Sébastien Morillon, « Jeunesse de Bernard Charbonneau (1910-1937) »

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Sébastien Morillon

Sentiment de la nature,
sentiment tragique de la vie.
Jeunesse de Bernard Charbonneau (1910-1937)

Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011

Introduction

« … ce qui nous intéresse, c’est de connaître la révolte qui a fait écrire le gros livre, la fièvre qui couvait dans les autres hommes qui l’ont lu, qui n’y ont plus vu l’imprimé mais le cri décuplé de leur propre indignation… » (Charbonneau, 1937, p. 1)

L’œuvre de Bernard Charbonneau est un appel à la conversion pour « sauver la nature »… « et la liberté » (Charbonneau, août 1994). À 27 ans, il est l’auteur de « ce texte capital, qu’on est en droit de considérer comme l’acte de naissance de l’écologie politique » (Roy, 1991) : « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire ». Daté de juin 1937, et publié dans le Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest (Bayonne, Bordeaux, Pau et Toulouse), ce long article pose les fondements de la critique menée par la branche gasconne du personnalisme, que l’auteur anime avec son ami Jacques Ellul, contre les « fatalités » du monde moderne portées par la technique (1). Bernard Charbonneau y résume ses revendications révolutionnaires en quelques mots :

L’idée de lutte et de responsabilité mise avant l’idée de confort, la prééminence de la personne concrète et des communautés sur les masses, la supériorité de la “culture de production” sur la “culture de consommation”, hostilité commune contre le rationalisme bourgeois sous ses deux formes, idéaliste et matérialiste, la grande ville, la bureaucratie, l’oppression de l’argent et de l’État. Le sentiment de la nature doit être au personnalisme ce que la conscience de classe a été au socialisme : la raison faite chair.  (Charbonneau, 1937, p. 48).

Manifestation du « désir de changer de vie », le sentiment de la nature s’est exacerbé avec la naissance de la modernité. C’est « un sentiment tragique antagoniste de la vie quotidienne que nous menons » (idem, p. 4). Cette dernière expression n’est pas sans rappeler le titre du livre de Miguel de Unamuno, Sentiment tragique de la vie, dont une traduction française paraît chez Gallimard au cours de cette même année 1937.

Les travaux menés notamment par Christian Roy, Daniel Cérézuelle, Patrick Troude-Chastenet, ou encore Jean-Louis Loubet del Bayle ont établi la singularité de la pensée et du parcours de Bernard Charbonneau au sein de l’histoire intellectuelle et politique française des années 1930. Christian Roy a ainsi, de manière particulièrement convaincante, identifié aux sources de l’écologie politique un courant ellulo-charbonnien « gascon » original au sein de la nébuleuse personnaliste (Roy, 1991).

Je voudrais compléter ces analyses en explorant diverses dimensions du « sentiment de la nature » propre à Bernard Charbonneau. Peut-être pouvons-nous, par ce prisme biographique, tenter de saisir la naissance de sa vocation personnelle et mettre en lumière les tâtonnements d’une pensée ancrée dans sa géographie, face à un monde social dont elle tente d’appréhender la « Grande Mue ». Au fond, qu’est-ce qui amène un jeune homme des années 1930 à devenir un des pères du courant écolo ? Et cette généalogie des sources de la révolte ne nous invite-t-elle pas à une lecture cartographique du monde charbonnien ? L’œuvre écrite et militante de Bernard Charbonneau s’enracine en effet dans une terre, celle du Sud-Ouest de sa jeunesse, où s’est épanoui un sentiment de la nature particulièrement vif et subversif, une « force révolutionnaire » capable de renverser le désordre établi.

Nous n’ignorons pas, ce faisant, les réticences multiples exprimées par Bernard Charbonneau concernant l’exercice de la biographie. Il rappelle que « la liberté d’un homme, entre autres choses, est un secret : le droit de ne pas dire n’importe quoi à n’importe qui… » (Charbonneau, 1990, p. 228). Cependant, l’œuvre de Bernard Charbonneau, comme l’a souligné son épouse Henriette dans Le Sang d’une pensée, se présente comme une « œuvre-vie », une œuvre enracinée dans une vie personnelle. Son style, sa démarche singulière impliquant la subjectivité comme gage d’une véritable objectivité, témoignent des « liens inextricables qui unissent l’œuvre à l’expérience vécue » (2). Mais pour lui, « un individu doit toujours s’effacer derrière la vérité qui le force à s’exprimer. Il n’est qu’un serviteur, souvent inutile ». Il ajoute : « La seule chose qui m’importe est la transmission d’une pensée sur la “grande masse” de notre espèce », sans exclure cependant «une sorte de rappel historique de [son] obstination à poser la même question à travers l’avant-guerre, la guerre brûlante puis froide, le triomphe puis l’écroulement des totalitarismes, l’explosion de la bombe atomique puis génétique… » (Charbonneau, Lettres, 1996) (3).

La vie d’une pensée se mesure à la capacité des contemporains à la discuter, à l’incarner ou à la récuser ; un éclairage biographique ne peut se substituer à ces démarches, mais y participe modestement par l’analyse des liens entre l’œuvre et la vie. Ainsi que l’a souligné François Dosse, la biographie est par ailleurs toujours un « pari », qui met au jour autant le « biographé » que le biographe (Dosse, 2005). Aussi s’agit-il d’avancer sur ce terrain miné avec la plus grande prudence. Il nous a pourtant semblé que ce morceau d’histoire individuelle ne constituait pas seulement une voie d’entrée dans l’intimité d’une époque, mais encore qu’elle pouvait revêtir un sens profond pour notre époque et les mouvements écologiques contemporains.

« Toute ma jeunesse fut à la fois angoisse et recherche, sentiment d’être placé devant la plus extraordinaire transformation de l’histoire. Tout risque de périr si ce changement est abandonné au hasard… » écrit Bernard Charbonneau dans une lettre à Henriette un an plus tôt. Quête spirituelle d’une présence personnelle au monde moderne, quête de nature entre ville et campagne : quêtes existentielles qui ont pour but rien moins que sauver la nature et la liberté.

