Édouard Schaelchli, « Charbonneau sans Giono ? »

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Édouard Schaelchli

Charbonneau sans Giono ?

 

Un beau jour, nous tombâmes d’accord pour convenir qu’on pouvait aller aux choses par quantité de chemins. Nous avons pris celui de la science expérimentale, nous construisons nos lois d’après l’expérience ; on peut également construire des lois sur l’inexpérience, elles ne seront pas le contraire des premières. Tout ce qu’on peut dire, c’est que certains cheminements de l’esprit sont plus rapides que d’autres, mais ils ne sont pas plus vrais.

Il ne s’agit pas, bien entendu, de prétendre qu’on peut créer une usine de raffinage de pétrole à partir des Chants de Maldoror, des comédies d’Aristophane ou du sixième concerto de Haendel. Non, la raffinerie de pétrole, telle que nous la connaissons, ne peut être créée qu’à partir du cheminement de l’esprit qui l’a créée telle qu’elle est maintenant sous nos sens. Il s’agit d’imaginer qu’on est en dehors des chemins parcourus par le pétrole et toutes ses raffineries, et qu’on va par d’autres voies vers des créations qui n’ont, forcément, aucun nom dans la direction prise par notre esprit.

Giono (dans Le Dauphiné libéré, vers 1965)

Le caractère, un peu provocateur, il faut l’avouer, de la question dont nous faisons le titre de cette contribution, ne fait que trahir un certain agacement. Depuis plusieurs années, l’auteur des réflexions qui vont suivre s’efforce de mettre en lumière (1) l’influence décisive que Giono a pu exercer sur Bernard Charbonneau entre 1934 et 1945 et l’énormité du déni de réalité qui a conduit Charbonneau à considérer Giono et le gionisme comme des obstacles majeurs à l’émergence d’une véritable prise de conscience écologique. Son obstination n’a eu pour l’instant d’égale que la surdité de ceux qui, en commentateurs soucieux de faire de Charbonneau une figure pure et irréprochable de fondateur de l’écologie politique, tiennent apparemment à ce qu’il soit bien entendu qu’il n’a eu d’autres précurseurs que des penseurs politiquement corrects (pour eux) et d’autres sources profondes d’inspiration que son expérience personnelle du monde et son génie. Au moment où parut cet admirable volume consacré aux textes de jeunesse d’Ellul et de Charbonneau, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, nous fîmes part à Sébastien Morillon et à Daniel Cérézuelle de notre étonnement que, dans l’appareil critique de cette édition pas plus que dans l’importante introduction qui précède ces textes, il ne fût dit un seul mot des rapports entretenus par Charbonneau avec l’œuvre et la pensée de l’auteur de Que ma Joie demeure. Nous avons ensuite eu l’occasion, lors d’une réunion de l’AACE, d’exposer avec une certaine précision les raisons et les arguments qui militent en faveur d’une reconnaissance du rôle déterminant de l’influence gionienne sur la pensée de Charbonneau, sans que nous sachions qu’on nous ait opposé la moindre objection fondée sur une lecture des textes ou sur une étude du contexte dans lequel ont été écrits ces textes que Quentin Hardy n’hésite pas à ranger dans « cette classe de poissons des grands fonds, de livres “froids’’ qui plongent dès leur expression matérielle puis remontent des abîmes pour se présenter dans la force de l’âge […] avec la fraîcheur d’idées neuves, pourtant énoncées soixante-dix ans plus tôt (2) ». Nous admirons la beauté de cette image, mais nous aimerions qu’elle fût aussi vraie pour celui au sujet duquel elle est ici employée qu’elle le serait pour qualifier les essais de Giono, précisément écrits « entre 1934 et 1945 », qui ont selon nous si puissamment influencé le personnalisme gascon, et pour souligner l’étrange destin qui, après les avoir fait oublier si longtemps les fait revenir, aujourd’hui, pleins d’une actualité presque sidérante. Qu’est-ce donc qui fait de Giono, pour les promoteurs actuels de l’écologie politique, un précurseur politiquement si gênant, si ce n’est incorrect ?

