« Fin et commencement »

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Bernard Charbonneau

Fin et commencement
(Conclusion de L’État, 1948)

 

Et maintenant que proposez-vous ? — Car la réaction de l’individu moderne n’est pas de rechercher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonction de laquelle doit s’établir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’impossibilités. Alors m’imputant la situation désespérante qui tient à un monde totalitaire, il me reprochera de détruire systématiquement l’espoir. « Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solution apportez-vous ? — Sous-entendu, s’il n’y a pas d’issue à la situation qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. C’est vous qui me désespérez »… Et effectivement je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impossibilité n’existerait pas pour sa conscience.

Je dois pourtant lui refuser cette solution qu’il réclame, parce qu’il doit d’abord ouvrir les yeux sur une situation qui n’est pas le fruit des désirs de mon esprit, mais qui m’est imposée par l’expérience de ma vie confrontée avec l’enseignement de l’histoire. Je sais d’ailleurs que je vais ainsi exactement à rebours de ce qui constitue habituellement la réflexion sur le monde : tant celle des réalistes que celle des utopistes. Quand l’individu moderne regarde au-delà de lui-même, c’est généralement pour construire des systèmes : un tout où le mouvement de l’Histoire s’identifie au devenir de la Vérité ; soit que la fatalité soit vraie, soit que la Vérité soit fatale. Toutes ses puissances l’y conduisent, le besoin de rationaliser l’insolente irréductibilité de la vie, surtout le besoin de justifier un abandon total au fait par une justification totale selon l’esprit. Et je n’ai qu’à décrire une situation ; c’est-à-dire à subir une vérité même si l’univers entier la rejette, et à subir un fait même s’il est parfaitement absurde à la vérité. Je n’ai qu’à décrire une situation ; et je dois la peindre si bien tout entière que je ne peux même pas m’en tenir à la description systématique. Ainsi pratiquée, comme la littérature dans l’abandon au chatoiement des phénomènes, ou comme la recherche universitaire dans leur constat objectif, la description peut être aussi un moyen de fuir le drame. Tandis que ma pensée doit accepter le drame : même celui qui la met en question.

Le mystère, c’est de jeter sur la vie le regard d’un vivant ; d’admettre en fonction d’un Bien l’irréductibilité du fait. L’expérience d’une vérité a fondé mon examen, et cet examen était libre, car cette vérité est la liberté humaine. Rien n’a contraint ma réflexion, pas même la négation de la contrainte, aussi m’a-t-elle conduit à subir une logique qui était celle du poids des choses et non de l’esprit. Une expérience de la liberté ne peut que donner aujourd’hui un sens rigoureux de la liberté à l’Histoire dont toutes les forces convergent exactement pour écraser l’être libre : celui qui la considère de ce point de vue dans son évolution politique n’y trouvera pas son salut, mais sa perte. C’est seulement de là où nous sommes que nous pourrons partir, donc avant d’indiquer non pas la, mais des solutions, je dois éveiller la conscience d’une impossibilité en la rendant aussi impossible aux autres qu’à moi-même. Si je ne soulevais pas le cœur de désespoir, et si en même temps que la révolte je ne suscitais pas le besoin de fuir à tout prix par n’importe quelle issue, alors je n’aurais pas rempli ma mission.

Je n’ai pas de Solution à donner, parce que seule la conscience d’une impossibilité peut provoquer une rupture, qui se situe d’abord sur le plan intérieur : celle qui arrache l’esprit du monde, pour l’en distinguer. Ainsi dépouillé des puissances du monde l’esprit s’éveille dérisoirement nu, mais il vient de faire le premier pas vers la seule issue qui lui soit offerte : celle d’une décision libre. Cette rupture de l’esprit et du monde est le fruit amer d’une redoutable majorité. L’homme du passé pouvait tant soit peu se confondre avec son milieu ; son esprit était probablement moins exigeant, et le monde naturel probablement plus sage. Tandis que vis-à-vis d’un monde que ne règle plus la nature et qu’il n’ordonne pas encore, l’esprit humain doit atteindre un degré d’autonomie qui eût semblé inconcevable il y a seulement un siècle. L’esprit humain aujourd’hui doit se distinguer de son milieu ; c’est-à-dire du monde de l’État et de la technique, et non de celui de l’Église et du Mana. Mais l’homme moderne demeure l’homme. Est-il de taille à remplir cette fonction surhumaine ? Par la force des choses il semble qu’il doive être vaincu, car ce ne sont pas la politique et la science qui permettront à l’homme de régir la politique et la science : seul un effort de liberté lui permettra d’accéder vraiment au règne de la liberté. Cet effort consiste d’abord à ne pas refuser l’insupportable autonomie de la conscience. Là est la chance qui naît du mal ; car cette autonomie vis-à-vis du milieu — dont l’observation scientifique des faits sociaux n’est qu’une manifestation superficielle —, nous donne en même temps que la révélation de notre impuissance une connaissance sans précédent des forces qui pèsent sur notre vie. Être conscient d’être serf c’est déjà ne plus l’être ; dans la mécanique du déterminisme cette conscience est de trop. Seul est vraiment possédé, jusqu’en son esprit, celui qui se croit libre : seule pouvait vraiment déchaîner les fatalités de l’État l’époque qui refuse la contradiction de la liberté et de l’organisation politique. À l’époque de transition où nous vivons encore, l’abandon à l’histoire ne peut s’accomplir qu’en se justifiant auprès du vieil homme par le mensonge de la liberté : quand cette justification ne sera plus nécessaire, il sera trop tard. L’adversaire que je dois combattre n’est pas un fatalisme que je ne trouverai nulle part, pas même chez les marxistes, mais ce refus du conflit de la liberté et de l’histoire qui permet à l’individu moderne de céder au monde tout en demeurant justifié par l’esprit. Tant que l’homme survit, une dernière chance nous reste : dénoncer la contradiction de l’esprit et des faits pour l’acculer au choix… parce que je dois croire qu’en face du choix il ne pourra que choisir l’esprit. J’ai dû fermer toutes les issues — et elles l’étaient déjà —, parce qu’il fallait que notre vraie force s’ouvre le seul chemin qui lui reste.

La conscience de l’impossible est le moteur de l’acte libre. C’est parce que je n’ai plus d’issue que je suis forcé d’agir : s’il restait un moyen d’échapper, il me suffirait bien de vivre au lieu de mettre en question l’État ! Que les faits soient seuls à commander, voilà précisément le scandale qui devrait déchaîner la puissance qui a pour fonction de les vaincre. L’acte libre n’est pas négation, mais révolte contre la fatalité ; parce que sur lui pèse un poids encore plus lourd que celui des choses : ce n’est pas le mur de l’impossible qui me brise, mais l’esprit qui me brise contre lui. Ce désespoir n’est qu’un des noms de la vraie foi, le signe d’une action ordonnée par l’esprit et non déterminée par le milieu : seule la foi peut imposer ainsi la conscience intolérable de l’impossible ; seule la capacité à supporter les faits les plus désespérants mesure la valeur d’une certitude. Si je n’apprenais pas d’abord que nous devons agir contre toute espérance, qu’aurais-je appris de positif ?

