« An deux mille »

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Bernard Charbonneau

An deux mille

Conférence publique faite fin 1945
au Palais des arts de Pau devant le préfet des Basses-Pyrénées. 

(Reproduit in Nous sommes révolutionnaires malgré nous,
Le Seuil, 2014)

LE FAIT

Le 6 août 1945, une déclaration du président des États-Unis Truman suivie d’une déclaration de l’ancien Premier ministre anglais Winston Churchill nous annonçait que l’aviation américaine s’était servie pour la première fois de bombes atomiques. Un seul engin lancé sur le port de guerre japonais d’Hiroshima avait anéanti la plus grande partie de la ville. La fumée de l’explosion, visible de 200 kilomètres, s’était élevée à 23 kilomètres de hauteur. Les chefs d’État prévoient l’emploi de bombes plus puissantes encore.

 

SUR DEUX RISQUES À COURIR

Il me faut d’abord proclamer le caractère prodigieux de l’événement. Pour une fois, l’importance de l’accident historique est directement en rapport avec sa puissance de sensation. Une lumière fulgurante nous illumine sur la marche du monde où nous vivons ; le seul danger est d’en être ébloui. On ne passe pas impunément du plan de la vie quotidienne à celui du roman d’anticipation, de la lutte journalière pour le bifteck à celui de l’Apocalypse.

Comme pour tout événement essentiel, il faut s’attendre à voir se déclencher les processus de justification qui permettent au monde d’assimiler l’inassimilable, d’autant plus inévitables que si l’emploi de l’énergie atomique risque d’être un danger mortel pour l’homme, la prise de conscience de ce danger risquerait d’être mortelle pour ce monde.

Les premières réactions de la presse française sont significatives. Il y a bien eu le fait de l’extraordinaire : la dépêche annonçant l’emploi de la bombe atomique. Mais les commentaires des journaux ont bien vite intégré l’extraordinaire dans leurs catégories qui sont principalement d’ordre politique. Il y a eu dans Combat un article d’une haute tenue morale et des calembours dans Le Canard. C’est la fonction de Combat d’être un journal sérieux et celle du Canard d’être un journal pour rire. Les journaux socialistes, à la suite du président Truman, ont exprimé l’espoir que la bombe atomique mettrait fin aux guerres – la bombe, elle, n’est pas un espoir, c’est un fait. Action a examiné la chose sous l’angle des rapports MUR-UDSR, tandis que L’Humanité stigmatisait les ennemis de l’Union soviétique qui prétendaient s’en servir contre elle. Le général de Gaulle y vit un argument de plus pour occuper la rive gauche du Rhin et le généralissime Staline pour ne pas occuper la Corée. Ceci nous donne une idée de ce que pourraient dire notre presse et nos chefs respectés à la veille de la fin du monde.

Au contraire, je n’ai à parler que de la bombe atomique elle-même : de l’efficacité de la machine et du destin des hommes. Tout le reste m’est égal. Je me fous de l’Allemagne, je me fous de l’URSS. Je me fous de Truman lui-même. Je ne peux prendre que deux choses au sérieux : l’humanité et ce qui la menace. Nous venons de franchir un pas et je me demande si dans l’histoire, on a jamais sauté ainsi de plusieurs millénaires. Nous pouvons enfin dire que nos moyens sont à l’échelle du globe, puisqu’il suffirait de quelques milliers de ces engins pour transformer de vastes contrées en déserts. Et il faut considérer la bombe atomique actuellement employée comme un engin extrêmement rudimentaire, le plus rudimentaire de la série qu’il va engendrer. L’explosion qui a détruit Hiroshima n’est qu’un point de départ et si la destruction d’un pays cesse désormais d’être une formule de rhétorique, demain la destruction du globe sera à notre portée. Événement analogue à la découverte de l’Amérique, la bombe clôt le monde. Nous connaissions théoriquement ses limites, maintenant nous nous heurtons à elles. Sous la menace de l’explosion finale, la Terre forme un tout ; la solidarité de tous les hommes qui la peuplent cesse désormais d’être une formule pour devenir un fait direct.

