Chronique de l’an deux mille (8)

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Bernard Charbonneau

Chronique de l’an deux mille (8)

(Article paru en décembre 1979
dans Foi et Vie)

La chronique qui suit traite de divers monstres, occidentaux et orientaux. Cependant, à la fois divers et semblables, ils appartiennent à la même espèce. Au lecteur de la découvrir à travers ses manifestations.

Faisons le point de notre errance à travers l’espace-temps. Ce ne sera pas trop difficile, car depuis quelque temps l’ouragan qui l’entraîne souffle dans la même direction : le développement. Il se développe, stagne ou régresse (en général cela veut dire que le taux de croissance croît moins), en tout cas il règne. Bien entendu il ne s’agit pas de n’importe lequel mais de celui-ci qui est de nature strictement économique. Cela va de soi, on ne va pas contre les lois de l’univers, on n’arrête pas le cours du progrès. Par contre, on peut et doit l’accélérer : aller encore plus vite c’est le seul moyen de ne pas se casser la figure. Il le faut, le concurrent : l’Ennemi, nous guette. Pour plus de bonheur il faut plus de richesses et plus de machines pour les extraire, surtout plus perfectionnées, donc plus coûteuses ; et quand leur prix commencera à baisser, il faudra en inventer d’autres. P.L.U.S., c’est le sigle de l’entreprise humaine. Plus de produits par plus d’énergie et d’information produites, fabriqués par plus de travailleurs-consommateurs, donc plus d’enfants pour prendre leur relève et payer leur retraite, auxquels il faudra fournir plus d’emplois, etc. S’arrêter serait s’écraser contre un mur. Il ne s’agit pas ici de l’opinion de M. Sauvy, D., B., ou Y., mais d’évidence. Que faire ou concevoir d’autre ? Seulement, si cette implacable dynamique n’était que le reflet d’une pensée bloquée, si ce mur ne se dressait d’abord dans les têtes ?

Dieu est mort, restent les « faits » qui sont physiques, pour être dernier cri pensez bio-physiques (pourtant s’ils sont économiques, ils ne sont ni l’un ni l’autre). Aujourd’hui qui dirait le contraire, n’était-ce quelques hurluberlus ? Il vous reste le choix entre les lois de l’histoire et celles du marché, qui parfois copulent comme le montre l’exemple de la Chine. De toute façon, ce sont des lois, donc de fer, et chez M. Barre comme chez M. Deng vous n’y couperez pas, vous recevrez votre ordre de route : la loi c’est la mobilité sociale, ce qui veut dire entre autres qu’il vous faudra évacuer votre petit pavillon de Longwy. Mais la France n’est pas la Russie, encore moins l’héroïque Vietnam, et vous disposerez de trois mois au lieu de vingt-quatre heures, ce qui après tout compte.

Car par ailleurs autour de nous les signes se multiplient, qui nous montrent où ce développement nous mène. C’est un fait, cela aussi. Il est vrai que c’est à l’ignorant plutôt qu’aux experts que ces effets se révèlent, dans son environnement, ou pour mieux dire sa vie de tous les jours. Et à la guerre le point de vue du soldat du front vaut bien celui de l’état-major. Pour un habitant de la campagne aquitaine cela signifie que non loin de sa maison il entend en cet instant rugir les tronçonneuses qui liquident les derniers chênes de ce qui fut un vallon et ne sera plus qu’un vide d’arbres et aussi d’hommes. Il est vrai que depuis quelque temps il aura droit en prime au discours sur l’environnement et à un tour de chant de l’auteur du dernier roman bucolique. Pendant ce temps le remembrement continue, et peu à peu le paysage français s’efface ; si des excès parfois ont été commis, ne vous inquiétez pas, désormais il y aura une étude d’impact. Mais pour ce qui est du résultat allez y voir, c’est toujours le même : le bocage aplati, le ruisseau sabré d’un trait, une fois de plus le vide. Ne pleurez pas, si l’on déboise c’est pour reboiser, la statistique le prouve. Demain on fête la Journée de l’Arbre, et dans le chaos de branches fracassées, l’O.N.F. vous plantera un tulipier de Caroline.