Je ne désespère que parce que je dois dépasser : s’il n’y a pas de solution à ce problème, c’est parce que je dois mettre ses données en question. Alors je me heurte à l’obstacle, car toute action est difficile à la mesure de sa profondeur. Si on me dit que le mal dénoncé ici est impossible à enrayer, je répondrai qu’il est pesant parce que réel. Il suffit d’un souffle — d’un slogan par exemple — pour déplacer une apparence ; mais s’il s’agit du Mal lui-même, alors il devient invincible. Il est normal que la fatalité écrase qui cherche à lui échapper, dans sa conscience autant que dans son corps ; son poids sera exactement celui de la poussée libératrice. Et si cette réflexion angoissée ne devait pas ouvrir un chemin je n’aurais pas honte de désespérer ni d’inciter au désespoir ; car mon désespoir me condamne, bien plus que quiconque. Seul il est le signe d’une pensée engagée, sinon vis-à-vis d’un parti, du moins vis-à-vis d’elle-même. Car la pensée désespérée ne se suffit pas, et c’est follement qu’elle s’efforce d’aller au-delà de sa propre constatation. Seul mérite le nom de liberté cet élan qui s’arrache du corps et de la raison qu’il broie sur la paroi du fait.

Il n’est qu’un espoir, que tu chercheras en vain autour de toi. Il n’est pas dans cet avenir ou ce passé mensonger : tu le cherches bien loin alors qu’il est très près… plus près encore… En toi : dans ce vide et ces profondeurs que tu ignorais tu sentiras naître la tiédeur du seul feu qui puisse consumer le monde. La solution est hors de portée dans la mesure où nous la cherchons dans les faits : la liberté devient une utopie pour l’esclave, l’absurde pour la fourmi de la fourmilière. Mais elle est le plus directement saisie pour qui la cherche dans ce saint des saints de l’espèce humaine qu’est la conscience personnelle. Certes, si nous considérons les faits sans complaisance, tout nous enseigne que notre univers tend irrésistiblement à se totaliser en un pouvoir central. Mais humainement rien ne justifie cette évolution, au contraire tout ce qu’il y a d’humain en nous la rejette ; et humainement rien ne s’oppose à ce qu’il en aille autrement, sinon notre refus de taire un geste libre. Il nous suturait de dire : « Je veux parce que je dois » ; et d’être prêts à en payer le prix. Mais faute de cette volonté des éternités d’évolution n’abattraient pas le mur qui nous entoure. La solution n’est pas donnée, elle se prend. Mon analyse ne la comporte pas, elle commande seulement le plus terrible des devoirs : être libre de… Alors celui qui le devient voit tout autour de lui s’ouvrir l’horizon du possible.

Il n’est pas de Solution qui puisse nous sauver de l’aliénation politique. Elle n’est pas dans la meilleure des Constitutions, elle n’est même pas dans la suppression de l’État ; elle est dans l’affirmation de l’homme. Si j’apportais cette Solution, je ne ferais que lui offrir le moyen de fuir ce devoir fondamental ; dans une situation aussi tragique que la nôtre, elle ne pourrait lui servir qu’à refuser le conflit. Peut-être même que ce besoin d’une Solution est essentiellement mauvais, qu’elle n’a jamais servi à l’homme qu’à esquiver la tragédie de sa liberté. Car sa situation sera toujours impossible. Sur la brièveté de sa faiblesse pèse l’éternité des infinis qui tend constamment à le ramener au plus bas. Il lui suffit d’oublier pour céder ; et si par miracle l’éternité l’enflamme, c’est pour lui éclairer l’opacité des ténèbres. Plus s’affirme sa conscience, plus elle lui révèle qu’il sera vaincu, tôt ou tard : et ce tôt se nomme naissance et ce tard mort. La Chute est notre loi : de vieillir, de plier sous la masse ; nous baignons dans sa force invincible comme le poisson dans la mer… Tout ce qui nous arrache à elle est folie, tout ce qui nous dresse est angoisse et peine : la réalité sera toujours à inventer et la décision toujours à prendre. La fatalité qui opprime l’homme ne peut pas être définie une fois pour toutes par une fatalité ; si par extraordinaire nous trouvions le moyen d’enrayer la prolifération de l’organisation politique, nous aurions d’autres poussées à contenir. Tout serait à redécouvrir, comme doit être à chaque instant repensée la lutte contre l’État. La Solution n’a jamais libéré l’homme que de sa liberté ; et c’est pour mieux le tyranniser, notamment par l’État. Celui qui place son salut dans une solution et non en lui-même est constamment tenté de la réaliser par tous les moyens. S’il y a une Solution il n’y a qu’à (1) l’appliquer et le plus efficace de tous les moyens est l’État. S’il n’y a qu’à supprimer l’État, si là est le Bien et non dans l’homme, alors tout ce qui peut aboutir à ce bien suprême est justifié ; même une dictature totale, mais provisoire.

La condition nécessaire d’une victoire de l’homme sur la fatalité politique — et cette condition serait suffisante si elle était pleinement remplie —, c’est d’être. L’État ne se développe que là où nous ne sommes pas pour nous dispenser, légitimement ou illégitimement, de l’effort. Les peuples et les individus libres sont les peuples et les individus riches d’une vie surabondante auxquels il est aussi naturel de donner qu’il leur est normal de recevoir. Être : la condition à la fois la plus proche et la plus lointaine, la plus évidente et la moins facilement concevable. Car le langage ne devrait pas avoir à traduire ce qui devrait aller de soi ; et l’action se voit obligée de recréer l’homme et le monde. C’est bien là la difficulté fondamentale de tout combat pour la liberté. Il est facile d’imaginer l’anarchie, de définir un système fédéraliste. Mais il est bien plus dur de créer la base qui leur donnerait un contenu. Décentraliser, réunir, libérer quoi ?…. là est la vraie question.