Désormais l’existence de Paris, de Moscou, de New York ne tient qu’à un ordre ; la civilisation des grandes villes a engendré le moyen par lequel elle se rend absurde. Peut-être pire, car l’univers où nous vivons n’est qu’un miraculeux point d’application où s’équilibrent routes les forces de l’infini. Et si nous rompons cet équilibre, nous déchaînerons des puissances qui feront de notre globe un nouveau soleil. D’ici quelque temps, dans un endroit tenu secret, la Fin du Monde sera gardée en dépôt. Tout ce qui nous semblait éternel : les peupliers du ravin de Cambes, les glaces de l’Antarctique, l’automne sur la plage de Fouras, tout cela ne sera plus que provisoire. Le gel matinal de janvier, la tiédeur des nuits d’été, tout cela cessera d’être indestructible et éternel. Le monde des hommes est une maison hantée par la présence de la mort où il devient désormais impossible de vivre sans arrière-pensées.

Il n’y a plus d’éternité, il n’y a plus de nature, mais une situation précaire artificiellement maintenue par une convention entre grands États. Désormais l’existence de notre univers ne tient plus qu’à une idée : l’équilibre mondial, la grandeur de l’Amérique, l’intérêt des Soviets. Entre l’apaisement de ce jardin d’été et la flamme de l’enfer, il n’y a plus que l’épaisseur d’un accord international comme ceux qui interdisaient la déportation et le bombardement des populations civiles. Les réalistes et les mystiques de la politique savent ce que valent ces accords ; ce qui compte, ce sont les réalités, c’est la vie, et au nom de la réalité et de la vie quelque esprit positif déchaînera la destruction universelle. Car pour notre malheur ou peut-être pour notre espérance, notre situation politique reste en deçà de nos moyens techniques et s’il n’est qu’une fin du monde, il y a encore plusieurs États. L’arme universelle exige l’empire universel.

La possibilité d’une pareille fin éclaire l’histoire de l’Occident, comme son accomplissement lui donnerait un sens rigoureux. L’histoire du monde devrait être considérée comme un processus de destruction aboutissant à une explosion finale. Peut-être est-elle effectivement cela et qu’entre l’explosion et nous, il n’y a que la décision de notre liberté. La passion de connaître pour connaître, la volonté de réaliser pour réaliser, le culte du résultat pour le résultat seraient les éléments de cette flamme que l’Occident a déchaînée sur le monde. Et ce goût de l’art pour l’art, des idées pour les idées, la condition essentielle de notre fin : l’absence de l’esprit humain. Ainsi se mesure sa grandeur, plus prodigieuse que celle de la science qui a créé la bombe, puisqu’entre l’univers terrestre et le néant, il n’y a finalement que lui.

Mais sans doute parce que je reste fils de ceux qui croyaient au progrès, et parce que l’histoire humaine ne peut prendre pour moi les proportions d’un mythe, je ne peux réaliser ce monstrueux aboutissement. Je ne croirai à la fin du monde que lorsque je croirai en Dieu et je ne croirai en Dieu que lorsque je croirai à la fin du monde. L’espèce humaine me paraît encore suffisamment douée de sagesse physique pour reculer au dernier moment devant son suicide. Dire qu’aujourd’hui avoir confiance dans l’homme se ramène à lui supposer un instinct que possèdent à coup sûr les animaux les plus rudimentaires ! Mais ma supposition reste hasardeuse, car ce sont les politiques et non les hommes qui commandent aujourd’hui au monde.

J’entrevois une possibilité moins dramatique, mais au fond plus terrible. Il se pourrait très bien, ainsi que l’envisageait le président Truman, que l’énergie atomique ne soit finalement employée qu’à des œuvres de paix. De toute façon dans l’explosion des bombes ou dans le fracas des machines, on peut affirmer qu’une énorme somme d’énergie façonnera le monde et que, de toute façon, par la machine ou par la bombe, il sera prodigieusement bouleversé. Peut-être même que par la paix plus que par la guerre, l’existence de l’homme sera alors radicalement changée. Parce qu’il ne s’agira pas de détruire des villes mais d’en créer de nouvelles, non pas de briser, mais de modifier les sociétés et que le bonheur est une force bien plus active que le malheur.

