Un Satan chrétien. La Parabole du Grand Inquisiteur de Dostoïevski

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Un Satan chrétien

La Parabole du Grand Inquisiteur
de Dostoïevski

(Tiré de Quatre témoins de la liberté :
Rousseau, Montaigne, Berdiaev, Dostoïevski
.
Inédit, vers 1990)

1. Un texte non littéraire

Rares sont les textes de notre patrimoine littéraire qui ne se réduisent pas à ce que notre société qualifie de culture, sorte d’écume brillante sous laquelle elle camoufle sa structure scientifique et technique. Mais, parfois, tel écrit ne s’en tient pas au divertissement du conte ou au récit des phantasmes d’un individu, il témoigne de l’essentiel : de la vérité fondamentale sans laquelle la réalité reste obscure et une vie humaine privée de sens.

Ces écrits qui nous parlent encore sont en général dispersés çà et là dans des œuvres poétiques, littéraires, théâtrales ou philosophiques. Paillettes d’or égarées dans la montagne de livres accumulée par la culture, formant plus rarement une œuvre achevée. C’est ainsi que, dans la littérature mondiale et russe, dans l’énorme roman Les Frères Karamazov, de Dostoïevski, il faut mettre à part la Parabole du Grand Inquisiteur, elle-même reflet d’un autre texte, plus ancien. Comme il arrive toujours quand une parole chargée de sens « jaillit de source », à la différence de l’énorme masse d’écrits enregistrés par la culture, elle échappe au temps. Enracinée aux origines de l’homme, en éclairant son présent elle annonce prophétiquement son avenir. Tel est le cas de la Parabole du Grand Inquisiteur, en dehors d’un certain nombre de passages dispersés dans l’œuvre de Dostoïevski, notamment dans Les Possédés. Elle exprime méthodiquement les questions fondamentales, propres aux sociétés chrétiennes ou postchrétiennes, qui ont travaillé l’esprit du chrétien Dostoïevski, et qui se posent encore pour nous.

Dans sa parabole, qu’il qualifie de poème, Ivan Karamazov imagine que le Christ, redescendu sur terre à Séville au temps de l’Inquisition, ressuscite un enfant. Et le Grand Inquisiteur le fait arrêter, emprisonner dans un cachot du Saint-Office, où il vient trouver son prisonnier pour lui démontrer qu’il n’a rien à faire sur terre. Car, avec la liberté, il ne peut apporter aux hommes que le trouble et le malheur.

Nous n’avons pas affaire ici à une invention littéraire, mais à une inspiration prophétique concernant l’origine et les fins, qui s’appuie sur une autre, celle-là explicitement divine : les trois Tentations de l’Évangile. Pour Dostoïevski, « en ces trois questions tiennent toutes les contradictions insolubles de la nature humaine qui s’expriment dans son histoire » (1). Et si elles n’avaient pas été posées, toute la science humaine n’arriverait pas à le faire.

Il faut donc brièvement rappeler ces trois tentations de l’Évangile auxquelles réplique le Grand Inquisiteur. Absentes de l’Évangile de saint Jean et de celui de Marc, où il est simplement mentionné que le Christ fut emmené au désert pour y être tenté, on les trouve dans les Évangiles de Matthieu et de Luc, dans un ordre différent. La Parabole du Grand Inquisiteur suit celui des tentations de Matthieu : transformer les pierres en pain, démontrer sa divinité, régner sur terre. Non celui de Luc, l’Évangile le plus ancien, dont on peut penser l’ordre d’une gravité croissante : le pain, le règne, Dieu. Dans le texte évangélique, Jésus répond chaque fois à Satan. Tandis que dans celui de Dostoïevski il reste muet. Comme le dit Ivan Karamazov : « Dans mon poème c’est lui qui paraît en scène. Il est vrai qu’il ne dit rien et ne fait que passer » (2). Nous verrons qu’effectivement l’argumentation du Grand Inquisiteur pour un chrétien est sans réplique. Mais, comme l’auteur de la Parabole du Grand Inquisiteur et le Christ des Évangiles qui, lui, donne ses raisons, celui qui les partage n’en sait pas moins où mènent ces tentations abandonnées à elles-mêmes. D’ailleurs, le Christ de Dostoïevski n’a pas à répondre au Grand Inquisiteur, dans les Évangiles il a déjà répondu au tentateur en citant l’Écriture. Et Satan pour le pousser à démontrer sa divinité l’ayant citée à son tour, Jésus invoque encore l’Écriture.

Pour comprendre le texte de Dostoïevski il est donc indispensable de se référer à celui des Évangiles, sans lequel la Parabole du Grand Inquisiteur n’est qu’un exercice littéraire. Ce qu’on fera ici le plus brièvement possible. Il y est dit que Jésus fut emmené par l’Esprit au désert pour y être tenté par le diable. Après avoir jeûné il eut faim. Selon Matthieu, « Le tentateur s’étant approché lui dit : “Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains”. Jésus répondit : “Il est écrit : l’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu”. » Chez Luc, Jésus se contente de répondre : « L’homme ne vivra pas de pain seulement » (3).

Chez Matthieu, comme dans la Parabole de Dostoïevski, la seconde tentation est la dernière. L’ayant transporté sur une montagne élevée, « Il lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, et lui dit : je te donnerai toutes ces choses si tu te prosternes et m’adores. Jésus lui dit : Retire-toi Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul. » Dans Luc, le Tentateur précise : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été donnée et je la donne à qui je veux. » Proposée à la même condition que dans Matthieu, elle est rejetée pour la même raison dans Luc.

Dans Matthieu, « le diable le transporta dans la ville sainte, le plaça sur le haut du temple, et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet. Et ils te porteront sur les mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. Jésus lui dit : Il est aussi écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu ». Dans Luc, Jésus, placé sur le haut du temple de Jérusalem, subit la même tentation et donne exactement la même raison à son refus : en lui, Dieu serait tenté de refuser son incarnation dans le Fils de l’homme. Si les deux premières tentations, celles du miracle du pain et de la puissance et la gloire de l’Empire, sont « humaines, trop humaines », la troisième est en effet divine. Elle interdit à Dieu de renoncer à l’homme, comme au Fils de l’homme, de se faire Dieu.

Ainsi, chrétien ou postchrétien, à la suite de notre divin modèle fûmes-nous menés au désert pour y être tentés, désert de pierres ou d’hommes. Tentés, c’est-à-dire élevés sur une cime sacrée plus haute que toute chose. Sur cette cime étroite en cet instant précaire, laissés seuls entre le oui et le non. Tentés, c’est-à-dire libres.

