Rendez à César ce qui est à César

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Bernard Charbonneau

Rendez à César ce qui est à César

(Article paru en mars 1951
dans Foi et Vie)

Ces passages sont tirés d’une description de L’État ; ils sont donc nécessairement fragmentaires et ne prennent leur plein sens que dans l’ensemble dont ils sont extraits. Il m’a cependant semblé qu’ils pourraient aider à connaître l’esprit du monde ou nous vivons.

Ce monde n’est pas chrétien ; il n’est même plus apparemment religieux. Et les chrétiens s’en accommodent car il faut bien vivre – sinon vivre en chrétien. Comme tout péché, cette abdication se justifie au nom d’une vérité : la distinction du spirituel et du temporel. Le chrétien tend irrésistiblement à faire deux parts de sa vie : une vie religieuse où règne sans partage l’absolu divin, et une vie mondaine abandonnée au relatif, puisqu’il est bien entendu que le monde est déchu. Ainsi n’y a-t-il plus de morale chrétienne, à plus forte raison de politique et d’économie chrétienne. Et comme le mensonge n’est jamais que le singe de la vérité, le monde s’accorde avec un certain christianisme pour interpréter la distinction du spirituel et du temporel, il fait de l’univers matériel un domaine clos qui échappa à l’activité de l’esprit ; le domaine des techniques ou règne la seule efficacité.

Les formes de cette démission sont innombrables comme les justifications dont elle se couvre. Ainsi le chrétien oublie qu’il appartient au seul Dieu qui se soit fait homme. Il oublie que le scandale de l’esprit infini ne se manifeste jamais aussi bien que lorsqu’il doit s’incarner dans un monde fini ! Mais alors ce n’est plus un concept qui fait mesurer à quelques théologiens la distance qui sépare la misère humaine de Dieu, mais un drame que n’importe qui est à même de souffrir à chaque instant.

Cette erreur en entraîne une autre, opposée et complémentaire, que ces pages ont pour but de souligner. Le chrétien, comme d’ailleurs l’individu moderne en général, ne se rend pas compte à quel point ce monde, soi-disant purement temporel, n’est qu’une apparence. Niée, l’aspiration religieuse qui subsiste dans l’homme moderne anime cette société matérielle qu’il prétend fondée sur la raison et la pratique : une religiosité de l’État succède par exemple aux religions révélées. Ainsi, dans la mesure où une volonté d’incarnation ne se tourne pas vers le monde temporel pour lui imposer consciemment l’autorité de l’esprit, le monde temporel s’érige inconsciemment en absolu spirituel. Se refuser à considérer les faits économiques ou politiques au nom de la transcendance de la foi, c’est nier que la foi soit source de vie ; et c’est aussi croire que l’homme, à son stade actuel, peut vivre sans vérité. Les constats rassurants de la politique et de l’industrie dissimulent fort mal les mythes et les possessions. À défaut d’un intérêt pour les activités temporelles, la sensibilité religieuse du chrétien devrait le rendre attentif à la spiritualité démoniaque qui meut ces activités superficiellement positives. Il est vrai que chez la majorité des chrétiens l’adhésion consciente à la foi traditionnelle s’accommode très bien de l’appartenance inconsciente à la religion du jour : durant la deuxième moitié du xixe siècle, l’orthodoxie calviniste ou thomiste s’est fréquemment associée à l’idolâtrie nationaliste. Ainsi, ayant rendu, une fois pour toutes, à Dieu ce qui est à Dieu, rendons-nous quotidiennement à César ce qui est à César.

L’anarchie chrétienne

…Temps d’anarchie par la multiplication des conflits, par la violence individuelle et collective ; mais surtout parce que nous ne pouvons plus concevoir d’ordre que sous la forme de l’ordre étatique. Temps de misère, temps de réveil économique, moment d’où tout renaît : les peuples et les villes, les techniques et les cultures ; – l’État lui-même. Une période d’ordre, la seule qui mérite ce nom, c’est-à-dire créatrice d’avenir. Un ordre organique, car la multiplication des conflits ne témoignait pas d’un effondrement des disciplines, mais de l’excès de force de la vie. Peut-être, malgré la perfection de son appareil étatique, est-ce notre monde qui est chaos ; car lorsque ses contraintes disparaissent, il n’est plus qu’un pandémonium d’individus. Tandis que, dans la société féodale, la multiplicité des groupes dissimulait la multiplicité des liens qui les tenaient par des rapports très stricts.

Une infinie diversité, mais un seul lien vivant : la vérité chrétienne. Monde bien loin du nôtre ; divers dans l’unité, un dans la diversité. Parce que les pouvoirs temporels se tenaient très près des choses, au-dessus d’eux s’affirmait la raison qui les ordonne ; parce qu’ils étaient limités, au-dessus d’eux régnait l’esprit qui unit malgré les limites : celui qui ne définit de lois universelles que pour assurer le droit de chacun à l’existence originale. Dans la société féodale le fief et la commune supposaient la chrétienté ; l’unité de l’Église assurait la multiplicité des pouvoirs, tandis que dans la nôtre l’incertitude des opinions impose la centralisation de la puissance matérielle. Le fondement de l’anarchie féodale – de toute anarchie –, c’est la foi commune et l’autorité spirituelle qui l’incarne.

D’un côté l’absurde diversité du réel, de l’autre l’unité d’un esprit qui l’ordonne selon son sens ; face à la multiplicité des pouvoirs, l’Autorité unique. Hors du monde et cependant présente à chaque instant, la vérité chrétienne, comme le soleil au zénith, illuminant toutes choses. L’Église se distingue de la société civile par les signes visibles dont sont revêtus les clercs, par le contraste qui oppose son idéal à la réalité féodale ; son ascèse au déchaînement des passions, sa douceur à la violence. Mais elle se distingue, bien plus encore, par le caractère unitaire de son institution. Dans un monde divisé à l’infini, l’Église est une internationale qui possède sa langue, cette langue commune dont l’absence a bien souvent empêché la fraternité idéologique des internationales modernes de devenir une fraternité concrète. Dans un monde fondé sur le privilège de naissance, l’Église est égalitaire : dans le Christ, le vilain est l’égal du seigneur. L’Église tient de l’Empire – en apparence. Son unité n’est pas de ce monde, elle le domine. L’autorité spirituelle doit rester distincte ; en empêchant le clerc de devenir un seigneur ou un fonctionnaire, la réforme grégorienne a permis à l’Église d’exercer sa fonction d’autorité sur la société laïque pour plus d’un siècle.