C’est cette entrée dans le deuxième millénaire, ce prodigieux bouleversement que je demande aux hommes d’envisager avec le maximum de sérieux. Quel que soit leur parti pris politique ou religieux, quel que soit l’avenir qu’ils envisagent, ils sont bien obligés de m’accorder que, de toute façon, le monde va prodigieusement changer. Je leur demande d’envisager ce changement avec, au minimum, amant d’attention et d’inquiétude que s’il s’agissait d’une transformation du statut politique de la France, parce qu’il s’agit de l’existence publique et privée, de celle de tous les hommes, à la fois du plus profond et du plus étendu.

Le caractère essentiel de ce bouleversement, c’est son imprévisibilité. La seule chose qu’il nous est possible d’affirmer avec certitude, c’est que nous ne l’avons pas voulu. Et dans la mesure où il n’a pas d’origine humaine, il ne nous est pas possible de le prévoir. Une fois encore, nous aurons inventé nos moyens sans nous préoccuper des fins qu’ils servent, acceptant celles que leur fonctionnement impose. Le seul fait que j’aie à m’inquiéter, à raisonner à partir de la bombe atomique, a quelque chose de monstrueusement contre-nature. Mon inquiétude est la manifestation d’une impuissance de l’homme vis-à-vis de ses moyens, elle est pourtant déjà un effort pour les dominer si on la compare à l’aveuglement et au mutisme des réalistes.

Nos moyens sont de plus en plus prodigieux et nos fins de plus en plus incertaines. Il ne nous reste plus que des mots abstraits, la justice, la liberté, de plus en plus dépourvus de puissance effective. À part cela, un vague désir de bonheur physique, l’aspiration à un plus grand confort. Surtout le besoin d’augmenter notre efficacité individuelle ou sociale. Mais cette volonté de puissance elle-même n’est que le reflet des moyens dont nous disposons, la joie des forces qu’ils nous communiquent. Cette fin-là, ce sont les moyens qui la créent.

Quand on pense aux immenses changements provoqués par l’utilisation de la vapeur et de l’électricité, au fait que nous n’avons pas encore pu résoudre les problèmes humains qu’ils nous ont posés, on entrevoit dans quelles situations insolubles nous allons nous trouver placés. Comme Dieu, l’homme pourra pétrir l’univers à sa guise à partir de l’élément originel. Mais, comme ce n’est pas l’outil qui crée la forme, mais la pensée qui le guide, le nouveau dieu ne pourra que détruire. Ses instruments de constructions eux-mêmes ne seront que des instruments de destruction, sa paix l’impitoyable guerre qu’il mènera contre la nature et contre sa propre nature, ayant fait de l’univers, à son image, un prodigieux chaos.

J’en appelle à ceux qui prétendent défendre des valeurs spirituelles comme à ceux qui prétendent défendre l’homme et je leur dis : Croyez-vous à un Dieu, à une Raison, à une Morale, à une Vérité permanente ? Et dans ce cas, allez-vous subir passivement un bouleversement où les valeurs perdront leur sens et l’homme sa forme ? Car demain, peut-être, pour nos fils, nous serons des Assyriens et pour nos petits-fils des Sélénites parce qu’aucune pensée n’aura maîtrisé notre présent pour assurer cet avenir dont nous ne pourrons plus dire : notre avenir. Ce jour-là, que sera votre Révélation ? Et votre humanisme ? Que seront cette justice et cette liberté pour lesquelles nous acceptons de mourir, reconnaissant ainsi qu’elles doivent se transmettre aux siècles ? Alors l’esprit humain serait enterré vif dans un monde absurde et les glaces de la mort éternelle figeraient les temps dans une Apocalypse immobile. Auquel cas la fin du monde serait vraiment une grâce.

 

PROPOSITIONS

I – Constatation de l’autonomie du technique

Il ne s’agit plus de considérations théoriques. Il s’agit, concrètement, du sort du monde. Sur tous et pour toujours, la bombe atomique fait peser sa menace. Le sort de l’humanité ? Mais je n’ai pour le dire qu’une formule éculée à force d’avoir été illégitimement employée. Aurons-nous, à défaut de vertu, cet instinct élémentaire qui fait se révolter la brute en face de la mort ? Ici, pour être lucide, il suffît de redevenir simple. Mais nous ne sommes plus des brutes, je le crains, et au lieu de mesurer nos chaînes, comme des vieillards nous raisonnons ou nous faisons le silence sur ce qui nous trouble. Il semble que c’est le destin même qui nous empêche de penser la bombe.