Avant de tenter d’éclairer cette question, il convient de pointer du doigt, clairement, où se situe historiquement la rencontre, et il se trouve qu’on peut le faire très facilement en regardant attentivement les deux textes rédigés par Charbonneau entre janvier 1936 et juin 1937. Le premier, « Le Progrès contre l’homme » (tout comme le manifeste rédigé avec Ellul peu de temps auparavant), porte très fortement la marque de l’influence du mouvement non conformiste des années trente, comme le souligne très bien Quentin Hardy, notamment celle du livre de Dandieu et Aron, La Révolution nécessaire (1933), dont on peut dire que les deux jeunes Bordelais reprennent à peu près intégralement les thèses principales, en les radicalisant et en les axant nettement sur la problématique État-Technique qui leur est déjà chère et dont ils pouvaient avoir emprunté les termes à Nicolas Berdiaeff qui avait publié, en 1933 également, L’Homme et la machine. Le second, « Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire », ne s’inscrit pas vraiment dans la même ligne, contrairement à ce que suggère Quentin Hardy qui voit en lui un approfondissement de la même « analyse ». L’élément nouveau, à savoir la notion de « sentiment de la nature », marque un infléchissement très net de la réflexion du jeune Charbonneau qui ira d’ailleurs en s’accentuant par la suite de livre en livre et qui finira même selon nous par l’éloigner sensiblement de la pensée d’Ellul, resté beaucoup plus fidèle à la tendance ascétique peut-être héritée du Péguy de la Cité harmonieuse et de L’Argent. Entre les deux textes, comme entre les deux hommes, c’est précisément l’influence de Giono qui se glisse. L’auteur de Colline, Regain et Un de Baumugne (la Trilogie de Pan), très célèbre depuis 1927, n’a pu être ignoré des deux jeunes étudiants bordelais qui, abonnés à Esprit, avaient eu maintes occasions d’entendre parler de ce romancier original, résolument provincial, en rupture avec les milieux intellectuels, attaché à la chose paysanne et devenu, depuis 1932, avec Jean le Bleu et Le Grand Troupeau, une des figures les plus remarquées du pacifisme intégral. Lié au parti communiste, il commençait alors à s’en démarquer, dessinant dans Que ma Joie demeure une forme d’utopie libertaire profondément atypique qui préfigurait poétiquement, de façon saisissante, l’aventure du Larzac et qui, en 1938, exerça une véritable séduction sur les milieux des Auberges de jeunesse, équivalent français très laïcisé de la Jugendbewegung auquel s’intéressait vivement le mouvement des non-conformistes français, notamment Denis de Rougemont et, à Bordeaux, Bernard Charbonneau. 

Or cet auteur, déjà très célèbre grâce au best-seller que constitue Que ma Joie demeure, achève de se singulariser en publiant, en juin 1936, un essai retentissant, qui, d’une part, sera un véritable succès de librairie malgré l’hostilité grandissante de la critique de gauche et de droite, d’autre part, servira de viatique à toute une jeunesse au même moment galvanisée par le Front populaire (jusqu’en Alger où s’ouvrira une librairie du nom de cet essai, Les Vraies Richesses, à qui Camus doit sans doute son côté gionien), et enfin sera le point de départ d’une aventure alternative des plus curieuses, alliant pacifisme intégral et naturisme en milieu paysan : l’aventure communautaire dite du Contadour. Juin 1936, c’est, inutile de le préciser, le moment charnière qui sépare les deux textes de Charbonneau qui nous occupent. Et il est certain que celui-ci a lu l’essai de Giono, puisqu’il le cite (sans guillemets, il est vrai), dans l’important paragraphe consacré à l’homme du Contadour qu’il place à part parmi les figures du « sentiment de la nature », à côté de Lawrence et de Ramuz, le désignant comme « un indépendant qui défendait une conception révolutionnaire nouvelle ». Il faut bien citer tout le passage :

«Giono, bien qu’écrivain de gauche, est de la même lignée que Ramuz, mais nous ne trouvons pas le même renoncement chez lui. L’esprit de révolte est plus vif chez le paysan provençal que chez le montagnard vaudois ; surtout, le paysan provençal sait par expérience que la société actuelle ne le laissera pas tranquille dans son village. Il a fait la guerre, il n’aperçoit pas les conséquences de la civilisation née du profit capitaliste comme une nuée menaçante à l’horizon, il les a vues face à face en 1914. Les aspects matériels de la civilisation actuelle : la grande ville, la guerre de destruction, ont frappé Giono, son pacifisme l’a attaché aux milieux de gauche ; mais tandis que la gauche voyait dans la guerre le résultat d’une conspiration d’intérêts, Giono allait plus loin et mettait en cause la civilisation : son mépris des vraies richesses. Giono avait sans doute à gauche une position un peu fausse, mais les fatalités du monde actuel ne tardèrent pas à acculer les soi-disant révolutionnaires au bellicisme ; ce jour-là Giono redevint ce qu’il était vraiment, un indépendant qui défendait une conception révolutionnaire nouvelle. Il ne s’est pas contenté d’écrire des livres, il n’a pas eu peur d’aller jusqu’au bout de ses idées et la valeur de l’expérience qu’il tente aujourd’hui dans la communauté de Manosque est en fonction directe de la profondeur de son sentiment de la nature (3).