2. Le Grand Inquisiteur et la tentation du miracle du pain

Dès la première tentation il oppose au refus de Jésus l’argument essentiel : en refusant le pain aux hommes, il leur propose une liberté qui les dépasse. Car ce n’est pas d’esprit que le plus grand nombre se nourrit, mais de pain ; en disant non au miracle qui le leur donnerait, Jésus démontre qu’il ne les aime pas. « Rappelle-toi la première question. Son sens était en substance le suivant : Tu veux aller dans le monde et Tu y vas les mains vides, avec je ne sais quelle promesse de liberté que, dans leur faiblesse d’esprit et leur impiété innée, les hommes ne peuvent même pas comprendre, qu’ils craignent et dont ils se gardent, car jamais il n’y eut pour l’homme et la société humaine de chose plus insupportable que la liberté. Or, vois-Tu ces pierres dans ce désert torride ? Change-les en pains et l’humanité courra derrière Toi comme un troupeau, reconnaissante et soumise, tremblant pourtant de Te voir retirer la main et cesser la distribution. Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de sa liberté et Tu as repoussé cette proposition. » (4). Dostoïevski annonce qu’un jour une société prétendra réaliser le miracle refusé par le Christ. « Sais-tu que des siècles passeront et que l’humanité proclamera par la bouche de ses sages et de ses savants que le crime n’existe pas, qu’il n’y a donc pas de péché, qu’il n’y a que des hommes qui ont faim. Rassasie-les et seulement après exige d’eux la vertu » (5). Aujourd’hui, au lendemain d’une Révolution et d’une guerre mondiales, lutter d’abord contre la faim est une évidence reconnue par tous, socialistes ou non, même par les derniers chrétiens. Et en son nom, « on bâtira un nouvel édifice, une nouvelle et terrible tour de Babel. Pas plus que l’autre cette tour ne sera achevée, mais Tu aurais pu l’épargner aux hommes et pour mille ans leur faire grâce de leurs souffrances… » (6). Depuis, la Révolution communiste a réussi, puis échoué, mais, sous le signe de la liberté économique le Développement se poursuit – en attendant sa crise.

Le Fils de Dieu pouvait apaiser miraculeusement la faim humaine ; en ne le faisant pas il démontre qu’il n’est pas un Dieu d’amour capable d’aimer les hommes tels qu’ils sont. « Tu leur as promis le pain céleste, mais encore une fois ce pain-là peut-il soutenir la comparaison avec le pain terrestre aux yeux du genre humain, éternellement faible, vicieux et bas ? Et si, même au nom de ce pain céleste, des milliers, des dizaines de milliers de millions d’autres qui n’auront pas eu la force de dédaigner le pain terrestre au nom du pain céleste ? Est-ce à dire que seules Te sont chères ces quelques dizaines de milliers d’âmes saintes et fortes, tandis que ces millions d’âmes faibles, nombreuses comme le sable de la mer, d’âmes faibles qui t’aiment cependant, doivent seulement servir de matériaux aux âmes fortes ? Non, à nous les faibles sont aussi chers » (7). Le christianisme serait-il un élitisme ?

Mais le Grand Inquisiteur sait que l’homme ne peut cependant se débarrasser de la liberté qui le travaille. Il ne peut accepter le don du pain terrestre que s’il est un pain céleste. Il ne peut accepter le règne de la matière qu’en la divinisant. « Car le mystère de l’existence humaine n’est pas contenu tout entier dans le fait de vivre, il l’est aussi dans le fait que l’homme a besoin d’une raison de vivre » (8). La masse des hommes a besoin de faire du pain une religion qui lui permette de vivre en paix avec eux-mêmes et de fonder un ordre social qui leur donne la sécurité. « En acceptant les “pains” Tu aurais répondu à la question nostalgique et éternelle et de l’individu et de toute l’humanité : “Devant qui m’inclinerai-je ?”. L’homme libre n’a pas de souci plus constant et plus oppressant que de trouver, le plus vite possible, celui devant qui il s’inclinera. Mais il ne veut s’incliner que devant une force déjà incontestée, incontestée au point que l’univers entier accepte de lui rendre hommage. Car le souci de cette pitoyable créature n’est pas seulement de trouver celui devant qui elle ou un autre pourra s’incliner, mais d’être assurée aussi que tous croient en lui, que tous rendent hommage à celui devant qui elle-même s’incline, tous, ensemble. C’est ce besoin de la communauté dans l’hommage qui est le grand tourment de l’individu et de l’humanité entière depuis le commencement des siècles » (9).

L’homme est un être social, il lui faut une société qui soit une Église. Mais il le paye, car « c’est au nom de cet hommage commun qu’ils s’exterminaient par le glaive. Ils créaient des dieux et s’appelaient mutuellement : abandonnez vos dieux et venez adorer les nôtres ! Ou alors, mort à vos dieux et à vous-mêmes ! Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, même lorsque les dieux eux-mêmes auront disparu, car les hommes tomberont alors à genoux devant des idoles » (10). Dostoïevski prévoit que le besoin de sacré mènera les hommes, après avoir tué Dieu, à sacraliser l’État. Et surtout la Science, qui nous dicte les lois de la matière physique, biologique, demain, peut-être, sociale.

En refusant le miracle du pain qui aurait apaisé la faim matérielle des hommes, le Grand Inquisiteur reproche à Jésus, pour les laisser libres, de leur avoir refusé la tranquillité spirituelle. « Je Te le dis, il n’y a pas chez l’homme de souci plus lancinant que celui de trouver à qui il remettra sa liberté, ce don avec lequel l’infortuné est venu au monde. Mais seul peut s’emparer de sa liberté celui qui donne la paix à sa conscience… Or, avec le pain, tu as repoussé le seul emblème absolu qui T’était offert pour faire tomber le monde à Tes pieds et c’était l’emblème du pain terrestre. Tu l’as repoussé au nom de la liberté et du pain céleste. » (11) « Au lieu de prendre leur liberté aux hommes tu l’as étendue encore… Tu as agi comme si Tu n’aimais pas l’homme. Toi qui as choisi de donner ta vie pour lui… Tu as exigé que l’amour de l’homme pour Toi soit libre, afin que l’homme Te suive librement, retenu par Ta seule séduction. Avec Toi la loi antique disparaissait ; désormais l’homme devait d’un cœur libre discerner lui-même le bien et le mal, n’ayant pour se guider que Ton image devant lui ; mais comment n’as-Tu pas pensé qu’il finirait par repousser et contester même Ton image et Ta liberté s’il lui fallait être écrasé par un fardeau aussi terrible que la liberté du choix ? » (12)