Pourquoi cette incroyable paralysie ? À son origine, il y a une démission déjà ancienne. La bombe n’est pas une idée ; il n’y a qu’à voir l’incapacité de nos intellectuels à la penser – c’est un fait. Un fait qui s’apparente à cette chaîne de faits qui a nom : le progrès, non pas tel que certains le définissent, mais tel qu’il s’est concrètement réalisé depuis plus d’un siècle. Vis-à-vis de tout ce qui touche à ce progrès, l’individu moderne a une fois pour toutes adopté une attitude – si jamais il a eu à le faire. Cette attitude est contradictoire : elle consiste à considérer le progrès technique à la fois comme une loi fatale, essentielle au devenir de l’humanité et un phénomène accessoire ; à déclarer d’un ton doctoral : « il n’y a pas à revenir en arrière » – ce qui signifie d’ailleurs qu’il faudra continuer ainsi dans l’avenir – ; et plus simplement – car il se trouve rarement des individus pour poser seulement la question – à ne pas en parler, comme d’une chose qui va de soi, et à réserver toute son attention aux débats de l’idéologie politique. En première page, il y a le procès Pétain, il y a la proportionnelle avec utilisation des restes, il y a aussi la bombe. Évidemment, c’est un peu bizarre et il est difficile de faire des réflexions à son sujet, tout au plus est-elle bonne pour un reportage sensationnel. La bombe ? Évidemment, c’est assez dur de lui faire une place dans le grand débat politique. Mais puisqu’elle est perfectionnée, elle fera bien un jour le bonheur de l’humanité – demain, car c’est demain que les choses seront au point, et d’ailleurs demain on n’en parlera plus.

Si le culte du progrès n’est plus la doctrine des techniciens de la pensée qui ont trop peur de passer pour bêtes, comme mythe vivant de l’époque il est toujours actif. Il est vrai que ce n’est pas le café de Flore qui donne l’investiture.

Cette attitude nous amène à considérer le progrès comme le donné par excellence et à abdiquer en face de lui notre liberté. Et si l’emploi des machines n’est pas un mal, l’abdication vis-à-vis des moyens c’est le Mal. Car s’il est vrai que la machine est neutre et qu’elle peut servir indifféremment au bonheur ou au malheur de l’humanité, cela suppose comme condition élémentaire la volonté de la faire servir. Or l’attitude des partisans du progrès est tout autre : chaque fois qu’on leur demande d’envisager l’action des techniques sur l’homme, de concevoir une orientation différente du machinisme, ils protestent. Le progrès pour eux, c’est-à-dire le perfectionnement technique tel qu’il s’est défini depuis un siècle, a une valeur en soi. Le développement de la civilisation matérielle, les techniques telles qu’elles sont (les partisans du progrès oublient trop souvent qu’ils opposent la machine en soi à celui qui la critique telle qu’elle est), ouvre les voies de l’avenir. La machine, pour eux, ce n’est pas la machine, c’est la justice, c’est la liberté. Pour ma part, je ne rejette pas la machine, mais je rejette l’identification du gigantisme industriel, de la bombe atomique à des valeurs. Le partisan du progrès ne se rend pas compte qu’il fournit ainsi des armes à ceux qui considèrent que la machine, loin d’être un instrument, a ses fins propres.

Pourquoi cette abdication de générations soi-disant humanistes vis-à-vis de la technique et des machines ? Pourquoi avoir renversé les dieux de marbre et d’or pour adorer ces graisseuses images de métal ? Pourquoi, cessant de placer son destin dans le ciel, l’humanité le place-t-elle dans ses instruments ? Parce que, s’il est exact de dire que la machine peut servir, abandonnée à elle-même, elle comporte sa fin propre qui est d’accroître la puissance. Avec un avion, je vais plus vite et plus loin qu’à pied ; avec un marteau-piqueur, j’abats plus de charbon qu’avec un pic, et avec une bombe, je tue plus d’hommes qu’avec un couteau. La machine est faite pour dominer, pour vaincre : les choses et les hommes, et comme vaincre c’est toujours un peu briser, elle est infiniment plus efficace dans la destruction que dans la construction. Nous possédons la bombe qui détruit les villes, et demain nous pourrons détruire le monde en une seconde, nous ne saurions jamais le créer en un aussi bref instant. Car la puissance peut broyer, seule la vie peut engendrer la vie.