Mais si, pour le monde médiéval, la distinction du pouvoir temporel et de l’autorité spirituelle est essentielle, non moins fondamental est le rapport qui subordonne ce pouvoir à cette autorité. Et l’on peut dire que la décadence de la chrétienté – le progrès de l’État – se mesure exactement par l’affaiblissement du sens de ce rapport, par l’incapacité à concevoir une autorité spirituelle qui soit dans le monde sans être du monde. À l’apogée de l’anarchie chrétienne, parce qu’elle est étrangère, l’autorité est présente. Alors l’esprit n’est point l’idéal, mais une force tournée vers le réel : vers les travaux et les jours, vers l’établi comme vers le trône. Instinctivement, l’esprit chrétien sait que l’existence est une et il ne conçoit point de domaine qui échappe à son jugement : pas plus la politique que la science. À la place du pouvoir civil, c’est l’Église qui assure l’ordre indispensable, protégeant le faible contre le fort, assurant la paix dans les campagnes. La méditation qui mène l’ermite au désert le mène aussi vers le trône ; de là le spectacle – inconcevable dans nos démocraties modernes – de ces chefs d’État qui s’humilient devant des moines qui n’ont d’autre titre que leur réputation de sainteté : Guillaume d’Aquitaine devant saint Bernard, Henri Plantagenêt se faisant publiquement flageller par le chapitre de Cantorbéry en punition du meurtre de Thomas Beckett. Quel chef d’État, quel général le supporterait aujourd’hui ? Peut-être sentent-ils obscurément que rien ne les légitime sauf la force ; tandis que les anciens rois pouvaient s’humilier sans déchoir devant l’autorité qui fondait leur puissance.

L’esprit qui s’affaiblit devient léger, il flotte au-dessus de la terre ; la densité que porte en lui l’esprit vivant lui fait imprimer sa marque au sol. Il naît ; et le feu qui l’anime lui ouvre les yeux sur le monde : il voit, il sait, il marche et il saisit. Et il découvre ainsi la plus absolue des solitudes, celle qui subsiste dans la foule des villes et des cours, celle qui n’a plus le silence du désert pour lui répondre ni le mirage pour s’inventer des monstres. Mais qui doit aller droit son chemin à travers le plus terrible des vides : l’espace interdit de glaces et de marbres par lequel le trône se refuse au jugement de l’homme.

L’anarchie chrétienne fut un ordre, mais un ordre vivant, c’est-à-dire par nature instable, perpétuellement menacé d’en bas par la médiocrité des masses et d’en haut par la volonté de puissance des chefs. Et l’Église devait constamment combattre en elle le double péril que doit combattre toute autorité spirituelle : céder aux menaces du pouvoir temporel, le fuir en évitant de le rencontrer sur son terrain. Ou, dans la mesure où l’autorité faisait de l’Église une force, transformer cette autorité en pouvoir ; l’identifier à son appareil administratif, faire d’elle une puissance financière et politique : pour lutter contre les États, faire d’elle un État. Autant que sur le plan des royaumes, c’est sur celui de l’Église que s’est finalement joué le destin. Car c’est dans la mesure où l’autorité s’est affaiblie, en elle-même et dans le cœur des hommes, que l’ordre extérieur de l’État est devenu inévitable. Là où l’esprit se tait ne tardent pas à surgir les puissances des ténèbres.
Alors surgit le Prince.

Dieu mobilisé

La guerre est totale ; engageant toutes les vies et toutes les ressources, elle ne peut être que par un engagement total ; elle doit mettre en jeu, non des intérêts relatifs, mais le destin de l’homme. L’État moderne ne fait plus de guerres de conquêtes, il ne se bat plus pour une province, mais pour les grands principes : pour le Droit ou pour le Nouvel Ordre. Sa cause c’est le Bien, et son adversaire le Mal : depuis 1792 le traître à l’État prend figure de Judas (1). Entre ce Bien et ce Mal il n’y a plus de place pour la neutralité ; le neutre est encore plus détesté que l’ennemi parce qu’il sort du jeu ; dans les journaux de guerre le vrai neutre, – celui qui ne le reste pas malgré lui – participe toujours de la nature équivoque de l’espion. « Celui qui n’est pas pour moi est contre moi. » Nos guerres sont des croisades, semble-t-il ; et ce caractère n’a fait que s’accentuer depuis 1792 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

La guerre moderne demande à l’individu une foi ; d’attribuer un caractère universel et absolu à ses objectifs provisoires. La grande erreur des Français au début du second conflit mondial fut de croire qu’ils pouvaient faire la guerre sans joie, comme une besogne répugnante à laquelle l’esprit soumet le corps sans s’y compromettre ; ce qu’ils prirent pour de la lucidité n’était qu’un doute paralysant. Toutes les guerres totales sont des guerres saintes qui mènent le guerrier au paradis, non à la mort.

La guerre aujourd’hui ne demande pas seulement à l’individu sa vie, elle lui demande aussi son âme ; non seulement d’obéir à l’État, mais de lui accorder une adhésion de conscience. « Rendez à César ce qui est à César », c’est-à-dire tout, « et à Dieu ce qui est à Dieu » – même pas la liberté intérieure. La seule chose que la guerre tolère encore c’est la variété dans les prétextes à son adhésion. Pour les rationalistes l’adversaire se nommera Déraison, pour les libéraux Tyrannie, pour les conservateurs Nihilisme et pour les chrétiens Antéchrist. L’erreur des Églises est d’avoir considéré en soi le problème de la guerre, sans préoccupation de son contenu historique. « Rendez à César ce qui est à César… » Oui, mais il ne serait jamais venu à l’idée de Louis XIV de déclarer au peuple : « Si nous perdons la bataille de Malplaquet, la vie ne vaudra plus la peine d’être vécue. » Et d’ailleurs Louis XIV ne mobilisait pas tous ses sujets ; alors les curés dans leurs prônes n’avaient pas à dénoncer le satanisme de l’empereur Léopold : quelques Te Deum à Paris suffisaient. Tandis que le César moderne affirme que sa guerre est le sens de l’existence ; elle ne mobilise plus quelques nobles pour les Flandres, mais tout un peuple pour la Vérité. Mettant l’essentiel en jeu, la guerre totale met les Églises en jeu ; et l’on vit par exemple les membres français et allemands de l’Église catholique (c’est-à-dire universelle) affirmer, dans le même patois, mais chacun dans sa langue : « Gott mit uns… », « Dieu est avec nous ». Voilà nos brebis : la troupe des moutons armés.

Nos guerres sont des croisades – parce qu’elles mobilisent Dieu. À l’origine y a-t-il une foi, la conscience d’une vérité ? Mais le propre des sociétés modernes est de réunir des individus aux convictions différentes, la seule chose qu’ils ont en commun c’est la nation. Et comment pourraient-ils juger le réel en fonction de leurs principes ? Quels sont les citoyens qui peuvent accéder directement aux faits et aux documents ? Vraies ou fausses, les raisons de la guerre moderne sont enseignées par la propagande, quand elles existent l’individu ne peut les atteindre qu’à travers elle : la réalité devient ainsi pour l’opinion l’équivalent du mensonge (2). D’ailleurs, pourquoi tout ce débat sur la justice ou l’injustice de la cause ? Le choix du croisé moderne est tracé d’avance par les frontières ; aussi choisit-il toujours d’être mobilisé par son gouvernement.