3. Le Grand Inquisiteur et la tentation de
l’Empire universel

Pensant à la Rome impériale et catholique, Dostoïevski fait dire au Grand Inquisiteur : « Il y a juste huit siècles, nous avons accepté de lui ce que Tu avais repoussé avec indignation quand il Te montrait tous les royaumes de la terre » (13). En effet, sur terre, une autorité céleste et universelle peut-elle exister sans se manifester dans la puissance et la gloire d’un Pouvoir matériel ? Le Grand Inquisiteur reproche à Jésus de priver les hommes de la paix du corps autant que de l’âme : « Et cependant Tu pouvais prendre alors le glaive de César, pourquoi as-Tu repoussé ce dernier don ? En suivant ce conseil du puissant Esprit, Tu donnais une réponse définitive aux questions que l’homme se pose sur la terre, à savoir devant qui s’incliner, à qui remettre sa conscience et comment enfin rassembler toute l’humanité dans une fourmilière qui soit incontestablement commune et unie, car le besoin de l’union universelle est le troisième et dernier tourment des hommes. Si Tu avais accepté le monde et la pourpre de César, Tu aurais fondé le royaume universel et donné la paix à l’univers » (14). En refusant le glaive du Tout-Puissant pour imposer une paix romaine à la Terre, Jésus abandonne les hommes aux désordres de leur liberté : à la guerre de tous contre tous, aux conflits d’individu à individu, de nation à nation. « Oh ! pendant des siècles encore on verra les dérèglements de leur intelligence libre et de leur science » (15). Seul le pouvoir divinisé fera régner à tout jamais l’Ordre sur terre. « Alors seulement viendra pour les hommes le royaume de la paix et du bonheur. Tu es fier de tes élus, mais tu n’as que des élus, tandis que nous apaiserons toute l’humanité. Combien d’ailleurs de ces âmes fortes qui étaient des élus en puissance se sont finalement lassées de T’attendre et ont porté et porteront encore vers d’autres sillons les forces de leur esprit et le feu de leur cœur et brandiront contre Toi leur étendard libre, cet étendard que tu as Toi-même levé. Avec nous, au contraire, tous seront heureux, il n’y aura plus de révoltes et l’on cessera de s’exterminer comme on le fait partout avec Ta liberté. Oh, nous les persuaderons qu’ils ne seront libres que le jour où ils auront abandonné leur liberté et se seront soumis à nous. Et dirons-nous vrai alors ou mentirons-nous ? Ils se convaincront eux-mêmes que nous avions dit vrai, car ils se rappelleront vers quel esclavage et quel trouble les avait conduits Ta liberté. La liberté, la pensée libre et la science les mèneront dans des ténèbres telles, les placeront devant des prodiges et des mystères d’une telle ampleur que les uns, rebelles et durs de cœur, se donneront la mort, que les autres, rebelles aussi mais faibles, s’extermineront mutuellement, tandis que les derniers, faibles et malheureux, ramperont à nos pieds en criant : “oui, vous aviez raison, vous seuls possédiez Son secret et nous revenons à vous, sauvez-nous de nous-mêmes” » (16).

L’exigence d’une liberté spirituelle, morale et politique, éveillée par l’enseignement de Jésus, fait le malheur des hommes s’ils s’en tiennent là. « Qui a divisé le troupeau et l’a dispersé sur des chemins inconnus ? Mais le troupeau se reformera et se soumettra, cette fois pour toujours. C’est alors que nous leur donnerons un bonheur tranquille et humble, un bonheur qui sera à la taille de ces êtres qui ont été créés faibles. Nous les persuaderons enfin de ne pas avoir d’orgueil, car Tu le leur avais enseigné en les surestimant : nous leur démontrerons qu’ils sont faibles, qu’ils ne sont que de pitoyables enfants, mais que le bonheur de l’enfant est le plus doux de tous » (17). On voit que le Grand Inquisiteur a connu l’Évangile : « Heureux les simples en esprit… Laissez venir à moi les petits enfants… », pense lui aussi le Serpent propagandiste.

Pour être débarrassée de l’angoisse de la liberté, la masse des hommes a besoin d’être occupée. Le pouvoir total doit non seulement organiser leur travail, mais leurs loisirs. « Oui nous les ferons travailler, mais de leurs heures de liberté nous ferons un jeu enfantin, avec chansons, chorales et rondes innocentes. Oh, nous leur permettrons aussi le péché : ils sont faibles et ils nous aimeront comme des enfants à cause de cela » (18).

Les enfants ont besoin d’un père qui prenne en charge leur liberté. Une élite, religieuse, scientifique et politique, dirigera cette masse d’êtres mineurs. « Ils nous apporteront tous leurs secrets, même les plus douloureux, de leur conscience et nous résoudrons ces problèmes, et eux ajouteront foi à notre solution, et ils seront dans la joie, délivrés à tout jamais du souci et des terribles tourments qu’ils connaissent devant toute décision personnelle et libre. Et ces millions d’êtres seront heureux. Ne le seront pas les cent mille qui les dirigeront. Nous seuls, dépositaires du secret, nous seuls serons malheureux. Il y aura d’un côté les cent mille martyrs qui se seront chargés de la malédiction que porte en soi la connaissance du bien et du mal, et de l’autre des centaines de millions d’enfants heureux qui mourront dans la paix, qui s’éteindront paisiblement, en Ton nom et qui, au-delà du tombeau, ne trouveront rien sinon la mort » (19). Ainsi la masse des hommes sera sauvée de l’angoisse d’un Au-delà qui travaille l’esprit humain depuis l’Homo sapiens.

4. Le Grand Inquisiteur devant le refus du Fils de Dieu de renoncer à son humanité

Le Grand Inquisiteur sait que l’homme est un animal religieux, mais que la présence de son Dieu doit être démontrée par des preuves matérielles. « Il y a sur la terre trois forces seulement, seulement trois forces capables de vaincre définitivement et enchaîner pour leur bonheur la conscience de ces révoltés. Ces trois forces sont : le miracle, le mystère et l’Autorité. Toi, ayant écouté, Tu repoussas l’offre. Tu ne cédas pas et ne Te jetas pas en bas… Oh Tu as compris que si Tu faisais un seul pas, si Tu esquissais le geste de Te jeter en bas. Tu tentais immédiatement le Seigneur et perdais toute foi en lui. Tu te brisais sur cette terre que Tu étais venu sauver, et l’Esprit intelligent qui T’avait tenté se réjouissait. Mais encore une fois combien sont-ils qui sont semblables à Toi ? As-Tu pu supposer un seul instant que les hommes étaient de force à résister à pareille tentation ? Est-il dans la nature humaine de repousser le miracle ?…. car il cherche moins Dieu que le miracle » (20). Et Dostoïevski prévoit que l’athéisme moderne ira le demander à n’importe quel gourou religieux ou politique, « fût-il cent fois un révolté, un esprit fort, un sans Dieu. Tu n’es pas descendu de la croix malgré les sarcasmes de ceux qui Te narguaient. Descends de ta croix et nous croirons que tu es le Fils de Dieu. Tu n’es pas descendu : là non plus Tu n’as pas voulu réduire l’homme par le miracle. Tu avais soif d’une foi libre, non imposée par le miracle. Tu avais soif d’un amour libre, et non de l’extase de l’esclave devant la puissance de ce qui l’a terrifié une fois pour toutes » (21). Ce rejet du miracle matériel est à rapprocher, quelques pages plus loin, lorsqu’après la mort du staretz Zozime ses fidèles doutent de sa sainteté parce que son cadavre sent mauvais, au contraire d’un chrétien comme Aliocha. En refusant de sauter du haut du mur du Temple, porté par les ailes des anges, Jésus refuse le miracle matériel qui prouverait à soi-même et autrui sa divinité. Pourtant, paradoxalement, c’est ainsi qu’il la démontre. Car jusqu’ici les dieux qui règnent sur les sociétés sont des dieux qui démontrent leur toute-puissance par des miracles matériels, les dieux humains sont des Immortels purement divins qui ne désespèrent ni n’agonisent sur une croix. En refusant de tenter son Seigneur, Jésus demande aux hommes d’accepter le premier miracle qui soit ici bas : leur condition d’esprit incarné dans un corps matériel. La résurrection ne vient qu’ensuite pour la vraie foi.