La machine, c’est la volonté de puissance et la volonté de puissance, c’est la machine. C’est le peuple le plus avide d’or ou de conquêtes qui invente les meilleures machines. Et c’est le peuple le plus dégagé de préjugés qui les emploie le mieux. La volonté de puissance s’est incarnée dans l’expansion et dans son accomplissement suprême : l’impérialisme des États. Les périodes de plus grands progrès techniques, ce sont les périodes de prospérité capitaliste et à un degré encore plus grand, les périodes de guerre entre États. Ce qui caractérise le monde totalitaire où nous vivons, c’est la symbiose du politique et du technique, l’accord entre la volonté de puissance des chefs d’État et la curiosité objective, le sens mécanique, la docilité bornée des techniciens. L’hitlérisme était l’expression d’une société où les plus hautes capacités techniques s’alliaient à un sens extrême de la discipline d’État ; la bombe atomique est le produit monstrueux de cet accouplement de la politique et du technique. Comme des fous rares et précieux, l’État enferme les savants quelque part au milieu des landes, fournissant de coûteux aliments à leur manie d’insectes aveugles et recueillant soigneusement le fruit redoutable que leur inconscience élabore. « Nous n’y sommes pour rien, si nos inventions servent à ça. » Grand argument des scientifiques… C’est bien pour cette démission qu’il leur sera un jour demandé des comptes.

La nation la plus coupable, c’est la nation la plus avancée techniquement. Belsen et Buchenwald supposaient un perfectionnement extrême de l’administration, de la capacité des transports et une industrie chimique évoluée. L’incendie d’une ville d’un million d’hommes n’était pas à la portée de Samory. Les vertus et les vices des États ne sont que leur faiblesse ou leur force technique. Si les Japonais n’ont pas bombardé les villes des États-Unis, c’est faute de moyens et si les États-Unis ont lancé la bombe sur Hiroshima, c’est bien pour l’avoir inventée. Pour donner tout sens à la machine la plus terrible de la guerre, il fallait qu’elle fût conçue par les politiciens et les savants d’une nation dite chrétienne. Il fallait qu’elle fût lancée au nom du bonheur des hommes. Il n’y a pas de Japonais, il n’y a pas d’Américains, il y a la bombe, il y a la guerre et ses moyens de plus en plus perfectionnés. Le peuple qui les accepte n’est plus qu’un instrument et l’homme le rouage de la machine à faire le mal. À qui la faute ? Au pilote de l’avion ? Il n’a pas lancé la bombe. Au bombardier ? C’est le pilote qui l’avait mené. Au général ? Il ne faisait qu’exécuter un ordre supérieur et justement ce jour-là, il était malade : c’est un sous-ordre qui … Au président Truman ? C’était Roosevelt qui avait mis les choses en train, et il était bien obligé d’agir puisqu’il était dans les intentions d’Hitler… Aux ouvriers ? Là aussi le travail était trop divisé et ils ignoraient qu’ils fabriquaient la bombe. La chose s’est faite automatiquement. Qui peut-on qualifier de responsable ? Tous ceux qui n’ont pas voulu devenir responsables.

L’essentiel, ce ne sont pas les superstructures idéologiques mais le déchaînement des techniques de puissance et l’attitude d’esprit qui l’engendre : la passivité des hommes devant leurs moyens, que ce soit le manque d’imagination des masses, le « réalisme » des hommes d’action, l’évasion idéaliste des intellectuels. L’essentiel, c’est cette évolution des techniques qu’il est convenu d’appeler Progrès, et le mythe du progrès. Aujourd’hui, quelle que soit la direction prise, il n’est de pensée incarnée, il n’est de doctrine sociale et politique qu’en fonction d’une prise de position vis-à-vis de ce fait-là.