L’important serait d’éveiller un esprit, et non pas d’enseigner quelque raison salvatrice. S’il n’y a pas de solution, même pas le refus de la solution, il y a un sens qui suit rigoureusement la voie la plus difficile : exactement à rebours de l’inévitable. Mais ce sens ne s’impose pas automatiquement à l’homme comme la logique d’une doctrine ; dès le niveau de la pensée il n’est donné qu’à un effort de liberté. Il n’est pas dans une vérité mais dans l’esprit de vérité ; il n’est pas dans une raison mais dans une tension. Dans l’effort de l’esprit qui se distend au-delà de ses forces pour réunir en lui tous les aspects de la vérité que distinguent arbitrairement l’intelligence et le langage : ainsi peut-il donner à la pensée toutes les dimensions de la réalité là où la doctrine n’en donne qu’une à l’idée. L’esprit de système abstrait généralement une bonne raison à partir de laquelle il reconstruit tout le reste par prolifération idéologique. Ainsi s’opposent la liberté à l’ordre, l’inquiétude à la vérité : la Gauche à la Droite. C’est en le divisant que les forces du monde désarment en nous l’esprit ; et c’est en rapprochant ses contraires épars que nous ferons jaillir sa flamme. Conservateur ou révolutionnaire ? L’un et l’autre ; car deux choses permettent à l’homme de défier le temps : l’imagination et la fidélité, l’une tournée vers l’avenir et l’autre vers le passé. C’est pourquoi les esprits trop étroits pour les contenir à la fois les opposent.

Nous n’arriverons pas à rompre le cours du donné si nous ne libérons pas d’abord notre esprit en surmontant un certain nombre de dilemmes. Malheureusement c’est ce premier pas qui est le plus difficile, car il n’y a pas de recette qui puisse nous désapprendre ce que le monde nous enseigne à chaque instant. La plus fondamentale de ces raisons devenues contradictions, de ces évidences devenues mystères c’est le paradoxe de l’esprit fait chair : qui se tourne vers le monde parce qu’il ne lui appartient pas. Là est le point le plus profond, où nous pourrions détruire le germe du développement de l’État. La force matérielle est la raison d’être de l’État, et c’est parce que l’esprit n’arrive plus à intégrer les puissances du monde que la fonction matérielle prolifère irrésistiblement dans le corps de l’humanité, comme un organe vigoureux envahirait un organisme débilité. L’énorme appareil du Léviathan n’est que le résidu d’une démission totale de l’esprit humain devant la force. Si celui-ci pouvait se saisir de toute la puissance, l’édifice entier tomberait aussitôt en poussière.

Ce scandale d’un esprit échappant aux puissances terrestres pour s’incarner en elles se manifeste par bien d’autres scandales. Notamment — s’opposant au fanatisme de l’idéologue dont l’intransigeance théorique couvre tous les abandons pratiques — par une fidélité qui s’ouvre aux faits et aux hommes parce ce qu’elle est inébranlablement fondée ; une intransigeance lucide qui tend au maximum d’effort dans la conscience de la relativité des œuvres : les moyens instruisant les fins, comme les fins les moyens. Pourquoi la foi qui se place hors du monde regarderait-elle les faits autrement qu’avec les yeux de l’objectivité ? Elle sait que le plus désespéré des efforts n’aboutira pas au paradis sur terre, mais tout au plus à un monde humainement viable qui sera perpétuellement à reconquérir : une perpétuelle révolte naissant d’une perpétuelle défaite. Comme la vérité lui éclaire le doute, l’éternel lui éclaire le présent, l’universel le concret. Tout se fait ici même, et par toi.

L’esprit fait chair. Invinciblement ceint des remparts de sa foi ; mais veillant l’étendue. Des hommes, présents dans leur corps par la force de leurs mains et l’acuité de leurs sens qui le révèle à leur conscience. Des hommes portant en eux la loi, pénétrés du devoir de leur liberté et de l’action libre ; certains qu’à travers leurs incertitudes elles expriment un bien infiniment plus certain que toutes les certitudes et les œuvres impersonnelles de l’État. Certains que le bien suprême n’est pas donné d’ailleurs, mais trouvé par qui pénètre assez profondément au cœur de soi-même : les vrais fondements de la démocratie ne sont pas Constitutions et votes, mais prière et méditation. Car seul domine la personne celui qui la dépasse ; il ne lui demande pas de se nier, mais de prendre toujours plus profond ce chemin qui s’ouvre à travers l’épaisseur des ténèbres intérieures vers la clarté de la Vérité triomphante. Celui qui paye ce privilège de l’angoisse et de l’effort sait qu’ils lui sont payés non par la justification, mais par l’être : la conscience de la validité universelle de cette existence finie, et la capacité de s’émerveiller en la découvrant dans l’autre. Ce qui s’appelle d’un nom aussi éculé que la liberté : l’Amour.

Aussi la révolution contre l’État doit placer au premier plan la formation de la personne. À la différence d’un système d’éducation qui tend de plus en plus à sélectionner les individus selon leurs aptitudes pour les adapter au mieux à leur fonction sociale, cette éducation devra chercher à former des hommes complets. Elle cherchera à leur donner un esprit et un corps, une pensée et des mains ; elle s’efforcera de développer plusieurs tendances contradictoires : dans le sens, mais aussi à contre-courant des aptitudes. Notamment chez les individus que leurs fonctions publiques pourraient conduire à perdre de vue la condition humaine, elle essayera d’aider le corps et l’esprit à prendre leur plus grande épaisseur : en cultivant par exemple en même temps l’intelligence et le caractère, la sensualité et la moralité. Surtout elle devra aider et laisser croître en l’homme le besoin d’agir sa pensée : la pratique de l’initiative spirituelle le conduisant à l’initiative dans l’action. Plaçant la solution dans l’homme et non en dehors de lui, la révolution contre l’État doit placer au premier plan les devoirs de l’individu vis-à-vis de lui-même : l’éthique et le style de vie personnel. En ceci elle ne fait que reprendre la tradition universelle. Aux antipodes des « révolutions » modernes, qui n’insistent guère sur les devoirs de l’individu vis-à-vis de sa conscience, mais qui lui demandent seulement de l’abdiquer entre les mains de l’État, elle évite ainsi l’erreur centrale qui nous a menés à l’ère des tyrannies sous le couvert du libéralisme politique.