Mais en proposant aux hommes le modèle divin d’une condition humaine à la fois spirituelle et charnelle, consciemment et librement accomplie, Jésus leur lance un défi qui les dépasse. « Tu as surestimé les hommes, car ce sont assurément des esclaves, bien qu’ils aient été créés révoltés. Regarde autour de toi et juge : quinze siècles ont passé. Va les voir. Qui as-Tu voulu élever jusqu’à Toi ? Je te le jure, l’homme a été créé plus faible et plus vil que Tu ne le pensais ! Peut-il, peut-il faire ce que Tu as fait ? Ayant de lui une idée si haute, Tu as agi comme si Tu n’avais pas de pitié pour lui, car Tu lui as trop demandé, Toi qui pourtant l’aimais plus que Toi-même. En l’estimant un peu moins. Tu aurais moins exigé de lui et cela aurait été plus proche de l’amour, car son fardeau aurait été plus léger » (22).

La révolte postchrétienne contre Dieu et toute loi, la revendication de toute la liberté pour tous qui est à l’origine des révolutions modernes, ne peut qu’aboutir à l’échec. Et l’échec engendrer une servitude, spirituelle, morale, politique redoublée. Chassé par l’athéisme, l’anarchisme et le libéralisme, le Pouvoir total du Grand Inquisiteur sera rétabli par la Révolution communiste. « L’homme est faible et vil. Qu’importe s’il se révolte aujourd’hui un peu partout et s’enorgueillisse ? C’est un orgueil puéril, un orgueil d’écolier. Ce sont de petits enfants qui se sont mutinés et ont chassé le maître ; mais l’euphorie de ces chers petits n’aura qu’un temps et leur coûtera cher. Ils abattront les temples et inonderont de sang la terre, mais à la fin ils comprendront, les sots, qu’ils ne sont que des débiles, incapables de porter leur propre révolte » (21).

« Oui, tu peux désigner avec fierté ces enfants de la liberté, du libre amour, du libre et magnifique sacrifice accompli en Ton nom. Mais tous les autres ?… Serait-ce donc que tu n’es venu que pour les seuls élus ? S’il en est réellement ainsi, il y a là un mystère et nous ne le comprendrons jamais. Et s’il y a un mystère, nous étions donc en droit, nous aussi, de prêcher le mystère et d’enseigner aux hommes que ce qui importe ce n’est pas la libre décision de leur cœur, que ce n’est pas l’amour, mais le mystère auquel ils doivent se soumettre aveuglément en dépit même de leur conscience. Et c’est ce que nous avons fait. Nous avons corrigé Ton exploit et l’avons assis sur le mystère, le miracle et l’autorité (en italique dans le texte). Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau conduits comme un troupeau et de voir enfin ôté de leur cœur le don terrible, source de tant de souffrances » (24).

5. Une autocritique du christianisme

La profondeur de pensée, les intuitions prophétiques qui se manifestent dans le texte de Dostoïevski tiennent à son ambiguïté. Ambiguïté vécue par l’auteur, dans l’esprit duquel se livre le débat entre Jésus muet et le représentant de Satan. Le Grand Inquisiteur, c’est Dostoïevski lui-même qui résiste à la conversion à la foi chrétienne en lui opposant les raisons d’un athéisme et d’un socialisme, eux-mêmes sous-produits de cette même foi. Mais sur cette route (qu’on pourrait qualifier d’athéisme chrétien), Dostoïevski, autrement proche de la source spirituelle que les idéologues libéraux ou socialistes, ne s’arrête pas à mi-chemin comme eux en s’inventant les bornes rassurantes d’un système rationnel. Comme son héros Ivan Karamazov il pousse la critique et le nihilisme jusqu’au bout. Autrement à fond que les athées de son temps qui, faute d’un Dieu, s’inventent un Homme divinisé encore plus mythique et précaire que le Dieu homme. À la fin de sa vie, Dostoïevski pouvait dire : « Ces imbéciles n’ont même pas rêvé d’une négation de Dieu aussi forte que celle qui figure dans l’Inquisiteur et dans le chapitre qui le précède et à laquelle le roman sert de réponse… et ce sont eux pourtant qui ont raillé mon esprit arriéré ! Mais il n’a jamais été donné à leur stupide nature de rêver seulement la négation par laquelle j’ai passé moi… » (25).

Négation inspirée par une foi personnelle en un Dieu transcendant et vivant, qui n’est plus seulement une idole en bois trônant dans un temple, ou une idée pure. Un Dieu qui se retire dans un ciel insondable ; mais qui par amour de l’homme se fait homme. Un homme vivant et mourant sur terre, jusqu’à désespérer de son père sur la croix. Ne redevenant Dieu qu’en ressuscitant, ce qui n’advient qu’après. Un Dieu-homme, humainement parfait, comme le Dieu des prophètes l’est divinement, dont la perfection s’est réalisée sur terre et dans l’histoire. Tandis qu’avant lui les dieux matérialisés dans la foudre et le marbre dominaient les hommes par la puissance et la crainte, celui-ci les a aimés au point de s’incarner dans l’un d’entre eux. Et s’il les a tous aimés, c’est chaque un d’eux. Dans leur existence individuelle, captive d’un corps et d’un espace-temps irrémédiablement finis, voués à la décrépitude et au néant final, auxquels tous sont soumis, mais que nul ne peut partager. Un homme, serf de son corps et de son époque ; pourtant paradoxalement libre. Disposant du oui ou du non vis-à-vis de ses désirs et tentations, de la nature, de son roi et surtout de soi-même. Jusque vis-à-vis de son Dieu. Libre d’accepter ou de refuser le mystère, le miracle et l’autorité. Libre parce que conscient d’être serf, d’une chair, d’une terre, d’une existence qu’il partage avec ses semblables. Ainsi réuni à la nature, à son temps et à son prochain par une tout autre loi que les déterminismes de la puissance et de la matière, une loi de liberté et d’amour. Un homme, qui n’a rien à voir avec l’individu des idéologies libérales ou libertaires. Un existant individuel comme le nommé Jésus, qui vécut trente ans sous Tibère en Galilée. Car c’est lui qui aime, à l’image du Dieu qui fut un homme.