Dans nos guerres l’idéologie n’est pas déterminante ; mais elle est un moyen essentiel. L’homme qui n’a pas la guerre pour métier ne peut tuer ou être tué que s’il croit son destin engagé dans la lutte : on ne dérange les civils que pour des guerres civiles. Nos guerres sont idéologiques, – de la façon dont la société bourgeoise est chrétienne : parce qu’elles utilisent l’idéologie comme la fonte ou le tungstène. C’est par là que nos guerres de principes se situent plus loin des guerres de religion que les guerres politiques des anciens rois. L’exigence absolue du pouvoir temporel n’est que le revers infernal de l’exigence divine.

La religion du Nihilisme : l’État-Vérité

Alors s’achève l’évolution qui transfère le sacré des fins intemporelles aux moyens temporels. Ce don total que l’homme accordait à une vérité religieuse, il l’accorde désormais au moyen matériel par lequel il croit la servir. La Vérité c’est l’État ; non le racisme mais le IIIe Reich, non le marxisme mais l’URSS. Dans ce dernier cas l’évolution est plus nette, car la confusion entre la Vérité et l’État ne se produit pas dès l’origine comme pour le nationalisme hitlérien ; ce qui n’empêche pas le marxisme d’être devenu aujourd’hui une simple superstructure idéologique par rapport aux intérêts de l’État soviétique. Interrogez les communistes, ils seront prêts à discuter avec vous de la pensée de Marx, mais tout ce qui touche à l’URSS, je pourrais presque dire à la Russie, est tabou. Vous pouvez à la rigueur douter de la valeur de la dialectique, mais ne vous avisez pas de critiquer telle manœuvre provisoire de la politique étrangère soviétique, ne blasphémez pas de Stalingrad. Sauf pour quelques intellectuels la doctrine, que le communiste moyen connaît mal, ne polarise pas leur enthousiasme ; mais le Dnieprostroï ou l’Armée Rouge, l’appareil de l’État en dehors de tout contenu positif : son drapeau, son chef, sa capitale. Leur foi est tout entière dans la nécessité de le défendre contre ses ennemis ; ils sont prêts à aimer tout ce qui le sert, à détester tout ce qui le menace pour l’instant. Ce n’est que de ce point de vue que leur conduite s’éclaire et peut se justifier. Le communisme pourrait de plus en plus se définir comme un nationalisme russe. Les communistes répondront que la Russie n’est pour eux que le moyen de la Révolution – l’agent d’une vérité universelle. Mais cette utilisation du patriotisme à des fins de conquête, cette confusion du particulier et de l’universel, est la définition même de la nation et de l’impérialisme. Et le nationalisme russe, si l’on écarte les raisons et les buts dont il peut se justifier, présente objectivement tous les symptômes de la fièvre impérialiste (3).

Cette confusion entre la Vérité et l’État a peut-être été préparée en Russie par les traditions de l’Église orthodoxe : déjà un chrétien tel que Dostoïevski était bien près de prendre « Il nous faut Constantinople » pour une vérité d’Évangile. Mais au dehors pourquoi tout ce dévouement à l’URSS ? Parce que l’URSS est la seule espérance socialiste. Qu’importent les actes du gouvernement soviétique. L’URSS est un espoir ; et surtout l’URSS existe. Quand on va au fond des choses il n’y a pas d’autre argument en sa faveur – mais cet argument-là vaut tous les autres. La foi des communistes actuels, et ils ne sont pas les seuls dans ce cas, n’est pas assez forte, ni assez lucide, ni assez folle pour créer le fait.

Croire à l’État, voilà la vérité du nihilisme totalitaire. Mais on ne croit pas à l’État, on lui obéit : la foi se définit ici par un refus de penser qui accepte aveuglément tout ce qui vient de lui. Si, à l’intérieur de l’État comme à l’intérieur de l’armée, le nihilisme des chefs consiste dans le culte de la nécessité, celui des subordonnés consiste dans le culte de l’obéissance. Il n’y a plus de Vérité, il n’y a plus que la Consigne ; ne plus penser est un devoir, et la plus grande des commodités : « Est-ce juste, est-ce injuste de le faire ? » – « Ne t’inquiète pas, tes chefs ont pris cette responsabilité-là pour toi. Cherche à faire ton petit boulot d’ingénieur, ou d’égorgeur, le mieux possible, sans te poser de questions ; le reste est l’affaire des gens compétents : les petits problèmes de la morale du service remplacent les grands problèmes du Bien et du Mal. Toutes ces vertus bien tranquilles » – comme une certaine conscience professionnelle allemande, grâce à quoi l’individu n’est plus que le rouage bien huilé de la machine qui roule à fond vers l’abîme.

Au-dessus de ses convictions personnelles, au-dessus de Marx, même au-dessus de ce qu’il croit être la vraie nécessité du moment, le communiste place la discipline dont l’instance suprême est définie par l’Ordre de Moscou. Dans le secret du parti il pourra lui arriver de le discuter, au moment venu il l’exécutera la mort dans l’âme, comme un vrai soldat exécute les ordres d’un chef qu’il sait fou. Car l’union fait la force et l’URSS est la seule force qui puisse faire l’union contre la menace capitaliste. Le temps presse : cela suffit. La nature particulière de l’hérésie communiste n’est pas de nier un dogme marxiste, que tous reconnaissent, mais de refuser d’exécuter ou d’exécuter avec réticences l’Ordre de Moscou. Cet hérétique, pris entre la foi ancienne qui place la vérité dans une fin à laquelle obéit la conscience et la foi nouvelle qui la situe dans la puissance du moyen, ira peut-être jusqu’à rompre avec Moscou. Mais le plus souvent il demeurera dans une situation désespérante, errant dans ces limbes qui s’étendent entre le passé et l’avenir. Il aura perdu la vérité temporelle incarnée par l’URSS, sans avoir pour cela retrouvé l’autre vérité ; s’il se sent vaguement justifié par sa conscience, il se sent tout autant damné par l’Action. L’individu risque d’être à tout jamais marqué ; il ne lui reste plus qu’à revenir en arrière : à poursuivre ailleurs – dans un parti fasciste –, ce qu’il poursuivait au PC ; ou à nier le problème en retrouvant les facilités du dilettantisme libéral. Pour les plus purs la seule issue sera le suicide ; ou ce suicide utile que représente l’aveu public des procès de Moscou.