Mais au fond de moi-même je trouve le Tu : au fond de ma solitude l’appel vers le prochain. Ma personne n’est que la première que je rencontre ; ma liberté n’est que la Liberté vécue, elle n’est pas égoïsme mais devoir. Elle m’impose d’aller à rebours de ma facilité, et aussi de me sacrifier pour la transmettre : la nuit de l’intériorité s’ouvre sur le jour de l’universel. Celui qui ne vit pas sa liberté à demi sait qu’il la doit à Dieu autant qu’aux hommes. Pourquoi l’écrirais-je ici si je ne me croyais pas libre ainsi que mon prochain ? La liberté est un principe d’association ; mais seuls le savent ceux qui sont libres. L’homme vivant se donne et se dépasse, et non l’homo politicus qui n’obéit qu’au fouet. Dans la mesure où la personne s’affirmera, s’affirmera la société : celle que l’homme ne subit pas, mais qu’il crée. La seule qui ait une valeur, et non celle des disciplines administratrives et militaires. Pour toujours retentit le cri du communard au soldat de Versailles : « C’est toi l’anarchiste. »

Je suis. Tu es : mon frère. Nous sommes, souverains. Le même cours devrait se poursuivre de la personne à la collectivité, de la vie privée à la vie publique : dans l’acte, mais d’abord dans la pensée. Comment pourrais-je me donner si je ne suis pas ? C’est ce que je suis qui fait ce que je pense et communique. Qui ne dispose pas d’instants où il peut s’abandonner au plaisir et à la méditation ne pourra jamais donner un corps et un esprit à son action ; et le lien qui l’unira à l’humanité ne sera jamais que celui qu’il noue avec ses proches : dans sa famille et dans ses amitiés.

C’est ce que tu es qui te rend universel parce qu’irremplaçable ; parce que nul ne peut donner à ta place ce que tu donnes. Et parce que tu es toi-même, tu ne confonds pas l’univers en toi ; une authentique originalité l’appelle, comme le point sombre et dense du promeneur solitaire crée jusqu’à l’horizon l’immensité de la plaine. Seul l’un peut donner un contenu au multiple ; et seul le multiple peut donner un contenu à l’unité qui le domine. Seule la poussée des individus et des groupes originaux peut faire de l’unité un plus ; et c’est parce qu’elle est ce plus qu’elle devient alors si difficile. Une fois encore le Bien n’est pas dans une logique, mais dans une tension : l’Unité suprême n’est pas dans la totalisation, mais dans une pluralité que l’amour surmonte. La nuit règne sans partage ; mais le point du jour esquisse le cours des rivières, sépare la forêt des champs. Un par un il compte les villages et les maisons des villages ; de la maison il fait surgir l’homme, et du mur les pierres du mur : le soleil s’est levé sur le moindre brin d’herbe. L’obscurité confond ; la lumière qui leur donne vie distingue tous les trésors de la terre.

Mais pour être, et bien plus encore pour donner, l’homme doit pouvoir disposer de sa part de force : sans ce partage il n’y a pas de liberté individuelle, et bien moins encore de liberté d’association. Comment permettre à chacun d’accéder au pouvoir ? Non pas en le déléguant à un Pouvoir total, mais en l’exerçant par lui-même et les autres. Comment partager la puissance dans un monde qui tend à la totaliser ? — Il n’y a pas de réponse qui puisse être donnée d’avance à cette question, mais un choix à faire entre la démocratie et la puissance : l’homme doit imposer sa volonté aux structures politiques et techniques, au lieu de se laisser conditionner par elles. Alors avec l’exercice quotidien du pouvoir l’individu ferait à chaque instant l’expérience de la responsabilité ; dans des sociétés à sa mesure il s’habituerait progressivement à découvrir et à servir l’intérêt commun ; il apprendrait à élargir son horizon sans perdre de vue sa vie concrète. Ainsi au lieu de subir du haut en bas une impulsion qui ferme l’individu sur lui-même en l’écrasant dans la matière, la société vivrait d’un mouvement qui partirait de la base pour aller au sommet. Qu’il s’élève ! Du dernier des hommes jusqu’au trône ; du plus perdu d’entre eux jusqu’à l’humanité. Du plus humble de ses instants qu’il s’élance vers les siècles ! Du plus réel du sol vers le plus vrai du ciel.

Le combat contre l’État ne peut être défini d’avance, il doit être aussi protéiforme que le temps, les pays et les hommes. Peut-on d’ailleurs parler de combat puisqu’il n’est que la manifestation de l’être ? Nous devons réapprendre que la prise et l’exercice de la direction politique ne sont qu’une des formes de l’action parmi une infinité d’autres ; même à une époque qui semble ramener l’action à l’État. C’est pour avoir identifié l’action à la conquête de l’État que les mouvements actuels se voient constamment pris dans le dilemme de trahir ou de périr. Un mouvement naissant ne peut plus aujourd’hui espérer s’emparer du pouvoir en comptant sur la force de sa foi ; il lui faut se saisir des machines et des masses, s’adapter à des moyens d’autant plus efficaces qu’ils pèsent sur celui qui les emploie, ou refuser l’action — quand une tactique totalement efficace ne l’oblige pas à subir le poids total de la Fatalité. L’imagination révolutionnaire permet seule d’éviter cette impasse, en cherchant à inventer des moyens conformes à la fois aux fins et à la situation réelle. Pour un mouvement naissant celle-ci n’est pas la prise du pouvoir ; la prise du pouvoir n’est qu’une étape bien lointaine qu’il serait désastreux de vouloir hâter, quand l’heure arrive de l’envisager vraiment, on peut dire que la plus grande partie du chemin est déjà faite. La plupart des mouvements révolutionnaires modernes ont vu leurs fruits pourrir parce qu’ils ont voulu les cueillir verts : pour une pensée mal dégagée des révoltes de l’adolescence il est trop facile de s’imaginer gouvernant la puissance ; et bien plus facile encore de supposer tout sauvé d’un coup une fois pour toutes. Au contraire une entreprise aussi grave qu’un renversement de l’évolution actuelle — plus particulièrement contre la politisation —, ne peut commencer qu’au commencement : de la pensée à l’action, de la personne aux personnes. Elle doit chercher tout d’abord la réussite là où elle se trouve à sa portée, dans la profondeur et la clarté de la prise de conscience, dans l’exigence du sacrifice. Une entreprise légitime ne devrait jamais avoir que l’extension de son intensité. De la personne à l’humanité celle-ci sera obligée de reprendre consciemment le long chemin que prenaient autrefois tout naturellement les vrais mouvements révolutionnaires. Toute récolte demande son temps pour mûrir ; le plus grand des efforts ne peut guère hâter cette maturation. Et malheureusement l’hiver arrive aujourd’hui à grand pas.

Mais au moment venu et à sa place il n’y a pas lieu de refuser l’État : il n’y a pas de solution, pas même la suppression de l’État. Combattre l’État ne peut être un principe d’action, mais vivre libre ; si je mets l’accent sur l’anarchie, c’est parce que toutes les menaces contre la liberté se nouent aujourd’hui sous la direction du pouvoir, en d’autres temps elle m’eût peut-être commandé de lutter pour un ordre politique. Il ne s’agit pas de choisir idéalement la Liberté pour refuser les contraintes qui s’imposeront inévitablement à l’homme, mais d’un choix historique entre les dernières libertés et la contrainte absolue : ce n’est pas moi qui refuse l’État mais l’État moderne qui se refuse au plus humble de mon besoin d’être libre. Et si un jour il devait être vaincu, il ne pourrait être détruit ; car l’État n’est que le produit de la faiblesse humaine, il ne disparaîtrait que pour livrer l’homme à d’autres contraintes. La société sans État est une utopie, autant que l’homme sans péché. Elle supposerait des individus parfaitement lucides, parfaitement bons et parfaitement forts ; capable de penser et d’agir à chaque instant en fonction de l’humanité. Elle supposerait aussi absurdement un monde où chaque individu serait maître de refuser les impératifs de l’organisation technique qui nous permet de vivre. Nous vivons de l’État, parce que depuis des siècles l’État est dans l’homme ; notamment en Europe occidentale, il ne saurait être question de trop l’affaiblir ; pas plus qu’on ne saurait enlever brusquement la morphine à un intoxiqué.