 

I.– Présence au monde moderne

« Le sentiment de la nature naît chez un homme qui dans sa vie pense à une autre vie » (Charbonneau, 1937, p. 3)

On ne peut évoquer le sentiment de la nature de Bernard Charbonneau sans souligner d’abord un sentiment précoce d’enfermement, ou d’oppression.

Rapidement, il se sent à l’étroit dans le monde bourgeois et franc-maçon du Sud-Ouest dont il est issu, où les « questions d’argent, de réussite, de notabilité » sont primordiales. Du côté maternel le grand-père, catholique, était banquier à Agen. Ami intime d’Armand Fallières, président de la République de 1906 à 1913, il occupa le poste de vice-président du Conseil général du Lot-et-Garonne. Bernard Charbonneau, le grand-père paternel protestant, exerçait le métier de meunier et avait été élu maire d’Aiguillon (Charbonneau, 23 août 1996). Si le petit Bernard s’amuse beaucoup pendant les trop rares vacances à Aiguillon, il bout d’impatience à Agen, où, escorté par la bonne, ses promenades sont limitées : l’horizon du mur, malgré sa mitoyenneté avec un couvent de jeunes filles, ne le satisfait pas. Comme il l’a écrit dans un texte tardif, « L’Île du paysan », « certes la propriété borne l’horizon, mais du même coup elle délimite un Au-delà : un mur donne envie de voir ce qu’il y a derrière. » (Henriette Charbonneau, Le Sang d’une pensée).

Voir au-delà des murs de la pharmacie Charbonneau de la rue du Palais-Gallien, en face de la Grande Poste de Bordeaux, sortir de l’obscurité de la salle à manger et de la cuisine, pour accéder à la chambre du jeune Bernard, au troisième étage où, des w.-c., « on a une vue magnifique sur les toits de Bordeaux et le ciel. Et c’est là qu’il fait de longues stations avec un carnet où il dessine des îles imaginaires avec leurs montagnes, leurs falaises, leurs criques, leurs torrents et leurs lacs – et les courbes de niveau !… » (Henriette Charbonneau, Mémoires, p. 37). Échapper aussi peu à peu au style de vie urbain, même à ses loisirs, comme les sorties nombreuses à l’opéra…

Voir plus loin… Sans parler de prédispositions familiales particulières, on peut toutefois noter que ce désir d’ouverture au monde est partagé dans la fratrie Charbonneau par Pierre, né en 1899, passionné par la mer et qui devint capitaine au long cours aux Compagnies maritimes de Marseille, par Marthe aussi qui materna le benjamin de la famille avant d’épouser un professeur d’université quaker et de partir vivre avec lui outre-Atlantique (Charbonneau, 1995).

Voir au-delà des murs, comme à l’école, au lycée Longchamps, où l’élève Charbonneau se plie difficilement à la discipline scolaire, jusqu’à son entrée en faculté en 1928. D’ailleurs, devenu professeur après l’obtention de son agrégation d’histoire-géographie en 1935, à Bayonne (1935-1936), puis à Bourges (1937), enfin au lycée Montaigne de Bordeaux (à partir de l’année scolaire 1937-1938), il imaginera un enseignement plus ouvert. Dans un article paru dans Esprit en novembre 1937, il en appelle à une révolution de l’enseignement dans le sens d’un apprentissage des responsabilités individuelles et communautaires, d’une décentralisation complète du système éducatif (4). « Contre les facilités de l’esclavage heureux », « l’éducation doit être un apprentissage à la liberté », écrit-il. Pour y parvenir, l’expérience doit se substituer dans une large mesure aux livres, avec des voyages à l’étranger plus nombreux, et un contact avec la nature favorisé à l’échelle locale, surtout pour l’enseignement de la géographie, qui doit être pratiquée « du haut du clocher » :

L’esprit d’un homme est formé non pas de mille notions vagues (qu’il se hâte d’ailleurs d’oublier) mais de quelques rencontres frappantes pendant lesquelles il a agi : c’est d’un particulier profondément connu et ressenti que naît le sentiment de l’universel. Celui qui a battu tous les recoins d’une rivière, qui s’y est baigné, connaît mieux le Gange que celui qui a lu trois tomes à ce sujet dans le silence de sa chambre. Ce qui importe, c’est la connaissance qui devient chair de l’homme, elle seule compte, le reste est inutile. L’école doit non pas former des savants, mais aider à se développer l’esprit de découverte. (Charbonneau, novembre 1937).

Le service militaire, d’octobre 1936 à janvier 1937, comme canonnier de deuxième classe à Domont dans le Val-d’Oise, au service géographique de l’armée, est une autre expérience oppressante d’enfermement. On sait par ailleurs à quel point le souvenir de son frère aîné, Jacques, revenant du front en 1918, l’a profondément marqué. De là date sa prise de conscience du sacrifice que la société, comme Saturne, peut exiger de ses enfants, et plus généralement de « l’absurdité sociale » :

C’est-à-dire que l’histoire n’est pas un conte bleu mais un torrent d’événements […] qui, en lui-même, pas plus que le devenir des étoiles, n’a un sens pour l’esprit humain. C’est à chaque homme, à chaque personne de le chercher et de le découvrir. C’est ça la liberté pour moi. (Charbonneau, 1995).

À Domont, numéro de matricule 4112 « bon pour nettoyer les chiottes », Bernard Charbonneau apprend à « perdre certains complexes de bourgeois privilégié (parce que, pour faire chier un homme, la caserne, vraiment, vous êtes servi !) » (Charbonneau, 1996). Mais à la femme de sa vie rencontrée quelques mois plus tôt en Autriche, fille du philosophe Henri Daudin de Bordeaux (collègue entre autres de Raymond Aron et ami de jeunesse de Lucien Febvre), il exprime ses souffrances, son « abrutissement », son indocilité devant la discipline, ses séjours au trou suite à des bagarres (par exemple, dans une lettre du 23 octobre 1936 : « Je me demande par quel miracle je n’écoperai pas de prison et je ne verrai pas mes permes sauter tellement ce milieu représente celui dans lequel je ne peux pas vivre… »). Il évoque aussi ses gardes de nuit, comme celle qui lui inspire ces réflexions sur l’universalité du sentiment de la nature, la vanité des slogans politiques et des positions sociales, reprises dans l’article de 1937 :

Ma garde a été bonne […]. Un clair de lune superbe […]. Ce sentiment de la nature, ce désir de la forêt, de la montagne, des eaux claires traverse tous les mouvements révolutionnaires depuis deux cents ans et ce qu’il y a d’étonnant c’est que je le retrouve chez mon camarade Fraboul. Ce militant de la plus stricte orthodoxie est de nature anarchiste. Les mots d’ordre ne sont qu’un vernis superficiel, s’il comprenait leur sens véritable il les rejetterait. C’est peut-être bizarre de voir un ouvrier (photograveur de Nantes) désirer une vie simple et souhaiter le retour à la nature. Ce sont dit-on des sentiments superficiels de bourgeois repus. (Lettre du 25 janvier 1937, in Henriette Charbonneau, 2006, p. 40-48).