Cherchez bien, page 142 ou 143 du texte publié en 2014, vous ne trouverez pas une note pouvant expliquer ce qu’il en est de cette « communauté de Manosque [qui] est en fonction directe de la profondeur de son sentiment de la nature », pas plus que vous ne trouverez la moindre allusion dans l’introduction pouvant expliquer en quoi consistait cette « conception révolutionnaire nouvelle ». Ce sont là, apparemment, choses insignifiantes, à côté du fait de savoir, par exemple, que « c’est Albert Camus qui s’indigna dans Combat du 8 août de l’accueil euphorique réservé par le reste de la presse française à une “révolution scientifique’’ dont la première manifestation avait été un carnage sans précédent, annonçant pire encore (4) » ou à telle idée d’Ortega y Gasset, de Valéry ou de Bergson que tout le monde connaît sans qu’on ait besoin de nous en rien préciser. L’érudition a parfois d’étranges caprices. Pourtant, s’il est une formule qui puisse révéler ce que Charbonneau pensait de lui-même en juin 1937, c’est bien celle qu’il emploie pour Giono : « un indépendant qui défendait une conception révolutionnaire nouvelle [et qui n’avait pas] peur d’aller jusqu’au bout de ses idées [en sorte que] la valeur de l’expérience qu’il tente aujourd’hui dans la communauté de Manosque est en fonction directe de la profondeur de son sentiment de la nature ». Surtout si l’on songe que Charbonneau, à ce moment, songe à créer une « fédération des amis de la nature », conçue pour favoriser des contacts avec la nature susceptibles de développer un sens de la liberté vraiment révolutionnaire. Cette idée-là n’a rien à voir avec les conceptions d’Ordre nouveau ou d’Esprit, dont les intellectuels considéraient avec un brin de condescendance le « panthéisme paysan de Monsieur Giono ».

C’est bien pourtant tout à l’honneur de Charbonneau d’avoir été l’un des seuls (avec Camus, curieuse coïncidence) à mesurer la profondeur de la pensée de Giono et la radicalité de sa remise en cause du monde urbain et industriel. Alors, pourquoi n’en jamais parler, ou n’en parler qu’en faisant comme si c’était tout à fait secondaire et insignifiant ?

Nous ne ferons qu’esquisser une proposition de réponse. Notons d’abord que, comme c’est sa coutume (sa manie ?), Charbonneau se garde bien de jamais citer un texte de Giono. Même dans le passage reproduit plus haut, il se contente d’intégrer dans une de ses phrases une allusion au texte, donnant bien à entendre qu’il sait de quoi il parle, mais sans reprendre explicitement une seule formule de l’adversaire un instant convoqué comme allié. Nous disons à dessein « l’adversaire », car il entre manifestement dans la posture favorite de Bernard Charbonneau d’être seul contre le monde entier. La compagnie des vivants le gêne, surtout s’ils lui ressemblent. Il préfère les morts : Montaigne, Rousseau, Dostoïevski, Berdiaeff. Ce qu’il emprunte à un de ses contemporains, ce n’est jamais que ce qu’il a déjà tellement pensé lui-même de son propre mouvement qu’à la limite c’est presque une grâce de sa part que d’accorder à autrui une place dans une de ses pages. Nous caricaturons un peu. Mais comment ne pas être frappé, en le lisant, de la hauteur du point de vue auquel il se place ? D’où, dans notre texte, cette formule allusive au « mépris des vraies richesses » contre lequel Giono s’insurgeait et à l’encontre duquel il « mettait en cause la civilisation ». C’est là résumer de façon extrêmement sommaire un livre qui n’a rien de la simplicité un peu rustre qu’un « paysan provençal » (même en prenant ce titre pour le plus sincère des compliments) pourrait mettre dans l’expression de sa révolte. C’est là surtout réduire à bien peu de chose, du point de vue intellectuel, un texte dont un Blanchot n’hésitera pas, quelque temps plus tard, à souligner toute la complexité, ne pouvant mieux décrire son « mouvement » profond qu’en la présentant comme une « pensée aux prises avec elle-même (5) ».

