L’idée d’incarnation chez Charbonneau, Ellul et Illich, par Daniel Cérézuelle (2)

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Daniel Cérézuelle

De l’ensarkosis logou à la critique
de la société technicienne chez
Bernard Charbonneau,
Jacques Ellul et Ivan Illich

Deuxième partie

(Extrait de l’ouvrage La Technique et la chair, Parangon, 2011)

Quelques remarques philosophiques

L’esprit du quotidien

Que ce soit chez Charbonneau, Illich ou Ellul, la critique de la dépersonnalisation technicienne est conduite au nom d’une exigence d’incarnation qui s’enracine dans la tradition spirituelle judéo-chrétienne. De ce point de vue, leurs valeurs ne sont pas du tout originales ; ce qui est original par contre, c’est leur détermination à juger les aspects les plus quotidiens de la modernité à l’aune de ces valeurs. Sans oublier que chez ces trois auteurs cette critique a été d’abord motivée par une révolte devant les conditions de la vie quotidienne moderne plutôt que par une démarche spéculative, nous allons maintenant proposer quelques jalons qui permettent de baliser a posteriori la logique de cette filiation entre l’expérience judéo-chrétienne de l’existence et la critique du technicisme moderne. Ce faisant, on pourra mieux appréhender le fond spirituel commun à ces trois auteurs.

L’incarnation est une notion centrale dans la Bible et semble ne pas avoir d’équivalent dans la tradition philosophique occidentale héritée des Grecs (23). C’est au XIXe siècle, alors que l’industrie triomphe partout en Europe, que la notion de chair émerge comme un thème important de la philosophie moderne. Elle inspire en particulier la critique phénoménologique et existentielle de la vision scientiste du monde et de l’instrumentalisme techniciste. Contre cette vision du monde qui leur semble avoir tiré son dynamisme de la tradition spéculative héritée des Grecs, certains penseurs vont mobiliser une autre tradition : celle de la spiritualité juive et chrétienne. Influencée par l’esprit du Talmud ou celui des Confessions augustiniennes, cette tradition a toujours cherché la vérité plus du côté de l’expérience intime que de l’objectivité impersonnelle et atemporelle du concept. On le voit, si la notion de chair est mobilisée par la philosophie moderne cela tient plus à l’héritage de Jérusalem qu’à celui d’Athènes. Lire la suite

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