L’État est notre faiblesse, non notre gloire ; voilà la seule vérité politique. Toute société où l’individu se dégage de la totalité primitive suppose un gouvernement, des lois et même une police, sans lesquels elle sombrerait dans un chaos plus écrasant que leurs contraintes. Mais l’organisation politique contient les germes du désordre auquel elle remédie, au-delà d’un certain point elle devient plus oppressive que le trouble dont elle prétend libérer. Il est impossible de supprimer l’État ; mais il est non moins nécessaire de le réduire au minimum. Le plus sûr moyen d’y arriver, c’est de la connaître : d’être à la fois conscient de la raison qui l’impose et de la détermination qu’il fait peser. Nul ne peut mesurer la vérité de l’anarchie s’il n’a mesuré la nécessité de l’État ; et seul l’esprit d’anarchie peut fonder un bon usage de l’État : cet ouvrage n’est pas autre chose qu’une introduction à l’art de gouverner. Ce n’est pas un système, mais une conscience qui nous permettra ainsi de déterminer constamment le point d’équilibre où les maux se compensent ; et ce n’est qu’un effort de plus en plus pénible qui pourra étendre le domaine de la liberté aux dépens de l’automatisme administratif : certes l’État détruit l’homme, mais l’homme seul détruit l’État. Comme la démocratie, l’anarchie se conquiert et se paye par un sacrifice aussi lourd que la solution politique est légère ; la justice sociale ne se réalisera pas par la dictature d’un État prolétarien, mais par un socialisme coopératif, seulement ce socialisme-là exigera des hommes, prolétaires compris, infiniment plus de vertus pour des résultats matériels plus médiocres. L’anarchie est un sens (2) ; une société sans État où la liberté des individus serait à la fois nature et vérité est aussi inconvenable que l’accomplissement sur terre de l’harmonie céleste. Mais elle doit être le but où tend constamment l’action ; une interminable marche à rebours du courant qui n’aboutira sans doute qu’à nous maintenir là où nous sommes : à maintenir l’homme en son humanité.

Nous devons réapprendre à distinguer l’État ; à tracer les contours de l’objet et de son domaine, à le dégager du tout où il se confond aujourd’hui par l’effort d’une pensée vécue. Cette limite — et je sais très bien que je n’invente rien puisque ma fonction est de ramener à l’évidence —, dans un régime politique normal s’impose d’en haut par la vérité, et d’en bas par la volonté du peuple : mais cette volonté d’en bas ne peut avoir de sens qu’informée d’en haut.

Pour limiter ainsi l’État, la condition de base est de ne plus l’identifier à la vérité : de refuser absolument d’accorder une autorité sacrée au pouvoir politique. À cette condition la fin qui ordonne illégitimement la société humaine pourra redevenir le moyen légitime dont elle se sert. La rupture fondamentale qui brise la totalité est celle de l’Évangile : « Rendez à César ce qui est à César. » Or avant toute chose, ce qui n’appartient pas à César c’est le sacré ; la politique doit perdre tout caractère mystique, comme la religion tout caractère politique. Mais l’esprit ne peut échapper au monde que s’il le connaît et le domine : entre Dieu et César c’est Dieu qui fait le partage. Nous devons trouver en nous-mêmes la conscience et la force de participer à la vie de la cité : pour que l’État soit seulement l’État il nous faut aussi dépolitiser la politique.

Au lieu de servir l’homme le pouvoir devenu vérité l’écrase des foudres de Zeus. Nous devons donc avant tout chercher à éliminer, et d’abord dans notre esprit, cette atmosphère de culte dont s’entoure l’État moderne. Ce fait devenu dogme, nous devons le soumettre à la critique d’une raison informée par la foi ; ces rites plus émouvants qu’une liturgie doivent être ramenés à la matérialité de l’idole. Si les défenseurs de l’État me répliquent que cet appareil est nécessaire, je répondrai que c’est probablement parce que l’État ne peut plus se justifier autrement : par le service de l’homme et de la vérité. Plus d’État sauveur, ou de Nation providentielle, mais une fonction nécessaire et limitée : l’administration à laquelle les hommes porteraient l’attention qu’ils portent à leur corps. Au gouvernement non pas un prophète, mais de bons gérants entretenus dans la conscience du sérieux et de l’humilité de leur fonction par la méditation et la prière. Mais comment empêcher celui qui manie l’argent et les armes de devenir l’éternel Judas ?

L’esprit se distingue du corps, bien qu’intimement uni à lui ; il importe donc de séparer et d’associer l’autorité et le pouvoir. Le plus urgent, à la fois le plus immédiatement réalisable et le plus difficile à créer serait une véritable autorité. Comment en effet définir d’avance la vérité qui donnerait à la conscience universelle la force de s’imposer à l’État ? Et pourtant cette tâche serait dès à présent à la portée de petits groupes qui suppléeraient à leur débilité par la qualité de leur foi. Dans l’état actuel de l’humanité cette vérité ne peut plus être un dogme religieux ; elle pourrait consister en des Droits qui seraient garantis par une institution absolument distincte de l’État.

Ces droits ou ces devoirs — qu’importe, car le droit pour soi est devoir vis-à-vis de l’autre —, devraient se ramener à ceux que la conscience humaine reconnaît le plus spontanément et le plus communément aux hommes. Leur définition demanderait autant d’humilité que leur défense exigerait d’intransigeance. Car il ne s’agirait pas d’affirmer un Bien absolu, mais de tracer la limite de l’inhumain. Pour la défense de cet objectif limité on pourrait solliciter l’accord de toutes les forces spirituelles ; certes elles argueraient probablement de l’irréductible de la Vérité, mais nous savons que pour défendre la patrie elles savent accorder leurs vocations, que serait-ce le jour où il s’agirait de défendre l’humanité ! D’ailleurs elles trouveraient ainsi l’occasion de satisfaire sur le plan du monde la rigueur dont elles font preuve sur celui de l’esprit.