On peut s’étonner de la place que tient la liberté dans la Parabole du Grand Inquisiteur, dont le reproche essentiel fait au Christ est d’avoir donné à tout homme une liberté qui le dépasse. Liberté que Dostoïevski ne se donne pas la peine de définir, à la différence des philosophes ; car elle va de soi, et c’est à chacun d’en éprouver le mystère. Dans l’Écriture elle-même le mot en est le plus souvent absent, et il faut attendre saint Paul pour l’opposer au ritualisme des juifs. Pourtant, à tous les niveaux, du plus élémentaire au plus haut, c’est bien la liberté que la foi chrétienne apporte à tous et à chacun. Le Grand Inquisiteur aurait pu qualifier Jésus de nihiliste et d’anarchiste. Dostoïevski a parfaitement vu à quel point le christianisme est à l’origine de l’Occident moderne : de sa science, de ses révoltes et de son changement perpétuel. De son Progrès chaotique de rébellions en servitudes, et de servitudes en révoltes. Notre société n’est ni païenne, ni chrétienne, elle est postchrétienne.

C’est donc à l’appel de Jésus à la liberté que le Grand Inquisiteur réplique : un Grand Inquisiteur païen n’aurait rien eu à dire à Jésus, il se serait contenté de le faire crucifier. Il ne peut attaquer la foi chrétienne qu’après l’avoir perdue, donc connue. « Sache que j’ai été moi aussi dans le désert, que moi aussi je me suis nourri de sauterelles et de racines, que moi aussi j’ai béni la liberté que Tu as donnée aux hommes en signe de bénédiction, que moi aussi je m’apprêtais à figurer parmi Tes élus, parmi les puissants et les forts, avec l’ardent plaisir de “compléter le nombre”. Mais je suis revenu à moi et j’ai adhéré à l’ordre de ceux qui ont corrigé Ton exploit [en italiques dans le texte]. J’ai quitté les orgueilleux et je suis revenu aux humbles pour le bonheur de ceux-ci » (26).

6. L’opposition de la charité à la liberté

C’est donc en se plaçant au cœur même de la foi chrétienne en opposant les deux principes sur lesquels elle s’appuie que le Grand Inquisiteur la refuse. Et si Jésus ne lui répond pas, c’est que si l’on tient compte des hommes tels qu’ils sont, non d’une Humanité idéalisée, ses arguments sont sans réplique. Ou plutôt il ne se place pas sur le même plan : pour le Grand Inquisiteur celui de la seule réalité, pour Jésus celui du sens et du choix spirituel. « Il a été dit, il a été prophétisé que Tu viendrais de nouveau, que Tu reviendrais avec Tes élus, Tes élus orgueilleux et puissants, mais nous pourrons dire, nous, qu’ils n’ont sauvé qu’eux-mêmes, tandis que nous, nous aurons sauvé tout le monde » (27). Jésus a fait le malheur du plus grand nombre en poussant les hommes à revendiquer leur liberté. « Ils ont proclamé la liberté, ces derniers temps surtout, mais que voyons-nous dans leur liberté sinon l’esclavage et le suicide ? Ils disent : “Tu as des besoins, tu dois donc les assouvir, car tu as les mêmes droits que les riches et les grands. Ne crains pas de les assouvir et même de les multiplier. Voilà l’enseignement actuel du monde. C’est en cela qu’ils voient la liberté. Mais que sort-il de ce droit de multiplier les besoins ? Chez les riches l’isolement [en italique dans le texte], chez les pauvres l’envie et le meurtre, car si les droits ont été donnés, les moyens d’assouvir les besoins n’ont pas été indiqués. On nous assure que le monde est appelé à s’unifier de plus en plus, à bâtir sa communauté fraternelle grâce à la réduction des distances, à la transmission de la pensée dans les airs. Hélas, impossible d’avoir foi dans une unification de ce genre » (28).

Ainsi, selon le Grand Inquisiteur, Jésus opposerait l’un à l’autre les deux piliers de la foi chrétienne : la liberté à la charité. « Mon royaume n’est pas de ce monde… Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » D’un côté le salut personnel de l’individu, de l’autre sa vie sociale et publique, désormais comme la nature, profanée et relativisée. L’unité humaine risque d’être la victime d’une schizophrénie qui oppose l’esprit à la chair, l’idéal au réel, la pensée à la pratique. Ce qui mène, le jour où la foi se perd, sinon à l’anarchie, au cantonnement de plus en plus étroit de la vie privée par une vie publique : économique, professionnelle, politique, qui devient la seule réalité ; ne laissant à l’individu que la jouissance égotiste de ses phantasmes, exploités par la culture et les industries des « loisirs ».

Dostoïevski a fort bien vu où mène l’opposition de la charité à la liberté : à un monde totalitaire. La charité sans la liberté aboutit à nier l’individu au nom de la société : à opposer chacun à tous. Parce qu’on les aime tous, on ignore chacun. Parce qu’on veut le bonheur de l’Homme en général, on édifie une société parfaite, une énorme tour de Babel en fonction des besoins et des désirs stéréotypés d’une moyenne humaine. On apporte le pain à sa faim, la Vérité à son angoisse ; la sécurité au prix de sa liberté. Cette charité philanthropique est sans amour, car la liberté est la condition de l’amour, il faut qu’un homme l’éprouve pour son prochain et son Dieu. Dostoïevski prévoit que cette charité impersonnelle mène vite au mépris des hommes par une minorité de maîtres voués à leur bonheur. Car sans la liberté propre à chaque personne, il ne reste que le plus quelconque et le plus bas de l’homme : les besoins élémentaires, la peur d’avoir à penser et à décider seul, vertu réservée aux quelques bergers du troupeau. Là encore, c’est dans la tradition évangélique de glorification de l’enfance et des simples que le Grand Inquisiteur va chercher ses arguments. « Qui a divisé le troupeau et l’a dispersé sur des chemins inconnus ? Mais le troupeau se reformera et se soumettra, cette fois pour toujours. C’est alors que nous leur donnerons un bonheur tranquille et humble, un bonheur qui sera à la taille de ces êtres qui ont été créés faibles. Nous les persuaderons enfin de ne pas avoir d’orgueil, car Tu le leur avais enseigné en les surestimant. Nous leur démontrerons qu’ils sont faibles, qu’ils ne sont que de pitoyables enfants, mais que le bonheur de l’enfant est le plus doux de tous. Ils deviendront craintifs et se mettront à nous regarder et à se presser contre nous dans leur peur, comme les poussins autour de la poule. Ils nous regarderont avec émerveillement et terreur, seront fiers de nous avoir assez puissants et intelligents pour avoir su dompter un troupeau de mille millions de révoltés » (29). On ne saurait mieux décrire ce qui a permis au totalitarisme soviétique de durer soixante-dix ans : l’intériorisation par le peuple russe d’une Terreur toute-puissante.