Il se trouve encore des esprits pour confondre ce totalitarisme politique avec celui de certaines sociétés du passé : le monolithisme du IIIe Reich serait parent de celui de Sparte, et l’URSS réaliserait la cité parfaite de Pythagore ou de Platon. Cette analogie est purement formelle ; les Anciens imaginaient une société parfaitement organisée en fonction d’un Bien absolu, ils ne la concevaient pas totalement soumise à un pouvoir absolu. Les seuls régimes alors fondés sur la pure volonté de puissance étaient les tyrannies ; mais l’arbitraire du tyran ne s’exerçait guère hors d’un cercle étroit, la société continuait de vivre sa vie propre. L’Antiquité concevait la théocratie totalitaire, non l’État totalitaire.

Contre l’État libéral qui prétend se borner à l’administration des choses, l’État totalitaire peut se poser en restaurateur de la Vérité ; en réalité il s’apparente à l’État libéral sur un point essentiel : il n’a pas de dogmes fermes, il en a même moins que l’État libéral qui se rattache encore à des principes moraux dont l’État totalitaire est complètement détaché. Et dans ce sens il va jusqu’au bout : l’État sans Vérité se pose en Vérité.

Le régime totalitaire n’est pas fondé sur une religion d’État, mais sur une religion de l’État : on peut parler d’État communiste ou fasciste, mais à la condition que 1’« isme » ne trompe pas, c’est-à-dire d’un État fondé sur le parti communiste ou fasciste, ce parti n’étant lui-même qu’un instrument d’État. La perfection de cette cité parfaite n’a rien à voir avec celle que concevaient les utopistes de 1789 ou de 1848 ; elle ne se mesure pas à des fins, mais à ce qu’elle est. Le Bien ce sont les actes du gouvernement, le Vrai les thèmes de la propagande ; l’Ordre la contrainte qui assure la durée du régime, la Justice le système social qui favorise le développement de sa puissance économique. Plus augmente la puissance de l’État, plus s’affirme cette perfection ; et lorsqu’il arrive à tout organiser pour porter l’efficacité du corps social à son maximum, l’individu moderne découvre brusquement qu’il a trouvé son Dieu : la totalité voilà ce qu’il appelle la perfection.

Le principe individualiste de la raison et du bonheur ayant détruit la société et les forces d’organisation matérielle tendant à la reconstruire, l’homme demande alors à l’État de fabriquer cette harmonie qu’il ne trouve plus en lui-même. Il ne lui demande plus un minimum d’ordre matériel, mais une totalité matérielle à laquelle il attribue le caractère d’un absolu religieux. Monstrueuse réponse au besoin d’absolu de l’esprit humain, la volonté de puissance du pouvoir temporel réalise enfin la Jérusalem terrestre : parfaite-totale, totale-parfaite. L’Empire est une caricature de l’Église, universel et divin comme elle ; mais la perfection de l’Église vivante n’est pas de ce monde – et infinies sont les voies qui y mènent ; sa vérité n’est pas contradictoire à la liberté, son unité n’est pas contraire à la pluralité. En fait, l’État totalitaire se trouve exactement aux antipodes de l’Église : l’orthodoxie devient l’orthopraxie. Il n’y a plus d’au-delà. Dieu est sur terre, et rien ne lui échappe, car ce Dieu est la force. L’autorité du grand inquisiteur est tout entière dans le pouvoir du bras séculier ; aucune hérésie ne peut menacer cette foi qui se confond avec l’obéissance à la contrainte.

Entre ce système fermé et ce qui se situe en dehors de lui, il n’y a plus de communication possible. En dehors de son camp, par quoi le fidèle de l’État totalitaire pourrait-il être uni aux autres hommes ? La vérité ? L’humanité ? Dieu ? Mais l’État les résume. Il ignore l’autre, à plus forte raison, le prochain. Hors de la totalité politique où il s’enferme, son univers est physique ; de lui aux autres il ne connaît que des rapports de force. Résistez et il vous admettra – provisoirement, cédez et il vous anéantira ; et si vous voulez le connaître, démontez-le comme une mécanique. Car tous ses actes sont dictés par le calcul ; sa violence même est glacée, ce qu’il y a de terrible ce n’est pas la frénésie de ses menaces, mais leur caractère délibéré : sa brutalité est aussi hypocrite que sa douceur. D’instinct il ne voit dans l’homme qu’un instrument, en bas un adhérent de plus à gagner, et s’il s’agit d’un individu ayant une importance sociale, son intérêt sera à la mesure de son poids social : il confond facilement la personne avec la personnalité dont il espère inscrire le nom sur ses panneaux-réclames.

Pour celui que possède vraiment l’esprit totalitaire, la discussion est inconcevable. Quel principe universel pourrait la rendre possible ? Comme les principes qu’il affiche n’ont rien d’éternel, le refus de s’interroger sur eux est la condition même de leur existence : une orthodoxie peut supporter la controverse, une orthopraxie non. Quand la discussion a lieu elle se ramène à un monologue ou, s’il y a un public, à un discours qui lui est adressé par-dessus la tête de l’interlocuteur : le débat est en général impossible à la mesure de l’importance de la salle. La fureur d’argumentation qui caractérise les partisans des régimes totalitaires est le contraire d’un besoin de vérité ; s’ils admettent la discussion, c’est pour se justifier ou conquérir. Là aussi seul le résultat compte, aussi suppléent-ils à leur incapacité à rencontrer le prochain par une technique de la controverse ; leur langage se réduit à un petit nombre de formules impersonnelles dont ils ont éprouvé les effets sur tel ou tel public, en dehors d’elles il leur reste toujours la possibilité de se taire ou de crier. Ils mènent le débat comme une guerre, pour vaincre par tous les moyens ; ils usent d’arguments comme de chausse-trapes et de slogans comme d’explosifs ; leurs répliques visent moins à répondre à l’interlocuteur qu’à provoquer contre lui les réactions affectives du public. Il serait d’ailleurs inexact de parler de duplicité, ils sont tellement les dupes de leurs procédés qu’ils ne réagiront pas contre celui qui les met en question sans user des formules qu’ils ont coutume d’employer. Mais que, dans n’importe quel contexte, un mot familier retentisse, et voilà la mécanique de leurs discours déclenchée.

Tel est l’esprit de mort : dur et glacé, mais parfois hypocritement orné d’un sourire aimable ; car l’art militaire enseigne que les obstacles les plus résistants ne doivent pas être abordés de front. Il y aura toujours des hommes pour préférer la souplesse du réaliste à l’intransigeance du sectaire. Pourtant le sectaire obéit encore à une pensée à laquelle il se conforme ; par la communion ou le refus il est uni aux autres hommes. Tandis que derrière la souplesse du réaliste il n’y a pas un parti pris humain, mais la mécanique même de la nécessité, il obéit au plus dur des systèmes : le calcul ; et les raisons pour lesquelles il respecte les hommes le placent plus loin d’eux que celles qui poussent le sectaire à les détruire. Les Jacobins qui fermaient les églises étaient plus près du Christ que Napoléon lorsqu’il signait son Concordat.