De tels droits ne s’inventent pas ; et je crois qu’ils correspondraient à peu près aux droits de l’homme. Mais les droits de l’homme sont trop ambitieux et trop vagues : ils définissent un maximum là où il faudrait définir un minimum, ils manquent d’un contenu concret. Une déclaration des droits de l’homme actuel devrait énumérer les libertés passives : la sécurité des personnes et des biens, mais surtout affirmer l’active : le droit de vivre selon sa pensée. Elle devrait également situer, par la description d’un certain nombre de cas précis, les bornes indéplaçables que nul ne pourrait renverser sans soulever une horreur sacrée : surtout si ces violations cherchent à se justifier par des raisons techniques. Ces limites intangibles, il faudrait parfois les souligner par le sacrifice éclatant de la puissance au bien (3) ; de tels sacrifices, absurdes à courte échéance assurent en réalité l’avenir. Une vraie déclaration des droits devrait fuir le mensonge idéaliste, ne s’en tiendrait à la définition la plus prudente que pour mieux souligner toute infraction par une condamnation solennelle dont chaque individu pourrait appliquer les sanctions.

Ce jugement ne pourrait pas évidemment être porté par une institution dépendant des États. C’est là le mensonge de l’ONU et de la SDN dont les membres sont, soit des fonctionnaires trop bien payés pour ouvrir les yeux sur l’institution dont ils vivent, soit des hommes d’État qui la méprisent secrètement. Les droits de l’homme ne pourraient être garantis que par une sorte d’Ordre international dont les membres seraient élus : mais pas seulement par les peuples, par leur foi et par leur vie. Il ne leur suffirait pas d’être reconnus par le plus grand nombre, ils devraient subir une formation et des épreuves. Cette formation serait exactement le contraire d’une formation spécialisée puisque leur fonction serait la défense de l’homme ; et leurs occupations rien moins qu’absorbantes puisqu’ils devraient toujours disposer du temps de retourner aux sources de leur action. Ces hommes, aujourd’hui difficilement concevables, ne seraient ni des littérateurs ni des politiciens, ni des ingénieurs ni des savants. Ils se seraient tournés vers l’esprit, mais ils auraient considéré le monde ; l’expérience religieuse n’aurait pas atrophié en eux la capacité à percevoir les faits économiques et sociaux ; ils auraient fréquenté les hauts lieux, mais aussi le laboratoire et le bistrot. Maris et pères, flâneurs et jardiniers, ils n’auraient rien d’exceptionnel, sinon d’être des hommes d’un style plus dur, sans espoir d’argent ni sans espoir de gloire. Car toute autre carrière leur serait interdite, et toute forme de publicité sur leurs personnes, dans les journaux ou ailleurs, serait considérée comme une insulte à la dignité qu’ils représentent. Plutôt que dans un État, c’est dans une autorité mondiale que devrait s’incarner l’unité de l’espèce humaine. Les solidarités matérielles ne manquent pas au monde actuel hélas !, mais une communion. Sans vérité commune, l’unification politique imposée par le progrès technique serait un mensonge que sanctionnerait d’ailleurs après coup une vérité qui refléterait la totalisation du monde matériel. Il n’y a d’unité que spirituelle : elle seule peut englober la terre sans détruire la diversité des hommes et des pays qui lui donnent son prix.

Dès aujourd’hui rien n’empêche une société internationale de révolutionnaires de préfigurer cette institution en créant les formes d’une vie commune et d’un style de vie individuel auquel s’astreindraient tous ses membres. Entre l’« engagement » politique et le « dégagement » littéraire, ce pourrait être exactement la tâche d’intellectuels soucieux d’une action qui serait pensée.

Rattachées à cette autorité supérieure les activités de l’esprit échapperaient à l’État ; dans ce domaine l’anarchie devrait être la règle. Les cultes, les arts, l’instruction, la justice formeraient des corps autonomes ; tandis que la propagande, chargée de donner à la politique l’aura du sacré, disparaîtrait, laissant chaque fonction croître et décroître au gré des besoins de l’homme.

Réduit à une administration des choses l’État retrouverait sa légitimité : mais ceci suppose une opinion capable de sacrifier à l’intérêt commun ce qu’elle accorde juste au salut public ; ceci suppose également que la guerre ne tende plus à sacraliser l’État et à concentrer en lui la puissance. La fonction de l’État ne serait plus alors de réaliser le maximum d’une perfection matérielle, mais d’assurer à chaque individu le minimum à partir duquel commence la liberté : un strict minimum qui laisserait un contenu au risque. Tel qu’est l’homme, et surtout telle qu’est notre civilisation où la technique concentre la puissance, la loi est un mal nécessaire. Seule l’intervention de l’État peut empêcher que le déchaînement des intérêts économiques écrase l’homme, — bien entendu à la condition que l’État ne s’identifie pas à l’économie. Seul l’État pourrait assurer un partage plus équitable du revenu collectif : c’est donc exactement là où le libéralisme bourgeois lui refuse de s’exercer que l’action de la loi aurait une raison d’être. Mais cette fonction devrait être surtout négative : fonction de répression et de contrôle tendant constamment à se développer pour elle-même, elle n’est pas à définir systématiquement, elle doit être toujours redécrite selon les domaines et l’instant.

Un tel régime politique serait exactement le contraire d’une dictature de transition : conscients de l’ambiguïté du moyen les hommes qui s’en serviraient tendraient à réaliser les conditions qui rendraient l’État inutile — ainsi l’État conduisant à la liberté se distinguerait seulement par des citoyens plus libres. Comment empêcher l’organisation politique de tout envahir, et l’amener ainsi à se détruire elle-même ? Il n’y a pas de Constitution politique qui puisse nous en donner la recette : républiques, monarchie, aristocraties ou gouvernements populaires peuvent être indifféremment despotiques ou libres. Dans un régime d’exploitation économique une Constitution démocratique comporte une large part de mensonge — il est vrai qu’une tyrannie politique renforçant l’exploitation économique est un mensonge total. Le vrai but demeure la formation d’hommes capables de dépasser leur individu, et la découverte de moyens techniques qui ne dépasseraient pas l’homme. C’est dans la mesure où ce but serait atteint que la démocratie parlementaire pourrait être le moyen pour le peuple de contrôler un État réduit au strict nécessaire. Mais il faudrait qu’un double mouvement élève alors le peuple à la conscience des responsabilités politiques pendant qu’il ramène le gouvernement aux problèmes de l’homme. Des citoyens conscients de leur vérité, habitués à exercer des pouvoirs à l’échelle de la profession et de la localité seraient prêts à considérer leur droit électoral pour ce qu’il est ; une charge. Ils tiendraient d’autant plus à leur indépendance qu’ils auraient mesuré de l’intérieur les difficultés de tout gouvernement ; ils seraient aussi loin de la démagogie que du despotisme, parce qu’ils connaîtraient à la fois les fatalités de l’État et sa nécessité. Une éducation qui cultiverait la foi et la pratique rendrait possible un parlement où les intérêts objectifs s’affronteraient pour se dépasser ; les partis à tendance totalitaire qui font de l’action politique leur vérité y disparaîtraient d’eux-mêmes. Les lois d’ailleurs pourraient interdire provisoirement toute organisation de ce genre.