Tel est bien peut-être le fond du problème : en Giono, le jeune Charbonneau se trouve confronté à une puissance d’écriture et de pensée d’autant plus gênante à cette heure qu’elle occupe précisément la place que lui-même rêve d’occuper, celle d’un prophète à qui se révèle dans le désert l’impossible vision d’un monde dans lequel se serait déjà produite la catastrophe qu’il s’agit d’annoncer. On n’est pas loin (même si c’en est d’une certaine façon l’inverse), sans doute, du Jonas auquel Ellul consacrera après la guerre quelques-unes de ses plus belles pages. Mais il y a dans l’essai si méconnu de Giono quelque chose d’unique, qui tient probablement aux qualités les plus singulières d’un écrivain merveilleusement doué pour inventer à qui s’est imposé soudain le devoir de dire le plus simplement possible ce qui n’aurait pas dû avoir besoin d’être dit : l’évidence d’une vérité qui se situe au niveau des gestes les plus simples et les plus élémentaires et qui se trouve brutalement mise en cause par un rapport au monde dans lequel n’entre plus le moindre contact direct avec les choses et les êtres. Sans reprendre ici une démonstration que nous estimons avoir faite assez amplement ailleurs, soulignons seulement ce que pouvait avoir d’impressionnant pour un jeune lecteur de 1936 une évocation de la vie urbaine telle que celle qu’on trouve dans ces lignes des Vraies Richesses :

«Je vois tout ce qui se mange et qui attend ; les provisions de la ville, ce qui se transformera en sang dans les habitants de la ville et qu’ils useront en travail, en désirs et en batailles. Et les trains noirs qui sifflent, cette nuit, sur les longs ponts de fer, là-bas, du côté de Vincennes, et vers le nord, et vers l’est, déchargeront tout à l’heure dans les gares de marchandises les étoffes, les viandes, les poissons, les légumes, les épices, pour la consommation de demain et des jours suivants. Pour la consommation du travail, du désir et de la bataille. Tout roule ici dans une loi implacable de machine. Et les trains incessants alimentent les foyers. La vie brûle tout le temps dans le corps des habitants de la ville, non plus pour la joie de la flamme, mais pour l’utilisation de la flamme. La vie de chacun doit produire, la vie de chacun n’a plus son propriétaire régulier, mais appartient à quelqu’un d’autre qui appartient à quelqu’un d’autre, qui appartient à la ville. Une chaîne sans fin d’esclavage où ce qui se produit se détruit sans créer ni joie ni liberté (6).

En 1936, Bernard Charbonneau n’est pas encore l’immense écrivain qu’il deviendra en écrivant Pan se meurt, en 1944 (au terme d’une période qui, l’éloignant à la fois géographiquement et politiquement d’Ellul, permettra à l’écart dont nous parlions un peu plus haut de se creuser entre eux), et ce titre du premier de ses ouvrages dans lequel sa plume s’affirme si puissamment nous informe peut-être inconsciemment de quel modèle il cherche à s’émanciper en accédant au style qui le définit alors enfin dans sa singularité. Car Pan, c’est la figure gionienne par excellence, et comment s’étonner de ce qu’en signant l’arrêt de mort de cette figure, Charbonneau n’ait pu s’empêcher de repenser totalement son rapport à « l’indépendant » qu’il avait jadis célébré ? L’étude qu’il lui consacre, deux ou trois fois plus longue que la précédente, vaudrait d’être intégralement citée, à cause de ce qu’elle décèle de duplicité littéraire, pour ne pas dire de mauvaise foi. Nous nous contenterons d’en retracer les grandes lignes pour ne nous arrêter que sur ce qui nous semble en constituer le noyau dur. 