Celui qui s’engage dans un tel dialogue perd son temps et se perd s’il n’en comprend pas la nature ; car il dialogue tandis que son interlocuteur combat. Là est le ridicule de la plupart de ces discussions entre intellectuels de formation libérale et partisans des mouvements totalitaires. Ce sont plutôt les premiers qu’il faudrait incriminer de duplicité, car, en feignant de prendre pour des vérités les raisons tactiques des seconds, ils s’interdisent d’engager avec eux la seule discussion sérieuse, celle qui porte sur leur seule vérité : le sacrifice de la vérité au nom des nécessités de l’action. Mais il est vrai que cette discussion-là est autrement angoissante qu’une « compréhension » qui ne sert qu’à fuir les questions dangereuses.

Même en privé, qui peut soutenir longtemps un tel dialogue ? L’esprit totalitaire rejette irrésistiblement celui qui s’adresse à lui dans l’adhésion ou dans la guerre. Le silence est son climat ; mais c’est le silence qui devrait appeler la parole de vérité. Il faut une foi bien tenace dans les hommes et dans l’esprit pour continuer avec les personnes sans se taire sur l’essentiel et sans se laisser duper sur la nature du mouvement qui les englobe. Celui qui possédera cette foi devra, jusqu’au bout, refuser de confondre l’homme et le partisan, et son refus devra être aussi grand que son amour. Il n’est pas d’expérience plus terrible que de saisir ainsi l’impersonnel dans la personne ; de discuter au fond d’un souterrain avec un sphinx tapi dans les ténèbres de l’homme. Pardonne-moi si j’abandonne, mais j’ai peur du néant ; j’ai vu le rictus du monstre dans la face de mon prochain ; et de sa bouche sont sorties les paroles qui venaient d’ailleurs que de lui-même.

La force irrésistible appelle irrésistiblement la force. C’est ainsi qu’en politique intérieure comme en politique extérieure le nihilisme totalitaire détruit tout ce qui entre en contact avec lui. Il est probable que le nihilisme hitlérien a joué un rôle décisif dans la transformation du communisme en réalisme pur : le fascisme a fascistisé le communisme. Et le nihilisme stalinien achève de faire admettre au pragmatisme anglo-saxon l’idée d’une politique fondée sur le seul jeu des forces : Staline engendre Burnham. Au début, le sacrifice des vieilles vérités paraît dur, puis tout devient si facile. Ainsi peu à peu le monde moderne s’organise selon sa vérité : la puissance. Le nihilisme totalitaire est une maladie épidémique ; et comme toujours, plus que la force du virus, c’est l’état d’un milieu sans défense qui explique la progression foudroyante du mal.

Pourquoi l’activité pratique a-t-elle pris ce caractère absolu ? Comme une vérité religieuse l’action devient totalitaire ; celui qui est en elle s’y absorbe tout entier, et rien ne saurait l’unir à ce qui demeure hors d’elle. Une telle frénésie n’a rien à voir avec un vulgaire souci des intérêts matériels : jusqu’à présent, de ce point de vue, les orthopraxies n’ont mené qu’à des catastrophes. Car il ne s’agit pas pour l’individu d’accomplir une œuvre utile au bien-être collectif, mais d’échapper à soi-même par l’action. Il n’y a rien de plus égoïstement subjectif chez le communiste ou le fasciste que ce besoin de se donner à une tâche sociale ; ils font penser à ces pompiers qui se réjouissent des incendies par plaisir de les éteindre : leur égoïsme altruiste est bien le plus nocif de tous, car il prétend s’imposer à l’ensemble des hommes (4). En réalité ce vertige de l’activité sans but répond à l’aspiration religieuse que le libéralisme avait niée ; l’utilité pratique n’est ici qu’un prétexte – le seul sérieux que puisse se donner une civilisation qui ne connaît plus d’au-delà. L’action totalitaire prend physiquement l’individu en même temps qu’elle le justifie ; la préoccupation constante d’un résultat immédiat absorbe l’esprit dans le devenir ; l’homme ne s’arrête plus pour se poser en face de lui-même, et il arrive à la mort sans s’être seulement aperçu d’avoir vécu. Il n’existe pas, il fonctionne : le mouvement hors du temps supplée à la conscience qui est méditation dans le temps ; et du même coup s’évanouissent les terribles problèmes qu’elle pose à l’homme. En vivant dans l’instant, l’individu échappe à la mort, comme il échappait autrefois par l’éternité.

L’action pratique ne laisse pas aux individus le temps de la conscience, et l’orthopraxie totalitaire leur enseigne que là est précisément le Bien. Elle leur apporte exactement la vérité qu’ils souhaitaient au fond d’eux-mêmes : celle où le refus de penser donne le caractère d’un absolu aux certitudes matérielles. Dans le mouvement totalitaire comme dans la guerre totale, l’orthopraxie sauve l’individu de la terrible liberté sous laquelle le libéralisme l’avait écrasé, et l’on conçoit que les conversions les plus éclatantes soient le fait de ceux qu’elle écrase le plus complètement : les intellectuels. Dans tous les mouvements totalitaires, si la propagande destinée aux masses insiste sur les avantages matériels, celle qui s’adresse aux cadres met l’accent sur la Vérité qui justifie les sacrifices provisoires imposés par l’Entreprise. Et malheureusement ce sont les cadres qui dirigent. Ils échappent ainsi à ce jugement que leur conscience faisait peser sur leur impuissance et leur solitude. Au lieu de se risquer dans l’aventure incertaine qui leur ferait répondre par leur vie à l’appel de leur esprit, ils préfèrent sacrifier tout leur jugement à toute l’action : au prix de quelques sacrifices matériels, pour certains assez médiocres, de jugés ils deviennent ainsi justifiés. Cette vérité, cette communauté, cette œuvre, qu’il est dans la vocation de l’homme de conquérir par l’effort de sa liberté, ils la reçoivent. Ils prennent ainsi en adhérant la décision qui les dispense à tout jamais de décider : ils s’engagent, – comme s’engagent dans l’armée ces fils de famille impuissants à vivre. Toujours prêt à refuser la vérité personnelle qui lui impose la charge d’actes personnels, l’homme restera toujours prêt à accepter le mot d’ordre qui lui ôte jusqu’au poids de sa liberté spirituelle.

