Chronique du terrain vague, 19

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 19
(La Gueule ouverte n° 56, 4 juin 1975)

Une gueule qui en dit long (celle de l’arbre que n’a pas encore décapité la tronçonneuse)

Un des signes du terrain vague c’est l’absence d’arbres. On y trouve toutes sortes de bâtisses ou de déchets qui témoignent de la tempête humaine, mais pour maintes raisons : pollutions, trafics et remuements divers, l’arbre n’y prospère guère, seulement la ronce ou l’ortie. Parfois quelque arbuste exotique, faux acacia ou vernis du Japon, s’y égare, mais le chêne y est impensable. Et le jour où le terrain vague se développe, culotté de béton et cravaté d’asphalte, ce ne sera pas un châtaignier qu’on plantera mais un prunus sanguinolent qui ne produit pas de prunes mais de la beauté, de la Culture, du standing. Et à peine aura-t-il pris racine que la nouvelle mode, le trouvant con, l’arrachera.

Tandis que du temps des Gaulois (je ne remonte pas plus haut que ce prototype du Français de France) la forêt cachait l’arbre, dont nul ne remarquait la présence trop encombrante. Sans cesse, à la main, prolongée par quelque fer coûteux, hache ou houe, il fallait se battre avec le chiendent : les chênes, pour empêcher le vert déluge d’envahir le petit trou lumineux gagné par la civilisation sur la nature. Et le défricheur a si bien pris ce tic qu’il continuera, mitraillette ou bombe H en main, quand le dernier arbre sera abattu, réduit à se tronçonner lui-même. Car depuis le trou s’est agrandi, et ce sont maintenant les dernières clairières d’ombre étiquetées « espaces verts » qui sont menacées d’être effacées par le déluge gris.

Car l’homme a toujours cherché le soleil, et pour alimenter le feu, il lui fallait du bois : ce soleil figé en troncs et en branches par l’ombre des feuilles. Il fallait aussi abattre les arbres pour élargir la steppe à blé, et surtout pour produire le fer qui abat les chênes et les hommes dans des forges catalanes : c’est pourquoi vers Perpignan les Aspres sont si aspres.

Et alors l’homme et la lisière ayant pris du recul, il a commencé à voir les arbres et à les aimer pour eux-mêmes, au lieu d’en faire des dieux cruels et hostiles. Et même chez quelques sénateurs de l’Urbs, fort dépourvue de squares, ou à l’aube de la modernité chez quelques poètes oisifs, s’éveillera un amour inquiet des arbres. « Escoute bûcheron, arrête un peu ton bras… » Mais le bûcheron n’escoute pas, il a besoin de nourrir sa petite famille, et d’éliminer cette ortie géante qui pour peu qu’on se relâche, en moins d’un siècle envahit votre jardin. Quant au bûcheron motorisé il escoute encore moins, cette putain de tronçonneuse fait trop de bruit et va trop vite, si vous écoutez les discours du monsieur ce n’est pas une branche qu’elle va trancher mais votre bras, le bûcheron de l’an 1975 n’a plus ni bras ni tête, c’est un parc de machines géré par l’ordinateur de l’ONF.

C’est pourquoi, en dépit de l’exploitation des forêts stockées en réserve au carbonifère ou au miocène la forêt disparaît, et dans le vide (angoissant ou lumineux au choix) se dresse l’Arbre symbole de la nature, donc aussi de l’homme. Jamais celui-ci ne l’a ainsi contemplé, debout et les yeux grands ouverts, et non prosterné comme devant le frêne Yggdrasill, géant ténébreux de la nuit hercynienne. Si nous adorons la nature ce n’est plus par peur comme les Germains mais parce que nous la sentons menacée : et quand rugit quelque part la tronçonneuse, c’est dans nos propres tripes qu’elle tranche. Pourquoi l’arbre se dresse-t-il ainsi devant nous les bras ouverts comme pour nous barrer la route ? – Parce que nous approchons des bornes de la terre, qui sont les nôtres.