Après une brève mise en perspective historique qui permet au passage de signaler Giono comme un auteur proche de ces « œuvres qui ont inspiré la propagande du maréchal », et dont la lecture « semble bien montrer que sur [le] chapitre [de l’imagerie bucolique], nous n’avons pas réussi à franchir un pas décisif depuis l’époque du petit Trianon (7) », sans que soit précisé davantage le lien établi entre le pétainisme et Giono, celui-ci est ensuite situé dans une époque où, « au lendemain de la seconde guerre mondiale, le mouvement qui portait les hommes vers la campagne s’accentua (8) » du fait d’un « besoin de s’évader hors de leurs prisons d’acier et de lumière vers la solitude et la paix des champs » ; situé également « sur le plan littéraire », par rapport à « une école historique [qui] s’avisa enfin que le paysan avait existé et joue un rôle capital dans le devenir de l’humanité » (on songe évidemment aux travaux de Gaston Roupnel et de Pierre Pascal), comme l’un des « représentants les plus connus » de cette « brillante école d’écrivains bucoliques (9) », avec Pourrat et Ramuz. Parti pris quelque peu discutable, si l’on songe que Giono, tout comme Ramuz, présente de si profondes originalités qu’il est presque absurde de le rattacher à « l’école » d’un Pourrat, mais qui permet de le classer dans la catégorie des écrivains « régionalistes », de ces romanciers dont on peut sans doute reconnaître la capacité à décrire « avec une telle intensité leur réalité particulière qu’ils ont atteint l’universel » mais qui n’en ont pas moins tendance à voir le monde par le petit bout de la lorgnette. C’est ce qui apparaît bien vite : « la nature, la campagne, c’est pour eux le monde de la réalité ». Leur sens aigu « du concret » leur rend la ville non seulement odieuse mais inconcevable, comme « une sorte d’abstraction où le corps et l’esprit ne peuvent s’épanouir », à laquelle ils opposent les réalités de la campagne, ne voyant le citadin que comme l’envers du paysan, sa négation, et idéalisant à souhait celui-ci pour voir en lui « l’homme éternel dont la spontanéité est intacte » et dans lequel « s’expriment toutes les richesses du cosmos ». Giono, « représentant le plus remarquable de ces nouveaux bucoliques (10) », mérite cependant d’être regardé à part, non seulement à cause de sa puissance d’évocation, mais parce que, ayant, plus que les autres, « essayé de définir […] systématiquement leur but », « c’est lui qui a exercé la plus grande influence », tellement qu’« il est aujourd’hui impossible d’analyser les rapports de l’individu moderne et de la nature, de la ville et de la campagne, sans se heurter à un certain nombre de mythes qui ont été mis en circulation par Giono et ses disciples ». On voit là apparaître pour la première fois l’idée d’un « gionisme », même si le mot n’est pas encore employé. C’est ce qui rend nécessaire de faire « la critique de Giono », non celle de « la valeur de son œuvre » mais celle des « fins sociales qu’elle prétend poursuivre », celle d’une « erreur » résultant de « la force [d’un] élan lyrique qui a permis à Giono d’esquiver le problème que son expérience de la nature aurait dû lui poser (11) ». 

On en arrive ici au noyau dur d’une analyse qu’il faut citer intégralement pour n’en rien perdre :

 Comme dans beaucoup d’œuvres modernes, l’élément purement critique est beaucoup plus fortement exprimé que le reste. Giono a bien parlé de l’ennui désespérant des villes, de la stérilité d’une existence qui n’a plus de relation avec le cosmos. Mais une fois évoqués les problèmes que pose la mécanisation du monde, il fait demi-tour ; il fuit devant l’ampleur du conflit et de l’effort à accomplir pour le résoudre. Dans un déluge de mots, il noie la réalité : Paris ? Eh bien, c’est simple, Paris sera détruit par les arbres. Que dis-je ? Paris est détruit par les arbres. La nature est toute-puissante, la nature est sage, il n’y a qu’à laisser faire. Pas besoin d’inquiétude, pas besoin de lutte ; pas besoin de liberté en un mot : il n’y a qu’à laisser faire, Paris sera bien détruit par les arbres. Giono, victime des illusions du lyrisme et de celles du pacifisme, nie le conflit et la responsabilité qu’il impose à l’homme, car s’il est vrai que la ville surhumaine sera un jour détruite, elle ne peut l’être que par d’inconcevables monstres.