Si la religion est l’opium du peuple, l’activisme totalitaire est l’opium des personnes, celui qui endort leur rage de dents métaphysique. Plus de conflit, plus de recherche d’une raison de vivre ; ils baignent dans la vérité et l’amour comme dans une eau tiède, et l’activité, en supprimant la conscience, leur apporte sinon le bonheur, du moins la négation du malheur. Que Léviathan triomphe, et comme dans la guerre totale, voilà la société et l’individu modernes sauvés des contradictions insolubles dans lesquelles ils se débattaient. La vérité devient évidente, la justice sociale règne, la natalité augmente et les suicides diminuent. L’intellectuel cesse de dépérir : le teint devient rose, les gestes précis, la voix assurée ; les vers riment… « Je doutais, mes selles étaient dures, quand le nouveau régime… »

Après l’anarchie libérale se constitue un nouvel ordre social fondé sur une perpétuelle adaptation aux circonstances, à l’intérieur duquel l’individu s’accomplit non par le service d’une vérité éternelle, mais par l’exercice de sa fonction sociale. Société qui se situe à l’opposé des anciennes sociétés d’Orient pour lesquelles l’idéal était une immobilité garantie par le respect des rites. Mais, dans ce cas comme dans l’autre, il s’agit bien d’échapper au drame de la condition humaine ; c’est dans le vide d’une action sans commencement ni fin que l’individu trouve l’oubli d’un néant dont ses dernières vérités lui permettent encore de mesurer l’horreur. Et l’action déchaînée achève d’anéantir ce qui subsiste encore de certitudes : désormais celui qui a choisi cette voie a brûlé ses derniers vaisseaux, il ne peut plus la mettre en question sans se détruire.

Ainsi la course furieuse qui pousse en avant le nihilisme totalitaire a pour moteur l’angoisse. Il s’agit bien d’électrifier les campagnes ! Il s’agit pour l’homme de se sauver par l’Action. Peu importent les œuvres objectives, elles n’ont pour fonction que de justifier l’Action. La force qui meut ces entreprises temporelles n’est pas à leur mesure, trop puissante pour son objet, elle ne peut que l’anéantir : si l’esprit ne sauve pas le monde il le détruit. L’individu moderne ne retrouvera un usage heureux des biens terrestres que s’il cesse de donner à l’action ce caractère absolu qui transforme en frénésie ses œuvres temporelles – que s’il cesse de fuir la question qui le traque. Il n’est de terre que sous le ciel, il n’est d’homme que sous l’éternité. Mais l’homme est nu sous cette voûte immense. Qui paierait au prix du vertige des espaces infinis l’humble bonheur terrestre ?

Ton royaume n’est pas dans ce monde

L’Église semble être le dernier obstacle auquel puisse se heurter la volonté de puissance. Et de fait si, en Russie, en Allemagne et en Italie, Léviathan a pu dissiper comme un mensonge des oppositions politiques qui semblaient invincibles, il a eu beaucoup plus de difficulté à mettre au pas les Églises ; le seul parti capable de lui résister, le PC, étant en réalité une Église.

Tout semble mener à un conflit entre les Églises chrétiennes et l’État totalitaire, car la volonté de tout englober se heurte cette fois à une vérité et à une société qui la défend. Que l’État soit théoriquement athée ou respectueux des Églises est secondaire, il suffit que sa volonté soit totale. Une fois encore, l’athéisme déclaré du premier État soviétique n’a fait que traduire la nécessité en clair, et là était sa faiblesse, ce dont il s’est vite aperçu. Quant au IIIe Reich, tout l’opposait au christianisme : son culte de la force triomphante à la religion de la souffrance et de l’humilité, son racisme nationaliste et antisémite à un universalisme d’origine juive. Plus que le communisme, la religion du Christ était l’antithèse du nazisme ; mais, à la différence de l’État soviétique, seules quelques sectes néopaïennes, qui n’étaient pas officiellement reconnues, combattirent ouvertement la vérité chrétienne – tandis que les « chrétiens-allemands » poussaient jusqu’à l’absurde la conciliation des inconciliables.

Mais le conflit de l’Église et de l’État finit par tourner court. En effet, dans ce domaine comme dans les autres, pourquoi les nihilistes seraient-ils conséquents avec eux-mêmes si leur intérêt leur enseigne le contraire ? Les leçons de l’histoire qu’ils aiment à méditer leur ont appris que bien des gouvernements se sont affaiblis pour avoir maladroitement persécuté l’Église. Léviathan sait que la dernière chance des Églises décadentes est dans le martyre ; cette chance il est décidé à ne pas la leur offrir, car il sait qu’elles ne la provoqueront pas. Quand le gouvernement ne prend pas les devants comme au début de la Révolution russe, il n’y a pas de rupture, le conflit demeure larvé. La résistance au César totalitaire est le fait de certains individus ou de certains milieux plutôt que de l’Église, et elle ne porte pas sur l’essentiel du régime : il n’y aurait eu vraiment rupture de l’Église et de l’État que si l’Église – comme en Allemagne la secte fondamentaliste –, avait condamné la guerre du régime, mais la guerre est généralement pour elle l’occasion de réintégrer le giron de l’État. Malgré tout, la chance de l’Église est dans la boulimie maladroite du Léviathan plutôt que dans l’intransigeance de sa foi.

« Je ne ferai pas un nouveau Kulturkampf » (5), songe en lui-même le César moderne. Et il multiplie les déclarations bienveillantes inspirées soit du respect de l’Église, soit du plus pur libéralisme, selon qu’il se trouve en présence d’une ou plusieurs Églises. « Dans l’État fasciste la religion est considérée comme une des plus profondes manifestations de l’esprit humain ; c’est pourquoi elle ne doit pas être seulement respectée mais défendue et protégée. » Ou bien : « Chacun est libre de faire son salut comme il l’entend. » Le « faire » est d’ailleurs de trop (6).

Comme toujours, l’action du pouvoir totalitaire prend les formes les plus contradictoires. Il commence par exercer sur l’Église du Christ une pression constante ; sans s’attaquer à elle en tant que corps, il persécute les chrétiens les plus irréductibles en s’efforçant de mettre en relief auprès de l’opinion ce que leur religion peut présenter de contre-nature et de vaguement répugnant pour un monde de plus en plus tourné vers la puissance (7). Et quand l’Église se croit prête à tout perdre, il lui propose un concordat qui non seulement la sauve du martyre, mais lui garantit la sécurité : elle le signe, comme s’il existait des signatures pour Léviathan. Reprenant en ceci une vieille tradition, l’État utilise l’Église autant qu’il persécute les chrétiens ; le concordat, en faisant des prêtres des fonctionnaires et en plaçant les représentants de l’État dans l’Église, permet au gouvernement de la compromettre et de la contrôler. Et comme toujours, en pareil cas, il se trouve des naïfs pour se féliciter de cette reconnaissance de la Vérité par le monde ; pour voir dans Hitler ou dans Staline les défenseurs de la civilisation chrétienne contre le matérialisme athée. Ce réalisme en matière de politique religieuse a d’abord été celui d’Hitler et de Mussolini, tandis que l’État soviétique gaspillait ses forces à soutenir une contre-religion matérialiste. Mais sous la pression de la guerre les politiques religieuses du IIIe Reich et de l’URSS ont fini par se confondre : le conflit de l’Église et de l’État ne cessant de s’aggraver en Allemagne, tandis que Staline reconnaissait l’existence de l’Église orthodoxe pour lui faire jouer parfois, dans la politique russe, le rôle qu’elle avait joué sous les tsars.