Dans « Le Sentiment de la nature », cela deviendra : « L’amour de la nature est un sentiment spontané (un sentiment antérieur aux autres, qui sont acquis) ce n’est pas une classe qui a ces instincts, ce sont des hommes » (p. 28).

Mais la sensation d’enfermement est plus profonde, plus générale : c’est la conviction d’être prisonnier de la modernité, et de son foyer, la ville. Dans les textes de jeunesse, civilisation moderne et grande ville sont synonymes d’oppression. La colonisation de sa propre rue par les bagnoles est, on le sait, à l’origine de sa prise de conscience de la « Grande Mue » : un bouleversement radical, qui en étirant démesurément les dimensions de la ville et de sa banlieue, éloigne son domicile d’une « nature » accessible dans sa jeunesse par le tramway (Charbonneau, 1995). En septembre 1945, il décrit un de ses courts séjours à Paris en ces termes :

je m’aperçois que loin d’être mensonger, ce que tout ce que j’ai pu dire sur la ville est en deçà de la réalité. Vivre à Paris, ce serait probablement pour moi une sorte de mort. Mais pour d’autres je conçois que ce soit le contraire. Une sorte de course, de rires, de conversations passionnées, de visages, et puis une mort anonyme, une dépouille jetée sur une montagne de dépouilles, mais cette fin seul la voit celui qui n’est pas dedans. (Cit. in Henriette Charbonneau, 2006)

Le texte peut-être le plus ancien qui traduit plus largement encore la sensation d’étouffement de Bernard Charbonneau dans la société moderne est un extrait de son cahier de jeunesse daté de 1930 : (le 6 mars, de retour du cinéma)

Civilisation. Les battements de ma conscience ne parviennent plus qu’à travers une ouate. Vaincu je serais, elle est trop lourde et diffuse pour pouvoir la frapper, lente usure de l’esprit par les distractions et les nécessités de la besogne quotidienne. Facilité dans les cadres. Absurdité de l’effort hors des lois. Partout la civilisation, depuis les femmes jusqu’à la religion. Hors la révolte intérieure terrible point de salut, et nous ne sommes pas assez fort pour être en contradiction avec tout. » Ce qu’il ressent, c’est un sentiment exacerbé d’étrangeté « à la société où il vit ; s’il lui arrive de la sentir ou de la penser, c’est pour se situer en opposition ; sa pensée n’est qu’un ressentiment douloureux : la société s’est constituée en dehors de lui, sans commune mesure d’elle à lui, cadre abstrait qui méconnaît les particularités des hommes en chair et en os, elle ne tient plus compte de ce qui en eux a existé de tout temps, le corps et l’esprit. (Charbonneau, 1937, p. 36)

Bernard Charbonneau s’est posé, parfois avec angoisse, la question de sa « présence au monde moderne » (5). Conscient que « … le crime, c’est une société où les vocations avortent » (Charbonneau, 1937, p. 43), la sienne propre s’affirme de plus en plus clairement : la révolution du style de vie, « impossible et nécessaire »… Ses échanges d’alors avec Jacques Ellul en soulignent la dimension tragique. Ainsi, dans une lettre non datée (probablement 1938 ou 1939), il écrit :

Le fait qu’humainement j’ai tout ce que je puisse désirer puisque je n’ai aucun goût pour la considération sociale laisse encore plus clairement posé devant moi l’éternel problème. Je dois parler et je ne peux me faire entendre, je dois agir et ce que j’ai à faire est impossible, je l’apprends chaque jour un peu plus. […] Je ne pense pas être particulièrement capable mais ce qu’il y a de certain c’est que je ne peux pas me débarrasser de cette conscience-là. Ce n’est pas le doute, c’est une terrible certitude ; j’ai sans doute eu comme tout le monde des réflexes de conservation, […] j’ai pensé même un moment donné à faire sérieusement mon doctorat, tout cela m’a très rapidement paru idiot, des enfantillages. Il reste l’affection que je porte à Henriette qui me paye de retour. Plus le temps passe […] plus nous en mesurons la profondeur ; mais ce que je n’aurai jamais pu croire, c’est que la conscience que j’ai de mon sort n’en a jamais perdu la moindre lucidité, au contraire

Cette conscience est parfois empreinte de désespoir. Ne confie-t-il pas par exemple à Henriette en août 1936 que la « rencontre avec Ellul [l]’a empêché de complètement désespérer » quelques années plus tôt ? Ce désespoir est-il lié à sa conscience aiguë de la finitude humaine et de la mort, approchée vers 17 ans à cause d’une typhoïde, et encore en 1935 avec le décès de son ami Guy de Grenier sur la table d’opération ? Cette recherche de sens rapproche le jeune Charbonneau qui se sentira proche de Unamuno qui, s’adressant lui aussi à l’homme « en chair et en os » dans son Sentiment tragique de la vie, nous invite à faire « que le néant, s’il nous est réservé, soit une injustice ; luttons contre le destin, même sans espérance de victoire combattons contre lui à la Don Quichotte. » (Unamuno, 1937, pp. 45 et 310) (6).