La première chose que Giono ne voit pas, c’est qu’il est impossible de revenir à la campagne parce que la campagne qu’il chante est en train de se détruire sous nos yeux. Le berger mène encore son troupeau dans la lande, la faux du moissonneur tranche les blés – tout ceci a l’air d’être éternel comme le ciel et la montagne, mais cela n’est qu’une apparence. Disons le mot : la campagne de Giono n’est qu’un décor, pour ce qui est des hommes, le même qui a servi pendant tout le xixe siècle ; si les descriptions sont belles et vraies, les paysans de Giono sont aussi faux que ceux de Rousseau ou de Zola. C’est une fois de plus la campagne vue à travers les réactions d’un citadin dégoûté ; il a fui la ville pour ne pas voir un certain nombre de choses qu’il est décidé à ne pas voir à la campagne. La ville, c’était le mal, la campagne c’est le bien – ce qui l’empêche de voir tous les côtés négatifs de la société paysanne actuelle : l’amour de l’argent, l’absence d’imagination, une vie qui apparaît elle aussi extrêmement médiocre quand on la pénètre. Et ainsi, il ne s’aperçoit pas que cette campagne éternelle dont il nous parle est elle aussi en crise, et que cette société dont il vante la solidité est en train de se décomposer sous ses yeux.

Interrompons là un réquisitoire qui se poursuit de la même manière durant deux pages assez denses, pour nous arrêter sur ce qui en constitue clairement le noyau dur : l’idée que Giono (et le gionisme) contribuerai(en)t à rendre impossible une vraie prise de conscience de cela même qu’il(s) prétend(en)t dénoncer, à cause d’un déni de réalité qui le(s) conduirait à prendre une illusion pour la solution du problème à poser. Inutile d’insister sur ce que cette critique a d’atterrant pour quiconque a simplement lu Que ma Joie demeure : pourquoi, en effet, est-ce Bobi, un homme des villes, qui y est choisi par Giono pour apporter la joie à des hommes qu’une lèpre – l’argent, l’ennui – est en train de ronger sur le plateau Grémone ? Et pourquoi la jeune Aurore se suicide-t-elle, au beau milieu de l’idylle inventée par Giono ? C’est à n’y rien comprendre, si l’on suit Charbonneau, et l’on est en droit d’hésiter entre deux hypothèses : ou bien ce lecteur ne sait tout bonnement pas lire, et alors, il faudrait en rire ; ou bien il a de bonnes raisons pour lire de travers, et alors il faut chercher ces raisons. Comme Charbonneau est évidemment un excellent lecteur, il convient donc de chercher, ailleurs que dans Giono, les raisons qui sont les siennes de liquider un héritage qui lui est manifestement devenu insupportable. 

Une lecture impartiale des Vraies Richesses exige d’inscrire cette œuvre dans le mouvement, si bien vu par Blanchot (et, plus récemment, par Jacques Viard, Jean-François Durand et Laurent Fourcaut [12]), qui conduit Giono, à partir de Que ma Joie demeure, à osciller constamment entre une tentation poétique et une tentation politique, sans jamais réussir à échapper à ce qu’il lui faut accepter comme une profonde contradiction mais en cherchant toujours à faire de cette tension déchirante le moteur d’une action à la fois poétique et politique. Cela revient, en un certain sens, à lire comme en creux l’un de l’autre un essai et un roman dont l’un semble être la négation, ou le revers, de l’autre. On entrevoit alors, et c’est ce qui est vraiment extraordinaire chez Giono, à l’opposé de toute théorie et de tout dogme, une vision qu’il faudrait dire socio-poétique, ouvrant sur une véritable politique du vivant, se situant à mi-chemin d’une sorte de néo-panthéisme ou paganisme plus ou moins épicurien et d’un christianisme radical, quelque chose qui, précisément, pourrait s’appeler un athéisme post-chrétien, comme Giono le suggère d’ailleurs assez maladroitement dans la préface aux Vraies Richesses, quand, pour indiquer le lien qui unit les deux œuvres, il précise :

 J’ai pris pour titre de mon livre le titre d’un choral de Bach : Jésus, que ma Joie demeure ! Mais j’ai supprimé le premier mot, le plus important de tout l’appel, le nom de celui qu’on appelle, le seul qui, jusqu’à présent, ait compté pour la recherche de la joie ; je l’ai supprimé parce qu’il est un renoncement. Il ne faut renoncer à rien.

Que Charbonneau ait bien lu tout cela, il n’en faut pas douter. Les mots qu’il employait en 1936, pour parler de l’« indépendant qui défendait une conception révolutionnaire nouvelle », en témoignent déjà assez : 

Giono, bien qu’écrivain de gauche, est de la même lignée que Ramuz, mais nous ne trouvons pas le même renoncement chez lui. L’esprit de révolte est plus vif chez le paysan provençal que chez le montagnard vaudois ; surtout, le paysan provençal sait par expérience que la société actuelle ne le laissera pas tranquille dans son village (13).