C’est une erreur de croire que Léviathan dresse dogme contre dogme ; cela supposerait que la religion de la puissance est de même nature que son antagoniste. Son domaine n’est pas celui de l’esprit, mais celui du fait ; si elle triomphe ce ne sera qu’en fait. Une orthodoxie nihiliste ? Termes contradictoires ; et l’opinion, si indulgente aux actes, s’indignerait vite de la contradiction. L’ordre nouveau proclamera moins une orthodoxie matérialiste qu’il ne construira une organisation matérielle parfaite, ou l’Église ne disparaîtra pas tout de suite parce qu’elle conservera quelque temps sa petite utilité ; le temps de permettre à l’État de mettre au point les méthodes qui lui permettront de se passer d’Église.

L’action de l’État moderne, quand ses chefs ne succombent pas à quelque vertige religieux, est neutre, insidieuse, mais gardant implacablement le terrain conquis ; n’occupant que les territoires que l’ennemi est sur le point d’évacuer de lui-même. Pour cela l’État totalitaire n’a qu’à pousser jusqu’au bout les théories de la « liberté de pensée » libérale : à l’Église le ciel, à lui la terre. Il connaît la tendance des religions modernes à s’écarter du monde ; le tout est de ne pas imprimer à sa conquête un rythme plus rapide que celui de leur démission. L’État se réserve tout le gouvernement, toute la vie économique et sociale : l’Église n’a rien à dire dans ce domaine, car ce serait là de la politique : du cléricalisme. Malheureusement, aujourd’hui la politique absorbe en elle toute la réalité. Cette expulsion de l’Église hors du monde ne risque plus de provoquer de conflit que sur un point : l’éducation de la jeunesse. L’État totalitaire essaie de le résoudre en ne laissant à l’Église que l’éducation strictement religieuse de la jeunesse d’Église. En dehors de l’enseignement des dogmes, le jeune protestant ou le jeune catholique subira l’instruction d’État. Surtout, il sera interdit à l’Église d’exercer une action sur des milieux qui ne sont pas les siens : les activités de « propagande », c’est-à-dire l’apostolat, lui seront sévèrement interdites ; la loi consacre ainsi l’impuissance apostolique du christianisme décadent. Pas besoin de persécution, il n’y a qu’à laisser l’Église disparaître avec les vieilles générations. Il ne lui reste plus que la liberté de culte, la messe du dimanche ; par cet abcès de fixation inoffensif pourra s’écouler le virus d’une religion étrangère à l’ordre social.

Après avoir chassé la foi du monde, l’État prend sa place en s’attribuant un caractère sacré. À condition de ne pas le faire trop ouvertement, rien ne l’empêche de s’affirmer comme tel : déjà dans le nationalisme une religiosité de l’État avait très bien pu coexister avec des religions décadentes. Léviathan n’essaye pas de créer un culte de l’État et de son chef comme autrefois à Rome ; il ne crée pas une religion d’État, il lui suffit de pousser au développement de la religion de l’État. Pour cela il n’a pas besoin d’une théologie, il lui suffit d’utiliser méthodiquement les formes les plus lourdes du sacré : rites, cérémonies, sacrifices ; – et là encore il y aura des spiritualistes pour y voir un retour au spirituel. Comment une foi décadente, sans moyens matériels, pourrait-elle lutter contre la toute-puissance de l’État mise au service de l’État tout-puissant ? Ce n’est pas l’idéologie ridicule de Rosenberg ou du mouvement des Sans Dieu qui a détourné du christianisme les forces religieuses, mais une religion de fait : celle de la Nation en guerre. Le Dieu vivant de notre époque ce n’est pas Wotan ou Karl Marx, mais l’Allemagne de Sedan, la Russie de Stalingrad incarnées dans leurs chefs. Seulement les Églises ont-elles jamais dénoncé la Nation ?

Car la pression de l’État va dans le sens de l’abdication de l’Église. La contradiction d’un monde tourné vers la puissance, l’organisation et les masses, et d’une religion fondée sur la misère de l’homme et la liberté des personnes mène de plus en plus les Églises à insister sur le caractère intemporel de la foi (comme leur tentation à l’époque de leur triomphe était la confusion avec la puissance temporelle). Le plus dur pour l’esprit humain est de dominer la puissance : celui qui ne la possède pas la nie, et celui qui la possède en est possédé ; tandis que l’effort de nos mains devrait façonner nos prières, donner un corps à nos pensées. Mais comment l’homme pourrait-il accomplir sa vocation paradoxale : tirer du plomb ardent des terres, et de la chair une vie qui serait un cri d’amour perdu dans la gloire ?

En interdisant aux Églises tout ce qui est de l’ordre du monde, l’État totalitaire les précipite dans cette évolution qui tendait à les transformer en synagogues ; et dans cette entreprise il peut attendre les secours d’une théologie de la transcendance. Alors au sein de l’immensité du monde totalitaire subsisteront, peut-être pendant très longtemps, de petites cavernes bizarrement ornées où se perpétuera un rituel immuable autant qu’étrange : certaines deviendront des musées, toutes conserveront des formes qui auraient autrement disparu. Des sectes aussi résistantes que sclérosées, dont le pouvoir de conquête sera nul, car leurs discours ne concerneront plus la vie des hommes. Des vieillards et des femmes y élèveront des cantiques dont le ton geignard contrastera avec l’élan des hymnes de l’État : « Le jugement de Dieu sur notre Église… Nous devons demander pardon à Dieu d’avoir été si peu l’Église… » Des sociétés tournées vers les origines ou vers l’au-delà : tournées vers la fin parce que finies. Une survivance absurde, et pourtant la seule issue vers un ailleurs qui restera quelque temps ouverte à l’intérieur de l’État totalitaire. Alors comment ne pas s’y précipiter ? Car si nos religions ne sont plus capables de nous aider à bien vivre, elles peuvent encore servir à nous aider à bien mourir. Ah ! Dieu des Années ! Dieu de vie et de joie. Esprit universel, lève-toi sur le monde ! Sur les usines et sur les docks, sur les conseils des gouvernants et les congrès d’économistes. Sur les marchés et sur les camps ; sur les savants et leurs raisons, lève-toi. Dieu de puissance. Souffle, esprit de lumière et d’immensité. Dans cette nuit tes fils étouffent.

Où est le témoin ?