II – Pour une maîtrise des techniques

Il nous faut reprendre la maîtrise de nos moyens. Si nous ne réduisons pas le progrès technique au rang d’instrument, et c’est cela la signification de la bombe atomique, nous périrons broyés par les forces que nous aurons déchaînées. Semblables à Dieu par le suicide. Nous devons réapprendre à considérer les techniques (et même la politique, cette technique) comme des moyens. Non pas contre l’État, contre la Machine, car ce serait leur reconnaître une divinité diabolique que les choses mortes n’ont point, mais contre l’attitude humaine qui les accepte comme un donné incontrôlable, comme la structure et le sens de la vie, contre ceux qui confondent l’accroissement de puissance qu’elles nous accordent et le perfectionnement humain.

La première condition pour réaliser cette main mise sur nos outils, c’est une prise de conscience de l’autonomie du technique dans notre civilisation. Condition la plus élémentaire mais aussi nécessaire, tellement humble qu’elle ne relève pas d’une opération intellectuelle, mais d’une expérience de la situation objective ; prise de conscience, non d’un système idéologique, mais d’une structure concrète atteinte dans la vie quotidienne : la bureaucratie, la propagande, le camp de concentration, la guerre. Tant que nous n’aurons pas l’humilité de reconnaître que notre civilisation, pour une part de plus en plus grande, se définit par des moyens de plus en plus lourds ; tant que nous continuerons à parler de notre guerre, de notre politique, de notre industrie comme si nous en étions absolument les maîtres, le débat ne s’engagera même pas.

Je sais à quel point cette prise de conscience est contre nature. L’esprit humain, instinctivement, répugne à enregistrer ses défaites, il est si commode de se croire fatalement libre, et de rejeter une exigence de liberté qui commence à l’oppressante révélation d’une servitude. Mais si nous savons considérer en face l’autonomie de nos moyens et les fatalités qui leur sont propres, alors, à ce moment, commence le mouvement qui mène à la liberté. Car la liberté n’a jamais pu naître qu’à partir de la prise de conscience d’une servitude ; je crois que l’horreur de ne pas être maître de ses moyens est si naturelle à l’esprit humain qu’une fois ceci acquis, le reste suivra ; mais c’est aussi là que se situera le refus.

La question fondamentale, ce n’est pas de savoir si l’emploi de l’énergie atomique fera le bonheur ou le malheur de l’humanité, mais si, dans cet emploi, l’homme sera libre ou serf, question à laquelle il est beaucoup plus facile de répondre. La tâche immédiate, c’est de constater dans quelle mesure les nouveaux moyens commandent de nouvelles servitudes et de lutter pour que les hommes prennent conscience du terrible problème que leur pose cette antécédence des moyens. La tâche, c’est de mettre en question ce donné que tous acceptent, sans préjuger de la réponse. Mais n’est-ce pas parce que la réponse est impliquée dans la question que tant d’hommes ne se la posent point ?

Cette prise de conscience est la constatation d’une situation objective, elle est donc effort d’objectivité. Mais comme tout effort d’objectivité elle ne peut naître que d’une expérience intérieure qui extériorise l’objet. Si nous n’arrivons pas à considérer objectivement nos moyens, c’est parce qu’ils expriment une de nos tendances profondes que leur emploi cultive d’ailleurs systématiquement. La technique et la machine, c’est la puissance et un esprit centré sur la puissance s’identifie à elle : il lui sera donc impossible de les considérer de l’extérieur dans l’action qu’elles peuvent exercer sur les hommes. Puisque la puissance, c’est la valeur, puisque la bombe est une machine, il est impossible qu’elle ne contienne pas en virtualité quelque bien, universel comme la puissance de son explosion.

La prise de conscience de l’autonomie du technique n’est donc pas simple affaire de connaissance, elle suppose un affaiblissement de cette volonté de puissance, de ce besoin de dominer les choses et les hommes, de cet activisme qui tient lieu à l’individu moderne de religion. Comme notre incapacité à constater la monstrueuse autonomie de nos moyens s’explique par un affaiblissement de l’exigence spirituelle, notre capacité à les dominer s’affirmera dans la mesure où nous saurons revivre un certain nombre de valeurs intemporelles. Dans la mesure où nous placerons instinctivement la personne solitaire avant la masse, avant la puissance collective le bonheur individuel, avant la maîtrise du monde extérieur le perfectionnement intérieur.

Il nous faut d’abord rompre le silence un peu gêné qui entoure la bombe atomique, proclamer bien haut sa signification redoutable. Réagir contre cette stupéfaction béate qui s’exprime dans ces cris, effarouchés ou émerveillés, d’enfants pris par le vertige d’une course.