Irrésistiblement le désert gagne : désert d’arbres mais aussi d’hommes. Pourquoi ? s’interroge la Datar. C’est curieux, il faudra faire faire une étude. En dépit de l’obsession de l’emploi, non seulement les campagnes mais certaines zones industrielles se vident, ce qui n’est pas contradictoire à la congestion des agglomérations où les masses s’entassent. Le développement ne développe pas tout, il est normal qu’il développe ce qui se développe, par exemple le couloir Paris-Lyon-Méditerranée. Vous n’allez pas quand même me dire qu’il faut que la France se ruine en subventionnant les derniers polyculteurs, que resterait-il pour Concorde ? Par contre il est normal qu’elle aide les paysans survivants à se transformer en petits industriels de la protéine et à peupler leur Sahara de sapinettes. Pour cela il faut bien fermer boutique ici ou là ; la sidérurgie à papa Monnet c’est fini. De son temps, un prof de géo plongeait sa classe de paysans béarnais en extase en leur révélant que la Moselle était le département numéro un d’une France en développement, aujourd’hui il leur dirait qu’il est en passe de devenir celui du chômage. Que voulez-vous, le Développement ne se développe pas ici ou là indéfiniment, il change de place. L’aciérie s’en va au bord de l’eau, puis en Corée, où un jour elle disparaît. À peine édifiée Fos bat de l’aile, pourtant Dieu sait qu’à l’époque au nom des faits M. B. en eût triplé la capacité. Qui sait, Perrette ayant mis tous ses œufs dans le panier de l’industrie automobile, se réserve de drôles de problèmes de reconversion. On doit se faire une raison, le Développement c’est le changement : la Mobilité sociale. Les travailleurs de Manufrance à arrière-grand-papa se recaseront ailleurs – du moins si les « faits » économiques le permettent. Dans le cas contraire ils auront tort. Espérons que quelque ayatollah fasciste ou stalinien ne recyclera pas un jour cette énergie humaine. Et ce n’est là qu’un chapitre du remuement de notre vie par l’explosion économique. Au règne de l’acier succède celui du plastique ; et à l’instant je peste contre la pointe en ce matériau à laquelle je n’arrive pas à accrocher le ruban de ma machine. Et en Espagne d’où je reviens j’ai pu constater les progrès de la Solution finale dans le secteur alimentaire en dégustant jusque dans les paradors ce poulet rentable dont la chair se détache toute seule de l’os et vous fond en goût de rien (toujours lui) dans la bouche. Mais ce sont là détails mesquins auxquels seul un égoïste s’attache. Malheureusement il y en a mille et ils font la vie.

Ainsi l’évolution de la poste et des chemins de fer continue. Maintenant cette chronique n’est plus seule à la mentionner, et il est désormais admis qu’une lettre puisse mettre cinq jours entre Toulouse et Bayonne et qu’il faut prévoir le cas où elle s’égarerait. Pourtant il ne s’agit pas d’une affaire secondaire, et l’on peut imaginer les drames que les retards ou les défaillances de la poste peuvent entraîner. Mais nous ne vivons plus au temps de la poste à papa mais à celui des ordinateurs et des satellites ; l’on ne peut pas tout avoir, Telstar et le facteur. La correspondance c’est fini, vous avez le téléphone. D’ailleurs on s’occupe de vous, après le courrier de batterie, qui vous permet d’aller le chercher en bas de la colline quand vous voulez au lieu d’être dérangé par le facteur, on nous annonce la création de distributeurs-guichetiers qui remplaceront les petits bureaux de poste. On ira en trois heures de Paris à Lyon en TGV, mais en attendant il deviendra presque impossible d’aller en un jour du Pays basque à Genève. Plus de correspondance pour le trajet de jour, ni de services dans le train. Et si le trajet de nuit a été accéléré, plus moyen de descendre au retour entre Pau et Bayonne, l’arrêt de Puyoo a été supprimé, puis celui d’Orthez. Mais un car vous attend à Pau, vous n’aurez qu’à en changer à Puyoo, puis à Sauveterre cela ne fait que trois changements pour aller du Béarn en Navarre. Vous n’avez qu’à le prévoir, si vous ne trouvez pas de fiches horaires, achetez les deux tomes nécessaires de l’indicateur (?) de la SNCF. Si vous ne comprenez rien à cette création de l’ordinateur, inutile de regretter le Chaix à papa, prenez le téléphone. D’ailleurs vous commettez un délit en prétendant établir vous-même un itinéraire et circuler en travers du réseau. On… Demain on supprimera tout à fait ce genre de ligne transversale ; il n’y aura plus de train. Mais il y aura plus d’avions. P.L.U.S… Car ce sigle est à double sens. On me dira que je m’occupe de grains de sable, mais à eux tous ils forment une montagne. Et n’oublions pas que demain ce sera encore P.L.U.S. ; donc encore moins.