7. Un défi surhumain

En fondant la Vérité sur le refus de celle qui est inscrite d’avance dans la Matière ou dans l’Histoire, sur celui d’un miracle, d’un mystère et d’une autorité automatiquement imposés par des preuves matérielles, autrement dit sur la liberté dont un Dieu fit don à l’espèce humaine, la Révélation chrétienne lui lance un défi qui, à première vue, dépasse ses forces. Et au lieu de la guider par la main comme un petit enfant, elle l’abandonne sur une route où il est tenté de faire demi-tour après avoir commis maints dégâts. Désormais maître avec sa science d’une nature profanée, ne va-t-il pas la détruire pour satisfaire une faim matérielle et spirituelle inextinguible ? Rêvant d’une société qui ne soit plus comme autrefois celle d’une monarchie sacrée, mais le fruit d’un libre contrat entre ses membres, ne demande-t-il pas là aussi l’impossible ? Au lieu d’une loi supérieure ne va-t-on pas aboutir à la guerre de tous contre tous : de l’individu contre l’individu et la société, l’État contre elle et l’État ? Comment, sauf quelques individus, la masse humaine ne retournerait-elle pas au chaos ? Et si subsiste en elle la moindre peur de la mort et du néant, à la société fondée sur la capitulation devant son miracle, son mystère et son autorité toute-puissante ?

Le grand reproche qu’un athée raisonnable comme le Grand Inquisiteur fait à Jésus, c’est d’avoir placé la barre trop haut : humainement, à une hauteur absolue. Pour le Grand Inquisiteur le christianisme n’est qu’un pur idéal ; et sur terre un pur idéal n’est qu’une illusion et un mensonge. Tous les héros de Dostoïevski sont hantés par l’impossibilité de mettre en pratique leur foi chrétienne. Et pourtant, cette autre Incarnation de l’Esprit dont chaque homme est l’indigne et impuissant serviteur lui est aussi imposée, bien qu’il ne soit pas, lui, fils de Dieu. La religion traditionnelle plaçait la faute dans l’acte, l’œuvre mauvaise, le Christ va la traquer jusque dans l’intention : « Celui qui regarde la femme d’autrui pour la désirer a déjà commis l’adultère en son cœur. » Dmitri est innocent du meurtre de son père, mais comme tous, il a désiré sa mort, il doit donc pour cette raison ignorée de la justice humaine se taire et partir pour le bagne. « Depuis que je suis en prison j’ai senti en moi un homme nouveau, un homme nouveau a ressuscité en moi… J’ai peur. Oh, pas de passer vingt ans dans les mines à abattre le minerai à coups de pic (ça m’est égal). Non, j’ai peur de voir l’homme ressuscité me quitter maintenant » (30). Dostoïevski qui l’a connu croit que du bagne naît un autre homme. Mais il s’agissait du bagne tsariste, non de l’anéantissement méthodique du goulag. Pour un Soljenitsyne, combien d’autres, pour survivre, furent réduits à l’état de bêtes, si l’on en croit Chalamov ?

L’amour chrétien est absolu. Tous les hommes sont frères, et n’y eût-il qu’un enfant à souffrir quelque part, le vrai chrétien ne peut le supporter. Ivan demande à Aliocha : « Accepterais-tu que le bonheur du monde soit bâti sur le supplice d’un seul petit être ? » Non, répond Aliocha. Ivan triomphe alors, car Dieu, lui, répond oui. Et « si l’harmonie supérieure exige pour engrais les larmes des innocents, je n’en veux pas, c’est payer trop cher, je préfère, même le jour où le monde entier, enfin éclairé sur les buts de Dieu, chantera Hosanna, rester seul avec ma rancune » (31). Et c’est pour cela qu’Ivan, chrétien sans la foi, propose à celle d’Aliocha la Parabole du Grand Inquisiteur. Il refuse le mystère d’une liberté prise entre le bien et le mal. « Et si la somme des souffrances des enfants sert à compléter les souffrances nécessitées par l’achat de la vérité, alors j’affirme d’ores et déjà que la vérité ne vaut pas ce prix. » D’où la valorisation du bonheur au prix de la liberté, par le Grand Inquisiteur.

Dostoïevski a eu l’intuition de la voie périlleuse où l’exigence chrétienne d’une liberté et d’un amour parfaits engageait l’Occident libéral, et à sa suite l’espèce humaine. La nature, autrefois divinisée parce que toute-puissante, aujourd’hui connue par la Science et exploitée par la Technique, devient un simple objet livré à la souveraineté d’un homme qui est l’imago de son Créateur. S’il oublie que par la chair il n’est lui aussi qu’une créature, il se détruira en détruisant sa terre. Il en est de même pour sa libération d’un ordre politique et social qui de sacré devient laïcisé. L’exigence de liberté de ses membres déchaîne désirs et intérêts, entretient une révolte permanente contre toute loi morale et politique ; une anarchie, des conflits qui eux aussi ramènent au chaos. Sinon à l’ordre total scientifico-politique.

Le revers du christianisme dénoncé par le Grand Inquisiteur est d’introduire l’absolu dans le relatif, l’idéal dans la réalité, dont le constat devient secondaire. En poussant ainsi l’exigence spirituelle à la limite, il oublie que l’existence humaine, sur terre à mi-chemin de l’enfer et du ciel, est le domaine de l’ambiguïté, de la contradiction et du compromis, que la liberté d’un homme peut seulement rendre le moins mauvais possible. S’il est vrai qu’une conscience ne doit pas faire du mal un simple objet, réduit à telle faute ou œuvre objective, mais qu’elle doit le traquer jusqu’à la racine de la pensée et de l’intention pour prévenir sa réalisation, il est non moins vrai, l’esprit d’un homme étant à tout instant travaillé par un flot de rêves et de désirs, qu’il deviendra victime d’une obsession du péché qui lui interdira l’effort de la liberté. Il n’y a plus d’homme libre, seulement un coupable indigne de son Dieu, qui attendra d’une autorité quelconque la rémission d’un péché dont il ne peut se débarrasser. Dans les sociétés chrétiennes du passé ce sentiment a livré leurs fidèles à une caste de prêtres chargés d’une purification rituelle toujours à reprendre. Dans les sociétés postchrétiennes le confessionnal sera remplacé par le divan du psychanalyste.

Toute conscience se sait travaillée par toutes sortes de pulsions qu’elle domine plus ou moins. Si désirer une femme c’est commettre un péché, alors tous les hommes sont plus ou moins adultères et devront considérer comme une faute grave un désir passager. Or qui ne l’éprouve ? Dans les sociétés chrétiennes le sexe devient ainsi le Péché, source de toutes sortes de mensonges et d’hypocrisies. Et par un choc en retour, dans les sociétés postchrétiennes la négation d’un ordre quelconque en matière sexuelle résume la liberté par excellence. Il en est de même de l’importance attribuée à l’intention. L’exigence divine (par exemple aimer nos ennemis) dépassant nos forces, si un jour, en temps de guerre ou dans d’autres circonstances, nous sommes menés à tuer notre ennemi, ce sera d’un cœur pur plein de charité. L’ancien pharisien se justifiait par ses œuvres, le chrétien par ses intentions, ce qui est encore plus commode. En perpétuelle contradiction avec une loi qui le dépasse, il est obligé de se mentir. Il est normal que le pécheur succombe au péché, qu’importe s’il se repent : le pire hypocrite, ce n’est pas le pharisien, mais Tartuffe, homme de foi patentée sinon d’œuvres. Au fond, si nous sommes tous coupables, personne ne l’est. Placée trop haut, la barre disparaît dans le ciel. Nul Dieu ne nous invitant à l’impossible, nous nous acceptons tels que nous sommes, et à défaut de l’Église la Science nous aide. Incestueux ? Parricides ? Simplement des hommes normaux, comme le docteur Freud vient de nous l’apprendre. Un beau jour il n’y a plus de pécheurs, simplement des malades. Mais le malade est-il libre ?