L’arbre parle, et en termes bien plus clairs qu’à Dodone. Le ministre de la Culture vous dira que celui-ci, on ne l’abattra pas, parce qu’il est beau, il sera préservé au titre de la Qualité de la Vie que notre société développée peut enfin se payer grâce à la production en masse de sapinettes de l’ONF. C’est quand la France ne sera plus qu’un espace noir que vous pourrez enfin vous offrir un jambon de porc gaulois nourri de glands. – C’est faux, l’Arbre ce n’est pas du bidon, de la Culture, mais de la nature : du nécessaire. S’il est beau, c’est parce qu’il est trop vrai. L’arbre est ce que voudrait être l’Art : un signe, mais lui l’est à tout coup. Regardez bien celui-ci, qui n’est qu’un platane comme un autre, comme il plonge souple et nonchalant (voyez saillir les muscles des reins) vers le soleil. Quelle puissance lisse concentrée dans le tronc, comme elle explose sans bruit là-haut dans la lumière ! On comprend qu’il soit une insulte au nabot de l’Équipement qui ne songe qu’à le châtrer. L’arbre est un signe, l’avant-dernier peut-être, concernant le fondamental et l’essentiel de la vie : la nécessité où nous plongeons nous aussi nos racines, et la liberté qui nous fait tendre comme lui vers la lumière de toutes les forces lentement puisées dans la nuit de la terre et des temps.

L’arbre est une parole : un symbole. Oh ! Il n’a rien de très neuf. Un arbre c’est la nature, la mode il s’en fout, il a le temps. Un chêne c’est un chêne, et paradoxalement c’est ce qui fait son originalité. L’arbre c’est l’arbre de vie – donc en un sens l’arbre de mort. L’existant, cela n’a rien de la logique mécanique des techniques ou de l’idéologie, cela joue des contraires, l’arbre en connaît un bout pour ce qui est de la dialectique. Tel le frêne Yggdrasill, s’il s’enracine dans l’obscurité et la durée c’est pour jaillir vers la lumière ; et à la frondaison qui dans le vent jusqu’à l’ultime ramille, répond inversée dans la nuit des profondeurs une autre ramure, elle aussi divisée jusqu’à la plus fine des radicelles. Faire du soleil avec de l’ombre, tout vivant, arbre ou homme, en est là. À toi d’en faire autant. Arbre de vie, cela peut se dire de bien des façons. Si vous avez mangé le fruit de l’arbre de la science sans en être empoisonné (ce qui se traduit par une certaine bouffissure des méninges et du langage), vous pouvez le dire en termes rationnels et scientifiques. Je passerai vite, l’écologie s’en chargeant. Un arbre, une forêt, cela fabrique de l’oxygène : c’est pour cela que l’Équipement (en tronçonneuse) coupe les platanes des routes du Languedoc pour vous permettre de vous remplir les poumons de co2 exalté par le soleil. Allez donc un mois d’août où vous étouffez à l’ombre de ce climatiseur raffiné et gratuit en forme de chêne, déguster un bol d’air étendu dans l’herbe. C’est frais, ça pétille dans votre nez et dans votre tête autrement que du Perrier. Et ça détend, car l’arbre de vie est toujours un arbre de paix : approchez du gros chêne, n’ayez pas peur ce n’est pas un rhinocéros, il ne vous mordra pas. Faites comme lui, dénouez-vous, ce n’est pas à la guerre, ni au travail qu’il vous invite, mais à la paix.