Constat d’un objet

Se pourrait-il que le phénomène humain, notamment le progrès – ou cancérisation – techno-scientifique, ne soit qu’un fait géologique dont l’invincible mécanique se développe en une sorte d’avalanche ? Mais ce dur récif s’entoure d’une écume de paroles.

Dostoïevski et Tolstoï

Notre époque est en crise – si cela vous déplaît, dites qu’elle est en mutation ou mieux en progrès, au fond c’est la même chose. Et cette crise de l’homme moderne, nulle littérature n’en a mieux parlé que la russe ; sans doute parce qu’elle restait plus proche de l’origine : de la nature et de la foi, que notre littérature parisienne de cour qui, le plus souvent n’ayant rien à dire, en est réduite à jouer avec les mots, ou à casser son jouet.

Et l’actuel samizdat continue cette tradition russe. L’implacable sélection du pouvoir soviétique organise un concours permanent qui distingue ceux qui n’ont rien à dire de ceux qui doivent crier la vérité sur les toits au prix de leur carrière et du bagne. La liberté n’est pas une Légion d’honneur que distribue l’État ou la société, elle se prend à ses risques et périls et se paye ; parler pour dire revient à avertir non à divertir, ce qui en général déplaît. Et pas plus le Prince que le public, pas plus la société que l’État, ne vous paye pour cela. Quand la littérature n’est pas affaire d’administration elle l’est de commerce, dont les lois non écrites, pour être plus souples ne sont pas moins strictes. À l’Ouest on peut tout dire si l’on a l’imprimatur – donc rien ; aucun signe objectif ne distingue la fausse monnaie de la vraie. Pas de censure, donc pas besoin de samizdat.

Tandis que la littérature russe sauf durant de brèves périodes a dû toujours affronter l’épreuve du pouvoir, qui est pour une part celle de la réalité. Et aussi celle d’une modernisation autoritaire qui, de Pierre le Grand à Staline, a percuté bien plus brutalement qu’à l’Ouest une société qui plongeait ses racines dans la terre et la tradition orthodoxe (voir ce qui se passe en Iran). D’où la violence de la crise et des réactions humaines enregistrées notamment pas Dostoïevski et Tolstoï.

Mais notre société, ou tout au moins ses professionnels du discours, s’est jusqu’ici bien mieux reconnue dans la mystique et la névrose du premier que dans la morale du second. Et si l’on s’en tient à l’art il semble qu’ils aient raison, que les créations du voyant l’emportant de beaucoup sur les raisons volontairement bornées de l’artiste soudain changé en pédagogue. Et la chute de la valeur littéraire des œuvres de la seconde moitié de la vie de Tolstoï, n’était-ce l’exception significative de La Mort d’Ivan Ilitch et de Maître et Serviteur. Si l’on s’en tient à l’œuvre littéraire, le conformiste c’est Tolstoï et le non-conformiste Dostoïevski.

Si l’on s’en tient à l’œuvre littéraire mais non à la vie. Celle du romantique Dostoïevski suit une courbe très classique. Après la révolte d’une jeunesse instruite par le bagne il est tout entier dans une création littéraire que lui inspire son angoisse et sa névrose individuelle : sans doute est-ce cette raison qui nous fait reconnaître dans les héros de Dostoïevski bien plus que dans ceux de Tolstoï ; Ivan Ilitch lui-même n’alimente guère nos phantasmes, il nous dévoile seulement le plus glacé de notre réalité. Sitôt que les intuitions prophétiques de l’auteur des Possédés passent dans la pratique sociale, elles se réduisent à un conformisme réactionnaire qui est la réplique des stéréotypes du progressisme : à la glorification de la Russie orthodoxe impérialiste et tsariste. Et il poursuit jusqu’au bout sa carrière de grand écrivain, à travers les avatars de la vie privée et des soucis d’argent.

