Chronique du terrain vague, 10

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Bernard Charbonneau

Chronique du terrain vague, 10
(La Gueule ouverte, n° 23, septembre 1974)

La pâle gueule
(c’est celle que font les paysans mais aussi
celle que prend la campagne et le pain)

Depuis que cette chronique a cessé de paraître, le terrain vague n’a pas cessé de s’étendre pour autant ; on dirait même que l’inflation provoquée par la « crise de l’énergie » lui a donné un coup de fouet. En effet, au lieu de garder ces fonds qui fondent, ne vaut-il pas mieux investir au plus vite, et liquider les crédits pour les routes, car demain on ne sait jamais ? C’est peut-être le dernier train, précipitons-nous pour le prendre. Et la horde des bulls s’active partout pour raser les haies, « recalibrer » les ruisseaux, tailler le poil aux forêts nationales, qu’on replante en sapins bien en ligne dans le sens de la pente. La table rase est en bonne voie, sur laquelle pustuleront les abcès rouges ou jaune vif des élevages en batterie dont le pus infectera l’air et l’eau. Et tout aussi infect le discours officiel sur la protection de la nature polluera nos oreilles. C’est le moment de le crier une fois de plus : l’essentiel de l’espace en France, ce n’est pas exactement la nature mais la campagne et tout ce qui s’y fait nous concerne directement. Pas d’écologie, pas de protection de la nature, de bonheur, en Europe occidentale sans une politique authentiquement agricole. Je m’excuse auprès de mon lecteur de pratiquer ainsi l’italique, mais il me faut enfoncer le clou.

Depuis quelque temps les agriculteurs (pardon, les exploitants-exploités agricoles) s’agitent. Cela se comprend : tandis que le prix du porc baisse à la production, celui des engrais, du fuel et des mécaniques ne cesse d’augmenter. À tel point qu’en 1974 il faut deux fois plus de produits agricoles pour payer un tracteur qu’en 1972 ; et selon Le Canard, alors qu’il fallait six cochons pour cela en 1947 il en faut cent aujourd’hui. Et ce n’est pas fini, on n’arrête pas le progrès, qui est celui de l’inflation. Quant aux engrais, ne vous inquiétez pas, vous paierez le solde à la récolte. Beau résultat de la « révolution verte » – ou plutôt jaune pipi si j’en crois la couleur des silos – prônée par M. Mansholt et consorts. Comment se fait-il que cette agriculture (?) enfin rentable profite si peu aux derniers travailleurs de la terre ? Je laisserai provisoirement de côté les bénéfices qu’en tirent les citadins, ayant eu l’occasion d’en parler ailleurs (1).

La crise des produits agricoles touche les paysans dans la mesure où ils ne le sont plus : leur mécontentement s’explique car ils ne sont pas seulement atteints dans leurs revenus mais dans leur être, même s’ils n’en sont pas conscients. Grâce à l’agriculture, un vaste secteur de l’économie fonctionnait à l’énergie solaire, or l’agrochimie fonctionne au fuel et à l’électricité. Dans la mesure où il se spécialise, l’agriculteur doit de plus en plus acheter et vendre, et s’intégrer dans l’organisation économique. Il doit investir, renouveler un outillage qui s’use ou qui n’est plus à la mode, et le représentant est là pour lui proposer à crédit le tracteur dernier modèle. Enfin, les paysans, de moins en moins nombreux, doivent faire vivre un secteur tertiaire de contrôleurs et de bureaucrates qui l’est de plus en plus. Tout cela se paye. Que l’on s’étonne après cela que les derniers paysans aient du mal à survivre. Sans compter que la production en masse de produits standardisés et insipides contribue à la surproduction : on ne peut pas se gaver de golden ou de jambon transparent comme on change de bagnole. Dans le système de l’agrochimie, le paysan comme le sol qu’il travaille n’est qu’un intermédiaire provisoire qui doit disparaître tôt ou tard, le jour où l’industrie chimique fabriquera des pilules de protéines ersatz parfumées à l’entrecôte minute, l’exploitant agricole n’est là que pour assurer la transition ; s’il ne le comprend pas et ne met pas en cause le système Mansholt, sa révolte même précipitera sa liquidation.