Cependant, Bernard Charbonneau refuse de voir dans le christianisme la Vérité de sa vie, fustigeant le moralisme chrétien et son hypocrisie (7). De mère catholique et de père protestant, marqué par le scoutisme protestant, ayant reçu une éducation catholique superficielle, il s’est défini plus tard comme un « agnostique post-chrétien ». Il fait cependant dès l’enfance le serment de prier chaque jour le « Notre Père ». Il y revient dans une lettre tardive adressée à Jacques Ellul le 28 mars 1991 :

Cette promesse, j’ai reçu la grâce de la respecter et de la maintenir vivante. Ceci […] a constitué toute ma religion. Impossible d’en changer ou d’y ajouter quoi que ce soit. D’où je pense l’importance personnelle que j’ai pu attribuer au domaine temporel et social relatif à cette motivation essentielle. Nulle participation à un groupe quelconque n’est venue déplacer le jugement solitaire que je pouvais porter sur la réalité morale et sociale. […] Bien entendu, pas question pour moi, sauf à un proche, de communiquer cette expérience religieuse, elle est à la fois fondamentale et absurde. Elle ne se communique pas, ni ne se prêche. Purement individuelle elle n’a aucun rapport avec une institution, groupe, je dirais même parole quelconque. D’où sans doute l’extrême liberté de pensée qu’elle m’a laissée dans le domaine moral et social. C’est sans doute cette prière quotidienne dans la nuit à une personne invisible qui de très haut me dépasse qui m’a libéré de moi-même, à plus forte raison des avatars d’un temps auquel je participe. 

Finalement, ce que Bernard Charbonneau écrit en 1937 traduit une expérience personnelle intime :

Trop civilisé l’homme disparaît, sans la civilisation l’homme est sans force, dilemme sans issue rationnellement parlant. La seule solution est une société qui oppose civilisation et nature, la seule question qui se pose c’est de savoir si “hic et nunc” l’homme risque de devenir une bête dans la nature ou un rouage dans la machine sociale » (Charbonneau, 1937) (8).

À une époque où la personne se noie dans le pôle social, c’est sur la nature que repose l’espoir de la liberté humaine.

 

II.– Sur les sentiers du « Sentiment de la nature »

« Le véritable ami de la nature […] revient à la nature pour retrouver sa condition d’homme, courir un risque, avoir faim et soif, être rassasié » (Charbonneau, 1937, p. 51)

Mû par une formidable envie de vivre, autant que par souci de briser l’enfermement qui semble toujours le menacer, Bernard Charbonneau ne cesse, dès qu’il en a la possibilité, d’explorer le monde autour de lui. Il parcourt les quais de Bordeaux à pied, pratique la pêche dans les allées de Boutaut. À partir de dix ans, c’est à vélo qu’il sillonne la ville, puis qu’il s’en échappe. Dans Le Jardin de Babylone, trente ans plus tard, il décrit ce « changement de monde et de siècle » au bout de la ligne de tramway :

Que la nature est belle pour le citadin ! Que la culture a de prix pour le paysan ! Jamais peut-être, à quelques minutes de train ou d’auto, il ne fut ainsi donné à l’homme de changer de monde, et de siècle. Jamais il n’a pu ainsi jouer sur les deux tableaux, donner deux dimensions à sa pensée et à sa vie. Mais ce n’était qu’un instant, et je crains que nous l’ayons laissé passer. Ce qui pouvait être les éléments d’une décision n’est plus qu’un témoignage de ce qui fut.  (Charbonneau, 1969, p. 14).

Sur une carte d’état-major au 1/80 000 des environs de Bordeaux, conservée dans ses archives, il note les lieux les plus remarquables. Encore enfant, il passe des vacances à Soulac, chez la lingère de ses parents, et savoure les plaisirs de la plage et de la forêt…

Dans la manifestation du sentiment de la nature de Bernard Charbonneau, l’expérience des camps de louveteaux aux Éclaireurs unionistes, de dix à seize ans, dans cette forêt des Landes déserte, autour de ses lacs, est déterminante :

La nature est beaucoup plus que le cadre de la vie scoute, certains camps finissent par s’identifier avec certains pays particuliers ; tout scout sait qu’un feu est à la fois un foyer très matériel qu’il faut savoir arranger pour faire cuire la soupe et la grande flamme dans la nuit noire, centre des scouts qui se tiennent par la main. À ce moment la ville est loin, classes, pays deviennent des mots vagues, ils font partie d’une tribu perdue au milieu des bois.  (Charbonneau, 1937, p.30)

L’exploration de la forêt des Landes lui fait découvrir les vallées du Ciron, de la Gouaneyre, de l’Estampon, où il pêche des truites… Ses balades le mènent de plus en plus loin. À treize ans, il organise avec un copain une expédition à bicyclette pour aller aux pieds des Pyrénées, dans la forêt des Arbailles, et voir la reculée de la Bidouze. (Henriette Charbonneau, Mémoires, Cahier 2, p. 4-7)

On le voit étudiant sur une photographie du début des années 1930 avec ses deux amis Guy de Grenier et Kroll, au bord d’une rivière (gave d’Oloron ou de Mauléon). Avec Grenier surtout, il mène une vie estudiantine festive : « Ce qui nous rendait très différents des bons petits étudiants parpaillots, c’était ce mélange de la montagne, de la moto, je ne dirais pas des filles, un peu mais pas énormément, du jeu, aussi des soirées. » (Troude-Chastenet, 1997, p. 194)

La soif de nature aussi se partage. Il emmène ainsi le brillant historien des idées Georges Gusdorf jusqu’en Galice grâce à un procédé qu’il a utilisé plusieurs fois, à savoir le transport par cabotage sur un cargo sans confort et qui prend quelques passagers pour une somme très modique. D’un voyage à Avilès, entre Santander et La Corogne, en train cette fois, il gardera dans ses vieux jours un souvenir vivant. (9).

À l’occasion de son DES habilement axé sur le climat des îles Canaries en 1932, il entraîne son grand ami, Jean Bichon, sur le pic de Ténériffe et l’île de Gomer. Il y découvre le langage sifflé qu’utilisent les bergers pour communiquer d’un sommet à l’autre. Avec Jacques Ellul, il voyage jusqu’à la baie d’Arosa en 1934 ; avec un certain Winckler, il explore les pics d’Europe. La même année, le groupe de Bordeaux se soude en alternant « promenades de grange en grange […] et séjours en chalet » (10). Ses parents l’accompagnent parfois dans les Pyrénées, et jusque dans les Baléares, dont il explore Minorque à pied.