Tandis que la vie de Tolstoï, au contraire de ses discours, est de plus en plus surprenante. Au sommet de la gloire il renonce à l’art, et son roman commence au moment où il décide de ne plus en écrire. Il se retire à la campagne où il revêt l’habit du moujik. Il se consacre à l’enseignement de ce qu’il croit être la vérité, celle de Matthieu sinon celle de saint Augustin comme pour Dostoïevski. Il annonce son intention de renoncer à ses droits d’auteur, à la grande fureur de sa famille. Finalement, il s’enfuit pour mourir seul dans une gare perdue, tandis que Dostoïevski meurt dans son lit, béni par l’Église et le tsar. La courbe de ces deux existences est exactement inverse.

Certes, Tolstoï fut aidé. Cet aristocrate n’avait pas besoin de poursuivre une carrière dans les lettres pour se faire un nom, et au midi de sa vie il était déjà le premier des écrivains russes. Pour exister il n’avait pas besoin de s’inventer des vies imaginaires, au-delà du bien et du mal ce géant sensuel l’était par nature. L’œuvre de Dostoïevski a inspiré celle de Nietzsche, mais le professeur de morale assez ridicule de la Sonate à Kreutzer fut nietzschéen malgré lui par la vigueur du corps, des sens et du caractère.

Si l’œuvre de Dostoïevski nous fournit l’occasion de contempler et de gratter nos plaies, c’est peut-être celle de Tolstoï qui aujourd’hui a le plus à nous dire. À la condition de faire comme lui, d’aller plus loin que l’œuvre littéraire, en se demandant si la réalité comme la vérité qui l’éclaire ne sont pas perpétuellement au-delà de leur expression. Pas plus que la morale, l’art n’est le dernier mot de la vie qui mêle tous les genres. Si Tolstoï s’est trompé dans la forme qu’il a donnée à son dépassement de l’art, il ne s’est pas trompé en tentant l’aventure qui consiste à soumettre sa pensée à l’épreuve de la pratique et du langage de tous qui est le seul pain quotidien que l’on puisse rompre avec autrui. Il n’y a pas de plus grand acte d’humilité pour qui se prétend penseur et créateur, humilité qui n’a rien à voir avec l’abdication subite de l’intellectuel moderne devant l’autorité ou le pouvoir social. D’ordinaire ce sacrifice de l’artiste tourne à la mutilation. Il renonce, il se tait comme Rimbaud, il annonce les vérités de l’État et du parti en temps de guerre et de révolution. Au mieux il écrit des livres pour enseigner les petits enfants ou la Sonate à Kreutzer. Mais il arrive que ce renoncement à l’art aboutisse à l’art suprême d’Ivan Ilitch.

Profondeurs béantes

Un quart de siècle après la mort de Staline, la critique du stalinisme est devenue un fait acquis, et les fruits du samizdat s’entassent chez les éditeurs, pour l’instant c’est la mode qui se vend. Mais que vaut-elle ? – Une lecture attentive de ces livres, notamment de celui, difficile, de Zinoviev, Les Hauteurs béantes, peut aider à répondre à cette question.

En général la critique libérale de l’État totalitaire s’en tient à la superficie du phénomène. Elle en fait une monstruosité morale et politique étrangère à l’espèce humaine et à ses membres ; alors qu’il n’existe que par la participation active et surtout passive (cf. Dostoïevski) des individus dont la somme constitue le Peuple. L’État n’est que la dure pointe émergée de cet iceberg : la société. Comme dans le régime totalitaire celui-là s’identifie à celle-ci, celle-ci s’identifie à celui-là ; et l’individu qui refuse l’État est condamné à l’impossible : à en être un pour de bon, isolé de la société. À l’Est comme à l’Ouest, pour trouver un prochain il devra traverser des immensités de solitude. Mais à l’Ouest ce désert est peuplé de mirages et de fantômes séduisants pour qui ne cherche pas à s’en approcher. Tandis qu’à l’Est il n’y a rien d’autre que les pierres, la soif et la mort. Mais dans ce désert-là quand on rencontre un homme ce n’est pas un mirage.