Comme la loi, le gouvernement devrait être le fait d’hommes. Plus que de définir une Constitution il serait important de trouver le moyen de dépolitiser les hommes « d’État ». Une des formes les plus pernicieuses de la politisation de la société est cette incarnation de l’abstraction politique dans le mythe d’une personne : il serait d’ailleurs assez facile d’y remédier par l’interdiction de la propagande. Mais il serait aussi nécessaire de rappeler au spécialiste de la politique les raisons d’être de la politique : la vérité et l’homme. La politique ne pourrait pas être une carrière, une formation appropriée entretiendrait chez les spécialistes de l’action pratique le culte des vérités intemporelles, des épreuves leur rappelleraient de les vivre. Enfin l’interdiction d’exercer pendant un certain temps des fonctions publiques les obligerait à des périodes de retraite où ils pourraient s’interroger sur le sens de leur action, tout en se replongeant dans les conditions de vie du plus grand nombre.

À ce prix l’État pourrait être l’État. Redevenu une fonction limitée soumise à des fins supérieures, contrôlé et exercé par des hommes conscients des périls qu’il implique, le gouvernement pourrait retrouver une initiative et une stabilité qui lui manquent dans la plupart des démocraties libérales. L’outil serait l’outil ; aussi efficace quand il est saisi par la main guidée par la pensée qu’il devient inerte quand elle l’abandonne.

Tout ceci porte un nom qui n’est pas nouveau : démocratie, socialisme coopératif, fédéralisme. Cet ouvrage n’apporte pas de solution nouvelle ; il cherche seulement à éveiller un esprit nouveau. Depuis un siècle que les théoriciens de la société essayent de concilier l’évolution du monde et la liberté des hommes nous les voyons constamment osciller de la pure utopie à un réalisme totalement engagé dans l’histoire. Nous voyons par exemple les responsables des petits groupements fédéralistes, inspirés du personnalisme et de Proudhon, qui se dépensaient avant-guerre dans une activité sans échos, brusquement portés à la tête d’institutions internationales où ils côtoient les notables les plus éminents de ce monde qui les ignoraient autrefois. Comment ne croiraient-ils pas que l’instant du triomphe de leurs idées est proche ? Ils oublient seulement que si l’Europe apparaît soudain si proche, c’est parce que la guerre a une fois de plus accéléré le processus d’unification. Cette unité n’est pas le fruit d’une pensée, mais le produit du jeu des forces, elle laisse entier le problème d’une fédération authentique qui est de fédérer des hommes et des sociétés libres et vivantes. Une fois de plus des secrétariats, des comités se sont fondés, qui oublient que les institutions centrales n’ont pas d’autre valeur que celle de la base qu’elles expriment. Et c’est celle-ci qui reste toujours à créer.

L’erreur de tous ces théoriciens est d’avoir évité le conflit avec l’histoire. Soit en posant autant que possible le problème dans l’abstrait, soit en supposant que le sens de l’histoire était celui de leur pensée : pour cela le plus sûr est d’ailleurs d’éviter d’examiner de trop près la situation concrète de l’homme. Tant que cette attitude prévaudra, le premier pas restera toujours à faire : la décision toujours à prendre.

Ce livre n’aura rempli sa fonction que s’il éveille, dans toute sa hauteur, la conscience d’un conflit et celle de la décision qui doit le trancher. Si je consulte l’histoire, et l’homme que suppose cette histoire, elle m’apprend seulement que le combat contre la liberté est perdu d’avance. La logique de la totalité répond trop au monde et à ce que nous sommes. Elle n’est pas un accident, mais la conclusion des siècles ; elle n’est pas le fruit d’une volonté démoniaque, mais le produit des raisons les plus légitimes. Elle fournit à notre esprit les preuves tangibles de l’action pratique, et elle répond ainsi à son besoin d’absolu en lui prouvant que céder à la nécessité est précisément la raison d’être de l’homme. Je ne peux pas plus semble-t-il, l’empêcher de s’accomplir que nier que deux et deux font quatre. Elle est la Solution, elle est la Fin — mais elle n’est pas la vérité.

Au contraire, avoir choisi la liberté m’entraîne à choisir toujours exactement l’impossible. Sur le plan de l’État, à lui sacrifier généralement la puissance, et parfois le bonheur. Au niveau de l’action révolutionnaire, à demander par exemple à chaque individu le maximum de conscience pour le maximum d’engagement ; ou de prendre son temps quand le sentiment de l’urgence doit le posséder. Surtout il me faut obtenir de lui qu’il renonce au pire dans le meilleur de lui-même : qu’il accepte de se donner tout entier à une entreprise qui ne résoudra rien, car dans la lutte contre la nécessité le plus inhumain de tous les efforts ne peut conduire qu’à l’échec ; et s’il conduisait au salut, ce salut ne serait jamais que la liberté de se perdre. Fût-il jamais demandé de sacrifier des biens aussi certains à un bien aussi incertain, aussi peu satisfaisant pour le besoin logique que pour le besoin mystique ? En exigeant ainsi le maximum de sacrifices matériels pour le minimum de justification spirituelle, et en faisant de cette absence de justification le sens même de cet effort, est-ce que je ne vais pas à rebours de toutes les puissances de l’homme ? Coalisant pour refuser cette proposition le corps et l’esprit, le sens pratique et le sens religieux.

De tel droit refuses-tu le Fait ? — Serait-ce au nom du doute ? Tu n’as pas bonne conscience. Tu n’ignores pas la chaleur fraternelle qui peut unir les foules, la rigueur des certitudes scientifiques la gloire des armées ; tu n’as même pas l’excuse de les avoir niées. Tu sais que le Fait existe, et que la grandeur de ses œuvres se dresse devant toi comme une tour qui se perdrait dans le ciel. Que valent les tiennes ? Que vaut cet écrit dérisoire, qui prétend ne se référer à rien de ce qui l’a précédé ? Qui prétend se dépouiller de l’aide que pourrait lui apporter la méthode historique ou le procédé littéraire ; et qui refuse le contact avec l’opinion que pourrait lui assurer le consentement à quelques-unes de ses certitudes. Tu n’es rien sinon toi-même. De quel droit ériges-tu ta misère en autorité ?