Henriette Charbonneau raconte qu’il « se risque aussi souvent tout seul dans des régions sans routes qu’il repère sur les cartes françaises (en Espagne il n’y en avait pas), comme la Noguera Pallaresa – les Encantats. Il fait l’ascension du Beciberri et va de lac en lac depuis San Moricio, sac au dos, tente légère sans tapis de sol ni double toit, du riz, du membrillo, une gourde de tinto… 8 jours dans une solitude absolue. » (Henriette Charbonneau, 2006, Cahier 2, p. 8-10).

Durant l’année scolaire 1935-1936, il fait ses débuts dans l’enseignement à Bayonne, où il est chahuté par ses élèves. Mais il peut explorer la montagne basque (vallée du Bastan), et y organiser un camp de trois jours à Noël pour le groupe Esprit qu’il anime (Roy, 1991).

Les Pyrénées occupent par conséquent une place singulière dans la géographie sensible de Bernard Charbonneau, et au-delà l’Espagne frappée bientôt par une guerre civile dans laquelle il songe un moment à s’engager. (11). C’est pourtant en Autriche, à Hallstatt, dans le cadre d’un séjour organisé, que le porte en juillet 1936 sa décision de « rencontrer des femmes », et où il tombe éperdument amoureux d’Henriette, venue pour apprendre l’allemand… (12).

Lorsqu’il rédige « Le Sentiment de la nature » de mars à mai 1937 (13), Bernard Charbonneau est à Bourges mais des vacances au mois de mars l’amènent à Bordeaux, à Pau pour une réunion du groupe Esprit, et surtout en balade en Barousse, à Nistos, ou encore à Salies-de-Béarn, à Orion, à Sauveterre, dans le vallon du Saleys… C’est donc au lieu même où il choisira de finir sa vie qu’il rédige en partie ce texte fondateur. Au même moment, il passe certaines fins de semaines dans cet autre lieu qui a joué un grand rôle au cœur de cette cartographie vagabonde : la Chabanne, une belle maison au bord de la Garonne, à Cambes, acquise en 1933 par ses parents et débroussaillée avec l’ami Ellul. Dans une lettre d’août 1936, il la décrit à Henriette :

C’est un vallon boisé un peu à l’écart de la route goudronnée de Cadillac à Bordeaux il s’y trouve tout ce qui me plaît, des arbres, des sources, une étroite bande de pré au fond du vallon ; un seul point noir, la Garonne travaillée par les marées a des berges de vase. […] Il n’y a pas un aspect de ce pays qui ne soit en moi-même… C’est quand je t’aurai fait passer par ces chemins que tu seras absolument associée à moi. 

Ces mots soulignent la dimension sensible et charnelle des liens intimes unissant Bernard Charbonneau à son milieu de vie, qui est une dimension fondamentale de son œuvre. « Pour moi, explique-t-il en 1996, vivre sur terre, ce n’était pas de l’ordre de l’esthétique mais de l’ordre de l’existence entière. C’était me plonger dans une eau qui soit claire et bleue, y pêcher des poissons, planter ma tente dans une forêt où j’imaginais un jour pouvoir bâtir ma maison » (Charbonneau, 23 août 1996).

Ce qu’il apprécie, c’est une manière de vivre qu’il a découverte dans les camps de scouts : une vie « libre et rude », dans une atmosphère de camaraderie masculine, fort éloignée du modèle social du tourisme qui se développe dans les années 1930 (Charbonneau, 1995). Son sentiment personnel de la nature est exigeant, loin du sentimentalisme littéraire. Il renoue avec des acceptions anciennes du terme même de « sentiment ». Le « sentement » archaïque (xiie-xiiie siècle) est « perception, sensation » (Rey A., Dictionnaire historique de la langue française). Pour Charbonneau, en 1937, le sentiment de la nature est « désir de solitude et de vie rude » : « Dans la tiédeur de la pièce l’homme rêve enfin d’une bataille, de se plonger dans l’eau glacée des torrents » (Charbonneau, 1937, p. 37). L’eau froide est un antidote contre le confort, un moyen de se sentir en vie, comme la plongée dans le lac gelé, au réveil, pendant les camps scouts, ou comme la douche matinale quotidienne. C’est avec tous ses sens que Bernard Charbonneau recherche le contact avec la nature. Il écrit par exemple dans une lettre à Henriette de 1936 :

Seul le voyage, le soleil, l’eau froide, l’emmerdement de la pluie, la vie enfin, me permet d’exister, je suis heureux, j’ai faim, j’ai soif, je vois, je sens, je possède… seul moyen d’échapper à la ville et à cet “effroyable moi sans issue”. 

Il s’agit de renouer avec une vie simple, intense, où se multiplient les occasions d’être « saisi » d’émerveillement, et non de « jouer avec ses états d’âme » :

« La vie en montagne nous apprend que le bonheur ne s’établit pas mais qu’il est attaché à la peine et qu’au-delà d’un certain confort, toutes les sources de joie sont taries. » (Charbonneau, 1937, p. 38).

Pour Bernard Charbonneau, la révolution véritable doit transformer le style de vie quotidien. Cette « réintégration de la nature dans notre vie » qu’il appelle de ses vœux passe pour lui par la pêche : « le seul retour naturel à la nature qui existe encore aujourd’hui » ! Chez Bernard Charbonneau, c’est, on le sait, une véritable passion. En 1937, il explique que pour le pêcheur, « la nature ce n’est pas un spectacle, on ne parcourt pas beaucoup de terrain lorsqu’on remonte un ruisseau pour pêcher la truite, mais il faut connaître chaque souche, savoir le moment des montées d’insectes, être sensible à la direction du vent, frémir d’une ombre, bref, devenir truite soi-même ». (Charbonneau, 1937, p. 29) Ses lettres de jeunesse, ses cahiers, ne cessent d’ailleurs de faire référence à des parties de pêche…

Mais le « sentement » peut aussi être « connaissance ». Ce terme a également signifié au xviie siècle la conscience de soi, la connaissance de son existence (Rey A., Dictionnaire historique de la langue française). Pour Charbonneau, le contact à la nature est une voie pour se « retrouver » soi-même, réapprendre « que l’homme est un être fini », que « sa raison ne peut saisir qu’une infime part du réel ». Au-delà, le sentiment de la nature conduit à la connaissance de l’autre : « recherche de camaraderie », de rapports d’homme à homme débarrassés de toute hypocrisie (Charbonneau, 1937). Nous retrouvons ici l’idée des camps en montagne organisés à Peyranère (1938) et à Nistos (1939), qui se voulaient dans l’esprit de Bernard Charbonneau la préfiguration de réelles communautés révolutionnaires (Roy, 1991).