Mais il n’y a qu’une solution vraiment définitive : la mort. Si je tue les Juifs, la question juive sera résolue ; il suffit de le penser, et de le faire. À quoi bon perdre son temps à dénouer ce nœud gordien de pensées et de veines, alors qu’un coup d’épée peut le trancher ? Par la mort, le pouvoir de la force devient vraiment magique ; quel autre moyen pourrait absorber aussi parfaitement l’être vivant dans la grande unité ? S’il est vrai que le résultat seul commande, Léviathan devait être mené à user de plus en plus fréquemment du plus prompt et du plus économique des moyens.

« Tuons-le, et il n’existera plus », découverte géniale dans sa simplicité. Mais cette simplicité est telle que seul le plus simplifié des esprits peut l’imaginer sans arrière-pensée : l’exécuteur. La limite sacrée paraît infranchissable, mais il s’en faut d’un rien : de peser un peu plus sur le manche du couteau – aujourd’hui d’effleurer un bouton. « Il n’y a que le premier pas qui coûte. » Pour faire du meurtre un moyen anodin, comme l’agriculture ou l’industrie, il suffit de tuer en série.

Le régime libéral avait poussé jusqu’à la superstition le respect de la vie humaine : de l’individu. Mais en refusant ce qu’implique un tel choix : la conscience de la tragédie individuelle, de la mort ; la terrible contradiction d’un prix infini attribué au fini. Parce que la société libérale avait mis l’individu au premier plan, elle se devait de le distraire par toutes sortes de moyens (confort, hygiène, etc.), de l’essentiel de sa condition. Ce respect mensonger de l’Unique devait tôt ou tard disparaître. S’il n’y a pas de mort, pourquoi y aurait-il un individu ? Le régime totalitaire devait apporter la réponse : pour lui il n’y a pas de mort, parce qu’il n’y a pas d’individus ; ce qui existe c’est l’Espèce – l’Humanité ou la Nation. En leur nom il meurt et il tue avec la même indifférence.

Il n’y a plus de dernière heure ; la vingt-cinquième a déjà sonné : l’homme qui n’a ni bien, ni patrie, n’a même plus sa mort. Autrefois la justice, et même l’arbitraire du tyran, reconnaissaient la dignité humaine du condamné par une exécution solitaire ; aujourd’hui, se plaçant d’un point de vue absolument utilitaire, l’État tue en série, par masses, avec la même tranquillité d’esprit qu’un cultivateur empoisonne les vers blancs de son jardin. Quand on songe à la quantité d’énergie que les sociétés gaspillaient pour supprimer un seul homme ! Formalités d’instruction et de procès, cérémonies du jugement et de l’exécution publique, etc., comme si un tel acte exigeait l’effort de la collectivité tout entière. Alors que pour écraser l’insecte importun une tape suffit ; ou mieux le fly-tox qui foudroie d’un coup toutes les mouches.

Le temps des arènes est fini. Le témoin n’est plus au cœur du cirque, sous le soleil de midi, comme une question sanglante au cœur de la foule. César n’est plus si bête de détruire ainsi le témoin, en lui donnant une chance aussi grande que l’horreur de son sacrifice. Désormais, le témoin est seul, dans le silence d’une cave, aussi oublié dans la ville que la vérité peut l’être dans la routine de la vie quotidienne. Ce n’est pas un public qu’il affronte, mais ses incertitudes, la fatigue et le doute ; l’automatisme surhumain d’une technique de la destruction de l’homme. Son ciel n’est qu’un plafond éclairé d’une ampoule électrique, et c’est au plus noir d’un souterrain qu’il rencontre sa fin. Car les seuls témoins que Léviathan livre au jour des prétoires sont ceux qu’il a déjà tués. Les autres disparaissent, ils n’existeront ni pour vous, ni pour moi. En cet instant peut-être l’un d’eux témoigne, et le seul spectateur…

Où est le témoin ? Dans le néant de l’oubli, seul devant son tortionnaire comme il peut l’être devant son Dieu ; ou seul anéanti dans la masse comme si Dieu l’avait perdu. Il n’y a plus de martyre ; et c’est là une situation nouvelle, nouvelle comme ce monde prodigieux où nous sommes appelés à vivre. Qui nous donnera, à nous pauvres corps misérables, fidèles d’une vérité déclinante, le courage d’assumer une situation plus terrible que celle des martyrs de la vérité conquérante – La lucidité. Car la foi qui soulève les montagnes est aussi celle qui sonde les abîmes.

Un homme a disparu dans la masse comme une goutte d’eau dans la mer ? Qui peut chanter la gloire de celui que nul ne chantera jamais ? Non celle d’un héros, celle de la poussière et de la cendre tourbillonnant au vent. Chant absurde ; car cette gloire est trop grande pour être contemplée par l’homme. Sous d’autres cieux elle est floraison de soleils, hymnes d’aurores ; ici elle est néant : cendres et poussières tourbillonnant au vent.

Notes

1. Les rapports de Voltaire et de Frédéric II seraient aujourd’hui inconcevables. Imagine-t-on André Gide correspondant avec Hitler de 1933 à 1945 ? Le Grand Condé, qui ne fut pas le seul à trahir (voir Turenne), ne devint traître qu’au xixe siècle.
2. Par exemple : l’opinion anti-hitlérienne n’a connu les camps d’extermination qu’après la victoire, et par une propagande.
3. II n’est pas question d’énumérer ces signes, que nous retrouverons dans tous les domaines. Symptôme particulièrement remarquable de cette identification par le nationaliste de sa nation particulière à l’humanité, la manie, malheureusement fort peu innocente, d’attribuer toutes les grandes inventions à des Russes.
4. Par exemple, ce témoignage cité par Combat (1948) dans un article intitulé : « Précisions sur les Équipes nationales et le RPF. » « Je relève votre écho sur les contacts établis par les anciens dirigeants des Équipes nationales et le RPF. Je suis moi-même ancien chef des Équipes nationales. Les Équipes nationales ont permis à un certain nombre d’entre nous de satisfaire le besoin d’activité (plus que d’action motivée) qui nous poussait à nous intégrer au rythme de la guerre.
« Les journées du siège de Caen où je me suis trouvé ont été exaltantes, elles nous apportaient enfin des certitudes immédiates et nous contraignaient à ne vivre que pour le présent. Nous tirions les gens de l’incendie beaucoup plus pour notre satisfaction personnelle que pour l’amour d’eux-mêmes. Depuis, nous avons fait comme tout le monde ; nous nous sommes engagés à la Première Armée, fait l’Allemagne. Puis le retour en France, dont je ne vous apprendrai pas ce qu’il nous a apporté. »
5. Mein Kampf.
6. La première formule est de Mussolini, la seconde de Gœring.
7. Les accusations d’homosexualité portées sur les prêtres font directement appel à cet inconscient collectif : de plus en plus – et pas toujours à tort –, la religion chrétienne apparaît comme dévirilisée.

 

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