La première chose, c’est de nous placer scandaleusement en dehors du terrain technique, de juger l’emploi de la bombe comme le crime le plus perfectionné, et ceux qui l’ont employée fussent-ils présidents des USA, comme des criminels de guerre. On me répliquera que son emploi était nécessaire, et que si les Américains ne s’en étaient pas servis les premiers… Voilà bien ce que j’attendais, la nécessité comme excuse et l’obligation de devancer l’ennemi dans la course à l’atrocité. Excuse qui nous en dit plus long sur la guerre que sur le crime lui-même.

La vie de tous est en jeu, et elle ne l’est pas au sens où on pouvait l’entendre avant la guerre actuelle, au moins tous les habitants des grandes villes peuvent se considérer comme directement menacés de mort. Les hommes doivent donc exiger des gouvernements tous les renseignements possibles sur ce qui les menace, et si ce genre de recherches, comme certains l’ont prétendu, comporte le risque d’une catastrophe universelle, qu’on démente ce bruit en donnant les certitudes nécessaires. S’il y a danger, qu’on cesse ces travaux ou alors que l’on nous donne les raisons toutes puissantes, des raisons qui ne sauraient être qu’absolues, qui nécessitent que nous courions ce risque suprême. Sur ce chapitre, nous avons tous droit à la parole, et aucune raison d’État ne saurait nous l’ôter ; il s’agit là d’une chose qui concerne toute l’humanité, la grande démocratie des corps, des continents et des collines ; indécis des libertés politiques, du plus fondamental des droits : ce droit qui fut donné à tous les hommes de vivre sur cette terre. Que dans la volière politique nos oiseaux dorés interrompent pour un instant leurs jacassements, les hommes ont besoin d’un instant de silence pour recevoir la réponse qui ne peut pas ne pas leur être donnée. Une réponse qui ne pourra pas être un quelconque slogan sur la grandeur nationale, ou un à peu près philosophique sur une paradisiaque fin des temps mais une réponse précise à une question qui l’est inexorablement. Une telle menace ne peut plus peser sur notre vie sans la pervertir. Pour la supporter, il faudrait décider volontairement de ne plus penser. La bombe atomique pose le problème du contrôle de la technique par l’homme. Que ceux qui confondent l’aventure de la connaissance et l’instinct mécanique m’entendent. Il ne s’agit pas de soumettre la connaissance, mais de contrôler ses applications pratiques. Dans la mesure où elle est une aventure solitaire, la connaissance est libre ; mais dans la mesure où ses applications pratiques transforment les conditions de vie des hommes, elle relève de leur jugement. Car si les hommes ne sont pas tous compétents pour juger en matière de physique, ils le sont tous pour juger la façon dont leur vie sera bouleversée par la physique, et dans ce cas il ne saurait être question de tenir compte du seul intérêt de la science, mais de tous les intérêts humains.

Si la question du contrôle des moyens techniques par tous les hommes n’est pas posée, les droits que la démocratie nous accorde risquent de devenir dérisoires. Nous pouvons mettre un papier dans l’urne, mais le contrôle effectif de la puissance est réservé à quelques techniciens et à quelques hommes politiques. Mieux encore, l’existence de la bombe impose une mesure absolument contraire à la démocratie : le secret. Secret d’autant plus absolu que la chose est plus importante. Parce que la bombe contient une puissance mortelle, elle ne saurait être mise entre toutes les mains et son secret ne saurait être garanti que par des moyens inconnus et terribles, par des moyens aussi immédiats et aussi décisifs que la foudre. La victoire des démocraties risque d’aboutir au règne d’une minorité d’initiés qui domineront le monde en s’appuyant sur une menace cachée.

Certes, le droit de vote est le fondement de la démocratie théorique, mais le partage de la puissance entre tous est le fondement de la démocratie réelle ; il n’y a de liberté que là où il y a un minimum d’équilibre de forces, Dans notre civilisation, quel rapport de forces pourrait-il y avoir entre un peuple aux mains nues et ces quelques hommes qui détiennent le pouvoir d’anéantir le monde ? Pour un vrai démocrate, qui veut que la liberté soit possédée et vécue, la question capitale est celle du partage des pouvoirs réels. Je ne suis libre que là où je participe effectivement à la puissance ; je ne me sentirai libre que le jour où il n’y aura plus de bombe atomique, le jour où j’exercerai ma part de contrôle, un contrôle qui ne sera pas l’affaire d’un État ou de la finance, mais des hommes. Quelle que soit la solution envisagée, le contrôle des moyens techniques par le peuple est le problème fondamental de la démocratie moderne.