Le Monstre

Il arrive que le Diable apparaisse ici-bas et qu’il se montre affreux avec toutes ses cornes et poils. Mais par cela même il objective le Mal qu’il fixe en un double mythique : ce n’est pas nous mais l’Autre. Alors qu’il fut depuis toujours ici même.

L’an deux fois mille est un révélateur, qui fait surgir les puissances des ténèbres profondes : ainsi le stupéfiant holocauste du « Temple du Peuple » de Jones. Mais il est probable qu’il s’effacera vite de la mémoire collective ; ce n’est qu’un événement, un accident trop pittoresque pour être significatif dans le cours majestueux bien qu’uniformément accéléré de l’Histoire. Pourtant un signe – certes trop voyant – a été fait, notamment à ceux que l’on appelle Protestants.

Jones n’est que le produit aberrant d’une société post-chrétienne à l’avant-garde de la modernité. Une monstruosité bien américaine, diront les Français, qui oublient que l’Amérique met aujourd’hui de moins en moins de temps à traverser l’Atlantique. Ce « Temple du Peuple » n’est qu’un produit du besoin des individus modernes qui le rebâtit inlassablement sur la ruine des anciens. Les sectes prospèrent là où la société globale s’interdit – pour des raisons et sous des formes diverses – de répondre à la nostalgie d’un lien sacré et total qui hante l’homme. Le temple de Jones, devenu celui du Peuple, apporte aux individus perdus dans une société officiellement athée la vérité vivante qui sauve les hommes de l’absurdité, de l’angoisse et de la mort (donc, tuer et se tuer n’a de plus qu’une importance relative). Et en attendant le Plan divin se réalise sur la terre comme au ciel, ce qui justifie d’inévitables accommodements avec la nature mauvaise des choses et des hommes. Entre fidèles d’une Église liés par une Révélation, l’Amour règne. La mise en commun des biens résout le problème économique en réalisant la Justice. Mais sur terre depuis toujours cela ne se peut que sous la direction d’un prophète armé, qui est un chef charismatique. Comme l’homme reste pécheur, pour le maintenir au travail et dans la bonne voie il faut des gardes. L’ennemi est dans la place, et comme il l’assiège de toutes parts, elle se transforme en garnison. Le Temple du Peuple assure à ses membres la sécurité maternelle avec la spirituelle. Fondé sur la religion, il reconstitue la Morale, l’Économie, l’État : l’ensemble social un instant menacé par la laïcité et l’individualisme. Sauvant de l’angoisse, de la solitude et de la famine, comment ce Bien total ne mériterait-il pas qu’on se sacrifie pour lui le jour où son existence est en jeu ? La Religion, l’Économie, l’État son chef charismatique et sa police, le Temple de Jones est celui de tout un chacun. Ce n’est pas Jones qui l’a fondé, c’est nous : il n’est que le prête-nom de notre besoin d’une société qui nous assure la sécurité spirituelle et matérielle. Et c’est dans les sociétés postchrétiennes qui pratiquent plus ou moins le paradoxe du respect des personnes en leur laissant une marge (d’ailleurs de plus en plus réduite) de vie intérieure et privée, que les sectes prospèrent en remplissant le vide.

Mais même nos démocraties libérales n’en restent pas moins des sociétés fondées en vérité, donc justifiées si le Salut public l’exige de sacrifier leurs membres. Ce droit, elles le poussent même plus loin qu’autrefois. Elles ne sont plus basées sur des vérités religieuses ni même morales, elles ont les leurs, ordinairement implicites, qui s’explicitent en temps de crise. La science prenant clandestinement le relais de la théologie, la France est gouvernée par l’Économie et l’ignorant moyen doit s’incliner devant elle comme devant l’autel. Et si spirituellement nous ne rendons plus à César ce qui est dû à Dieu, la Loi que sanctionne l’amende ou la prison gouverne bien plus étroitement qu’autrefois notre vie matérielle. Or que devient une vie spirituelle qui n’a plus de corps propre ? Enfin l’État-Nation révèle qu’il est l’Ultima Ratio en temps de guerre. Alors, quel que soit le régime, le Salut public reconstitue la totalité sacrée qui donne le droit et le devoir de tuer et de se faire tuer comme chez Jones.