Une dimension essentielle du sentiment charbonnien de la nature, c’est la proximité, l’échelle locale.

Ainsi, « le véritable ami de la nature n’admire pas les grands paysages types, il ne voit pas dans la nature un décor, mais le lieu où il vit : la rivière où il s’est baigné, la montagne qu’il a escaladée. Le véritable ami de la nature s’attache ; il connaît tous les moments, tous les arbres et toutes les sources de son pays. La Fédération des amis de la nature doit se fonder sous forme de société locale : Amis des Landes, Amis de la Montagne basque… » (Charbonneau, 1937, p. 53)

Le monde de Bernard Charbonneau est cependant bien plus vaste que ne l’indique sa géographie intime et sensible. Ses lectures témoignent d’une très vive curiosité. Il ne faudrait pas déduire du bon mot de Bernard Charbonneau concernant Jacques Ellul (« qui lit par vice comme moi je pêche ou je cultive mon jardin ») qu’il ait négligé les lectures, en particulier dans sa jeunesse. Enfant, il lit des récits de voyage des revues Mille et une nuits et Le Tour du monde (Revue des voyages et des voyageurs), des livres d’anticipation d’Hubert Georges Wells ou de Jules Verne, mais aussi L’Île au trésor de Stevenson. Il est difficile de savoir ce que le jeune Bernard Charbonneau a pu retenir de ces lectures, mais la dimension critique de l’œuvre de Jules Verne concernant les machines et le progrès ne lui a probablement pas échappé. L’Île au trésor a quelque chose à voir avec l’amour des cartes, puisque c’est en dessinant une carte que Stevenson a imaginé son premier roman. D’après ses propres mots, la carte en est « le principal de l’intrigue » mais aussi « tout le sujet » (Stevenson, « Mon premier livre », in L’Île au trésor, Paris, Flammarion).

Étudiant, il se passionne pour la géographie physique, la géologie en particulier, et les recherches en sciences sociales les plus récentes. Il ainsi découvre les Annales d’histoire économique et sociale, publiées à partir de 1929, dont il affirme avoir été « probablement un des premiers abonnés sur Bordeaux » (Charbonneau, 1995). Cette revue rejoint ses propres questionnements sur les problèmes économiques, techniques et scientifiques, même s’il regrette la focalisation des études sur le domaine économique. Il aspire d’ailleurs à une histoire renouvelée, capable d’étudier par exemple la question des loisirs, avec la même verve qu’un Lucien Febvre :

Nous savons les pensées les plus intimes de César, mais nous ne savons pas si le mot vacances pouvait avoir un sens pour un Romain ou un contemporain de Louis XIV. Pourtant le fait de ne pas avoir de vacances a certainement été beaucoup plus important pour eux que les combinaisons des diplomates » (Charbonneau, 1937, p. 25).

Autre manifestation de cette curiosité : d’innombrables fiches, résumés d’articles ou de livres, établies au cours de ces années sur des sujets aussi divers que le commerce international, les questions agricoles, les ressources minières en Grèce, le fascisme italien ou l’histoire de la navigation norvégienne… Au milieu de ces petites fiches cartonnées où sont seulement notées quelques informations essentielles, des comptes rendus détaillés d’ouvrages plus importants, comme Le Temps présent et l’idée de droit social, de George Gurvitch (fiche de 53 pages), les Éléments de sociologie religieuse de Roger Bastide (fiche de 6 pages), Le Bourgeois de Sombart (fiche de 11 pages), Penser avec les mains de Denis de Rougemont (fiche de 8 pages denses), ou encore Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion (fiche de 3 pages)…

Ses lectures des années trente vont des Tragiques grecs à Aldous Huxley, en passant par Rabelais (dont il affirme avoir lu toute l’œuvre), Shakespeare, Montesquieu, Rousseau (« lu et relu »), Tocqueville, Proudhon, Max Weber, Georges Sorel, Oswald Spengler, Emmanuel Berl ou des auteurs russes comme Dostoïevski et Tolstoï, ou des livres d’Arnaud Dandieu et de Robert Aron… (Charbonneau, 1995). Dans « Le Sentiment de la nature », il fait une analyse critique de certaines œuvres de Defoe, Swift, Thoreau, Whitman, Jack London, Kipling, Lawrence, Ramuz, Giono, il cite Pierre Loti, Farrère, Conrad, Pagnol… Il faudrait évoquer aussi la place du cinéma, souvent évoqué dans les cahiers de jeunesse (dans « Le Sentiment de la nature », il cite la revue Pour vous), et la lecture de la presse, qui joue un grand rôle dans la formation intellectuelle de Bernard Charbonneau. En témoignent le Club de presse à l’origine du groupe bordelais rattaché au mouvement Esprit, et surtout le projet de thèse sur l’histoire de la presse, pour laquelle il accumule des dizaines de fiches bibliographiques dans toutes les langues, avant d’abandonner son projet vers 1938. L’apprentissage des langues est laborieux : en 1937 son quotidien à Bourges, c’est de « préparer des cours, prendre l’air dans les vieilles rues, résumer des bouquins et faire une heure d’allemand ». Des pages de vocabulaire dans ses carnets de jeunesse témoignent de son ouverture à la culture germanique, facilitée par Henriette (14).