De quel droit ? — Du droit de la vérité ! Et si l’univers entier rugissait par toutes ses puissances et dominations qu’elle n’existe pas, je n’en accorderais pas moins ma vie à elle seule. À toutes les gloires anonymes je préfère la misère de la personne libre ; un seul de ses échecs vaut plus que tous les monuments construits par César et ses ingénieurs. Et si jamais certitude ouvre les portes de l’éternité, c’est bien celle de cette angoisse où l’esprit se réveille en sa chair, abandonné des hommes et de Dieu.

Tu m’as demandé quelle solution j’apportais ; et je t’ai répondu que ces solutions, d’autres les avaient données en vain. À mon tour de te poser la question que je dois poser à tout homme. La description que contient cette œuvre est-elle en gros vraie ou fausse ? Si elle est vraie, crois-tu qu’il puisse y avoir une issue pour l’homme libre dans le monde totalitaire ? Cette question précède la tienne, et pour une décision authentique elle devrait suffire. L’utopie désormais, ce n’est plus de s’opposer à l’inévitable développement de l’État (4), mais d’espérer pouvoir le concilier avec la liberté. Entre le fait et le commandement de l’esprit nous sommes acculés à un choix aussi total que le fait qu’il doit nier — aussi n’aurons-nous jamais assez d’imagination et de prudence. Pour avoir trop compté sur l’histoire, nous en sommes presque réduits à la seule force de l’esprit ; et chaque jour qui passe nous condamne un peu plus à ne compter que sur elle. La seule question est la suivante : notre foi dans la liberté est-elle assez grande pour l’avoir choisie avant l’histoire ?

Je m’adresse à ceux dont la Liberté est la raison d’être : c’est-à-dire à beaucoup plus et à beaucoup moins qu’on ne pense ; et s’il s’agit de révéler à quelques-uns la profondeur de leur foi, il s’agit aussi bien de faire perdre aux autres le goût d’une justification mensongère. Dans nos sociétés d’Occident, sauf quelques idéologues, la plupart des hommes vivent d’une croyance implicite en leur liberté. Qui refuserait vraiment de croire à l’autonomie de la personne ? Qui cesserait vraiment de se sentir soi-même au cœur de son corps ? De croire à sa conscience et à sa volonté : au prix unique de cette existence scellée d’un nom, irrévocablement enclose entre la naissance et la mort ? Quel régime oserait dire au plus soumis de ses esclaves que son choix entre le bien et le mal est dicté d’avance ? Aujourd’hui comme hier — en Allemagne hitlérienne comme aux USA ou en URSS —, seule la liberté justifie : les États qui la détruisent doivent en donner la comédie au peuple. Car, tant que l’esprit subsistera dans l’homme, seule la foi dans sa liberté l’empêche de s’abandonner au chaos. Si cet appel s’adresse à ceux qui vivent de liberté, il s’adresse à l’humanité tout entière.

Mais peut-être aussi qu’il s’adresse à bien peu, car la peur de la liberté est aussi commune que le besoin de s’en justifier. Si seule elle peut valoriser notre conscience et nos rapports privés ; si même dans la vie publique nous sommes obligés de supposer la responsabilité à chaque instant, nous ne faisons rien pour accomplir les devoirs qu’elle suppose, pour l’assurer aux autres et à nos descendants. Parce qu’il a toujours été pénible de se mettre en travers d’une évolution : surtout quand la rupture est telle que la conscience de la solitude et de la mort doit être le chemin qui conduit au sacrifice physique. Il ne nous est pas plus possible d’y renoncer que de la servir. Alors nous nous arrangeons pour prononcer son nom du bout des lèvres quand tous nos actes la nient.

Héritier infidèle ! tu ne vois donc pas que ta petite vie vit de ce trésor que tes pères ont conquis ? Égoïste ! tu te nourris de ces richesses que tu refuses à tes fils. Hypocrite ! comment ne vois-tu pas que tes paroles condamnent ta conduite ? À chaque instant tu ne cesses de dire Je ou Tu ; tu portes condamnation comme s’il y avait encore des juges et des coupables. Comment pourrais-tu penser, quand ta face se penche sur la face de l’aimée, que ce sourire où tu te perds n’est qu’un reflet sur le reflet de ton amour : quelque éclat miroitant sur le large des déterminations infinies ? Si tu savais vraiment que ta liberté n’est pas, à l’instant même ton esprit retournerait à ce néant qu’il n’aurait plus de raison de refuser.

Je ne peux plus croire au caractère irréductible de ce mensonge sinon je n’aurais pas de raison de le dénoncer. Pour provoquer en l’homme le geste libérateur, il doit suffire de lui montrer à quel point ce monde détruit sa liberté, et à quel point il ne peut exister sans elle. As-tu choisi de vivre ce dont tu vis ? L’issue n’est pas dans l’histoire ; elle n’est pas dans ce livre qui, serait-il écrit avec la glèbe même de la réalité, ne sera jamais qu’une question balbutiante : le pâle écho de l’éclatante question qui t’est posée. La réponse c’est toi : l’homme vivant qui ne se contente plus de survivre d’une liberté qui lui était naturellement donnée, mais qui choisit d’en imposer la marque à la nécessité elle-même : et tout d’abord à cette nécessité menteuse que l’homme social interpose entre la nature et l’esprit. Tout était fini ; tout commence.

Frère de beuveries, frère de jeux et d’angoisse ! Vers toi l’un de nous a crié ; d’un cri qui devrait voler jusqu’aux bornes du désert — si ce désert a des bornes. Et s’il devait se perdre, puisse-t-il s’écraser sur le silence du monde pour le maculer de sa faiblesse comme le sang du témoin souille le marbre du palais.

Ici finit le discours ; et commence l’acte, ou le silence.

Notes

1. La société bourgeoise pourrait être divisée en deux tribus : la horde blindée des « Gnakas » et le cénacle décadent et parfumé des « cesraithrosymphes ». Mais la distinction raffinée des seconds est régulièrement aplatie par la charge brutale du « Gnaka ».

2. La destruction de l’État peut s’opérer dans l’État lui-même : certaines institutions d’État, par exemple l’Université, les Ponts-et-Chaussées, etc. tendent à redevenir des corps qui se justifient moins par le service de l’État que par celui du public. Il suffirait d’accentuer cette tendance en leur donnant par exemple un budget autonome.

3. Je pense au cas de ce village déplacé pour construire un barrage. Il est évident que la raison imposait d’employer la force contre cette population qui n’avait pas voulu comprendre qu’elle devait librement sacrifier un attachement sentimental au bien commun. Mais les précédents sont redoutables, car toute violation du droit trouvera toujours d’excellentes raisons.

4. Disons aujourd’hui « Et de la science ».

 

L’État, 1948. Réédition Economica, 1987

 

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