste pas, après cette « critique de mots sur des mots » à citer Nietzsche qui conseille aux intellectuels l’autodéfense : « On doit “réagir” aussi rarement que possible et se soustraire aux situations et conditions dans lesquelles on serait condamné à larguer pour ainsi dire sa “liberté”, son initiative, et à devenir purement réactif. Je prends comme symbole le rapport avec les livres. L’intellectuel qui au fond se contente de “bouquiner” (le philologue en avale en moyenne environ 200) perd finalement totalement l’aptitude à penser par lui-même. S’il ne bouquine pas, il ne pense pas. Il répond à une incitation (une pensée qu’il a lue) lorsqu’il pense – finalement il ne fait plus que réagir. L’intellectuel dépense toute son énergie à dire oui ou non, à critiquer ce qui est déjà pensé – lui-même ne pense plus. Son instinct d’autodéfense a disparu, sans quoi il se défendrait des livres. L’intellectuel – un décadent… » (Ecce homo. « Pourquoi je suis si malin »). Et cet additif-correctif : « Je suis aussi bien que Wagner un décadent. Seulement je le savais, et je m’en défendais. »

Autodéfense instinctive ou consciente, on en revient toujours à la guerre, au « champ de bataille ». On aimerait sentir chez les exégètes et les laudateurs de Nietzsche un peu de ce goût de l’attaque et de la défense, du combat contre eux-mêmes et leur (notre) société.

 

Notes

1. Rester assis le moins possible « so wenig als möglich sitzen ». Tout ce que J’ai pensé, je l’ai conquis par de longues marches « alles was ich gedacht, hab’ich er wandert ».

2. H. Lefebvre, Hegel, Marx, Nietzsche ou le royaume des ombres, Casterman, 1975.

3. Un véritable éducateur doit nous aider à ce dépouillement, car « tes éducateurs ne peuvent être que tes libérateurs : ils n’ajoutent rien, ils font place nette ». Pour cela, ils doivent donner l’exemple de l’indépendance et de la liberté – ce que le jeune Nietzsche croit trouver chez Schopenhauer, matériellement et spirituellement indépendant de l’Université, de l’État et des préjugés du temps. Par ce biais, Nietzsche en vient à une critique radicale de l’idéologie régnante : le devenir de l’État et de sa justification culturelle, de l’Université, de l’enseignement philosophique et de l’érudition, i.e. de la spécialisation. L’essai tout entier est étonnamment moderne et aurait pu servir de référence aux jeunes contestataires de mai 1968.

4. Eugen Fink, La Philosophie de Nietzsche.

5. Ce jugement de Fink n’est pas sans rappeler celui des exégètes de Marx qui dénient un « statut théorique » au concept si fécond d’aliénation (signalé par H. Lefebvre, Hegel, Marx, Nietzsche, p. 104).

6. Schopenhauer éducateur.

7. Op. cit.

8. H. Lefebvre, Hegel, Marx, Nietzsche.

9. La première expérience de ce « faitalisme » fut pour Nietzsche la victoire allemande de 1870 et la création de l’Empire, fait brutal, « sans réplique », d’où la plupart des intellectuels allemands concluaient à la valeur supérieure de la culture allemande.

10. Comme cette expression est peu nietzschéenne ! Qu’elle est chrétienne !

11. H. Lefebvre, Nietzsche (1938).

12. Ecce homo.

13. Il s’agit de Jacques Ellul (NDE).

14. H. Lefebvre, Hegel, Marx, Nietzsche : « Aujourd’hui Nietzsche verrait dans la destruction de la nature (hors de “1’homme” et en lui) une manifestation de la volonté de puissance dans toute son horreur, et non sa négation. De même dans l’autodestruction éventuelle de l’espèce humaine (danger atomique etc.). »

 

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