 

III. – Ouverture : sentiments de la nature :
de Reclus à Charbonneau…

Soixante et onze ans avant la parution du « Sentiment de la nature, force révolutionnaire », Élisée Reclus (1830-1905) publiait dans la Revue des deux mondes un article dont on ne sait si Bernard Charbonneau en a eu connaissance : « Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes ». Reclus, fils de pasteur, géographe anarchiste à l’esprit encyclopédique, est comme Charbonneau un homme du Sud-Ouest passionné de nature. L’auteur de l’Histoire d’un ruisseau et de l’Histoire d’une montagne partage avec lui, notamment, le goût de la marche en montagne (15). Reclus constate dans son texte qu’il se manifeste « une véritable ferveur dans les sentiments d’amour » qui rattachent les hommes à la nature. Ce mouvement s’accentue avec les progrès de l’exode rural. Soulignant les bénéfices de l’urbanisation (du point de vue de l’ouverture d’esprit et de l’intelligence), il s’inquiète de l’influence des « principes de mort » qui sévissent dans les villes, mais aussi de l’urbanisation des campagnes périurbaines, des montagnes comme des littoraux, et leur « enlaidissement ». Pour Reclus, il convient donc de promouvoir l’essor du « sentiment de la nature » qui porte les citadins à reprendre périodiquement contact avec la nature : « L’homme moderne doit unir en sa personne toutes les vertus de ceux qui l’ont précédé sur la terre : sans rien abdiquer des immenses privilèges que lui a conférés la civilisation, il ne doit rien perdre non plus de la force antique, et ne se laisser dépasser par aucun sauvage en vigueur, en adresse et en connaissance des phénomènes de la nature. » (Reclus, 2002, p. 67). L’analyse de Bernard Charbonneau est plus radicale : « Ce n’est pas d’un dimanche à la campagne que nous avons besoin, mais d’une vie moins artificielle » (Charbonneau, 1937, p. 47). Pour lui, « le véritable ami de la nature ne cherche pas à devenir un sportif, mais un vrai marin, un vrai paysan, un vrai montagnard ». (idem, p. 51).

« Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire » est un texte fondamental de l’histoire de l’écologie politique. Il est aussi écrit à un moment clé de la vie de Bernard Charbonneau, tant du point de vue de sa vie personnelle que de sa vie militante : un an après sa rencontre avec Henriette, un an avant son mariage et le camp de Peyranère, mais aussi juste avant l’abandon de son projet de thèse et la rupture avec la revue Esprit de Mounier, il signe l’affirmation de sa vocation particulière. Celle-ci consiste en particulier à « faire sortir » la question du problème posé par le progrès à la nature « à la fois des ténèbres inquiétantes du totalitarisme de droite mais aussi du vide, du caractère inoffensif, relaxant, compensatoire du refoulement de la connaissance ou du désir de nature exprimés dans la littérature de l’époque », en refusant « toute absolutisation de la nature, de toute forme d’irrationnel » (Troude-Chastenet, 1997, p. 194-195), avec la conviction que la modernité tend à détruire autant la nature que la liberté.

Notes

(1) « Si la société a pu se constituer en dehors de l’homme et de la nature comme un monde autonome, c’est grâce à la technique ; par elle notre univers, de naturel est devenu “humain, trop humain” ; plus de bois, plus de bêtes sauvages, mais la ville, la campagne, la guerre ou la crise. » (Charbonneau, 1937, p. 36)

(2) Lettre d’Henriette Charbonneau à l’auteur, 19 octobre 2000. Comment ne pas chercher à mieux connaître l’homme qui, au final d’une vaste fresque historique sur le développement de l’État moderne, affirme : « Mes sources ? – La plus importante est ma vie d’homme : en France de la première à la Seconde Guerre mondiale » (Charbonneau, 1987, p. 445)

(3) C’est dans cet esprit qu’il écrit en 1994 sa propre « Biographie » (Charbonneau, août 1994), suivie d’un article l’unissant à celle de son ami Ellul (Charbonneau, novembre 1994). Le pire pour lui serait encore l’incorporation de l’histoire d’un homme à un récit historique global qui évacuerait le sens spécifique d’un destin personnel. : « Le révolté, le désespéré devient le Grand Homme dont les actes ont une qualité telle que leur contenu n’importe plus […]. Il est momifié dans sa gloire, ses œuvres n’accusent plus mais justifient la société où elles naquirent malgré elle. Elles appartiennent au “patrimoine national”, ce grenier de famille où échouent les objets les plus divers : pêle-mêle la marmite de Denis Papin et le papier “joie pleurs de joie”, le lit du Grand Roi et les tessons du vase de Soissons, les tibias de Douaumont et la gidouille d’Ubu. Retrouver l’homme libre dans l’histoire ? – Autant reconstituer la personne à partir d’un fragment de son squelette… » (Bernard Charbonneau, Je fus, Pau, Marrimpouey, 1980, pp. 171-172)

(4) Autres aspects de cette révolution : le nombre d’élèves par classe et d’heures de cours diminués, le nombre de professeurs réduit à quelques spécialistes, tandis que de nombreux « répétiteurs », des étudiants en formation, prendraient en charge le plus gros du travail, la suppression du bachot, etc.

(5) C’est le titre d’un ouvrage de Jacques Ellul de 1948.

(6) Lettre d’Henriette Charbonneau à l’auteur, 11 avril 2000 : « Bernard […] avait lu Le Sentiment tragique de la vie d’Unamuno qu’il avait fait lire à Jacques Ellul et dont ils ont souvent parlé ensemble. […] Bernard tenait Unamuno pour un frère. Il le cite d’ailleurs dans l’un de ses derniers aphorismes de 1992-1994. »

(7) Par exemple dans cette lettre à Henriette de mai 1937 : « Ce qui m’a dégoûté dans les milieux protestants c’est cette hypocrisie, pour peloter une fille (c’est le terme exact, ne t’en choque pas, cela est arrivé) il fallait d’abord lui parler de Dieu pendant une heure » (Henriette Charbonneau, 2006, p. 59-60).