Tout le monde est théoriquement d’accord là-dessus : les techniques ne valent que par les fins qu’elles servent. Mais pour qu’elles servent des fins, n’importe lesquelles, il faut d’abord qu’elles leur soient subordonnées. Nous devons envisager une orientation nouvelle du progrès, progrès dont la raison d’être ne saurait être que l’homme, qui doit tenir compte de l’exigence humaine dans sa totalité : c’est-à-dire de l’être physique et de l’être spirituel intimement unis.

Au stade le plus élémentaire, le perfectionnement technique doit être fonction du bonheur individuel et non de la puissance collective ; il est plus humblement important de posséder les moyens de nourrir et de vêtir les hommes que d’avoir celui de faire sauter la Terre.

Ce n’est d’ailleurs que l’aspect le plus simple de la question. Il ne suffit pas que le progrès nourrisse le corps au lieu de le broyer, il faut qu’il se soumette aux aspirations supérieures de l’homme, le perfectionnement spirituel doit passer avant le bonheur. La recherche technique, l’activité économique doivent tenir compte de la liberté comme de la justice. Il faut donc que les activités techniques ou économiques d’une part, l’exigence spirituelle de l’autre, cessent d’être considérées isolément. Nous devons par exemple prendre l’habitude d’examiner instinctivement tel système monétaire en fonction de la liberté. On peut imaginer un progrès technique qui viserait à créer pour l’homme des conditions de liberté : par exemple en lui donnant du temps plutôt que du confort, en recherchant les moyens qui permettraient de développer sa part d’initiative, sa puissance d’action personnelle. Une telle recherche ne peut pas être systématique. Ce n’est que dans l’étude de chaque cas concret qu’elle pourrait être précisée. Mais elle est révolutionnaire parce qu’elle implique une rupture dans la direction suivie jusqu’à présent et elle aboutirait à des institutions, à des machines qui ne seraient pas seulement plus compliquées ou plus perfectionnées, mais différentes.

Ceci impliquerait un certain détachement vis-à-vis du perfectionnement des moyens de production-destruction qui a jusqu’ici principalement caractérisé le « progrès ». Il est bien évident que la misère actuelle de l’homme ne tient pas à une insuffisance des moyens de production ; si nous dépensions pour améliorer notre condition matérielle ce que nous dépensons pour la guerre, nous pourrions tous mener une vie de millionnaires. L’essentiel, ce n’est donc pas d’augmenter la production, mais que la production puisse atteindre et servir les individus. Ce qui importe, c’est le progrès des moyens de distribution. L’imagination technique doit changer de direction.

L’accent ne doit plus être mis sur l’invention, mais sur son utilisation à des fins humaines. Elle doit être, ce qui n’est pas le cas pour la plupart de nos créations techniques, personnellement et socialement assimilée ; ce n’est qu’à cette condition-là qu’elle peut devenir féconde. Prévoir les conséquences des moyens, les adapter à un type social intéressant, les transformer en fonction de certaines valeurs, c’est là que désormais doit s’exercer l’ingéniosité. Ce qui demandera des vertus différentes : un esprit synthétique plutôt qu’analytique, sensible à la complexité du réel ; de l’imagination, un sens de l’humain, une exigence spirituelle tournée vers le concret. Peut-être aussi un rythme différent, parce qu’une technique nouvelle ne peut être assimilée qu’au bout d’un temps minimum, et le cours du progrès ne serait plus cette courbe hyperbolique, cette course de plus en plus précipitée vers l’abîme de quelque chute verticale, mais la majesté d’un mouvement régulièrement ascendant, le cours puissant et ordonné d’un fleuve où le pilote peut prévoir et orienter la marche de son navire. Alors légitimement nous pourrions parler de progrès, c’est-à-dire d’une croissance unitaire où le développement du corps ne se distingue pas de celui de l’esprit.

 

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