Et même plus que chez lui. Car la Science et son produit la Technique, qui ont donné à l’État moderne le moyen de contrôler de plus en plus les détails de la vie quotidienne, lui donnent celui d’entraîner l’espèce humaine avec lui dans le néant : quel rêve pour tous les Jones ! L’arme atomique n’étant dissuasive que si l’on est prêt à l’employer, la secte nationale qui s’en dote s’affirme prête à sacrifier l’existence de l’humanité avec celle de ses membres. L’État qui se donne une force de frappe au nom de l’Indépendance nationale s’affirme donc absolu ; et du même coup il accorde ce droit à tous les autres. Il est vrai qu’il se divinise en pratique, non en théorie ; que de cris s’il le faisait ! L’État contrôlant de plus en plus notre existence, disposant des moyens de ravager et peut-être (on ne le saura qu’après coup) d’anéantir la vie sur terre, maintenant rendez à César ce qui est à César. En comparaison de celui-là, l’holocauste de Jones est mesquin. Et notre Jones national ne nous promet même pas de ressusciter dans l’autre monde. Il faut le comprendre, le Temple du Peuple de Guyana n’est que le modèle réduit du vrai qui est au Ciel, tandis que la France éternelle est Dieu même, au-delà d’elle il n’y a rien.

Même libérales et désacralisées, nos sociétés restent des sociétés qui contraignent leurs membres et sont prêtes à tout anéantir avec elles si leur existence est en jeu : un Numance ou un Massada cosmique est à notre programme au même titre que nos autoroutes. Et l’éternelle société renaîtra de ses cendres, revendiquée par ses propres victimes, tant que chaque homme ne sera pas capable d’affronter sa vérité et sa vie : l’infini de l’univers et sa propre finitude. Peut-être qu’alors pour gouverner la terre et s’unir à autrui il pourra nouer un lien qui ne sera pas celui du refus de penser et du suicide. Quel Dieu nous y aidera à défaut des hommes ?

*

Maintenant, pour les amateurs de solutions positives que lasserait la critique, proposons ces pierres tirées d’un invisible édifice. Nous n’osons pas les qualifier d’aphorismes, l’auteur n’ayant pas reçu licence de l’édition pour cela.

Équilibre

Ce devrait être le mot clé d’une écologie humaine. L’équilibre est l’antithèse exacte du développement (ou croissance peu importe) explosif et exponentiel. S’il présente les apparences de l’immobilité, sa stabilité ne se maintient que par un invisible mouvement de balance qui oppose, neutralise et féconde, les penchants contraires. Si ce mouvement devient trop brutal, l’équilibriste se casse la gueule.

L’équilibre n’a donc rien à voir avec l’inertie mécanique qui fait se développer certains phénomènes naturels ou humains jusqu’à leur terme, celui de l’immobilité finale ; sa stabilité frémit de vie. Dans le cas des équilibres naturels il n’est assuré que par le jeu d’innombrables différences ; et le terme de système, qu’il est aujourd’hui de mode d’employer pour désigner leur combinaison équilibrée, trahit la vie qu’il ramène à la mécanique. Lorsqu’il s’agit de l’équilibre humain des sociétés et des personnes, la balance est le fruit d’un sens de la mesure. Les Grecs qui l’avaient entrevu l’opposaient à « l’ubris », la démesure décréatrice. Et la mesure la plus délicate, la plus juste – mais cette justice-là n’a rien à voir avec le couperet des divers tribunaux bourgeois ou révolutionnaires – ne peut être que l’affaire d’une conscience personnelle, autrement dit d’une liberté.

Renverser les valeurs ?

C’est inutile, aujourd’hui elles s’écroulent d’elles-mêmes ou en attendant décrépissent. Liberté, fraternité, justice, raison etc. (vous voyez qu’on n’est pas plus stupide) en ce domaine rien n’a été inventé d’autre, sinon leur négation. Renverser les valeurs ? – Quand on les reçoit sur la tête, plutôt les remettre sur pied en revenant à la source. Et surtout les confronter toujours à la réalité des choses et des hommes pour les mettre en pratique. Les renverser, les pauvres ? Mais, plus que jamais nous ne faisons que cela, piètre besogne pour un apprenti surhomme ! Tandis que faire descendre l’idéal sur terre… Rien de tel pour qui aime briser des idoles et se poser des questions. À défaut d’un renversement, quelle subversion !

 

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