 

Il ne peut donc pas ne pas avoir entrevu aussi quelle part d’ironie pouvaient receler les images apocalyptiques (et shakespeariennes) dans lesquelles Giono cherche à nous faire voir la cité parisienne détruite par les arbres de la forêt, en un désastre qui découle du simple fait que, quelque part dans un pays de montagnes, une poignée de paysans ont décidé, au lieu de vendre leur blé, d’en faire du pain pour le manger.

Où faut-il alors chercher les raisons de Charbonneau, les raisons qui lui font, en 1945, considérer que tout, chez Giono, relève du déni de réalité ou d’un snobisme de citadin ? On pourrait supposer qu’il a lu d’autres textes de Giono, dans lesquels se serait exprimé une sorte de « renoncement », une manière de « tourner le dos » aux problèmes si bien vus en 1936. Mais lesquels ? Là encore, les deux essais qui suivent Les Vraies Richesses, si l’on admet que Charbonneau les a lus (et l’on n’en peut douter), loin de justifier les critiques qu’il en fait, les font paraître d’une injustice si criante qu’on devrait en effet crier de douleur en lisant de pareilles impertinences. Il s’agit de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix et du Poids du ciel, tous deux publiés en 1938, et qui ont exposé Giono à de telles attaques de la part des communistes et de tous les fascistes de droite comme de gauche qu’il faut de toute évidence qu’ils aient contenu quelque chose d’autre qu’un simple bucolisme de pacotille. Quoi d’autre, si ce n’est une remise en cause de la civilisation industrielle que personne n’était prêt à recevoir à la veille de la seconde guerre mondiale ? 

Il faut donc chercher plus loin, jusqu’en ces heures troubles où la Révolution nationale sut créer un climat propice à tous les renoncements comme à tous les retournements de vestes et de postures. Mais précisément, Charbonneau n’a pas ce genre de mesquinerie : peu lui importe qu’un écrivain comme Giono n’ait finalement pas eu le courage d’aller tout au bout de sa révolte et se soit montré relativement conciliant avec un régime dont les appels à un « retour à la terre » avaient peut-être de quoi le séduire. L’essai que Giono publie en 1942, si Charbonneau l’a lu (mais il n’est pas douteux, encore une fois, qu’il l’ait lu), exprime à son tour suffisamment combien son idée de retour l’éloigne de toute idée d’un ordre social entièrement déterminé par un État toujours imbu d’esprit technicien : sous une apparente indifférence aux événements de l’histoire, l’auteur du Triomphe de la vie poursuivait la même politique du vivant, avec laquelle la trajectoire impulsée par les logiques de bureaux ou de laboratoires allemands, français, américains ou soviétiques ne pouvaient que diverger toujours plus. Il suffit de lire les textes de Giono que Les Amis de Bartleby ont bien voulu reproduire sur leur site pour s’en rendre compte (14). La pensée de Giono a beau être poétique, elle n’en est pas moins, politiquement parlant, percutante. D’où son succès renouvelé de génération en génération, en dépit d’une critique toujours plus préoccupée, surtout depuis le succès du Hussard sur le toit, de faire de Giono l’écrivain le plus représentatif d’une modernité sans peur et sans reproche, totalement débarrassé de ses faiblesses paysanistes d’avant-guerre.

Nous espérons bien que nos travaux finiront par inspirer à un jeune chercheur l’idée courageuse de rassembler toutes les pièces d’un dossier aussi complexe. Pour nous, il est temps, évidemment, de conclure, et nous le ferons en nous interrogeant sur les raisons qui rendent aussi difficile de faire admettre aux lecteurs et critiques patentés de Charbonneau l’évidente filiation que nous prétendons avoir établie entre lui et Giono. Nous essaierons en même temps de montrer quelle importance aurait ce travail pour permettre d’éclairer et de formuler dans toute son ampleur « le problème idéologique » de l’écologie politique et de la décroissance.