La tentation n’est pas sa réalisation, c’est Jésus qui nous le démontre : l’homme est libre. Même Dmitri se déclare innocent du meurtre de son père devant ses juges ; s’il en accepte le verdict, finalement c’est parce que nous sommes solidaires du mal qui s’accomplit sur terre et que le châtiment seul peut nous en purifier. Entre la pensée et sa réalisation par l’acte il y a une distance plus ou moins grande, un entre-deux qui est le domaine d’une liberté relative et humaine, sinon absolue et divine. Quand Ivan refuse de croire en Dieu s’il y a un seul « petiot » martyrisé sur terre, il exige l’impossible. Et la prétention de toutes les utopies à réaliser ici-bas, dès à présent, la Jérusalem céleste est à l’origine de tous les délires et crimes des révolutions postchrétiennes.

Le Grand Inquisiteur nous rappelle que le défi lancé par la liberté chrétienne est insoutenable si on ne le relève pas jusqu’au bout. Il a déchaîné un autre Big Bang qui ne cesse de s’accélérer ; et faute d’aller jusqu’au terme, il ne reste qu’à faire demi-tour. Dostoïevski lui-même a fini par identifier la foi chrétienne à une Russie dotée de toutes les vertus. À son peuple, son Église et son État : à un nationalisme qui s’oppose à Rome pour revendiquer Constantinople. Pourtant, dans sa parabole, il nous a bien montré où mène la capitulation aveugle devant « le miracle, le mystère et l’autorité » matérialisés.

8. Conclusion : la réponse au Grand Inquisiteur

Pour commencer, puisque le Grand Inquisiteur se place sur le terrain de la réalité humaine, faisons comme lui. Si la moyenne des hommes est composée d’êtres sociaux auxquels leur liberté personnelle fait peur, ils n’en rêvent pas moins d’elle et se sentent insultés si leur interlocuteur en doute. La liberté est une réalité comme sa négation, elle n’est pas seulement la dignité personnelle de chaque individu humain, elle correspond non seulement aux grandes décisions d’une vie, mais à toutes sortes de choix quotidiens : celui de ses aliments, de se déplacer ou choisir son lieu, s’exprimer librement etc., sans lesquels une société devient une prison et tout progrès impossible. Il suffit de rappeler que soixante-dix ans après son succès, le totalitarisme soviétique s’est décomposé de lui-même.

D’autre part, quoiqu’en veuille le Grand Inquisiteur, sa critique du christianisme est édifiante, dans la mesure où une véritable passion de la vérité ne recule jamais devant le donné qu’elle doit transformer. La foi, chrétienne ou postchrétienne, qui ne dégénère pas en croyance tranquillisante n’a aucune raison de faire demi-tour devant la critique du christianisme. Car en même temps qu’une révélation spirituelle il est un fait social humain comme un autre, comportant le côté pile de sa face (cf. La Face sombre du Christ de Rozanov). Seulement, quand on mesure l’énormité de la mutation, scientifique, individualiste, etc. ; où la liberté chrétienne a engagé notre espèce, l’ambiguïté du fait est portée à l’extrême, et si l’on n’en prend pas conscience, le mal comme le bien risque d’être extrême. Le Grand Inquisiteur aurait pu ajouter : « La bombe H » produit de la science l’est aussi du christianisme, sans lequel il n’y aurait pas eu de progrès. C’est en ce sens que la critique du Grand Inquisiteur – celle du chrétien Dostoïevski – travaille à l’édification d’une vie chrétienne. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Aliocha, après avoir entendu les arguments du Grand Inquisiteur, embrasse Ivan en lui disant : « Ton poème est un éloge de non un blâme » (32). Et le Jésus muet de la Parabole embrasse le vieillard qui, au lieu de le faire brûler, le libère en lui disant : « Ne reviens jamais, jamais. »

Si Jésus reste muet, c’est parce qu’il a déjà répondu aux trois tentations et par sa présence sur terre. Le Grand Inquisiteur croit discuter avec lui, alors qu’il monologue. En niant la liberté chrétienne lui aussi ne voit qu’une face de la réalité divine et humaine ; il parle le seul langage de la pratique, tandis que le Fils de l’homme parle celui de l’incarnation : celui de l’esprit, du sens surréel qu’il donne à un homme de chair. Il tient les deux bouts de l’existence humaine tandis que le Grand Inquisiteur n’en tient qu’un seul. Le réaliste, c’est Jésus, qui préfère prendre l’escalier au lieu de sauter du haut du Temple soutenu par des ailes divines. Il sait en lui-même que son Père ne lui eût pas pardonné d’avoir trahi son dessein de faire de son Fils un homme, et qu’il l’eût laissé s’écraser sur le pavé. Le Grand Inquisiteur ne voit dans l’homme que la matière et la pratique comme nos technocrates ou politiciens. Tandis qu’il n’est « ni ange, ni bête. Et qui veut faire l’ange fait la bête ». Comme l’a constaté un autre chrétien. À son tour, l’homme sans Dieu qui se veut Dieu risque de payer cher.

En chacun de nous, à l’image du Dieu-homme, un esprit purement spirituel est incarné au plus noir de la chair et du sang qui le nourrit, comme la liberté dans la nécessité. Tentés de fuir vers le haut et le bas, bien que la mort seule les sépare. Le même texte sacré qui évoque la vie d’un Dieu-homme – antithèse du mythe moderne d’un homme-Dieu – nous rappelle quel est le fondement de cette liberté divine que nous sommes appelés à vivre en notre temps et lieu. « Celui qui entend ces paroles et les met en pratique a fondé sa maison sur le roc ». Une fois de plus nous nous réveillons dans l’entre-deux. Notre liberté est engagée dans maintes limites et contraintes qu’il nous faut reconnaître si nous voulons agir afin d’humaniser tant soit peu notre vie ; au lieu de végéter ou de survivre comme les plantes et les bêtes. Il s’agit bien de la pratique, pour des raisons spirituelles, d’entailler les fondations de sa maison dans le matériau le plus dur : les nécessités naturelles, politiques, économiques et sociales. Et le langage de cette pratique n’est plus celui des spécialistes et des techniciens, c’est celui de l’esprit sans lequel l’action n’a aucun sens.