Car le régime actuel profitera seulement de la crise agricole pour se perfectionner. Selon Le Monde celle-ci doit être l’occasion « de rapprocher la production des exigences de la consommation » et « les paysans les plus défavorisés doivent être plus particulièrement soutenus ». Mais comment ? – Par « la poursuite de la modernisation des structures de production », en clair « l’accroissement de la taille des exploitations » et par « l’intégration de la production avec la distribution et la consommation » (2). En d’autres termes, par le renforcement de la liquidation des paysans et de nouvelles restrictions au choix des consommateurs. Le ministre de l’Agriculture nous le dit de façon fort claire, on interdira à ceux qui touchent l’IVD (indemnité viagère de départ pour les vieux agriculteurs) de cultiver le moindre lopin de terre, et l’on reconvertira les derniers jeunes dont l’exploitation est insuffisamment rentable. On leur interdira de vendre leurs poulets au marché, et il ne nous restera plus que ceux des tunnels ou du congélateur. Allons, le désert français a un bel avenir devant lui. Et « pour contraindre la masse des producteurs qui restent hostiles à toute forme d’organisation économique de la production – arguant qu’ils veulent être libres de produire ce qu’ils veulent et autant qu’ils veulent –, il a été envisagé de refuser toute aide (crédit, subventions, primes) à ceux qui refusent de se soumettre (3). » Avis aux chevelus qui rêvent d’élever des biques à la campagne, la Safer leur refusera la terre, et le Crédit agricole le fric. Mais plus le pétrole se fera cher, plus l’on augmentera les subventions qui passent aussitôt de la poche du paysan rentable dans celle de Sanders. Et dans la banlieue agricole parfumée par les tunnels, le remembrement et le recalibrage prendront une nouvelle ampleur.

*

Donc il ne faut guère compter sur la crise de l’énergie. Au fur et à mesure qu’elle s’aggravera, le système se durcira : le « mouvement écologique » doit d’abord compter sur soi-même. Tout d’abord en prenant conscience du problème de la campagne qui, avant d’être écologique, est économique et politique. Ensuite en prenant la parole, c’est-à-dire en essayant de rompre le silence qui fait que l’on peut maintenant parler de protection de la nature mais pas de défense de l’agriculture et de la campagne. Je les rappelle ici sans craindre de me répéter, car il faut gueuler pour se faire entendre d’une opinion sourde dont les mass media ont crevé le tympan. L’agrochimie augmente le rendement mais elle le fait au prix de trois coûts : 1° disparition de la saveur et de la variété de nourritures au profit d’ersatz alimentaires insipides et standardisés. 2° disparition de la beauté et de la variété des paysages remplacés par le terrain vague ou la banlieue. 3° enfin, disparition de la variété des cultures et des sociétés locales. Plus de repas, plus de ruisseaux, plus de fêtes : si vous voulez ou tolérez le totalitarisme agrochimique, êtes-vous prêts à payer la note ? Vous aurez la golden, l’égout, le petit-bourgeois, la télé et rien d’autre. Vous aurez la quantité, mais pas la qualité, ni la variété. À quoi bon cent hectos à l’hectare s’il n’y a plus qu’un vin qui ne mérite plus ce nom ? À quoi bon être gavé si on ne l’est plus que de plastique ? On n’avalera plus que pour vomir : on dégueulera la glaire de poulet, l’eau de la rivière égout, le paysage pourri qu’on retrouve aux Seychelles, le travail-loisir qui revient à heure fixe jusqu’à la mort.

Êtes-vous prêts à avaler le paysage et la protéine ersatz totale avec quelques îlots de nature intacte dans un parc national ou quelques grammes de caviar biologique payé au poids de l’or ? Allez-vous vous laisser ôter le pain ou l’eau de la bouche, le paysage des yeux sans réagir ? Vous le pouvez encore à tout instant dans la mesure où il y a encore des produits agricoles et des campagnes – mais ne l’oubliez pas, chaque jour – un peu plus vite la peau de chagrin se rétrécit. Vous le pouvez à tous les niveaux, privé ou public. D’abord en profitant de ce qui existe encore : de la dernière rivière ou de la dernière auberge qui vous offre les plaisirs de la vie pour un prix modique ou pour rien. Puis, ces joies, vous pouvez les défendre, pour vous et pour les copains. Pour commencer, pas besoin d’utopie. L’énergie solaire ? Mais l’agriculture utilise sans le savoir la photosynthèse selon des techniques parfaitement au point, épargnant des milliers de mégawatts. Dès à présent, pour aider les paysans et couler Sanders. vous pouvez demander très haut chez votre boucher si le veau qu’il vous présente a gambadé ou non dans l’herbe et renifler les pêches en demandant si elles ont poussé dans un étang : vous défendrez ainsi les derniers éleveurs contre la concurrence frauduleuse de l’élevage en batterie. Vous pouvez défendre par tous les moyens le ruisseau de votre village, à condition de savoir que ce n’est pas la Baisolle qui est en cause, mais le Ruisseau. En attendant qu’on vous l’interdise, vous pouvez vous fournir chez le paysan en le félicitant de la qualité de ses produits agricoles et le jour où on vous interdira vous consacrerez vos loisirs à la guerre contre l’agrochimie. Luttez pour une autre Europe, ou une autre FAO. MM. Mansholt et consorts vous soutiendront désormais. Dans cette société où tout devient loi vous combattez la loi, fruit du système. Vous ferez de la politique. Mais j’espère que ce ne sera pas seulement pour peindre en rose ou en rouge le tunnel blanc du coin.

Notes

1. Cf. Bernard Charbonneau, Notre table rase, Éditions Denoël.
2. Le Monde, 30 juillet 1974.
3. Cf. Bernard Charbonneau, Notre table rase, op. cit.

 

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