Les lecteurs actuels de Charbonneau, surtout les jeunes universitaires, s’inscrivent vigoureusement dans le sillage des mouvements contestataires des années 70, qui constituent une vaste nébuleuse qu’on pourrait qualifier de post-marxiste. D’où leur fascination (à laquelle nous n’avons certes rien à redire) pour la génération dite des non-conformistes des années trente à laquelle appartenaient Ellul et Charbonneau. Ils y trouvent à l’évidence un modèle alternatif à l’espèce de bouillie post-moderniste incapable de se désembourber des antinomies de la modernité ultra-moderniste dans laquelle semble revenir constamment, sous les poncifs du progressisme de l’après-guerre hérité de la Résistance, l’esprit collaborationniste d’un vichysme que tout relie à la droite réactionnaire qui, après l’affaire Dreyfus, a si douloureusement orienté le nationalisme français. Désolé d’employer un vocabulaire si désespérément comique, mais il faut bien avouer qu’une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits, puisqu’il s’avère en même temps que le développement étatico-technique issu du programme de la Résistance s’est trouvé si facilement ouvert aux opérations par lesquelles le néo-libéralisme d’origine américaine a su liquider tout l’héritage du socialisme français en principe héritier des valeurs humanistes du dreyfusisme.

Or Giono, dans la nébuleuse non conformiste des années trente, cumule les ambiguïtés qui, manifestement, interdisent d’être considéré comme un bon précurseur d’une « critique progressiste du progrès (ou critique moderniste de la modernité) », pour reprendre la formule proposée par Quentin Hardy (auprès duquel nous nous excusons de le prendre pour cible, mais nous n’y pouvons rien…) dans l’introduction aux textes de jeunesse d’Ellul et de Charbonneau. C’est sans doute bien insuffisant, mais pour l’heure, nous ne voyons pas d’autre explication. Ce qui est certain, c’est que la mouvance de la décroissance n’a pas encore purgé son rapport à l’histoire. Il est bien qu’elle veuille celui-ci pur de toute ambiguïté idéologique, mais la réalité humaine est ainsi faite qu’il n’existe pas de mouvement humain, surtout historique et politique, idéologiquement pur. Là où il y a de l’homme, disait à peu près Montaigne, il y a de l’hommerie. Heureusement.

Égletons, le 19 octobre 2019

Notes

1. Voir notamment, « Le malentendu Giono », Entropia, n° 10, printemps 2011, pp. 78-91 ; « Politique de l’impossible », Revue des ressources, 2012 ; Giono. Pour une révolution à hauteur d’hommes, Le Passager clandestin, collection des « Précurseurs de la décroissance, 2013 ; « Actualité de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », Revue Giono n° 8, 2014 ; « Giono », Dictionnaire de la pensée écologique sous la direction de Bourg et Papaux, Puf, 2015, pp. 479-481 ; Jean Giono. Le Non-lieu imaginaire de la guerre, Eurédit, 2017, tome I, pp. 223-236 ; « Jean Giono », Aux Origines de la décroissance, L’Echappée-Le Pas de côté, 2017, pp. 135-137 ; « L’homme dédoublé : l’ambiguïté écologique de Jean Giono », Revue Giono, n° 12, 2019.

2. Quentin Hardy, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous. Textes pionniers de l’écologie politique, d’Ellul et Charbonneau. Le Seuil 2014, Introduction, pp. 7 et 8.

3. Nous sommes des révolutionnaires malgré nous. Textes pionniers de l’écologie politique, d’Ellul et Charbonneau. Le Seuil 2014, pp. 142-143.

4. Ibidem, note p. 197.

5. Maurice Blanchot, « Le destin de Jean Giono », article paru le 6 mai 1942 au Journal des débats, édité dans Chroniques littéraires du Journal des débats. Avril 1941-août 1944, Gallimard, 2007, p. 155.

6. Les Vraies Richesses, dans Essais et Récits, Gallimard, La Pléiade, p. 180.

7. Pan se meurt, tapuscrit déposé au fonds Charbonneau de la BIP de sciences politiques de Bordeaux IV, p. 299.

8. Ibidem, p. 300.

9. Ibidem, p. 301.

10. Ibidem, p. 302.

11. Ibidem, p. 302.

12. Jacques Viard, Que ma Joie demeure (édité et présenté par…), Hachette, « Poche critique », 1971 ; Jean-François Durand, Le jeu du condottiere, Les Éditions du Sud. Edisud 2007 ; Laurent Fourcaut, « Les Vraies Richesses comme apax. De l’ogre capitaliste aux noces avec la terre », in Jean Giono 9. « Les Vraies Richesses. » Giono dans la mêlée, La Revue des lettres modernes, éd. Lettres modernes Minard, Caen, 2010.

13. C’est nous qui soulignons le mot « renoncement », qui est une citation du texte de Giono. La différence avec Ramuz tient en partie au fait que celui-ci est chrétien et conservateur. Giono est un révolté post-chrétien.

14. «  Giono et la technique  ».

 

 

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