Passons maintenant au discours technique. Un arbre c’est une centrale parfaitement au point utilisant l’énergie solaire qui fabrique toutes sortes de produits ou sous-produits, tels qu’oxygène, merle, bondrée apivore, etc. Et ceci sans la moindre perte d’énergie sous forme de chaleur ou de bruit. Quel rendement ! Il vous stocke le soleil sous forme de bois qui vous restitue août, rouge et ardent, en décembre. Ce n’est pas l’allumette de l’ONF qui le fera, il faut quelque bois dur comme le chêne – et le plus dur c’est le cœur qu’il a invincible. Rien à foutre, la quantité c’est pas la qualité, l’ONF peut augmenter le rendement (?), il produira mille fois plus de merde mollassonne et blême gorgée d’eau ou flambant comme du papier, pas du bois quoi qu’il prétende. Car la vie croît à son rythme, arbre ou homme cela ne se force pas comme le croient les producteurs, économistes ou pédagos. Plus l’arbre prend son temps (faites comme lui, prenez le vôtre), plus son bois est dur ; comparez celui du chêne qui pousse dans la vallée à celui qui pousse sur la colline, c’est le roc sur lequel il a cru que ce dernier vous restituera. Mais évidemment c’est emmerdant de ne pouvoir fabriquer du chêne en cinq sec comme on le détruit en appuyant sur la gâchette.

L’arbre – chêne ou ormeau –, quel vieux con ultra réac ! N’allez pas si vite, pensez-y, contemplez-le. Bien plus que nos fusées rotantes et puantes il bouge, il jaillit vers le ciel, et lui ne redégringole pas. Il suit sa voie qui est d’être un chêne de plus en plus fort. Il accumule l’acquis des années cercle après cercle sans bruit ni agitations vaines, sinon la danse des feuilles là-haut ; essayez d’être aussi souple et gai que ce vieux schnock. Et le patriarche réalisera le rêve du jeune baliveau. C’est cette enfance durcie au cœur du tronc sous l’aubier des années récentes qui, autant que ses racines, le tient debout contre vents et marées. L’arbre c’est le progrès, sinon le changement (lequel et de quoi au juste ? Toute la question est là). Mais c’est aussi l’arbre de la liberté et de justice. Ce qui sera l’objet de la prochaine chronique. Car il est aussi difficile de parler de l’arbre en une page que de caser le siècle dans le cadre de l’hebdo.

La Gueule ouverte n° 56, 4 juin 1975

Une réflexion sur “Chronique du terrain vague, 19

  1. EnColère

    Bonjour,

    Ho que si ces tarés veulent aller plus vite que leur fade musique thermique, et de mise au pas du végétal pour assouvir les exigences démoniaques du règne machinal, les scientifrics et autres parangons de l’avarice connectée rivalisent d’inepties propre à remplir le vide intersidéral.
    Nous avions déjà les OGM et la «viande» in vitro pour améliorer la vision qu’ils ont des êtres vivant de manière générale : des machines faibles et peu rentables à produire de la ressource (ils oublient juste que les réactions chimiques nécessaires n’ont pas à être portées au-delà de 40°C dans toutes les étapes, contrairement à leurs forges débiles pour nous colles entre 4 murs), même humaine, voilà qu’il n’est même plus nécessaire de leur laisser les conditions naturelles aux plantes : https://www.nature.com/articles/s43016-022-00530-x
    Outre l’imbécilité du CO₂ capté qui reste définitivement connecté au réservoir atmosphérique quoiqu’on en dise, nous avons donc bien sûr l’éternel argumunt que j’entends depuis plus d’un demi siècle «c’est pour éviter les famines» (ou il y a toujours confusion entre production et distribution chez les vulgarisateurs)… ou il suffira de gâcher 4 fois plus pour les uns et de produire 4 fois moins pour les autres pour éviter trop de chamboulements et nettoyer sa conscience avant les derniers paysans.
    L’encasernement du vivant, pardon : son incarcération totale dans ce monde d’efficacité confondu avec la rentabilité n’aura bientôt pour nous plus aucun sens – il sera dicté uniquement par des algorithmes. Respirez bien bujourd’hui (même en ville), un jour très proche arrivera même où l’air ne pourra plus être distribué autrement qu’en bouteille. Avec ses divers critères de qualité et de prix.

    Bon courage aux survivants

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