(8) Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone, op. cit., p. 269 : « L’homme doit péniblement se maintenir entre ces deux abîmes : la totalité cosmique et la totalité sociale ; c’est ce terme même de nature qui lui indique où est son étroit chemin […] Qu’est-ce que la nature ? – C’est le cosmos présent à la conscience, devenu, d’objet de terreur sacrée, celui d’un amour lucide. »

(9) « Vingt ans en mil neuf cent trente, à la recherche d’une Espagne ignorée. Vers des pics d’Europe que nulle pub ne désignait au choix du jeune explorateur, pas de guide ou d’opératour pour lui dicter son itinéraire. Il fallait retrouver les comptes rendus et cartes du maquis de Saint-Saud à la bibliothèque municipale ou chez un bouquiniste. Ni TGV ni avion, deux jours d’un tortillard à voie étroite de la frontière aux Asturies. Pas de chemins balisés. Au piéton d’inventer sa route et d’ouvrir les yeux sur des vues surprenantes qu’aucune photo n’avait déflorées. […] Suivant les détours d’une côte sans campings ni villas, on tendait pour la nuit une toile sur des piquets à l’abri d’un rocher. À côté l’océan grondait sous les étoiles. Selon les jours, encore au choix, le pittoresque d’un cap surplombant la houle, la plage à l’ombre des chênes verts. […] Étape dans le port de pêcheurs d’Avilès. Délices gastronomiques des coques justes sorties d’un sable sans mazout, du bloc d’un thon pêché au large de la jetée, non tiré d’un congélateur où il fut mis il y a trois mois au Gabon. Pour quelques réales, grillé sous une épaisseur d’échalotes, arrosé d’un « tinto corriente » mettant dans votre verre et votre bouche tout le feu sombre et les arômes du monte bajo. Dans la salle obscure, les notes d’une guitare commentant le chant fugué des pêcheurs… » (Charbonneau, novembre 1996).

(10) Journal intérieur des groupes d’Esprit, déc. 1935, cit. in Roy, 1997.

(11) En 1934, il s’est rendu à Oviedo au lendemain de l’insurrection des mineurs animée par des communistes, et avait été très marqué par la répression qui l’avait suivie (entretien de l’auteur avec Henriette Charbonneau, vendredi 26 mai 2000).

(12) Peu de temps après, il se lance seul dans une « marche harassante » de deux jours dans le Totes Gebirge. Mais en septembre 1936, les balades à Capeyron, Illats, Lacanau… se font à deux (Henriette Charbonneau, 2006, p. 27-35). Nous retrouvons donc sur ces sentiers des éléments fondamentaux dont Henriette Charbonneau a souligné la dimension archétypale et symbolique dans la vie de son mari : la montagne, l’île, l’arbre, le poisson (Henriette Charbonneau, 2005, p 5-13). En 1937, Bernard Charbonneau est conscient du rôle que certains d’entre eux jouent dans l’imaginaire social en subvertissant le sentiment de la nature pour le domestiquer. L’exégèse des lieux communs peut ainsi débusquer les mythes populaires de « la fuite vers les Isles », comme celui du marin, de l’aviateur, de l’officier colonial ou de l’alpiniste… (Charbonneau, 1937, p. 17-20)

(13) Dans une lettre du 5-6 mars 1937, il évoque le projet de faire à Pau « un jus sur le sentiment de la nature force révolutionnaire », et le 4 mai, il a « avancé [son] jus jusqu’à la fin. Il ne [lui] reste plus qu’à rédiger le règlement de ce groupe d’amis de la nature »… Au mois de juin, à l’époque de la parution de son texte, il passe trois jours avec Henriette à Saint-Savin-sur-Gartempe et Angles-sur-l’Anglin, et organise avec ses élèves deux excursions dans la forêt de Tronçais (Henriette Charbonneau, Mémoires, p. 53-62).

(14) Il lit à cette époque un livre de Bertaux sur la littérature allemande. Mais il note en avril 37 : « Bon Dieu ! ce que je peux être bouché pour les langues ». (Henriette Charbonneau, 2006, p. 53-57).

(15) Il le décrit en 1866 en ces termes : « D’abord c’est une grande volupté physique de respirer un air frais et vif qui n’est point vicié par les impures émanations des plaines. L’on se sent comme renouvelé en goûtant cette atmosphère de vie ; à mesure qu’on s’élève, l’air devient plus léger ; on aspire à plus longs traits pour s’emplir les poumons, la poitrine se gonfle, les muscles se tendent, la gaîté entre dans l’âme. Et puis on devient maître de soi-même et responsable de sa propre vie. » (Reclus, 2002, p. 51-52) Cependant, là où Reclus évoque surtout l’alpinisme et l’amour de la haute montagne, Charbonneau pense plutôt à la campagne habitée.

Bibliographie

Charbonneau Bernard (juin 1937) « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire », Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest (Bayonne, Bordeaux, Pau et Toulouse), 53 p. Version amicalement fournie par Roland de Miller.

Charbonneau Bernard (novembre 1937) « La fabrication des bons élèves », in Esprit, n° 62.

Charbonneau Bernard, (1969) Le Jardin de Babylone, Paris, Gallimard.

Charbonneau Bernard, (1990), Le Système et le Chaos, Paris, Economica, (2e édition).

Charbonneau Bernard (août 1994) « Bio-graphie », Combat Nature n° 106, pp. 37-39.

Charbonneau Bernard (novembre 1994) « Unis par une pensée commune avec Jacques Ellul », Combat Nature n° 107, pp. 36-39.

Charbonneau Bernard (9-10 septembre 1995) Entretiens avec Michel Bergès et Daniel Cérézuelle (aimablement communiqué par Daniel Cérézuelle).

Charbonneau Bernard (août 1996) « Lettres », Combat Nature, n° 114.

Charbonneau Bernard (23 août 1996) « Bernard Charbonneau, géographe historien », France Culture.

Charbonneau Bernard (novembre 1996) « Derniers écrits », in Combat Nature, n° 115, p. 27.

Charbonneau Henriette (2005) Le Sang d’une pensée, non publié.

Charbonneau Henriette (2006) Mémoires, non publié.

Dosse François (2005) Le Pari biographique, Paris, La Découverte, 478 p.

Reclus Élisée (2002) Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes et autres textes (anthologie composée par Joël Cornault), Charenton, Ed. Premières Pierres, 210 p.

Roy Christian (1 991) « Aux sources de l’écologie politique : le personnalisme “gascon” de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul », Canadian Journal of History, pp. 67-100.

Roy Christian (1997) « Entre nature et pensée : le personnalisme gascon », in Prades Jacques (dir.), Bernard Charbonneau : une vie entière à dénoncer la grande imposture, Paris, Erès, 219 pages pp. 35-49.

Troude-Chastenet Patrick, « Entretiens avec Bernard Charbonneau : génie méconnu ou faux prophète ? », Revue internationale de politique comparée, vol. 4, n° 1, 1997.

Unamuno Miguel de, Le Sentiment tragique de la vie, Paris, Gallimard, 1937 [1912], 377 p.

 

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