Et cette libre pratique est celle d’une conscience personnelle, individuelle, seule capable de confronter l’exigence spirituelle à la réalité. Sans cette liberté solitaire, contrairement à ce que prétend le Grand Inquisiteur, il n’y a pas de charité. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même… » C’est à un homme qui rencontre un autre homme que ce commandement s’adresse. La seule lumière qui puisse donner chaleur et vie à une présence sur terre : l’amour, non seulement vis-à-vis de son semblable, mais de tout ce qui l’entoure, est interpersonnel. La charité impersonnelle institutionnalisée, comme certains asiles de vieillards ou hôpitaux, reste glaciale s’il n’y a pas en elle des personnes qui s’intéressent à des personnes. La Sécurité sociale n’est qu’une dalle de béton sur du néant si elle nous dispense d’intervenir. Comme la liberté, doté d’une majuscule l’Amour de l’humanité n’est qu’un mensonge s’il nous fait perdre de vue le prochain plus ou moins aimable que nous rencontrons. On peut répondre à Ivan Karamazov, refusant de croire en Dieu si un seul enfant souffre sur terre, que chaque fois, comme le fils unique de Dostoïevski, c’est cet unique « petiot » qui meurt au désespoir de son père.

L’amour – mais peut-on encore écrire un mot aussi galvaudé que celui de liberté ? –, humain et divin est la seule réponse qui puisse être donnée au mystère du mal. Certes, au grand scandale de l’exigence spirituelle, il y aura toujours quelque part un innocent qui souffrira. Mais le mal ne triomphera pas sur terre si quelque part quelqu’un essuie ses larmes. Si à cette origine individuelle fondamentale ce n’est pas l’Enfance qui est consolée parce que la Société et l’Humanité changent, un événement se produit où la nouvelle loi, de liberté et d’amour, succède à l’ancienne, de nécessité et d’obligation. Peu importe pour son fidèle que la minuscule étincelle n’incendie pas l’univers, elle est, et c’est un début. Le mystère du mal recule pour un homme et son prochain, la vie n’est plus vaine, l’espérance devient possible, car à tout instant le miracle peut se produire. Pour tous…

Certes, le seuil de la liberté est difficile à franchir, contrairement à l’illusion des idéologues, libéraux ou anarchistes, qui s’en réclament ; l’on comprend que dans la plupart des cas un individu recule devant le devoir d’être soi-même pour autrui. Mais, une fois de plus, paradoxalement, c’est parce que l’appel de Jésus à la liberté est lancé à chacun de nous qu’il ne l’est pas à une « élite » ; c’est parce qu’il n’est pas venu sauver les masses qu’il s’adresse à chacun de tous. Si la réponse défie les capacités de la moyenne, elle n’est pas le fait de ceux qu’on appelle dans les sociétés des saints, des génies ou des héros. Ces élus, Dieu seul les reconnaît dans l’océan humain où ils se perdent, tel le sel de la mer. Et la sainteté de ces quelques témoins anonymes n’a rien à voir avec celle des quelques surhommes dont on hisse la statue sur un socle. Elle est proposée à tous. Invisibles, quelle que soit leur race ou leur culture, ces élus sont les premiers à ignorer qu’ils le sont. D’autant plus que cette élection est précaire, à l’occasion d’une circonstance, d’une pensée ou d’un geste fugace. Quand ils sont sûrs d’être élus, ils ne le sont plus.

La réponse au problème du mal – mais y en a-t-il encore un dans une société profane qui perd de vue le bien et le mal en croyant les dépasser ? – est contenue dans la liberté même qui nous en inflige le constat. C’est parce que notre monde inachevé n’est pas la Jérusalem céleste où le Bien règne partout à tout jamais que nous devons le chercher afin d’y travailler. S’il était absolument connu et réalisé sur terre, notre présence n’aurait aucun sens. À elle de partir en quête et d’intervenir : qui cherche trouve, en tout cas qui ne cherche pas ne trouvera jamais. La liberté chrétienne n’est pas une vérité qu’on possède, une solution donnée d’avance : même celui qui s’incline devant l’autorité de l’Église choisit de le faire. Il faut souffrir la contradiction si on veut la dépasser. Et ici-bas ce ne sera jamais une fois pour toutes.

Dans sa simplicité, Aliocha a raison quand il dit à Ivan : « Au fond ton Grand Inquisiteur ne croit pas en Dieu. » Il est sourd, il n’a pas d’oreilles pour entendre les réponses données par le Christ aux trois tentations. Il est aveugle, il perd de vue l’essentiel de cette liberté qu’il nie. Et croyant la critiquer il travaille à l’édifier. Ses objections nous ouvrent la voie d’une liberté réelle ; mais au lieu de faire demi-tour comme lui dans la montée, en dépit de la fatigue de l’ascension, il faut aller jusqu’au bout (sans cela attention à la rechute !). Alors tout se dénoue, la liberté ne s’oppose plus à la charité, l’idéal à la réalité, la pensée à l’action, l’homme à la nature, l’individu à la société : si ses membres ne sont pas libres, elle ne le sera pas. La nécessité et le mal n’ôtent pas sa raison d’être à la présence humaine sur terre ; si nous y sommes descendus, c’est pour donner un sens à ce qui sans nous n’en aurait pas. En même temps qu’à décrépir et à mourir, l’homo à demi sapiens est voué à la vie et à la liberté par l’incarnation humaine d’un Dieu transcendant. Comme lui. En elle se résume « le Mystère, le Miracle et l’Autorité ».

Mais sommes-nous de taille à nous convertir à l’appel d’un Dieu de liberté sans être soutenu par la foi – qui est aussi humainement croyance – en un Dieu-homme ? Est-ce possible à une époque prise entre la mort de Dieu et l’angoisse religieuse qui travaille encore notre espèce ?

À chacun de nous tous de répondre. Le temps passe et s’accélère. Empereur-pape, prix Nobel de science, le Grand Inquisiteur attend la réponse.

Notes

1. Cf. Dostoïevski, Les Frères Karamazov, traduction française, éd. Garnier.
2. Op. cit., page 346.
3. Cf. Matthieu, IV, 1-4, 8-11, 5-7 ; Luc 1-4, 5-8, 9-13.
4. Cf. op. cit., livre V, page 354, trad. française, éd. Garnier.
5. Cf. op. cit., livre V, page 354, trad. fr., éd. Garnier.
6. Op. cit., livre V, page 355.
7. Op. cit., livre V, page 354.
8. Op. cit., livre V, page 356.
9. Livre V, page 356.
10. Livre V, page 356.
11. Op. cit., page 356.
12. Op. cit., page 357.
13. Op. cit., page 360.
14. Op. cit., page 361.
15. Op. cit., page 361.
16. Op. cit., page 362. Ici c’est l’auteur de l’article qui souligne. Ailleurs c’est Dostoïevski.
17. Op. cit., page 363.
18. Op. cit., page 363.
19. Op. cit., page 364.
20. Op. cit., pages 357 et 358.
21. Op. cit., page 358.
22. Op. cit., page 359, 1, 5-15.
23. Op. cit., page 359.
24. Op. cit., page 360.
25. Op. cit., introduction pages XXVIII-XXIX.
26. Op. cit., p. 365.
27. Op. cit., p. 364.
28. Op. cit., p. ?
29. Op. cit., p. 363.
30. Op. cit., pp. 828-829.
31. Op. cit., p. 343.
32. Op. cit., p. 365.

 

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